mardi 21 juillet 2015

Complainte d'Europe...... à coeurs croisés, poème fRuban



                                             Complainte d'Europe
                                                             ….. à cœurs croisés

Telle éclate Vénus au milieu des trois sœurs.
Mais son sort n’était pas de n’aimer que les fleurs
Et de garder toujours sa pudique ceinture.
Le roi des Dieux l’a vue. Une active blessure
Le dévore, dompté sous l’arc insidieux
Du Dieu qui peut dompter même le roi des Dieux.
André Chénier, Les Bucoliques 
extrait « L'enlèvement d'Europe »


Il y eut cette princesse que séduisit et enleva
le Dieu – taureau
de notre histoire mythe fondateur
Il y eut ce rêve brisé
les charognards dépeçant le cadavre  -  le croient-ils  -
Vous fûtes crucifiés par le doigt de la trahison
et des mains impatientes inassouvies car meurtries

_      Es-tu d'origine grecque...
                        /   Non simplement de cœur et d'amour 
                                    /  Ces mots que tu murmurais 
                        pour moi seule
           Toi    __    Moi   __    Nous
_          J'aime notre imparfait

Il y eut ces peuples levés
et de nouveau on parla de Printemps
quand ce ne fut qu'été meurtrier
Vous accaparèrent mes jours et mes nuits
Où s'arrête la vaine compassion
Où commence la solidarité vraie
Tant d'impuissance nous saisit

_     J'ai envie...
                                             /  Ô tes délicieuses envies 
                                                                     /  Ô ces frissons sur ma peau caressée
                Toi   __    Moi    __   Nous
                                                                             et Marina T
             _      J'ai envie ...            
                                                           lire dans ton regard

Il y eut ces torrides chaleurs
Il y eut ces orages annoncés
Il y eut toutes ces indifférences   __  béats nantis
insatisfaits provocateurs
Vous fûtes  __   naïfs utopistes  __   sensibles
à l'Union d'états fédérateurs
fronde à la main David affrontant Goliath
Mais de vous les assassins financiers ne firent qu'une bouchée
Genou à terre vous cédâtes aux diktats

_     Te toucher...
                                                   baisers au creux de ton cou
                 /  Ô Tes envies je les aime
                              /  Ô en Toi je puise ma force
   Toi   __    Moi   __    Nous
                   _      Je ne suis pas loin...


Demain entremêlés sur l'Acropole
azur et neige s'embraseront entraînés par Eole
danse folle sirtaki de la Vie
fierté sous le rameau d'olivier
Avec Zorba
Avec Mikis
Avec Ulysse.......

Europe sourira à la Liberté !

_   J'ai envie...
                       je suis troublé
/  Dans un mois dans un an
que serons-nous
/  Aurons-nous ce même désir
_   Je le veux


fruban
19 juillet 2015
© Tous droits réservés

in, Chorégraphie de cendres (ene, 2017)
p 46 à 49



Photo du Net, Europe sur le taureau, terre cuite d'Athènes (480-460 av JC)

dimanche 19 juillet 2015

Poésie, Seyhmus Dagtekin par Jean-Claude Leroy (blog Mediapart)

De Seyhmus Dagtekin, une poésie à forte amplitude

13 juillet 2015, Jean-Claude Leroy
Un jour, Dieu s’adressa à l’assemblée des âmes et leur demanda : « Est-ce que vous me reconnaissez Ami ? » L’assemblée lui répondit : « Bien sûr, nous te reconnaissons Ami. » Dieu leur dit : « Alors, je vais vous éloigner de ma présence pour voir si vous êtes sincères, si vous seriez capables d’éviter l’oubli. » C'est ainsi que les âmes furent dispersées, jetées loin de la présence de l’Ami et qu’elles passent par la vie en ce monde pour subir l’épreuve de l’amour par l’éloignement, nous disait-on.[1]
Seyhmus DagtekinSeyhmus Dagtekin © Françoise Bauduin
C’est au moins le souffle des origines qui portent les mots de Seyhmus Dagtekin, jusqu’à les conduire de bouche à oreilles sans que les siècles d’hier et d’aujourd’hui ne paraissent devoir compter. Présence d’une parole sortant tellement de soi qu’elle témoigne pour tout un monde non pas reconstitué, mais proprement révélé à chaque instant. Ce qui est au plus près comme ce qui est au plus loin se retrouve dans le même courant des vers du poète, du plus intime au plus universel. Universel enchanteur jadis transmis par les mythes racontés, les contes merveilleux d’avant les sagas télévisées, outillage d’un imaginaire où chacun se situe quand il est conduit, quand il se laisse conduire au moins une fois.

Seyhmus Dagtekin a grandi dans un village kurde du sud-est de la Turquie, dans les montagnes. Loin de tout, comme on dit, mais près du monde, serré de loin par les étoiles, de près par les saisons et la rumeur animalière, otage consentant de l’imparable devenir d’une société recluse et millénaire.

« Je me dis que le monde, que l’être, sont comme un chaudron, et que l’art, l’écriture, en sont la louche. Plus la louche est longue et grande, plus on brasse les fonds et les limites du chaudron, plus on parvient à remuer les fonds et les limites de l’être.
C’est le pari que je fais, le sens que je cherche à donner à travers la poésie et l’écriture : essayer d’allonger, d’agrandir le plus possible ma louche, mes moyens de remuer l’être, de pousser le plus en avant sa connaissance, et d’en faire entendre le chant. »[2]

L’histoire à laquelle il appartient, il l’a écrite, À la source, la nuit est ce récit à voix multiples dans la sienne, chacune étant à égalité avec l’autre. Les personnages sont la vie. La vie se partage en s’affirmant. Si Seyhmus Dagtekin insiste souvent sur cet autre auquel il s’adresse et fait participer à son poème, l’embrassant d’un regard et marchant à ses côtés, je vois davantage encore dans son élan poétique un geste d’ordre panthéiste où l’autre n’a pas toujours un visage soupçonné, ni même insoupçonnable, où l’humain n’est pas le centre mais rien qu’élément d’un tout collectif. Il ne domine en rien, quel que soit son besoin d’exprimer, son effort pour définir, pour chanter, avouer son impuissance et en devenir assez fort pour aimer. C’est celui-là, cet autre-là (Rimbaud encore !) que je lis dans les vers de Dagtekin, un être pris dans le temps et le monde, qui est au plus juste dans sa posture de poète assumé, chantre véritable du jour qui passe aussi bien que de la nuit qui s’invite à soutenir le ciel, car « […] on ne choisit pas ses nuits, on les vit. » [3]

Tout au fond de mes poèmes
Pas de tombeau
Juste ce que j’ai de reptile en moi
Pour entrer dans ce corps qui me reste extérieur
Dans le fond du regard [4]
Seyhmus Dagtekin avait 23 ans quand il est arrivé en France où il rejoignait un frère ouvrier en Moselle, il ne parlait alors pas notre langue sauf qu’il en est très vite devenu maître. Il a d’abord parlé kurde, ensuite turc, il connaît l’anglais et l’arabe, il écrit le plus souvent en français, mais qu’importe pour lui la langue, « changer de langue c’est comme changer de monture en chemin, dit-il, et c’est le chemin qui compte, et le cheminement. » [5] Lors de lectures publiques, il donne cependant à entendre par moments la langue kurde, offrant ainsi du relief à ce voyage de la voix, au pays des sons la poésie secoue sa crinière et se libère pour mieux dire l’indicible avec précision en même temps qu’ouverture.

[…]
Soudainement, la langue se met à se corrompre
À lécher le ventre gercé de la mère
Nous passons une corde à notre cou et à celui de nos bœufs
et partons, des lambeaux de la mère à nos pieds
On ne sait pourquoi nos visages embrasent les visages à venir
Chaque fois, le jour se révèle d’une autre manière
Il soulève notre sang
Et le disperse sur notre panse vide
On ne sait ce qui arrive dans le giron des paroles
dans l’attente des paroles de la mère

Petit à petit, la fin nous reste entre les mains
Histoires sans langues, histoires impromptues qui traversent l’air, dérangent la source devant notre troupeau de caprins et nous plongent dans l’obscurité du temps

D’abord, frapper à ta porte selon les convenances
Puis avec cruauté
Charger de nos muettes histoires l’eau des langues et les vider devant les colonnes du ciel

On ne sait quel malheur sort de quel trou

Quel trou agrandit notre bouche vers le sein de la mère [6]


Il semble que le lyrisme incisif de Seyhmus Dagtekin ait d’emblée trouvé ses lecteurs, soit accueilli, comme reconnu, il parle et se fait entendre : c’est une voix ample qui ne refuse rien, car tout se côtoie dans cette contrée verbale, et le message d’une grande vigueur, sans jamais concéder à la colère, car le poète n’est pas en guerre, il est en marche résolue. Quand bien même le monde serait à reprendre et à sauver, il faudrait alors veiller à ne pas se départir du calme et de la fraternité, conditions d’un temps qu’il reste à vivre, en commun.
Acteur majeur d’une poésie qui tend la main, Seyhmus Dagtekin (j’ai plaisir à prononcer son nom à l’envi) nous aide à ce devoir éminemment altruiste : embrasser le monde tel qu’il est, visible et invisible. Jusqu’à l’embarquer dans la langue et l’inventer meilleur.


[…]
Je sais ce qu’est le regard
Je sais ce qu’est le supplice
Un petit cœur pour le chantre des petits corps
Saignée du regard dans le cœur de mes petits jours
Je sais ce qu’est la haine
Je sais ce qu’est le sang
La preuve par le démentir
comme une idée du mentir
Ruisselante. Une charge pistolaire
comme un repentir
Le gluant des chants
Si c’est dit père
Une idée de vipère
Un son et sa naissance
Un corps à corps
Un corps accord à mourir
Le feu. Le noir.
Le dépossédé de mes savoirs
pour sortir du secret
de tes rêves
sur la pointe des pieds
Le vert forcé de mon visage
comme un lieu de décharge.

Toutes ces étoiles qui tombent de leur éternité sur ma langue pendue vers la naissance du jour. [7]




[1] Seyhmus Dagtekin, À la source, la nuit, éditions Robert Laffont, 2004.
[2] Texte accompagnant (en 4e de couverture) La langue mordue, Le Castor Astral, 2005.
[3] À la source, la nuit, Robert Laffont, 2004.
[4] in Au fond de ma barque, L’Idée bleue 2008.
[5] Entretien avec Matthieu Dubois, Radio Univers, novembre 2014.
[6] in Élégies pour ma mère, Le Castor Astral, 2013.
[7] in Le verbe-temps, Le Castor Astral, 2001.

13 juillet 2015, par Jean-Claude Leroy

sur le site des éditions Le Castor astral

jeudi 16 juillet 2015

Mon île, de Spyros K

photo Spyros, île de Kefalonia



Mon île...


Mon île a les yeux bleus
Du turquoise au pervenche
De l'azur à l'éthéré
Va de la Mer à l'horizon...
***
Mon île sait danser
Comme un tremblement de terre
Epicentre le coeur
La pensée à l'unisson...
***
Mon île sait affronter
Mais préfère caresser
Comme tes doigts sur moi
Essaimant le miel...
***
Mon île est aussi la tienne
Dès que tu sais l'aimer
L'avoir sans qu'elle soit tienne
La voir sous sa beauté...
***
Mon île est surtout médecin
Alternatif comme le courant
Elle a un mystère diffus
Dans les veines des rêves osés...
***
Mon île sait chanter
Et si Ulysse sût résister
Je n'ai pas la bêtise d'un Roi
A la vue de ma sirène...
***
Mon île endort les peines
Seulement sur place
Et comme le vin de Mavrodaphne
Le temps efface les illusions...
***
Mon île est vérité
Ses montagnes embaument le thym
Alors que les feuilles argentées
De l'olivier bercé
Par un zéphyr aimant
Enfoncent dans notre être
Les certitudes nécessaires
Pour une Vie aussi belle
Que la simplicité...

Spyros K

le 14 juillet 2015

Tous droits réservés
Protégé par copyright




mercredi 15 juillet 2015

Le soleil sait (extrait), d'Odysseas Elytis, traduction d'Angélique Ionatos

Jaquette Le soleil sait





ANNIVERSAIRE


« ...même la rivière la plus lasse
Finit par arriver à la mer. »1 


J'ai mené ma vie jusqu'ici
Jusqu'à ce point qui lutte
Toujours près de la mer
Jeunesse sur les rochers, torse
Contre torse face au vent
Où peut donc aller un homme
Qui n'est rien d'autre qu'un homme
Mesurant à l'aune de ses rosées ses instants verdoyants
Au gré des ondes les visions de son ouïe,
A coups d'ailes ses remords
Ah ! Vie
De l'enfant qui devient un homme
Toujours près de la mer quand le soleil
Lui apprend à respirer là où s'efface
L'ombre d'un goéland.


J'ai mené ma vie jusqu'ici
Compte blanc sombre addition
Peu d'arbres et une poignée
De galets mouillés
Doigts légers pour caresser un front
Quel front
Tout au long de la nuit pleuraient les espérances
Et il n'y a plus personne
Pour faire résonner un pas libre
Pour faire se lever une voix reposée
Pour que de la jetée les proues écumantes
Inscrivent sur leur horizon un nom d'azur étincelant
Quelques années et quelques vagues
L'aviron délicat
Autour des havres de l'amour.


J'ai mené ma vie jusqu'ici
Entaille amère qui s'effacera sur le sable
...Qui a vu deux yeux effleurer son silence
Et a fait s'épouser leur éclat pour embrasser mille mondes
N'a qu'à rappeler aux autres soleils son sang
Plus près de la lumière
Il est un sourire dont la flamme est le prix
Mais ici dans ce paysage indifférent qui se perd
Dans une mer ouverte et impitoyable
La réussite se déplume
Tourbillon d'ailes
Et d'instants rivés au sol
Un sol dur sous les impatientes
Semelles, un sol façonné pour le vertige
Volcan défunt.


J'ai mené ma vie jusqu'ici
Pierre promise à l'élément liquide
Plus loin que les îles
Plus profond que la vague
Dans le voisinage des ancres
...Lorsque passent les impétueuses carènes déchirant
Un nouvel obstacle et l'emportent victorieuses
Et que l'espoir brille de tous ses dauphins
Privilège du soleil dans le cœur de l'homme
Les filets du doute ramènent
Une effigie de sel
Ciselée avec peine
Blanche et indifférente
Qui tourne vers la haute mer ses yeux vides
Portant l'infini.

Odysseas Elytis
Orientations, 1940
(Extrait)

1 – AC Swinburne, The Garden of Proserpine

Traduction AngéliqueIonatos
in, « Le soleil sait, Une anthologie vagabonde »






odysseus elytis par angélique ionatos par chiranne

dimanche 12 juillet 2015

Il pleure des étoiles filantes, poème de Françoise Ruban

       
crédit photo fruban
                         



   Il pleure des étoiles filantes





Nuit d'été loin des marées océanes
le cœur déchiré par
un espoir levé un rêve inachevé
c'était hier en Grèce
mon cœur a saigné


Je te cherche comme on cherche un frère
un ami un idéal une passion une Âme soeur
C'était hier t'en souviens-tu
il y eut l'écume caressante
il y eut les déferlantes
il y eut la houle les ressacs les rochers
où j'ai cru me fracasser


En ce jardin d'été je t'ai appelé
hélé comme le font les sirènes
douleur et pleurs se sont mêlés
Un fil s'est tendu je l'ai tissé
comme tisse sa toile l'araignée du matin
Et ce fut doux et ce fut lisse


Je cherche ton visage en mes rêves diurnes
le caresser       ___   mais j'ai peur
j'ai peur de la peur des enfants qui crient
dans les rues d'Athènes
les enfants qui refusent misère injustice
la loi austère des créanciers
Pour eux s'est fracassé le rêve
et la peste brune étend ses ombres et guette


Vers toi je me tourne quand
me retourne la vague et mon cœur fatigué
fatigué de toutes ces houles hurlantes
mon cœur s'ouvre et se fend
s'ouvre et se rend lâche prise
refuse encore et encore toutes ces méprises


Je te cherche parmi les étoiles
l'air frais lèche mes bras nus
je t'attendais tu n'es pas venu
Ici comme là-bas chacun tourne les yeux
de l'autre côté         ___   quand moi je regarde au-delà
Une étoile a filé
Ô sur ses ailes m'envoler
comme vole ta plume
Toi mon brouillard et ma brume


Et puis
comme on pressent
un frère un ami une passion un idéal
porté sur les rayons
d'un soleil pâle
Tu apparus


© fruban

le 11 juillet 2015

Tous droits réservés
Protégé par copyright

in, Chorégraphie de cendres, avril 2017 (éditions épingle à nourrice)




Tableau Van Gogh, Nuit étoilée


jeudi 9 juillet 2015

Lettre de George Sand à Pietro Pagello

photographie de Nadar




Nés sous des cieux différents, nous n'avons ni les mêmes pensées ni le même langage ; avons-nous du moins des cœurs semblables ?
Le tiède et brumeux climat d'où je viens m'a laissé des impressions douces et mélancoliques : le généreux soleil qui a bruni ton front, quelles passions t'a-t-il données ? Je sais aimer et souffrir, et toi, comment aimes-tu ?
L'ardeur de tes regards, l'étreinte violente de tes bras, l'audace de tes désirs me tentent et me font peur. Je ne sais ni combattre ta passion ni la partager. Dans mon pays on n'aime pas ainsi ; je suis auprès de toi comme une pâle statue, je te regarde avec étonnement, avec désir, avec inquiétude.
Je ne sais pas si tu m'aimes vraiment. Je ne le saurai jamais. Tu prononces à peine quelques mots dans ma langue, et je ne sais pas assez de la tienne pour te faire des questions si subtiles. Peut-être est-il impossible que je me fasse comprendre quand même je connaîtrais à fond la langue que tu parles.
Les lieux où nous avons vécu, les hommes qui nous ont enseignés, sont cause que nous avons sans doute des idées, des sentiments et des besoins inexplicables l'un pour l'autre. Ma nature débile et ton tempérament de feu doivent enfanter des pensées bien diverses. Tu dois ignorer ou mépriser les mille souffrances légères qui m'atteignent, tu dois rire de ce qui me fait pleurer.
Peut-être ne connais-tu pas les larmes.
Seras-tu pour moi un appui ou un maître ? Me consoleras-tu des maux que j'ai soufferts avant de te rencontrer ? Sauras-tu pourquoi je suis triste ? Connais-tu la compassion, la patience, l'amitié ?
On t'a élevé peut-être dans la conviction que les femmes n'ont pas d'âme. Sais-tu qu'elles en ont une ? N'es-tu ni chrétien ni musulman, ni civilisé ni barbare ; es-tu un homme ? Qu'y a-t-il dans cette mâle poitrine, dans cet œil de lion, dans ce front superbe ? Y a-t-il en toi une pensée noble et pure, un sentiment fraternel et pieux ? Quand tu dors, rêves-tu que tu voles vers le ciel ? Quand les hommes te font du mal, espères-tu en Dieu ?
Serai-je ta compagne ou ton esclave ? Me désires-tu ou m'aimes-tu ? Quand ta passion sera satisfaite, sauras-tu me remercier ? Quand je te rendrai heureux, sauras-tu me le dire ?
Sais-tu ce que je suis, ou t'inquiètes-tu de ne pas le savoir ? Suis-je pour toi quelque chose d'inconnu qui te fait chercher et songer, ou ne suis-je à tes yeux qu'une femme semblable à celles qui engraissent dans les harems ? Ton œil, où je crois voir briller un éclair divin, n'exprime-t-il qu'un désir semblable à celui que ces femmes apaisent ? Sais-tu ce que c'est que le désir de l'âme que n'assouvissent pas les temps, qu'aucune caresse humaine n'endort ni ne fatigue ?
Quand ta maîtresse s'endort dans tes bras, restes-tu éveillé à la regarder, à prier Dieu et à pleurer ?
Les plaisirs de l'amour te laissent-ils haletant et abruti, ou te jettent-ils dans une extase divine ? Ton âme survit-elle à ton corps, quand tu quittes le sein de celle que tu aimes ?
Oh ! quand je te verrai calme, saurai-je si tu penses ou si tu te reposes ?
Quand ton regard deviendra languissant, sera-ce de tendresse ou de lassitude ?
Peut-être penses-tu que tu ne me connais pas… que je ne te connais pas. Je ne sais ni ta vie passée, ni ton caractère, ni ce que les hommes qui te connaissent pensent de toi. Peut-être es-tu le premier, peut-être le dernier d'entre eux. Je t'aime sans savoir si je pourrai t'estimer, je t'aime parce que tu me plais, peut-être serai-je forcée de te haïr bientôt.
Si tu étais un homme de ma patrie, je t'interrogerais et tu me comprendrais. Mais je serais peut-être plus malheureuse encore, car tu me tromperais.
Toi, du moins, ne me tromperas pas, tu ne me feras pas de vaines promesses et de faux serments. Tu m'aimeras comme tu sais et comme tu peux aimer. Ce que j'ai cherché en vain dans les autres, je ne le trouverai peut-être pas en toi, mais je pourrai toujours croire que tu le possèdes. Les regards et les caresses d'amour qui m'ont toujours menti, tu me les laisseras expliquer à mon gré, sans y joindre de trompeuses paroles. Je pourrai interpréter ta rêverie et faire parler éloquemment ton silence. J'attribuerai à tes actions l'intention que je te désirerai. Quand tu me regarderas tendrement, je croirai que ton âme s'adresse à la mienne ; quand tu regarderas le ciel, je croirai que ton intelligence remonte vers le foyer éternel dont elle émane.
Restons donc ainsi, n'apprends pas ma langue, je ne veux pas chercher dans la tienne les mots qui te diraient mes doutes et mes craintes. Je veux ignorer ce que tu fais de ta vie et quel rôle tu joues parmi les hommes. Je voudrais ne pas savoir ton nom, cache-moi ton âme que je puisse toujours la croire belle.

George Sand

Sur le site Des lettres

samedi 4 juillet 2015

Un livre, un auteur : Adrien de la vallée de Thurroch, de Denis Tellier (2012)

                 "Adrien de la vallée de Thurroch"

                                      Denis Tellier

                                                 éditions Lunatique




Une rencontre qui ne peut s'oublier

Artiste aux multiples talents, comme vous pourrez le découvrir sur le site des éditions Lunatique, Denis Tellier a croisé ma route fortuitement -mais je ne crois pas aux hasards- le 20 juin 2015.
Très vite, j'ai eu envie de découvrir ses écrits, notamment "Adrien de la vallée de Thurroch".
Ce premier roman de Denis est arrivé chez moi quelques jours plus tard.
Pénètrer dans cet univers m'a littéralement happée, et il m'a fallu le terminer le jour même ! Depuis, j'y retourne régulièrement. Il est là, à portée de ma main.

Voici quelques extraits de la lettre que je lui écrivis.

(Je vous écris de ma campagne bourguignonne où vrombissent les moiss'bat's dans la chaleur de la fin juin)

                        « Adrien de la vallée de Thurroch »

Première joie, recevoir puis ouvrir ce bel objet (corbeau freux en couverture), ce petit / grand livre !

Je commence par la quatrième de couverture, les quelques lignes en exergue, la dernière page... et c'est parti ! 

De suite, il m'a semblé entrer dans une langue, une écriture, autres que celles d'un romancier. Des images, des sonorités, un rythme qui sont ceux du Poète. Comme un long poème en prose. (p 14-16)

      Lorsqu' Adrien entre en scène, je me suis d'abord demandé qui il était... Croisements entremêlés des époques. Très vite, on apprend à le découvrir, on croit le connaître, et puis...
Ces corbeaux freux omniprésents qui planent sur vos mots, sur cette vallée. Oiseaux de mauvaise augure, mauvais présage ? La Mort rôde. (dernières lignes p 20)

On voit, on respire (ah ! les odeurs!!), on entend vivre cette campagne ardennaise. Les superstitions, le dur labeur. Des images saisissantes « les rideaux amidonnés à la fumée des âtres » « entretenir un bon voisinage croûte que croûte » ! Et tout au long, j'en découvrirai tant et tant...

Je me suis arrêtée plusieurs fois. Réfléchir à ce « Je »... Vous Denis, glissé dans la peau d'Adrien ?

La description de sa maison est plus vraie que si elle était là, sous mes yeux. Des souvenirs remontent en moi... Elle m'a rappelé la maison de Raoul, entre Creuse et Corrèze, début années 70. Chez lui, je me croyais des années en arrière, complètement hors du temps. Presque l'époque d'Adrien - « cela sentait l'homme seul, l'intérieur confiné et le rance ». La présence de la mère...morte.

On entre brutalement dans la Guerre. Déjà j'entrevois l'horreur « il bondissait sur les têtes, de casque en casque » ! Et tout au long de ce récit poétique, l'horreur sera là, progressivement atroce.

      Le Vieux, sa disparition mystérieuse, les rumeurs, ce que l'on pressent au fil des pages. Sorte d'énigme policière qui se mêle au destin d'Adrien, à la guerre. 
Le Vieux, le Sage, celui auquel il m'est arrivé de m'identifier (non que je sois sage!), de vouloir lui ressembler. Son intelligence de la Vie et de la Mort. De superbes passages (je les relirai).
Le Vieux, dont peu à peu on devine la fin... Pouvait-il en être autrement ?

Adrien mène l'enquête. Son intuition, son bon sens, opposés aux ragots, aux rumeurs (ah ! les vieilles femmes!). Là aussi des passages savoureux !


      Les notes d'Adrien. Autre langage, temporalité croisée... Il m'est arrivé de perdre le fil ! Mais votre écriture m'embarque Denis !
Quand la Guerre à proprement parler entre en scène, nous savons déjà tout d'elle, par les préparatifs, les conséquences de cette boucherie. Vos mots, la construction de votre récit, nous plongent progressivement dans un réalisme poétique dur, violent. Nous la sentons là, à chaque instant.

      La Grande Yvonne, énigmatique elle aussi, par les secrets qu'elle abrite, les drames aussi. Ce bébé mort dans d'atroces conditions . « le gamin de la petite bonne, « la Jeanine » et du grand betteravier....

Une femme que j'ai cru reconnaître... 

Le Meusien et sa femme trop belle, ceux-là aussi on les voit, on les reconnaît...

      L'église emportée par les eaux diluviennes. Comme une parabole. Un monde qui disparaît - «  les os des maîtres étant sous l'eau ». D'une terrifiante beauté ! Le Radeau de la Méduse !

     La vie des paysans, elle aussi décrite avec d'infinis détails réalistes. J'ai retrouvé des histoires que l'on me racontait enfant. J'ai revu la vie de mes grands-parents maternels, Berthe et Léon, paysans.La femme parfois pire qu'une bête de somme. Le portrait que vous en faites est pur chef-d'oeuvre ! Je ne peux tout relever...

        Denis, votre écriture m'a séduite absolument, totalement ! Le procédé narratif choisi, où se croisent, se rejoignent des narrateurs divers (un seul en réalité!)... Tout ! 
Je me suis laissée embarquée sur ces flots poétiquement dévastateurs. Vous m'avez dit « Je me suis déchiré à l'écrire... j'en avais besoin... » (je cite de mémoire). Cela se ressent dans la fougue, la passion, que vous mettez dans vos mots.

De tous ces personnages si attachants à des degrés divers, c'est définitivement vers le Vieux que va ma préférence. Je relirai ce livre pour lui, le connaître mieux. Mais c'est sûr, je relirai pour savourer la langue !

    Tout ceci est un peu décousu, mais je ne voulais pas trop attendre pour vous en parler. Ne m'en tenez pas rigueur !

Votre « Adrien de la vallée de Thurroch » a déclenché en moi mille et une émotions ! Bravo et merci, ami poète !

Françoise Ruban




Quelques retours et critiques, sur le site des éditions Lunatique


Mise à jour du 13 novembre 2016

"Adrien de la vallée de Thurroch" en vente chez Amazon


                                                          ***


Un artiste aux multiples visages


"Dessin, peinture, sculpture : autodidacte, Denis touche à tout avec un engouement qui le porte "hors les normes" et un talent qui le mène à l'Espace Cardin où il participe à la 30e édition du salon de la Jeune Sculpture (1978).
Depuis, il a pris part à des expositions marquantes (Nîmes, Marseille, Toulouse, Sedan, Nice) et à des chantiers spectaculaires (telle la restauration des boiseries précieuses du navire hollandais l'Oosterschelde, datant de 1918)."
                                    sur le site des éditions Lunatique












Sur Radio Dijon 

La Minute Livre – Chronique du 1er Octobre 2015

Date de publication :
1 octobre 2015



© photos Denis T

jeudi 2 juillet 2015

Vague déferlante, poème de Françoise Ruban

crédit photo fruban
                                         


Vague déferlante




Une vague  __  tendre violence  __   en mon cœur a déferlé
Pas un tsunami  ___  Elle ne détruit
n'abat ne ravage n'assassine ni le jour ni la nuit
Sur son dos de collines je suis emportée
  réchauffée
    caressée
enveloppée
    Elle me roule
          m'enroule
                  me tourneboule
me chamboule

      Ô me laisser capturer

Par elle la tempête est fête
en mon corps joyeux puissantes sensations
Etonnement bouillonnement foisonnement
Me laisser glisser glisser   __  entraîner
à en perdre les sens et la raison

Je tremble  
            __  Est-ce la lame vacillante déferlante

Petite Sirène haletante
tes lèvres muettes trouveront-elles les mots
Vas-tu desserrer l'étreinte   __  vas-tu t'enfuir au plus profond
vas-tu fière de tes nouvelles jambes
        ailes défroissées qui se déploient   __  vas-tu courir
sans un adieu à l'Île

            ses rivages enjôleurs
            son cœur menteur

     Ô capitaine tu as perdu le cap

Vas-tu aimer ce reflux aimant
qui te serre et t'enserre   __  violente tendresse

     collines vertes
     forêts profondes folie des mots
     en écho en écho    _____   en écho
     oeillets de poètes 
     enivrantes senteurs

que tu respires

qui t'attirent

qui t'attirent ...


© fruban

le 1er juillet 2015

Tous droits réservés
Protégé par copyright

in, Chorégraphie de cendres (2017) , édité chez ene






mercredi 1 juillet 2015

Poésie ,André Laude ( entretien et quelques poèmes)

photo des Amis d'André Laude



« …Nous sommes à jamais présents au monde
logiquement situés entre la mer et le soleil les nuages
et les moissons. »

cité par Gil Pressnitzer



Encre et sang

Je fais de ma vie de
nuit en nuit un tas d'ordures.
Je fais de ma vie une brumeuse chronique.
Je fais de ma nuit le carrefour des fantômes.
Je fais de mon sang un long fleuve
qui tape à mes tempes.

Je fais de ma peur un oiseau noir et blanc
Je fais d'un oiseau mort, pourri,
l'enfant que j'aurais pu être.

Je fais d'un enfant un feu fou, un bloc de cendres.
Je fais de ma mort à venir un festin de serpents.
Je fais d'un serpent la corde pour me pendre.
Je fais d'un long, acharné silence le testament
de tout ce qui fut désastres, horreurs, ennuis,
ruptures et interminables hurlements.

Je pisse de l'encre et du sang.
Je pisse de l'encre et du sang.

Je chante sur le bûcher des châtiments.

André Laude




André Laude par UniK_Production

Poésie urgente

Plus que jamais la poésie est urgente. Vitale comme le pain et le vin. Nécessaire comme la pluie et le soleil, les néons et les nuits polaires.
À l'heure où s'effondre définitivement le rêve révolutionnaire nourri d'octobre 17, à l'heure où l'abjecte massification, l'uniformisation dans le pire médiocre s'accélèrent, à l'heure où en dépit de certaines apparences, la « liberté » de l'individu - fondement incontournable de toute civilisation - rétrécit, à l'heure où les politiques s'épuisent, où les tyranneaux prolifèrent, où les nationalismes, les intégrismes se réveillent, où la pauvreté enflamme les têtes autant que les slogans stupides et simplistes, la poésie est, d'abord et avant tout, une « arme miraculeuse » (Aimé Césaire) pour la Résistance. Totale Irrécupérable Sur tous les fronts.
Résistance contre ce qui endeuille l'être, souille, mutile, brise, l'élan de l'individu vers le « Champ des possibles », l'immense continent de la Vie encore inconnu, qui attend son Christophe Colomb. La poésie ne relève pas des dogmes établis. Elle est cet outil pour l'homme qui lui permet de prendre la mesure de sa non-finitude, de sa majesté et de son mystère émouvant et inépuisable.
Elle est le vent qui le pousse dans le dos dans sa marche à l'étoile, l'éclair qui l'arrache à l'humus pour le projeter à hauteur d'astres de plomb et de feu.
Langages, étranges copulations de mots, bouleversements de syntaxes, volontés de dialogue, énoncés du monde sensible, fouillements des ténèbres, cris d'amour, d'humour surtout « noir », enracinements dans l'errance, la glèbe ou la « big city », explosions de désespoir qui s'ouvre curieusement sur quelque innommable espérance, la poésie est aussi, dans sa plus haute condensation, germination, acte.
Acte qui implique que tout poète authentique, fut-il élégiaque et soumis aux subtils secrets métaphysiques, est un réfractaire un vrai outlaw Hölderlin, Rimbaud, Maïakovski même combat !
Poètes Solitaires. Poètes Solidaires. Jusqu'au revolver, la jambe pourrie, la raison « saccagée ».
La poésie est ce dont l'homme - même s'il l'ignore ou feint de l'ignorer - a le plus besoin pour tracer au flanc du monde la cicatrice de sa dignité. La poésie : un vertige permanent entre la lune et le gibet.
Sans Poésie - libre, follement libre - l'univers serait boule morte. La poésie aux lèvres
rouges : la potion magique pour guérir, peut-être, l'angoisse électrique de l'inconnu qui écrivit une certaine heure de fièvre sur les murs de Mai 1968 : « Y a-t-il une vie avant la mort ? »

André LAUDE

Document fourni par l'Association les Amis d'André Laude

sur Esprits nomades



Les sites amis d’André Laude :

« les voleurs de feu » de Yann Orveillon
« Albatroz » de Manuel Vaz
« Esprits nomades » de Gil Pressnitzer
« L’esprit de la chouette » de Diane Meunier
« Décharges » de Claude Vercey
« Poézibao » de Florence Trocmé
« Poésie danger » d’André Chenet

Les amis d'André Laude  Poésie urgente

André Chenet      Poésie danger

Gil Pressnitzer     Esprits nomades

Florence Trocmé   Poézibao