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mercredi 15 août 2018

Tatiana Roy, hommage



J'écrivais ceci le 13 août 2012



Tatiana Roy, épouse de Jules Roy, grande poète trop souvent méconnue parce que dans l'ombre de Julius, le Grand homme... vient de rejoindre les étoiles...

Elle vivait à Vézelay, tout près de leur ancienne maison avec ses terrasses et son magnifique parc, aujourd'hui devenue Résidence d'écrivain. Je l'avais rencontrée plusieurs fois, avais assisté à une lecture de ses poèmes par elle-même et... nous avions bavardé, j'avais même osé lui demander une dédicace, un exploit pour moi !

J'ai lu son journal, ses différentes oeuvres, tant je découvrais une femme et un écrivain qui me touchait profondément.

Belle Tatiana, je vais vous relire... Je vous dis au revoir... Bientôt, j'irai vous rendre visite à Vézelay où vous devez avoir retrouvé votre Julius, votre amour et le "censeur" involontaire sans doute, de votre oeuvre. Je vous aime...



FR








Sommes-nous donc nés
pour affronter le Tunnel
nous débattre contre les fantômes
avant d'atteindre un Ailleurs
Alleluia de lumière
ou ténèbres éternelles ?
Port paisible
ou apocalypse muette ?
Voit-on sa chair se désagréger
dans la joie ou l'horreur?

Rose, belle rose dans ton épanouissement
que septembre apprête
dis-moi quelle âme vas-tu parer
dans cet au-delà
où fondent tes couleurs ?

Tatiana Roy
Chants de l'Inaccueillie (1997)
Préface de Jacques Lacarrière




Le ciel traîne sur la terre sa lourde graisse
la vieille chouette en son miroir
a la peau souillée de ciel.

Comment vivre face à face avec ce double
cette étrangère aux yeux de pluie ?

Dès que la quitte mon regard
elle glisse en mon âme
et saccage.

Ah ! si j'avais deux corps
celui de l'âme
celui de l'âge.

Tatiana Roy

Chants de l'Inaccueillie

p 25, éd DOMENS
préface Jacques Lacarrière








Orage à Vézelay

Seule avec le vent sur la terrasse dominant la vallée, je m'accoude
par-dessus le sépulcre de Madeleine, par-dessus les terres
mouillées, le vent est avec moi
quand grolle le choucas
l'esplanade en son décor de ruines est verte, au loin l'averse traverse l'iris du ciel, l'étoile y déroule une pavane.

J'écoute la nuit des vents, la basilique en croix noire
sur les jonchées d'orage
j'écoute vivre l'énorme chose qui n'a pas de nom
les songes qui errent autour des vieilles demeures
La chouette s'égare dans une lune de menthe et toi,
l'homme absent, tu es en moi.

S'ouvre la nuit, voici le vent de pluie, j'aime et tu es en moi
et puis voici la pluie, j'entends sa chute sur les tuiles,
son cliquetis au râtelier des marronniers.
Il pleut sur la terrasse, quelle âme en moi soudain bat de l'aile ?
Mon amour tu es en moi, j'élève vers toi la source de mon âme

Il pleut, la lune a couleur d'alun, le ciel se vêt des plumes du paon
L'aube vole ses heures à la tristesse
j'ai froid.
Mon amour vivons même si la chair n'est plus chair, avec
le cri cinglant des hirondelles au haut des tours.

Bel âge me voici, toi et moi sur la route avec ce vent d'ailleurs.

Tatiana Roy
Chants de l'Inaccueillie
( Préface de Jacques Lacarrière )





© photo fruban

"Deux pommes de pin, sphynx de pierres, gardent l'entrée de la vasque qui recueille le liquide sacré. Leur nuque bouclée s'imprègne d'une teinte de Sienne.

Le sentier se faufile entre les murets chancelants, se perd dans la clairière où des lucioles pirouettent sur la cime des herbes (...)"

Tatiana Roy
Chants de l'Inaccueillie






Où es-tu vérité ?
source d'exils
Anges noirs ou Anges clairs
je suis triste ô beauté alentour
qui te contemple?
cette antique maison
je suis l'une de ses pierres
la vieille patine de ses meubles
le temps me tourne et me retourne
comme le soleil qui roule sur le ciel.

Suis-je ces crépitements
d'oiseaux en liberté?
suis-je ce gong du coeur
dans l'errance du passé?
ou ce vrombissement de la boule d'or
des mouches au-dessus de ma tête
ou ne suis-je que ma mort
en cet arbre abattu?

Où es-tu vérité?
beauté qui surgit
entre ombre et lumière
entre chaud et froid.

Tatiana Roy
Chants de l'Inaccueillie



                                                                                           *****




Voyez mon coeur fait naufrage et mon corps le suit
il existe pourtant le baiser d'automne
celui de la main qui rêve la main qui étreint
Venez, venez - allons explorer
il y a quelque chose à trouver
entre les lèvres du dernier soleil d'automne

Venez, venez - mais où fouiller ?
- il est là caché là - qui cela ?
quoi ? un simple baiser d'automne
Peut-être est-ce les yeux des chats qui fixent dans la nuit
peut-être mon Kotik les essaime dans la vitre
ou la mort qui grave en moi ses yeux magnétiques

Qui aime le sourire aime le mystère
trouvera les bras les lèvres l'énigme et l'oubli
alors que mon corps fait naufrage et mon coeur le suit
il niche là - où donc ? Là !
Venez -cherchons - impossible ne pas trouver
le baiser d'automne dans la main qui étreint
avant que mon corps ait fait naufrage
mon coeur déjà le suit

hier aujourd'hui ou demain peine perdue.

Tatiana Roy

Ne restera qu'un peu de vent
Editions L'Or des Etoiles (p.8)


                                                                                             *****




Je prends à pleine main la masse de la nuit
et ce sont des étoiles, je déplie
la couverture du silence, et découvre
très proche et très lointaine la forme nue
de la terre
et mon voeu devient cristal
éprouvé de lumière.

L'aube oblongue
le temps de se mouvoir en elle
le couchant finitude d'une vie
fulgurant

Tatiana Roy
in, Ne restera qu'un peu de vent (éd L'Or des étoiles)




Une Mère est morte





Parfois je suis pleine de voix anciennes

le moment vient on entend Son pas

on ne voit rien dans le miroir qui n'y soit déjà

on croit vivre longtemps l'immédiat

alors qu'il file à vive allure


Et ce ciel terriblement vivant qui nous guette

par-dessus les étoiles sans jour et sans nuit

elle prie

muettes les lèvres remuent

Où s'ouvre donc cette porte

qui ne se referme que sur soi ?

O lumière ! Est-elle dehors est-elle dedans ?

peut-être l'avait-elle un instant entrevue quand la brèche s'entrebâillait ?


Les jours se suivent de si près en la souffrance

à peine un peu de nuit pour séparer

et les nuits s'emboîtent si étroitement aux nuits

les jours entre elles s'effacent.

La jeunesse en secret la visite

alors qu'elle se débat et halète

aborde l'autre rive

une icône en main.


Aux bouts d'une longue table

deux hommes qu'elle ne sut aimer

l'accueillent sur le seuil

et déposent sur son front

le baiser fraternel et glacé qui scelle leur complicité.


La tombe de ma mère conduit les pas

vers le plus haut silence


peut-être que le miroir du souvenir

n'est ni miroir ni souvenir

peut-être que les larmes d'un instant de peine

ne frémissent pas sous la chaleur d'un baiser


peut-être n'y a-t-il pas de mystère

sous cette dalle

où se penche le bouleau

peut-être que mes lèvres ne savent plus prier

et l'image s'est assombrie dans le passé

de douleur et sous la solitude


peut-être éclatera-t-il mon coeur d'un mal encore plus aigu

peut-être que la lumière usée de ses yeux

ne pénètre plus en mon âme


tu es là malheureuse telle étais-tu vivante

peut-être me pardonneras-tu





Tatiana Roy

Ne restera qu'un peu de vent








Dans Encyclopédie de la mort


http://agora.qc.ca/thematiques/mort/dossiers/roy_tatiana 



Tatiana Roy, née SOUKHOROUKOFF en Bulgarie de parents immigrés russes, a écrit et publié pendant plusieurs décennies. Journaliste, traductrice, poète, écrivaine, ayant touché à de nombreuses expressions artistiques, elle est décédée et inhumée à Vézelay en août 2012.

Tatiana a écrit Bonheurs quotidiens, Paris, Éditions Tirésias, 2000

« Être l'épouse d'un grand écrivain est une situation à la fois terrible et merveilleuse, tel devrait être notre avis, certes sommaire, mais Tatiana Roy, toute en finesse, avec malice et un immense talent, nous livre, jour après jour, ses relations jamais atones avec Jules Roy et nous irradie cette drôle d'aventure. Elle nous narre ses émois, ses peurs à rassurer, ses allégresses à partager l'ombre et la lumière de « son » Julius; alors l'écriture devient comme une empreinte à cette vie si peu commune. Elle nous dit sans fard, avec une vraie nudité, cruelle et pourtant si belle, non exhibitionniste, ses regrets de femme de lettres, parfois son calvaire de femme sensible, sensuelle, se sentant abandonnée, mais toujours chan­tant son amour pour celui qu'elle nomme « son grand écrivain de mari ». Avec elle, nous traversons sa première rencontre, un peu rude, et avec elle, nous sommes désarçonnés de l'accueil qui lui est fait, à la limite de la maniaquerie, elle si nonchalante. De page en page, elle va nous apprendre à aimer cet homme, à prendre conscience de son oeuvre, de sa sensibilité et de sa place dans l'histoire de la littérature française, de cette fin du XXe siècle ». (Éditeurs)

Unica unicae , Correspondance amoureuse entre Jules et Tatiana Roy
par Jules Roy, Tatiana Roy, Paris, Tirésias, 2007.

« Unique, tel au féminin, tel au masculin, est le souhait Unica Unicae de Jules Roy, qui nous porte dans ces pages de lettre en lettre, d'année en année. Des mots, des sentiments, des vies, des instantanés, avec les interrogations domestiques, les petits riens qui font une vie belle ou empoisonnante. Ces faits qui marquent et coulent à la rigole de la plume nous sont offerts comme une page d'écriture ou encore une maison à entretenir, une correspondance à tenir, l'empreinte du temps, l'errance d'un parcours, les angoisses de l'écrit, l'avant difficile d'un livre à faire naître et toutes ces pensées qui obsèdent l'esprit de celui qui écrit et qui pourtant espère convaincre, de sa force littéraire, tous les lecteurs. Et Jules Roy écrit et dit, et Tatiana, qui n'est pas un réceptacle, ni de ses plaintes, ni de ses joies, ni de son succès, ni de ses douleurs, devient un miroir à double face, qui renvoie à son mari son état d'écrivaine, la naissance de mots faisant oeuvre pour la littérature. Nous lirons les dépenses et ses angoisses, le train de vie, la maison à entretenir de la ville, qui est désuète et surannée, et à celle à la campagne, champêtre, à laquelle on doit garder sa magie de rêverie. Toutes ces obsessions, comme une misère sur cette quête de reconnaissance, sur ces mots à inscrire, comme pour marquer le respect que l'on porte à l'autre, comme si on prenait soin de sa propre personne ». (Éditeurs)

Ne restera qu’un peu de vent
Poèmes de TATIANA ROY

Ce troisième recueil de poèmes de Tatiana Roy, qui vit à Vézelay depuis vingt-cinq ans, témoigne d’une inaltérable sensibilité au lieu, à son charme entêtant. C’est le Vézelay d’automne et
d’hiver qui est transcrit ici, pluvieux et presque « slave », habité de rares figures, plus animales qu’humaines. Les poèmes sont imbibés de mélancolie sans pathos : une ambiance singulière se dégage, alliage de simplicité et de profondeur. La perspective de la mort n’est pas niée ou rejetée, elle est intégrée au paysage, à sa place…

En attendant l’éternité, poèmes, Grasset, Paris,  1972 
              Châteaux d’Exils, roman, Balland, Paris, 1988

Chants de l’inaccueillie, poèmes, préface de Jacques Lacarrière, Domens, Pézenas, 1997


L’Ane sur la colline, récit, L’Or des Etoiles, Vézelay, 2001















jeudi 21 septembre 2017

Alejandra Pizarnik, Journaux



10 août (1962)

Je ne sais pas si j'aime ou si je hais. En vérité, ni l'un ni l'autre. Aimer. Haïr. Des mots que j'ai appris à l'occasion de je ne sais quelle lointaine et fausse expérience dans l'enfance. Si tu finis par découvrir que tu ne" fais" ni l'un ni l'autre, tu tomberas dans la désillusion car, privée de ces deux préjugés si importants, ta vie te paraîtra plus pauvre encore, plus étroite et bien peu intéressante. Si tu sais que tu n'es pas une merveilleuse héroïne suicidaire au bord d'une furieuse folie poétique, tu es donc parfaitement capable de te suicider, non pas pour ce que tu es, mais pour ce que tu n'es pas. Savoir que tu n'es pas la réincarnation de la Religieuse Portugaise, d'Héloïse ou de Catherine de Günderode, peut te conduire à une mort magnifique, que ces femmes n'avaient même pas imaginée, car leur douleur avait des racines, un corps, et était authentique, aussi vraie que la main de ce lointain amoureux qu'elles avaient un jour effleurée. Mais toi, tu aimes et puis tu calcules en te demandant qui aimer. Tu hais et tu ne te rappelles pas le nom de l'être haï. Est-ce le dernier? Est-ce celui d'il y a cinq ans? Qui parmi eux se réveille à tes côtés et te demande de l'eau du fond de ta gorge en flammes ? Lequel est-ce ? Comment est-il ? Tant d'années passées à regretter ceux qui se sont succédé : des générations d'absents défilent dans ma mémoire. Ma douleur croît et me dévore. Impossibles une telle absence, une telle peur.
Mais je me souviens de toi. Là, je me souviens de toi. Enlacé à ma mémoire. En train de me regarder derrière mon regard. Je n'ose pas t'aimer. Peur de t'agacer. C'est pour ça que je ne me suicide pas. Peur de ta colère. Tu me dis que tu n'existes pas, que tu es mon vieil amour rêvé qui s'est réincarné en toi. A d'autres les problèmes métaphysiques. Je veux t'étreindre sauvagement. T'embrasser jusqu'à ce que tu t'éloignes de ma peur, comme l'oiseau s'éloigne du fil de la nuit. Mais comment te le dire ? Mon silence est mon masque. Ma douleur est celle d'un enfant dans la nuit. Je chante et j'ai peur. Je t'aime et tu me fais peur, et je ne te le dirai jamais avec ma voix véritable, cette voix lente, grave et triste. C'est pour ça que je t'écris dans une langue que tu ne connais pas. Tu ne me liras jamais et tu ne sauras rien de mon amour.
Me voici de nouveau avec toi, dans une chambre irrespirable, tu es arrivé, tu es venu, tu t'es emparé de mes rêves les plus lointains et tu les réalises par ta présence mensongère. Si tu venais pour de vrai, je ne saurais pas quoi te dire. Je suis heureuse comme ça. Je t'invoque, tu viens, tu arrives et tu souris avec tes yeux sages à l'intérieur de moi.(...)
Car tout à coup le silence est arrivé en moi et même si je suis folle, comme peut l'être une funambule ivre sur un fil, cet instant est silencieux, rien ne se passe, mais quelque chose me serre la gorge et le sexe, mon Eros, mon Thanatos, ma seule raison d'être, mort et amour unis dans une infinité de renaissances; à présent, je souffre, je souffre certainement beaucoup, mais c'est le silence violent de cet instant, la sensation de mort imminente, de futures douleurs indescriptibles (dans la gorge, dans le sexe).


Alejandra Pizarnik

in, Journaux 1959 - 1971
Ed. José Corti ( Ibériques)
Traduction Anne Picard et présentation Silvia Baron Supervielle
(p. 121 à 123)





"Depuis les années 50 jusqu’à son suicide, en 1972, Alejandra Pizarnik n’a eu de cesse de se forger une voix propre. Conjointement à ses écrits en prose et à ses poèmes, le journal intime qu’elle tient de 1954 à 1972 participe de cette quête. Une voix creuse, se creuse, avant de disparaître : «Ne pas oublier de se suicider. Ou trouver au moins une manière de se défaire du je, une manière de ne pas souffrir. De ne pas sentir. De ne pas sentir surtout» note-t-elle le 30 novembre 1962.
Le journal d’Alejandra Pizarnik se présente comme une chronique des jours hybride, qui offre à son auteur une sorte de laboratoire poétique, un lieu où s’exprime une multiplicité de « je », à travers un jeu spéculaire. Au fil des remarques d’A. Pizarnik sur sa création, sur ses lectures, de ses observations au prisme des journaux d’autres écrivains (Woolf, Mansfield, Kafka, Pavese, Green, etc.), une réflexion métalittéraire s’élabore, lui permettant un examen de ses propres mécanismes et procédés d’écriture.
Le journal est aussi pour Alejandra Pizarnik une manière de pallier sa solitude et ses angoisses : il a indéniablement une fonction thérapeutique. «Écrire c’est donner un sens à la souffrance» note-t-elle en 1971. Alejandra Pizarnik utilise ainsi ses cahiers comme procédé analytique, refuge contre la stérilité poétique, laboratoire des perceptions, catalyseur des désirs ou exutoire à ses obsessions. Les Journaux sont toutefois moins une confession ou un récit de soi qu’un ancrage mémoriel, une matière d’essayer de se rattacher au réel par des détails infimes et de se rappeler qui l’on est" (Quatrième de couverture)

Aux éditions José Corti

Corti


Dans Le Monde des livres

LE MONDE DES LIVRES | 01.07.2010 à 17h42 • Mis à jour le 01.07.2010 à 17h42 | Par René de Ceccatty