jeudi 31 août 2017

Souleymane Diamanka, interview









© photo Antoine Tempé
Souleymane Diamanka dans le jardin de sa maison de Yoff à Dakar.  © Antoine Tempé





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Souleymane Diamanka ou l'art d'"être humain autrement"

ENTRETIEN. Le poète-slameur peul sort son second album enregistré à Addis Abeba et nous accueille chez lui, à Dakar, où il s'est installé depuis un an.

PAR NOTRE ENVOYÉE SPÉCIALE À DAKAR, VALÉRIE MARIN LA MESLÉE

Publié le 14/11/2016 à 15:16 - Modifié le 14/11/2016 à 23:24 | Le Point Afrique



On l'avait quitté au coeur de L'Hiver peul (sorti en 2007), il revient près de dix ans plus tard avec Être humain, autrement, un album extraordinairement habité, mélange de langues, d'influences, de chants peuls à la valse en passant par un clin d'œil à Jean Gabin, où Amadou Hampâté Bâ côtoie Aragon... Le rappeur, slameur, chanteur, qui répond plus facilement au qualificatif d'artiste et de poète oral, l'a lancé sur le Net le 3 novembre sur son site.  Souleymane Diamanka est le fils de Boubacar Diamanka et de Djénéba, comme il le scande dans sa voix chaude, et c'est déjà tout un poème. Il a vu le jour sous le nom de Duadjaabi Djeneba, « le vœu exaucé de sa mère » en peul. Cette dernière a donné naissance à son fils en 1974 alors que le père, tailleur au pays, était déjà parti en clandestin pour la France, où il est devenu ouvrier chez Ford. Souleymane a 2 ans quand, avec sa mère et ses deux grandes sœurs, il le retrouve à Bordeaux, cité des Aubiers, où la famille s'installe. Il grandit en parlant peul à la maison, et en apprenant le français à ses parents. Diamanka est un de ces « héritiers de l'arc-en-ciel » (titre d'une des chansons) couleurs de peau et cultures confondues parmi lesquelles il a grandi. Et c'est ainsi qu'il rêve l'humanité au centre de sa prose poétique et musicale. Sa culture peule, le père la transmet à ses enfants sur des cassettes enregistrées à leur attention parce qu'il manque de temps pour la leur communiquer. La fille aînée de Boubakar Diamanka écrit son mémoire sur les Peuls et, quand il vient habiter à Paris chez sa sœur, le jeune Souleymane est fasciné par ce trésor. Il en fera son miel. Son premier groupe de rap s'appelle Djangu Gandhal, ce qui signifie « en quête de connaissance ». La quête n'a jamais cessé. Mais la connaissance de soi, du monde a progressé, et c'est déjà un sage quadragénaire que l'on rencontre ce début de novembre dans le quartier de Yoff à Dakar, où il est installé depuis bientôt un an avec sa femme, Sasha, présente sur l'album, et dans toute la maison aux allures de galerie d'art, dont elle assure la décoration. Diamanka vous accueille avec cette douceur sereine qui a toujours émané de lui, et dans laquelle baigne son album avec Kenny Allen, un disque particulièrement inspiré. Rencontre au tutoiement dans son « bureau atelier studio », où il passe la plupart de son temps.

Le Point Afrique : À quel moment as-tu décidé de quitter la France pour vivre en Afrique ?

Souleymane Diamanka : J'ai d'abord tout quitté pour rejoindre Sasha par amour à Addis Abeba et, là, j'ai rencontré Kenny Allen, ce musicien prodigieux avec lequel j'ai fait cet album. On est venus ensuite directement d'Addis à Dakar, nous avions pensé au Mali et l'opportunité s'est trouvée au Sénégal. C'est un projet que j'avais depuis longtemps de revenir en Afrique, j'ai passé beaucoup de temps à Bordeaux, Paris. L'Afrique, je la connaissais par mes parents et des séjours de vacances, je pensais que le moment était venu d'y vivre. Dakar est une ville super dynamique, au niveau de l'artisanat, la mode, la création, j'aime cette énergie. La force qu'il y a là, celle des femmes que je trouve incroyable, comme Aïcha Dème dans la culture. Celle d'artistes comme Felwine Sarr, qui est un carrefour humain, un musicien universitaire intellectuel qui crée des ponts entre les disciplines ; à Dakar, les rencontres entre artistes sont simples. Je côtoie beaucoup de photographes, et de danseurs, car c'est comme eux que je souhaite écrire : mettre de la perspective, du contraste dans les mots, de l'équilibre et du mouvement dans les phrases, de la virtuosité comme le danseur de hip-hop juste après un salto : « T'as vu ce que je viens de faire ? » Quoique, je tente aussi d'aller vers le plus subtil, le « devine ce que j'ai fait », comme dans la poésie d'Yvon Le Men auprès duquel j'ai beaucoup appris. Elle coule comme de l'eau, mais ne se donne pas tout de suite, alors que nos rimes de slam arrivent à la fin du vers. L'âge venant, c'est moins « t'as vu ce que je viens de faire », je vais davantage vers la suggestion (sourire).

Tu as toi-même écrit ou coécrit des livres. Je pense à ton travail avec le linguiste Julien Barret, dont paraît un nouvel essai (Tu parles bien la France, éditions L'Harmattan)...

Oui, Julien avait fait un premier livre sur le rap, sans le côté social, en s'attachant juste à la langue, en étudiant Oxmo Puccino, Booba, uniquement sur les mots. Il s'était intéressé à deux de mes chansons. Et, à partir de là, on a fait ensemble ce livre Ecrire à voix haute sur tout le lexique de mon album L'Hiver peul. Un cadeau pour moi ! J'ai arrêté très tôt ma scolarité (j'ai compris après que c'était important, l'école) et, quand je découvrais comment il nommait les figures de style, c'est comme s'il m'offrait des diplômes, moi qui n'ai que ceux de la rue. Je me trouvais en terrain d'égalité avec quelqu'un comme lui, super-diplômé, et on se comprenait. Il me parlait d'André Breton parlant d'« effet psychique instantané », et moi je lui disais qu'au quartier on parlait de « gamberge obligatoire », et j'ai appris plein de choses avec lui. Je pense aussi à l'Oulipo, que je respecte beaucoup.


Écrire des livres, est-ce un objectif pour toi ?

J'ai aussi écrit un recueil de poèmes avec le slameur polonais John Banzaï, J'écris en français dans une langue étrangère, mais maintenant, c'est différent, je travaille sur un roman, basé sur l'histoire de mon père et sur l'histoire de l'humanité racontée par les Peuls, toute cette matière qui vient des cassettes qu'il a enregistrées pour nous. Je devais terminer cet album d'abord et je vais m'y mettre davantage maintenant, mais sans me donner de date parce que passer du poème ou de la chanson au roman, c'est comme passer de la piscine à l'océan, c'est un autre travail, l'écriture romanesque.

Les slameurs débarquent peu à peu en littérature : Marc-Alexandre Oho Bambe, Julien Delmaire et, bien sûr, Gaël Faye… Qu'en penses-tu ?

Ah, c'est beau ! J'en pense que l'écriture, c'est de l'eau et qu'elle prend la forme du récipient dans lequel on la met. Le livre de Gaël, c'est le même Gaël que quand il rappe, dit un poème, répond à une interview, c'est lui, je le reconnais, dès les premières fois dans les slam sessions on se disait il y a quelqu'un, là, et de même avec Julien, Alexandre de On a slamé sur la Lune. Ça vient avec la maturité et certaines rencontres, on se croise dans des festivals avec des écrivains, Alain Mabanckou, Abdourahman Waberi, on parle ensemble. Ces gens-là nous influencent, car ils utilisent le même matériau. Yvon Le Men, en ce sens, est un vrai carrefour humain lui aussi : poète, conteur, slameur, il a toutes ces casquettes-là, et c'est beau. Il va y avoir de plus en plus de livres écrits par des gens remarqués sur les scènes slam, parce que le slam (qui veut sire schlem) est un concours et que chacun y apporte ce qu'il a.

Revenons à la musique . En 2007, tu sors L'Hiver peul, ton premier album. Depuis, on te voit sur scène, dans des films, mais c'est presque 10 ans après que paraît ton second album : tu chantes que « les poètes se cachent pour écrire ». Qu'as-tu fait entre-temps ?

Beaucoup de scène, d'écriture aussi, des ateliers, des rencontres avec des artistes. J'ai arrêté d'aller dans des slam sessions pour faire des duos avec le chanteur basque Beñat Achiary, légende vivante du chant basque. Il jouait avec Ablaye Cissoko, travaillait sur des textes de Césaire. J'ai beaucoup tourné avec leur groupe nommé Lam Dialy (dialy, ça veut dire griot en peul et en wolof avec un écho aussi en basque). Les langues se croisent ainsi, j'adore. Avec John Banzaï, on a beaucoup travaillé sur les mots comme ça. Et puis on a écrit beaucoup de morceaux avec Alex (le musicien Alexandre Verbiese) et enregistré des morceaux. C'est avec lui que j'ai commencé le travail sur les cassettes de mon père. Dans un concert live qu'on a fait à Lyon, en première partie de la tournée de Bertrand Cantat et de son groupe Détroit en 2014, on joue par exemple « Sénégal soul » : cette chanson est née d'un enregistrement que mon père avait fait à la télé, un soir où passait un concert de James Brown, et où il a joué un morceau inédit. Et, sur la cassette, on entend la vie familiale en même temps que James qui chante à la télé.  Alex a fait un super travail dessus et c'est un des morceaux que je continue à jouer sur scène.

Pour autant, toutes ces chansons ne sont pas sur un album. C'est dépassé, l'album ?

Beaucoup de morceaux que je joue ne sont pas sur les albums, je les partage sur scène. Dans mon ordi, j'ai au moins 200 chansons que les gens ne connaissent pas. Un album, c'est un cliché à un moment donné, celui d'une rencontre, d'un état d'esprit. J'ai vécu quasiment dix ans sans nouvel album parce que je n'avais pas envie de passer par tous ces intermédiaires de l'industrie du disque, et je préférais partager avec les gens. Pour être humain autrement, on est en plein dans l'artisanat numérique, on fait ça sur notre site, on invite les gens comme à la maison. Ceux que j'ai rencontrés, à Haïti, ces jeunes poètes que j'ai rencontrés là-bas, partout, ils savent qu'en un clic l'album sera chez eux. On a une vitrine internationale en ouvrant une page internet, c'est une grande, grande chance pour notre génération. On pressera les premiers CD à Lausanne, le 26 novembre, pour un festival de slam européen. Le CD et l'album vinyle viendront par la suite. Ils sont la photo d'un moment, mais moi, je vis en composant, en faisant quasiment des exercices, comme les danseurs, les gens du cirque, chercher les mots, les muscler…

D'ailleurs, dans le clip d' Être humain autrement , on te voit jongler. Pratiques-tu toujours ?

Je n'ai pas arrêté de jongler, ça me fait du bien, ça crée de l'espace dans ma mémoire et je restitue les textes plus facilement. Sais-tu que la jonglerie fabrique des neurones ? Des scientifiques étudient cela très sérieusement, et c'est vieux de 4 000 ans… J'ai fait l'école du cirque quelque temps à Bordeaux, mais je n'ai jamais arrêté de jongler et, pour ce clip, nous avons tourné avec le Fekat Circus à Addis Abeba, où a été enregistré l'album. Cela m'a donné l'occasion de reprendre la balle.

Comment ce second album est-il né ?

Par une rencontre. Pour L'Hiver peul, c'était la rencontre avec le compositeur Woodini, qui habillait les mots. Et là, j'ai rencontré Kenny Allen à Addis, je lui ai dit que j'avais numérisé des heures et des heures de cassettes de mon père avec des chants ancestraux, parce que, quand je demande à mon père qui a composé cette mélodie, il me répond : « Qui a créé l'arc-en-ciel ou le coucher de soleil ? Les mélodies sont là, et des personnes sont là qui les jouent. » Je voulais faire un album universel, et Kenny, qui est anglophone, a ressenti les mots en peul, en français. Je préchoisissais une cassette avec différentes chansons et lui, musicalement, faisait son découpage. Puis je lui traduisais les paroles de ce qu'il avait choisi. Et je commençais à écrire. On est partis des archives et de la musique qu'elles lui inspiraient, tout se faisait au studio, ensemble, je peaufinais une fois à la maison. Tout l'album s'est fait comme ça.

Est-ce que tu es parti de certains thèmes qui te tenaient à coeur ?

Je travaille avant tout sur les sonorités, la musique des mots me fait comprendre ce que j'aborde. Le fond du texte n'est pas la chose la plus importante pour moi, c'est une fois traduit en anglais, hors les sonorités, que j'ai découvert ce que j'avais dit ! Je rends hommage aux griots peuls que j'écoute depuis toujours, mes parents en sont fous, ils les écoutent comme on lit des penseurs, des historiens, des humoristes, tout est mélangé. L'ensemble de l'album s'est fait sur la musicalité plus que sur des sujets. Par exemple, la chanson « Avant avant », c'est un break beat de Kenny qui demandait une énumération, des mots qui rebondissent. J'ai choisi d'énumérer à rebours « avant ceci, avant cela » pour parler du début de tout ça. « La Montagne aux archives », c'est l'association entre les cassettes de mon père et la vue que j'avais à Addis Abeba sur une montagne extraordinaire, j'ai superposé les deux. Pour créer une autre histoire. La musique des mots, c'est ce qui m'intéresse, je la trouve aussi chez Marguerite Duras dont je dis souvent les textes Les Mains négatives ou Ecrire.  Là, j'ai eu envie sur cet album de revenir à mes premières amours, revenir au travail avec les musiciens. Kenny Allen chante dans tous les morceaux, avec un éventail de timbres de voix, il est génial, il fait tout.

Tu rêves beaucoup sur cette manière universelle d'être humain. Est-ce un choix que de ne jamais parler de la douleur ?

Je l'ai fait autrefois, je sais bouleverser les gens avec des choses dark, mais mon but, là, c'est de donner quelque chose de lumineux, donner une émotion qui ne soit ni larmes de joie ni de tristesse. Ce que je cherche est entre les deux, une belle sensation, comme dans les musiques sacrées.

N'as-tu pas peur d'avoir l'air de vivre au pays des Bisounours ?

Mon père dit que le paradis, c'est la cité des naïfs. Pour être heureux, il faut faire abstraction de beaucoup de choses ; pour vivre dans un monde meilleur, il faut de la beauté. Et, quand on est heureux, on est toujours des Bisounours. Prendre sa fille dans ses bras, c'est être heureux comme un Bisounours. Être heureux est un choix, il faut faire le tri dans les informations. Mes parents m'ont donné des notions pour être heureux, comme « c'est le plus intelligent qui pardonne ». Eh bien, à la maison, on passait notre temps à se pardonner pour être le plus intelligent. Mon père avait réussi. L'humanité ira mieux quand elle changera son lexique. Regarde le lexique des quartiers : pour parler de ce qui est beau ou bon, on dit « c'est une tuerie », « ça déchire », « c'est une bombe »: il n'y a que du négatif en fait. Quand je voyais des gens de la bourgeoisie de Bordeaux s'énerver contre quelqu'un, ils disaient « oh, il commence à me plaire celui-là », ils restaient toujours dans un lexique positif, alors que ceux qui disent « trop mortel », c'est dangereux, ça nous barricade. La vibration du mot « tuerie » n'est pas belle… Essayer d'être poète, observer l'arc-en-ciel, le coucher de soleil, oui, si tu veux, c'est une vie de Bisounours (sourire)...

Paru dans Point Afrique


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mercredi 23 août 2017

Interview de René Magritte par Frédéric Baal (1967)

Interview de René Magritte par CARL WAÏ (alias Frédéric Baal)


 Voici l'interview de René Magritte, que j'ai réalisée en janvier 1967, sous le pseudonyme de Carl Waï, quelques mois avant la disparition du peintre. Le texte de cette interview, à laquelle René Magritte a répondu par écrit, fut publié dans ses « Ecrits complets » (Editions Flammarion, 1979).  

 D’une écriture attentive, qui va son chemin de lenteur pénétrante, René Magritte a répondu à nos questions :

— Quel rôle le sujet joue-t-il dans votre œuvre? — A proprement parler, il n’y a pas de sujet dans ma peinture. Toute chose mérite davantage que d’être considérée comme « sujet » à peindre: elle a une réalité qui n’est pas en question pour le peintre qui ne se soucie que d’interpréter un sujet d’une manière plus ou moins originale. Ce qui apparaît dans ma peinture n’est pas — non plus — une collection de « thèmes ». Le monde n’est pas constitué de « thèmes ». C’est du monde et de son mystère qu’il s’agit dans ma conception de l’art de peindre. Ma peinture consiste en des images inconnues de ce qui est connu. Elle décrit une pensée faite des apparences que le monde nous offre et qui sont unies dans un ordre qui évoque le mystère de leur réalité.

— Dans quelle mesure la peinture vous a-t-elle ouvert des perspectives que vous ne soupçonniez pas? Le monde aurait-il pour vous été moins large si vous n’aviez pas peint? — Je pense — comme quelques rares peintres, Chirico, Max Emst, par exemple — avec des figures visibles. Je pense aussi comme tout le monde avec des idées, des sentiments et des sensations. Le sentiment que j’ai du monde n’a de valeur — à mon sens — que lorsque le monde équivaut au mystère absolu. Ce sentiment est spontané et je crois que tout être humain doit l’avoir ressenti en ouvrant les yeux pour la première fois. La valeur du monde, c’est son mystère dont la perspective n’a pas d’horizon.

— Quels rapports votre vie et votre œuvre entretiennent-elles avec le mystère du monde (1)? — Comme toute chose, je vis dans le mystère. En écrivant ceci, je n’y suis pas « en droit », mais « en fait » seulement. Il faut qu’arrive un moment où soudain le mystère n’est plus un objet dont on peut parler pour que vraiment je sois dans la vérité du mystère. Ma peinture — comme toute chose — évoque le mystère, mais elle est conçue pour l’évoquer. Par conséquent, elle a une relation immédiate avec lui.

— La peinture a-t-elle accru ou apaisé votre inquiétude? — Ni l’inquiétude ni la tranquillité n’interviennent dans ma peinture. Lorsqu’un sentiment lui répond convenablement, c’est celui de voir ce que l’on regarde. Voir ce que l’on regarde est un événement où le mystère se manifeste.

— Quelle est l’importance respective de l’intuition et de la réflexion consciente dans votre création? — La réflexion ne précède pas nécessairement l’intuition, ou plus précisément l’inspiration. Celle-ci est « l’Eurêka » qui surgit après une longue recherche, mais qui peut s’imposer sans l’avoir cherché.

— Rimbaud écrit: « La main à plume vaut la main à charrue (2). » Michaux déclare, lors d’une interview: « Les êtres avec qui je me suis senti bien ne me considèrent pas comme un écrivain, mais simplement comme un homme qui cherche ce qu’est la vie (3). » Arrive-t-il que la peinture vous semble vaine et qu’elle s’oppose alors à la « vie immédiate » dont parlent Eluard et tous les Surréalistes? — La peinture considérée comme art d’agrément peut ne pas manquer de charme. Le travail qu’elle demande est lui-même un agrément (4). Peut-être le laboureur a-t-il lui aussi du plaisir en labourant la terre. Ces occupations sont vaines dans la mesure où le plaisir l’est aussi. La peinture dont « je m’occupe » est vaine dans la mesure où la vie l’est aussi.

— Quelle valeur respective accordez-vous aux trois mots d’André Breton: liberté, amour, poésie? — Une valeur suprême, lorsque la liberté, l’amour et la poésie signifient que l’impossible nous attire.

— Voudriez-vous évoquer le choc que vous avez eu, un jour de 1922, quand Marcel Lecomte vous apporta la reproduction d’un tableau de Chirico (5)? — Lorsque j’ai vu pour la première fois la reproduction du tableau de Chirico: « Le Chant d’Amour », ce fut un des moments les plus émouvants de ma vie : mes yeux ont vu la pensée pour la première fois.

— Comment réagissez-vous devant l’incapacité de l’homme à comprendre et à dominer sa condition? — Ce sont des problèmes que diverses disciplines se chargent de résoudre tant bien que mal. L’homme, en tant qu’être dans le mystère, manque de curiosité à l’égard de ces problèmes.

— Quel remède apportez-vous au défaitisme que vous avouez? — Si c’est un remède, je vis sans espoir et sans désespoir. Mon défaitisme cesserait si le mal pouvait être combattu par le bien (6).

— Accepteriez-vous d’envisager votre vie comme une quête initiatique? — Il n’y a rien de nécessaire, je crois, à apprendre.

— Qu’attendez-vous de l’humour? — Un peu de santé de l’esprit, lorsque l’humour n’est pas « vulgaire » et lorsqu’il est « magique » comme le qualifie mon ami, le poète Gui Rosey (7).

— Marcel Lecomte vient de mourir (8). Quel souvenir gardez-vous de sa présence enchanteresse et feutrée? — Je me souviendrai toujours de Marcel Lecomte comme s’il avait été, sur la terre, l’attention elle-même.

                                              *

— Pensez-vous souvent à la mort? — Non, pas plus souvent qu’à la vie.

— Estimez-vous que votre vie a un sens? — J’ignore si ma vie a un sens.

— Quelle importance accordez-vous à l’amour? — L’importance plus grande que les sentiments ont sur la raison.

— A l’art? — Très peu lorsqu’il est un but à atteindre ou déjà atteint.

— Racontez votre vie en dix lignes maximum. — En dix lignes c’est beaucoup trop pour moi.

— Quelle importance accordez-vous à l’imagination? — La même que celle qui est accordée à la pensée non soumise à l’imaginaire.

— Ne lui préférez-vous pas la pensée? — La pensée n’a de contenu réel qu’en imaginant ce qui n’est pas imaginaire. La pensée et son pouvoir ne sont pas deux termes qui permettent une préférence.

— Que pensez-vous de la société dans laquelle vous vivez? — Je doute qu’elle soit maîtresse de son destin.

— Vous sentez-vous intérieurement libre? — La liberté intérieure n’a, pour moi, qu’une existence verbale sans efficacité.

— Quelle importance accordez-vous à vos rêves? — Les rêves sont une maladie de la pensée, faciles à oublier.

— Quelles réactions éveille en vous le fait de vieillir? — Que la vieillesse ne présente pas plus ni moins d’intérêt que la jeunesse.

— Que pensez-vous du hasard? — Que tout arrive « par hasard », que ce soit prévu ou non. En réalité, rien n’échappe à la coïncidence universelle (10).

 — Que pensez-vous du désir? — Qu’il démontre 1a folie et la sagesse de l’homme.

René Magritte le 20 janvier 1967.

                                           ***

Carl Waï (pseudonyme de Charles Flamand alias aussi Frédéric Baal): Ceci n’est pas René Magritte, in Le Patriote illustré, Bruxelles, 2 avril 1967, p. 793-797, la seconde partie en fac-sim.    Le 20 janvier, en lui retournant le questionnaire, Magritte écrit à Flamand : Ci-joint, vous trouverez les réponses que j’ai données à vos questions. Je n’ai pas écrit autant que vous le désiriez, mais de ma manière et dans la mesure que je pouvais. J'espère, cependant, que pour une interview, j’en ai dit suffisamment. Quant à votre projet de film pour la télévision, je regrette que l’expérience que j’ai de ce genre de chose me fait redouter de la recommencer. Je me vois obligé de vous prier d’y renoncer: cela me causerait trop de fatigue, que je supporte de moins en moins bien...    Voir aussi : Propos, 1967.


Notes:  

l. Voir Suzi Gablik: Conversation avec René Magritte. Le passage y répondant a dû figurer dans une lettre à Suzi postérieure à son séjour chez Magritte, mais antérieure à la rédaction de son article, paru seulement en 1967 (la dernière lettre de Magritte à Gablik que nous connaissions est du 15 octobre 1963). Il est moins plausible que Magritte ait reçu, dès avant juillet 1966, le questionnaire en cause, et ait attendu jusqu’au 20 janvier suivant pour y répondre.

2. Mauvais sang, in Une Saison en enfer.    

3. Interview par Alain Jouffroy, 1959, reprise in A. Jouffroy: Une révolution du regard, Paris, Gallimard, 1964, p. 144-151, p. 148.

4. Voir lettre à Bosmans, 28 mai 1959.

5. Voir Esquisse autobiographique, note 9.

6. Le 2 décembre 1957, Magritte écrit à Rapin: Je suis un défaitiste intégral, et à ce point que je ne dispose d’aucun moyen ni désir de défendre ce défaitisme. C’est sans pessimisme ni optimisme que je peins et suis la plupart du temps préoccupé des possibilités que je pourrais découvrir. Mon défaitisme ne signifie rien, c’est un fait voilà tout... Le 25 juin 1943, déjà, Magritte écrivait: Je ne me fais guère d’illusions, la cause est perdue d’avance; pour ma part j’en prends mon parti, il s’agit de traîner jusqu’au bout une existence plutôt terne... En lui recommandant la lecture du Traité de décomposition (Paris, Gallimard, 1949), Magritte envoie à Bosmans, le 14 juillet 1963, copie de la lettre qu’il destine à Cioran (et que celui-ci n’a en tout cas jamais reçue): Votre « Précis de décomposition » est précieux pour le plaisir de le lire qu’il offre sans compter. Cependant, alors que vous traitez de l’illusion, il semble qu’il vous soit indispensable de penser que, par exemple, Bach et Shakespeare auraient été incapables d’atteindre à une certaine perfection — qui n’a rien d’illusoire — sans un pessimisme ou un optimisme qui n’ont jamais donné de génie à personne. C’est sans illusion que l’on peut affirmer qu’une perfection dans tous les domaines puisse être atteinte, puisque ces termes: perfection et illusion sont étrangers l’un à l’autre. Peut-être n’y a-t-il pas lieu de s'en réjouir ni de s’en désespérer. Le 11 août 1963, il écrit à Bosmans: En effet, les idées de Cioran sont « intéressantes » mais souvent très discutables. Ce n’est qu’au plaisir de discuter que l'on peut avoir recours s’il s’agit de vérifier de telles idées. L’auteur en question, tout compte fait, me semble « en bonne santé» et avoir le besoin de paraître malade.    Le 9 du même mois, il écrit à Marcel Lecomte: ... s’il faut rechercher des « causes » à la présence d’esprit, il me semble indifférent que l’on préfère l’attribuer à la santé ou à la maladie. Il est légitime, si l’on veut, de s’intéresser à l’état sanitaire de quelqu’un lorsqu’il échappe au néant de la pensée bornée à ce qui peut se « penser ». Mais l’on ne donne, alors, aucun prix à la pensée non soumise au néant. (Ce sont les « causes » qui sont alors censées dignes d’intérêt.)  Je remarque que Cioran préfère les « causes » opposées à la santé, à l’optimisme et à l’assujettissement aux préjugés. Si j’ai dit « romantisme » à cet égard, c’est parce qu’il s’accompagne (et rien que cela) plutôt d’un climat mélancolique que joyeux. (Mais ce climat n’est pas déterminant de beauté.) Ce qui «déterminerait » la pensée est indifférent s’il est « découvert» par une conscience scientiste. Par ailleurs, ce qui détermine toute pensée, la plus haute ou la plus basse, n’est pas à « découvrir » : il ne peut être qu’évoqué et le mot « déterminé » n’a plus de sens.  

7. L’expression figure dans le paragraphe 8 et dernier, envoyé le 19 août 1966 à Magritte, d’une étude de Gui Rosey qui sera publiée, avec des variantes, sous le titre: Divagations d'un amant maladroit, dans le Catalogue de l’exposition Les Images en soi, Paris, galerie Iolas, 10 janvier 1967.

8. Le 19 novembre 1966.

9. Le 27 mai 1963, Magritte écrit à Bosmans: Marcel Lecomte m’a montré « Le Premier Miroir » (publié in Rhétorique, n° 10, oct. 1963) et il vous en enverra une copie. Il s'agit de pierres, de la pierre, qui, dit-il, est « notre premier miroir ». L’humour de ce texte est unique, l’équivoque y atteint un degré tel que le monde manifeste le sien sans équivoque précisément. Comment est-il possible que Lecomte puisse écrire et penser de telles choses et d’autre part s'intéresser aux « sciences occultes »? Il est capable à la fois du meilleur et de la pire niaiserie...

10. Magritte écrit à Bosmans, 13 janvier 1959: Pour le « hasard », si le mot existe, la chose qu’il désigne équivaut a ce qui est désigné par le mot « ordre ». On peut démontrer que le hasard obéit à un certain ordre, qu’il est l’ordre de l'ordre, que l’ordre est dû au hasard, qu’il est tel par hasard, etc. Les surréalistes ont dit pas mal de bêtises et je crains que malgré leur génie, ils ne soient pas d'une pâte à s’en rendre compte. L’écriture « automatique » flatte naïvement cette prétention banale de connaître une expérience méthodique « d’obliger la pensée à parler », comme si l’intérêt de ce qui apparaît par l’écriture ou la peinture ne dépendait pas toujours d’un intérêt imprévisible... Le 10 décembre 1965, Magritte écrit à Scutenaire: Elle [Suzi Gablik] va faire une exposition bientôt et vous maudit à cause de votre absence délibérée dans sa ville. Elle m’a montré ses tableaux (qui sont en réalité des «photo-montages» coloriés et retouchés par elle). C’est sympathique mais, chose curieuse, alors que pour moi, elle a trouvé de beaux titres (La Joconde, L’Arc de Triomphe), pour elle, c’est par exemple: Paysage hermaphrodite, et, elle le maintient malgré ma proposition de le changer en « Le Poète de New York » — (ou par exemple: « New York, il y a mille ans »)... Le 17 décembre, au même: Suzi est un cas curieux: comme Scut, en tout bien tout honneur, elle aime des choses sans paraître savoir que certaines ne vont pas bien avec les autres. Ainsi, elle a beaucoup de considération pour ma doctrine picturale, ou plutôt (comme Scut) pour mes réalisations picturales. Mais elle en a, sinon davantage, pour les authentiques idioties picturales de, par exemple, Rausenberg [sic], dont une ordure pend au mur de son «livine». Elle aime (comme Seul) Bach and Cimarosa, mais, tout autant le Roque and rolle... Le 24 décembre enfin: Pour clarifier certaines imprécisions, je vous confie que je connais X et Z de l’école de New York très mal: en gros. Je sais à présent ce que Rausenberg « représente » grâce à un amas de laques pendu au mur de Suzi. C’était, avant cette connaissance, pour moi, un nom qui avec un ou deux autres ne représentait que la confusion mentale et sans charme de l’esprit artistique  « d’avant-garde »...  

FRÉDÉRIC BAAL·MARDI 22 AOÛT 2017








photos Frédéric Baal

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Sur ce blog, plusieurs articles sont consacrés à Frédéric Baal, notamment ICI
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F.Ruban


vendredi 18 août 2017

Dérive n'est pas naufrage, poème fruban

                                               




Dérive n'est pas naufrage



"Ceux qui s'aiment et qui sont séparés peuvent vivre dans la douleur, mais ce n'est pas le désespoir : ils savent que l'amour existe".
Albert Camus, La Mer au plus près 
in, L'Eté - 1954)




Comment marcher dans ce jardin
Où tu n'es plus
Comment m'asseoir sur ce banc
Où tu ne me rejoins plus
Comment regarder ces fleurs
Que j'aimais cueillir pour toi
Comment caresser ma belle noire
Que pour rire tu avais surnommée Nougatine
Tout ce que je vois ici me semble étranger


Comment boire une bière dans la douceur de l'été
Sans toi elle n'aura plus la même saveur
Gorge serrée larmes sèches au fond du cœur
Regrets de ce que nous avons dit
Regrets de ce que nous avons tu
Regrets pour ces mots rebelles
Regrets pour ces fuites en avant
De violence en silences d'impatience en déferlantes
Notre barque a chaviré


Se savoir unique se croire simple passante
Se voir belle dans le miroir d'un regard tendre
Se fuir laide loin de ton sourire malicieux
Il a suffi qu'une dérive d'un soir déverse
Ses flots remplis de fiel amer
Pour que le monde n'ait plus de sens
Comment effacer comment retrouver
Comment te dire comment poursuivre
Notre chemin que je sais éternel


Peur de te parler désormais
Peur de ne plus savoir t'aimer
Peur de te perdre
Peur de me perdre
Peur de cet Amour qui me posséde
Peur de notre sensibilité à fleur de peau
Peur de ce trouble qui m'envahit quand je te vois
Peur de ne plus avoir le temps
Peur de toutes ces nuits blanches loin de toi


Comment au tout petit jour m'éveiller
Sans le souffle de tes baisers doux ou fougueux
Comment affronter l'heure suivante
Quand je ne sais où diriger mes pas
Et pourtant les mots sont là me brûlent les lèvres
Oserai-je les murmurer puis les crier ici
Quand je ne veux que les glisser au creux de ton sommeil
Oui je t'aime je n'aime que Toi
Notre éternité est là.


        © fruban

             quelques jours, quelques nuits en août 2017

Tous droits réservés
recueil en cours




Nouka dite Nougatine
photo fruban


mercredi 16 août 2017

Ami, poème de fruban





Ami
tant d'années de vie
d'instants de joies partagées
homme des terres brunes
tu m'as offert l'Océan et ses dunes
Ami
nos blessures nos déchirures
nos deuils inconsolables
nos chagrins impénétrables
si seuls nous emportèrent
sous le souffle de vents contraires
Ami
à jamais ta droiture ta fidélité
guident mes pas parfois chancelants
écartent les ronces et les épines du temps
sur les sentiers blessés
de mon coeur inconsolé


© fruban, texte et photo
août 2013



photo fruban


mardi 15 août 2017

Lettre d'adieu de Stieg Larsson à sa compagne Eva Gabrielsson





Stieg Larsson, photo du Net






Le 9 février 1977, Stockholm

Eva, mon amour,

C’est fini. D’une façon ou d’une autre, tout a une fin. Tout se termine un jour ou l’autre. C’est peut-être l’une des vérités les plus fascinantes que nous connaissions à propos de l’univers tout entier. Les étoiles meurent, les galaxies meurent, les planètes meurent. Et les gens meurent aussi. Je n’ai jamais été croyant, mais le jour où j’ai commencé à m’intéresser à l’astronomie, je pense que j’ai abandonné ce qui restait de ma peur de la mort. J’avais compris que, comparé à l’univers, un être humain, un seul être humain, moi… est infiniment petit. Enfin, je n’écris pas cette lettre pour donner une profonde leçon de philosophie ou de religion. Je l’écris pour te dire « adieu ». Je viens de raccrocher le téléphone où je te parlais. Je peux toujours entendre le son de ta voix. Je t’imagine, devant mes yeux… une belle image, un ravissant souvenir que je garderai jusqu’à la fin. A ce moment précis, en lisant ma lettre, tu sais que je suis mort.

Je veux que tu saches certaines choses. Comme je m’en vais pour l’Afrique, je sais ce qui m’attend. J’ai même le sentiment que ce voyage pourrait bien me tuer, mais c’est quelque chose que je dois faire, malgré tout. Je ne suis pas né pour rester assis sur un accoudoir. Je ne suis pas comme ça. Correction : je n’étais pas comme ça… Je ne vais pas en Afrique seulement en tant que journaliste, j’y vais surtout dans un but politique, et c’est pourquoi je pense que ce voyage pourrait causer ma mort.

C’est la première fois que je t’écris en sachant exactement quoi dire : je t’aime, je t’aime, je t’aime, je t’aime. Je veux que tu le saches. Je veux que tu saches que je t’aime plus que je n’ai jamais aimé personne. Je veux que tu saches que je dis ça très sérieusement. Je veux que tu te souviennes de moi mais que tu ne me pleures pas. Si je suis vraiment important pour toi, et je sais que je le suis, tu souffriras probablement en apprenant que je suis mort. Mais si je suis vraiment important pour toi, ne souffre pas, je ne veux pas que tu souffres. Ne m’oublie pas, mais continue à vivre. Vis ta vie. Le temps atténuera la douleur, même si c’est dur de l’imaginer maintenant. Vis en paix, mon plus cher amour ; vis, aime, hais, et continue le combat…

J’avais beaucoup de défauts, je sais, mais aussi quelques bonnes qualités également, je l’espère. Mais toi, Eva, tu m’inspires tellement d’amour que je n’ai jamais été capable de te l’exprimer…

Redresse-toi, carre tes épaules, tiens ta tête haute. D’accord ? Prends soin de toi, Eva. Va prendre une tasse de café. C’est fini. Merci pour les moments magnifiques passés ensemble. Tu m’as rendu très heureux. Adieu [en français dans le texte].

Je te dis au-revoir Eva, je t’embrasse

De Stieg, avec mon amour.


Sur le site de Deslettres.fr


vendredi 11 août 2017

Orage à Vézelay, de Tatiana Roy



Orage à Vézelay


Seule avec le vent sur la terrasse dominant la vallée, je m'accoude
par-dessus le sépulcre de Madeleine, par-dessus les terres mouillées, le vent est avec moi
quand grolle le choucas
l'esplanade en son décor de ruines est verte, au loin l'averse traverse l'iris du ciel, l'étoile y déroule une pavane.


J'écoute la nuit des vents, la basilique en croix noire
sur les jonchées d'orage
j'écoute vivre l'énorme chose qui n'a pas de nom
les songes qui errent autour des vieilles demeures
La chouette s'égare dans une lune de menthe et toi, l'homme absent, tu es en moi.


S'ouvre la nuit, voici le vent de pluie, j'aime et tu es en moi
et puis voici la pluie, j'entends sa chute sur les tuiles, son cliquetis au râtelier des marronniers
Il pleut sur la terrasse, quelle âme en moi soudain bat de l'aile ?
Mon amour tu es en moi, j'élève vers toi la source de mon âme.


Il pleut, la lune a couleur d'alun, le ciel se vêt des plumes du paon.
L'aube vole ses heures à la tristesse
j'ai froid.
Mon amour vivons même si la chair n'est plus chair, avec le cri cinglant des hirondelles au haut des tours.

Bel âge me voici, toi et moi sur la route avec ce vent d'ailleurs.


Tatiana Roy

Chants de L'inaccueillie p 57-58
Préface de Jacques Lacarrière
éd DOMENS (1997)






"Parce qu'elle est poète, Tatiana Roy, se sent étrangère à elle-même, désertée par l'espoir et la certitude, déplacée en des lieux où elle se découvre partout inaccueillie. Poèmes de l'inaccueillie mais pas de l'inaccomplie. Pour éprouver ce sentiment d'intense désertion, il faut justement avoir été intensément habité. Pour ressentir sa propre étrangeté, il faut auparavant n'avoir fait qu'un avec soi-même"
Jacques Lacarrière, extrait (quatrième de couverture)





mercredi 9 août 2017

Lettre d'Henry Miller à Anaïs Nin




photos du Net




26 juillet 1932

Anaïs,

Je continue — il est trop tard pour taper à la machine. Et puis je peux mieux dire certaines choses, quand le stylo court silencieusement sur le papier. Tu me manques terriblement. On dirait que je ne sais pas comment tuer le temps d’ici ton retour. Ton départ pour le Brésil est inimaginable pour moi. C’est impossible ! Rentreras-tu un peu avant Hugo — pourras-tu passer quelques jours avec moi, seule ? Je rêve si souvent (des rêves de jour) à ces dernières heures à Louveciennes. Je n’ai jamais connu d’heures plus précieuses. Ta façon de dire « Sapristi ! » était si drôle, et la manière dont tu te réveilles — qui ressemble à celle dont tu t’endors —, paisiblement, avec un étonnement émerveillé dans tes yeux endormis — mais si calme, si paisible, si doux. Et même ta façon d’enfiler et d’ôter tes vêtements. Sans bruit. Comme un chat. Et quelle joie de danser dans le hall — seuls dans la maison. Je pourrais passer des moments si précieux avec toi. Jamais je ne m’ennuierais avec toi, et toi avec moi ?

Je t’étais si reconnaissant de m’avoir montré ces photos. J’aimerais en posséder une. En fermant les yeux, je te revois parfaitement. Seulement maintenant je ne peux pas te revoir ailleurs que dans ce joli jardin — je te vois toujours devant le miroir, dans cette atmosphère dorée — avec cette lumière particulière qui tombait sur la pelouse, les arbres sombres, le silence et le parfum qui t’enveloppaient. Comme tu l’as écrit dans ton Journal le jour de Noël « je sacrifierais tout, etc. » — voilà ce que j’éprouve : je sacrifierais tout pour que tu puisses demeurer à ta place, dans ce merveilleux cadre qui te convient si parfaitement. Avec toi, Anaïs, je ne pourrais pas être égoïste. Je veux que tu sois toujours heureuse, en sécurité, protégée. Jamais je n’ai aimé une femme de manière si désintéressée.

Je ne fais pas grand-chose. Je suis nerveux. Je suis perdu sans toi — c’est vrai. J’ai été très ému par ta lettre, et par ta « suggestion ». Tu fais les choses les plus surprenantes. Je me demandais comment je pourrais aller au Tyrol, près de toi, même si je ne devais pas te voir — ou alors oui, te voir peut-être, pendant ta promenade, caché derrière un rocher ou un arbre. Mais j’ai beau penser, tout cela est hors de question.

Anaïs, il a suffi que tu t’éloignes un peu pour que je mesure la force de mon amour pour toi. Je me suis beaucoup retenu dans mes lettres par crainte des « accidents ». Mais maintenant je ne peux plus. Je te fais assez confiance pour que tu aies la discrétion de ne pas mettre ça sous ton oreiller. Je t’écrirais bien tous les jours, mais je sais que cela ferait mauvaise impression. Je suis dans un tel état de passion que n’importe lequel de mes mots brûlerait le papier. Je revis constamment dans ma mémoire tous les épisodes, depuis le café Viking jusqu’à la tondeuse à gazon. Je me demande si tu parles toujours dans ton sommeil. Je me demande à quoi tu penses, lorsque tu fais l’amour maintenant.

Parle moi de ça — franchement — si tu le peux, et dis-moi que je peux oser en faire autant.

Je ne peux pas écrire davantage parce que ma tête est trop pleine de tout cela. Je te vois dans mes bras, frémissante, et je me sens tout au fond de toi, pour toujours. Je suis brûlant de désir maintenant — tu n’es plus l’Anaïs à qui j’écrivais de Dijon. Tu n’es pas non plus l’Anaïs du Journal. Tu sais de quelle Anaïs je veux parler. Je suis tout à toi.

Henry






paru dans Deslettres. fr





mardi 8 août 2017

Plaidoyer pour la paix, Albert Camus, éditorial de "Combat" (8 août 1945)




photo du Net





" Le monde est ce qu'il est, c'est-à-dire peu de chose. C'est ce que chacun sait depuis hier grâce au formidable concert que la radio, les journaux et les agences d'information viennent de déclencher au sujet de la bombe atomique.
On nous apprend, en effet, au milieu d'une foule de commentaires enthousiastes que n'importe quelle ville d'importance moyenne peut être totalement rasée par une bombe de la grosseur d'un ballon de football. Des journaux américains, anglais et français se répandent en dissertations élégantes sur l'avenir, le passé, les inventeurs, le coût, la vocation pacifique et les effets guerriers, les conséquences politiques et même le caractère indépendant de la bombe atomique. Nous nous résumerons en une phrase : la civilisation mécanique vient de parvenir à son dernier degré de sauvagerie. Il va falloir choisir, dans un avenir plus ou moins proche, entre le suicide collectif ou l'utilisation intelligente des conquêtes scientifiques.

En attendant, il est permis de penser qu'il y a quelque indécence à célébrer ainsi une découverte, qui se met d'abord au service de la plus formidable rage de destruction dont l'homme ait fait preuve depuis des siècles. Que dans un monde livré à tous les déchirements de la violence, incapable d'aucun contrôle, indifférent à la justice et au simple bonheur des hommes, la science se consacre au meurtre organisé, personne sans doute, à moins d'idéalisme impénitent, ne songera à s'en étonner.

Les découvertes doivent être enregistrées, commentées selon ce qu'elles sont, annoncées au monde pour que l'homme ait une juste idée de son destin. Mais entourer ces terribles révélations d'une littérature pittoresque ou humoristique, c'est ce qui n'est pas supportable.

Déjà, on ne respirait pas facilement dans un monde torturé. Voici qu'une angoisse nouvelle nous est proposée, qui a toutes les chances d'être définitive. On offre sans doute à l'humanité sa dernière chance. Et ce peut-être après tout le prétexte d'une édition spéciale. Mais ce devrait être plus sûrement le sujet de quelques réflexions et de beaucoup de silence.

Au reste, il est d'autres raisons d'accueillir avec réserve le roman d'anticipation que les journaux nous proposent. Quand on voit le rédacteur diplomatique de l'Agence Reuter annoncer que cette invention rend caducs les traités ou périmées les décisions mêmes de Potsdam, remarquer qu'il est indifférent que les Russes soient à Koenigsberg ou la Turquie aux Dardanelles, on ne peut se défendre de supposer à ce beau concert des intentions assez étrangères au désintéressement scientifique.

Qu'on nous entende bien. Si les Japonais capitulent après la destruction d'Hiroshima et par l'effet de l'intimidation, nous nous en réjouirons.

Mais nous nous refusons à tirer d'une aussi grave nouvelle autre chose que la décision de plaider plus énergiquement encore en faveur d'une véritable société internationale, où les grandes puissances n'auront pas de droits supérieurs aux petites et aux moyennes nations, où la guerre, fléau devenu définitif par le seul effet de l'intelligence humaine, ne dépendra plus des appétits ou des doctrines de tel ou tel État.

Devant les perspectives terrifiantes qui s'ouvrent à l'humanité, nous apercevons encore mieux que la paix est le seul combat qui vaille d'être mené. Ce n'est plus une prière, mais un ordre qui doit monter des peuples vers les gouvernements, l'ordre de choisir définitivement entre l'enfer et la raison. "

Albert Camus

éditorial de "Combat", journal clandestin de la Résistance, du 8 août 1945


Publié par Mediapart, le 6 août 2017



6 août 1945, Hiroshima, photo du Net


lundi 7 août 2017

La chute de la philosophie, de Cristian Ronsmans




Cristian Ronsmans, cliché personnel



La chute de la philosophie

Où en est la philosophie en ce 21ème siècle où l’on n’a jamais tant vu de professeurs de philosophie consultés comme des philosophes, professeurs qui ont été et se sont allègrement médiatisés ?

Où sont les Sartre, Merleau-Ponty, Ricoeur, Lévinas, ou Heidegger et quelques autres. Que sont les philosophes devenus que j’avais de si près connus ?

Aujourd’hui le « philosophe » patenté est une sorte de chroniqueur du social, de l’événementiel, de l’anecdote. Il se concentre sur un aspect du paysage en oubliant tout le tableau. Pour mieux légitimer se qu’il considère comme son œuvre il pioche ici ou là en convoquant les philosophes du passé qu’il prend à témoin. Un marqueur de validité en quelque sorte.

Mais qu’en est-il de la poursuite de l’œuvre philosophique qui traite du fond gigantesque de la condition humaine ?

Pas grand-chose. Ils soulèvent biens quelques idées, mais les prennent aussitôt pour des concepts alors que ces « philosophes » se sont mutés en substituts des sociologues. Ces derniers souvent, de ce fait, croyant rendre la monnaie de la pièces philosophale, estiment qu’ils pensent en philosophes.

Première piste : En la fin récente du 20ème siècle toute conception métaphysique du monde s’est diluée dans une absence de plus en plus envahissante. On pourrait envisager une visibilité de plus en plus en perte de vitesse du public. Mais en même temps on argumentera sur le fait que faute de discours philosophique majeur sur la métaphysique, il ne faut point s’étonner de voir le maigre public, s’il en est, se dissoudre dans le néant.

Certes, et je ne mélange pas tout. Il reste encore des philosophes, ni professeurs, ni sociologues aux instruments, humanistes et moralisateurs aiguisés, philosophes de l’ombre, lesquels s’ils n’éditent pas clandestinement, sont des philosophes discrets. Je pense à des gens comme Marcel Gauchet, Alain Badiou et quelques autres.

Certes, je ne dénie pas la nécessité indispensable d’un enseignement philosophique qui est hélas aujourd’hui dans bon nombre de sociétés, discrédité, méprisé et marginalisé. Et ces professeurs ont bien du mérite.

Seulement voilà, deuxième piste de réflexion.
Aujourd’hui, ce n’est pas une grande révélation et chacun sait, pour en être même souvent victime, le médiatique l’emporte sur tout le reste et se complait à employer tous les instruments technologiques, sociologiques et d’éthiques de pointe mis à sa disposition pour mieux mettre à l’étiage le cours de la société.
C’est le nivellement par le bas en sanctifiant, divinisant l’Homme. L’Homme, centre de l’Univers Prométhée en personne s’en bouffe le foie, sans l’aide du moindre rapace. Jamais il n‘aurait imaginé l’explosion d’une telle hybris.

Voilà les raisons essentielles de la « disparition » des grands penseurs (Hegel, Husserl, Bergson, Sartre, Lévinas etc…) Qui ouvraient une voie vers une vision globale du monde qui font le tour du problème où l’Homme et l’Univers se rencontrent, où l’Univers et l’Homme se rencontrent.

La vision conceptuelle du monde (telle qu’envisagée par Emmanuel Kant à laquelle on préfère se délecter des paroles d’un autre Emmanuel) qui offrait les grandes synthèses théoriques qui ordonnaient la connaissance de Platon à Sartre semble éradiquée.

Les valeurs culturelles du 3ème millénaire sont encore à inventer. Il nous faut repenser la philosophie comme une science. Inventer une épistémologie qui permette l’unification des savoirs. C’est la nouvelle tâche, totalement inédite, suite à la rupture, du philosophe contemporain. Ainsi nous comblerons le chemin entre le sociologue au microscope et le philosophe au télescope. Pour l’heure nous sommes des nomades pour beaucoup désemparés, à moitié morts de faim et de soif, pour d’autres en quête incessante. Mais ce qui est sûr est que nous venons tous de Kaboul.

Cristian Ronsmans, le 6 août 2017

mercredi 26 juillet 2017

Yannis Ritsos, poète grec (1909-1990)

photo du Net, Yannis Ritsos




Entre les chardons sauvages
un petit bouton d'or a dit "présent".
Que pouvais-tu faire?
Toi aussi tu as dit "présent".
Et il faisait beau.
*
Les mots ont une autre peau
à l'intérieur comme les amandes ou la patience.
**
Je serai l’enfant doux
Qui sourit aux choses
Et à lui-même
Sans réticence ni réserve
*
Regarde ma bien-aimée
Comme te regardent
Mes mains attristées.
*
Allons dans les champs
Pour passer à nos doigts
Les coquelicots et le soleil
Et la verdure nouvelle.
*
Je goûte à tes lèvres
La verte étendue des plaines
Et les légendes de la mer.
La chaleur de ton corps
Me revêt de soleil.
*
Baigné des reflets
De l’espérance
D’une vie entière
De mes membres dégoulinaient
Des gouttes de soleil.
*
Je ferme les yeux.
Je vis et j’aime.
Une corde de musique
Tendue sur tes membres
Veille et répond
A la vigueur du ciel
Et de la terre.
*
Je suis né pour avoir le temps
De saluer au bout du chemin
Le soleil de tes yeux.
*
Mes chers semblables
Comment pouvez-vous
Encore vous courber ?
Comment pouvez-vous
Ne pas sourire ?
Ouvrez les fenêtres.


Yannis Ritsos

Symphonie du printemps (1938), Traduit du grec par Anne Personnaz

Paru en 2012 aux éditions Bruno Doucey






Le mot de l’éditeur :

“Je suis le ciel étoilé des moissons.” Le poète qui écrit cela paraît pourtant l’avoir perdue, sa bonne étoile. Voyez plutôt : Yannis Ritsos naît en Grèce dans une famille de nobles propriétaires terriens, mais sa jeunesse est marquée par la ruine économique, des drames familiaux et la maladie. Proche du parti communiste grec, il aspire à un idéal de fraternité, mais la dictature dévaste son pays. C’est dans ce contexte désespéré que le poète écrit l’une de ses plus belles oeuvres, jusqu’alors inédite en français : Symphonie du printemps. Un hymne à l’amour, à la nature, à la vie. À mes yeux, un antidote à la crise. Dans la situation douloureuse que connaît la Grèce, le lyrisme explosif de Yannis Ritsos est une tentative de libération par l’imaginaire. Le poète danse à deux pas de l’abîme, les bras tendus vers les étoiles.