vendredi 10 février 2017

Frères migrants, Déclaration des Poètes (éd.du Seuil), à paraître en 2017

photo sur la page facebook Free Asli Erdogan


Frères migrants, les poètes déclarent…

2 FÉVRIER 2017 PAR PATRICK CHAMOISEAU

L’écrivain Patrick Chamoiseau lance un appel de solidarité avec les migrants. « Ne pas accueillir, même pour de bonnes raisons, celui qui vient qui passe qui souffre et qui appelle est un acte criminel », affirme-t-il dans une « déclaration des poètes » qui conclut Frères migrants, à paraître au Seuil.



Frères Migrants

DéCLARATION DES POèTES
© EDITIONS DU SEUIL, 2017 – INSTITUT DE TOUT-MONDE

1 - Les poètes déclarent : Ni orpheline, ni sans effets, aucune douleur n’a de frontières !
2 - Les poètes déclarent que dans l’indéfini de l’univers se tient l’énigme de notre monde, que dans cette énigme se tient le mystère du vivant, que dans ce mystère palpite la poésie des hommes : pas un ne saurait se voir dépossédé de l’autre !
3 - Les poètes déclarent que l’accomplissement mutuel de l’univers, de la planète, du vivant et des hommes ne peut s’envisager que dans une horizontale plénitude du vivant — cette manière d’être au monde par laquelle l’humanité cesse d’être une menace pour elle-même. Et pour ce qui existe…
4 - Les poètes déclarent que par le règne de la puissance actuelle, sous le fer de cette gloire, ont surgi les défis qui menacent notre existence sur cette planète ; que, dès lors, tout ce qu’il existe de sensible de vivant ou d’humain en dessous de notre ciel a le droit, le devoir, de s’en écarter et de concourir d’une manière très humaine, ou d’une autre encore bien plus humaine, à sa disparition.
5 - Les poètes déclarent qu’aller-venir et dévirer de par les rives du monde sont un Droit poétique, c’est-à-dire : une décence qui s’élève de tous les Droits connus visant à protéger le plus précieux de nos humanités ; qu’aller-venir et dévirer sont un hommage offert à ceux vers qui l’on va, à ceux chez qui l’on passe, et que c’est une célébration de l’histoire humaine que d’honorer la terre entière de ses élans et de ses rêves. Chacun peut décider de vivre cette célébration. Chacun peut se voir un jour acculé à la vivre ou bien à la revivre. Et chacun, dans sa force d’agir, sa puissance d’exister, se doit d’en prendre le plus grand soin
.6 - Les poètes déclarent qu’en la matière des migrations individuelles ou collectives, trans-pays, trans-nations et trans-monde, aucune pénalisation ne saurait être infligée à quiconque, et pour quoi que ce soit, et qu’aucun délit de solidarité ne saurait décemment exister.
7 - Les poètes déclarent que le racisme, la xénophobie, l’indifférence à l’Autre qui vient qui passe qui souffre et qui appelle sont des indécences qui dans l’histoire des hommes n’ont ouvert la voie qu’aux exterminations, et donc que ne pas accueillir, même pour de bonnes raisons, celui qui vient qui passe qui souffre et qui appelle est un acte criminel.
8 - Les poètes déclarent qu’une politique de sécurité qui laisse mourir et qui suspend des libertés individuelles au nom de l’Ordre public contrevient au principe de Sûreté que seul peut garantir l’exercice inaliénable indivisible des Droits fondamentaux.
9 - Les poètes déclarent qu’une Constitution nationale ou supranationale qui n’anticiperait pas les procédures d’accueil de ceux qui passent qui viennent et qui appellent, contreviendrait de même manière à la Sûreté de tous.
10 - Les poètes déclarent qu’aucun refugié, chercheur d’asile, migrant sous une nécessité, éjecté volontaire, aucun déplacé poétique, ne saurait apparaître dans un lieu de ce monde sans qu’il n’ait — non pas un visage mais tous les visages, non pas un coeur tous les coeurs, non pas une âme toutes les âmes. Qu’il incarne dès lors l’Histoire de toutes nos histoires et devient par ce fait même un symbole absolu de l’humaine dignité.
11 - Les poètes déclarent que jamais plus un homme sur cette planète n’aura à fouler une terre étrangère — toute terre lui sera native —, ni ne restera en marge d’une citoyenneté — chaque citoyenneté le touchant de ses grâces —, et que celle-ci, soucieuse de la diversité du monde, ne saurait décider des bagages et outils culturels qu’il lui plaira de choisir.
12 - Les poètes déclarent que, quelles que soient les circonstances, un enfant ne saurait naître en dehors de l’enfance ; que l’enfance est le sel de la terre, le sol de notre sol, le sang de tous les sangs, que l’enfance est donc partout chez elle, comme la respiration du vent, le salubre de l’orage, le fécond de la foudre, prioritaire en tout, plénière d’emblée et citoyenne d’office.
13 - Les poètes déclarent que la Méditerranée entière est désormais le Lieu d’un hommage à ceux qui y sont morts, qu’elle soutient de l’assise de ses rives une arche célébrante, ouverte aux vents et
ouverte aux plus infimes lumières, épelant pour tous les lettres du mot accueil dans toutes les langues, dans tous les chants, et que ce mot constitue uniment l’éthique du vivre-monde.
14 - Les poètes déclarent que les frontières ne signalent qu’une partition de rythmes et de saveurs, qui n’oppose pas mais qui accorde, qui ne sépare que pour relier, qui ne distingue que pour rallier, et que dès lors aucun cerbère, aucun passeur, n’y trouvera à sévir, aucun désir n’y trouvera à souffrir.
15 - Les poètes déclarent que toute Nation est Nation-Relation, souveraine mais solidaire, offerte au soin de tous et responsable de tous sur le tapis de ses frontières.
16 – Frères migrants, qui le monde vivez, qui le vivez bien avant nous, les poètes déclarent en votre nom, que le vouloir commun contre les forces brutes se nourrira des infimes impulsions. Que l’effort est en chacun dans l’ordinaire du quotidien. Que le combat de chacun est le combat de tous. Que le bonheur de tous clignote dans l’effort et la grâce de chacun, jusqu’à nous dessiner un monde où ce qui verse et se déverse par-dessus les frontières se transforme là même, de part et d’autre des murs et de toutes les barrières, en cent fois cent fois cent millions de lucioles ! — une seule pour maintenir l’espoir à la portée de tous, les autres pour garantir l’ampleur de cette beauté contre les forces contraires

Patrick CHAMOISEAU
Paris, Genève, Rio,
Porto Alegre, Cayenne,
La Favorite,
Décembre 2016
© EDITIONS DU SEUIL, 2017 – INSTITUT DE TOUT-MONDE


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Patrick Chamoiseau
sur Francetvinfo

mercredi 1 février 2017

Nuit blanche, entachée de sang noir

                                                        Nuit blanche
                                                                              entachée de sang noir



Savourer un instant de paix
Croire que se relever est possible
Regarder vers l'à-venir éphémère
Guetter à travers les ciels
une lumière vite assombrie   ___   toujours assombrie
Nuit noire dehors blanche veille à l'intérieur
au fond d'un lit hostile qui te repousse
Se lever crier puis hurler ta colère
qui ronge asphyxie recouvre ta vie
d'un lourd linceul
Accalmie vite finie
Tu souffres et repars au combat que se livrent les hommes

Se relever encore y croire un peu
Se heurter au mur d'incompréhension
sauvage entêté destructeur
Se retourner vers le passé
essayer de comprendre    ___    Où   Quand  Comment
s'est enrayé l'engrenage
de la Vie de l'Amour
Abandon  __  ce sentiment qui t'obsède
Comprendre comprendre comprendre
Pourquoi toujours te manque un maillon de la chaîne
Impossibilité d'aimer
Comment savoir les manques réels ou inventés
ces manques douloureusement ressentis

Relire tous ces mots qui te déchirent
toutes ces paroles mensongères
Chercher chercher encore et toujours
l'Ami qui guérira tes blessures
Cette blessure jamais refermée
plaie béante suintante
Cette blessure à fleur de peau à fleur de cœur
qui s'ouvre grand quand enfin tu apercevais
issue et guérison   ___    toujours un leurre
Sournoise tapie dans son nid d'abandons
Pourquoi  Qui te dira  Qui te guidera

Crache crache ce fiel amer
poison à diffusion lente inéluctable
Inspire expire respire
Ta douleur s'apaise  ___   et passe la Nuit
Tu dormiras demain
Journée blanche

© fruban, le 29 janvier 2017



crédit photo fruban

mardi 31 janvier 2017

Un 31 janvier, Françoise Ruban

crédit photo fruban




Janvier, mois noir, janvier s'achève... Je ne le regretterai pas et lui souhaite bon vent ! Si je pouvais le rayer du calendrier, ou hiberner dès qu'il s'annonce ! On me dira que ce découpage bien arbitraire du Temps est à ignorer, que la Vie et les émotions sont en nous seuls... D'ailleurs, on me le dit et d'ailleurs... j'en ris !
Déjà les jours s'allongent, la lumière a changé, malgré la pluie, le ciel de plomb, les nuages gris sale. La Nature ne m'est pas un simple décor, elle m'abrite en elle, je lui appartiens et la ressens au fond de moi. Tous les rationalismes du monde n'y pourront rien changer ! J'ai besoin pour me nourrir, pour respirer, de la sève qui monte et chasse les mélancolies. J'ai besoin de ces frémissements qui me disent : envole-toi, laisse derrière toi les noires idées de l'hiver en ton coeur !
Certes, il est possible de pleurer et de souffrir sous un soleil de plomb... La Nature est impuissante, mais elle berce et caresse de son mieux, lorsque tout renaît et fleurit et mûrit... Le coeur s'en imprègne, se réchauffe, se gorge d'espérance, et même les nuits me paraissent plus câlines.
Ecouter battre le coeur de la Nature, accorder mes pulsations à ses cycles, n'interdit pas de penser, réfléchir... avec lucidité, esprit critique (et auto-critique !)... connaître les règles de la société des Hommes !

fruban, le 31 janvier








© Photo que m'a offerte Didier, inspiré par mon texte, accompagnée de ces mots :

"Février à Vézelay...
Tel un Janus bifrons : un paysan tourné vers le feu et le passé, et un vers la "primavera" (la jambe dénudée) vers le futur..."


dimanche 29 janvier 2017

Octavio Paz, Liberté sur parole



Il faut dormir les yeux ouverts, il faut rêver avec les mains, rêver les rêves vivants d'une rivière qui cherche ses rives, les rêves d'un soleil rêvant ses mondes,
Il faut rêver à haute voix, il faut chanter jusqu'à ce que le chant s'enracine, tronc, branches, oiseaux, astres
Il faut rêver jusqu'à la source, remonter les siècles en ramant, jeter à bas les murs entre l'homme et l'homme, réunir à nouveau ce qui a été séparé
La vie et la mort ne sont pas des mondes contraires, nous sommes une seule tige avec deux fleurs jumelles
La lumière chante avec une rumeur d'eau, l'eau chante avec une rumeur de feuillage,
Les saisons et les hommes coulent comme un seul fleuve interminable sous des arches de siècles
Vers le centre vivant de l'origine, au-delà de la fin et du commencement.


Octavio Paz
Liberté sur parole


Trad. de l'espagnol (Mexique) par Jean-Clarence Lambert et Benjamin Péret. Préface de Claude Roy
Collection Poésie/Gallimard (n° 75), Gallimard

Parution : 10-11-1971



crédit photo fruban


Autre extrait


Là où cessent les frontières, les chemins s'effacent. Là commence le silence. J'avance lentement et je peuple la nuit d'étoiles, de paroles, de la respiration d'une eau lointaine qui m'attend où paraît l'aube.

J'invente la veille, la nuit, le jour qui se lève de son lit de pierre et parcourt, yeux limpides, un monde péniblement rêvé. Je soutiens l'arbre, le nuage, le rocher, la mer, pressentiment de joie – inventions qui s'évanouissent et vacillent face à la lumière qui se désagrège.

Et puis, les arides montagnes, le hameau d'argile séchée, la réalité minutieuse d'un pirú stupide, de quelques enfants idiots qui me lapident, d'un village rancunier qui me dénonce. J'invente la terreur, l'espoir, le midi – père des délires solaires, des femmes qui châtrent leurs amants d'une heure, des sophismes de la lumière.

[...]

Là où s'effacent les chemins, où s'achève le silence, j'invente le désespoir, l'esprit qui me conçoit, la main qui me dessine, l'œil qui me découvre. J'invente l'ami qui m'invente, mon semblable ; et la femme, mon contraire, tour que je couronne d'oriflammes, muraille que mon écume assaille, ville dévastée qui renaît lentement sous la domination de mes yeux.

Contre le silence et le vacarme, j'invente la Parole, liberté qui s'invente elle-même et m'invente, chaque jour.










mercredi 25 janvier 2017

Demeure le secret, Max-Pol Fouchet


© photo fruban





L'armoise et le vent
La fleur au dernier roc
La pluie sur la mer
La vie, la tienne
Il pleut sur un cri
Une fleur s'incline
L'armoise et le vent


Les cris les plus durs
Se noient de solitude
Indifférence de l'eau
Pluie sur les ardoises
Absence de la ville
L'armoise et le vent
Les cris les plus durs


La pluie sur la mer
Pas une vague de plus
Inutilité des cris
Un cercle autour du pieu
L'armoise et le vent
Le monde est absent
Il pleut sur la mer


La fleur au dernier roc


Max-Pol Fouchet
in, Demeure le secret
Actes Sud p 18






mardi 17 janvier 2017

Tu peux porter la kippa, le voile...., de Françoise Ruban





Tu peux porter la kippa
Si j'étais homme dans la synagogue je la porterais
Tu peux porter un foulard
Mon aïeule chrétienne se moquait
lorsque je sortais « en cheveux »
Tu peux à ton cou accrocher une croix
Je l'ai fait crois-moi
C'est ta Liberté
Je la respecte comme je respecte
la Laïcité
Je suis athée « grâce à Dieu »
chantait Mouloud
Je suis athée et je respecte tes croyances
comme une évidence une tolérance
Pouvoir vivre ensemble
Pouvoir nous aimer nous marier
Réclamer la diversité des cultes des rites
des couleurs des pensées 
toujours riches de se croiser de se mêler
Ils le savent bien ces Inquisiteurs ces talibans 
ces djihadistes ces fanatiques intégristes
Qui tuent la Vie l'Amour la Beauté
Qui réduisent en poussière les plus belles empreintes


fruban
le 14 janvier 2016
©



samedi 14 janvier 2017

Violences et balbutiements, de Françoise Ruban







Le silence même n'est plus à toi     
Giorgos Seferis
(c'est aussi le titre choisi par Asli Erdogan pour son dernier livre, Actes Sud- 2016)                                           



Violences et balbutiements


Dénudés les bras maigres du pêcher
ploient sous la bise de l'hiver
Cristallines perlent des larmes de pluie
Les mots se sont tus  __   trop longtemps
Si souvent le monde fait irruption
en mon cœur blessé


A Istanbul une Femme emprisonnée
Femme écrivain dont la plume est empêchée
Ses sœurs ses frères en écriture condamnés
A Berlin en Irak en Syrie...
     ___  de fanatiques assassins continuent les carnages de
Paris Nice Bruxelles Tunis Kaboul...
au nom de quels dieux inventés


Plus près de moi
Un ami pleure son amour perdu
Un autre courbe l'échine
   __  la terre nourricière refuse l'offrande des moissons
Un ami au cahier rouge retenu fouillé
à la frontière papiers confisqués retour reporté


Nos mots de pauvres mots des mots muets
Ciels fermés sous la cendre
L'Océan ne me fait plus frémir
La Beauté se tait  __   où chercher
Fatigue inespoir montent et brisent mes ailes
Douleur sourde à l'extérieur
si lourde à l'intérieur
A quoi bon quand tout s'en va


Toi
tu es là
jamais loin de moi
ici   ___   là-bas
ton souffle doux
ta lumière de baisers
tout près de moi
tu es là
Toi.


©fruban, le 12 janvier 2017



© crédit photos fruban