lundi 30 mars 2015

Polyphonie Tunisie, collectif de poètes



Photo © AFP/FADEL SENNA


Polyphonie en hommage à la Tunisie et, par là-même, à toute âme meurtrie par la barbarie



Tunisie
La douceur de ton nom
s’éclipse dans le sang
De ta douceur je me souviens
de la blondeur des sables
des villes blanches
terres hospitalières
[mirages]
qu’êtes-vous devenues
la violence aveugle broie
qui attise nos désespoirs
terreur sans nom
qui tue
amis détruits
par le chagrin
Tunisie terre d’accueil
terre libre
ton visage de larmes
de feu de sang
ton nom sur mes lèvres
tremble
et ton sourire
au bord des cils
ta douleur est
la mienne
Tunisie
à mains tendues.



Angèle Paoli,
le 21 mars 2015


                                                        ******



Jour I




Dans la candeur splendide
d'une nuit encore inconnue,
je quitte ces terres meurtries
aux rives ambrées d'espoir
aux parfums noirs poudrés.
Et ma lèvre assoiffée,
et mes mains luxuriantes
en mon corps vont se taire Je
ne marcherai plus.


*

Des minarets aux camélias,
l'aube élève un chant
de désespoir sans cesse
renouvelé.


*

Dans nos yeux
glisse l'oubli,
oublié Toi qui t'immolais,
dévorés Vous corps explosés.


*

Les persiennes du service
chirurgie trient les
premiers rais solaires
sur les âmes engourdies.
Tu me demandes pardon
- est-ce toi, dieu ? -
car je l'ai trop aimé,
Lui humain je l'ai cru bon
et parfois un peu divin.


*

Tout semble neuf
et calme ici
dans l'abysse matinal.
Le feu intense et rouge,
le feu des
profondes heures
et le pâle passé.
Le lit d'hôpital
où gît mon corps
semble un radeau
qui sauve de l'horreur.


*

Et vers la mort
mes yeux, enlacés aux
majestueuses chutes
sur un lac qui scintille,
mes yeux ont des larmes
sans vengeance, et ces
larmes sont seules.

*

Martine Cros, contre la barbarie,
le 20 mars 2015



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TUNISIE MON ENFANCE



*


Où est le jasmin et ... la rose ?
Où sont les tapis de Kairouan ?
Où j'aimais tant me vautrer enfant
Où sont les orangers en fleur ?
Où sont ses mille parfums ?
mais voici le temps
Où les tapis sont maculés de sang
où le miel se mêle à la poussière
mes pieds nus
j'avance vers la douleur indicible
de ma terre d'Afrique
le regard se perd, vitreux
sur les espaces guerriers
de corps jonchés
disloqués
par tant de pensées de haine
portées
par les soldats de la honte !
Où est le jasmin ....
où est la rose ....
où est l'oranger en fleurs ….
Où est le Soleil paternel, protecteur ?
Où ?.....



Nataliah OSO
Le 20 mars 2015
Tous droits réservés

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Jour II



*



Trêve

*

Déplie toi dans
le ventre creux
friand des
brebis égarées
Régale toi du désert sous
leurs semelles libérées

*

La poussière de l’air
tremble et je m'assieds
Sur les accords
de Kamenja
je suspends l'attentat
juste une fois juste juste
juste une fois


*
Un seul ton cependant
tonne

*

Celui de la colère
de ces bouches en culs de sac
aux lèvres crispées si laides
de jugements derniers
faux diffamés prétextes
prétextes
prétextes abjects
Être tueur au
nom de dieu
dieu dieu dieu
dieu lui
n'a rien demandé

*

Tremblé muet
creshendo

*

Trêve

*

Je veux ton ventre creux, Trêve
Ta nef où brûle des cierges
fous de brûler pour rien ou
rien que pour eux eux
eux qui sont le rien le peuple
l'innocence un rien sacré

*

Trêve

*

Veux-tu me prendre pour
épouse Trève
chair de nos clairvoyances
toi qui nous ensorcelle
depuis mille parcelles de temps
et qui nous bénis
à la crue de tes larmes
où abonde
abonde
la paix intérieure

*

Trêve

*

Afin que nos exodes puissent enfin parler
l’enfance de nos lendemains

*


*

Martine Cros, contre la barbarie,
le 22 mars 2015


*



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"C’était à Mégara
faubourg de Carthage
dans les jardins d’Hamilcar" *

et Tanit sous la lune
voguait dans ses voiles

j’ai oublié de quoi était fait le jour
mais Tanit était là

elle dansait pieds nus
au rythme des cymbales

je me souviens
des vastes étendues
blêmes sous un ciel de craie
à perte d’horizon

Matmata
d’Ibn Khaldoun
chantait à mon oreille

je me souviens

des chambres troglodytes
de la blancheur vibrante des murs
des tapis colorés
des ksars de Tataouine
des greniers de pisé

le ksar Ouled Soultane
chantait à mon oreille
volutes du désert

et demain qu’en sera-t-il ?

qu’en sera-t-il demain
des rires colorés
au cœur de l’oasis
du chant du paysan
trottinant sur son âne
des enfants enjoués
livrés aux terrains vagues

demain ?
défunt le sourire des femmes !




*
  _* Gustave Flaubert, Salammbô_
*


Angèle Paoli,
Le 22 mars 2015


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Le monde sans lendemain



*


Je me souviens…
Je me souviens si bien.
J’avais mis ce jour là une robe lilas.
Relevé mes cheveux d’un joli ruban bleu.
Me demandant s’il remarquera
Que c’était aussi la couleur de mes yeux

Mes pas ne me portaient pas,
ils me soulevaient, me transportaient.
Je respirais et savourais le printemps
Que je humais comme on inspire un sentiment

A chaque mesure qui me menait vers lui
Mon bonheur filait en douce harmonie
Rien de ce qui se passait autour
N’aurait pu assombrir ce jour

Nous avions devant nous un futur serein
Des projets à n’en plus finir, des lendemains.
Quand j’y pense encore aujourd’hui
J’étais alors la plus heureuse des filles

Au détour de la rue, j’ai tout de suite su…
La fumée et les cris, les visages exsangues.
Je suis restée plantée là, hagarde et terrifiée
Les yeux fixés sur la terrasse du café

Près d’une table renversée, parmi les corps allongés
Il semblait endormi comme l’autre jour dans le pré.
Caresser ses cheveux soyeux, encore une fois
S’il vous plait, accordez-moi au moins cela…

Il n’y aura plus de demain
L’hivers l’a emporté
Ne laissant plus que chagrin
Et âme esseulée



Laurence Nicolas. 22/03/2015.
En hommage à la Tunisie meurtrie.
Tous droits réservés


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Ternie Tunis, l’héroïsme puis saigne Bardo
Aux décombres d'Irak, Nimrud
Au décompte des jours
La peur menace
Que tout se sache
Se taise
Ne
Laissons plus
Se
répandre
Tant de
N



*


Georges Thiéry,
Le 22-03-2015, hommage à la Tunisie blessée



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Jour III


*



le chaos sera.

pour que ne reste que la peau d'amour
cette peau d'aveu

le nu de l'être au monde
debout dans le vent

le vent
dont la rage balaie l'homicide de l'arbre

car le vent fait l'amour aux feuilles de soi
il en naît des diamants de lumière

car l'être s'abandonne au monde
dans le nu de l'aveu

des pleurs de joie dans sa bouche
qui regorge de songes

hantée mon âme

délecte-toi
de la cascade espérante

car nos peaux s'assèchent
et couvrent l'apocalypse

elle sera. et sur sa tombe
d'éthers insolites

nos baisers


*


Martine Cros,
le 23 mars 2015



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Disperser l'ombre lorsque
à Tunis
Pleurant la trêve
des libertés qui s 'écoulent comme un sang sur le marbre
à glacer d'horreur
Les lignes parfaites de la quiétude
Se lève le jour
Le thème
L'anathème
Le discours
Des parfaites indécisions du jour
Advenu qui trace une route
Un parallélépipède
Un angle saillant
Une pointe dans le cœur
D'un peuple partant à la conquête du juste
Une salve
Qui enterre
La loi de vie
Dans un puits
Un gouffre
Se relever
Un dernier défi
Et ces discours sécuritaires
Comme s'ils pouvaient faire taire l'arbitraire.



Georges Thiéry,
Le 23 mars 2015, hommage à la Tunisie blessée.



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Je voulais juste voir
l’envers des cratères

d’or

sous la lumière

le fond des coquilles

vides

au bord des rires

je voulais juste franchir
la haie cotonneuse
des nuages

boire

au creux des schistes
les lèvres de mousse

je voulais te dire creuse
creuse encore
sous les pores sous
l’écaille des ruisseaux

file à contre-courant des
images à contrevent du temps
qui glisse sous ta peau
os et chair muscles et rides
houles de vagues de sillons
qui obsèdent le silence

toi que rien ne retient

sinon la légèreté
funambule de l’air



Angèle Paoli,
Le 23 mars 2015



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Jour jour jour
Jour quatre jour
Jour quatre jour
Jour jour jour



*


Vénérer son visage
Ecouter ses yeux
Marcher perdre marcher
Marcher perdre marcher
Perdre haleine perdre langue
Se cacher fuir se cacher
Se cacher fuir se cacher
Fuir à mourir
Est ce qu'un peu de moi vivra en elle


*


Si
Je me souviens
Je voulais me blottir
Contre sa poitrine
Pour entendre son coeur
Parler à mi-mots
Puisqu'il faut
Se taire taire se taire
Se taire taire se taire
Et enterrer l'enfance
De l'Art
De l'homme l'homme
L'homme de l'homme l'homme


*


Femme toi irais tu tuer
Visage de mère
Pourrais tu mordre
Le sourire rire sourire
Sourire rire le sourire
Femme toi si je t'aime
Jusqu'à tes pieds prier
Que jamais tu ne
Meures meures meures
Meures meures demeures
Visage d'amante
Espère ton avènement



*


Espère espère espère
Espère  aime   espère
Espère  aime   espère
Espère espère espère





Martine Cros,
le 24 mars 2015



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Au Pays des cèdres


*



Ils sont partis , ils sont partis comme part le rêve
comme le bruit du vent dans les peupliers
qui s'évanouissent


Ils sont partis , je me souviens et je pleure
Ô rossignol blessé par les orties
Ô cimes enneigées de Sannine
Ô fleurs brisées , ils sont partis ...


Qui sait dans quelles montagnes
leurs navires se sont échoués
quel cavalier viendra me donner
de leurs nouvelles dans une veillée


Pendant que nous continuons les histoires oubliées
les oiseaux du printemps ont pris leurs envols
comme une aire de blés vide
comme des voix qui chantaient


Et se sont tues pour toujours
par une nuit sans fin
ils sont partis , ils sont partis , partis ...




Pascal Kin,
Le 24 mars 2015



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Résister

se donne à vivre
dans la rencontre des voix autres

convocation du corps
de l’esprit
des mots
de ce tout qui fait l’un

du vivre avec
ensemble

chacun porte en lui
la présence de l’autre
et l’un est la marque de tous

persister / résister
rythme la force
qui nous tient
rivés à la cadence

celle qui unit
et fusionne dans l’un

Il faudrait que le poème dise
ce qui obsède tient à la bride
convoque dans la cruauté

Hommes enchaînés
à l’obscène violence

écrasement et pesanteur
chacun tremble de son ombre
les langues s’enroulent dans le sang

est-il loin encore
le jour où s’insurger
prendra le relais de l’absence

où la révolte
clouera l’abjection
en son centre

en non-silence !



Angèle Paoli,
le 24 mars 2015


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*


Jour dernier


*


Je ___ Tu Ils ___

tombe à
genou
tombe des nues
garde à Vous
nues dans l’Oural
en revue
dans ce sang caravanal


*



Nous ___

paraboles disséquées
que nous sommes
à tomber par terre
unies ___ mortes


*



Elle ___

un Tout pendu au fil d’Ariane ___
d’où ?
suspendue à nos lèvres labyrinthiques
une demande de ___ pardon ___
et nous inflige l'inosé


*



je crée avant mes pas ton visage
et la danse des fous

je danse ou presque ce naufrage
infidèle et ce monde imparfait

qui s'emparera du dernier radeau
marqué au fer des symboles


*



Je ___Tu ___Ils
je te prie
de les écrire
au cas où
demain nous meure



Martine Cros,
- le 5 décembre 2010 et -  le 25 mars 2015



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LUNE FÉCONDE

*


Je m’en suis pris à Dieu
Je m’en suis pris aux hommes
Condamné autant les cieux
Que les contestables dogmes

Je me suis réfugiée dans la terre
Comme le plus insignifiant des vers
A la recherche d’une raison
En pleine confusion

J’ai échoué sur les rivages
Après ce déluge, un naufrage.
Vidée de cette substance
Qui me protégeait de l’errance .

Et puis, j’ai levé mes yeux embués
Je t’ai vu dans cette immensité
Tellement évidente de beauté
Que j’en étais dés lors aveuglée

Face cachée et demi mondaine
Parfois timide, à d’autres hautaine
Tu veillais sur les êtres de ta blancheur lactée
Et réveillait l’âme des poètes égarés

Avidement je te peignais
De toutes les couleurs de ton aura
Sereinement je te dépeignais
Du débit que mes mots créa

J’avais enfin compris.
Face au mal, à ceux dénués de coeur,
Pour qui j’avais le plus grand des mépris,
J’opposerais la beauté, la douceur

Lune, tu es le plus magnifique des tableaux
Celui que l’on ne pourra jamais détruire
Vivante, vivifiante, éternelle là haut
Pour toi, ma volonté de créer, de ne pas nuire.



Laurence Nicolas. 24 Mars 2015.
En hommage à la Tunisie,

Contre ceux qui pensent détruire les âmes
En nuisant aux Arts et aux cultures.



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COPEAUX A BARDO(S)...


*


…autant de morts sont vivants dans une seule pierre sculptée –autant de mains tendues pour une révolte qui élève– que dans la mémoire de tous les Hommes rassemblés –tous des singuliers du vivant car il n’y a pas de commun des mortels– autour de la pierre pour marquer au burin –le moindre coup résonne de toutes les langues qu’il faut pour faire parler la terre– tout ce peuple debout qu’il y a en chacun –qui déborde toujours puisque solitude n’est que conscience des autres– qui depuis toujours croit en l’Art comme en Dieu –juste après l’invention des paupières l’Homme décida lui-même de ce qui l’obscurcirait– pour assurer ses avants et faire un pas de plus au risque de tomber dans les lueurs du jour –la lumière c’est terrible on n’ y voit pas l’obscur– autant de vivants sont morts par une seule balle bien lisse…


**


…marcher jusqu’au bout du crâne
tout en lèvres
jamais rien jamais tout
sonner juste juste pour sonner
l’Art
à cloche-langue sans peine
sur un pied pour
juste rester debout…



Jean-Claude Goiri,
le 24 mars 2015



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COPEAUX A BARDO(S)…II

*



…ils font place nette pour inoculer le regard –celui qui n’a qu’un œil ne voit pas le relief– où le rien est une arme à rabaisser la masse –elle ne fait que la moitié du geste l’autre part est pour ceux-là qui la mènent– lui enlever tout passé tout espoir de pourvoir au jour –comme un drapeau le jour tenu par une seule main– où le vide est si plein que l’art est nécessaire –puisque l’art c’est l’autre où chacun se voit– à se construire un être où tout un peuple se reflète –juste avant l’apparition des miroirs l’Homme se reflétait dans l’eau claire et mouvante– juste avant de se dire qu’il faut créer une place où le regard se débrouille…

**

…au poids des mots au jugé
l'illusion humaine est si forte
que j'ai fini par y croire
au poids des mots
de l’humain
qui tire à vue sans y croire
à l’humain
du poids des mots

démonstration

du poids des armes sur les Hommes les choses
d’une vérité qu’ils détiennent
levant le poème religieux
le croire et le pouvoir sont si lourds
que ce sont les seuls poings qu’ils tiennent
mais en face
d’autres poings s’élèvent pour dire
la poésie n'est pas l'acte d'énoncer une vérité
mais plutôt celui d'en supposer plusieurs…




Jean-Claude Goiri, le 25 mars 2015



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*


Cercle de fiel incandescent
au bord des lèvres
au bout des mots
la haine envenime le monde

combien de temps encore
tuer massacrer éradiquer
décimeront la terre ?

la peur au ventre
plein cœur
jusques à quand

cercle de fiel enfermement
larmes de sang supplices
l’homme par l’homme
meurtri avec acharnement

fusils à bout portant
crachent leur sève maligne
la vie a pris visage
de l’horreur

la bouche hideuse de la mort
arrache extirpe crève
pleurs et gémissements
râles humeurs et os

quand ― ose une voix
au-dessus du tumulte ―
cesserons-nous d’abreuver
le monstre jamais repu

de colère de fiel
de feu et de cris
d’injures de crachats
de flammes et de sang

dressé dans sa folie aveugle
l’homme contre l’homme
jusques à quand

est-ce vivre que d’assister
sans fléchir à la marée acerbe
de la violence
emportée dans sa trajectoire
de mort

est-ce vivre que haïr ?



Angèle Paoli,
Le 25 mars 2015


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Mon sang se glace


*



Mon sang se glace
En quelques blocs taillés
de rouge se teinte

Mon humeur
se fige
comme la pierre dans les soubassements de la ruine

Un son , puis un autre
des bruits de balle
qui résonnent, s’amplifient
comme une vague tueuse

Des coups à un visage
comme une faille dans l'air
transperce le rayon de soleil

Hier je n'ai pas voulu
et aujourd'hui je ne peux pas

Je risque le silence
de peur que mes mots blessent

Je risque la couleur
mon pinceau glisse
et s'étend dans un univers gris

noir

de principes morcelés, déchiquetés

Et d'un coup mon sang se déglace ...

Je crie

Je crie jusqu'à n'en plus pouvoir

Jusqu'à ce que ma peau en tremble

Jusqu'à sentir la sueur lymphique
couler sur les ossements
mis en lumière ….

Jusqu'à à en mourir....




© OSO 26 mars 2015

Nataliah Oso



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*


COPEAUX A BARDO(S)…III



*


…l’inculture se cultive en perçant la rétine –avec une balle c’est mieux sur le mur le sang dérange mieux les fleurs de la tapisserie– de tout un peuple adossé à ses grands murs porteurs –il faut voir comme ils tiennent depuis la nuit des temps– qu’il dressa de ses mains les doigts dans les cheveux –les cheveux les mots récupèrent tout de l’Homme l’incertain le sûr le nocif le tangible– pour démêler l’étincelle qu’il voyait dans le noir– l’obscurité est terrible car on y voit la moindre lumière– et en sculpter le bruit pour comprendre un peu tout –traverses plaintes briques tout lui sert de support– c’est que l’art lui promet qu’il n’est pas seul au monde –les oiseaux chantent bien avant l’aube car sinon le jour ne se lèverait jamais – qu’il attend le regard de celui qui attend peut-être en plein jour mais souvent dans la nuit –la nuit est faite de larges rétines suspendues aux lèvres du monde– quand s’enflamme soudain l’artefact l’esprit –qui n’a pas de limites ce sont les choses qui en ont– se construit des collines pour pouvoir y grimper –c’est l’ascension qui compte ce n’est pas le sommet– s’éloignant ainsi de la terreur des plaines où dans le plat règnent à l’aveugle les rétines de ceux-là qui cultivent l’inculture…


**

…punir entièrement
de la tête aux pieds toujours punir
celui qui écoute celui qui voit
celui qui sait que l’Art c’est
la brillant de l’enfant cheminant dans le noir
sculptant ses idées aux coups d’œil qu’il noue

punir entièrement
de la tête aux pieds toujours punir
à paroles tordues tout un corps se dénoue
de tout
aux gestes complexes ses armes se nouent
d’un rien
pas de naître en tête ni d’images de nous
à se demander même si un jour vraiment
son corps est passé par les lèvres du monde…



Jean-Claude Goiri, le 26 mars 2015



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ATTENTAT ****


*


attentat

ce n'est même pas un nom
s'ils en avaient un ou s'ils n'en avaient pas
si je dis oui ou si je dis non
c'est bien trop tôt et bien trop tard

plus rien ne les nomme

la corde lisse autour du cou n'existe pas
ni le triangle de la lame
ni le billot ni la hache
ni les cailloux ni les chevaux qui n'écartèlent rien
ni la ciguë ni l'injection docile
ni le dernier fauteuil en tonnerre
ni coups de pied ni coups de poing
point de mur mitraillé

rien

rien de ceci ni de cela
même pas un jugement
même pas de colère ou de révolte partagée
même pas d'étendards
même pas un mot
même pas un regard

qu'un baptême tremblant qui déloge la vie



Chloé Charpentier
Le 24 mars 2015


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*



à travers la grille
de codes de conventions de prisons
de poisons pour l'esprit
de dieux ou de diables qui font corps
sur le grill de l'enfer

aller de travers
et tenter
de marcher droit
dans la brisure de verre qui déforme toutes choses

tous ces martèlements de mots
manient les armes
contre soi
et les magnent si bien
que même les blessures ne demeurent pas
qu'il ne reste qu'un épais brouillard
dans lequel on viole la vie

bourreau tu es
la première victime
que l'aveugle lumière a tuée



Chloé Charpentier,
Le 26 mars 2015



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*


Toute la journée
regarder passer les anges
dans le cadre laqué
où tout un paradis
mélange la palette chromatique

toute la journée
assis sur un banc
concentrer son regard sur un seul tableau
et plonger tellement en-dedans
qu'il semblerait qu'on y vive

toute la journée
réservée pour l'expérience
du pigment des formes des détails de poils du pinceau qui font
mouvement

toute la journée
peut-être d'autres

ont-ils couru d'une œuvre à l'autre
Et puis
en moins de cinq minutes

toute la vie s'éteint

les regards posés sur les toiles
ne voient plus
la bombe posée sur le sol

la mort
comme leurs yeux
est venue faire bombance.



Chloé Charpentier,
Le 26 mars 2015


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ENVOLÉE


*



Vous pensiez menez la danse. Ne savez-vous donc pas
Qu’en toute transhumance tout ce qui monte redescendra?
Que serait donc la femme si de malice elle n’était habillée
Il faut bien qu’elle se pâme par quelques pieds de nez!
Gardez donc l’Univers, je prends la Terre mère.
Enfant légitime de Gaïa, je la porte à bout de bras.
Après avoir connu les étoiles, les vents et les voiles
En myriades de particules, j’éclate comme une bulle.
Je deviens l’insolante rivière qui sillonne la nourricière
Je suis la consciencieuse fourmi dans l’infiniment petit
Qui laborieusement travaille sans relâche et sans faille.
Je suis la petite brindille qui se mêle au vent
Et qui le titille pour aiguiser ses tourments.
Je suis fille de la pluie dont les larmes de l’oubli
Parcourent les semis pour enfanter la vie.
Je serais le jour tandis que vous serez la nuit.
Les étoiles ne se rencontrent pas mais ce sont des divas.
Dis vague à l’âme, Ô Sésame, mais ne t’ouvre surtout pas
Car bien que mon envie soit toute particulière
Et de mes pieds nus parcourir la terre
Je ne tiens pas à ce qu’elle s’ouvre sur l’enfer
Seul lieu que nous ne voulons pas découvrir
Même si une étoile un jour se doit de mourir.


Laurence Nicolas. 27 Mars 2015


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Torture

Laissez-moi ...
laissez-moi …
laissez-moi vous dis-je !!!

vous ne comprenez pas ?

Je ne veux entendre
que le Silence

Le Silence …

plus de cri, sortant de ma voix brisée …

Le Silence ...

Entrer dans ma tête
et se repaître
d'un instant
d'un souffle

Laissez-moi !
Ne me brusquez pas !
Pas méchamment...
Pas brutalement !....

plus de sang séché sur mes mains écrasées ...

NON …..

je ne veux entendre
que le Silence...

Entendre mon souffle...
jusqu'à qu'il ne soit plus

Laissez - MOI !!!!!

plus de couteau dans mes entrailles …

Laissez - MOI !!!!!

MOI...
MOI...
MOI...

jusqu'à mon inexistence ! ….

Là...

plus qu'un instant ….

Là ...

Plus que le SILENCE …

Là...

Je ne suis plus rien...
Rien qu'une ombre...
survolant l'étendue
brûlante
du désert....

Me fondre...

Laissez-moi
me fondre
dans l'immensité
de l'Univers ….



© OSO 27 Mars 2015

Nataliah OSO


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Attends le dernier train ou le dernier métro ou le dernier taxi
la réponse à tout le bonheur peut-être dans l'étiolement des nuages qui se réverbèrent sur les carrelages
une poussée de fièvre et le souffle qu'il manque à l'audace de vivre
et là le tintement des cristaux de pluie dans la rosée du matin
pour toi la poignée de main chaleureuse qui dit « sois ici chez toi »
et le clignement d'yeux ahuris sur ton visage lui-même tant attendu
attends encore un peu
l'herbe fraîchement coupée qui caresse tes pieds nus
attends-les pour être aimé et pour aimer
attends ces visages connus par la seule race des hommes qui sonne au carillon de l'amour
attends ton père il est là
attends ton frère qui arrive
et attends
attends donc ta sœur et eux tes ancêtres
attends ta mère
attends ta
ta
attends ta... quoi... attends ta... attends...ta



Chloé Charpentier,
Le 27 mars 2015


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faiseurs-de-morts dieux-cimetières équarrisseurs-d'âme fraudeurs-du-paradis champignons-à-cœur crève-chagrin annonceurs-des-rubriques-nécrologiques abstinents-d'amour violents-disgraciés abcès-à-la-vie dents-cassées morsures-à-l'intelligence apprentis-démons griffeurs-de-peau poison-dans-l'eau Graal-alcoolisés idées-des-jours-de-pluie oublieurs-de-tendresse brutes-et-truands-sans-chapeau ennemis-des-petits-oiseaux bouffeurs-de-larmes avaleurs-d'acide-chlorhydrique alchimistes-de-la-bombe-hache cascadeurs-ratés éventreurs-de-printemps bousilleurs-de-tableaux fumistes-iconoclastes puis le reste avec mais ça n'a plus de sens ....
non...
ça n'a plus de sens ...



*


Chloé Charpentier,
Le 28 mars 2015


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*


Tornades



Chaos d'un monde fracassé
injustice oppression inégalité ________ en cascades
roulent les larmes
ricanent les financiers __________ arrogance
vers les paradis dorés évasion
Les vents de corruption s'abattent
sur les plus démunis
les sans travail
sans respect
sans abri
Tornade
Guerres assassines fratricides
des fous de Dieu
intégristes de la haine
Femmes emprisonnées lapidées décapitées _____ toujours
pour assouvir vos mâles superstitions
vos insatiables appétits de pouvoir
vos stupides interprétations de la Loi
vos frustrations imbéciles
Tornade
Terre de Palestine occupée écartelée
résolutions onusiennes bafouées violées _______ lettre morte
Ô Jérusalem tes extrémistes
plénipotentiaires ou suicidaires
chassent tout rêve de paix ___________ à jamais
et le sang balayé par les vents de haine
en flots noirs se répandsur les oliviers déracinés
sur les colombes foudroyées
Tornade
La Planète meurtrie ________ libère
les vents ravageurs les flots indomptés
soulève les éléments vengeurs
sur les terres craquelées des déserts
et en quelques instants de fureur ________ noire et rouge
balaie les maisons des hommes
les vies des hommes
dont il ne reste qu'amas de décombres ruines fumantes
odeurs pestilentielles
sous le glaive impitoyable de Gaïa ______ mater dolorosa
Tornade
Mon âme s'enflamme ______ puis
déboussolée se noie
de soubresauts en soubresauts
de mots de miel en silences d'amertume
de rires lumineux d'espérance
en nuits noires où _____ sans toi
mon coeur se perd
L'Amour est triste
nos vies misérables ______ fétus de paille
emportés demain
par la Mort
en
tornade




*


© F.Ruban
Le 23 mai 2013

Poème extrait d'un recueil paru en octobre 2014, L'Âme des marées , éditions épingle à nourrice
Tous droits réservés. Protégé par copyright


*

Poème offert  le 28/03/2015 par Françoise Ruban en soutien à cette polyphonie, merci!

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Quand pleurent les lendemains




Tu te souviens
les lendemains qui chantent ____ ton credo
rebelle militante
sous la bannière rouge la lutte finale
guerres dictatures pouvoir patronal
tu condamnas
Ho ho ho Ho Chi Minh
dans les rues maintes et maintes fois on te vit
scander crier chanter
les lendemains qui chantent
Ô Jérusalem
que de problèmes de dilemmes
tu me posas
déchirée épouvantée _____ Nuit et brouillard
la Shoah ___ Non
plus jamais ça
Et pourtant autour de ton cou le keffieh d'Arafat
tu portas
Ô Palestine deux peuples frères une seule terre
tu dis ____ Non
au Mur de la honte en Cisjordanie
défigurée exsangue meurtrie
Tu te souviens
t'être recueillie sur les ruines fumantes
rue Copernic rue Desrosiers
tête basse lèvres tremblantes
synagogues cimetières écoles ________ par la haine profanés
innocentes victimes de la barbarie
fous de dieu fous de puissance et de cruauté
Aujourd'hui en ces jours de mai
malgré la senteur des roses
fatiguée meurtrie les cheveux blanchis
tu entends ______ le ciel gronde
et rugit la bête immonde
"Anne ma soeur Anne ne vois-tu rien venir"
chante le poète
le Musée juif de Bruxelles devint votre cible
la terre ruissela rouge du sang répandu par les rues
En Europe _________ en France surtout
la peste brune déferle en vagues bleu marine
sur nos fragiles dunes
Ô jeunesse déboussolée en pleine tempête
ton ignorance allume cette déferlante
" la Beauté du diable" pour unique bagage
chantait Louis Aragon
Et toi mon ami
ce matin
devant le Musée juif de Bruxelles
seul tu te recueilles ______ loin
des foules aux appétits curieux
par la pensée tu m'y emmènes
je dépose une rose blanche
par des gouttes de sang vite salie
Je te dis
merci



*



© F.Ruban
Le 26 mai 2014

Tous droits réservés
Protégé par copyright



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Poème offert  le 28/03/2015 par Françoise Ruban en soutien à cette polyphonie

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LA TRAHISON


*


J'ai trahi l'enfant
qui venait à moi
lorsque je lui ai dit ne pleure pas ...

j'ai trahi cette matinée
lorsque j'ai souhaité le soleil pour l'illuminer

j'ai trahi la terre du verger
lorsque je lui ai dit que cette année
les fruits seront les plus dorés

j'ai trahi mon sang,
mon visage
et j'ai fait couler
mes larmes sur son visage

J'ai décousu la terre
et elle s'est déversée

j'ai trahi l'Amour,

Et j'ai fait la guerre …



*


© OSO
Le 28 mars 2015

Nataliah OSO




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Je voudrais ajouter à cette Polyphonie Tunisie, organisée à l'initiative d'Angèle Paoli et de mon amie Martine Cros, avec la collaboration de poètes de talent d'une humanité profonde et sincère, une oeuvre d'un artiste ami dont j'apprécie les qualités picturales, photographiques, humaines, Michel Giliberti. Il est également poète, né en Tunisie où il passa son enfance et son adolescence. Actuellement il vit de nouveau là-bas, une grande partie de l'année.
F.Ruban









J'ai déjà présenté quelques-unes de ses oeuvres ici

Un rameau de buis empreint de tendres souvenirs, de F.Ruban


crédit photo fruban




Dimanche des Rameaux

Cette date n'a pour moi aucune connotation religieuse, puisque je n'appartiens à aucune religion, malgré une éducation catholique. Cependant, ce jour a toujours été pour moi la résurgence de souvenirs tendres et mélancoliques.
J'ai été élevée jusqu'à l'âge de six ans, par une grand-tante veuve de la Grande Guerre. Toute jeune mariée amoureuse, elle n'eut pas le temps d'avoir d'enfant, puisque l'amour de toute sa vie fut tué du côté de Verdun.
Elle consacra sa vie entière à travailler la terre avec son frère, mon grand-père maternel.
Le seul jour où elle se rendait à l'église ( elle n'en avait ni le temps, ni le besoin... l'église se trouvant à plusieurs kilomètres), le seul jour était le jour des Rameaux, pour faire bénir la branche de buis, qu'en rentrant elle accrochait au cadre de son époux bien-aimé. Je revois cette immense photo encadrée, d'un très bel homme aux moustaches fières et relevées. Il portait l'uniforme militaire.
A la mort de ma grand-tante, je reçus sa très belle chaîne en or, à laquelle était accroché un médaillon en forme de losange. A l'intérieur, la photo miniature de Maximin, la même que celle du cadre. Toute sa vie, ma grand-tante porta à son cou, ce qui lui restait de son amour.
Je porte quelquefois ce bijou, la photo est toujours là.

F.Ruban

dimanche 29 mars 2015


crédit photo fruban


dimanche 29 mars 2015

Chroniques de l'ère mortifère, de Frédéric Baal (suite)

photos choisies par Frédéric Baal







« Matchs de boxe. Combats truqués. N’atteindra pas le troisième round avant qu’il n’ait pu voir les étoiles. Challenger mis K.-O. à la deuxième reprise. Le tenant du titre en sera dépossédé une prochaine fois. Réunion du soir. Atmosphère moite. Esprits survoltés. Tumulte de paroles et de cris. Le boui-boui et la fureur. L’établissement admet les dames dressées pour la retape. Lancent discrètement des invitations galantes. Peuvent se flatter de compter parmi leurs clients de petites frappes crâneuses et des bookmakers un peu malhonnêtes. Jambes musclées contre biceps gonflés. Conteurs de fleurettes savent manier leur fleuret. Empressés auprès de charmeuses pressées d’en finir. Arrête ton baratin, mon salaud, baiseness avant tout. Au turf et au paddock, mon canasson. Et avec cela, encapuchonné pour la course. Dans la pénombre qui entoure les cercles de clarté que projettent sur le ring de grands abat-jour de cuivre, le bord de leur feutre rabattu sur leurs yeux, des managers sévères pour la qualité du travail. Enveloppés d’un manteau d’alpaga. Sortis en veste croisée à fines rayures. Gilet de velours. Chemise à col boutonné. Cravate en jersey de laine. Gants beurre-frais. Pantalon de flanelle blanche. Chaussures à semelles de crêpe. Commerce de galanterie sous haute surveillance. Gare à celle qui ne marchera pas droit. Babillage sans comptage n’est que ruine du parrainage. Livrées au tapin, envoyés au tapis, kif-kif boursicot. D’uppercut en hypercul, la vénalité est partout. Chambres meublées à l’étage. Affaire promptement conclue, affaire promptement vidée. Pas une minute à perdre. Excellentes techniciennes. Nombreuses épreuves à leur actif. Séances d’entraînement quotidien. Connaissent leur métier jusqu’au bout des lèvres. Combats en champ clos. Brefs, mais intenses. La scène pugilistique à baldaquin. Au finish. Jarretelles noires contre culottes blanches. Une maille de mon bas a filé sous la pression, les coutures de ton maillot ont craqué sous l’effort. Poids plume et poids coq. La soigneuse et le boxeur. Aux petits seins pour lui, aux petits soins pour elle. Ressorts de sommiers et de punching-balls gémissent de concert. Arrête ton cinéma, mon cochon, on n’est pas là pour badiner. Esquives élégantes et préliminaires abrégés, puis un crochet du droit. »
Extrait de Chronique de l'ère mortifère, Frédéric Baal, Editions de la Différence, Paris, 2014.


"Chronique de l'ère mortifère" est disponible en version papier et en version numérique sur tous les sites de vente de livres (Fnac, Amazon...).


















Toutes les photos ont été prises et /ou choisies par Frédéric Baal


Vous pouvez rejoindre Frédéric Baal ici :

https://www.facebook.com/pages/Fr%C3%A9d%C3%A9ric-Baal/516530551793905?fref=ts


samedi 28 mars 2015

Vingt poèmes d'amour et une chanson désespérée, Pablo Neruda

crédit photo fruban

                                  IX

Ivre de longs baisers, ivre des térébinthes,
je dirige, estival, le voilier des roses,
me penchant vers la mort de ce jour si ténu,
cimenté dans la frénésie ferme de la mer.

Blafard et amarré à mon eau dévorante
croisant dans l'aigre odeur du climat découvert,
encore revêtu de gris, de sons amers,
et d'un triste cimier d'écume abandonnée.

Je vais, dur, passionné, sur mon unique vague,
lunaire, brusque, ardent et froid, solaire,
et je m'endors d'un bloc sur la gorge des blanches
îles fortunées, douces comme des hanches fraîches.

Mon habit de baisers tremble en la nuit humide
follement agité d'électriques décharges,
d'hébraïque façon divisé par des songes
l'ivresse de la rose en moi s'est déployée.

En remontant les eaux, dans les vagues externes,
ton corps jumeau et qui se soumet dans mes bras
comme un poisson sans fin s'est collé à mon âme
rapide et lent dans cette énergie sous les cieux.

Pablo Neruda in, Vingt poèmes d'amour et une chanson désespérée

Poésie/Gallimard





Ton souvenir émerge de la nuit où je suis,
Le fleuve noue sa lamentation obstinée à la mer.

Abandonné comme les quais dans l'aube,
C'est l'heure de partir, oh abandonné !

Sur mon coeur pleuvent de froides corolles.
Ô sentine de décombres, féroce grotte de naufragés !

En toi s'accumulèrent les guerres et les envols.
De toi déplièrent leurs ailes les oiseaux du chant.

Tu as tout englouti, comme le lointain.
Comme la mer, comme le temps. Tout en toi fut naufrage !

C'était l'heure joyeuse de l'assaut et le baiser.
L'heure de la stupeur ardente comme un phare.

Anxiété de pilote, furie de plongeur aveugle,
trouble ivresse d'amour, tout en toi fut naufrage !

Dans l'enfance de brouillard mon âme ailée et blessée.
Découvreur perdu, tout en toi fut naufrage.

Tu enlaças la douleur, tu t'agrippas au désir,
la tristesse te coucha, tout en toi fut naufrage !

J'ai fait reculer la muraille d'ombre,
j'ai marché au-delà du désir et de l'acte.

Ô chair, ma chair, femme que j'ai aimée et perdue,
c'est toi dans cette heure humide que j'évoque et fais chant.

Comme un vase tu abritas l'infinie tendresse,
et l'oubli infini te réduisit en miettes comme un vase.

J'étais la noire, noire solitude des îles,
et là, femme d'amour, m'accueillirent tes bras.

J'étais la soif et la faim, et toi tu fus le fruit.
J'étais le deuil et les ruines, et toi tu fus le miracle.

Ah femme, je ne sais comment tu pus me contenir
dans la terre de ton âme, et dans la croix de tes bras !

Mon désir de toi fut le plus terrible et court,
le plus désordonné et soûl, le plus tendu et avide.

Cimetière de baisers, il y a encore du feu dans tes tombes,
les grappes resplendissent encore picorées d'oiseaux.

Oh la bouche mordue, oh les membres baisés,
oh les dents affamées, oh les corps tressés.

Oh l'accouplement fou d'espoir et d'effort
en lequel nous nous sommes noués et désespérés.

Et la tendresse, légère comme l'eau et la farine.
Et le mot à peine commencé sur les lèvres.

Cela fut mon destin et en lui voyagea mon désir ardent.
et en lui chuta mon désir ardent, tout en toi fut naufrage !

Ô sentine de décombres, en toi tout chutait,
quelle douleur n'exprimas-tu pas, quelles vagues ne te noyèrent pas !

De cahot en cahot tu continuas à flamboyer et à chanter.
Debout comme un marin à la proue d'un bateau.

Encore tu fleuris en chants, encore tu t'épanchas en courants.
Ô sentine de décombres, puits ouvert et amer.

Pâle plongeur aveugle, infortuné frondeur,
découvreur perdu, tout en toi fut naufrage !

C'est l'heure de partir, l'heure dure et froide
que la nuit fixe aux petites aiguilles des montres.

La ceinture bruyante de la mer enserre la côte.
Surgissent de froides étoiles, émigrent de noirs oiseaux.

Abandonné comme les quais dans l'aube.
Seule l'ombre tremblante se contorsionne dans mes mains.

Ah au-delà de tout. Ah au-delà de tout.

C'est l'heure de partir. Oh abandonné !

Pablo Neruda

Vingt poèmes d'amour et une chanson désespérée
         traduction Claude Couffon et Christian Rinderknecht

Poésie / Gallimard p 89 à 95


crédit photo fruban

mardi 24 mars 2015

Attente, de F.Ruban




crédit photo fruban

                                      Attente



Ses doigts malhabiles
Caressent l'ivoire et l'ébène
Des notes s'égrènent cristallines
D'une octave à l'autre
Chaque jour le Psaume s'élève au Ciel
Vers ton Etoile

Son ventre est rond il se tend
Il craque
Des crevasses se forment
Demain équinoxe de Printemps
Les bourgeons gorgés de sève
Se préparent à l'éclosion
La Vie se défroisse

Ses doigts se hâtent accélèrent leur envol
Dièses ou bémols
Son âme folle donne le tempo
Chaque jour le Psaume s'élève au Ciel
Vers ton Etoile

Elle est lourde contemple les frémissements les soubresauts
Petites collines petites vagues
Sur son ventre fécond qui enfle enfle
et enfle encore
Ses mains se posent écoutent la Vie
La Vie
Qui bat en elle

Ce soir ses doigts te parlent ses doigts te cherchent
Sur le clavier où monte l'appel
Son âme s'exalte sa gorge se libère
Chaque jour le Psaume s'élève au Ciel
Vers ton Etoile

Elle sait que le compte à rebours a commencé
Que bientôt elle entendra les cris
de la Vie
La Vie
qui se déplie et déjà lui sourit
Au jardin le magnolia offre ses corolles
Un tendre duvet vert habille les arbres dépouillés
Le décor se met en place
Un bouquet de nacre rose
Quelques notes bleu pâle et de larges taches d'or
Ses yeux s'attardent derrière la vitre
Oui... tout est prêt

Ses doigts courent s'élancent... comment
retrouver son souffle..
Le clavier chante
Le clavier sourit
Le clavier pleure
Chaque jour le Psaume s'élève au Ciel
Vers ton Etoile

Boucles blondes boucles brunes
Boucles blondes boucles brunes
Ses yeux s'embrument
Hier était la Vie
Et aujourd'hui..?
Boucles blondes boucles brunes
Ses doigts roulent déferlent s'écrasent
Sur l'ivoire sur l'ébène
La musique l'envahit au rythme des marées
Ce soir le Psaume s'élève au Ciel
Vers ton Etoile.

©   F.R.
le 19 mars 2012

Tous droits réservés
Protégé par copyright

extrait de L'Âme des marées, recueil édité en octobre 2014
Epingle à nourrice éditions


crédit photos fruban

Des larmes sur les promesses de fruits, de F.Ruban

                         
         



                                       Des larmes sur les promesses de fruits


Aurore aux doigts de plomb
sous le souffle glacial balayée
rafales nordiques cavales  d'Eole
En bouquets d'or jonquilles forsythias
t'invitent pour quelques pas  __   Que
tu ne feras pas

Gonflés les bourgeons poussent leur sève
les nappes fleuries se lèvent
les violettes caressent de parme de rose de bleu
tes narines en éveil  __     Mais
paressent et soupirent tes désirs
Comment te lever et partir

Tendres frémissements du printemps    __  Mais
ce soir-là le ciel flambait et versait
des larmes de sang
La nuit s'installait et
en ses voiles emportait l'âme des innocents
Ne reste au matin qu'une infime lueur

Le poète en quête de Beauté et d'Amour
voudrait embellir les manques
ne plus vivre replié en son égoïste bulle
A l'écoute des résonances du monde
il veut des mots armes des mots paix
il se dresse résiste crie

          Qui l'entend ?


Croire en l'espoir de l'espoir
au possible des possibles

Un

face

aux assassins


©fruban

le 23 mars 2015

Tous droits réservés
Protégé par copyright

Recueil en cours




crédit photos fruban











                                     

dimanche 22 mars 2015

Lettre ouverte d'Abdennour Bidar au monde musulman








3 octobre 2014

Cher monde musulman, je suis un de tes fils éloignés qui te regarde du dehors et de loin - de ce pays de France où tant de tes enfants vivent aujourd'hui. Je te regarde avec mes yeux sévères de philosophe nourri depuis son enfance par le taçawwuf (soufisme) et par la pensée occidentale. Je te regarde donc à partir de ma position de barzakh, d'isthme entre les deux mers de l'Orient et de l'Occident !

 Et qu'est-ce que je vois ? Qu'est-ce que je vois mieux que d'autres, sans doute parce que justement je te regarde de loin, avec le recul de la distance ? Je te vois, toi, dans un état de misère et de souffrance qui me rend infiniment triste, mais qui rend encore plus sévère mon jugement de philosophe !

Car je te vois en train d'enfanter un monstre qui prétend se nommer État islamique et auquel certains préfèrent donner un nom de démon : Daesh. Mais le pire est que je te vois te perdre - perdre ton temps et ton honneur - dans le refus de reconnaître que ce monstre est né de toi, de tes errances, de tes contradictions, de ton écartèlement entre passé et présent, de ton incapacité trop durable à trouver ta place dans la civilisation humaine.

Que dis-tu en effet face à ce monstre ? Tu cries : « Ce n'est pas moi ! », « Ce n'est pas l'islam ! » Tu refuses que les crimes de ce monstre soient commis en ton nom (#NotInMyName). Tu t'insurges que le monstre usurpe ton identité, et bien sûr tu as raison de le faire.

Il est indispensable qu'à la face du monde tu proclames ainsi, haut et fort, que l'islam dénonce la barbarie. Mais c'est tout à fait insuffisant !

Car tu te réfugies dans le réflexe de l'autodéfense sans assumer aussi et surtout la responsabilité de l'autocritique. Tu te contentes de t'indigner alors que ce moment aurait été une occasion historique de te remettre en question !

Et tu accuses au lieu de prendre ta propre responsabilité : « Arrêtez, vous, les Occidentaux, et vous, tous les ennemis de l'islam, de nous associer à ce monstre ! Le terrorisme, ce n'est pas l'islam, le vrai islam, le bon islam qui ne veut pas dire la guerre mais la paix ! »

 J'entends ce cri de révolte qui monte en toi, ô mon cher monde musulman, et je le comprends. Oui, tu as raison, comme chacune des autres grandes inspirations sacrées du monde, l'islam a créé tout au long de son histoire de la beauté, de la justice, du sens, du bien, et il a puissamment éclairé l'être humain sur le chemin du mystère de l'existence...

Je me bats ici, en Occident, dans chacun de mes livres, pour que cette sagesse de l'islam et de toutes les religions ne soit pas oubliée ni méprisée ! Mais de ma position lointaine je vois aussi autre chose que tu ne sais pas voir... Et cela m'inspire une question - « la » grande question : pourquoi ce monstre t'a-t-il volé ton visage ? Pourquoi ce monstre ignoble a-t-il choisi ton visage et pas un autre ?

C'est qu'en réalité derrière ce monstre se cache un immense problème, que tu ne sembles pas prêt à regarder en face. Il faudra bien pourtant que tu finisses par en avoir le courage.

 Ce problème est celui des racines du mal. D'où viennent les crimes de ce soi-disant « État islamique » ? Je vais te le dire, mon ami. Et cela ne va pas te faire plaisir, mais c'est mon devoir de philosophe.

Les racines de ce mal qui te vole aujourd'hui ton visage sont en toi-même, le monstre est sorti de ton propre ventre - et il en surgira autant d'autres monstres pires encore que celui-ci que tu tarderas à admettre ta maladie, pour attaquer enfin cette racine du mal !

Même les intellectuels occidentaux ont de la difficulté à le voir : pour la plupart, ils ont tellement oublié ce qu'est la puissance de la religion - en bien et en mal, sur la vie et sur la mort - qu'ils me disent : « Non, le problème du monde musulman n'est pas l'islam, pas la religion, mais la politique, l'histoire, l'économie, etc. »

Ils ne se souviennent plus du tout que la religion peut être le cœur de réacteur d'une civilisation humaine ! Et que l'avenir de l'humanité passera demain non pas seulement par la résolution de la crise financière, mais de façon bien plus essentielle par la résolution de la crise spirituelle sans précédent que traverse notre humanité tout entière !

Saurons-nous tous nous rassembler, à l'échelle de la planète, pour affronter ce défi fondamental ? La nature spirituelle de l'homme a horreur du vide, et si elle ne trouve rien de nouveau pour le remplir elle le fera demain avec des religions toujours plus inadaptées au présent - et qui comme l'islam actuellement se mettront alors à produire des monstres.

Je vois en toi, ô monde musulman, des forces immenses prêtes à se lever pour contribuer à cet effort mondial de trouver une vie spirituelle pour le XXIe siècle !

Malgré la gravité de ta maladie, il y a en toi une multitude extraordinaire de femmes et d'hommes qui sont prêts à réformer l'islam, à réinventer son génie au-delà de ses formes historiques et à participer ainsi au renouvellement complet du rapport que l'humanité entretenait jusque-là avec ses dieux !

C'est à tous ceux-là, musulmans et non-musulmans, qui rêvent ensemble de révolution spirituelle, que je me suis adressé dans mes ouvrages ! Pour leur donner, avec mes mots de philosophe, confiance en ce qu'entrevoit leur espérance !

 Mais ces musulmanes et ces musulmans qui regardent vers l'avenir ne sont pas encore assez nombreux, ni leur parole, assez puissante.

Tous ceux-là, dont je salue la lucidité et le courage, ont parfaitement vu que c'est l'état général de maladie profonde du monde musulman qui explique la naissance des monstres terroristes aux noms d'Al-Qaïda, Jabhat Al-Nosra, Aqmi ou « État islamique ».

Ils ont bien compris que ce ne sont là que les symptômes les plus visibles sur un immense corps malade, dont les maladies chroniques sont les suivantes : impuissance à instituer des démocraties durables dans lesquelles est reconnue comme droit moral et politique la liberté de conscience vis-à-vis des dogmes de la religion ; difficultés chroniques à améliorer la condition des femmes dans le sens de l'égalité, de la responsabilité et de la liberté ; impuissance à séparer suffisamment le pouvoir politique de son contrôle par l'autorité de la religion ; incapacité à instituer un respect, une tolérance et une véritable reconnaissance du pluralisme religieux et des minorités religieuses.

Tout cela serait-il donc la faute de l'Occident ? Combien de temps précieux vas-tu perdre encore, ô cher monde musulman, avec cette accusation stupide à laquelle toi-même tu ne crois plus, et derrière laquelle tu te caches pour continuer à te mentir à toi-même ? 

Depuis le XVIIIe siècle en particulier, il est temps de te l'avouer, tu as été incapable de répondre au défi de l'Occident. Soit tu t'es réfugié de façon infantile et mortifère dans le passé, avec la régression obscurantiste du wahhabisme qui continue de faire des ravages presque partout à l'intérieur de tes frontières - un wahhabisme que tu répands à partir de tes Lieux saints de l'Arabie saoudite comme un cancer qui partirait de ton cœur lui-même !

Soit tu as suivi le pire de cet Occident, en produisant comme lui des nationalismes et un modernisme qui est une caricature de modernité - je veux parler notamment de ce développement technologique sans cohérence avec leur archaïsme religieux qui fait de tes « élites » richissimes du Golfe seulement des victimes consentantes de la maladie mondiale qu'est le culte du dieu Argent.

Qu'as-tu d'admirable aujourd'hui, mon ami ? Qu'est-ce qui en toi reste digne de susciter le respect des autres peuples et civilisations de la Terre ?

Où sont tes sages, et as-tu encore une sagesse à proposer au monde ? Où sont tes grands hommes ? Qui sont tes Mandela, qui sont tes Gandhi, qui sont tes Aung San Suu Kyi ?

Où sont tes grands penseurs dont les livres devraient être lus dans le monde entier comme au temps où les mathématiciens et les philosophes arabes ou persans faisaient référence de l'Inde à l'Espagne ?

En réalité, tu es devenu si faible derrière la certitude que tu affiches toujours au sujet de toi-même... Tu ne sais plus du tout qui tu es, ni où tu veux aller, et cela te rend aussi malheureux qu'agressif... Tu t'obstines à ne pas écouter ceux qui t'appellent à changer en te libérant enfin de la domination que tu as offerte à la religion sur la vie tout entière.

Tu as choisi de considérer que Mohammed était prophète et roi. Tu as choisi de définir l'islam comme religion politique, sociale, morale, devant régner comme un tyran aussi bien sur l’État que sur la vie civile, aussi bien dans la rue et dans la maison qu'à l'intérieur même de chaque conscience.

Tu as choisi de croire et d'imposer que l'islam veut dire soumission alors que le Coran lui-même proclame qu'« il n'y a pas de contrainte en religion » (La ikraha fi Dîn). Tu as fait de son appel à la liberté l'empire de la contrainte !

Comment une civilisation peut-elle trahir à ce point son propre texte sacré ? Je dis qu'il est l'heure, dans la civilisation de l'islam, d'instituer cette liberté spirituelle - la plus sublime et difficile de toutes - à la place de toutes les lois inventées par des générations de théologiens ! 

De nombreuses voix que tu ne veux pas entendre s'élèvent aujourd'hui dans la Oumma pour dénoncer ce tabou d'une religion autoritaire et indiscutable... Au point que trop de croyants ont tellement intériorisé une culture de la soumission à la tradition et aux « maîtres de religion » (imams, muftis, chouyoukhs, etc.) qu'ils ne comprennent même pas qu'on leur parle de liberté spirituelle, ni qu'on leur parle de choix personnel vis-à-vis des « piliers » de l'islam.

Tout cela constitue pour eux une « ligne rouge » si sacrée qu'ils n'osent pas donner à leur propre conscience le droit de la remettre en question ! Et il y a tant de familles où cette confusion entre spiritualité et servitude est incrustée dans les esprits dès le plus jeune âge et où l'éducation spirituelle est d'une telle pauvreté que tout ce qui concerne la religion reste quelque chose qui ne se discute pas !

 Or, cela, de toute évidence, n'est pas imposé par le terrorisme de quelques troupes de fous fanatiques embarqués par l'« État islamique ». Non, ce problème-là est infiniment plus profond !

Mais qui veut l'entendre ? Silence là-dessus dans le monde musulman, et dans les médias occidentaux on n'écoute plus que tous ces spécialistes du terrorisme qui aggravent jour après jour la myopie générale !

Il ne faut donc pas que tu t'illusionnes, ô mon ami, en faisant croire que, quand on en aura fini avec le terrorisme islamiste, l'islam aura réglé ses problèmes !

Car tout ce que je viens d'évoquer - une religion tyrannique, dogmatique, littéraliste, formaliste, machiste, conservatrice, régressive - est trop souvent l'islam ordinaire, l'islam quotidien, qui souffre et fait souffrir trop de consciences, l'islam du passé dépassé, l'islam déformé par tous ceux qui l'instrumentalisent politiquement, l'islam qui finit encore et toujours par étouffer les Printemps arabes et la voix de toutes ses jeunesses qui demandent autre chose.

Quand donc vas-tu faire enfin cette révolution qui dans les sociétés et les consciences fera rimer définitivement spiritualité et liberté ?

Bien sûr, dans ton immense territoire il y a des îlots de liberté spirituelle : des familles qui transmettent un islam de tolérance, de choix personnel, d'approfondissement spirituel ; des lieux où l'islam donne encore le meilleur de lui-même, une culture du partage, de l'honneur, de la recherche du savoir, et une spiritualité en quête de ce lieu sacré où l'être humain et la réalité ultime qu'on appelle Allâh se rencontrent.

Il y a en terre d'Islam, et partout dans les communautés musulmanes du monde, des consciences fortes et libres. Mais elles restent condamnées à vivre leur liberté sans reconnaissance d'un véritable droit, à leurs risques et périls face au contrôle communautaire ou même parfois face à la police religieuse.

Jamais pour l'instant le droit de dire « Je choisis mon islam », « J'ai mon propre rapport à l'islam » n'a été reconnu par l'« islam officiel » des dignitaires. Ceux-là, au contraire, s'acharnent à imposer que « la doctrine de l'islam est unique » et que « l'obéissance aux piliers de l'islam est la seule voie droite » (sirâtou-l-moustaqîm).

Ce refus du droit à la liberté vis-à-vis de la religion est l'une de ces racines du mal dont tu souffres, ô mon cher monde musulman, l'un de ces ventres obscurs où grandissent les monstres que tu fais bondir depuis quelques années au visage effrayé du monde entier.

Car cette religion de fer impose à tes sociétés tout entières une violence insoutenable. Elle enferme toujours trop de tes filles et tous tes fils dans la cage d'un bien et d'un mal, d'un licite (halâl) et d'un illicite (harâm) que personne ne choisit mais que tout le monde subit.

Elle emprisonne les volontés, elle conditionne les esprits, elle empêche ou entrave tout choix de vie personnel. Dans trop de tes contrées, tu associes encore la religion et la violence - contre les femmes, les « mauvais croyants », les minorités chrétiennes ou autres, les penseurs et les esprits libres, les rebelles - de sorte que cette religion et cette violence finissent par se confondre, chez les plus déséquilibrés et les plus fragiles de tes fils, dans la monstruosité du djihad !

Alors ne fais plus semblant de t'étonner, je t'en prie, que des démons tels que le soi-disant État islamique t'aient pris ton visage !

Les monstres et les démons ne volent que les visages qui sont déjà déformés par trop de grimaces !

Et si tu veux savoir comment ne plus enfanter de tels monstres, je vais te le dire. C'est simple et très difficile à la fois. Il faut que tu commences par réformer toute l'éducation que tu donnes à tes enfants, dans chacune de tes écoles, chacun de tes lieux de savoir et de pouvoir.

Que tu les réformes pour les diriger selon des principes universels (même si tu n'es pas le seul à les transgresser ou à persister dans leur ignorance) : la liberté de conscience, la démocratie, la tolérance et le droit de cité pour toute la diversité des visions du monde et des croyances, l'égalité des sexes et l'émancipation des femmes de toute tutelle masculine, la réflexion et la culture critique du religieux dans les universités, la littérature, les médias.

Tu ne peux plus reculer, tu ne peux plus faire moins que tout cela ! C'est le seul moyen pour toi de ne plus enfanter de tels monstres, et si tu ne le fais pas, tu seras bientôt dévasté par leur puissance de destruction.

Cher monde musulman... Je ne suis qu'un philosophe, et comme d'habitude certains diront que le philosophe est un hérétique. Je ne cherche pourtant qu'à faire resplendir à nouveau la lumière - c'est le nom que tu m'as donné qui me le commande, Abdennour, « Serviteur de la Lumière ».

Je n'aurais pas été si sévère dans cette lettre si je ne croyais pas en toi. Comme on dit en français, « qui aime bien châtie bien ».

Et, au contraire, tous ceux qui aujourd'hui ne sont pas assez sévères avec toi - qui veulent faire de toi une victime -, tous ceux-là en réalité ne te rendent pas service ! Je crois en toi, je crois en ta contribution à faire demain de notre planète un univers à la fois plus humain et plus spirituel ! Salâm, que la paix soit sur toi.

Abdennour Bidar


Abdennour Bidar (né le 13 janvier 1971), philosophe et écrivain français, réagit avec courage aux horreurs djihadistes. Il engage l’islam à se séparer définitivement de la tentation terroriste et à œuvrer pour sa renaissance spirituelle, sous peine de propager les pires clichés en vogue. Un appel éclairé, une lettre nécessaire par les temps qui courent.



http://www.deslettres.fr/lettre-ouverte-dabdennour-bidar-au-monde-musulman-je-te-vois-en-train-denfanter-un-monstre-qui-pretend-se-nommer-etat-islamique-et-auquel-certains-preferent-donner-un-nom-de-demon-daesh/

samedi 21 mars 2015

Le sang du plus pur amour, d'Odysseas Elytis




Le sang du plus pur amour
m'a drapé de pourpre
Et des joies encor jamais vues
m'ont flanqué le noir
  J'ai vert-de-grisé sous le
suroît moite des hommes
    Mère éternelle au loin
ma Rose mon Amarante

Embusqués en haute mer
ils m'ont attendu
Avec leurs trois-mâts bombardants
et m'ont descendu
Tout mon crime était d'avoir
moi aussi
 un grand amour
    Mère éternelle au loin
ma Rose mon Amarante

Un certain jour de Juillet
se sont entrouverts
  Ses yeux pers immensément
dans mon coeur amer
Et par eux la vie vierge un
instant
s'illumina
     Mère éternelle au loin
 ma Rose mon Amarante

Depuis lors s'est acharnée
par-dessus ma tête
     La vindicte des siècles
qui hurlaient : " Celui
Qui t'aura vu, dans le
sang
qu'il vive et dans la pierre
     Mère éternelle au loin
 ma Rose mon Amarante

M'identifiant de ce fait
avec ma patrie
   Dans ces pierres, j'ai
grandi
et donné ma fleur
Rachetant par la lumière
le sang
des assassins
      Mère éternelle au loin
ma Rose mon Amarante

Odysseas Elytis
Le bercail aux brebis
in, Axion Esti
Poésie / Gallimard p 132-133



Odysséas Elytis (en grec Οδυσσέας Ελύτης), nom de plume d’Odysséas Alepoudhéllis (Οδυσσέας Αλεπουδέλλης), est un poète grec né le 2 novembre 1911 à Héraklion et mort le 18 mars 1996 à Athènes.

Il a reçu le prix Nobel de littérature en 1979.

Il était proche des poètes surréalistes français et de peintres comme Picasso et Matisse qui ont illustré certaines de ses œuvres. Ami de René Char et d'Albert Camus dont il a partagé la pensée de midi1 sur le primat accordé aux sensations et au culte de l'harmonie de la nature contre tout absolutisme historique, il fut aussi en France et en Grèce l'ami de son compatriote Tériade.

Auteur du grand poème Axion esti, hymne à la Création qui exalte la lutte héroïque des Grecs en faveur de la liberté, il fut aussi critique d'art, et s'attacha à créer des collages dans lesquels s'exprime sa conception de l'unité de l'héritage grec, par la synthèse de la Grèce antique, de l'Empire byzantin et de la Grèce néo-hellénique. Ses poèmes ont été mis en musique par deux des compositeurs grecs les plus célèbres du xxe siècle, Míkis Theodorákis et Mános Hadjidákis. D'autres ont été popularisés en France par Angélique Ionatos.
Wikipedia
http://fr.wikipedia.org/wiki/Odyss%C3%A9as_El%C3%BDtis

Torrent, de Cristina Castello



Torrent

Le monde est une clôture d'épines
Toile d'araignée où rampent des enfants aveugles
Le soleil pleut une aube sans habits
Et un violon ébauche une prière
Mais reste muet

L'oeil strabique de Dieu a perdu son axe
Les corbeaux dévorent les colombes
La bonté efface les lignes de sa main
Et Géricault esquisse un Radeau rédempteur
Mais il meurt

Tout est abîme

Ironie de l'histoire
La chaîne d'or de ton enfance
Se penche avec ton cou
Pour féconder ma bouche
Nous germons

L'amour consolera peut-être de tant d'ombre
La douleur sanglotera peut-être aux éclats.

Cristina Castello

Le chant des sirènes / El canto de las sirenas p 37 et 39
Ed. Chemins de Plume, Un Poète / Une Voix
livre et cd (bilingue)

http://www.editionscheminsdeplume.com/2015/02/le-chant-des-sirenes-cristina-castello.html

http://www.cristinacastello.fr/article-le-chant-des-sirenes-poeme-de-cristina-castello-voix-nathalie-riera-
56130589.html

Livres de Cristina Castello   (en castillan)

et en français ICI



mercredi 18 mars 2015

Noctuelles de Jacques Calonne, par Cristian Ronsmans et conférence Frédéric Baal

Jacques et Edouard au Salon du livre de Bruxelles, photo Cristian R




Marcher dans les pas de Jacques Calonne un soir de mars, empruntant le dédale de ses pérégrinations de chasseur de noctuelles qui se brûlent à la flamme, comme il le dit dans sa chanson, relève d’un parcours effectué dans un étant donné, qui se mute en remembrance.
Ce parcours de métalepse jusqu’à Pierre le Grand, tsar de toutes les Russies, en passant par « le bossu » et ses clochards encordés jusqu’à l’aube, est une déambulation en noir et blanc, avec le plus surprenant des géants, comme au temps des Frères Lumière projetant « l’arroseur arrosé » sous le « Parapluie de Bruxelles »
Ce géant est notre ami Jacques Calonne, à la toque voltairienne aujourd’hui, qui nous a convié hier soir à prendre la foulée des ses grandes enjambées de dandy dégingandé d’autrefois, dans un Bruxelles, couleur de billes et d’hidalgo Sandeman, bel enténébré sur métal ou sur la brique rouge de nos façades.
Nous étions tous là, où presque.
Une petite cinquantaine de ses vieux amis qui ont égrenés son existence, à moins que ce ne soit lui qui en vérité a égrené la nôtre, dans cette délicieuse quiétude du souvenir en compagnie d’un Jacques à la fois heureux, un peu troublé, et toujours aussi prompt à charger son fusil à tirer dans les coins. Pas de balles perdues avec Jacques !
Et soudain l’étant donné, dans sa remembrance atteinte, devient un étant-être et nous étions, oui, nous étions…. bien, entre nous, Claude, Tito, Noël, Monique, et les autres, tous avec Jacques, entre soupe et spaghetti, bières et vins rouges à échanger nos souvenirs, Cobra, Dotremont, Marïen , tout cela …… dans la chaleur d’une fleur en papier dorée aux allures de Cerisaie marollienne et poétique.
Merci ,cher Jacques, merci, j’allais l’oublier, pour ce joli pot à tabac aux motifs de Delft qui trône sur ma cheminée, et que tu m’as offert un jour là, dans cette maison, au 4ème étage où tu rentres …à la fin du film !
On t’embrasse.

Cristian Ronsmans