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mardi 3 avril 2018

L'Homme Coquillage, d'Asli Erdogan




Asli Erdogan en juin 2005 à Saint-Malo © Getty / Ulf Andersen



"Elle est auteure, journaliste et poète. Son œuvre est saluée et traduite dans le monde entier. En liberté conditionnelle depuis plus d'un an, elle encourt la prison a perpétuité pour délit d’opinion et destruction de l’unité de l’état turc. Asli Erdogan est l'invitée d'Augustin Trapenard.

Son premier roman, L'homme coquillage,  écrit il y a plus de vingt-cinq ans, vient de paraître en France dans une belle traduction de Julien Lapeyre de Cabanes. L’histoire d’une jeune femme étrangère à son propre désir et qui, lors d’un séjour aux Caraïbes, va progressivement s’ouvrir aux autres et se révéler à elle même."

(sur France Inter, émission Boomerang)








Augustin Trapenard, France Inter



L'Homme Coquillage








J'ai lu une centaine de pages de ce livre qui me happe. Le premier écrit par Asli Erdogan (1998), le dernier traduit en Français (Actes Sud, 2018).


"Une jeune chercheuse en physique nucléaire est invitée dans le cadre d'un séminaire sur l'île de Sainte-Croix, aux Caraïbes. Très rapidement cette jeune Turque choisit d'échapper à ce groupe étriqué rassemblé dans un hôtel de luxe, afin d'explorer les alentours en errant sur les plages encore sauvages et totalement désertes. Ainsi va-t-elle croiser le chemin de l'Homme Coquillage, un être au physique rugueux, presque effrayant, mais dont les cicatrices l'attirent immédiatement.
Une histoire d'amour se dessine, émaillée d'impossibilités et dans l'ambiguïté d'une attirance pour un être inscrit dans la nature et la violence." (...)

(extrait de la quatrième de couverture)


"Vain effort que celui de vouloir mettre en mots ces moments passés sur une île au milieu de l'océan. Je ne pouvais que les vivre intensément et les intérioriser. Alors je me mis à danser. Je dansai sur le sable mouillé, sous les torrents de la pluie tropicale. Figures de ballet, incontrôlées, qui exaltaient les gestes quotidiens, marcher, courir puis s'arrêter. J'essayai d'attraper le vent dans mes cheveux, dans mes mains, je tournai en me balançant comme un arbre dans l'ouragan, je me refermai sur moi-même comme un coquillage, je tombai à genoux face à l'océan comme en prière aux pieds d'un dieu. Dansant pour la dernière fois, je réappris à danser, telle une ballerine découvrant qu'il existe une danse plus importante que le ballet, celle de sa propre vie."  p 98






à suivre.... sans doute en reparlerai-je. FR

jeudi 11 janvier 2018

Asli Erdogan reçoit le Prix Simone de Beauvoir





Asli Erdogan reçoit le Prix Simone de Beauvoir, le 10 janvier 2018, à la Maison de l'Amérique latine (Paris).
Ensuite, elle se rend au CNL (Centre National du Livre).




Photos de Free Asli Erdogan 






La militante, écrivain et journaliste turque Asli Erdogan à Osnabrück, en Allemagne, le 22 september 2017. (MAXPPP)


A la suite de la remise du prix Simone-de-Beauvoir pour la liberté des femmes, mercredi 10 janvier, le Centre national du livre a reçu l'écrivaine turque Asli Erdogan pour une rencontre ponctuée de lectures captivantes.

C’est à l’unanimité que le jury du prix Simone-de-Beauvoir pour la liberté des femmes a récompensé Asli Erdogan. Reconnue comme une "source d’inspiration pour la résistance de la population turque"


"Le 10 mars sera une audience importante, ce sera la lecture du verdict", annonce la romancière à l’assemblée attentive. Asli Erdogan rappelle alors l’extrême fragilité de sa liberté actuelle: "Au moins je ne serai pas présente au moment de la lecture du verdict. Ça peut être n’importe quoi, de la prison à vie à l’acquitement."

Les lectures d’extraits de ses chroniques et du Bâtiment de pierre, roman où elle évoque l’expérience douloureuse de la prison, sont l’occasion de rappeler l’alarmante situation de la Turquie au regard de la liberté d’expression. "La Turquie n’est plus une démocratie. Elle a franchie beaucoup de lignes rouges, déclare Asli Erdoğan sur un ton grave. Il y a aujourd’hui 100000 personnes emprisonnées. C’est un signal extrêmement fort. Reste à savoir si l’Europe l’accepte ou non", conclut-elle sous les applaudissements.


lien vers Livres hebdo

À l'occasion de la venue à Paris de la journaliste et romancière turque Asli Erdogan qui reçoit ce mercredi 10 janvier le prix Simone de Beauvoir pour la liberté des femmes 2018, retour sur un entretien qu'elle avait accordé à RFI en octobre dernier à la Foire internationale du livre de Francfort.

C'était la première fois depuis sa liberté provisoire qu'Asli Erdogan sortait de Turquie. Arrêtée en juillet 2016, emprisonnée pendant 136 jours, accusée de « crime », celui de « destruction de l'unité de l'Etat » suite à ses écrits, romans, essais et chroniques dans un journal de gauche, Asli Erdogan était apparue amaigrie et fatiguée. Néanmoins, dans l'attente de son jugement en février prochain où elle risque la prison à vie, elle a accepté de répondre aux questions de Catherine Fruchon-Toussaint.

lien vers RFI

petit extrait (fin)

Est-ce que les livres peuvent être aussi des armes pour combattre ?

Certainement, mais c’est beaucoup plus long. C’est comme planter des graines, vous attendez que les graines germent, et un tank peut détruire des millions de graines en une seule fois. Mais j’ai confiance dans la nouvelle génération qui est plus ouverte et moins oppressée que nous. Ils lisent moins, mais ces jeunes n’accepteront pas un dictateur aussi longtemps. Cela bien sûr nécessitera beaucoup de temps, de patience, de courage et d’espoir.

Quel serait l’avenir idéal pour vous ?

[Rires] J’aimerais me consacrer à la littérature, vivre dans une maison tranquillement avec quelques livres, du papier, des crayons, ce serait parfait !


Sur Francetv Info

extrait

"C'est mon devoir"
Les armes d'Asli Erdogan ont la forme de stylos. Ses balles, ce sont ses mots. Les autorités turques parlent de "crime"... Elle, évoque un simple "devoir" au nom de la vérité. "C'est mon devoir, c'est la vérité. Bien sûr, cela rend ma situation personnelle très précaire. Évidemment, je serais dans une situation beaucoup plus confortable si je me faisais oublier des autorités turques. Mais cela serait me trahir moi-même.

Tout ce que je dis est vrai, tout le monde le sait, je ne peux pas mentir.

Asli Erdogan, lauréate du prix Simone de Beauvoir
à franceinfo


Publié sur Youtube le 11 janvier

Intervention d'Igor Babou















Discours d'Asli Erdogan














Sur France Inter, L'heure bleue avec Laure Adler



jeudi 23 novembre 2017

Asli Erdogan, Rencontres d'Averroès (Marseille), article L'Humanité

© Photo : Basso Cannarsa/Opale/Leemage





Asli Erdogan :
 "Tout au long de ma vie, je me suis demandé comment faire de la littérature avec la violence "

La romancière et journaliste turque Asli Erdogan a été mise en liberté conditionnelle en avril dernier, après avoir passé 136 jours en prison. Son procès a repris à Istanbul le 31 octobre. Depuis septembre, elle peut à nouveau voyager. Elle était, dimanche, l'invitée exceptionnelle des 24e Rencontres d'Averroès, au théâtre de la Criée, à Marseille.

Comment allez-vous et quelle est votre situation aujourd'hui ? Avez-vous posé vos valises à Francfort ? 

Asli Erdogan : J'ai quitté la Turquie à la fin du mois de septembre après un long combat pour récupérer mon passeport. Je ne suis pas vraiment installée à Francfort, je vis dans un no man's land, je voyage beaucoup. J'ai l'intention de revenir dès que la situation sera moins dangereuse, mais j'ai très peur de l'état d'urgence. Si je rentre en Turquie, on peut me reprendre mon passeport et je risque de ne jamais en ressortir. Bien sûr, mon procès n'est pas terminé. Le procureur avait requis une peine de prison à vie, plus dix-sept ans. La requête de la perpétuité a été suspendue, ainsi que dix ans de sûreté, mais je risque encore une peine de sept ans et demi. La plupart des avocats pensent que je serai acquittée, mais la Turquie est totalement imprévisible.

  Ce caractère imprévisible de la répression rend-il la situation actuelle différente d'autres périodes de l'histoire de la Turquie ? 

  Asli Erdogan : J'ai vécu à plusieurs reprises sous des régimes de dictature militaire. C'était simple, tout noir ou tout blanc : la junte éliminait tous les opposants. Le régime actuel est complètement hors-la-loi, on ne peut plus prédire qui sera arrêté et pour quel motif. L'un de mes meilleurs amis a été arrêté pour complicité avec le mouvement Gülen (Fetö). J'ai été arrêtée pour complicité avec le PKK (Parti des Travailleurs du Kurdistan). Un journalisté a été arrêté pour complicité avec le DHKP-C (organisation d'extrême gauche), Fetö et le PKK. Comment peut-on être membre de trois organisations différentes, à moins d'être schizophrène ? Ce caractère arbitraire de la répression terrorise la population. Un juge a été arrêté en plein tribunal simplement parce qu'il avait posé trop de questions à un membre des services secrets. Cet exemple montre que la loi n'existe plus.

  Le thème de la prison revient régulièrement dans vos textes de fiction, notamment dans Le Bâtiment de pierre, inspiré d'un centre de détention d'Istanbul où sont incarcérés et torturés des prisonniers politiques et des enfants des rues. Pourquoi avoir choisi une forme élégiaque, une approche onirique, pour dire une réalité insoutenable ? 

  Asli Erdogan : Je me suis posé cette question tout au long de ma vie d'écrivain : comment dire l'indicible, comment faire de la littérature avec la violence, la torture ? Fait-il le faire ? Dans ce livre, je voulais trouver le langage du traumatisme. Je n'étais jamais allée en prison mais mes proches y étaient allés, j'avais beaucoup lu sur la torture. En Turquie, certains critiques m'ont reproché d'avoir écrit un livre trop poétique. Mais quand je me suis retrouvée en prison, j'ai ressenti exactement ce que j'avais écrit dans mon roman : le traumatisme s'incarnait par des images très fortes, en noir et blanc, nimbées d'un gros nuage. Le narrateur du livre est multiple, c'est une sorte de chœur. Il y a une femme, un traître, quelqu'un qui va être trahi, une personne qui va se suicider, un ange et un fou qui ont tous deux le visage séparé en deux par une cicatrice. A la fin, je deviens la narratrice et j'endosse la responsabilité de tous ces personnages. Je suis à la fois le traître et celui qui est trahi, celui qui meurt d'un traumatisme et celui qui parvient à s'échapper. Une partie de moi est restée en prison et l'autre, Asli la survivante, est ici devant vous. J'essaie de réconcilier toutes ces parties de moi qui ne s'écoutent pas et sont inconciliables. Ce livre est une élégie pour une personne disparue depuis 1998, dont on n'a appris la mort qu'en 2002. Je me sens comme une traîtresse car j'ai survécu. C'est la culpabilité du survivant, très bien décrite par Primo Levi.

  Comment avez-vous commencé à écrire de la fiction ? Vous étiez une enfant surdouée ? 

  Asli Erdogan : J'ai appris à lire et à écrire seule à l'âge de 4 ans. On a découvert que j'avais cette intelligence hors normes, mais, sur d'autres plans, j'étais plutôt en retard : j'étais très timide, je ne pouvais pas lacer mes chaussures seule. La lecture était mon refuge, dans un contexte de grande violence. J'ai connu l'arrivée au pouvoir de la junte militaire en 1971-72 ; la police a fait irruption dans l'appartement de mes parents. J'ai écrit mon premier poème à l'âge de 10 ans, en secret. Mais ma grand-mère, qui était poétesse, l'a fait publier. Je me suis sentie très humiliée et j'ai tout arrêté jusqu'à mes 20 ans. J'ai recommencé à écrire sérieusement quand j'étais au CERN, l'organisation européenne pour la recherche nucléaire à Genève. Je travaillais 14 heures par jour, comme physicienne, et j'écrivais la nuit, Le Mandarin miraculeux, un livre très nocturne. C'était un acte de survie et une confession précoce. La narratrice est borgne : à travers elle, je dis au lecteur que je ne vois qu'une moitié de la réalité. Je parle de la pénombre, du vide, il ne faut pas attendre de moi que je parle des couleurs car je suis à moitié aveugle. Cette division est en moi. Je suis un écrivain très sombre.

  Quand avez-vous compris que vous vouliez ne faire qu'écrire ? Votre roman La Ville dont la cape est rouge, écrit après un séjour au Brésil, a-t-il été décisif ? 

  Asli Erdogan : En 1994, j'ai dû fuir la Turquie. J'avais écrit des lettres sur la situation de 157 Africains arrêtés et internés dans des camps. J'avais parlé d'un camp de concentration car ces gens n'avaient pas été jugés. J'ai utilisé mon CV de physicienne pour me mettre à l'abri au Brésil. Rio était, à l'époque, la ville la plus dangereuse du monde. Ce fut un énorme choc, je n'avais jamais eu une expérience si profonde de la mort, de la mortalité. La Ville dont la cape est rouge, que j'ai écrit à 30 ans, est mon livre préféré. Le personnage et la ville se font face, comme un jeu de miroirs ou d'échecs. Quand j'ai commencé le livre, j'étais très malade. Je pesais 43 kilos, tout le monde pensait que j'étais devenue folle. J'ai presque été soulagée quand on m'a diagnostiqué une tumeur. Quand j'ai terminé le roman, j'étais guérie. Mais je n'avais plus de personnalité, j'avais arrêté la physique, je n'avais pas de ressources. Puis Radikal, un nouveau journal de gauche, m'a demandé d'être chroniqueuse. J'ai accepté, d'abord pour gagner ma vie. Encore aujourd'hui, je ne sais pas si j'ai fait le bon choix, mais j'ai adoré le journalisme. Je l'ai fait en tant qu'écrivain, avec une langue très littéraire. Je me sentais responsable de la vie des gens : à la manière d'un médecin, je vérifiais tout. Dans les années 1990, j'ai abordé des tabous de la société turque comme le viol, la torture et, bien sûr, la question kurde. Parfois, en écrivant, on pouvait réussir à faire sortir quelqu'un de prison. J'ai écrit sur une prisonnière kurde atteinte d'un cancer, à qui on n'accordait pas le droit de mourir chez elle, en violation de la loi. Elle a finalement été libérée. C'était une victoire, mais quand elle est morte, j'ai eu honte de m'être sentie victorieuse. J'ai compris la mort d'une manière bien plus profonde que dans mon travail de romancière.

  Quelle a été l'influence de vos parents, militants de gauche, dans votre construction intellectuelle ? 

  Asli Erdogan : J'ai tout appris seule, même la lecture. Je viens d'une famille de la classe moyenne. Mon père était ingénieur et ma mère économiste, ils étaient très à gauche. Ils avaient une importante bibliothèque d'ouvrages d'extrême gauche, de littérature réaliste. J'ai eu la chance de réussir l'examen d'entrée au Robert College, une école américaine prestigieuse. J'ai lu Shakespeare, Euripide, Kafka à l'âge de 14 ans... des auteurs auxquels je n'aurais jamais eu accès dans ma famille. Ma relation avec mon père est compliquée : j'admirais son activisme politique, mais il prenait trop de place. Il voulait toujours être le chef, même dans un groupuscule. Probablement en réaction, je suis très passive, solitaire. Dans mes articles ou dans mes lettres, j'ai toujours mené seule mon combat politique. Je ne suis pas une activiste, même si au cours des dernières années, j'ai appris à m'organiser. Il y a trois ans, j'ai mis en place une chaîne pacifique à la frontière de Kobané pour faire passer les blessés et l'aide médicale. La semaine suivante, l'armée a ouvert le feu et une étudiante de 28 ans est morte. J'ai écrit un texte sur elle, en référence à Rilke : Ce pays qu'on appelle la vie. 

  Aviez-vous, tout au long de ces années, le sentiment du danger ? Savez-vous quel texte a déclenché la colère du régime ?   

  Asli Erdogan : J'ai reçu mes premiers coups de fil de menaces dans les années 1990, quand j'ai écrit sur le viol de trois jeunes filles kurdes mineures par des milices paramilitaires. En 2015, quand la guerre a repris en Turquie, j'étais en résidence d'écriture à Cracovie. J'ai fait un bref voyage à Diyarbakir (Kurdistan) et à Suruç, où j'ai donné une interview qui a mis le régime en colère. Quand je suis rentrée définitivement, j'ai écrit sur Cizre, une ville kurde assiégée, après avoir vu un documentaire. On voit la police ouvrir le feu sur des vieilles femmes, des hommes et des enfants après leur avoir dit de sortir avec un drapeau blanc. Dans cette même ville, cent cinquante ou deux cent personnes ont été brûlées vives dans une cave. En m'appuyant sur la technique développée par le poète autrichien Helmrad Bäcker pour écrire sur Auschwitz, j'ai retranscrit des documents légaux. La langue administrative, plate, désincarnée, produit un effet hypnotique et permet de faire entendre les voix des victimes. J'ai écrit un premier article intitulé Ceci est ton père, dans lequel je cite le rapport d'autopsie d'un enfant de 12 ans et un document prouvant qu'on a rendu à une femme le corps de son mari sous la forme d'un sac de cendres et d'os. Quand ma mère a lu le texte, elle m'a appelée à 1h30 du matin en pleurs, en me disant d'arrêter. La même semaine, notre président a déclaré : « Ceux qui défendent les droits des terroristes seront traités encore plus durement que les terroristes. » Evidemment, j'ai écrit un second article dans lequel je cite un rapport de l'ONU affirmant que deux mille civils avaient été tués dans cette région en 2015. Je me contente de citer des documents légaux et on m'accuse d'être une dirigeante du PKK et de faire l'apologie du terrorisme.

  Est-ce la littérature qui est attaquée ? 

  Asli Erdogan : C'est très compliqué. En Turquie, beaucoup d'écrivains sont en prison. Selon l'association PEN International, il n'y en a jamais eu autant, tous pays confondus. Mais je n'ai pas été arrêtée pour mes écrits. On me reproche d'être conseillère littéraire du journal kurde Özgür Gündem. Cependant, je crois que ce qui les a mis en colère, c'est vraiment la littérature.

  Vos livres circulent-ils en Turquie ? 

  Asli Erdogan : Dans les années 1990, j'étais la princesse des lettres turques. Mais quand j'ai commencé le journalisme, ma couronne m'a été reprise. Le silence s'est installé autour de mon travail, mais il faut dire que je n'étais pas très productive. Quand je suis allée en prison, mes livres sont devenus des best-sellers. Mon éditeur turc a gagné beaucoup d'argent grâce à moi. Je ne me plains pas, cela m'a permis d'être redécouverte par la jeune génération, par de jeunes écrivains. Mais les gens qui me soutiennent ont eu des problèmes, comme par exemple les musiciens qui se réunissaient devant la prison deux fois par semaine. Beaucoup ont perdu leur travail.

  Ecrivez-vous en ce moment ? 

  Asli Erdogan : C'est toujours une question très douloureuse. Jusqu'à une période récente, j'ai eu beaucoup de symptômes post-traumatiques : amnésie, nausées, insomnies. On ne peut pas écrire dans ces conditions. Je dois remettre mon corps en état pour reprendre le long processus de l'écriture. Mais je commence depuis peu à ressentir le manque. Je sens que le moment approche, mais je me donne du temps.

Entretien réalisé par Sophie Joubert, au théâtre de La Criée, à Marseille, le dimanche 19 novembre 2017, dans le cadre des 24e Rencontres d’Averroès. Traduit avec Valentine Leÿs

L'Humanité du mercredi 22 novembre 2017

dimanche 19 novembre 2017

Asli Erdogan, interview à Athènes (9 novembre 2017)

© photo Dimitris Sakalakis 





L’écrivaine turque persiste à parler, même si cela peut lui valoir la prison à vie

  L’auteure turque, journaliste militante, est sortie de prison après 5 mois de détention, grâce à la solidarité de l’Europe, mais la justice peut encore la condamner parce qu’elle a écrit sur le fascisme et sur les crimes indicibles commis dans ce pays voisin.

  Elle n’a cité son nom qu’une seule fois, au début. Son homonyme est responsable des décisions extrêmes et des violences qui se déploient de manière exacerbée en Turquie depuis un an. Dans le regard d’Asli Erdogan, tranchant comme de l’acier, on pouvait presque lire toutes les exactions qu’a subies et que continue de subir le peuple turc. Là où la violation des droits de l’Homme n’est plus qu’un syntagme, une interview ne suffirait pas pour décrire la terreur et la crainte qui règne. Mais l’éloquence de l’écrivaine réussit à dépeindre avec beaucoup de réalisme la situation schizophrénique et l’oppression vécues par l’homme de la rue, dans un pays pas si éloigné de la Grèce. 
  Bâtissant avec ses textes un mur contre les immenses affaissements de la mémoire et contre le fascisme qui se déplie tel un drap, et pas seulement au-dessus de la Turquie, elle a déclaré entre autres lors de la présentation de son ouvrage Même le silence n’est plus à toi : « Si je pouvais écrire parfaitement sur les tortures, alors je réussirais probablement à émouvoir les tortionnaires et les empêcherais de tuer à nouveau. » 

-  Vous vous demandez dans Journal du Fascisme ce qu’est la condition réelle de l’écrivain en Turquie, mais vous n’avez pas eu le temps de mener à terme votre réflexion.

A un premier niveau de compréhension, nous savons tous que la terreur règne. C’est facile à constater. Tout le monde se tait. Le Süddeutsche Zeitung a demandé à 65 intellectuels ce qu’ils pensent de la Turquie d’aujourd’hui. Seuls cinq d’entre eux ont répondu au journal allemand. Imaginez l’ampleur de la terreur. Mais plus profondément, qu’est-ce que cela signifie ? Comment le fascisme détruit-il notre âme ? Par une pression constante et des jeux de pouvoir incessants présents dans toutes les composantes de la société. Le fascisme ne se limite pas à une seule personne. C’est un miroir dans lequel se reflètent plusieurs centaines de milliers d’Erdogan et le fasciste qui sommeille en chacun de nous s’anime encore davantage quand le régime sème la terreur absolue. J’ai essayé d’observer comment ce poison s’insinue dans les recoins de notre âme. Mais arrivée à mi-chemin, j’ai été arrêtée. L’histoire même de ma vie constitue une réponse.

-  Dans vos écrits, vous vous qualifiez de « folle ».

 Bien des fois en Turquie, je fus une paria. Les gens se demandaient souvent si j’étais folle ou pas. Dans une certaine mesure, c’était la réponse que je leur faisais. Je crois que la société turque est une société profondément schizophrénique qui perd le contact avec la réalité. Il y a des raisons historiques à cela. La Turquie refuse d’affronter son passé, ses crimes, les massacres des tout débuts du XXème siècle et cela a un effet d’accumulation. J’essaie d’être ironique et sarcastique. Bien sûr, je ne suis pas un modèle d’équilibre et de normalité. Sans doute que certains médecins peuvent déceler des névroses, mais jusqu’à présent on ne m’a diagnostiqué aucune maladie sérieuse. Dans ma vie quotidienne, je suis très normale. En tout cas plus nous restons silencieux, plus il cela devient difficile de parler de la pression croissante qui s’exerce sur nous.

-  Il vous faut du courage pour écrire sur ces sujets.

Je ne me suis jamais considérée comme courageuse. Je suis simplement une écrivaine, et non une figure politique. Je ne sillonne pas les routes ni n’apparais à la télévision tous les jours. Cependant, à propos de certains sujets, et parce que je suis écrivaine, je ne peux pas m’offrir le luxe de me taire. Comme à propos des actes sauvages qui se déroulent en Turquie. Les derniers mois, je vivais à Cracovie et je ne savais pas ce qui se passait. On ne peut pas se renseigner sur la Turquie via Internet. On doit humer les rues. Mais je suis tombée sur une scène de documentaire où des personnes désarmées se faisaient assassiner, et j’ai su qu’il fallait que j’écrive là-dessus. Mon premier article portait sur cette barbarie. Ma mère m’a téléphoné le soir même en pleurant : « C’est de la grande littérature mais s’il te plaît, ne le fais pas. La Turquie n’est plus le même pays que l’an passé. Tu ne peux pas écrire ça, tu vas te faire arrêter. » Je l’ai rassurée : « Ne t’inquiète pas. On ne peut pas m’arrêter à cause de cet article. » Après ce coup de fil, j’ai rédigé un deuxième article. 

-  Pourquoi ?

 Il fallait que j’écrive. Un curieux mécanisme s’était comme activé en moi et m’empêchait de croire que je pourrais être arrêtée. Qui étais-je pour être arrêtée ? Et qu’est-ce que je faisais ? Mon  travail, j’écrivais un article. On ne peut pas se mettre dans la tête l’idée que l’on puisse être arrêté. Ils savent que je ne suis pas membre du PKK, que je suis écrivaine depuis 30 ans et que mon œuvre a été traduite en 15 langues. J’ai donné des centaines d’interview et on a réalisé des documentaires sur moi. Tout ce que j’ai fait est su de tous. Je croyais beaucoup en mon innocence. Mais finalement c’est ma mère qui avait raison. 

 - Que pouvez-vous nous dire sur vos conditions de détention ?

 J’ai eu, en un certain sens, de la chance car on m’a mise dans une prison vétuste où il n’y avait que des femmes et des enfants. Les autorités n’étaient pas trop dures. C’était une des rares prisons où la torture physique n’était pas pratiquée. Mais on vous y confisque tout, même les oreillers. C’était à une période où tous les jours était votée une nouvelle loi. Les trois jours dans les locaux de la police et les cinq jours en isolement furent bien plus difficiles à vivre que les quatre mois et demi qui suivirent. Parce que les cinq premiers jours j’étais en cellule d’isolement. Quand j’ai vu mon visage, je ne me suis pas reconnue. J’avais pris 10 à 15 ans en 10 jours. J’avais perdu 5 kilos et mes yeux étaient éteints. J’ai eu peur de mon propre visage. C’est la plus grande torture qui ait jamais été inventée. La cellule d’isolement peut ne pas paraître si terrifiante parce qu’on y  est seul, mais on y oublie sa propre langue. Après quelques jours, tu ne sais plus parler. Tu ne peux plus voir au loin, parce que tes yeux se sont habitués à des dimensions réduites. Tu perds le sens de l’orientation. Tu perds ton souffle. Tu perds tes muscles. Tu perds ta sexualité. Tu deviens une plante si vite que c’est même horrible à décrire. 

-  Comment étiez-vous traitée ?

  Après les jours éprouvants passés en isolement, grâce à la solidarité internationale et tout particulièrement celle du Parlement Européen, j’ai intégré une cellule normale. Je ne serais pas sortie de prison sans l’Europe. J’étais un problème pour ceux qui m’avaient enfermée et je leur coûtais cher à maintenir en détention. Ma personnalité a joué aussi. Je suis quelqu’un de plutôt doux, j’évite les conflits, mais en prison j’ai appris à composer avec mes geôliers. J’ai veillé à rester toujours courtoise et parfois j’avais le sentiment de pouvoir être un «pont» entre les gardiens et les filles du PKK, qu’ils considéraient comme des ennemies. J’ai aimé me voir ainsi, calme, cherchant des solutions aux problèmes. J’ai appris à répondre à ceux qui criaient. Mais à présent je me sens une immense responsabilité vis-à-vis de ceux qui m’ont témoigné leur solidarité et envers mes codétenues. Je me dis toujours que je vais leur écrire, mais je ne le fais pas. A chaque fois que je commence la lettre, je me mets à pleurer. Il ne se passe pas un jour sans que je ne pense à mes ami(e)s emprisonné(e)s. Je suis toujours là-bas. 

 - Où en est-on du procès ?

Il se poursuit, je n’ai toujours pas été relaxée. Le procureur avait requis la prison à vie au motif que j’aurais porté atteinte à l’unité nationale, dix ans parce que j’aurais été membre du PKK et sept ans et demi pour faits de propagande. Mais ce même procureur a reconnu qu’il n’y a pas de preuve quant à l’atteinte à l’unité nationale, pas plus qu’il n’a été prouvé que je suis membre du PKK, donc il reste sept ans et demi. Mais, encore une fois, j’ai entendu parler en Turquie de cas où il n’y avait pas de preuves et pourtant, deux verdicts plus tard, on condamnait à 25 ans de prison. Le système judiciaire est détruit. On parle du cas d’un homme entré dans le palais de justice en homme libre -il n’avait pas même été arrêté-  et en une petite heure, de manière totalement inattendue, il a été condamné à la prison à vie, sans preuves et sans qu’il ait eu la possibilité de se défendre. Le moment du procès est le pire moment à vivre. Et savez-vous ce qu’il [Erdogan] a dit il y a deux jours ? « Les plus malins ont quitté la Turquie. Ceux qui ne le sont pas sont pris au piège. Trop tard. » C’est le genre de phrases qu’on peut entendre en Corée de Nord et en Turquie. C’est peut-être une façon de me dire de ne pas rentrer. C’est peut-être pour cela qu’on m’a rendu mon passeport. 

-  Rentrerez-vous en Turquie ?

J’ai très envie d’y retourner. Le procès est en bonne voie, parce qu’un journaliste qui avait été arrêté a été libéré. Il n’y a pas eu de nouvelle arrestation dans le cadre de notre affaire. Au moins, tout le monde est libre. Mais même si je suis relaxée, ils peuvent rouvrir le dossier. J’ai peur. J’essaie de garder mon sang-froid. J’attendrai la fin du procès. 

-  Même le silence n’est plus à toi ; le titre de votre livre témoigne-t-il du problème du silence dans la société actuelle ?

Tout à fait. Pas seulement des problèmes d’une société qui opprime, mais de toute société. Mais en Turquie on le ressent encore plus. Tu te demandes si cette voix est bien la tienne et à quel point tes mots t’appartiennent. Est-ce là mon propre silence ou m’a-t-il été imposé ? C’est peut-être là le bon côté du fascisme ; tu découvres la face cachée du pouvoir. En tant qu’écrivaine j’essaie de me faire la voix de ceux qui en ont été privés, de refléter la société turque. Je crois que j’y suis arrivée, c’est pourquoi j’ai été arrêtée. J’ai dit « Regardez ce que vous avez fait aux Arméniens en 1915, regardez ce que vous faites aux Kurdes. » Ce pays ne cesse de commettre des crimes et de les cacher. Une fosse commune après l’autre nous tient lieu de mémoire collective. Mon seul espoir est que le monde change. Je ne suis pas assez naïve pour croire que 100, 150 articles vont amener le changement. Mais parfois on peut sauver un être humain et ça, c’est très  important.  Moi j’ai été sauvée par des personnes qui se sentaient solidaires. Cela n’a pas changé la Turquie, mais n’était-ce pas là une très bonne action ? Dans un régime fasciste, la lutte est plus facile, car tout est blanc ou noir. C’est comme pour l’égalité hommes-femmes. J’aurais plus de mal à percevoir la domination des hommes en France.

-  Où en est le mouvement pour l’égalité des sexes en Turquie ?

Le premières mobilisations féministes datent du début du 20ème siècle. La plupart des membres de ce mouvement étaient des femmes qui appartenaient aux minorités ethniques, grecques, arméniennes et juives. Aujourd’hui le mouvement féministe turc est parmi les plus dynamiques, en particulier dans la communauté kurde. Le combat que livrent les femmes kurdes est incroyable. Mais aussi, lors des mouvements de protestation à Gezi, on pouvait voir les femmes en première ligne se battant contre les forces de l’ordre. 75 %  des citoyens étaient des femmes. Je n’en croyais pas mes yeux, et me sentais si fière.  Environ deux millions de citoyens -et pas uniquement des femmes- ont participé aux manifestations contre la loi interdisant l’avortement, une loi que je trouve très méprisante vis-à-vis de la dignité humaine. Mais lui n’a rien voulu entendre. Tous les week-end, les femmes sortent dans la rue, malgré la répression policière. Elles défendent chaque droit qui leur reste. Quand la situation devient difficile, ce sont les femmes qui restent l’affronter, les hommes rarement. Dans les manifestations, quand les policiers sortent leur matraque, les hommes sont les premiers à  se sauver, tandis que les femmes restent debout. Les femmes sont animées d’un courage étrange. Elles n’attaquent pas, mais ne reculent pas non plus. C’est la forme de courage que j’admire le plus. 

-  L’écriture est-elle à la fois résistance et résurrection, comme l’annonçait le titre de votre intervention au « Megaron Mousikis » à Athènes ?

 L’écriture est un témoignage et une fuite loin de la réalité. Mais elle est aussi une forme d’emprisonnement dans la création. Quand tu écris une histoire, tu en fais un objet de musée. D’un autre côté, tu crées un lien unique avec la vie. Dans des cas extrêmes, comme l’emprisonnement, la détention en camp de concentration ou de guerre, elle devient encore plus vitale. J’ai vu beaucoup de personnes emprisonnées qui se raccrochaient à la vie grâce à la littérature, à la peinture ou à la musique. C’est une résistance à un système qui veut te détruire, qui veut tout te prendre. Quelqu’un doit raconter l’histoire de la véritable victime, de celui qui s’est tu, qui est enterré et qui n’a pas survécu dans les camps de concentration, les prisons ou lors des génocides. La littérature peut sans doute être la voix de ceux qui se sont tus pour toujours. J’ai toujours cru que quelque chose allait survivre, que tout ne finirait pas dans la tombe. 


Interview parue le 17 novembre 2017 dans le journal Popaganda  
Journaliste : Anastasia Vaïtsopoulou  
Photographies : Dimitris Sakalakis 
(traduction pour Free Asli par Antigone Longelin Trogadis)

FREE ASLI ERDOĞAN· DIMANCHE 19 NOVEMBRE 2017


samedi 23 septembre 2017

Asli Erdogan, invitée à La Grande Librairie







La Grande Librairie, jeudi 21 septembre 2017



Placée sous le signe de la désobéissance civile, La Grande Librairie accueille la journaliste et écrivaine turque Aslı Erdoğan. Pour la première fois elle revient sur ses plus de quatre mois d’incarcération en 2016 pour délit d’opinions. Un témoignage poignant qu'elle publie aux éditions Actes Sud et qui s'intitule « Le silence même n'est plus à toi ».





mercredi 28 juin 2017

Le silence même n'est plus à toi, Asli Erdogan (Actes Sud,2016)







Le silence même n'est plus à toi

Dans l’un de ses derniers livres parus en France, Aslı Erdoğan évoquait déjà ce lieu effrayant entre tous, le “Bâtiment de pierre” – autrement dit la prison de Bakırköy à Istanbul. Or voici qu’en août 2016, à la suite de la tentative de coup d’État de juillet, la romancière turque est arrêtée et s’y trouve incarcérée. Son délit : avoir écrit dans un journal pro-kurde (Özgür Gündem) pour clamer son indignation et dénoncer toutes les atteintes à la liberté d’opinion. Depuis lors, la situation en Turquie s’aggrave et Aslı Erdoğan – entre autres intellectuels, journalistes et universitaires – encourt une condamnation aussi infondée qu’inacceptable.
Ce volume rassemble quelques-unes des chroniques qui lui ont valu cette accusation. Le lecteur y retrouvera l’exigence poétique d’Aslı Erdoğan, son amour de la liberté, sa lucidité et la beauté de sa langue.
Que ce livre puisse briser l’étau du silence : tel est désormais le voeu de ses éditeurs, en France et à l’étranger, partout où son oeuvre a droit de cité.

Actes Sud


Très belle note de lecture sur le site LITTERATURE par Alice Granger, le 17 janvier 2017

samedi 11 mars 2017

Interview d'Asli Erdogan, jeudi 9 mars 2017, dans LGL


C’est l’une des grandes voix de la littérature contemporaine. La romancière turque ASLI ERDOGAN, arrêtée en août dernier à Istanbul, vient de passer 4 mois en prison. Elle risque la réclusion à perpétuité. En cause : ses chroniques, réunies chez Acte Sud sous le titre « Le silence même n’est plus à toi ».








Ozan Kose / AFP






photo Delphine Minoui

jeudi 16 février 2017

Plaidoirie Aslı Erdoğan. Traduction Naz Oke. Adaptation Ricardo Montserrat

Faute de retours, la traduction de la plaidoirie d'ASLI ERDOGAN, telle que Ricardo Montserrat l'a mise en musique et en mots, et qui sera lue par une belle actrice parisienne, dans un beau théâtre parisien, accompagnée par un magnifique musicien méditerranéen, devant le TOUT-MONDE, qui peut faire bouger le monde. Devant le beau monde qui a le pouvoir de libérer.
Les droits ne sont pas libres. Les droits leur appartiennent.



« IL DOIT Y AVOIR UNE ERREUR ! »


Plaidoirie Aslı Erdoğan. Traduction Naz Oke. Adaptation Ricardo Montserrat
Au Tribunal Pénal n°23 de la République de Turquie,



Messieurs les Juges, Vénérables représentants de la Justice,
Je viens, ici, devant vous, présenter ma défense au nom du Droit
Comme si, ici, le Droit existait
Comme si, ici, le Droit existait encore.
Mais, ce que j'ai vécu, ici,
depuis cinq mois,
m’a fait comprendre,
et vous fera comprendre,
j’en suis certaine,
que, désormais,
ici,
la politique étouffe tout processus légal,
la politique intimide le Droit,
en fait un instrument de punition,
pire : de punition « pour l’exemple »
Et peu importe qu'il n'y ait pas de « crime »
Peu importe qu’il il n’y ait pas eu « crime »
Expliquer le Droit aux éminents juristes que vous êtes
outre-passe mes capacités
mais je suis en droit de vous rappeler que défendre le Droit,
pas seulement mon droit,
mais le Droit
est le devoir de tout juge et juriste.
Le Droit a pour tâche
non de défendre l’Etat,
ou le pouvoir politique,
mais de protéger la société et les citoyens.
L’indépendance de la Justice est un droit essentiel
L’indépendance de la Justice est la garantie d’un jugement équitable
pour chaque individu
conformément aux lois.
POURQUOI M’A-T’ON ARRÊTÉE ?
Parce que mon nom figurait dans la liste
du Conseil de consultants du journal « Özgür Gündem ».
Conseil purement symbolique,
n’ayant d’autre existence que sur le papier,
n'ayant aucune prérogative sur les décisions d’un journal
qui, je le rappelle, était légal,
et, dont chaque exemplaire,
chaque carte de journaliste,
étaient contrôlés par les Procureurs,
un journal distribué dans toute la Turquie,
par la principale entreprise de distribution « Turkuaz ».
Pendant ces années où j'étais conseillère,
des procès semblables avaient été ouverts contre le KCK,
mais jamais on ne m’avait appelée à témoigner.
La qualité de conseillère d'Özgür Gündem n'avait jamais été invoquée
comme preuve pouvant m’incriminer de quoi que ce soit.
Durant ma carrière d'auteure,
entamée, il y a 18 ans, au journal Radikal,
aucun procès n’a jamais été engagé,
aucune enquête n'a jamais été ouverte.
Pas une seule plainte n'a été déposée
à l'encontre d’une seule de mes chroniques,
Pas même pour les textes que vous avez ajoutés à l'acte d'accusation.
Jamais je n'ai été citée dans un procès pénal.
Et vous voudriez que j’entre dans l’Histoire de ce siècle,
comme la première et la seule femme de lettres
à être jugée,
bien que n’ayant commis aucun crime contre la loi ?
La première et la seule femme de lettres
à encourir une condamnation à la « perpétuité réelle »,
susceptible d’être commuée en peine de mort ?
Ce n’est qu’une fois en prison
que j’ai appris que je relevais de l’article 302.
Je cite : « Atteinte à l'union et l'unité de l’Etat,
constitution d'organisation armée,
appartenance à une organisation armée,
propagande en faveur d’une organisation armée… »
Pourquoi ces accusations parmi les plus graves,
figurant dans le Code Pénal ,
ont-elles été liées à ma présence dans un organigramme
pour un motif qui n’est ni prévu ni puni par la loi ?
Pourquoi ceux qui ont accepté de figurer
au Conseil de consultants d'un journal légal,
– Bilge Contepe, fondatrice du Parti des Verts,
Ragıp Zarakolu, nommée au Prix Nobel de la Paix,
Necmiye Alpay, linguiste mondialement connue,
et moi-même –
avons-nous été mis dans le même sac
que les militants du PKK-KCK que vous persécutez ?
Notre Conseil, dans sa courte histoire,
ne s'est jamais réuni et n'a pris aucune décision.
« Consultant » signifie, comme son nom l’indique,
que l’on peut nous consulter.
Mais accepter ou non nos conseils
relève de la seule responsabilité de la rédaction.
Le conseiller de Hürriyet, M. Doğan Hızlan,
n’est par exemple responsable
que de ses propres articles dans le journal de votre gouvernement.
Votre acte d’accusation bafoue le Droit
et la légalité des peines.
Je ne peux être condamnée
qu'en vertu d'un texte pénal précis et clair
Où est-il ?
L'individualisation des peines,
existe depuis Babylone et Hammourabi.
La base du Code Pénal est
l'universalité de la loi,
La base du Code Pénal est
la présomption d’innocence,
la différence entre acte et intention,
la nécessité de preuves concrètes confirmant les allégations,
la collecte de preuves à charge et à décharge.
Comment avez-vous pu,
afin de tenter d’y trouver des preuves
d’une supposée appartenance à une organisation terroriste,
extraire,
chirurgicalement,
charcuter,
quatre ou cinq phrases des textes
d'une auteure
qui a écrit durant 26 ans
huit livres et des centaines d'articles,
et a été traduite en une trentaine de langues ?
C'est digne d’un procès en sorcellerie du Moyen-âge
digne de l’Inquisition.
Il y a trois cents ans, m’a-t-on enseigné dans une école turque,
Voltaire dénonçait l’iniquité d’un régime despotique
avec ces mots prophétiques :
« Qui ne pense comme l’autorité
est coupable
et doit être condamné
avant même qu’il ne prouve qu’il est innocent. »
En 2013-2014,
le gouvernement AKP
s'est assis à la table des négociations avec le PKK,
processus de paix interrompu,
suite aux exactions commises par l'armée dans le Kurdistan,
et dont j’ai rendu compte dans des articles
qui, jamais, non jamais, n’ont été attaqués.
Les dirigeants du PKK ont été interviewés par tous les journaux turcs
Leurs déclarations relayées par tous les médias turcs.
Alors comment comprendre, sous l'angle de la logique,
qu’elle soit juridique ou morale,
que, malgré la jurisprudence de la Cour suprême,
ce gouvernement cherche avec insistance des preuves de crimes inexistants ?
Comment comprendre qu’il découvre tout à coup
que Besê Hozat, co-présidente du Conseil d'administration du KCK
a écrit dans Özgür Gündem,
comme s’il ne l’avait jamais su
comme s’il n’avait jamais su qui elle est,
auteure et responsable de ce qu'elle écrit
et, à l'ère d’Internet,
de ce qu’elle diffuse sur les réseaux sociaux ?
Quant à moi ?
Moi. Rien. Rien de tel.
Rien que vous ne sachiez déjà.
Je n'étais pas,
je ne suis pas,
je ne suis pas au courant des chroniques écrites sous pseudo.
je n'ai jamais croisé le nom d'Ali Fırat…
Je sais, je sais :
Chaque auteur peut prendre un pseudo,
peut le changer, s’il le veut.
Plusieurs auteurs peuvent partager un seul pseudo.
Mais comment déterminer d'une façon exacte,
qui est derrière un pseudo
sans avoir vu le texte écrit de façon manuscrite ?
Certes, je suis écrivaine
Mais, avant tout, je suis physicienne
Et, en tant que physicienne, je ne produis pas d’hypothèses
je ne prends pas position sur des choses
dont je ne suis pas sûre
Je ne suis pas une agence de renseignements,
une agence de com… de communication
Je suis encore moins censeure.
Je serais incapable de me censurer moi-même
Et quand je relis ce que j’ai écrit,
je me demande d’où sont venus ces mots
que je lis.
Peu de temps après avoir commencé à écrire,
dans Özgür Gündem,
au printemps 2011,
on m'a proposé de faire partie du Conseil de consultants
Les magazines littéraires ont tous des consultants
des personnalités qui ont atteint une certaine respectabilité.
J'ai accepté…
Quelques mois plus tard,
Zurich m’a nommée « Auteure de la Ville »
J'y suis allée
Puis il y a eu Paris, la bourse Yourcenar
puis l’Autriche.
Fin 2012, grave hémorragie, j’ai arrêté d’écrire.
2013, le prix, « Les Mots sans frontières », m’a été remis en Norvège,
La presse turque, d’ordinaire silencieuse devant mes réussites littéraires,
relaie pour une fois l’information.
Özgür Gündem aurait resté sans réaction.
J’aurais aimé savoir pourquoi mais
c’était contraire à mon éthique.
Oui, mon éthique !
Vous savez, ma vie durant, jamais je n'ai adhéré à une structure politique,
jamais je n'ai dirigé d'organisation, ni d'institution
jamais je n’ai eu de subalternes, ni de patron, ni de chef,
jamais je n’ai fait miennes des idées qui n’étaient pas les miennes.
Jamais je n'ai pris d'ordres de qui que ce soit,
donné d'ordres à qui que ce soit.
Je vous le répète :
je ne suis qu’une auteure,
tout simplement une auteure
juridiquement et moralement responsable de ce qu’elle écrit
et de rien d’autre.
C’est la raison pour laquelle vous ne pouvez me condamner.
Oui, oui, j’ai écrit des choses qui vous déplaisent.
Dans ma chronique intitulée, « 65, 66 », « Yetmiş beş, yetmiş altı »
j’ai parlé de la mort d'un membre du KCK, qui s'était immolé par le feu.
La violence de cet acte m’avait bouleversée.
Mais vouloir croire qu’ainsi je « faisais mienne » la cause du KCK,
qu’ainsi je m’engageai dans le KCK,
serait une interprétation irrationnelle
et paranoïaque,
une distorsion malveillante.
Ce que j’ai écrit, vous vous en moquez
Vous ne l’avez pas lu.
Les chroniques, que j’ai écrites durant 18 ans,
qui m’ont fait connaître internationalement
comme défenseure des droits humains,
vous ne les avez pas lues.
C’est pourtant cette Asli-là que vous voulez taire
Parce que cette Asli-là parle dans le monde entier,
Elle est écoutée davantage que les bourreaux en chef de la démocrature,
Et ça il n’en est pas question !
Logique implacable des dictatures !
Selon cette même logique,
sont membres du KCK,
sont des terroristes,
ceux et celles qui m’ont montré leur solidarité :
écrivains, artistes, musiciens, avocats, éditeurs, universitaires,
hommes politiques des partis HDP, CHP et même de l’AKP,
prix Nobel de littérature, tels Orhan Pamuk et Coetzee,
écrivains prestigieux du PEN international,
Martin Schultz, président du Parlement Européen,
Euro-députés de droite comme de gauche
élus de grandes villes françaises
suisses, italiennes, allemandes
dizaines de milliers de personnes,
citoyens néo-zélandais ou saoudiens.
Tous terroristes
tout simplement parce que solidaires
d'une simple auteure
Membres du KCK
parce que choqués par injustice et l'absence de Droit ?
Quelle farce !
Je n’ai jamais fait que critiquer les atteintes à la liberté d’expression,
les atteintes au droit de s'informer,
je n’ai jamais fait que dénoncer l'arrestation de journalistes et d’écrivains.
Lorsqu'une personne est assassinée,
je ne veux pas savoir,
je ne peux pas le savoir,
si elle était membre du PKK ou non,
auteure d'une attaque terroriste ou non,
et encore moins faire de commentaires.
Ni les policiers ni moi n'avons de ligne directe avec Dieu.
Mais je sais, et vous le savez,
que le fait de condamner une personne morte,
qui ne peut se défendre,
le fait de la déclarer coupable sans aucun jugement,
n'est ni légal, ni humain, ni moral.
C’est « péché » selon les valeurs de l’Islam.
Je sais, et vous le savez, que la torture est un crime.
« La vie ressemble à une blessure
dont on ressent la douleur quand elle refroidit…»
Qui ne peut voir que cette phrase
que le procureur a extraite de mon Journal du Fascisme
n’est que littérature,
n’est que monologue intérieur ?
« Seul l'éclatement du monde intérieur
Provoque la violence du monde extérieur… »
Est-ce que je parle de Turquie ?
Non, je parle de l’univers.
Je parle de ce qui se passe aussi bien dans le ghetto de Varsovie qu'à Paris.
Monsieur le Procureur déduit d’une seule phrase
que je parle de Lice.
Lice ? Vraiment ?
Monsieur le Procureur arrache cette phrase
« Vivre les jours où, des gens, dans des sous-sols, sont brûlés vifs… »
Et la relie aux événements de Lice
Pure poésie !
À la date où je l’avais écrite,
Lice n'avait pas commencé.
Je n’avais aucune information concernant Lice.
Dans mes textes antérieurs, j'avais écrit sur Cizre et Sur,
à partir de rapports d’organisations nationales et internationales,
de témoignages et rapports d’autopsie,
affirmant et confirmant que des enfants avaient été tués à Cizre et Sur.
Oui, des enfants ont été tués à Cizre et à Sur !
Est-ce de ma faute ?
Où est mon erreur ?
IL DOIT POURTANT Y AVOIR UNE ERREUR
J’ai dit, j’ai crié aux forces spéciales
qui ont fait une descente à mon domicile :
« IL DOIT Y AVOIR UNE ERREUR… »
J'ai pensé des jours et des jours,
en relisant le dossier préparé par des policiers maladroits,
qui manquaient certainement de notions de Droit fondamental,
qui avaient lu à la hâte mes textes,
et en avaient extrait des phrases,
qu’il serait immédiatement recalé au regard du Droit, par le Procureur.
« IL DOIT POURTANT Y AVOIR UNE ERREUR ! »
A l'instant où je suis entrée au Tribunal,
j'ai saisi
que ma peine était prévue
que mon crime était inexistant
qu’au seul prétexte que j’étais membre du Conseil de consultants,
je serais définitivement mise dans le même sac que le K.C.K
Pourquoi moi ?
Pourquoi m’avoir choisie, moi, comme cible d'un lynchage politique ?
Pourquoi s’acharner ainsi de toutes ses forces
sur une femme qui n'existe que par sa plume,
si ce n’est parce que le Pouvoir veut instaurer
un rituel de chasse aux sorcières !
Comment ne se rend-il pas compte que la Turquie,
en emprisonnant plus de 150 écrivains,
ampute sa propre langue ?
Comment n’a-t-il pas pas honte de voir dans le monde entier
ma photo et celle de Necmiye
deux des auteures qui défendent le mieux notre littérature,
entre deux gendarmes ?
Si je meurs, si l’un ou l’une de nous meurt,
comment ce gouvernement pourra-t-il jamais se regarder dans la glace ?
J’en ai assez dit.
C’est à vous de parler.
Au nom du Droit.
À vous de dire le Droit.
Cela fait des mois qu’un non-lieu aurait dû être prononcé.
Aujourd'hui, je vous demande de lever les charges
et chefs d'accusation à mon encontre,
Je demande et j’attends d’être acquittée et libérée.
Merci de m'avoir écoutée.
Cordialement,

Aslı Erdoğan

Istanbul, 29.1


Paru dans Free Asli Erdogan





jeudi 12 janvier 2017

Asli Erdogan, entretien

L’image contient peut-être : 1 personne, sourit





Un entretien avec Aslı Erdoğan, par Delphine Minoui, paru dans Le figaro le 5 janvier. Nous n'avions pas pu vous livrer le contenu, réservé aux abonnés. Il est retranscrit ici, sur le site de l'Institut kurde de Paris.


LE FIGARO. - La prison, que vous n’aviez jamais connue, est le thème central d’un de vos derniers romans, Le Bâtiment de pierre (traduit et publié en 2013 chez Actes Sud). Vous attendiez-vous à finir, un jour, derrière les barreaux ?

Asli ERDOGAN. - Personne n’est jamais prêt à la prison. Mais, depuis 4-5 ans, j’avais comme un pressentiment. Mes écrits sur les violations des droits de l’homme et les minorités n’ont jamais plu en Turquie. Mais ce qui m’arrive dépasse la fiction : si j’avais inventé mon arrestation, personne ne m’aurait cru. Imaginez une douzaine de membres des forces spéciales qui débarquent chez moi en plein après-midi ! Ils étaient encagoulés, portaient des gilets pare-balles. L’un d’eux a pointé son arme automatique vers ma poitrine en hurlant : tu te rends ou je tire ! On m’a interdit d’appeler qui que ce soit. D’ailleurs, ils ont aussitôt pris mon cellulaire - que je n’ai toujours pas récupéré. Ils ont fouillé mon appartement, saisi mes disques durs, épluché mes documents, renversé les 3 500 livres de ma bibliothèque. La perquisition a duré 8 heures ! J’ai beaucoup d’ouvrages d’histoire, sur les Juifs, sur la Palestine... Mais ils n’ont pris que ceux qui concernaient la question kurde. C’est comme s’ils cherchaient désespérément des pièces à conviction pour m’accuser de lien avec le PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan, considéré comme une organisation terroriste par Ankara, NDLR). J’ai ensuite été embarquée au commissariat, interdite de contact avec ma mère ou mon avocat. Au bout de trois jours, je suis passée devant le juge. Quand il a annoncé que j’étais envoyée en prison, je me suis évanouie.

Quelles sont les charges retenues contre vous ?
On m’accuse d’être membre d’une organisation terroriste armée, de porter atteinte à l’unité de l’État et à l’intégrité territoriale du pays, et de faire de la propagande en faveur d’une organisation terroriste... De quoi être passible de la prison à perpétuité. C’est absurde : je n’ai jamais touché une arme de ma vie. Je ne me suis jamais rendue au mont Qandil (nord de l’Irak, où siège la direction militaire du PKK, NDLR), à l’inverse de nombreux journalistes. Mon seul « crime » est d’avoir siégé au comité éditorial du journal prokurde Ozgür Giindem, où je signais également des chroniques (dont Actes Sud vient de publier une compilation, Le silence même n’est plus à toi). Ce qui m’arrive est totalement kafkaïen. Je suis écrivain et ne milite au sein d’aucun parti politique. Le pouvoir turc veut faire de moi un symbole, réduire les autres au silence. Il cherche à faire taire tous ceux qui s’intéressent à la cause kurde. Depuis que les accords de paix ont volé en éclats à l’été 2015, il ne fait plus aucune distinction entre le PKK et les Kurdes.

Vous avez été incarcérée à la prison des femmes de Bakirkôy. Comment s’est passée votre détention ?
Les cinq premiers jours ont été les plus durs à vivre : j’ai été confinée à l’isolement, privée d’eau pendant 48 heures. Ma cellule sentait l’urine. Puis, on m’a transférée dans une section collective, avec 21 autres femmes, toutes accusées de liens avec le PKK. Ma mère ne pouvait me rendre visite qu’une fois par semaine. Quand l’hiver a commencé, il s’est mis à faire très froid. Un jour, je suis tombée malade, j’avais beaucoup de fièvre. C’était un mardi. Mais je n’ai pu accéder à l’infirmerie que le vendredi. Les prisons sont surpeuplées et les surveillants en sous-effectifs. Depuis la purge après la tentative de coup d’État, qui va au-delà des partisans de Gülen (auteur présumé du putsch, NDLR), quelque 50 000 personnes ont été arrêtées. Et puis, il y avait cette rumeur selon laquelle des personnes allaient venir nous attaquer en pleine nuit. On vivait avec la peur. Impossible de fermer l’œil. Mais je sais que la pression internationale m’a permis d’être mieux traitée que d’autres. Je pense à cette femme qui partageait ma cellule au commissariat et que j’ai recroisée brièvement à Bakirkôy : ses jambes et ses bras étaient parcourus d’ecchymoses.

Qu’est-ce qui vous a aidée à tenir en prison ?
Au début, quand il ne faisait pas encore trop froid, je pratiquais mes pas de danse classique dans une petite cour en béton. Je pouvais également disposer de 15 livres, mais pas plus. En prison, tout est quantifié : le nombre de pulls, de pantalons, de carnets de notes. En fait, il est impossible de se concentrer. Les gardes débarquent toujours à l’improviste. Et puis, on est toujours miné par l’inquiétude : sur son sort, sur celui du pays. À la télévision, autorisée dans le foyer central, on assiste, le cœur noué, à la dérive de la Turquie : l’arrestation des journalistes de Cumhuriyet, l’assassinat de l’ambassadeur russe, les attentats, tantôt imputés à Daesh, tantôt au PKK. Quand c’est la guérilla kurde qui est pointée du doigt, les détenues deviennent toutes pâles. Celles qui attendent leur procès craignent que le juge ne soit encore plus sévère. Du coup, cela crée un véritable élan de solidarité entre détenues. À la veille de chaque convocation au tribunal, elles organisent des « soirées de solidarité » : elles boivent du thé, elles chantent. Quand mon tour est venu, elles ont chanté Bella Ciao. Et je me suis mise à danser en pleurant.

Vos compagnes de prison étaient-elles toutes liées au PKK ?
À part la linguiste Necmiye Alpay (également récemment libérée, NDLR), toutes mes codétenues étaient kurdes. Mais à l’exception de quatre ou cinq d’entre elles, visiblement engagées dans la guérilla, il s’agissait surtout de jeunes femmes, la vingtaine, arrêtées pour un simple lien familial, ou même moins que ça. En revanche, ce qui m’a frappée, c’est la façon dont les plus anciennes organisent la vie de la cellule : l'heure du réveil, du thé, les séances de discussion idéologique. Une discipline quasiment militaire. La prison pousse à la radicalisation politique.

Comment vivez-vous votre liberté retrouvée ?
Avec difficulté. En prison, vous êtes dans un état de régression : tout est décidé et contrôlé par les autres. Une fois dehors, vous redevenez adulte : vous avez un compte bancaire, des rendez-vous, des mails auxquels vous devez répondre. Quant à la peur, elle ne vous quitte pas : peur d’être attaquée dans la rue, peur que la police débarque à tout moment pour vous arrêter. Je loge chez ma mère, je n’ai pas encore osé retourner chez moi. Je suis libre, mais je n’ai pas été acquittée. À chaque nouvelle audience, je sais que le juge peut prononcer de lourdes peines. En fait, une partie de moi-même est toujours en prison.

Traque des opposants, guerre contre le PKK, lutte anti-Daech en Syrie... Que cherche le président Erdogan en ouvrant tant de fronts à la fois ?
Il est prêt à toutes les tactiques pour renforcer son pouvoir, pour que les gens disent : il nous a sauvés. Mais c’est le contraire qui se produit. L’oppression mène à la violence. Si j’étais président, j’essaierai de désamorcer les tensions au lieu de mettre de l’huile sur le feu. Chaque jour apporte une mauvaise nouvelle : un attentat contre une boîte de nuit, un reporter arrêté à cause d’un tweet. Un créateur de mode s’est même fait récemment lyncher à sa sortie d’avion. Sur Internet, les attaques verbales se multiplient. La violence déteint sur la société. C’est très inquiétant. ■


Paru ICI, Institut kurde de Paris

et aussi sur la page Free Asli Erdogan



crédit photo Delphine Minoui, Le Figaro

mardi 10 janvier 2017

Poème pour Asli, de Tieri Briet






J’ai écrit un poème pour Asli

L’autre matin, j’ai écrit un poème pour Asli. C’était fin décembre et je ne suis pas poète, mais dans ma vie les poèmes sont au centre. Ceux d’Akhmatova, de Serge Pey et Marie Huot, de Brodsky ou Tranströmer. C’est avec leurs recueils que j’ai construit ma si petite zone, et avec ceux de Mandelstam aussi. Ça donne une cabane de traviole où on peut faire du feu, semblable à ces petites maisons chaleureuses que les Roms construisent au milieu de la zone.

Pendant qu’Anne s’habillait, je lui ai lu mon poème. La première ébauche, celle qu’il ne faut jamais lire. J’étais mal réveillé, j’avais le droit à l’erreur. Elle a trouvé que le mot foudre revenait trop souvent. Elle avait raison mais j’ai été grossier. Un provocateur qui ronchonne avant l’aube. Je lui ai demandé si elle préférait le mot foutre. Je l’ai dit, j’étais mal réveillé. Parce qu’en général j’aime plutôt bien marteler le même mot. C’est mon côté primitiviste qui revient à travers l’insomnie.

J’avais lancé un appel à écrire des poèmes, des phrases solidaires pour Asli. Et dans ma course contre la montre, je n’avais pas trouvé le calme pour écrire une seule phrase. Les poèmes étaient venus d’un peu partout, du Canada à la République tchèque, du Danemark à l’Afrique et j’adorais ça. Ce grand recueil rempli de messages, de cris du cœur et de colère. Ça pulsait dans les réseaux des poètes, entre romanciers et dramaturges énervés de ce qui arrivait là-bas, à Istanbul, la violence démesurée d’un État qui voulait faire taire une romancière.

J’aimais bien mon poème. Anne non mais j’avais pris l’habitude. Je l’aimais bien parce que j’étais resté plusieurs mois sans écrire ne serait-ce qu’une ébauche de poème, et d’un seul coup c’était venu dans la nuit, à l’intérieur d’une insomnie qui m’avait épuisé.

4 JANVIER 2017 / TIERI BRIET

À Asli

Sans la foudre
nous n’aurions pas su
toi et moi
être humains.

Mes amis, mes filles portent ta foudre maintenant,
tes livres dans leurs sacs,
tes phrases glissées au milieu des pensées

Samedi, au marché d’Arles,
Fred est venu depuis Nîmes
en apportant la foudre
du Bâtiment de pierre
à l’intérieur de ses paroles.

Hier Marie a emporté
la foudre blanche électrique
de tes Oiseaux de bois
dans sa maison de Geronimo
près de la mer.

Un peu avant
c’est l’aînée de mes filles qui ouvrait
à deux mains
la foudre d’exil
du Mandarin miraculeux.

Et puis revint
la foudre carcérale
du Bâtiment de pierre
dans la voix d’Aude
au milieu d’Avignon.

Tes mots de foudre
venus du gouffre turc,
les mots de toi
qu’un inconnu a traduits
dans ma foudre maternelle.

Et sans la foudre des langues,
Asli,
nous n’aurions pas su
toi et moi
demeurer humains
sur des terres
inhumaines.



Publié dans Un cahier rouge



samedi 10 décembre 2016

Asli Erdogan, l'écrivaine turque embastillée

Asli Erdogan





Asli Erdogan, l'écrivaine turque embastillée



Ce samedi, c'est la Journée internationale des droits de l'Homme. Les soutiens d'Asli Erdogan ne vont pas manquer de manifester pour réclamer la libération de la romancière et journaliste turque, emprisonnée depuis le 16 août. Des rassemblements sont annoncés en France, notamment à Brest et Nantes, lundi.
Dans son dernier roman traduit en français, Le bâtiment de pierre ( Actes Sud ), inspirée par la détention de ses parents sous la dictature militaire, Asli Erdogan racontait l'horreur du monde carcéral en Turquie. Triste ironie : c'est elle qui se trouve maintenant dans une cellule à Istanbul.
Âgée de 49 ans, Asli Erdogan, qui partage avec le président turc un patronyme courant, mais rien d'autre, est devenue le symbole des milliers d'intellectuels qui se sont opposés à la toute puissance de Recep Tayyip Erdogan. Et qui en payent le prix.
Depuis que le pouvoir turc s'est lancé dans une implacable chasse aux opposants de tout poil, après le coup d'état manqué de juillet, on compte plus de 36 000 personnes derrière les barreaux. Asli Erdogan attend son procès pour « propagande en faveur d'une organisation terroriste ». Traduisez : soutien aux indépendantistes kurdes armés. Une absurdité, quand on sait qu'elle a toujours milité pour la non-violence.
Quelques jours avant son arrestation, la romancière avait publié sur son blog une « lettre grave et nécessaire », où elle faisait part de ses craintes pour les libertés publiques...
Une goutte d'eau cependant, comparée à l'ensemble de son œuvre. Car Asli Erdogan écrivait dans Özgür Günden, journal pro-Kurde désormais interdit ; elle avait dénoncé les viols de jeunes Kurdes par la police ; milité pour la reconnaissance du génocide arménien. Convaincue qu'un peuple qui refuse de voir ses propres crimes est un peuple qui s'abîme.

Patrick ANGEVIN

paru dans « Ouest-France » du 10-11 décembre 2016





vendredi 9 décembre 2016

Asli Erdogan, On n'enfermera pas sa voix

ASLI ERDOGAN On n'enfermera pas sa voix


ASLI ERDOGAN On n'enfermera pas sa voix
Ceci n'est pas un conte.
Suite à l'appel de Tieri Briet et Ricardo Monserrat concernant l'emprisonnement d'Asli Erdoganromancière et journaliste turque, voici la lecture de cet appel ainsi que quelques-uns des textes d'Asli Erdogan.Trouvez plus bas l'intégralité de cette lecture.

Date: 22/11/16
Lieu: studio RDWA
Durée: 32'13
Réalisation:Tania et Henri



mercredi 23 novembre 2016

Asli Erdogan, lettres de Xavier Lainé et lectures de textes

Le blog de Xavier


Lettre 1


« Quand Michelle est en marche, elle tient tête au monde entier » écrivais-tu dans Le Mandarin miraculeux.
C’est donc avec elle que je me mets en chemin.
Il serait si long, celui qui me conduirait, de ma demeure au bord des Alpes aux portes de la prison où défunte démocratie te tient au secret !
Je serais bien allé rejoindre celles et ceux qui se tiennent déjà devant les murs qui se sont refermés sur nos rêves. Je n’ai pas d’autre solution que d’aller te rendre visite par les mots, me glisser ainsi, peut-être, si tes gardiens laissent filtrer ma parole, entre ces iniques barreaux d’un temps que nous aurions tous souhaité révolu.

Mais peut-être ta mise au secret, ainsi que l’enfermement des centaines d’écrivains et journalistes est-il le signe que ces temps là touchent à leur fin et que le corps agonisant de ce vieux monde se raidit une dernière fois avant d’expirer.
Je préfère regarder ainsi les choses pour ne pas demeurer toujours au sombre où les petits dictateurs aiment nous voir réduits.

Je viens avec mes mots. Je tente de les rassembler sur les pentes de mon pays où la neige fait sa première apparition. Je vais les mener plus bas pour un hivernage, puisque de tous côtés montent les fumées d’une saison froide pour celles et ceux qui dorment sur les trottoirs.
Je viens avec mes mots, sans doute si maladroits qu’ils ne franchiront pas le seuil d’une censure qui vise à faire taire les livres.
Ils ne savent pas, les pauvres, que nul n’a jamais pu imposer silence aux pensées, qu’elles sont phénix renaissant toujours des cendres de toutes les guerres, de toutes les dictatures.

Ici nous n’en sommes qu’à la sensure. Je pique le mot à mon ami Bernard Noël. Elle est une blessure légère, mais nous devrions voir que, sauf ta libération et celle de toutes celles et tous ceux qui croupissent en ces geôles d’infamie, le glissement sémantique d’une lettre pourrait s’étendre et contaminer toute l’Europe.

Je ne te connaissais pas avant que les barreaux se referment sur ton ciel. Faut-il que je remercie tes bourreaux de m’avoir ouvert à ta plume ? Je n’irai pas jusque là. Peut-être aurait-il été préférable qu’aucun de tes livres ne fasse irruption aussi brutale dans mon univers de mots et de rêves.
Mais puisque désormais tu es là, dans l’ombre de la pièce où ce matin je t’écris, comme je le ferai chaque semaine jusqu’à ta libération, je vais chaque jour te lire un peu plus. Ce sera comme le signe de cette liberté que tu vas retrouver, que nous construirons toutes et tous sans limite de frontières.
Puisque nos mots ne connaissent pas les barbelés et les douanes. Ils ont cette liberté extraordinaire de nous conduire bien au-delà du silence complice entretenu sur la mise à mort d’une démocratie, devant notre porte.

Dans l’espoir que ma lettre ne reste pas poste restante, et pour éviter qu’elle tombe dans l’oubli, je m’en vais de ce pas la rendre publique, avant même qu’elle te parvienne.
Ce sera juste avant que j’aille sur la place publique lire quelques extraits de tes ouvrages. Ce sera jour de marché et tes mots vont résonner dans les ruelles, tenant à distance l’hiver qui nous guette.

Bien à toi, et en te remerciant de nous avoir ouvert les yeux sur ce qui nous attend, si toutefois tes juges poursuivaient leur outrage.
Amicalement.

Xavier Lainé


Manosque (04, France), le 19 novembre 2016




A Manosque, samedi 26 novembre 2016, 10h30

Lecture de textes

photo Xavier Lainé


Lettre 2


« Pourtant, malgré tout, apprends à écouter la vie et son « chant d’une merveilleuse beauté », tant que ton esprit en sera capable. » C’est dans « Une visite surgie du passé », une de tes nouvelles contenues sous le titre « Les oiseaux de bois ».
J’aurais aimé savoir te lire dans ta langue, ne pas avoir à passer par la traduction. Mais je suis un peu handicapé, de ce côté. Ma langue a du mal à se faire multiple. Peut-être d’ailleurs a-t-elle du mal à explorer déjà la sienne propre…

Car j’ai enfin pu accéder à un de tes ouvrages. Il semble bien que déjà, ils aient perdu le combat : tes livres deviennent difficiles d’accès et doivent être réimprimés sans cesse. Nous avons au moins gagné ça : ta parole démultipliée qui se met à résonner de demeure en maison.
Pas plus tard qu’hier, demandant à mes amies musiciennes de pouvoir lire un fragment de ton écriture, ce soir, en introduction à leur concert, ici, dans ma maison, je dû leur expliquer ton parcours ou du moins sa partie connue, et les raisons iniques de ton emprisonnement, le silence de l’Europe, le soulèvement en ta faveur des écrivains de ce même territoire. Elles sont parties toutes les deux avec ta bibliographie, fermement décidées à commander tes livres auprès de leur libraire…

C’est un travail de fourmi qu’il nous faut accomplir. Quelques médias, bien sûr, parlent de toi, de ce qui se passe devant notre porte, mais dans leur immense majorité, ils se taisent.
C’est d’ailleurs une de mes inquiétudes : j’observe que seule la communauté des livres réagit encore à cette absurde chasse aux sorcières qui atteint ton pays. Les autres, citoyens lambda semblent traverser cette période lourde de nuées dans un semblant d’indifférence.
En quelque sorte, l’emprise médiatique contribue à notre isolement. L’écrivain serait ce pédant qui du haut de son écriture  aurait leçons à donner au petit peuple.
Je constate avec angoisse que c’est cette image qu’avec fiel, presse, télévisions, salons du livre, et autres festivals finissent par colporter et entretenir. Nous serions de ces gens incapables de vivre la vie du commun et qui par leur écriture viennent imposer leur vision des choses.
C’est avec amertume que j’ai vécu ainsi ma première tentative de lecture devant ma librairie préférée, samedi dernier. Bien sûr, deux ou trois personnes de passage mais qui ne s’arrêtèrent pas, ma libraire et moi. Je me suis posté devant, et la foule compacte du samedi matin, jour de marché, déambulait dans la rue, juste au bout de la place. J’en ai vu passer qui m’avaient juré, pourtant, qu’ils viendraient. Mais qui ne se sont pas détournés, ne serait-ce qu’une seconde…

Alors, têtu, je vais retourner, ce matin. Ma gorge est en feu depuis deux jours, mais je trouverai bien la force de lire à haute voix les petites merveilles de mots glanées dans ce seul livre reçu cette semaine et aussitôt dévoré.
J’ai une grande méfiance pour ma parole. Je n’ose guère aller vers, la sortir des pages écrites en secret en mon antre où les piles de livre ont leur vie propre.
Je préfère prêter mes lèvres et ma langue à ce que recèle de vérité universelle ce que tu as écrit et que je découvre grâce à ces barreaux posés sur ton ciel.
Je rêve du jour où je pourrai te recevoir libre, ici, et nous repeindrons le monde aux couleurs d’un arc-en-ciel de beauté.

Je ne sais combien de temps encore les cyniques qui président au sort de ce monde figé, sale et gris, pourront impunément oeuvrer à la ruine de l’esprit humain, instillant la peur comme talisman dogmatique à toute pensée libre et vivante.
Je ne sais…
Ta libération serait le signe que nous n’aurons pas écrit en vain, et que nos rêves de vie brûlante et palpitante offerte à toutes et tous pourraient enfin suivre les sentiers un instant perdus de notre humanité à construire.

Déjà, les dirigeants de ton pays changent de ton et en arrivent au chantage. C’est le signe que nous n’oeuvrons pas pour rien et que nos mots sauront scier les cadenas qui t’enferment.
Je ne sais si ma précédente lettre t’est enfin parvenue. Je rendrai publique celle-ci, comme la précédente, pour que toi et tous ceux qui subissent ton sort ne demeuriez pas dans l’oubli.

Avec toute ma solidaire amitié.

Xavier Lainé


Manosque (04-France), le 26 novembre 2016


blog de Xavier Lainé





Lettre 3 - Pour la liberté de Asli Erdogan




Je sais mes deux premières lettres parvenues en Turquie, mais jusqu’à toi ? Peut-être n’en saurai-je jamais rien.
Car le temps se fait long dans ce bâtiment de pierre où sont enfermés tes mots. Ils comptent certainement sur ce mur du temps. Il nous faut résister à son usure.
Deux de tes livres sont désormais ici sur ma table. Sur le deuxième, ton éditeur français a modifié la quatrième de couverture pour tenir compte de ces murs qui te retiennent, qui vous retiennent. Car, si tu es l’emblème de cette ignominie qui s’épanouit aux portes d’Europe sans qu’elle daigne s’en préoccuper, il ne nous faut pas oublier tes amis journalistes qui, comme toi, attendent, en vain, un geste qui ne vient pas.

Ici, nous sommes les témoins médusés des faux débats. Des hommes et des femmes se battent comme des chiffonniers pour devenir grands vizirs et suivre la voie que suivent tous les despotes démocratiquement élus.
Certains annoncent la couleur, d’autres beaucoup moins. D’autres encore tentent de fédérer les insoumis. Mais aucun ne parle de cette tragédie à nos portes, d’Alep en cendre où s’endorment nos derniers rêves, de ces entraves à la démocratie dont tu es une victime éclatante.
On parle d’autre chose, comme si rien de ce que tu endures ne pouvait nous arriver. Et pourtant…

Samedi dernier, j’ai lu, avec ma libraire dressant son oreille attentive. Un homme était dans la librairie avec son fils. Il a abandonné ses recherches pour écouter, lui aussi. Nous avons pu parler un peu, un tout petit peu.
C’était peut-être l’embryon de quelque chose. Tenace, je serai de nouveau à mon poste, ce matin, tes livres à la main. Une journaliste locale nous a contacté, s’est renseignée sur ton sort, et devrait suivre mon acte de présence pour en parler.
Si nous savons les mots, c’est pour les dire, c’est pour dire l’odieux d’un temps où les A. se font si nombreux à baisser la tête sur nos trottoirs gelés, parfois jusqu’à s’affaisser sans même pouvoir raconter ce qui fut leur histoire, que nous n’aurons jamais assez de pages pour leur donner la parole qui manque.

Nous serons d’éternels amputés du coeur tant qu’une seule de ces histoires tombera du haut du cinquième étage pour disparaître dans les geôles d’un temps qui n’a rien compris de ses épreuves passées.
Nous serons les jouets des sinistres qui veillent à réguler nos humeurs, à les diriger vers l’opium des consommations, si nous ne nous élevons pas dès que l’espoir d’un mot et de ses lettres sera trainé dans la boue d’une histoire qui se répète à l’infini.
« Si l’on veut écrire, on doit le faire avec son corps nu et vulnérable sous la peau… » écris-tu.
Si l’on veut écrire avec ce corps nu et vulnérable, il nous faut tremper notre plume dans le sang et les larmes que notre nudité, exposée au froid glacial du silence complice, nous fait verser, juste avant de basculer du toit vers les barbelés.
Nous ne sommes pas prêts à voler, alors nous nous dressons, de plus en plus nombreux, pour que nos corps et nos coeurs nus puissent se tenir chaud, que nos mains munies des pinces coupantes que sont nos mots viennent rompre les barrières qui protègent encore les portes tenues de mains fermes par vos tristes geôliers.

Nous volons du temps pour que le décompte des jours s’arrête, ou qu’il bascule du côté du mot VIE avec ses lettres de feu réunies en bon ordre.
Nous volons du temps dans l’espoir que s’arrête ce cauchemar et qu’enfin les complicités dénoncées, les armes qui tuent la parole, soient vouées à la décharge de l’histoire.
Nous volons du temps pour qu’un jour, dansant sur nos frontières ouvertes, nous puissions festoyer et instaurer le droit d’errer en toute liberté.
Nous volons du temps pour que les barreaux tombent un à un, libérant du même coup corps et paroles, en un joyeux tohu-bohu d’histoires emmêlées.

Dans l’espérance que mes mots allègent tes tourments et avec toute mon amitié solidaire.

Xavier Lainé

Manosque (04-France), le 3 décembre 2016



Blog de Xavier Lainé




Lettre 4




De partout monte la clameur en votre faveur, la tienne, entre autres.
On te lit, en particulier, ton « Bâtiment de pierre ». On rassemble, pas toujours les foules, mais lentement ça finit par le faire.
Ainsi nous évitons le pire : que cette exaction devant notre porte ne tombe dans un silence qui nous rendrait coupable de non assistance à liberté en danger.
Nous mesurons, malheureusement très minoritaires ce que veulent dire ces barreaux, et le silence gouvernemental qui les accompagne.
Car il semble bien qu’Europe et ses gouvernements fassent le choix de soutenir tes geôliers, tant leur peur et grande de voir le mot peuple revendiquer son droit à prendre en main son propre sort.
Ils nous aiment couchés, larmoyants, cloîtrés dans nos univers consuméristes fumeux.

Bien sûr ils avancent toujours le mot démocratie, ils le psalmodient tant et tant qu’à la fin il demeure, petite coque vide, sur les autoroutes où s’avancent les idées rances, les buffles hideux, les vents mauvais.
Ces ils ont des noms, des visages, ils ont des soutiens dans les immondes coursives où se négocient le ciment et les parpaings de ta prison.
Leur fortune est l’arme de destruction massive de notre dignité humaine.

Nos mots sont peu de chose. Les miens ne sont que maigre pansement sur la plaie ouverte de vivre dans un monde qui revient sans cesse à ses pires tourments.
Je ne suis qu’un maigre plumitif de province. Mes livres ne franchissent la porte que d’une librairie : celle où, samedi dernier encore je donnais à entendre tes mots et ce réel qui nous emprisonne.
Une journaliste est venue. Son article est sorti hier, ouvrant encore un peu la brèche dans ce rempart de silence.

Ce matin, j’irai écouter mon fils jouer « Les barricades mystérieuses », de François Couperin. Je voudrais et je sais qu’il le fera, qu’à l’instant de poser ses doigts sur son clavecin, il pense à ces murs que dressent les hommes autour de notre liberté pour en restreindre le champ.
J’aimerais que ses notes s’envolent jusqu’à Bakirköy, franchisse tous les obstacles et t’ouvrent cet espace où tes mots danseraient avec les noires et les blanches, dans le tourbillon d’une vie à poursuivre au grand air.

Une fois ta liberté retrouvée, nous aurons encore tant à écrire pour que nos livres, nos musiques se fassent digues contre tous les obscurantismes.
La tâche est immense et nous serons toujours des phares d’espérance, même au plus vif des tempêtes qu’avides pouvoirs déclenchent.

Ici, notre premier ministre est parti. En partant il a semé ses graines de Turquie en paraphant un décret qui tue l’indépendance de la justice. C’est le signe s’il en fallait un que la gangrène totalitaire qui ronge ton pays est ici aussi à l’état latent.
Elle n’attend que la baisse de notre vigilance pour jaillir au grand jour et museler pour longtemps toute revendication de dignité.

Je voudrais ne pas avoir à t’écrire, la semaine prochaine. Je voudrais apprendre que tu aurais enfin franchi les portes de cet enfer, libre et lavée de ces soupçons sans fondement qui t’accablent.
Je voudrais pouvoir revenir au silence qui est mon habitude pour te laisser poursuivre ton oeuvre bien plus palpitante que mes maigres propos.
Je voudrais, cependant, au moins une fois te rencontrer, lorsque tu seras libre, et t’emmener contempler les cimes qui dominent mon pays et qui sont le ferment d’une pensée libre.
Nous nous assiérons sur un rocher pour regarder le soleil couchant dorer rocs et neiges. C’est dans cette beauté que nous tremperons encore nos plumes pour révéler à nos semblables la nécessité de préserver la vie.

Dans l’espoir de ta libération, je t’écris mes plus amicales pensées.


Xavier Lainé, Manosque, 10 décembre 2016



Blog de Xavier Lainé




Lettre 5


Chère Asli,

Je plonge ma plume en ce silence étouffant. La clameur sera-t-elle assez forte, la flamme des mots assez puissantes pour forcer les portes de cet enfer ?
C’est un rêve encore : mais je t’imagine libre nous rejoignant sur la place.
Je n’y serai pas. J’aurais pourtant aimé.
Parfois nous nous mettons nous-même en prison. C’est un peu comme ça que je suis. Seuls mes mots s’évadent. Moi, j’y reste et y demeure, avec la volonté farouche que nul autre ne vive cet enfer sans volonté, cet univers où rien ne parvient sinon l’ombre et le désespoir.

Je rêve depuis toujours d’abolir tous les univers concentrationnaires. Je sais des pays où les cellules demeurent vides, tandis qu’ici, comme chez toi, on manie la condamnation sans frein.
Et à écrire ce que vivent les exclus, nous voici sur la ligne de mire des pouvoirs.
Ils n’aiment pas qu’on dise à quoi ils condamnent nos semblables.
Ils n’aiment pas.
Et pourtant, nous n’avons que nos pages pour dénoncer cette déchéance de toute humanité où l’enfer libéral moderne voudrait nous enfermer.
Huxley frappe à notre porte et la perspective de se trouver sous les feux des projecteurs médiatiques, non pour cultiver notre ego mais pour dire ce que l’écran de fumée cache est déjà ouverture sur le gouffre béant des oubliettes.

On me demande souvent comment je vais. Lorsque je dis que je vais bien mais que j’en ai honte quand tout se détraque autour de moi, je vois bien dans les regards une désapprobation.
Parfois on ose m’affirmer assez crûment qu’il vaudrait mieux faire abstraction.
Mais comment faire abstraction des guerres : de la première, ce conflit social qui vise à marginaliser toujours plus les plus faibles, à toutes les autres qui se traduisent en génocides sans cesse perpétrés tandis qu’à chaque fois nous courrons par les rues en criant « plus jamais ça » !

Il me vient à l’esprit, alors, ces mots de Jean Ferrat :
« On me dit à présent que ces mots n’ont plus court
Qu’il vaut mieux ne chanter que des chansons d’amour
Que le sang sèche vite en entrant dans l’histoire
Et qu’il ne sert à rien de prendre une guitare »
C’est la sempiternelle rengaine qui nous mène toujours plus loin de notre nécessaire humanité.
Ce refrain si commun qu’il finit par engendrer toutes les indifférences on peut passer avec son panier plein devant la misère assise sur le sol glacé sans un soupir.
Moi, je ne peux pas. Tes personnages décrits dans « La ville dont la cape est rouge » ne sont désormais pas cantonnés à ce que les bien-pensant nommèrent le tiers monde. Ils hantent mes jours et mes nuits. Ils sont là à me vriller leur misère au coeur, avec la vrille de mes sentiments d’impuissance.
Alors je poursuis ma route encore avec Ferrat, même s’il n’est plus de mode d’entonner ses chansons :
« Mais qui donc est de taille à pouvoir m’arrêter
L’ombre s’est faite humaine aujourd’hui c’est l’été
Je twisterais les mots s’il fallait les twister
Pour qu’un jour vos enfants sachent qui vous étiez »

C’était à la mémoire des camps de la Shoah, mais, aujourd’hui, ils prennent une dimension planétaire, les barbelés ont le piquant de la misère noire et de l’éviction de toute vie digne possible, les miradors circulent sur la toile, laissant croire qui veut bien se prêter au jeu que nous serions libres.
Et lorsque nous dénonçons ou décrivons cet enfer moderne, nous voici avec toi devant leurs tribunaux à devoir justifier notre bonne foi.
La tyrannie commence dès lors que la présomption d’innocence est écrasée.

Je t’imagine libre franchissant les portes du prétoire. J’aurais aimé être là, n’y serai qu’à la force des mots. Et si, enfin libre, tu passais par ici, je serais ravi de t’accueillir et d’aller voir en ta compagnie le ciel rougissant de nos aubes d’hiver, et la liberté diaphane des cimes dressées comme un défi à l’horizon de nos rêves.

Cinq semaines que je t’écris sans savoir si mes mots te parviennent vraiment. Je les garde précieusement pour te les offrir lorsque la porte de ta geôle s’ouvrira, par la seule force de notre mobilisation grandissante.

Avec ma plus profonde amitié.


Xavier Lainé, Manosque, 17 décembre 2016


Blog de Xavier Lainé




Lettre 6




J’aurais préféré ne pas, chère Asli Erdogan. Comme Bartleby, comme toutes celles et tous ceux qui vaquent à leurs affaires sans un regard sur vos noms qui disent l’extension du domaine des geôles.
J’aurais préféré ne pas avoir à écrire cette sixième lettre ou, du moins, j’aurais aimé te l’écrire et te la faire parvenir chez toi. Que tu puisses la lire depuis ta table de travail, avec un regard sans barreaux vers le ciel.

Voici qu’ici la folie mercantile frise à l’indécence. On passe les bras chargés d’achats et de victuailles sans voir les mains tremblantes et les moignons rongés par le froid.
Il en est un ici qui saurait entrer dans tes écrits sans difficulté. Il hante de son rire l’esplanade de la poste. Il fut debout, puis avec l’aide de cannes et, pour finir, il est dans un fauteuil. Mais il a toujours gardé son rire, et dit toujours bonjour à tout le monde, sans attendre aucune réponse.
D’autres, chaque samedi, s’alignent dans la rue Grande. Ils tendent leurs mains, suppliant quelque obole au milieu de la foule qui passe…

Viendra-t-on demain nous reprocher de parler de ceux-là qui sont comme un doigt tendu vers l’infâmie de vivre ce temps qui traîne le mot « égalité » dans la boue des démocraties malades ?
Peut-être, puisqu’il semble que dans ton pays, l’Europe regarde mais ne voit pas qu’elle tire déjà le linceul sur nos espérances (ou peut-être voit-elle, consentante…).
D’ailleurs, chez tes voisins grecs, il suffit qu’un gouvernement veuille alléger un tout petit peu son peuple à la peine pour que déjà les oligarques non élus tiennent propos vengeurs.
Il leur faut cette misère, celle qui est lisible dans tes livres, qu’on peut voir désormais partout, sauf à être atteint d’une cécité sélective.

Autrefois il suffisait d’envoyer l’armée ou la police. Désormais c’est devenu inutile : il suffit de montrer à bon escient les morts dans la rue pour ramener les quidams à leur prison sans barreaux.
La misère est un geôlier plus âpre et plus sournois. Et tandis qu’elle parade et mue certains en sombres assassins, ce sont celles et ceux qui dénoncent l’usage et l’abus qui se trouvent enfermés.
La peur est le ferment de toutes les indifférences. Que je dise que lentement nous glissons vers notre négation, voici que les regards changent.
Nous oublions que nul dans l’histoire n’a grandi sans lutter, sans réfléchir ensemble, sans construire hors de toutes les monarchies et autres dictatures, hors les sentiers d’aveugles croyances.
Rien n’a jamais été obtenu en niant le nécessaire apprentissage de devenir toujours plus humains, sans trop savoir ce que ce mot pourrait signifier.

Votre emprisonnement, s’il devait, la semaine prochaine, se traduire par une scandaleuse condamnation à vie, serait le signe, après Alep, que les droits universels de l’homme, dont nos pays sont pourtant signataires, seraient réduits à néant.
Nous entrerions alors dans une longue période de barbarie aveugle comme les homo sapiens savent en entreprendre lorsqu’ils perdent le sens de leur existence.
J’aurais aimé partir, comme d’autres vont le faire, et me tenir debout devant le tribunal où tu seras jugée pour des fautes non commises. Seuls mes mots circuleront qui disent ceci : « Nos mots bout à bout se feront corde de drap blanc ; d’autres seront lime érodant les barreaux ; nos voix, lumières sur le chemin des libertés. »
Quoiqu’il advienne, nous aurons toujours cette nécessaire mission de dire et dénoncer ce qui doit être dit et dénoncé, et nul ne pourra arrêter la circulation de tes livres.
C’est là notre plus intime liberté qu’aucune geôle ne saurait contraindre.

Je garde l’espoir que ma prochaine lettre sera teintée de lumière. Et puisque nous arrivons au solstice d’hiver, je glisse entre mes mots la flamme qui ouvrira les portes et rompra les chaines.

Bien à toi et avec l’assurance de pouvoir t’accueillir un jour, ici.


Xavier Lainé, Manosque, 24 décembre 2016