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vendredi 4 octobre 2019

Pierre Soulages, par Cristian Ronsmans



Réglons nos comptes et arrivé à l'échéance ultime je ne ferai aucun quartier. Dans l'espoir que je puisse en terminer à temps avant le départ.
Voici un texte que je publiai en septembre 2014.
Il concerne l'homme en noir, sorte de Fantomas de cathédrale en ruines, un certain Pierre Soulages dont je visitai le musée à sa gloire, avec Catherine B., à l'été 2014.
Le lendemain de cette visite, un lundi, , sur les 6h du mat., chez Catherine B, dont je vous reparlerai, je fus victime d'un AVC.
Vengeance de l'homme en noir. Possible.

Voici l'intégrale de mon texte écrit en septembre 2014/

Je n'en retranche pas une ligne, un mot, une virgule.


"Je vous avais promis un commentaire sur Pierre Soulages, son musée et ses créations. Le voici.
J’avoue avoir été longtemps soumis à l’autorité du préjugé concernant ce créateur, ne m’appuyant que sur ce que j’en avais vu dans des catalogues, des livres, des reproductions sur le net et sur les propres déclarations nombreuses (il est prolixe) de l’intéressé.

Or donc, il me fallait, c’est un minimum d’intelligence que je me rendisse sur place à Rodez dans le Debir du Maître pour en mon âme et conscience, non pas juger, mais, livrer mon sentiment, mes impressions, mon ressenti, mon analyse à la lumière de mon logos personnel, et ce n’est pas le plus simple, au vu de l’engouement populaire, en toute sérénité et indépendance d’esprit.

Aussi, avant d’entrer dans le vif du sujet, autrement dit de la critique (concept toujours considéré, hélas,comme négatif par la communauté) je tiens à dire que j’ai non seulement été intéressé par certaines créations mais, qui plus est, je les ai trouvées belles. Et je ne dis pas cela, car ce n’est pas mon genre, pour m’attirer les faveurs bienveillantes de tel ou tel. La preuve vous en sera donnée dans la suite de mon propos.

Commençons donc, si vous le voulez bien, par l’arrivée sur les lieux.

Le temps était au beau et Rodez resplendissait, comme de coutume, de cette magnificence affectée des villes mortes depuis des lustres , sans qu’elles en soient conscientes.
Les rayons du grand blond cuivraient les façades de la Cathédrale, à la sévérité défensive des forteresses moyenâgeuses, lui conférant cet air de vieille casserole gothique dans lesquels on confectionne les meilleurs brouets mystiques. « Croyant, à genoux, l’Eglise a un œil sur toi ! ».
Je connais bien la ville et comme je m’en doutais le musée était aux alentours du Foirail. Quelques panneaux indicateurs en indiquaient la direction.

Et même la direction d’un parking.

Soudain plus rien. Comme bien d’autres automobilistes, compagnons à 4 roues provisoires, je m’engageai dans le premier parking venu, non loin d’une immense bâtisse moderne, cubique et rouillée qui selon moi devait constituer l’antre du Maître.
De fait, quittant mon véhicule, le parking donnait sur un bâtiment quelconque baptisé « Carrefour » le long duquel je vis quelques paniers de ménagère à roulettes (les paniers, pas les ménagères !) et j’en conclus, à la lecture de cette enseigne, que le musée était bel et bien bunkerisé, expression architecturale de la « Lingua Quintae Reipublicae », fort à la mode aujourd’hui.

Nous (ma compagne et moi) n’étions pas bien loin du Temple Soulagien.
Un peu comme on gravit la butte du Lion à Waterloo, il nous fallu grimper tout un long escalier, lequel, au fur et à mesure de l’ascension nous permettait de découvrir les contreforts d’une succession de 6 à 7 blockhaus dont un seul, en fait, abritait les œuvres.

De mon point de vue, il me parait difficile de faire plus hideux. Des cubes d’acier calaminés jusqu’à l’os du métal. C’est à la mode, certes. J’avais, en effet, déjà vu cela dans le village du Broc en Auvergne, comme parure de la salle des fêtes. Ce calamiteux et calaminé décor faisait l’orgueil du Maire car cela valait son pesant de cacahouètes généreusement versées par les contribuables, hostiles aux arachides qui avaient tant fait grossir leur porte monnaie. Le « corten » puisque c’est de cela qu’il s’agit (c’est le nom de la ferraille) se vend à prix d’or !
A ce sujet, le Maître ruthénois qui ne peut résister (suffit de voir son expression pour s’en convaincre) à balancer une bonne vanne, n’hésite pas sur le prospectus qui vous est remis à l’entrée de s’exprimer sur son architecture oxydée en ces termes : « Plus les moyens sont limités, plus l’expression est forte ».

Ce premier contact, extérieur avec le musée, franchi, on pénètre enfin dans le lieu où, ne soyez pas trop gourmand, le Maître n’occupe qu’un seul niveau sur les 6 de ce seul blockhaus.

Cela étant, incontestablement l’intérieur de la casemate est infiniment plus sympathique que sa gueule de façade rébarbative. A priori, on peut se demander si les parois ne sont pas constituées du même acier qu’à l’extérieur mais pour le coup, lavé, nettoyé, rapproprié. Bref un métal nickel si j’ose dire avec de joli reflets bleutés, mâtinés de gris renvoyant une image un peu austère mais apaisante, sans agressivité. Assez neutre somme toute et cela va parfaitement convenir à l‘exposition du travail.
Et venons-y.
Qu’est ce que je fais, je parle de l’œuvre ou du bonhomme ?
Allons-y pour l’œuvre, je préfère garder le meilleur pour la fin.
Nous avons fait 2 fois et demi le tour du rez-de-chaussée de la casemate ce qui me semblait un minimum pour se faire une opinion.

Celui-ci est divisé en 6 thèmes. En gros, la période du noviciat, suivie, des œuvres de tâtonnement du style, puis les fameux brous de noix, dans la foulée, les cartons des vitraux de Conques, ensuite nous avons les exercices de styles (lithos etc..) et enfin l’apothéose du noir avec l’inénarrable (qu’on ne peut raconter) Outrenoir.

Le noviciat.
De mémoire, je n’ai pas de mal, c’est court ! ( et on comprend aisément pourquoi). On découvre 3 petites toiles ridicules de taille, d’inspiration et de technique, représentant quelques arbres maigrichons et rabougris. Trois « œuvres » du niveau d’un peintre amateur qui se serait initié à la méthode Bordas : « J’apprends à peindre », avant d’intégrer la première année d’académie.
Mais passons. On se dit qu’il fallait bien que cet élève, à priori peu doué, se fasse la main et le pinceau.

On en arrive, ensuite, à ce que j’appelle le tâtonnement de style qui se distingue par une approche d’une abstraction tragique, avec quelques relents de pointes cubistes. Une approche assez simple dans le fond tant pour l’artiste profane que pour le spectateur profane cultivant des allures de fidèle inspiré par ce monisme pictural !

Ca sent le Mondrian décoloré par l’Oréal et recoloré par l’adepte du brou à la noix. Vous savez ce Mondrian dont Dali disait dans une interview célèbre : Piet ! Piet ! Piet ! Niet !
Mais on ne peut s’empêcher de penser au ténébreux Mal est vitch arrivé avec son carré de chocolat (on se croirait dans Candy crunch) sur fond blanc gélatineux. On pense aussi à un André Beaudin saisi par un coup de blues cubiste dans un Temple protestant. Bref pas de quoi s’émouvoir.

Cependant, tout en cheminant dans ce dédale abstrait, je tombai enfin sur une toile qui retint mon attention. De larges bandes noires, tantôt horizontales, tantôt verticales dans un funèbre enchevêtrement se dessinaient à grands coups de spalter sur un fond grisâtre. Je restai bien évidemment insensible, sans la moindre émotion devant l’œuvre du Maître, quand soudain j’eus une vision. Je dis bien une vision, et non une émotion.

Une réminiscence vénitienne d’un moment vécu revint à la surface de ma conscience.

Avec une bonne dose d’imagination, à force de me torturer les méninges pour donner du crédit aux barbouillages abstraits, mais je ne manque pas d’imagination, s’imposât à moi l’image soudaine de mon déplacement sur la lagune de nuit dans une atmosphère aporétique et un épais brouillard d’où seuls émergeaient de fantomatiques « briccole » que je croyais retrouver chez Soulages.

Me voilà donc à cet instant entre une vision hallucinatoire et une trouble réminiscence d’un moment qui fut en effet un moment d’émotion dans un lointain passé.
Car c’est ce moment précis qui fit émotion. La toile ne fit que me la rappeler. Un peu comme le visage d’un inconnu vous rappelle soudain celui, émouvant, d’un être aimé.
Bref, je dis « in petto » merci à Soulages mais je m’en fichais éperdument. Je n’eus pas eu cette vision, que cela n’eut aucune incidence d’interpellation de mon vécu à l’insu de mon plein gré.
Mais peu m’importât

Et lancés dans notre inexorable parcours, ma compagne et moi avions déjà franchi le seuil de la salle suivante.
Là nous entrâmes dans le vif du sujet. La salle est impressionnante de proportions, mais cela se justifie en raison des dimensions qui avoisinent aisément celles des « Tintoretto » exposés au Palais des Doges dans la Sérénissime.

Ici le pompeux s’installe dans sa plus pure radicalisation immanente !

Au centre ce que je prenais pour un paravent rapporté par un voyageur égaré au pays de Gargantua, était en fait une toile recto/verso épaisse en couches noires diversement étendues. On m’avait, du reste, pour bien comprendre Soulages, invité à entrer dans « l’épaisseur de sa peinture ».

L’occasion se présentait.

Je tournais donc autour du monstre plat comme un allien passé au laminoir. Je le reniflais, flairais cherchant le moindre interstice qui me permettrait de me glisser entre les couches noires jetées à la truelle comme un vulgaire enduit de rebouchage.

Stupéfiant ! Pas la moindre faille. Plus abrupt que le mur de Fontainebleau, y a pas ! La paroi est infranchissable. Varape interdite et varape oustra aussi !!

Déconfit comme une vieille cuisse de canard usagée, je regardai en direction du mur est, sur le côté de la baie vitrée.

Face à moi une immense toile coupée en deux volets comme un dyptique, un pan tout noir et un pan noir hachuré horizontalement de blanc. Sur le côté, les mêmes toiles en formats plus petits. Sans doute les ébauches, les études comme faisaient les Delacroix, Géricault et autres artistes.
Je regardai cela, un moment, l’œil morne, impavide, sans ressenti particulier. Je ne trouvai cela ni beau ni moche. Je me souvins, soudainement, à cet instant des propos sentencieux du Maître : « Je ne dépeins pas, je peins »

Ce qui en dit long sur sa suffisance compensatrice de son insuffisance dans l’Art. Car bien sur qu’il ne dépeint pas. Ca se verrait. Mais étaler de la couleur avec quelques zébrures n’est pas peindre non plus. Ces « œuvres » de son aveu même ne représentent rien mais là, en l’occurrence, elles ne ressemblent à rien non plus.

Normal car il ne dépeint pas plus qu’il ne peint.

J’en étais là de mes ruminations, quand m’étant imperceptiblement approché du monument acrylo-glycérophtalique, j’eus l’illumination. Ce que je prenais à distance pour du noir était du brou de noix ! Sabre de bois ! Ah le coquin ! Le brou de noix, couleur brou de noix donc, astucieusement appliqué renvoyait à distance l’illusion de voir du noir et je n’y avais vu que du feu.

Ah l’habile bonhomme !!!

C’est incontestable, j’en avais la preuve sous le nez, ce Soulages est très fort.

En habile technicien, en artisan consommé, il arrivait à me faire prendre un AVC pour des lanternes. Il est à la peinture ce que Bernard Bilis, magicien connu est à l’émission de Sébastien « Le plus grand cabaret du monde ».
Et bien, moi je le dis haut et fort : Bravo Monsieur Soulages.
En dépit de vos allures de gentleman frimeur vous êtes la fierté de l’illusion humoristique de la France.
Fi des éternels ronchonneurs, des aigris et autres ramollis du bulbe car vous êtes un formidable technicien de la pâte à modeler !

Mais, bon, ce n’est pas tout ça. Ma compagne et moi allions à la découverte d’autres œuvres sidérantes. Un moment je crus découvrir, et m’en extasiais, une bien belle imitation de parquet de lames, au noir bien patiné par les ans, et je me disais que cela serait du plus bel effet pour lambrisser les murs de ma salle de bains.
Cruelle déconvenue. Une fois encore l’illusionniste m’avait bluffé. Tout était dans l’épaisseur (enfin la voilà) de la couleur sur une toile soigneusement marouflée !
Bien joué Soulages !!
Et enfin toujours dans la même salle, je découvris une grande, comment dire, « toile-sculpture », coupée en deux dans l’horizontalité cette fois. On aurait dit deux panneaux longs dans leur horizontale, l’un au dessus de l’autre, chacun ornementé de baguettes fines gainées de métal bleuté ou gris. Chaque baguette étant dans le prolongement exact de celle qui la surplombe et inversement.

Mais, non gros bêtas ! Ce ne sont pas de fines baguettes de métal ! Ce sont des coulures de peinture qui imitent le métal.

Visiblement Maître Soulages, Maître Jacques de la Couche et joyeux compagnon proposait une fois encore une création qui pour l’un des panneaux eut constitué un joli soubassement mural dans ma bibliothèque que j’aurais augmenté d’une belle moulure, ton sur ton, et rehaussé d’une toile de riz au teint mordoré de jaspes cuivrés.

Mais je n’étais pas venu, en dépit des talents incontestables de décorateur de notre hôte, pour ré envisager la déco de my sweet home.
Nous continuâmes donc notre visite par la salle des pas perdus (pour tout le monde) où s’exhibaient ce que je pris pour des Tofolli de jeunesse et qui en vérité constituait une partie du fond lithographique, sérigraphique etc… du Maître.

Entre temps, j’ai oublié de vous le dire, nous avions visité la salle la plus marrante car la plus exhibitionniste. Celle des cartons des fameux vitraux. Je reviendrai plus loin et avec prudence sur l’affaire des vitraux. Cela étant, le narcissisme de la salle des cartons vaut le déplacement pour ceux qui s’intéressent aux spécificités psychanalytiques liées aux postures que peut prendre « l’artiste qui s’y croit » ou finit par s’y croire.

C’est un point, par ailleurs et de façon générale, où je m’inscris en faux contre mon ami Ferry « boite » (comme dirait Pagnol) quand il parle de « blague ». Non, Luc, c’est de l’humour et de la provoc ! Faut dire, à ton corps défendant, que même Dagen, dont les jugements ne valent pas un pruneau, sauf pour quelques constipés de l’art « du même temps que », ne s’en était pas rendu compte !

Nous allions quitté les casemates et sa foule bigarrée qui vient des quatre coins de l’hexagone à pointe cubique quand ma compagne me signalât qu’il y avait peut-être bien une autre salle que nous n’aurions vue, plutôt dissimulée et qu’en somme il faut mériter.

Et combien nous aurions eu grand tort de ne pas y pénétrer pour y admirer le clou du spectacle.

La salle est grande, majestueuse. Elle contraste par la blancheur immaculée de ses murs avec les autres salles et rend un effet des plus pompeux par la mise en valeur du noir des grandes fresques enténébrées avec ce regard glacial du couteau mortel trempé dans l’encre de seiche !
Ici cela sent bon le jansénisme.

Ce n’est pas une cathédrale d’artiste. O non !! C’est l’abbaye de Port Royal du Pierre Lescot de l’outrenoir.

Grandiloquent, certes mais beau !

L’outrenoir n’a rien d’outrancier aux yeux de l’outre quiévrain, comme moi, qui par atavisme, se serait réjouit pour une fois qu’une toile portasse un nom, celui-ci fut : « Ceci n’est pas du noir ».
Mais chez les jansénistes on ne rigole pas.

Cela étant si ma compagne crut, dans une œuvre, distinguer une plage caribéenne avec ses cocotiers sous un soleil couchant, terre de Sienne, personnellement je ne vis dans l’ensemble général que l’aile protectrice de la divinité Hybris exhibant ses coursiers funèbres issus de l’effroyable Erèbe.

Coursiers funèbres que l’on verrait davantage hanter les sièges de sociétés bancaires dans Zurich la froide, ennoblir le catalogue de la Ligne Roset, ou encore meubler les palais défraîchis et poussiéreux des antiques pouvoirs chancelants d’une République en ruine. Fantômes d’une liberté disparue.
Voilà pour la visite. Venons en maintenant au personnage.
Au fond, il ya peu de choses à en dire, tant Soulages est son propre agent de communication. L’homme est un véritable Maître en scène.

Et je conseille vivement de regarder le petit film qu’il s’est consacré à lui-même. Où l’on découvre une sorte de hobereau ruthénois tel le faucon éponyme, esquissant tantôt un sourire ambigu, coulissant du regard, condescendant à lâcher une bribe de phrase à quelque ouvrier de Saint Gobain en blouse blanche qui atteste de sa condition médiocre d’agent de maîtrise devant le Maître.

Et l’on voit aussi dans ce petit film combien le Maître en scène est bigrement intelligent et use de toutes les mises en valeurs possibles de sa personne. Jusqu’à sa taille par exemple. Il en joue à merveille. Il est grand, très grand. Ce qui lui permet de toiser le commun des mortels. Tellement intelligent, est-il, qu’il se grandit sans cesse. A 92 ans, il mesure 1m92 et on peut, dès lors gager, que centenaire il fera deux mètres.

Cette taille renforce en outre sa psychorigidité naturelle liée au rigorisme de sa pensée froide, implacable, dénuée de sensibilité liée à un jansénisme impitoyable. Soulages fait un peu peur à beaucoup et c’est bien son but.

Soulages est une sorte de Christ, chenu, un vieillard roide, vêtu de noir, qui s’avance lentement sur les eaux sombres du Léthé. Il est ce Charon, psychopompe au pourpoint funèbre qui vous fera traverser l’Achéron pour vous déposer sur les berges mortes de l’Hadès de l’art « du même temps que ». Psychopompe et psychopompeux, tel est ce cobra désincarné !

Et tout cela en vous faisant avaler son ultime couleuvre, l’abstraction gestuelle. Oui, je sais, il est assez difficile de ne pas s’esclaffer mais essayons de rester dignes.
Car il serait injuste de lui faire le procès de ne pas posséder un certain savoir-faire à défaut d’avoir quelque chose à faire savoir. Ce qu’en effet il ne revendique pas.
C’est un bel artisan, habile technicien, il a réussi en effet à partir de son outrenoir à créer une certaine luminosité qui n’a rien à voir avec la Lumière. Son refus métaphysique est assez clair, du reste.

Aussi pour quel motif vouloir transfigurer un bon artisan d’excellente facture, un bon communicant en l’artiste français vivant le plus prodigieux que nous possédions ?

Qu’est ce que cette icônerie ?
Je ne vous ferai pas l’injure de citer quelques peintres français vivants qui eussent pu aisément faire l’affaire, tel Gérard Garrouste, au hasard. Enfin presque !

J’ajouterais que s’il ne faut pas prendre les mots pour des idées, et chercher l’Idée sous le symbole (car l’Art est une voie royale d’initiation, pratiquée en solitaire) de la même façon il ne faut pas prendre une vision, pire une hallucination pour une émotion.

D’autant plus que l’émotion doit être traduite. Ce que je m’en vais vous expliquer.

Aussi je crois qu’il est grand temps de faire un cours succinct de l’histoire non de l’art mais de l’esthétique et de son positionnement dans l’histoire de l’Art. Il est du reste un livre « Le sens du Beau » de Luc Ferry « boite » que je conseille vivement et en particulier à Philippe Dagen, qui ne brille guère dans l’obscurité de ses pensées, pas plus que ses amis du marché de l’art, les Chalumeau, et consort.

Succinctement, il fut un temps où l’artiste était ni plus ni moins qu’un intercesseur entre le Divin et les hommes.
Déjà à cette époque il y avait un marché de l’art où on se disputait les grands artistes.
La concurrence entre les Sforza et les Médicis sous cet angle était rude à l’époque.
Mais à la différence de nos Pinault et Arnault d’aujourd’hui les artistes n’étaient pas côtés à Sotheby’s pas plus que les richissimes acquéreurs côtés en bourse.
L’œuvre d’art n’avait pas encore atteint les sommets de vénalité que l’on connait.
Certes il y avait des boutiques ou Ateliers avec les Maîtres et petits Maîtres mais non des écuries comme disent les galeristes, maquignons qui se paient en peau de peintre.
Avec le temps, l’artiste commença à comprendre sous l’influence de la réforme combien sa position avait évoluée au regard de son génie propre. Et d’avoir fait trop longtemps un grand écart entre une œuvre qui réponde aux nécessités de l’harmonie cosmique et au besoin impérieux du génie humain.

Je vais assez rapidement car toute cette genèse lente trouva une première étape décisive aux alentours de 1750 avec la querelle des Anciens et de Modernes. Littéraire d’abord, elle n’allait guère tarder à gagner le monde de l’Art.
C’est à peu près à la même époque qu’allait survenir deux évènements majeurs :
1. La publication de l’Aesthetica de Gottlieb Baumgarten (d’où le concept d’esthétique)
2. L’arrivée du sentencieux Emmanuel Kant

Baumgarten va mettre en évidence la logique impérieuse du confus qui doit dominer chez l’artiste pour accéder à une logique du sensible. Et donc conduire à une connaissance par le sensible et connaissance du sensible.
Ce qui revient à dire que pour Baumgarten cette esthétique doit produire une émotion émanant du champ du sensible et être traduite en une connaissance. On y est.

Seulement voilà. Il y eut Kant. !
Kant est un problème et avait un problème.
Comme tout bon philosophe du Siècle des Lumières, Kant souhaite, veut, exige que la philosophie soit globalisante. Une « philosophie du tout » en somme qui embrasse toutes les disciplines scientifiques comme artistiques.
Rien ne doit lui échapper.
C’est ainsi pour l’exemple, que la philosophie allait aliéner la métaphysique à sa théorie globalisante quand précisément la métaphysique eut une part non négligeable et même importante dans la genèse de la philosophie.
Bref, tout fonctionnait bien jusqu’à ce que le père de la « Cripure de la raison Tique » (voir Louis Guilloux et « Le sang noir ») se heurtât à l’Art.
Kant se montra incapable de conceptualiser l’Art pour mieux se différencier de son antique concurrent, Platon, qui professait le Beau comme l’Idée de la Vérité.
Que faire pour Kant ? Face à cette impasse, il ne lui restait plus qu’à se faire hara-kiri. Rendre à l’Art son indépendance et mieux d’aller jusqu’à en défendre farouchement son indépendance (fort bien) au prix inique, cela étant, pour retrouver une forme d’autorité intellectuelle, de définir, lui Kant, ce qui relève de l’Art ou non à l’aune de sa « Critique du jugement de goût ».

Ah, le goût. « Les goûts et les couleurs, ça ne se discute pas. Sauf qu’on ne cesse d’en parler ! ». Nietzsche.

Premier axiome kantien : Le goût dicte le beau. Il en est le juge en vertu du plaisir esthétique. Il commence quand il se détache du simple plaisir sensuel qui dicte le jugement de goût.

Deuxième axiome : Le goût n’est pas de ce fait affaire de sensualité et moins encore de sensiblerie, mais de jugement.

Troisième axiome : Il faut rechercher un élément d’universalité dans le jugement de goût. Autrement dit, si nous sommes plusieurs, sans pouvoir conceptualiser le beau, à l’instar de Kant (in ne faut pas défier le Maître) que l’ensemble de nos jugements face consensus qui de fait devient principe d’universalité.
Quatrième axiome : « On ne dispute pas du goût, on en discute ».
Pour illustrer sa théorie, Emmanuel ne recule devant rien.
En voici un exemple :
Si je dis : « L’odeur de cette rose m’est agréable », il s’agit d’un jugement subjectif, lié à ma sensualité, ma sensibilité.

Idem si je dis que cette rose est rouge. C’est purement sensuel car un daltonien la verra verte et éternelle.
En revanche, et il ne manque pas d’air le Manu Kant, si je dis « la rose est belle », mon jugement est un jugement de goût indépendant de ma sensibilité qui prétend à l’Universel. Universel, si il se trouve un nombre suffisant de gens qui ont autant de « mauvais goût » que vous et moi pour confirmer mon jugement. Il peut arriver qu’on découvre un nombre aussi important de gens qui ont « bon goût » comme vous et moi.

C’est ainsi, au nom de cette sotte prétention d’un philosophe incapable de conceptualiser, d’objectiver l’Art, d’en dégager l’Idée que la porte fut grande ouverte aux imposteurs de l’Art qui ne craignaient pas grand-chose si ce n’est de se retrouver sur le marché juteux de l’Art au motif qu’un tas de gens étaient en accord d’universalité.
Et une grande porte ouverte aussi à une joyeuse bande d’experts, de spécialistes, tant amateurs effrénés que de critiques professionnels pas moins sectateurs du nouvel art, l’art « du même temps que », décrypteurs de l’impossible décryptage (à se demander pourquoi ils n’ont pas encore décrypter le « code Voynich »), tantôt thuriféraires de ces créations d’ artistes « du même temps que » où trop souvent, la surenchère à une pseudo originalité et l’imposture généralisée sont de mise et tantôt contempteurs violents de ces foutus réactionnaires nostalgiques probablement de l’art mussolinien, qui ont pour seule faute tout en appréciant l’art « du même temps que » d’en dénoncer les innombrables « foutages de gueule » d’une part et l’inculture généralisée, d’autre part et dont, pour un peu on m’accuserait volontiers avec une rage indescriptible. Indescriptible ? Pas pour Soulages, sans doute.
Mais on voit bien, dans ce court exposé, tout le décalage idiot qu’il y a entre Kant qui a ouvert la boite de Pandore et ces centaines de milliers de gens qui se bousculent aux expositions.

Car au nom de quel critère prétendent-ils que je dois avec eux m’extasier devant le génie de pseudos artistes, sous le prétexte qu’ils détiennent la vérité par la force du nombre dans leur critique commune du jugement de goût ? Au nom de cette émotion qui serait universellement ressentie ou de cette émotion qu’il convient de ressentir quoiqu’on en pense en réalité?

Or Kant a bien expliqué que l’émotion n’a rien à voir là dedans ! Et ça c‘est un premier hiatus !
Or, si je ne suis pas d’accord avec Kant au motif, mais je suis platonicien (on l’aura compris) que si pour moi l’émotion est prépondérante, elle n’est qu’un point d’appui.

Un point d’appui pour transformer cette émotion en Connaissance. Ce que Platon appelait « l’Idée » dans sa théorie du Beau.
Or le public dont il est question ne se gène pas pour s’appuyer sur le consensus émotionnel (que réfute Kant) pour mieux l’universaliser. Deuxième hiatus.

Diable ! Ou, mon Dieu ! Qu’il est difficile de supporter l’inculture généralisée. Je n’irai pas plus avant sur ce sujet de l’inculture, j’en aurais pour un bon moment et vous n’en auriez pas eu la patience. C’est très polémique comme sujet et je n’aime guère les polémiques !

Pas de polémique, Victor !

Déjà que si vous en êtes, de cette lecture, arrivés ici, sans m’avoir agoni d’injures, vous bénéficiez d’une extraordinaire faculté d’équanimité.

Aussi et pour clore, revenons à Soulages.
Soulages n’est pas un imposteur ! Une partie de son public, oui !!!
Bien sûr son travail est profondément ennuyeux car s’il est un remarquable technicien qui peut faire avancer le travail des peintres dans une approche différente de la technique et dont la cible est, par conséquent, les professionnels de l’Art, cela n’a aucun intérêt patent pour un public peu averti. Qui aurait envie de suivre les cours de solfège dispensés par Alexandre Tharaud ou Aldo Ciccolini ?

Pour être plus clair, Soulages n’est pas un immense artiste. Même pas un artiste au sens où on l’entendait quand on développât le concept de classification des Beaux-Arts.

On peut à la limite le considérer comme un artiste si on indexe son œuvre à celle d’un habile manœuvrier qui ne serait autre qu’un habile artisan. Et j’ai du respect pour les artisans.

J’en finirai provisoirement sur ce chapitre consacré à Pierre Soulages avec l’affaire des vitraux. Je ne les ai pas vus. J’avoue ! Cela étant, j’ai connu Conques avant les vitraux.

Je n’en ai vu que des photographies. Et je regrette de n’avoir pas eu le temps nécessaire de les voir. Pour le peu, les photos, de ce que j’ai vu cela me semble être d’un profond ennui et d’une épouvantable tristesse, une tristesse janséniste au sein d’un fleuron de l’art roman, si brillant, si émouvant, si humain entre ciel et terre.

J’ai lu quelques déclarations de Soulages sur son approche du vitrail.
Ainsi annonce-t-il, entre autre, sa volonté de faire entrer la lumière naturelle dans l’édifice. Qu’est ce que c’est que cette plaisanterie ?

Primo le meilleur moyen de faire entrer la lumière naturelle consiste à ne lui opposer aucun obstacle. Ce fut souvent le cas dans les églises et abbayes romanes, temples de paix et de sérénité en harmonie avec le cosmos à la différence du gothique qui avait pour but , non de montrer la puissance du divin, mais celle de l’Eglise.

Secundo, quand il y a des vitraux, ceux-ci répondent à un objectif précis. Il y est, en effet, c’est vrai, question de lumière. Mais plus exactement de « Lumière ».

Le vitrail est une parabole qui exprime la Parole, le Verbe divin. Il s’agit donc ici, ni plus ni moins, de la Lumière qui n’est autre que le Verbe.

Rien à voir avec la lumière du petit matin blême.

C’est pourquoi, à priori, je préfère largement chez les artistes de notre temps, l’œuvre d’un Marc Chagall ou encore celle d’un Georges Rouault.

Mais je retournerai un jour à Conques.

Au revoir Monsieur Soulages "


Cristian Ronsmans

©


Texte protégé par copyright

Publié de nouveau en septembre 2019


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mercredi 8 mars 2017

Quatre saisons plus une, d'Alain Hoareau (L'Harmattan)







Quatre saisons plus une, Alain Hoareau

Poésie, L'Harmattan

septembre 2016, 108 pages, 13 €




« Il sera déjà trop tard pour les larmes/ en dedans/ lieu de ta présence ». C’est l’évènement de la perte qui va motiver Alain Hoareau à oser la publication de ce recueil de poèmes, Quatre saisons plus une, lui qui pose ses mots depuis si longtemps sur la page. Ce livre est un hommage au temps qui passe au fil des saisons où l’ordre chronologique est bousculé. La mort du père, qui est pour chaque homme un moment inaugural, va conduire le poète à déployer ses ailes pour nous offrir cet envol vers des pays disparus.
L’auteur va tisser, pour un auditoire d’inconnus, une toile ténue et resserrée de sensations et de sentiments pour tenter, du bout des doigts, du bout de sa lyre, de nous permettre d’approcher au plus près de l’émotion et ainsi atteindre le cœur des évènements les plus infimes, les plus anodins, les plus essentiels.
Dans un murmure fragile, dans une traversée risquée, le poète esquisse des moments éphémères dans un cheminement intérieur, qui se dévoile au fil de l’eau, au fil de sa marche en alerte, au fil de sa flânerie, au fil de son parcours intérieur, au fil de ses Rêveries d’un promeneur solitaire. Toute assurance délaissée, il s’acharne à traquer l’ineffable pour suivre la lumière et le vent, les forêts d’ombres, le parfum des saisons.
Il tente de « lutter contre les ruses sournoises du temps » comme l’énonce si bien un autre poète, François Teyssandier, en nous offrant des éclats de vie qui susurrent à nos oreilles des vibratos d’existence, « une ombre sous le voile ».
Alain Hoareau va nous faire cheminer du plus sombre au plus lumineux, de l’automne à l’hiver, du printemps à l’été. Ses mots rythment son chant qui va s’avançant de la complainte à l’hymne à la vie, pour qu’ainsi « derrière l’oubli » vibrent ses mots « au lieu où la corde au silence rejoint/ L’ombre ».
Dans cette plongée impressionniste dans la nature, Alain Hoareau va entamer un « singulier voyage ». Il se laisse pénétrer par ses émotions, et c’est ainsi qu’il parvient à déchiffrer ses désarrois provoqués par cette musique de l’absence « à corps des mots ».
Sans cesse nous percevons le doute qui s’insinue en lui sur la capacité du poète à traduire ce qu’il ressent, toute assurance perdue, toute certitude délaissée. Et il nous avertit : « Les mains ne retiennent ni le sable ni le vent/ Mais les mains se souviennent les mains inventent/… Lorsque la nuit inspire l’abandon au vertige ».
Et pourtant, il réussit ce prodige de débusquer, dans les recoins reculés de son intuition, une expiration de mots ciselés, poignants, libres, qui révèlent une foisonnante palette sonore inscrite dans un temps suspendu, imprimant un souffle musical à un paysage intérieur qui peut faire songer à Debussy. Et il avance, sur son sentier, en toute liberté, se moquant éperdument des règles élémentaires de la versification, de la ponctuation.
Les énigmes des paysages mentaux qu’il traverse l’aident-elles à apprivoiser la mort, à trouver un passage vers la voie qu’il s’acharne à débusquer en lui pour énoncer ce qu’il n’a pas dit encore, à exprimer la déchirure « dans les petits discours du temps » ?
Et dans ce périple ce « Elle » si présente, si essentielle, qui est-elle ? « une ombre sous un voile », « la lèvre du chant laboureur » ? est-ce fruit/ est-ce bouche/ la lèvre qui s’ouvre la dent qui mordille/ et les perles claires d’un frisson près des jambes ». Mais, en fait, ne symboliserait-elle tout simplement la vie dans tout son foisonnement et son implacable finitude ?
Ces saisons qui vont bien au-delà des saisons. Alain Hoareau nous les donne en offrande. Il partage avec générosité ses émois qui se disent avec une grande pudeur, qui doivent s’éprouver avec la légèreté d’une aile de papillon, contre la pesanteur de certains moments de l’existence.
Son propre chemin croisera le nôtre si nous acceptons de nous laisser emporter dans ces vers qui remuent la profondeur sans limite de notre inconscient, l’opacité de tout ce qui y est enfoui comme dans une crypte. Il l’exprime dans ces vers : « Je n’entends pas les chants des morts/ la mort ne sait chanter ».
Que devient alors cette cinquième saison ? Serait-ce la porte secrète, celle qui introduit aux « couleurs clandestines » ? Serait-ce celle qui ouvre vers l’infini de nos possibles ? Ou vers le fini de notre impossible à dire ? Quatre saisons plus une ne traduirait-il pas « une mémoire en chemin », un culte à la vie telle qu’elle va lorsque « les voix résonnent de leur effacement » et « l’illusion est parfaite de pouvoir recommencer » ?
Et Alain Hoareau ouvre notre être à cette question brûlante : « Et toi, de quelle saison es-tu ? »
Alors laissons-nous absorber sans résistance par la grâce de ces vers avec recueillement comme on lit une prière même si on ne croit pas dans un au-delà. Car la poésie n’est-elle pas une nourriture nécessaire à l’âme « lorsque le ciel est à l’envers » dans les temps si troublés et si incertains que nous vivons ?

Pierrette Epsztein

La Cause littéraire


mardi 1 mars 2016

Un auteur, des livres, Alexandre Bergamini


Alexandre Bergamini est un auteur que j'ai découvert récemment et que je ne quitte plus depuis, tant son écriture et ce qu'il nous dit m'intéressent, me passionnent, et surtout me touchent profondément.
A ce jour, j'ai lu Quelques roses sauvages et Autopsie du sauvage (recueil de poèmes). Ce matin, j'ai reçu Cargo mélancolie.

J'ai voulu en parler ici, afin que le découvrent à leur tour les lecteurs de ce blog.
Ecrivain de grand talent, il s'est mis à écrire pour se libérer de lui-même

"J'écris pour me libérer de moi-même.
Par peur du retour des meurtrissures.
Avec leurs silences.
Aqueducs et viaducs
entre mon passé et mon présent."

                                                      (Autopsie du sauvage)


J'espère que la lecture de cet article vous donnera envie de partir à sa rencontre...
(FR)

Aujourd'hui, 22 juin2016

Je viens de lire "Asile", publié chez Dumerchez (2011) dont voici un petit extrait p 15

Impossible de nommer l'absent
tu t'enfuirais


                               Ventre d'ébène ventre d'ivoire
                                                     poitrine nocturne
                                                 contre poitrine d'aube claire
                                                         Les pas du guerrier
                                                     soufflés par le nomade


Illustration de couverture Jérôme Mesnager



photo Alexandre Bergamini
parue aux Editions Zulma

Autopsie du Sauvage, éd Dumerchez






Quelques extraits de Autopsie du sauvage :


En exergue

"Et c'est ainsi que ma route m'a jeté jusqu'au sang au travers d'épais taillis et enfoncé dans des marais, dans l'eau aussi et jusque dans la mer quand ça lui prenait, si bien que je la perdais ou devais reculer sous peine de noyade."
                                                                Samuel Beckett,
                                                                                D'un ouvrage abandonné


J'écris pour me libérer de moi-même.
Par peur du retour des meurtrissures.
Avec leurs silences.
Aqueducs et viaducs
entre mon passé et mon présent.
Entre mon souffle et ma terre.
Ce, vers quoi je tends,
et ce qui me retient au sol.
Comme si les sentiments,
les émotions s'étaient accumulés,
comme s'il fallait les lâcher sur ces feuilles.
La rivière trop longtemps retenue.
Ce refuge, l'écriture.
Ma voile nomade,
ma toile fragile d'où j'entends tomber la pluie.
Ce par quoi je comprends le monde,
ce par quoi je m'y inscris.
Pour devenir humain, malgré tout.
Parce que je suis encore vivant.   (p 10)



Dans les dix années de Théâtre qui ont suivi,
les représentations les plus difficiles,
les plus angoissantes, étaient celles où il venait.
Je l'entendais racler le fond de sa gorge,
tousser dans les silences.
J'avais honte et peur.
Honte que l'on sache que c'était lui, mon père,
le seul à rompre le silence des émotions,
incapable de laisser vivre les autres,
même les personnages des Théâtres.
Angoisse atroce qu'il ne prenne la parole
afin de dire à tous que c'était moi, son fils,
"le salam", le "bon à rien",
celui qui ne fermait pas ses volets pour dormir,
celui qui s'enfermait dans les toilettes,
celui qui était lent, contemplatif,
paresseux, brouillon, rêveur.     (p 22)



Il est au plus profond un être meurtri.
Mais il a refusé mon lien avec la vie.
Il ne m'a pas aimé.
Et m'a empêché de vivre.

Il n'y a jamais eu rien de vivable entre nous.
Il ne pourra jamais rien y avoir de vivant ?
Rien de rien ?

J'existe sans lui, malgré lui.
Je ne suis pas fait de marbre
et de lois gravées dans la pierre.
Je vis de doutes, de peurs, de blessures,
d'amours, de poussières, de départs et de vents.
Une succession de faiblesses d'où je puise ma force.

Je suis toujours lent, contemplatif,
paresseux, brouillon et rêveur.
J'existe.              (p 29)




Aurais-je pu m'opposer à son geste ?
Pourquoi n'ai-je rien dit, n'ai-je rien fait ?
Il s'est tué parce que j'avais une angine ?
Suicide réussi ?
Tentative qui aurait mal tourné ?
Comment savoir ?

Ma porte était ouverte.

C'est la première fois depuis dix-neuf ans
que je réalise cela et que je l'écris :
Ma porte était ouverte.
Je l'ai vu passer de sa chambre
à celle de mes parents et revenir
avec le fusil dans sa main.
La première fois.
Depuis dix-neuf ans.

Ma porte lui était ouverte.
Ça me fait pleurer.   (p 41)




Ton écho subsiste et résonne dans ma vie.
Je t'appelle.
Je peux attendre des heures un signe,
qui stagnerait tout à coup,
dans l'arrêt de ce rossignol
qui se pose devant ma fenêtre
lorsque je pense à toi.

Mal de vivre.
La vie était là, devant moi,
à distance, inaccessible.
Incapable de la faire mienne.
Restant étranger.
Trop encombré à vivre celle des autres,
à les laisser m'envahir.
Je ne m'habillais qu'avec leurs vêtements.
Chaussures de tel ami, chaussettes de tel autre,
jeans de tel amant, tee-shirt du grand frère,
veste du copain...
Chaque jour je m'habillais des autres.
J'étais riche.
Je ne possédais rien.
Distribuant le peu de moi-même à tous vents.
Laissant les amoureux y puiser leur amour,
les pauvres leur désir.
Les laisser me déposséder de moi-même.     ( p 47 )





Je me familiarise avec le cadavre
que je porte en moi.
J'ai vu dans la glace
l'agonie du sauvage mourant.
Le visage blanc, verdâtre,
sa respiration rauque
par la bouche entrouverte.
Son regard vide et creux
de celui qui attend que tout cesse.
Le sauvage que j'étais avant.
Le sauvage en moi invincible,
une force comme une voile gonflée à bloc,
qui ne craignait rien,
ni personne.
Un sauvage indestructible,
taillé dans les vents violents,
protégé par un ange au coeur transpercé,
mon frère.            (p 63)



Gardien vigilant de ce qui est vivant.

Mon écriture a pris racine dans cette vigilance,
avec les brins d'herbe entre les pavés,
dans cette respiration de la cour carrée.
Je l'ai puisée dans cette veine de mica
incrustée au marbre rose.
Veine naturelle.
Veine que je croyais étrangère
et artificielle à cette colonne.
Pareil à ce virus dans le sang.   (p 73)



On croise des traces de pas.
On préfère l'inconnu.
Là où personne n'ose marcher.
Peut-être apercevra-t-on un chevreuil,
une biche, un faon.

On s'arrête près d'une souche.
On goûte aux respirations présentes.
On marche sans but réel.
Au loin une lueur à travers les feuillages.
On se dirige vers cette clarté.
L'air, le vent, les faisceaux du soleil
derrière les nuages de ce ciel d'automne.
On longe en lisière un champ d'herbes
hautes et vertes.
Un chemin que l'on croise, que l'on prend.   (p 77)



Le plus ardu est de ne pas s'interdire d'être.
Il ne faut pas renoncer.
Jamais.                      (trois derniers vers du dernier poème)





Je m'interroge sur le livre d'Alexandre Bergamini que je vais lire maintenant. Peut-être "Cargo mélancolie", après avoir lu le bel article de Jean Ristat dans les Lettres françaises. Peut-être "Sang damné" dont j'ai pu découvrir quelques extraits, ici ou là. (FR)







La mélancolie du deuil

Cargo mélancolie,

d'Alexandre Bergamini. Éditions Zulma, 96 pages, 9,50 euros.




Le premier roman d'Alexandre Bergamini, Retourner l'infâme, marquait d'évidence la naissance d'un écrivain : son écriture rythmée appelait la lecture à voix haute tant par son lyrisme que par la maîtrise dont il s'efforçait - souvent avec bonheur - de la gouverner. J'avais même osé le considérer comme un romantique égaré dans le bordel du monde. Je ne sais si j'avais raison d'employer un mot aujourd'hui bien décrié. Comme le lyrisme d'ailleurs. Mais de quel romantisme parlons-nous ? Se réfère-t-on au romantisme anglais, à l'allemand, ou encore au français ? Les questions philosophiques ou politiques ne sont pas réglées de la même façon par les uns et par les autres. Et notre époque qui prétend avoir fait son deuil de l'idéal révolutionnaire semble, par exemple, ne plus voir d'un bon oeil les textes d'un Victor Hugo, auteur, entre autres, de 93, de Napoléon le petit ou même des Misérables...

J'avais donc évoqué un certain romantisme chez Alexandre Bergamini, référence qui me semblait désigner dans son livre l'exposition à vif d'un sujet et sa remise en question radicale dans l'écriture d'expériences limites, sexuelles et plus précisément sadomasochistes dans Retourner l'infâme.

Le second ouvrage de Bergamini, Cargo mélancolie, non seulement confirme les qualités de son premier livre, mais les développe par une plus grande maîtrise de la langue et de la construction du récit.

Voici donc de courts textes qui rendent compte d'un long voyage qui conduit l'écrivain, dans un premier temps, de Gnydia, cité ouvrière de Pologne, à Klaïpeda (Lituanie), Riga (Lettonie), puis à Port-Saïd (Égypte), au Yémen, en Érythrée, en Arabie saoudite, en Somalie. Dans une seconde partie, il raconte la fin de son périple au Spitzberg et dans la baie de la Madeleine vers la banquise.

Il ne faut cependant pas se méprendre : Cargo mélancolie n'est pas un recueil de « choses vues ». L'intérêt du livre réside avant tout dans « l'expérience intérieure » dont l'écriture rend compte avec rigueur, précision, à la façon d'un sismographe. Suivons le fil brûlant, douleureux, profond de la narration : Alexandre Bergamini avait un frère, décédé à l'âge de dix-huit ans : « 1962-1980. Une vie dans un tiret. L'ordinaire transformé pour toujours par un frère. » Cette disparition va le hanter durant de longues années : « Auparavant ne régnaient que le supplice, l'évitement. Rêver de lui était un cauchemar qui me hantait des jours entiers. » À l'approche du cercle polaire « premier rêve depuis vingt ans, où nous nous retrouvons, où je le perçois serein. » Puis vient « l'acceptation de l'inaccessible », «le détachement du mort. Mon accord de l'inacceptable, la perte ». Le dernier chapitre dit la clôture de la quête : « La fin d'une errance. Je ne cherche plus. Mais rien ne résout son absence. Rien ne la comble. » Plus loin : « Pour la première fois, disponible à la vie. »

Ces pages sont fort belles et émouvantes, mais l'auteur ne cède à aucun moment à la sensiblerie, à la complaisance. Ce fil intime du récit reste tendu et ne s'embarrasse pas de considérations « psychologisantes ». Je l'ai simplement isolé de la trame du texte pour la clarté de mon exposé. Il s'entremêle subtilement à d'autres fils narratifs grâce auxquels le récit acquiert sa force et sa dimension universelle.

Ainsi on appréciera l'art de Bergamini lorsque, dans des notes concises, il dépeint l'enfer d'une traversée de la Baltique, les marins « ravagés par le travail en mer, la solitude et l'alcool. Robustes et taciturnes, broyés ». Il sait, avec une précision et un réalisme féroces, en quelques phrases, camper les personnages avec lesquels il est obligé de cohabiter pendant plusieurs semaines : « Lui, au long nez qui trempe, mange comme un rustre tout ce qui passe à sa portée, mastique bouche ouverte. Elle, visage en pâte à modeler qui tombe doucement, jolis yeux, bouche en cul de poule, tente de se tenir avec la distinction d'une première classe sur le Titanic. » On n'oubliera pas sa description de Riga : « Un peuple assis sur des journaux attend les yeux dans le vide. Les rues ravagées par le dégel, traversées par des taxis hurlants. Des gardes du corps protégent des hommes d'affaires, des mafieux. » Autre exemple à propos du canal de Suez : « Un jeune enfant moricaud, en tunique indigo, porte dans ses bras un agneau blanc aux oreilles noires. Un bébé sale, morve dégoulinante, promène sa poule, un fil à la patte. » Et, de temps à autre, il ponctue son texte de réflexions sur l'écriture : « Écrire emporte tout sur son passage. L'écriture est marquée du sceau de la perte. »

On remarquera également qu'Alexandre Bergamini, sans insister, observe et analyse, avec un humour grinçant, politique, aussi bien les pays de l'est de l'Europe que l'Afrique : « En France, tout le monde se prend pour Napoléon. La bourgeoisie a triomphé. La fierté du néant. » Ou encore : « À Djibouti zone surveillée par l'armée française », passent « des 4 x 4 immatriculés d'ONG françaises, 4 x 4 de coopérants flambant neufs, de militaires, foncent vitres fermées, nous noient dans des nuages de poussière ». Et, plus loin, il voit une « pancarte d'une ONG française de lutte conter le sida : « Pour te protéger, sois fidèle ».

On comprend que le dernier voyage vers « le nord mythique » lui donne dans « l'éblouissement d'un ciel parfaitement blanc » «le sentiment de renaître vierge. Au commencement. Sans trace d'homme ». Il y a dans le récit de Bergamini la trace de Rimbaud fuyant « l'Europe aux anciens parapets » en quête d'absolu. Et, sans aucun doute, un poète pour qui « voyager c'est apprendre à disparaître ».

Aux îles Lofoten, il évoque les ombres romantiques de Milosz et de Gaspard David Friedrich, autres compagnons de route...

Jean Ristat

article paru dans Les Lettres françaises , juillet 2008

SAMEDI, 5 JUILLET, 2008
L'HUMANITÉ

Editions Zulma

Editions Arléa




QUELQUES ROSES SAUVAGES
Littérature française
Alexandre Bergamini
Une photographie se détache de l’humiliation et du désastre, une photographie de deux survivants du camp de Sachsenhausen : deux jeunes hommes sourient et descendent une rue détruite de Berlin, un couple amoureux survivant au milieu du chaos.
Quelques roses sauvages est une enquête personnelle autour d’une photographie, photographie de deux survivants de la Shoah trouvée à Berlin. Enquête d’un écrivain sur les restes d’une mémoire surexploitée, surexposée à la lumière, qui mène le narrateur au camp d’extermination de Sachsenhausen, à Berlin, puis à Westerbork, le camp de transit de Hollande. Devant l’absence, les manques, les trous et les traces, et devant l’impossibilité d’écrire une fiction, Alexandre Bergamini choisit de suivre les méandres intimes et complexes d’un labyrinthe intérieur.

Confronté à une réalité qui s’éloigne et s’effrite, à une vérité insaisissable, aux archives fragmentaires ou détruites, se sont naturellement posées les questions essentielles de la littérature, de la mémoire et de la conscience. « Sacraliser la mémoire est une autre manière de la rendre stérile » écrit Tzvetan Todorov, dans Les Abus de la mémoire. Quelques roses sauvages est un récit sur la survivance ; un parcours et un regard singulier sur le lien entre l’intime et l’Histoire ; un texte qui interroge notre mémoire et appelle un nouveau devoir de mémoire.

160 pages - 17,00 €
septembre 2015
EAN : 9782363080967
Quelques roses sauvages
Arléa, 2015




Quelques extraits


                                            Jour 1

Ange du film de Wim Wenders Les ailes du désir arrêté au milieu d'un flot humain qui poursuit son chemin, mon regard se fixe sur les dalles des trottoirs. J'ai lu - mais où et dans quel livre ? - que ces dalles rectangulaires ont été taillées et façonnées par les prisonniers des camps nazis, notamment celui de Sachsenhausen, à côté de Berlin. Idem pour les briques rouges des immeubles de la ville. Des usines jouxtant les camps, utilisant la main-d'oeuvre gratuite des prisonniers et des déportés afin de servir le Troisième Reich.
Je filme le pas des passants. Sait-on jamais sur quoi l'on marche ?
Pour la première fois à Berlin, pour la première fois en Allemagne. Envahi tout à coup par le passé, dépassé, submergé. Une intrusion de la réalité, une fêlure du temps. "Le réel, c'est quand ça cogne", écrivait Lacan.

Une part de mon histoire, de mon humanité a été agressée, blessée, détruite, ma part manquante. Blessure et révolte transmises. Petit-fils de résistants communistes français du côté maternel, pourquoi suis-je bouleversé par le sort des juifs ? Comment ne pas l'être ? J'écris "juif" avec un "j" minuscule; "juif" n'étant ni le nom d'une nationalité, ni la marque exclusive d'une appartenance religieuse, afin d'englober tous ceux qui sont juifs sans religion, sans tradition et sans appartenance à la communauté juive; "juif" parce que désigné et défini comme tel par les autres.   (p 11 et 12)






"Je préfère appeler le lecteur à la vigilance, contre mon propre livre et ses limites, contre moi-même, que de faire appel à sa crédulité, à son désir de crédulité.
L’artifice littéraire n’est pas ce qui rapproche le plus de la vérité de l’expérience humaine ; pas dans le cas des massacres, des génocides et des pertes. Cela fait partie de la légende et du mythe de la littérature de laisser croire qu’elle se rapproche du vrai en annonçant et en utilisant le faux.
Pour dire la vérité, il n’y a que la vérité, rien d’autre. La vérité avec sa violence, ses manques et ses traces."     (p 89)





L'emplacement géographique des fossés, des miradors et des fils barbelés délimite notre recherche. Le temps est devenu matière immuable. L'air frais, le ciel empli de vents et de nuages. Ce ne sont pas les nuages, ni les vents de 1942, c'est pourtant le même climat, la même nature. Le vide est la seule réponse au surpeuplement. Ce territoire n'est pas une chapelle pourtant il y souffle un air de terre sainte, de sanctuaire. Des roses sauvages ont poussé hors du chemin. Rouges comme des souvenirs dans le vert immense et profond de la disparition. Sauvages comme des cœurs accrochés palpitants.
Nous avons tant besoin de silence pour entendre, de vide pour nous souvenir. Besoin de places pour nous rencontrer et partager ce qui nous reste d'humanité. Ecouter, entendre, laisser en nous la résonance, penser et recueillir les mots justes et nous réinventer. Il n'y a pas de vie sans rébellion. Ces arbres et ces roses sauvages et rouges persistent et vibrent comme la vie dans le désert.   (p 143)



Entretien Kronix


Mercredi 6 juillet 2016


"Un jour, je serai un bel idiot heureux et je n'écrirai plus."
Alexandre Bergamini n'est pas un auteur dont on aborde l’œuvre dans l'insouciance, en se disant qu'on va passer un joli moment de détente entre une tarte aux fraises et la sieste qui suivra. Avec lui, c'est notre exigence (de citoyen, de lecteur, d'auteur) qui est convoquée. L'interview qui suit a été imaginée à partir d'une rencontre et des lectures de trois ouvrages seulement (dont l'un a été chroniqué ici), cités à répétition dans les questions. Votre serviteur ne saurait trop vous inviter à aller plus loin, comme il le fait lui-même.

Grand merci à l'auteur pour sa patience et sa gentillesse.



Kronix: Votre production alterne poèmes et textes en prose, parfois au sein du même livre, vers libres et prose se succèdent. Qu'est-ce que la poésie peut exprimer, qu'une autre forme littéraire ne peut pas ; qu'est-ce que la prose permet de dire que la poésie ne permet pas ?

Alexandre Bergamini : La poésie me donne la liberté que je ne trouve pas dans la prose. Elle permet d'être, et de comprendre, sans se faire comprendre. Quand la prose implique le besoin et la nécessité de se faire comprendre et très rapidement. (Sinon votre lecteur vous a lâché au bout d'une page ou moins). Cette nécessité de compréhension est aliénante. J'aime la liberté elliptique de la poésie, sa force révélatrice du monde. Une compréhension tacite, imaginaire, sensible, laisse au lecteur la possibilité d'être non plus en face mais à côté, dans un sens qu'il croit identique et partagé. Vain certes, mais qui déplace le lecteur de mon côté. Frank Smith, un auteur que j'apprécie, m'a écrit « ce que vous dites jamais ne recouvre ou n’enferme, au contraire.» Il dit aussi que je ne demande pas au lecteur de faire comme moi mais « de faire avec moi ». Je trouve cela très juste. Le lecteur devra faire avec moi. Ou pas.
Je ne demande aucun pacte de croyance, comme on peut le demander (tacitement) pour une fiction. J'en parle dans Quelques roses sauvages : « Je préfère appeler le lecteur à la vigilance, contre mon propre livre et ses limites, contre moi-même, que de faire appel à sa crédulité, à son désir de crédulité. L’artifice littéraire n’est pas ce qui rapproche le plus de la vérité de l’expérience humaine ; pas dans le cas des massacres, des génocides et des pertes. Cela fait partie de la légende et du mythe de la littérature de laisser croire qu’elle se rapproche du vrai en annonçant et en utilisant le faux. Pour dire la vérité, il n’y a que la vérité, rien d’autre. La vérité avec sa violence, ses manques et ses traces. »
J'essaye d'être à ma place, avec ce que je suis. Je ne parle à la place de personne. Je ne propose donc pas un pacte de croyance, mais un pacte de présence. Et la poésie accorde une forme de présence immédiate et brute, un peu folle, directement reliée à soi-même, qui passe par la langue mais au-delà du langage. La poésie n'est pas un jeu de langage scolaire. Elle est l'expression pure de la vie avant même la venue du langage. Elle me permet de me connecter rapidement à mes sensations, à mes émotions, avec ce que je suis quand je ne suis pas défini, lorsque je ne suis rien à mes propres yeux (la plupart du temps). J'espère qu'il en est de même pour le lecteur. Je le pense. Je l'espère encore.

K : Cargo Mélancolie, un voyage sous des latitudes froides puis brûlantes. Il faut vivre ainsi, se confronter aux extrêmes ?

A. B. : Froides puis brûlantes puis polaires (qui associent le froid et la brûlure). Dans les pays brûlants se sont dévoilés des rapports économiques glaçants, et dans le froid polaire, les retrouvailles et la chaleur du frère perdu. C'est comme cela que tout a commencé, en vrai, dans la vie. Ce que j'écris n'est jamais loin de ce que je vis. Ayant une vie intérieure intense, et à fleur de peau, le moindre événement anodin -en apparence- a de multiples répercutions. Donc imaginez le suicide d'un frère, un père tyrannique et une maladie qui frappe...
Mais je suis écrivain et non romancier. J'ai donc -peut-être- devant moi quelques livres à écrire. Une dizaine, guère plus. Étant séropositif, le temps m'est compté. Cela me va parfaitement. Je suis déjà un survivant. Je n'ai aucun problème avec mon temps de vie. Je n'ai qu'un problème d'espace. Où vivre alors que tout espace me convient? Pourquoi suis-je ici alors que je pourrais vivre là-bas ? Nue India parle de cela je crois aussi. Il faut être en soi-même, partout. Parce que nous ne sommes nulle part chez nous.
Conjuguer la chaleur humaine dans les extrêmes me ressemble. J'aime les livres à la fois glaciaux et brûlants. Distants et très intimes (sans être familiers). Verticaux et profonds. Le grand froid vous brûle, vous consume. C'est un paradoxe. Mais la vie est comme cela pour tous, non? Nous désirons aimer la vie et nous faisons face à la mort, nous désirons avec tant d'ardeur l'amour et nous rencontrons la perte. Et si nous voulons nous protéger de la mort et de la perte, de la vie et de l'amour, et bien nous n'aurons rien. Absolument rien. Ce sont des forces qui ne sont pas opposées mais complémentaires, qui fonctionnent en ogive. Forces dont nous tirons notre survie. Puisque nous sommes tous des survivants de notre propre vie, n'est ce pas ?

K : Sang damné est hanté par le suicide de votre frère et cet événement est aussi à l'amorce de Quelques roses sauvages. S'ajoute dans les deux cas un règlement de compte avec la figure de votre père. La colère semble être un excellent carburant de l'écriture chez vous (et peut-être aussi chez les auteurs que vous aimez ?)

A. B. : Au-delà de la colère, il y a un sentiment de perte et d'absence qui est une source plus profonde de l'écriture. Mon frère et sa disparition sous-tendent tous mes livres.
Il y a des choses irrésolues et qui le resteront. Mon père a une responsabilité dans la mort de mon frère, responsabilité qu'il nie. Son déni violent est une violence faite au frère suicidé.
Le monde est violent. La vie aussi. Il faut de l'énergie pour écrire. La colère et l'injustice sont un formidable mélange d'énergies.
J'écris sans doute pour que plus personne ne meurt sous mes yeux.
Une illusion fondamentale.

K : Où situeriez-vous Sang Damné ? On a parfois affaire à une vision documentaire (et nécessaire). Pourquoi ne nommez-vous pas les responsables politiques de l'affaire du sang contaminé ?

A. B. : C'est ce qu'on appelle un récit documenté. Mélange de récit intime et de documents réels. Rapport entre l'intime et le politique qui nourrit mon travail et ma vie, en strates d'écriture, en couches verticales... Le politique au cœur de notre sexualité. La cité au cœur de l'intime. Dans Quelques rose sauvages il s'agit de l'inverse, comment notre histoire personnelle et intime présente, est déjà inscrite -en réalité- au cœur de la grande Histoire passée, sans que nous le sachions, sans que nous en ayons conscience.
Sang Damné est un livre où j'ai pris le lecteur pour un punching-ball. Dans son coin, je ne lui laisse que peu de temps de répit. Et quand il pense qu'il peut s'en tirer, je le coince dans les cordes. Je voulais qu'il se sente cerné, de tous côtés. Ce que nous sommes en réalité.
Les responsables politiques sont tous là. Tous indirectement décrits et reconnaissables. Je ne voulais pas, étant moi-même séropositif, que l'on me reproche une quelconque bataille d'égo avec des noms cités, tous responsables. Des personnes qui me font penser à Eichmann. Et nous (l'éditeur et moi) voulions éviter des procès en diffamation trop faciles. Le livre a été relu 3 fois par des avocats. Je décris un système. Comme le système nazi, où chacun est le maillon plus ou moins conscient d'une chaîne destructrice mais dont il se veut irresponsable et surtout déresponsabilisé. Je fais un lien entre ce système administratif et économique du sang contaminé et le processus de la contamination du sida en France (et dans le monde) qui ont amené au désastre que nous connaissons. Depuis nous comprenons mieux les enjeux des laboratoires. J'espère y avoir contribué...
J'ai proposé dans un blog une analyse complète de l'affaire du sang contaminé. La seule analyse effectuée du début jusqu'à la fin, sur plus de vingt cinq ans de cette affaire d'Etat. Certains journalistes s'en servent toujours...
Je vous invite à le visiter. (Cliquer sur le lien. NdK : ) http://sangdamne-alexandrebergamini.blogspot.fr/ 

K : Dans Quelques roses sauvages, notamment, (mais c'est aussi abordé dans Sang damné), vous posez le constat d'une société de consommation dévorante, de son goût pour l'accumulation industrielle, le nombre, la massification des hommes et des bêtes, la chosification des êtres, et tout cela, si je vous ai bien lu, découlerait en partie de la logique des camps de la mort. Nous en sommes là ?

A. B. : Oui sans aucun doute. Nous sommes des poulets en batterie. (Nous-mêmes écrivains sommes les esclaves les plus pauvres de l'Economie du livre). La planète entière est devenue un immense camp. Qui aujourd'hui peut nier l'état d'exploitation de l'humanité à l'échelle de la planète ? Ceux qui veulent avoir toujours raison contre le réel ? Il suffit de bien ouvrir les yeux, de bien se nettoyer les oreilles.

K : Vous avez été comédien de théâtre. Vous avez confié un jour que vous aviez arrêté cette « carrière »*, parce que vous vous étiez rendu compte que l'état de grâce dans lequel vous étiez allait disparaître. Vous êtes-vous imaginé qu'il pourrait en être de même pour l'écriture, un jour ?

A. B. : L'état de Grâce avait disparu et le désir du Théâtre s'est arrêté. C'est gentil de supposer que je puisse être dans un état de grâce en écrivant, ce qui n'est pas du tout le cas. Je travaille et je me bats. Je ne suis pas carriériste, ni stratège, ni virtuose. La fleur du secret de Zéami, la grâce du moment, n'existe pas en littérature pour moi. Écrire est un long chemin et un écrivain arrive à maturité après un certain nombre de livres, non ? Pas de grâce, mais du travail d'écriture en ce qui me concerne. Et un chemin difficile. Cette difficulté que je reconnais comme chemin. Peut-être Autopsie du sauvage échappe à cela par ses maladresses. Mais je ne parlerai pas de Grâce mais d'urgence, de souffle, de brûlure...
J'écris, je passe mon temps de présence au monde à écrire, je ne fais rien d'autre de ma vie. C'est un choix et un combat permanent. Je fais partie des boxeurs plutôt que des acrobates. Les moments où je n'écris pas, je continue de vouloir écrire ou de penser à l'écriture ou de penser à détruire cette langue de la nation qui m'empêche d'écrire et à détruire toute une partie de la littérature que je trouve prétentieuse, inconsistante et qui se répand.
J'aime la littérature si elle est vitale. Si elle est capable de me sauver de moi-même. Sang damné a sauvé une vie au moins, je le sais, j'ai rencontré celui qu'il a sauvé.

Nous sommes vivants, parce que nous sommes fragiles. Nous sommes vulnérables parce que nous sommes en vie. Écrire est une nécessité qui me tient le nez au vent et me remplit de vitalité. Le combat n'est pas encore fini. J'arrêterai avec plaisir lorsque je serai tout à fait heureux. Vaincu ou vainqueur. Je me suis fait cette promesse : Un jour, je serai un bel idiot heureux et je n'écrirai plus.



(* J'aurais dû parler de parcours. Ah, les mots et leurs pièges !)

Belle émission, Fête du livre de Bron,
en écoute 1.12

Dans À ce stade de la nuit, Maylis de Kerangal offre une variation sur le nom de Lampedusa, un terme qui ramène autant au Guépard (adapté par Visconti au cinéma) qu’à la terrible réalité des migrants en Méditerranée... Une démarche comparable à celle d’Hélène Gaudy et Alexandre Bergamini dont les derniers romans tentent de reconstituer la mémoire des lieux et des personnes marqués par la Shoah, à travers des enquêtes et des témoignages, en particulier sur les camps de Terezin et de Westerbork. Avec la volonté d’éclairer, grâce à l’écriture littéraire, des destins mutilés et des lieux maudits à tout jamais.


ALEXANDRE BERGAMINI
Écrivain, il est l'auteur de recueils de poésie comme Asile (Dumerchez 2011), et de nombreux récits parmi lesquels Cargo mélancolie (Zulma 2008), Sang damné (Seuil 2011), Nue India et Quelques roses sauvages (Arléa 2014 et 2015).

HÉLÈNE GAUDY
Écrivaine, auteure d'ouvrages pour la jeunesse et de livres d'art, elle a publié plusieurs romans dont Si rien ne bouge (Le Rouergue 2009), Plein hiver (Actes Sud 2014) et Une île, une forteresse (Inculte 2016).

MAYLIS DE KERANGAL

Écrivaine, elle a publié des nouvelles et des romans aux éditions Verticales, parmi lesquels Corniche Kennedy (2008), Naissance d'un pont (Prix Médicis 2010), Réparer les vivants (Prix RTL-Lire 2014) et À ce stade de la nuit (2015). Hors-pistes (Thierry Magnier 2014) est son deuxième album pour la jeunesse.

lundi 11 mai 2015

Le Fraudeur et A la cyprine d'Eugène Savitzkaya






Qu'en pense Cristian Ronsmans ?


"Eugène Savitzkaya signe « Le fraudeur », aux éditions de Minuit !
On ne me laissera donc jamais en paix ? Dans une sorte d’ignorance réconfortante ? Jamais on n’aura pitié de celui qui ne veut pas savoir la vie des autres, Moi !!!
En ce sens mon vieil ami Frédéric Baal (encore que souvent je me sente plus vieux que lui) ne m’épargne guère et je ne saurais trop lui avouer ma reconnaissance.
Or donc, me voilà ce soir, grâce à lui, en la librairie Tropismes, toutes ouïes orientées vers ce magnifique poète qu’il m’offre à découvrir, Eugène Savitzkaya.
Fraudeur ! In petto, je me dis du fraudeur au faussaire la frontière est ténue. Le fraudeur ne sera-t-il pas tenté, ipso facto, de jouer les contrefacteurs ? Avec ses airs lunaires, pape de la monnaie du Pape, de la fausse mornifle, de l’artiche de contre bande ? Poète, il va nous la jouer « Bonobo de la monnaie de singe », non ?
Et bien non !!!
En fait le seul qui ne fraude pas, c’est ce poète fou, qui est aussi le fou, dont je finis par être fou car il me rend fou. A force de ne rien frauder. Et dans ce monde qu’il dénonce (c’est pas bien ! Quoique !), un peu à la manière d’un Dali que la différence entre un fou et lui réside dans le fait qu’il n’est pas fou, on comprend très vite que le fraudeur ne triche pas !
Fraudeur d’une cohésion sociale qui s’appuie sur la fraude institutionnalisée lave de tout péché. Le seul qui ne triche pas et c’est à cela qu’on reconnaît un poète, c’est Eugène Savitzkaya. Il va jusqu’à pratiquer une ascèse qui le dépollue ! Rupture avec le monde « du spectacle » pour mieux comprendre le spectacle et apprendre à penser par soi-même.
C’est donc bien un homme au-delà du poète qui ne triche pas !
Là-dessus, je termine sur ce qui fit l’objet d’un petit débat concernant l’attente. On est avec Eugène Savitzkaya aux antipodes, qu’on se le dise, de l’attente Becketienne que certains évoquèrent. Pour une raison simple qui réside dans la non-fin de l’histoire te de l’aventure de Savitzkaya. L’arrivée de Godot, si elle devait arriver, sonnerait le glas de l’histoire et la mort de l’espoir.
Eugène Savitzkaya n’est pas dans la mort de l’espoir qu’il entretient depuis que la soupe attend le faucheux à moins que ce ne soit l’inverse.
Cette attente est d’un autre ordre. Difficilement définissable car de l’ordre du vécu. Une sorte d’utopie synchrone avec une u-chronie, une brèche dans l’inframonde où certes la disponibilité subjective existe mais sans en avoir la totale maitrise. Une sorte de monde imaginal, de l’entre deux où il y a de fait une attente où l’on attend rien !
Bref, on l’aura compris, j’aime ce poète-écrivain- romancier, ça c’est pour la forme. Authentique poète pour le fond ! Et pour la forme poétique, « A la Cyprine » hommage vulvaire et athanor poétique qui relève de la transcendance."

Cristian Ronsmans


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Eugène Savitzkaya
Rencontre à la librairie Tropismes, le jeudi 7 mai 2015, avec l'écrivain Eugène Savitzkaya à l'occasion de la parution de son nouveau roman "Fraudeur" et d'un recueil de poèmes inédits "A la cyprine", tous deux publiés par les éditions de Minuit.
Entretien mené par Philippe Dewolf, lectures par Eugène Savitzkaya et Frédéric Baal.


crédit photo Barbara Cortvrient


crédit photo Barbara Cortvrient



crédit photo Barbara Cortvrient













D'autres extraits sur la chaîne Youtube de Frédéric Baal

https://www.youtube.com/channel/UCTauazJ94hN7hj0iO60Behw

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http://www.liberation.fr/livres/2015/03/18/cours-y-vite_1223412

Cours-y vite
PHILIPPE LE GUILLOU 18 MARS 2015 À 18:36

LIBÉ DES ÉCRIVAINS Roman d’escapades, «Fraudeur» voit Eugène Savitzkaya retrouver les enchantements d’un «garçon léger»
Dix ans après Fou trop poli, sous la forme d’une reconstitution poétique, protéiforme, éclatée, c’est à une singulière exploration de l’enfance et de son territoire que nous convie Eugène Savitzkaya dans Fraudeur. Peu de noms, de personnes ou de lieux, on devine que l’on est en Belgique, un bel été, en août 1969, dans une campagne boisée, profuse, intacte, peuplée de bêtes, un «pays des délices» à l’abri du remembrement, de la reconfiguration destructrice. Une figure se détache et aimante tout le récit, celle d’un garçon sans nom, léger, «aux os légers», chaussé de fines baskets, porté à l’escapade nocturne, à l’immersion dans la nature, les prairies, les vergers, les taillis, les buissons d’orties, à l’errance aussi dans le parc déserté d’un château proche ou à la contemplation, plus prosaïque, d’un dépotoir où il guette les rats et médite «devant un tas de coquilles de moules sous des sureaux luxuriants». Cette figure jamais nommée, et dont les promenades tissent le roman, cet adolescent marcheur, attiré par les champs, les étangs et les bois, les fruits sauvages et le chaume, saisi par le mystère d’une nature remplie d’invisibles présences, c’est celle du fou, du «fraudeur», du garçon libre qui s’échappe du carcan familial, d’une fratrie composée d’un aîné, gardien comme lui des noisetiers pourpres, et d’un frère plus jeune, un enfant de 2 ans beau comme un bonze. La famille, la maison tiennent, en effet, une place importante dans cette évocation discontinue, faite de tableaux successifs, loin de tout asservissement réaliste ou chronologique. Le père, mineur, «père au charbon», explorateur souterrain piochant avec son pic la silice des charbonnages dans la région de Liège, apparaît çà et là mais celle dont la présence dormante, l’effacement progressif, avant l’absence, sature le texte, c’est la mère, russe d’origine, la mère disparue mais immortelle, toujours là, capable de commander aux éléments, la mère dont les gestes et la voix ne cessent de hanter le fraudeur ou le fou, l’enfant qui divague, celui qui se souvient - l’écrivain. D’elle, il ne reste pas grand-chose, un poème, des photographies, des recettes, mais elle est là, au cœur du paradis de bouleaux et de reines-claudes, dans le silence d’une chambre sentant les bananes et l’enfant grandit et chemine, «gardant dans ses narines sa fragrance intime, l’onctueuse douceur de sa peau, le son de sa voix voilée et un peu rauque, et la souplesse de ses doigts».
Philippe Guillou
Libération

mercredi 18 mars 2015

Noctuelles de Jacques Calonne, par Cristian Ronsmans et conférence Frédéric Baal

Jacques et Edouard au Salon du livre de Bruxelles, photo Cristian R




Marcher dans les pas de Jacques Calonne un soir de mars, empruntant le dédale de ses pérégrinations de chasseur de noctuelles qui se brûlent à la flamme, comme il le dit dans sa chanson, relève d’un parcours effectué dans un étant donné, qui se mute en remembrance.
Ce parcours de métalepse jusqu’à Pierre le Grand, tsar de toutes les Russies, en passant par « le bossu » et ses clochards encordés jusqu’à l’aube, est une déambulation en noir et blanc, avec le plus surprenant des géants, comme au temps des Frères Lumière projetant « l’arroseur arrosé » sous le « Parapluie de Bruxelles »
Ce géant est notre ami Jacques Calonne, à la toque voltairienne aujourd’hui, qui nous a convié hier soir à prendre la foulée des ses grandes enjambées de dandy dégingandé d’autrefois, dans un Bruxelles, couleur de billes et d’hidalgo Sandeman, bel enténébré sur métal ou sur la brique rouge de nos façades.
Nous étions tous là, où presque.
Une petite cinquantaine de ses vieux amis qui ont égrenés son existence, à moins que ce ne soit lui qui en vérité a égrené la nôtre, dans cette délicieuse quiétude du souvenir en compagnie d’un Jacques à la fois heureux, un peu troublé, et toujours aussi prompt à charger son fusil à tirer dans les coins. Pas de balles perdues avec Jacques !
Et soudain l’étant donné, dans sa remembrance atteinte, devient un étant-être et nous étions, oui, nous étions…. bien, entre nous, Claude, Tito, Noël, Monique, et les autres, tous avec Jacques, entre soupe et spaghetti, bières et vins rouges à échanger nos souvenirs, Cobra, Dotremont, Marïen , tout cela …… dans la chaleur d’une fleur en papier dorée aux allures de Cerisaie marollienne et poétique.
Merci ,cher Jacques, merci, j’allais l’oublier, pour ce joli pot à tabac aux motifs de Delft qui trône sur ma cheminée, et que tu m’as offert un jour là, dans cette maison, au 4ème étage où tu rentres …à la fin du film !
On t’embrasse.

Cristian Ronsmans