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lundi 12 avril 2021

La Fabuloserie, reportage




Sauvons le manège de Petit Pierre à la Fabuloserie


Entre Loiret et Yonne

"La Fabuloserie est un lieu unique. Au micro de Sandrine Manteau, Sophie Bourbonnais nous raconte son histoire et particulièrement celle du sauvetage du Manège de Petit Pierre, une "œuvre d'art cinétique" et ludique, qui a aujourd'hui besoin de nous tous pour un nouveau sauvetage : faites un don ! Vous serez fiers de pouvoir dire à vos enfants, lorsque vous les y emmènerez, que vous avez sauvé ce monument de l'art brut :





lundi 27 janvier 2020

Les vies d'Albert Camus


© photo du film






© photo du film




Film documentaire






"Auteur de «L'Etranger», un des romans les plus lus au monde, philosophe de l'absurde et de la révolte, résistant, journaliste, homme de théâtre, Albert Camus a connu un destin hors du commun. Enfant des quartiers pauvres d'Alger, tuberculeux, orphelin de père, fils d'une mère illettrée et sourde, il s'est arraché à sa condition grâce à son instituteur. Français d'Algérie, il ne cessa de lutter pour l'égalité avec les Arabes et les Kabyles, tout en redoutant l'Indépendance du FLN. Fondé sur des archives restaurées et colorisées, et des témoignages de première main, ce documentaire tente de dresser le portrait de Camus tel qu'il fut.

réalisé par : Georges-Marc Benamou



Un héros foudroyé. Un destin interrompu. C’est ainsi qu'Albert Camus est raconté, soixante ans après sa disparition, par Philippe Torreton dans le film de Georges-Marc Benamou. À hauteur d'homme, afin de le voir revivre, bouger, aimer et combattre.
Albert Camus meurt à 46 ans, le 4 janvier 1960, fauché en pleine gloire, deux ans après son prix Nobel de littérature. Et c’est une tragédie française et planétaire... Il est l’une des figures les plus marquantes de l’après-guerre.  L’écrivain de l’Etranger, l'un des romans les plus lus au monde. Le philosophe de l’Absurde et de la Révolte, le résistant, le journaliste, l’homme de théâtre...

Incroyable destin de cet enfant des quartiers pauvres d’Alger, tuberculeux, orphelin de père, fils d’une mère illettrée et sourde, qui, grâce à son instituteur et au football, va s’arracher à sa condition.

Français d’Algérie qui ne cessera de lutter pour l’égalité avec les Arabes et les Kabyles mais qui, pourtant, redouta l’Indépendance du FLN.

L’intellectuel le plus connu avec Jean-Paul Sartre qui deviendra son mortel ennemi.

Et puis l’amoureux, le mari de Francine, l’amant de Maria Casarès avec qui il formera un couple mythique. Et de la peintre Mette Ivers, sa dernière passion, qui a bien voulu témoigner dans ce film.

Albert Camus, homme du soleil, fou de la Méditerranée...

Ce « Camus » n’est pas un film sur un intellectuel, ni une hagiographie. Camus y est raconté comme un aventurier du XXe siècle, avec ses succès et ses dépressions ; sa gloire et ses origines misérables ; sa liberté qui vient toujours contrarier les ordres établis. Fondé sur des archives rares, restaurées et colorisées, et des témoignages exceptionnels ; Camus apparaît ici tel qu’il fut. Un «  frère des hommes », un héros, contrarié par une mort tragique —  mais qui, en si peu d’années, aura vécu tant de vies...



Les intervenants principaux :

Catherine Camus, fille d’Albert Camus
Mette Ivers, dernière passion d'Albert Camus
Michel Bouquet, comédien et ami d’Albert Camus


Note d’intention de Georges-Marc Benamou

"Comment aborder Camus ? Comme le plus intime, le plus lu et le plus aimé des grands écrivains, le compagnon de toute une vie, le "frère des hommes" qu’il a été et qu’il est encore pour des générations d’adolescents. Comme un héros, ou un anti-héros. En tout cas, comme un être universel. Le miroir de nos révoltes, de nos déchirements.
 Un destin auquel on s’attache.
 Rares sont les écrivains qui réussissent de telles œuvres-vies : Voltaire, Tolstoï, Hemingway...

En lui tout se mêle de façon si inextricable : le bonheur et la tragédie ; la misère et la gloire ; les tribunes enfiévrées autant que le silence désespéré sur l’Algérie, les dernières années. Une course, vers le bonheur, vers le Tragique aussi.

Tout nous attache à lui, à cet orphelin, fils d’une femme de ménage sourde, et sauvé par un instituteur exemplaire. C’est d’ailleurs une fable républicaine, et elle est véridique. Il a fallu, pour montrer cela, mixer les archives rares à des films amateurs en couleur restituant cette vie « Algérie française » des années 30-40, bains de mers, sports, promenades d’élégants et d’élégantes sur le front de mer ; et raconter cette Algérie coloniale, la juxtaposition de deux mondes, européen et musulman.

Le reste de sa (courte) vie est celle d’un intellectuel en action, toujours. À commencer par son entrée en scène : le scandale provoqué en 1939 par sa série d’articles, « Misère en Kabylie », publiée dans Alger Républicain. Visionnaire... L’affaire algérienne ouvre sa vie d’écrivain ; comme, vingt ans plus tard, elle va la refermer, à la veille du grand embrasement qu’il redoutait, et qui divisera les communautés.

Ce qui rend Camus si universel, si populaire, c’est justement qu’en dépit de cette vie d’illustre écrivain, il est resté un fils du peuple."



Un film de Georges-Marc Benamou

Raconté par Philippe Torreton

Produit par Siècle Productions avec la participation de France Télévisions

Unité Documentaires de France télévisions Catherine Alvaresse

Pôle Histoire et Culture Emmanuel Migeot- Clémence Coppey




Francine et Albert Camus






Albert Camus et Maria Casarès


© crédit photos Internet

lundi 21 octobre 2019

Catherine Ringer présente Sam Ringer


Catherine Ringer nous ouvre les portes de son atelier, dans lequel elle conserve la majorité des œuvres de son père, le peintre Sam Ringer. Devant la caméra d'Isabelle Filleul de Brohy se déploie l’univers de l’artiste, né en Pologne en 1918 et décédé en 1986.














lundi 20 février 2017

Roger Knobelspiess nous quitte....


"Mon stylo, c’est ma vie bafouée, mon encre, c’est mon sang martyrisé, mon talent, c’est ma tête relevée" Roger Knobelspiess









A vous Roger K


Roger, ami de Fb certes, mais surtout homme qui accompagna ma jeunesse.
Je me souviens de vos longues années d’incarcération en QHS pendant lesquelles vous n’avez cessé de crier votre innocence, de dénoncer et de révéler au grand public les conditions dans lesquelles vivaient les condamnés.
Je me souviens de vos écrits, de vos si belles Lettres de prison, adressées à la femme que vous aimiez alors.
Je me souviens de l’élan de solidarité autour de vous jusqu’à ce qu’enfin, François Mitterand vous gracie en 1981, seulement en 1981.
Je garde auprès de moi tous les livres que vous avez écrits. Je vais les relire pour vous, pour accompagner votre départ.
Je me souviens des épisodes de votre vie. Petit délinquant au départ, vous êtes devenu chien enragé quand votre frère a été abattu. Votre frère si cher à votre coeur.
Je sais combien vous avez toujours été un homme sensible et généreux, ne cessant de dénoncer ce qui vous semblait injuste et cruel.
Je sais combien chacun de vos amis vous pleurent aujourd’hui.
Je pense à vos enfants, surtout vos deux fillettes que vous aimiez comme la prunelle de vos yeux. Votre joie, votre raison de vivre, votre rayon de soleil. Et puis...la vie.
J’ai le plus grand respect pour l’homme que vous avez su être.
J’admire l’écrivain de talent que vous êtes et resterez pour moi.
Au revoir Roger, au revoir....

fruban
le 19 février 2017

Ses livres :









Article de Jean-Michel Cordier, paru dans l'Humanité le 15 août 1990, à sa sortie de prison : Roger oubliera-t-il Knobelspiess ? 

ici 


Quelques articles :

- dans l'Unité, 8 octobre 1982 :

http://62.210.214.184/unite/u-result_frame.php?catalogueID=1035&Auteur=LEDUC+Paul

 - Sur Wikipedia



Ballade pour Roger de Jacques Higelin




Paroles sur le site de Jacques Higelin :


Ballade pour Roger

(J Higelin, Aken Edition)
Roger:
je peux plus dormir
je peux plus rêver
je suis pas sur demain de me réveiller
on a beau me dire tout ce qu'on voudra
je ne suis pas sur que demain le jour se lèvera

je peux plus dormir
je peux plus rêver
tant qu'un ami ou un amour seront enfermes
tant qu'on laissera une innocence
derrière les barreaux de la loi du silence

je peux plus dormir
je veux pas me coucher
je veux résister jusqu'à ce que je vois le ciel s'éclaircir
encore une nuit passée seul
a réfléchir
a ne plus supporter
de voir sa gueule dans le miroir de la solitude

Roger:
j'ai jamais tiré sur personne
j'ai voulu être un perdant qui gagne
20 ans de prison
encore 10 ans suspendus au dessus de ma tete
je ne sais même plus si je suis vivant ou mort

Marie:
en te perdant j'ai perdu mon âme
nul être ne m'a fait source d'autant de bonheur
te souviens tu de ces routes d'Italie
quand je m'allongeais sur toi regardant le ciel
et que tu conduisais heureux ton corps chaud contre le mien

Roger:
réemprisoner depuis 2 ans je tourne dans ma cellule
jusqu'à épuisement
le sentiment d'être né en captivité
de ne plus rien ressentir

Marie:
je veux pas perdre ta main
je veux pas qu'on nous sépare
je veux pas que mon enfant meurt a force de désespoir

Roger:
s'il faut dormir ne plus rêver

Marie:
c'est long d'être sans toi c'est difficile à vivre

Roger:
se reposer oublier chaque jour qui s'en va

Marie:
je voudrais briser ta cage

Roger:
je veux bien dormir entre tes bras

Marie:
écarter tes barreaux

Roger:
fermer les yeux pour mieux sentir

Marie:
je voudrais que tu vives

Roger:
fermer les yeux pour mieux sentir ton coeur
qui bat.

Site Jacques Higelin ICI


Au Salon du livre de Migennes (Yonne), 2015
article et interview de Yannick Petit
"Wagon-Livres" (Radyonne, 90.5 FM), émission littéraire.
(Roger K dans la seconde demi-heure, à 00.44)

(Crédit photo : Tony David-Thioux)













D'autres films sur la chaîne youtube de Roger K


Chaîne youtube de Roger K

vendredi 30 décembre 2016

Film, Je lutte donc je suis




Quatre témoins (Dimitris Papachristos, Angélique Ionatos, Stathis Kouvélakis et Dimitris Poulikakos) racontent :
- la suppression totale de la liberté d’expression ;
- les autodafés ;
- les arrestations et incarcérations massives d’opposants ;
- l’exil de nombreux Grecs ;
- la peur ;
- la résistance ;
- la répression meurtrière de l’insurrection de novembre 1973 ;
- la chute du régime.

A défaut d’une expérience récente similaire en France, nous vous transmettons la nôtre : une mémoire pour éviter que les faits ne se répètent. Car peu importe la forme de l’accession au pouvoir (putsch, urnes, occupation), le vingtième siècle l’a montré : les moyens diffèrent mais les conséquences sont presque toujours les mêmes.

Merci de porter également cela à la connaissance des jeunes qui n’imaginent peut-être pas ce qui risque d’arriver, si l’Histoire se répète, et qui ont leur mot à dire, tant qu’il n’est pas trop tard.

Solidairement,

Collectif Anepos

                                                  (voir aussi sur le site officiel du film)

Film, version longue




mercredi 28 décembre 2016

Témoignages sur Umberto Cresci (1887-1965) autour de son récit "L'oiseau"









Il y a très peu de temps, j'ignorais tout d'Umberto Cresci. Jusqu'à un échange avec Marie-Flore, sa petite-fille.
Nous bavardions à propos de l'écrivaine Asli Erdogan actuellement emprisonnée pour ses engagements et ses écrits.( De nombreux articles sur ce blog depuis août 2016. ). Nous évoquions notamment son livre Le bâtiment de pierre (Actes Sud).

"Quand on veut faire taire, les dictateurs trouvent toujours de bons arguments . Mon grand père (intellectuel anarchiste) avait été accusé d'avoir fait dérailler le train où se trouvait Mussolini. Il a été incarcéré dans les geôles du duce pendant 12 ans. Seul dans une cellule, avec interdiction de lire ou d'écrire. Il ne sortait de sa cellule (son "mur de pierre") que pour aller à la torture . A l'isolement pendant tant d'années pour le rendre fou !" MFZ

Ensuite Marie-Flore m'envoya ce texte de son grand-père.



L’oiseau


Ce fut entre ma 30è année et ma 41è année le seul événement heureux. Le bonheur avait alors une jauge inhabituelle. Il me suffisait de voir un nuage qui ressemblât à Mussolini se transformer, comme je l’avais parié, en une potence. Les nuages satisfaisaient toutes mes fantaisies. Puis je n’eus plus de fantaisie, et il m’était indifférent que le ciel fut bleu et vide.
C’est alors que tout glissa en moi, se déplaça. Je n’oubliais pas mes camarades morts sous la torture, et je pensais à ma famille réduite à une vie misérable, mais ces souvenirs n’étaient plus une émanation de moi-même. J’étais comme une matière malléable où s’inscrivaient, s’effaçaient sans cesse toutes les choses, toutes scènes qui avaient pu être mon passé. Etrange sensation d’avoir hors de moi-même tout ce qui m’avait constitué. Je la sentais comme la terre peut percevoir une couche de grés sous une couche d’argile.
Cette dépossession de soi par soi-même ne me causait aucun souci. Je m’y étais fait, elle était allée de pair avec la sous alimentation chaque jours aggravée, tout s’était appauvri, le sang, les nerfs et le cerveau. Des images bizarres naissaient mais cet univers là m’était étranger. Je me comparais à une gare désaffectée.
Pendant longtemps, j’avais un seul plaisir : l’air. Je le prenais. Mes poumons avaient appris à le prendre. Je me couchais sur lui comme, adolescent, sur le sable de Petruccia, une soie fraîche puis tendrement tiède se déroulait tout au long de mes veines, étrange caresse intérieure.
Je rythmais ma respiration sur les battements de mon cœur, et eux qui avaient été si longtemps angoisse étaient devenus compagnons de jeux. Dès lors il n’y eut plus de temps. J’étais suspendu dans la vie comme une goutte d’huile dans l’eau. Puis l’air, à son tour était devenu mon bourreau : une toux labourant mes poumons vint me secouer à vider un estomac vide, et quand elle surgissait au petit matin je croyais qu’on allait m’emmener de nouveau à la torture. Pourtant il y avait longtemps qu’on ne me torturait plus. Et j’en avais déduit que le fascisme durerait encore longtemps en Italie. Mais ce n’était pas ces déchirures de poitrine, cette menace sur le cœur, cette certitude de mort qui m’épouvantait. Mon état physique, les jeux de l’air et des poumons m’avaient mis hors du temps. La toux bouleversait cet hypnose, cette extase et elle m’obligeait à attendre. J’étais de nouveau soumis à une horloge d’accès et de quintes, irrégulière, détraquée, mais inexorable. L’horloge de la toux, son lourd balancier déchirant, m’avait remis dans le temps. Alors la prison fut lourde. J’étais bien prisonnier. Ce devait être vers ma septième année. Tout espoir était perdu. Je n’avais renoncé ni à mes idées, ni à la défaite de l’ennemi. Ma volonté était intacte, sorte de donjon dominant cette planète morte qu’était mon corps. J’avais perdu le ciel et ses nuages ; j’avais perdu l’air ; j’avais perdu l’immobilité pétrifiante du froid et celle déliquescente de l’été torride des Apennins. Plus rien ne se marquait plus sur l’argile informe de mon moi-même. Aucun objet dans ma cellule, aucun travail n’était possible. Y aurait-il eu quelques possibilités, je n’aurais pu m’en saisir. Dès que je pressais le pouce contre l’index, la sueur coulait. Au début des poèmes, des textes de Lénine, des chants, fusaient dans ma cervelle et c’était comme un jet d’eau aux mille paraboles. La mémoire elle aussi s’était tarie. Les cordes vocales qui, dans le monde, vibrent avant même qu’existe le désir de parler, renâclaient comme un moteur gelé et des lambeaux de phrases, sons, notes se traînaient misérablement. Tout espoir était perdu.
J’étais debout tournant le dos à la lucarne lorsque je l’entendis. C’était un silence, mais un silence supplémentaire et j’eus peur de le rompre. Je savais qu’au moindre bruit le silence ne serait plus que silence et linceul. J’étais sûr qu’en tournant la tête mes tendons craqueraient. Je me donnai trente battements de cœur, la tête tourne silencieusement dans ses gonds rouillés, mais je percevais les flocs alourdis du sang. Soudain redevenait comme avant. Ma prudence s’avérait inutile. Je continuai- quelqu’un piquait vite, un crayon sur une feuille pour faire des pointillés. Au trentième battement de cœur, je le vis. C’était un moineau. Il picorait le bord de la lucarne en sautillant, passant et repassant à travers les barreaux. Je sanglotais et riais tout à la fois. C’étaient mes premières larmes et mon premier rire depuis des années.
Il s’enfuit en se laissant tomber, mais quelque chose était changé en moi. Je chantai une chanson enfantine que j’avais oubliée, une ronde. Et chaque jour, le moineau, en échange de quelques miettes de pain noir, m’apportait un souvenir de ma vie et peu à peu mon esprit et mon corps reprirent possession de moi-même. Un jour il manqua. Le lendemain il était encore absent. Le troisième jour la porte s’ouvrit, deux gardiens m’emmenèrent. Dehors le grand air, la lumière, l’espace libre m’étourdirent. Des milliers de moineaux picoraient ma tête et mes jambes. Je m’évanouis.
Quand je revins à moi, ma femme me dit doucement « onze ans Umberto, douze ans « et elle pleure. Puis elle dit « tu n’as pas changé » - « si c’est vrai, c’est à cause d’un moineau. Ecoute……….

récit d'Umberto Cresci





Umberto Cresci né à Arcola ) en 1887
Décédé à la Seyne sur mer en 1965




  

Après avoir lu ce beau texte écrit par Umberto dans sa cellule, j'ai eu envie d'en savoir plus sur cet homme. Marie-Flore me fit parvenir quelques notes rédigées par elle-même, dont je ne cite que quelques extraits.

"Quelle  serait la conservation des souvenirs sans la possibilité de les rappeler ? Aussi,  ce sont des  souvenirs  que maman a bien voulu me transmettre au cours  de sa vie, que je retranscris  aujourd’hui. Quand j’étais jeune,  j’interrogeais aussi ma grand-mère Silfide  sur l’enfance et la jeunesse de maman pour qu’elle me précise certains éléments de sa vie, ce qu’elle faisait avec joie. Bien entendu il n’y a pas d’ordre chronologique,  tout comme il n’y a pas d’opération qui consisterait à replacer ces souvenirs dans l’histoire intérieure, de les situer les uns par rapport aux autres. Il s’agit uniquement de la mémoire affective, de celle (la mémoire) qui a permis à ma maman de revivre des émotions de son passé et ressenties à nouveau au moment présent où elle se racontait à nous.
Flora,  vécut sa première enfance privée de  la présence de son père Umberto, emprisonné pour raison politique, mais elle reçut quand même tout l’amour maternel dont a besoin un enfant. Elle nous parlait quelquefois de cette enfance italienne et bien entendu, c’étaient les moments difficiles et traumatisants dont elle se souvenait. Mais il y eu aussi de  beaux moments dans le tissu de sa vie.

Les perquisitions  dans  la maison
Les « carabinieri » investissaient régulièrement leur logement, mettant sans dessus dessous leur environnement mobilier, fouillant les armoires, soulevant les lits, jetant à terre les documents et les livres. Ma mère était souvent  seule à la maison, ma grand-mère pas très loin, occupée dans son atelier de couture avec les apprentis qu’elle formait. C’est donc elle qui voyait arriver ces hommes « méchants » qui « faisaient pleurer »  sa maman. (...)"

Pendant  mes années lycée, je ne revis mon  grand père que de loin. Il venait souvent à la sortie du lycée et quelquefois attendait, immobile, plus d’une heure pour m’apercevoir. Mais je le fuyais d’autant plus qu’il me cherchait. Il se renseignait sur mon niveau scolaire : la  fille d’un camarade communiste était dans ma classe et l’informait semaine après semaine. Il mourut à mon entrée en terminale sans que nous ayons repris contact. Il emporte le secret de ce 16 aout 1962.
Ma détresse est grande, je suis tourmentée,  maman  est aussi en souffrance.  Et devant mon texte de la Divine Comédie que j’étudie l’année de terminale (l’italien est ma langue principale au bac) je pense à Umberto, mon grand père. C’est une leçon de vie impitoyable et ce que je dois porter est lourd : pourquoi n’ai je pas répondu à son appel à la sortie du lycée ?


Car le passé nous suit, pèse sur nous, toujours, comme une marque indélébile et comme le disait Sartre «  Nous sommes aussi responsable de notre passé ».

                                 (petits extraits du récit de Marie-Flore)




Je suis allée plus tard visiter le blog de René Merle, agrégé d'histoire, docteur ès lettres, chroniqueur, romancier.
Petit extrait :

"Et quand je suis revenu vivre dans cette ville de La Seyne, avec la courte vue de la jeunesse, je remettais à plus tard des entretiens qui m’auraient permis d’éclairer cette vie que je ressentais comme extra-terrestre, tant elle me paraissait magnifiquement en décalage, sinon en distorsion, avec ce que je connaissais de la vie et des gens, de leurs intérêts, de leur philosophie de l’existence... Courte vue disais-je, car la mort est venue le frapper presque aussitôt, trois ans après, alors que j’étais en voyage lointain.

Donc, pas de renseignements biographiques de première mains. Car ce dont nous parlions dans mon adolescence, c’était déjà et avant tout… de Dante ! Car Umberto, qui détestait être enfermé (il l’avait suffisamment été, hélas , dans les prisons fascistes puis dans celles de Pétain ! [2]), avait souhaité que, sauf très mauvais temps, nous nous entretenions au grand air, en marchant par les rues de La Seyne, et particulièrement sur les larges trottoirs de cet alors calme boulevard presque extra-muros où j’habitais. Et c’est ainsi que, à la grande surprise de mes copains, je faisais la « passeggiata » aux côtés d’un vieux monsieur à la veste immuable soigneusement boutonnée, et à la casquette à l’ancienne résolument enfoncée sur le front (je comprenais, sans que cela soit formulé, que ce soin vestimentaire tenait à la fois au respect de soi, et au refus de ce qu’il estimait être le laisser-aller contemporain). Ce vieux monsieur, du moins m’apparaissait-il ainsi (Umberto Cresci était né en 1887), tenait grande ouverte une édition ancienne de La Divina Commedia, que nous lisions à haute voix, à forte voix ! Il me disait que, solitaire dans la campagne, et au grand dam des parents paysans pour lesquels ceci était paresse et temps perdu, il lisait déjà ce poème …" (...)


[2] Arrêté en décembre 1922 avec d’autres anarchistes, sous l’inculpation de hold-up destinés à financer l’organisation, et de projet d’attaque d’un train. Condamné à 18 ans de prison, il sera mis en liberté surveillé en 1933 et pourra en 1935 rejoindre sa famille qui avait fui la privation de ressources, les brutalités et les humiliations sordides, perpétrées par les fascistes à Arcola, où elle résidait.

Umberto Cresci par René Merle ICI


lundi 11 juillet 2016

Marcel Proust, les nuits de France Culture

Marcel Proust





"Antoine Bibesco seul me comprend" écrivit Proust un jour dans une lettre. En 1947, l'émission " Tels que les autres - Marcel Proust", fait entendre des amis qui témoignent de leur amitié avec l'écrivain.

Marcel Proust
Marcel Proust• Crédits : Archives Snark - AFP
Des témoins racontent leur Marcel Proust, en 1947, sur la Chaîne Nationale. Parmi eux, le Prince Antoine Bibesco ("Antoine Bibesco seul me comprend " disait Proust), qui évoque son amitié avec son voisin de la rue de Courcelle à Paris. Le prince se souvient de ses soirées chez Marcel Proust et du jour où il lui a présenté sa future femme Elisabeth, espérant que l'écrivain l'apprécierai. Puis le Le Marquis de Loris égrenne à son tour des souvenirs, soirées, visites d'églises, concerts salle Pleyel...

*Production * : Jean-Jacques Fermat

*Réalisation * : Alain Trutat

1ère diffusion : 25/07/1947 sur le Chaîne Nationale

*Indexation web : * Sandrine England, de la Documentation de Radio FranceArchive INA-Radio France

Nuit spéciale - Proust avec Nathalie Mauriac et Stéphane Heuet Par Philippe Garbit

(du vendredi 20 au samedi 21 novembre 2015)



France Culture





mardi 15 décembre 2015

Comment les Grecs célèbrent-ils les fêtes de fin d'année ?

Tilemahos Efthimiadis flickr DR



Comment se déroulent les fêtes de fin d'année chez nos voisins européens ou de plus loin ? Chaque pays célèbre Noël et le Nouvel An avec ses propres rites et coutumes. En Grèce, par exemple, la période des fêtes débute le 6 décembre et s'achève le jour de l’Epiphanie. Décorations, gastronomie, chants…Eirini, étudiante de 28 ans dans l'audiovisuel, nous éclaire sur les traditions grecques.



JOL Press : Quand commencent les fêtes de Noël en Grèce ?

Eirini : Les fêtes de fin d’année commencent officiellement le 6 décembre et se terminent le 6 janvier, jour de l’Epiphanie. À partir du 6 décembre, les magasins ajustent les derniers détails des vitrines, et les décorations de la ville s’illuminent.

Dans les îles grecques et les petits villages, il n’y a pas de sapin de Noël mais des maquettes de bateaux-voiliers en bois que l'on orne de guirlandes. Ces décorations rappellent l'univers de la mer, qui joue un rôle important dans la vie du peuple grec.

JOL Press : Comment les Grecs célèbrent-ils Noël ?

Eirini : En famille, comme le Nouvel An d’ailleurs. Le 24 décembre nous nous réunissons en famille, et le lendemain, nous fêtons la naissance de Jésus. Il n’y a pas de distribution des cadeaux ce jour-là. Il faut attendre la fête de Saint-Basile (Agios Vassilis), le 1er janvier. En Grèce, notre Père Noël, c'est Agios Vassilis (IVème siècle après JC), connu pour avoir créé des écoles et des orphelinats dans l’histoire de l’orthodoxie. C’est lui qui apporte les cadeaux !

JOL Press : Quelles sont les grandes traditions liées à Noël ?

Eirini: Le 24 décembre, les enfants de 6 à 21 ans descendent dans les rues pour chanter des chansons populaires grecques de Noël, qu'on appelle "Kalanda". Il existe les kalandes connues et chantées dans les grandes villes, mais également différentes versions que l'on chante dans les petits villages ainsi que dans les îles de Grèce. Les jeunes accompagnent leurs chants du son aigu d'un triangle en acier, et reçoivent en récompense de l’argent et des gâteaux.

JOL Press : De quoi se compose le repas de Noël ?

Eirini : Le repas du 24 décembre marque pour les Grecs la fin d'une période de jeûne de 40 jours. Les repas varient en fonction des traditions familiales et des régions. Certaines familles préparent une dinde farcie à la viande, aux tomates et aux groseilles. Il est également de tradition de préparer deux sortes de gâteaux de Noël : les "melomakarona", un biscuit au miel et aux noix, et les fameux "kourabiedes" à base d’amandes et de fleur d’oranger, recouverts de sucre glace. À partir du mois de décembre, on trouve ces gâteaux partout ! Le plus souvent, les familles les cuisinent ensemble, mais dans les grandes villes, les gens pressés peuvent les acheter dans n’importe quelle boulangerie.

Par tradition, les Grecs préparent également le pain du Christ, le "christopsomo", le 24 décembre. Il s’agit d’un pain rond dans lequel on dessine une croix byzantine avant de le faire cuire. Lors du repas, les membres de la famille se partagent le pain.

JOL Press : Comment se déroule le Nouvel An ?

Eirini: Comme pour Noël, les jeunes Grecs défilent dans les rues pour le Nouvel An et chantent les "kalanda". Le matin, les familles grecques cassent une grenade – que l’on retrouve dans toutes les décorations de Noël en Grèce - devant la porte de leur maison pour leur porter chance. Lors du Réveillon, on se retrouve surtout en famille. Après minuit, les jeunes peuvent rejoindre leurs amis pour célébrer la nouvelle année. Pour un enfant, le Nouvel An est encore plus important que Noël, car la distribution de cadeaux à lieu. C’est plus festif !

JOL Press : Comment s'achève la période des fêtes en Grèce ?

Eirini : Les fêtes de fin d'année s’achèvent le 6 janvier par la cérémonie du baptême de Jésus. Lors de la fête orthodoxe "Ta Fota", les prêtres de chaque église bénissent l’eau de la mer ou de la rivière la plus proche et y jettent la croix de leur église. Une douzaine de jeunes se jettent alors à l’eau pour tenter de la récupérer. Celui qui réussira sera béni par le prêtre et son exploit lui portera chance, dit-on souvent.

écrit par Louise Michel D

http://www.jolpress.com/noel-nouvel-an-grece-traditions-eglise-repas-cadeaux-epiphanie-saint-nicolas-article-815442.html#.VnAXaQaYi7I.facebook




Associé aux souvenirs amers et aux séparations douloureuses, même comme ex-voto des marins aux moments de danger en mer, le bateau ne pouvait que symboliser les rassemblements familiaux avec la présence de tous les membres, quelque choses qui se passait à chaque moment de l’année et pas seulement pendant les jours festifs de Noël. C’est pourquoi on  ne l’utilisait pas seulement comme décoration de Noël. Il y avait le bois du Christ, un morceau trouvé dans la forêt qui servait à la décoration, portant l’espoir d’une nouvelle floraison et d’un meilleur avenir .
Cependant, après les annés 1970, une grande discussion autour du vieux symbole a commencé et plusieurs hommes ont cherché à remplacer l’arbre par le bateau comme une belle combinaison de la tradition et la conscience écologique. Aux îles, on trouve toujours des bateaux décoratifs,  bien entendu. Dernièrement, on le trouve dans les grandes villes également.
Alors, prenons le large avec le petit bateau grec, son nom ELPIDA=ESPOIR, pour envisager la mer agitée de notre temps!

https://prenonslelarge.wordpress.com/2011/12/28/le-petit-bateau-grec-de-noel/

mercredi 9 décembre 2015

L'Heureux Naufrage, avec André Comte Sponville




L'Heureux Naufrage :


Après l’effondrement de l’Institution religieuse, celle des grandes utopies politiques, et la désillusion, plus récente, du libéralisme économique : les québécois et québécoises font face à une perte de sens, un vide profond. Nous sommes plus prospères que jamais, plus libres que jamais de créer notre vie, mais quelque chose nous manque. Tout le monde le sent.

L’Heureux Naufrage est un film documentaire profond et humain sur le sens de la vie et nos valeurs. À travers le regard de plus d’une trentaine de personnalités publiques, québécoises et françaises, il aborde des questions essentielles, jamais explorées de cette manière chez nous. Denys Arcand, Éric-Emmanuel Schmitt, Denise Bombardier, Pierre Maisonneuve, et bien d’autres, y livrent leurs réflexions très personnelles, sur le vide qui les habite, la quête de sens, la spiritualité, Dieu.

Après avoir renoncé à toute forme de foi, ce pourrait-il, comme le pense Stéphane Laporte, que nous assistions en ce moment, au Québec, à un « retour vers les choses fondamentales », un « renouveau spirituel » ? Ou bien, comme le suggère Alain Crevier, que nous soyons « en train de se réapproprier le mot foi » ?
Face au futile et au frivole d’un monde utilitariste, face à l’instantanéité, au prêt-à-porter, le film interroge les fondements de nos valeurs et de nos croyances. Il met des mots autour de grandes questions qui nous habitent tous et propose de faire la paix avec notre héritage religieux. Un film inspirant et touchant, construit au fil des rencontres, dans lequel s’entrecroisent des visions et des pistes de réponses sur le vide spirituel de notre société postmoderne.

« La réaction est toujours forte quand je présente des extraits d’entrevues du film. Il provoque des silences, des sourires, il apaise. Pour moi, c’est la preuve que L’Heureux Naufrage est profondément pertinent. C’est un film universel qui touche toutes les générations québécoises. C’est un retour vers l’essentiel. La proposition d’une introspection personnelle, mais aussi de société, et je pense que le moment n’a jamais été aussi propice à ces réflexions. » — Guillaume Tremblay, réalisateur.




ANDRÉ COMTE-SPONVILLE - Un philosophe athée non-dogmatique et son expérience mystique. Mon clip inédit du film préféré!
Posté par L'Heureux Naufrage sur vendredi 13 novembre 2015











crédit photos pages L'Heureux Naufrage 


lundi 19 octobre 2015

Vingt minutes avant la mort : récit de la dernière exécution française (document inédit)

"C’est à ce moment qu’il commence à réaliser que c’est fini"

Par Monique Mabelly (Juge d'instruction)

C'est un document d'histoire, une part oubliée de notre mémoire, un témoignage sobre et saisissant que l'ancien garde des sceaux Robert Badinter a confié au Monde. Il s'agit du "procès-verbal" intime de la dernière exécution capitale en France. Le 9 septembre 1977, Hamida Djandoubi, manutentionnaire tunisien coupable du meurtre de sa compagne, Elisabeth Bousquet, est guillotiné à la prison des Baumettes de Marseille. Juste après l'exécution, la doyenne des juges d'instruction de la ville, Monique Mabelly (1924-2012), commise d'office pour y assister, consigne par écrit ce qu'elle a vu et ressenti.

Trois pages sobres et retenues mais aussi d'effroi et de colère contenue pour décrire les dernières minutes d'Hamida Djandoubi. De la cellule où l'on vient chercher le condamné jusqu'à l'endroit où il sera guillotiné, l'auteur décrit avec précision les circonvolutions autour de la dernière cigarette, les vaines tentatives pour retarder le moment fatal, le couperet qui fend le corps en deux.

Quelques lignes écrites au retour d'une exécution qui suscite en elle "une révolte froide" afin de témoigner. Monique Mabelly léguera dix ans plus tard ce manuscrit à son fils, Rémy Ottaviano, qui l'a remis il y a quelques semaines à Robert Badinter.

Comprendre les origines de ce document : La dernière exécution en France

Lire aussi l'entretien avec l'ancien garde des sceaux, Robert Badinter, qui a défendu et obtenu l'abolition de la peine de mort en 1981 : "Comme la torture hier, la peine de mort est vouée à disparaître"








 Le 9 septembre 1977.

Exécution capitale de Djandoubi, sujet tunisien.

A 15 heures, Monsieur le Président R… me fait savoir que je suis désignée pour y assister.

Réaction de révolte, mais je ne peux pas m'y soustraire. Je suis habitée par cette pensée toute l'après-midi. Mon rôle consisterait, éventuellement, à recevoir les déclarations du condamné.

A 19 heures, je vais au cinéma avec B .et B. B., puis nous allons casse-croûter chez elle et regardons le film du Ciné-Club jusqu'à 1 heure. Je rentre chez moi ; je bricole, puis je m'allonge sur mon lit. Monsieur B. L. me téléphone à 3 heures et quart, comme je le lui ai demandé. Je me prépare. Une voiture de police vient me chercher à 4 heures et quart. Pendant le trajet, nous ne prononçons pas un mot.

Arrivée aux Baumettes. Tout le monde est là. L'avocat général arrive le dernier. Le cortège se forme. Une vingtaine (ou une trentaine ?) de gardiens, les "personnalités". Tout le long du parcours, des couvertures brunes sont étalées sur le sol pour étouffer le bruit des pas. Sur le parcours, à trois endroits, une table portant une cuvette pleine d'eau et une serviette éponge.

On ouvre la porte de la cellule. J'entends dire que le condamné sommeillait, mais ne dormait pas. On le "prépare". C'est assez long, car il a une jambe artificielle et il faut la lui placer. Nous attendons. Personne ne parle. Ce silence, et la docilité apparente du condamné, soulagent, je crois, les assistants. On n'aurait pas aimé entendre des cris ou des protestations. Le cortège se reforme, et nous refaisons le chemin en sens inverse. Les couvertures, à terre, sont un peu déplacées, et l'attention est moins grande à éviter le bruit des pas.

Le cortège s'arrête auprès d'une des tables. On assied le condamné sur une chaise. Il a les mains entravées derrière le dos par des menottes. Un gardien lui donne une cigarette à bout filtrant. Il commence à fumer sans dire un mot. Il est jeune. Les cheveux très noirs, bien coiffés. Le visage est assez beau, des traits réguliers, mais le teint livide, et des cernes sous les yeux. Il n'a rien d'un débile, ni d'une brute. C'est plutôt un beau garçon. Il fume, et se plaint tout de suite que ses menottes sont trop serrées. Un gardien s'approche et tente de les desserrer. Il se plaint encore. A ce moment, je vois entre les mains du bourreau, qui se tient derrière lui flanqué de ses deux aides, une cordelette.

Pendant un instant, il est question de remplacer les menottes par la cordelette, mais on se contente de lui enlever les menottes, et le bourreau a ce mot horrible et tragique : "Vous voyez, vous êtes libre !…" Ça donne un frisson… Il fume sa cigarette, qui est presque terminée, et on lui en donne une autre. Il a les mains libres et fume lentement. C'est à ce moment que je vois qu'il commence vraiment à réaliser que c'est fini – qu'il ne peut plus échapper –, que c'est là que sa vie, que les instants qui lui restent à vivre dureront tant que durera cette cigarette.

CET HOMME VA MOURIR, IL EST LUCIDE




Il demande ses avocats. Me P. et Me G. s'approchent. Il leur parle le plus bas possible, car les deux aides du bourreau l'encadrent de très près, et c'est comme s'ils voulaient lui voler ces derniers moments d'homme en vie. Il donne un papier à Me P. qui le déchire, à sa demande, et une enveloppe à Me G. Il leur parle très peu. Ils sont chacun d'un côté et ne se parlent pas non plus. L'attente se prolonge. Il demande le directeur de la prison et lui pose une question sur le sort de ses affaires.
La deuxième cigarette est terminée. Il s'est déjà passé près d'un quart d'heure. Un gardien, jeune et amical, s'approche avec une bouteille de rhum et un verre. Il demande au condamné s'il veut boire et lui verse un demi-verre. Le condamné commence à boire lentement. Maintenant il a compris que sa vie s'arrêterait quand il aurait fini de boire. Il parle encore un peu avec ses avocats. Il rappelle le gardien qui lui a donné le rhum et lui demande de ramasser les morceaux de papier que Me P. avait déchirés et jetés à terre. Le gardien se baisse, ramasse les morceaux de papier et les donne à Me P. qui les met dans sa poche.

C'est à ce moment que les sentiments commencent à s'entremêler. Cet homme va mourir, il est lucide, il sait qu'il ne peut rien faire d'autre que de retarder la fin de quelques minutes. Et ça devient presque comme un caprice d'enfant qui use de tous les moyens pour retarder l'heure d'aller au lit ! Un enfant qui sait qu'on aura quelques complaisances pour lui, et qui en use. Le condamné continue à boire son verre, lentement, par petites gorgées. Il appelle l'imam qui s'approche et lui parle en arabe. Il répond quelques mots en arabe.

Le verre est presque terminé et, dernière tentative, il demande une autre cigarette, une Gauloise ou une Gitane, car il n'aime pas celles qu'on lui a données. Cette demande est faite calmement, presque avec dignité. Mais le bourreau, qui commence à s'impatienter, s'interpose : "On a déjà été très bienveillants avec lui, très humains, maintenant il faut en finir." A son tour, l'avocat général intervient pour refuser cette cigarette, malgré la demande réitérée du condamné qui ajoute très opportunément : "Ça sera la dernière." Une certaine gêne commence à s'emparer des assistants. Il s'est écoulé environ vingt minutes depuis que le condamné est assis sur sa chaise. Vingt minutes si longues et si courtes ! Tout s'entrechoque.

IL FAUT VITE EFFACER LES TRACES DU CRIME…




La demande de cette dernière cigarette redonne sa réalité, son "identité" au temps qui vient de s'écouler. On a été patients, on a attendu vingt minutes debout, alors que le condamné, assis, exprime des désirs qu'on a aussitôt satisfaits. On l'avait laissé maître du contenu de ce temps. C'était sa chose. Maintenant, une autre réalité se substitue à ce temps qui lui était donné. On le lui reprend. La dernière cigarette est refusée, et, pour en finir, on le presse de terminer son verre. Il boit la dernière gorgée. Tend le verre au gardien. Aussitôt, l'un des aides du bourreau sort prestement une paire de ciseaux de la poche de sa veste et commence à découper le col de la chemise bleue du condamné. Le bourreau fait signe que l'échancrure n'est pas assez large. Alors, l'aide donne deux grands coups de ciseaux dans le dos de la chemise et, pour simplifier, dénude tout le haut du dos.

Rapidement (avant de découper le col) on lui a lié les mains derrière le dos avec la cordelette. On met le condamné debout. Les gardiens ouvrent une porte dans le couloir. La guillotine apparaît, face à la porte. Presque sans hésiter, je suis les gardiens qui poussent le condamné et j'entre dans la pièce (ou, peut-être, une cour intérieure ?) où se trouve la "machine". A côté, ouvert, un panier en osier brun. Tout va très vite. Le corps est presque jeté à plat ventre mais, à ce moment-là, je me tourne, non par crainte de "flancher", mais par une sorte de pudeur (je ne trouve pas d'autre mot) instinctive, viscérale.

J'entends un bruit sourd. Je me retourne – du sang, beaucoup de sang, du sang très rouge –, le corps a basculé dans le panier. En une seconde, une vie a été tranchée. L'homme qui parlait, moins d'une minute plus tôt, n'est plus qu'un pyjama bleu dans un panier. Un gardien prend un tuyau d'arrosage. Il faut vite effacer les traces du crime… J'ai une sorte de nausée, que je contrôle. J'ai en moi une révolte froide.

Nous allons dans le bureau où l'avocat général s'affaire puérilement pour mettre en forme le procès-verbal. D.vérifie soigneusement chaque terme. C'est important, un PV d'exécution capitale ! A 5 h 10 je suis chez moi.

J'écris ces lignes. Il est 6 h 10.

Monique Mabelly (Juge d'instruction)


Journal Le Monde

lundi 8 décembre 2014

Discours de Patrick Modiano, Prix Nobel de Littérature, à Stockholm le 7 décembre 2014

Patrick Modiano (sipa)



Je voudrais vous dire tout simplement combien je suis heureux d’être parmi vous et combien je suis ému de l’honneur que vous m’avez fait en me décernant ce prix Nobel de Littérature.
C’est la première fois que je dois prononcer un discours devant une si nombreuse assemblée et j’en éprouve une certaine appréhension. On serait tenté de croire que pour un écrivain, il est naturel et facile de se livrer à cet exercice. Mais un écrivain – ou tout au moins un romancier – a souvent des rapports difficiles avec la parole. Et si l’on se rappelle cette distinction scolaire entre l’écrit et l’oral, un romancier est plus doué pour l’écrit que pour l’oral. Il a l’habitude de se taire et s’il veut se pénétrer d’une atmosphère, il doit se fondre dans la foule. Il écoute les conversations sans en avoir l’air, et s’il intervient dans celles-ci, c’est toujours pour poser quelques questions discrètes afin de mieux comprendre les femmes et les hommes qui l’entourent. Il a une parole hésitante, à cause de son habitude de raturer ses écrits. Bien sûr, après de multiples ratures, son style peut paraître limpide. Mais quand il prend la parole, il n’a plus la ressource de corriger ses hésitations.
Et puis j’appartiens à une génération où on ne laissait pas parler les enfants, sauf en certaines occasions assez rares et s’ils en demandaient la permission. Mais on ne les écoutait pas et bien souvent on leur coupait la parole. Voilà ce qui explique la difficulté d’élocution de certains d’entre nous, tantôt hésitante, tantôt trop rapide, comme s’ils craignaient à chaque instant d’être interrompus. D’où, sans doute, ce désir d’écrire qui m’a pris, comme beaucoup d’autres, au sortir de l’enfance. Vous espérez que les adultes vous liront. Ils seront obligés ainsi de vous écouter sans vous interrompre et ils sauront une fois pour toutes ce que vous avez sur le cœur.
« Un romancier ne peut jamais être son lecteur »
L’annonce de ce prix m’a paru irréelle et j’avais hâte de savoir pourquoi vous m’aviez choisi. Ce jour-là, je crois n’avoir jamais ressenti de manière aussi forte combien un romancier est aveugle vis-à-vis de ses propres livres et combien les lecteurs en savent plus long que lui sur ce qu’il a écrit. Un romancier ne peut jamais être son lecteur, sauf pour corriger dans son manuscrit des fautes de syntaxe, des répétitions ou supprimer un paragraphe de trop. Il n’a qu’une représentation confuse et partielle de ses livres, comme un peintre occupé à faire une fresque au plafond et qui, allongé sur un échafaudage, travaille dans les détails, de trop près, sans vision d’ensemble.
Curieuse activité solitaire que celle d’écrire. Vous passez par des moments de découragement quand vous rédigez les premières pages d’un roman. Vous avez, chaque jour, l’impression de faire fausse route. Et alors, la tentation est grande de revenir en arrière et de vous engager dans un autre chemin. Il ne faut pas succomber à cette tentation mais suivre la même route. C’est un peu comme d’être au volant d’une voiture, la nuit, en hiver et rouler sur le verglas, sans aucune visibilité. Vous n’avez pas le choix, vous ne pouvez pas faire marche arrière, vous devez continuer d’avancer en vous disant que la route finira bien par être plus stable et que le brouillard se dissipera.
Sur le point d’achever un livre, il vous semble que celui-ci commence à se détacher de vous et qu’il respire déjà l’air de la liberté, comme les enfants, dans la classe, la veille des grandes vacances. Ils sont distraits et bruyants et n’écoutent plus leur professeur. Je dirais même qu’au moment où vous écrivez les derniers paragraphes, le livre vous témoigne une certaine hostilité dans sa hâte de se libérer de vous. Et il vous quitte à peine avez-vous tracé le dernier mot. C’est fini, il n’a plus besoin de vous, il vous a déjà oublié. Ce sont les lecteurs désormais qui le révéleront à lui-même. Vous éprouvez à ce moment-là un grand vide et le sentiment d’avoir été abandonné. Et aussi une sorte d’insatisfaction à cause de ce lien entre le livre et vous, qui a été tranché trop vite. Cette insatisfaction et ce sentiment de quelque chose d’inaccompli vous poussent à écrire le livre suivant pour rétablir l’équilibre, sans que vous y parveniez jamais. à mesure que les années passent, les livres se succèdent et les lecteurs parleront d’une « œuvre ». Mais vous aurez le sentiment qu’il ne s’agissait que d’une longue fuite en avant.
Oui, le lecteur en sait plus long sur un livre que son auteur lui-même. Il se passe, entre un roman et son lecteur, un phénomène analogue à celui du développement des photos, tel qu’on le pratiquait avant l’ère du numérique. Au moment de son tirage dans la chambre noire, la photo devenait peu à peu visible. à mesure que l’on avance dans la lecture d’un roman, il se déroule le même processus chimique. Mais pour qu’il existe un tel accord entre l’auteur et son lecteur, il est nécessaire que le romancier ne force jamais son lecteur – au sens où l’on dit d’un chanteur qu’il force sa voix – mais l’entraîne imperceptiblement et lui laisse une marge suffisante pour que le livre l’imprègne peu à peu, et cela par un art qui ressemble à l’acupuncture où il suffit de piquer l’aiguille à un endroit très précis et le flux se propage dans le système nerveux.
« Chaque nouveau livre, au moment de l’écrire, efface le précédent »
Cette relation intime et complémentaire entre le romancier et son lecteur, je crois que l’on en retrouve l’équivalent dans le domaine musical. J’ai toujours pensé que l’écriture était proche de la musique mais beaucoup moins pure que celle-ci et j’ai toujours envié les musiciens qui me semblaient pratiquer un art supérieur au roman – et les poètes, qui sont plus proches des musiciens que les romanciers. J’ai commencé à écrire des poèmes dans mon enfance et c’est sans doute grâce à cela que j’ai mieux compris la réflexion que j’ai lue quelque part : « C’est avec de mauvais poètes que l’on fait des prosateurs. » Et puis, en ce qui concerne la musique, il s’agit souvent pour un romancier d’entraîner toutes les personnes, les paysages, les rues qu’il a pu observer dans une partition musicale où l’on retrouve les mêmes fragments mélodiques d’un livre à l’autre, mais une partition musicale qui lui semblera imparfaite. Il y aura, chez le romancier, le regret de n’avoir pas été un pur musicien et de n’avoir pas composé Les Nocturnes de Chopin.
Le manque de lucidité et de recul critique d’un romancier vis-à-vis de l’ensemble de ses propres livres tient aussi à un phénomène que j’ai remarqué dans mon cas et dans celui de beaucoup d’autres : chaque nouveau livre, au moment de l’écrire, efface le précédent au point que j’ai l’impression de l’avoir oublié. Je croyais les avoir écrits les uns après les autres de manière discontinue, à coups d’oublis successifs, mais souvent les mêmes visages, les mêmes noms, les mêmes lieux, les mêmes phrases reviennent de l’un à l’autre, comme les motifs d’une tapisserie que l’on aurait tissée dans un demi-sommeil. Un demi-sommeil ou bien un rêve éveillé. Un romancier est souvent un somnambule, tant il est pénétré par ce qu’il doit écrire, et l’on peut craindre qu’il se fasse écraser quand il traverse une rue. Mais l’on oublie cette extrême précision des somnambules qui marchent sur les toits sans jamais tomber.
Dans la déclaration qui a suivi l’annonce de ce prix Nobel, j’ai retenu la phrase suivante, qui était une allusion à la dernière guerre mondiale : « Il a dévoilé le monde de l’Occupation. » Je suis comme toutes celles et ceux nés en 1945, un enfant de la guerre, et plus précisément, puisque je suis né à Paris, un enfant qui a dû sa naissance au Paris de l’Occupation. Les personnes qui ont vécu dans ce Paris-là ont voulu très vite l’oublier, ou bien ne se souvenir que de détails quotidiens, de ceux qui donnaient l’illusion qu’après tout la vie de chaque jour n’avait pas été si différente de celle qu’ils menaient en temps normal. Un mauvais rêve et aussi un vague remords d’avoir été en quelque sorte des survivants. Et lorsque leurs enfants les interrogeaient plus tard sur cette période et sur ce Paris-là, leurs réponses étaient évasives. Ou bien ils gardaient le silence comme s’ils voulaient rayer de leur mémoire ces années sombres et nous cacher quelque chose. Mais devant les silences de nos parents, nous avons tout deviné, comme si nous l’avions vécu.
Paris sous l’Occupation, une ville qui « semblait absente d’elle-même »
Ville étrange que ce Paris de l’Occupation. En apparence, la vie continuait, « comme avant » : les théâtres, les cinémas, les salles de music-hall, les restaurants étaient ouverts. On entendait des chansons à la radio. Il y avait même dans les théâtres et les cinémas beaucoup plus de monde qu’avant-guerre, comme si ces lieux étaient des abris où les gens se rassemblaient et se serraient les uns contre les autres pour se rassurer. Mais des détails insolites indiquaient que Paris n’était plus le même qu’autrefois. à cause de l’absence des voitures, c’était une ville silencieuse – un silence où l’on entendait le bruissement des arbres, le claquement de sabots des chevaux, le bruit des pas de la foule sur les boulevards et le brouhaha des voix. Dans le silence des rues et du black-out qui tombait en hiver vers cinq heures du soir et pendant lequel la moindre lumière aux fenêtres était interdite, cette ville semblait absente à elle-même – la ville « sans regard », comme disaient les occupants nazis. Les adultes et les enfants pouvaient disparaître d’un instant à l’autre, sans laisser aucune trace, et même entre amis, on se parlait à demi-mot et les conversations n’étaient jamais franches, parce qu’on sentait une menace planer dans l’air.
Dans ce Paris de mauvais rêve, où l’on risquait d’être victime d’une dénonciation et d’une rafle à la sortie d’une station de métro, des rencontres hasardeuses se faisaient entre des personnes qui ne se seraient jamais croisées en temps de paix, des amours précaires naissaient à l’ombre du couvre-feu sans que l’on soit sûr de se retrouver les jours suivants. Et c’est à la suite de ces rencontres souvent sans lendemain, et parfois de ces mauvaises rencontres, que des enfants sont nés plus tard. Voilà pourquoi le Paris de l’Occupation a toujours été pour moi comme une nuit originelle. Sans lui je ne serais jamais né. Ce Paris-là n’a cessé de me hanter et sa lumière voilée baigne parfois mes livres.
Voilà aussi la preuve qu’un écrivain est marqué d’une manière indélébile par sa date de naissance et par son temps, même s’il n’a pas participé d’une manière directe à l’action politique, même s’il donne l’impression d’être un solitaire, replié dans ce qu’on appelle « sa tour d’ivoire ». Et s’il écrit des poèmes, ils sont à l’image du temps où il vit et n’auraient pas pu être écrits à une autre époque.
Ainsi le poème de Yeats, ce grand écrivain irlandais, dont la lecture m’a toujours profondément ému : Les cygnes sauvages à Coole. Dans un parc, Yeats observe des cygnes qui glissent sur l’eau :

Le dix-neuvième automne est descendu sur moi
Depuis que je les ai comptés pour la première fois ;
Je les vis, avant d'en avoir pu finir le compte
Ils s'élevaient soudain
Et s'égayaient en tournoyant en grands cercles brisés
Sur leurs ailes tumultueuses
Mais maintenant ils glissent sur les eaux tranquilles
Majestueux et pleins de beauté.
Parmi quels joncs feront-ils leur nid,
Sur la rive de quel lac, de quel étang
Enchanteront-ils d'autres yeux lorsque je m'éveillerai
Et trouverai, un jour, qu'ils se sont envolés ?

Les cygnes apparaissent souvent dans la poésie du XIXe siècle – chez Baudelaire ou chez Mallarmé. Mais ce poème de Yeats n’aurait pas pu être écrit au XIXe siècle. Par son rythme particulier et sa mélancolie, il appartient au XXe siècle et même à l’année où il a été écrit.
Il arrive aussi qu’un écrivain du XXIe siècle se sente, par moments, prisonnier de son temps et que la lecture des grands romanciers du XIXe siècle – Balzac, Dickens, Tolstoï, Dostoïevski – lui inspire une certaine nostalgie. À cette époque-là, le temps s’écoulait d’une manière plus lente qu’aujourd’hui et cette lenteur s’accordait au travail du romancier car il pouvait mieux concentrer son énergie et son attention. Depuis, le temps s’est accéléré et avance par saccades, ce qui explique la différence entre les grands massifs romanesques du passé, aux architectures de cathédrales, et les œuvres discontinues et morcelées d’aujourd’hui. Dans cette perspective, j’appartiens à une génération intermédiaire et je serais curieux de savoir comment les générations suivantes qui sont nées avec l’internet, le portable, les mails et les tweets exprimeront par la littérature ce monde auquel chacun est « connecté » en permanence et où les « réseaux sociaux » entament la part d’intimité et de secret qui était encore notre bien jusqu’à une époque récente – le secret qui donnait de la profondeur aux personnes et pouvait être un grand thème romanesque. Mais je veux rester optimiste concernant l’avenir de la littérature et je suis persuadé que les écrivains du futur assureront la relève comme l’a fait chaque génération depuis Homère…
Et d’ailleurs, un écrivain, comme tout autre artiste, a beau être lié à son époque de manière si étroite qu’il n’y échappe pas et que le seul air qu’il respire, c’est ce qu’on appelle « l’air du temps », il exprime toujours dans ses œuvres quelque chose d’intemporel. Dans les mises en scène des pièces de Racine ou de Shakespeare, peu importe que les personnages soient vêtus à l’antique ou qu’un metteur en scène veuille les habiller en bluejeans et en veste de cuir. Ce sont des détails sans importance. On oublie, en lisant Tolstoï, qu’Anna Karénine porte des robes de 1870 tant elle nous est proche après un siècle et demi. Et puis certains écrivains, comme Edgar Poe, Melville ou Stendhal, sont mieux compris deux cents ans après leur mort que par ceux qui étaient leurs contemporains.
« Tolstoï se confondait avec le ciel et le paysage qu’il décrivait »
En définitive, à quelle distance exacte se tient un romancier ? En marge de la vie pour la décrire, car si vous êtes plongé en elle – dans l’action – vous en avez une image confuse. Mais cette légère distance n’empêche pas le pouvoir d’identification qui est le sien vis-à-vis de ses personnages et celles et ceux qui les ont inspirés dans la vie réelle. Flaubert a dit : « Madame Bovary, c’est moi ». Et Tolstoï s’est identifié tout de suite à celle qu’il avait vue se jeter sous un train une nuit, dans une gare de Russie. Et ce don d’identification allait si loin que Tolstoï se confondait avec le ciel et le paysage qu’il décrivait et qu’il absorbait tout, jusqu’au plus léger battement de cil d’Anna Karénine. Cet état second est le contraire du narcissisme car il suppose à la fois un oubli de soi-même et une très forte concentration, afin d’être réceptif au moindre détail. Cela suppose aussi une certaine solitude. Elle n’est pas un repli sur soi-même, mais elle permet d’atteindre à un degré d’attention et d’hyper-lucidité vis-à-vis du monde extérieur pour le transposer dans un roman.
J’ai toujours cru que le poète et le romancier donnaient du mystère aux êtres qui semblent submergés par la vie quotidienne, aux choses en apparence banales, – et cela à force de les observer avec une attention soutenue et de façon presque hypnotique. Sous leur regard, la vie courante finit par s’envelopper de mystère et par prendre une sorte de phosphorescence qu’elle n’avait pas à première vue mais qui était cachée en profondeur. C’est le rôle du poète et du romancier, et du peintre aussi, de dévoiler ce mystère et cette phosphorescence qui se trouvent au fond de chaque personne. Je pense à mon cousin lointain, le peintre Amedeo Modigliani dont les toiles les plus émouvantes sont celles où il a choisi pour modèles des anonymes, des enfants et des filles des rues, des servantes, de petits paysans, de jeunes apprentis. Il les a peints d’un trait aigu qui rappelle la grande tradition toscane, celle de Botticelli et des peintres siennois du Quattrocento. Il leur a donné ainsi – ou plutôt il a dévoilé – toute la grâce et la noblesse qui étaient en eux sous leur humble apparence. Le travail du romancier doit aller dans ce sens-là. Son imagination, loin de déformer la réalité, doit la pénétrer en profondeur et révéler cette réalité à elle-même, avec la force des infrarouges et des ultraviolets pour détecter ce qui se cache derrière les apparences. Et je ne serais pas loin de croire que dans le meilleur des cas le romancier est une sorte de voyant et même de visionnaire. Et aussi un sismographe, prêt à enregistrer les mouvements les plus imperceptibles.
J’ai toujours hésité avant de lire la biographie de tel ou tel écrivain que j’admirais. Les biographes s’attachent parfois à de petits détails, à des témoignages pas toujours exacts, à des traits de caractère qui paraissent déconcertants ou décevants et tout cela m’évoque ces grésillements qui brouillent certaines émissions de radio et rendent inaudibles les musiques ou les voix. Seule la lecture de ses livres nous fait entrer dans l’intimité d’un écrivain et c’est là qu’il est au meilleur de lui-même et qu’il nous parle à voix basse sans que sa voix soit brouillée par le moindre parasite.
Mais en lisant la biographie d’un écrivain, on découvre parfois un événement marquant de son enfance qui a été comme une matrice de son œuvre future et sans qu’il en ait eu toujours une claire conscience, cet événement marquant est revenu, sous diverses formes, hanter ses livres. Aujourd’hui, je pense à Alfred Hitchcock, qui n’était pas un écrivain mais dont les films ont pourtant la force et la cohésion d’une œuvre romanesque. Quand son fils avait cinq ans, le père d’Hitchcock l’avait chargé d’apporter une lettre à un ami à lui, commissaire de police. L’enfant lui avait remis la lettre et le commissaire l’avait enfermé dans cette partie grillagée du commissariat qui fait office de cellule et où l’on garde pendant la nuit les délinquants les plus divers. L’enfant, terrorisé, avait attendu pendant une heure, avant que le commissaire ne le délivre et ne lui dise : « Si tu te conduis mal dans la vie, tu sais maintenant ce qui t’attend. » Ce commissaire de police, qui avait vraiment de drôles de principes d’éducation, est sans doute à l’origine du climat de suspense et d’inquiétude que l’on retrouve dans tous les films d’Alfred Hitchcock.
« C’est beaucoup plus tard que mon enfance m’a paru énigmatique »
Je ne voudrais pas vous ennuyer avec mon cas personnel mais je crois que certains épisodes de mon enfance ont servi de matrice à mes livres, plus tard. Je me trouvais le plus souvent loin de mes parents, chez des amis auxquels ils me confiaient et dont je ne savais rien, et dans des lieux et des maisons qui se succédaient. Sur le moment, un enfant ne s’étonne de rien, et même s’il se trouve dans des situations insolites, cela lui semble parfaitement naturel. C’est beaucoup plus tard que mon enfance m’a paru énigmatique et que j’ai essayé d’en savoir plus sur ces différentes personnes auxquelles mes parents m’avaient confié et ces différents lieux qui changeaient sans cesse. Mais je n’ai pas réussi à identifier la plupart de ces gens ni à situer avec une précision topographique tous ces lieux et ces maisons du passé. Cette volonté de résoudre des énigmes sans y réussir vraiment et de tenter de percer un mystère m’a donné l’envie d’écrire, comme si l’écriture et l’imaginaire pourraient m’aider à résoudre enfin ces énigmes et ces mystères.
Et puisqu’il est question de « mystères », je pense, par une association d’idées, au titre d’un roman français du XIXe siècle : Les mystères de Paris. La grande ville, en l’occurrence Paris, ma ville natale, est liée à mes premières impressions d’enfance et ces impressions étaient si fortes que, depuis, je n’ai jamais cessé d’explorer les « mystères de Paris ». Il m’arrivait, vers neuf ou dix ans, de me promener seul, et malgré la crainte de me perdre, d’aller de plus en plus loin, dans des quartiers que je ne connaissais pas, sur la rive droite de la Seine. C’était en plein jour et cela me rassurait. Au début de l’adolescence, je m’efforçais de vaincre ma peur et de m’aventurer la nuit, vers des quartiers encore plus lointains, par le métro. C’est ainsi que l’on fait l’apprentissage de la ville et, en cela, j’ai suivi l’exemple de la plupart des romanciers que j’admirais et pour lesquels, depuis le XIXe siècle, la grande ville – qu’elle se nomme Paris, Londres, Saint-Pétersbourg, Stockholm – a été le décor et l’un des thèmes principaux de leurs livres.
Edgar Poe dans sa nouvelle L’homme des foules a été l’un des premiers à évoquer toutes ces vagues humaines qu’il observe derrière les vitres d’un café et qui se succèdent interminablement sur les trottoirs. Il repère un vieil homme à l’aspect étrange et il le suit pendant la nuit dans différents quartiers de Londres pour en savoir plus long sur lui. Mais l’inconnu est « l’homme des foules » et il est vain de le suivre, car il restera toujours un anonyme, et l’on n’apprendra jamais rien sur lui. Il n’a pas d’existence individuelle, il fait tout simplement partie de cette masse de passants qui marchent en rangs serrés ou bien se bousculent et se perdent dans les rues.
« Grâce à la topographie d’une ville, c’est toute votre vie qui vous revient à la mémoire »
Et je pense aussi à un épisode de la jeunesse du poète Thomas De Quincey, qui l’a marqué pour toujours. À Londres, dans la foule d’Oxford Street, il s’était lié avec une jeune fille, l’une de ces rencontres de hasard que l’on fait dans une grande ville. Il avait passé plusieurs jours en sa compagnie et il avait dû quitter Londres pour quelque temps. Ils étaient convenus qu’au bout d’une semaine, elle l’attendrait tous les soirs à la même heure au coin de Tichfield Street. Mais ils ne se sont jamais retrouvés. « Certainement nous avons été bien des fois à la recherche l’un de l’autre, au même moment, à travers l’énorme labyrinthe de Londres ; peut-être n’avons-nous été séparés que par quelque 18 mètres – il n’en faut pas davantage pour aboutir à une séparation éternelle. »
Pour ceux qui y sont nés et y ont vécu, à mesure que les années passent, chaque quartier, chaque rue d’une ville, évoque un souvenir, une rencontre, un chagrin, un moment de bonheur. Et souvent la même rue est liée pour vous à des souvenirs successifs, si bien que grâce à la topographie d’une ville, c’est toute votre vie qui vous revient à la mémoire par couches successives, comme si vous pouviez déchiffrer les écritures superposées d’un palimpseste. Et aussi la vie des autres, de ces milliers et milliers d’inconnus, croisés dans les rues ou dans les couloirs du métro aux heures de pointe.
C’est ainsi que dans ma jeunesse, pour m’aider à écrire, j’essayais de retrouver de vieux annuaires de Paris, surtout ceux où les noms sont répertoriés par rues avec les numéros des immeubles. J’avais l’impression, page après page, d’avoir sous les yeux une radiographie de la ville, mais d’une ville engloutie, comme l’Atlantide, et de respirer l’odeur du temps. à cause des années qui s’étaient écoulées, les seules traces qu’avaient laissées ces milliers et ces milliers d’inconnus, c’était leurs noms, leurs adresses et leurs numéros de téléphone. Quelquefois, un nom disparaissait, d’une année à l’autre. Il y avait quelque chose de vertigineux à feuilleter ces anciens annuaires en pensant que désormais les numéros de téléphone ne répondraient pas. Plus tard, je devais être frappé par les vers d’un poème d’Ossip Mandelstam :

Je suis revenu dans ma ville familière jusqu'aux sanglots
Jusqu'aux ganglions de l'enfance, jusqu'aux nervures sous la peau.
Pétersbourg ! [...]
De mes téléphones, tu as les numéros.
Pétersbourg ! J'ai les adresses d'autrefois
Où je reconnais les morts à leurs voix.

Oui, il me semble que c’est en consultant ces anciens annuaires de Paris que j’ai eu envie d’écrire mes premiers livres. Il suffisait de souligner au crayon le nom d’un inconnu, son adresse et son numéro de téléphone et d’imaginer quelle avait été sa vie, parmi ces centaines et ces centaines de milliers de noms.
On peut se perdre ou disparaître dans une grande ville. On peut même changer d’identité et vivre une nouvelle vie. On peut se livrer à une très longue enquête pour retrouver les traces de quelqu’un, en n’ayant au départ qu’une ou deux adresses dans un quartier perdu. La brève indication qui figure quelquefois sur les fiches de recherche a toujours trouvé un écho chez moi : Dernier domicile connu. Les thèmes de la disparition, de l’identité, du temps qui passe sont étroitement liés à la topographie des grandes villes. Voilà pourquoi, depuis le XIXe siècle, elles ont été souvent le domaine des romanciers et quelques-uns des plus grands d’entre eux sont associés à une ville : Balzac et Paris, Dickens et Londres, Dostoïevski et Saint-Pétersbourg, Tokyo et Nagaï Kafû, Stockholm et Hjalmar Söderberg.
J’appartiens à une génération qui a subi l’influence de ces romanciers et qui a voulu, à son tour, explorer ce que Baudelaire appelait « les plis sinueux des grandes capitales ». Bien sûr, depuis cinquante ans, c’est-à-dire l’époque où les adolescents de mon âge éprouvaient des sensations très fortes en découvrant leur ville, celles-ci ont changé. Quelques-unes, en Amérique et dans ce qu’on appelait le tiers-monde, sont devenues des « mégapoles » aux dimensions inquiétantes. Leurs habitants y sont cloisonnés dans des quartiers souvent à l’abandon, et dans un climat de guerre sociale. Les bidonvilles sont de plus en plus nombreux et de plus en plus tentaculaires. Jusqu’au XXe siècle, les romanciers gardaient une vision en quelque sorte « romantique » de la ville, pas si différente de celle de Dickens ou de Baudelaire. Et c’est pourquoi j’aimerais savoir comment les romanciers de l’avenir évoqueront ces gigantesques concentrations urbaines dans des œuvres de fiction.
Être né en 1945 « m’a rendu plus sensible aux thèmes de la mémoire et de l’oubli »
Vous avez eu l’indulgence de faire allusion concernant mes livres à « l’art de la mémoire avec lequel sont évoquées les destinées humaines les plus insaisissables ». Mais ce compliment dépasse ma personne. Cette mémoire particulière qui tente de recueillir quelques bribes du passé et le peu de traces qu’ont laissé sur terre des anonymes et des inconnus est elle aussi liée à ma date de naissance : 1945. D’être né en 1945, après que des villes furent détruites et que des populations entières eurent disparu, m’a sans doute, comme ceux de mon âge, rendu plus sensible aux thèmes de la mémoire et de l’oubli.
Il me semble, malheureusement, que la recherche du temps perdu ne peut plus se faire avec la force et la franchise de Marcel Proust. La société qu’il décrivait était encore stable, une société du XIXe siècle. La mémoire de Proust fait ressurgir le passé dans ses moindres détails, comme un tableau vivant. J’ai l’impression qu’aujourd’hui la mémoire est beaucoup moins sûre d’elle-même et qu’elle doit lutter sans cesse contre l’amnésie et contre l’oubli. À cause de cette couche, de cette masse d’oubli qui recouvre tout, on ne parvient à capter que des fragments du passé, des traces interrompues, des destinées humaines fuyantes et presque insaisissables.
Mais c’est sans doute la vocation du romancier, devant cette grande page blanche de l’oubli, de faire ressurgir quelques mots à moitié effacés, comme ces icebergs perdus qui dérivent à la surface de l’océan.

http://www.lemonde.fr/prix-nobel/article/2014/12/07/verbatim-le-discours-de-reception-du-prix-nobel-de-patrick-modiano_4536162_1772031.html





Le 11 octobre 2014, Patrick Modiano était invité à France Culture


http://www.franceculture.fr/emission-l-evenement-modiano-1-entretien-exclusif-patrick-modiano-par-christophe-ono-dit-biot-2014-1

mardi 28 octobre 2014

Picasso, l'inventaire d'une vie


Picasso, l'inventaire d'une vie - Film Complet... par Magaret468




http://www.gedeonprogrammes.com/documentaires/picasso-au-fipa/

PICASSO, L’INVENTAIRE D’UNE VIE » LE 26 OCTOBRE A 20H40 SUR ARTE



Coproduit par GEDEON Programmes, ARTE, Welcome, RMN-Grand Palais et Avro, avec la participation d’ARTE, le film PICASSO, L’INVENTAIRE D’UNE VIE sera projeté en avant-première au SUNNY SIDE OF THE DOC à la Rochelle le mercredi 25 juin 2014 à 19h au Cinéma le Dragon en présence du réalisateur Hugues Nancy et du co-auteur Olivier Widmaier Picasso. Il avait fait partie de la sélection du FIPA en janvier à Biarritz et reçu le Prix du Meilleur Portrait au FIFA de Montréal en mars 2014.
Réalisé par Hugues NANCY et co-écrit avec Olivier WIDMAIER PICASSO, ce film retrace les 3 années de l’inventaire de l’oeuvre laissée par le peintre à sa mort dans ses 11 résidences et dévoile grâce à des témoignages le portrait d’un Picasso secret et de son œuvre multiforme. Il sera diffusé en juin sur ARTE dans le cadre d’une journée PICASSO.
Pablo Picasso est certainement l’artiste le plus connu et le plus prolifique du 20e siècle. Pourtant l’homme n’en reste pas moins auréolé d’un mystère que ce film tente de dissiper. À partir du décès de Pablo Picasso, le 8 avril 1973, mort sans avoir laissé de testament, les auteurs mènent une véritable enquête pour nous raconter l’incroyable découverte qu’ont fait ses héritiers. Des milliers d’oeuvres d’art dont on ignorait même l’existence, un héritage gigantesque, une succession qui va bouleverser une famille plusieurs fois recomposée. À partir d’archives inédites et d’interviews exclusives et rares de membres de la famille Picasso, les auteurs nous font revivre une incroyable saga sentimentale et artistique qui a enfin permis de percer le mystère du génie comme de l’homme.
Un documentaire essentiel et sans précédent pour comprendre la vie et l’oeuvre de Pablo Picasso.