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samedi 29 février 2020

Bartabas , D'un cheval à l'autre


France Inter

Bartabas est invité pour la sortie de son livre D'un cheval à l'autre (Gallimard)






    
Bartabas, écuyer, metteur en scène, scénographe, réalisateur et fondateur du Théâtre équestre Zingaro, à Paris le 25 octobre 2017. © AFP / Martin BUREAU

"C’est ce soir-là, après avoir copieusement arrosé l’arrivée du nouveau venu, que nous avons décidé dans l’euphorie et à l’unanimité de le baptiser Zingaro. Plus tard, tandis que la fête se répandait dans la nuit et que s’épanchaient les cœurs imbibés, je me suis surpris, comme souvent, à ne plus trouver ma place. Je suis allé le rejoindre dans son box, je n’ai pas allumé, je me suis glissé dans son antre comme on se glisse sous les draps de l’amante endormie.                 
Cette nuit-là, nous avons fait un pacte : j’allais contaminer son animalité et il allait me permettre d’exister parmi les hommes. Aux humains de mon espèce, nous allions nous révéler. Pour la vie. "


Extrait de D'un cheval à l'autre






Bel article sur La Grande parade, de Serge Bressan


petit extrait de l'article de Serge Bressan :


"En dédicace du livre, Bartabas évoque des « premiers pas dans l’écriture de l’âme ». Il raconte l’aventure théâtrale qui l’a mené du fort d’Aubervilliers, proche banlieue nord de Paris à plusieurs tours du monde. Il raconte sans jamais vraiment se raconter. Au hasard des pages et dans de rares interviews radio-télé, il admet que, oui, « de Zingaro, je suis l’âme ». Il n’en dit pas plus… Il écrit. Et pour « D’un cheval l’autre », il s’est retiré dans un monastère. Il lui fallait, dit-il, s’éloigner de ses chevaux pour écrire sur eux. Et commencer le livre par une citation extraite de « Genèse », 2, 19 : « L’Eternel Dieu forma de la terre tous les animaux des champs et tous les oiseaux du ciel, et il les fit venir vers l’homme, pour voir comment il les appellerait et afin que tout être vivant portât le nom que lui donnerait ». Celui-ci, donc, fut appelé cheval. Ce cheval qu’a découvert le petit Clément Marty, alors âgé de 5 ou 6 ans. "
Serge Bressan

mercredi 31 juillet 2019

Alexandre Diego Gary S. ou l'Espérance de vie (Éditions Gallimard).

Résultat de recherche d'images pour "Alexandre Diego Gary"
photo du Net




S. ou l'espérance de vie par Gary

«Ça commence par une photographie. Mon histoire. C'est un jour d'hiver, ils portent tous deux un manteau, ils se trouvent sur un promontoire. Ils sont enlacés, la tête de ma mère contre le cou de mon père, Ivan Alejandro, et lui serre son épaule avec son bras, sa main. Ils sourient. Ils sont heureux. Radieux. Ça saute aux yeux. Je suis né de cette photographie. C'était le temps de la Splendeur des Amberson. Ils s'étaient rencontrés quelques mois auparavant à une réception du consulat de France à Los Angeles. 
Et maintenant, ils vivaient en France, mariés, amoureux. Il y a trop d'amour dans cette photo. Trop de promesses de bonheur. Ils semblent résolument à l'abri des coups de griffes des fauves de la vie. Je la garde, bien cachée, au fond d'un placard. Cette photographie. Je ne peux pas les voir. Pas les voir ainsi, quand on pense à tout ce qui s'est passé après. Elle fait trop mal, cette image, cette icône.»
(quatrième de couverture)





Un article intéressant dans La République des lettres

 © Jean Bruno / La République des Lettres, Paris, vendredi 17 juillet 2009

https://republique-des-lettres.fr/10844-alexandre-diego-gary.php


S. ou l'espérance de vie (Éditions Gallimard), 2009


"Mon existence ressemble à une succession de mots rayés jusqu'au sang, biffés jusqu'à la moelle. Au point que le papier sur lequel je les couche, sur lequel ils gisent, s'en trouve déchiré, troué par endroits" (Alexandre Diego Gary).


Article dans Le Monde

https://www.lemonde.fr/societe/article/2009/05/26/diego-gary-sa-vie-a-lui-enfin_1198160_3224.html


(...) Aujourd'hui, Diego Gary assure ne plus avoir peur de rien, "pas même d'écrire", parce que l'écriture a toujours été essentielle pour lui, même s'il ne publiait rien. Il n'aurait pas cherché à éditer ce livre si Roger Grenier, conseiller littéraire chez Gallimard, ne lui avait pas donné son imprimatur. "Il a créé quelque chose, le vrai sujet, c'est tout simplement comment exister par soi-même, et il y parvient", explique le journaliste et écrivain, qui était un proche de Romain Gary.

Depuis la publication de son livre, Diego Gary a reçu de nombreux témoignages de félicitations et d'encouragements. "Moi, je me dis que je n'aurai réussi que le jour où j'écrirai un véritable livre de fiction." Il s'est marié en janvier avec une jeune femme, rencontrée il y a quelques années à Barcelone, et attend la naissance d'une petite fille pour le mois d'août. Un vrai changement : il y a encore peu, il se promettait de ne jamais avoir d'enfant parce ce qu'il voulait conserver la possibilité de se suicider. "Là, je vis une révolution copernicienne. Je suis beaucoup mieux dans ma vie." Il faut imaginer Diego Gary heureux.(...)

Alain Abellard






vendredi 8 mars 2019

Incendies (extrait), de Wajdi Mouawad



Je t'ai cherché partout.

Là-bas, ici, n'importe où.

Je t'ai cherché sous la pluie.

Je t'ai cherché au soleil

Au fond des bois

Au creux des vallées

En haut des montagnes

Dans les villes les plus sombres

Dans les rues les plus sombres

Je t'ai cherché au sud.

Au nord,

A l'est,

A l'ouest,

Je t'ai cherché en creusant sous la terre pour y enterrer mes amis morts,

Je t'ai cherché en regardant le ciel.

Je t'ai cherché au milieu des nuées d'oiseaux

Car tu étais un oiseau.

Et qu'y a-t-il de plus beau qu'un oiseau,

Qu'un oiseau plein d'une inflation solaire ?

Qu'y a-t-il de plus seul qu'un oiseau,

Qu'un oiseau seul au milieu des tempêtes

Portant aux confins du jour son étrange destin ?

A l'instant, tu étais l'horreur.

A l'instant tu es devenu le bonheur.

Horreur et bonheur.

Le silence dans ma gorge.

Tu doutes ?

Laisse-moi te dire.

Tu t'es levé.

Et tu as sorti ce petit nez de clown.

Et ma mémoire a explosé,

Ne tremble pas.

Ne prends pas froid.

Ce sont mes mots anciens qui viennent du plus loin de mes souvenirs.

Des mots que je t'ai si souvent murmurés.

Dans ma cellule,

Je te racontais ton père.

Je te racontais son visage,

Je te racontais ma promesse faite au jour de ta naissance.

Quoiqu'il arrive je t'aimerai toujours,

Quoiqu'il arrive je t'aimerai toujours

Sans savoir qu'au même instant, nous étions toi et moi dans notre défaite

Puisque je te haïssais de toute mon âme.

Mais là où il y a de l'amour, il ne peut y avoir de haine.

Et pour préserver l'amour, aveuglément j'ai choisi de me taire.

Une louve défend toujours ses petits.

Tu as devant toi Jeanne et Simon.

Tous deux tes frère et soeur

Et puisque tu es né de l'amour,

Ils sont frère et soeur de l'amour.

Ecoute

Cette lettre je l'écris avec la fraîcheur du soir.

Elle t'apprendra que la femme qui chante était ta mère.

Peut-être que toi aussi te tairas-tu.

Alors sois patient.

Je parle au fils, car je ne parle pas au bourreau.

Sois patient.

Au-delà du silence.

Il y a le bonheur d'être ensemble.

Rien n'est plus beau que d'être ensemble.

Car telles étaient les dernières paroles de ton père.

Ta mère.

Wajdi Mouawad

Incendies




 "Lorsque le notaire Lebel fait aux jumeaux Jeanne et Simon Marwan la lecture du testament de leur mère Nawal, il réveille en eux l'incertaine histoire de leur naissance : qui donc fut leur père, et par quelle odyssée ont-ils vu le jour loin du pays d'origine de leur mère ? En remettant à chacun une enveloppe, destinées l'une à ce père qu'ils croyaient mort et l'autre à leur frère dont ils ignoraient l'existence, il fait bouger les continents de leur douleur : dans le livre des heures de cette famille, des drames insoupçonnés les attendent, qui portent les couleurs de l'irréparable. Mais le prix à payer pour que s'apaise l'âme tourmentée de Nawal risque de dévorer les destins de Jeanne et de Simon."








jeudi 9 août 2018

Chant des baleines, de Domi Bergougnoux











Chant des baleines



Mon très grand mon tout petit
Mon enfant perché
Entre le Très haut et le Très bas
J’adresse ces mots friables à ton silence de granit
Je vole à la nuit la rondeur de la lune,
qu’elle te berce dans sa lumière ambrée

Je me dois de chanter à la surface des heures lentes
De ramener ton âme éperdue
Au centre de ce qui de toi dérive et se dilue

Mon tout petit mon très grand
Dans cette nuit glacée où tout paraît hostile
Je n’ai que mes mains trouées à te tendre
L’écorce de mon cœur de silice et de quartz
a volé en éclats acérés dans l’azur assombri
en copeaux dispersés sous un soleil de plomb

Reste mon chant de baleine sous l’océan flou
le silence sacré et le psaume très doux
de mon amour inconditionnel de mère
Pour bercer ta douleur d’être au monde.

Domi Bergougnoux,

Où sont les pas dansants ?
[préface de Robert Notenboom, autoédition, 2018]









Dans Recours au poème 


Dominique Bergougnoux


Dominique Bergougnoux vit en région parisienne. Elle a exercé plusieurs métiers : chargée de communication, professeur de lettres, et orthophoniste. Enfant, elle a dévoré tout le rayon poésie de la bibliothèque municipale, des poètes francophones aux traductions de poètes du monde entier. L’art du haïku, auquel elle s’est  intéressée bien avant qu’il soit à la mode, a influencé son écriture dans sa recherche du dépouillement. Elle est revenue à l’écriture depuis 2 ans, après des années consacrées au chant.

A  publié :

Où sont les pas dansants , 2017
A rebrousse-cœur/ Poètes du temps présent, 1981 (Ed. La pensée universelle), in Revue Les cahiers du détour/Silence n°5, 2000 (Ed. Acerma).
A participé à l’ouvrage collectif de haïkus « L’Herbier » (Ed. Graines de vent)

Depuis 2015, elle poste régulièrement ses textes récents sur sa page Facebook. (domi.bergougnoux). Plusieurs textes ont été publiés récemment  par les revues Le Capital des Mots, 17 secondes, Lichen et sur le site Accents poétiques. Un article prévu dans la rubrique Découverte de la revue Possibles en mars 2018.



Dans Revue Possibles , de Pierre Perrin

mercredi 28 juin 2017

Le silence même n'est plus à toi, Asli Erdogan (Actes Sud,2016)







Le silence même n'est plus à toi

Dans l’un de ses derniers livres parus en France, Aslı Erdoğan évoquait déjà ce lieu effrayant entre tous, le “Bâtiment de pierre” – autrement dit la prison de Bakırköy à Istanbul. Or voici qu’en août 2016, à la suite de la tentative de coup d’État de juillet, la romancière turque est arrêtée et s’y trouve incarcérée. Son délit : avoir écrit dans un journal pro-kurde (Özgür Gündem) pour clamer son indignation et dénoncer toutes les atteintes à la liberté d’opinion. Depuis lors, la situation en Turquie s’aggrave et Aslı Erdoğan – entre autres intellectuels, journalistes et universitaires – encourt une condamnation aussi infondée qu’inacceptable.
Ce volume rassemble quelques-unes des chroniques qui lui ont valu cette accusation. Le lecteur y retrouvera l’exigence poétique d’Aslı Erdoğan, son amour de la liberté, sa lucidité et la beauté de sa langue.
Que ce livre puisse briser l’étau du silence : tel est désormais le voeu de ses éditeurs, en France et à l’étranger, partout où son oeuvre a droit de cité.

Actes Sud


Très belle note de lecture sur le site LITTERATURE par Alice Granger, le 17 janvier 2017

samedi 6 mai 2017

Ruwen Ogien, philosophe (France Inter et France Culture)

Ruwen Ogien en 2012 Crédits : Foc Kan/WireImage - Getty




Ruwen Ogien, décédé le 4 mai 2017



vendredi 5 mai 2017, par Laure Adler

Intimement vôtre avec Patrick Autréaux et Ruwen Ogien

L’un, refait à l’envers le chemin qui l’a conduit de la médecine, puis de la maladie, à la littérature. L’autre se demande si l’on peut philosopher en souffrant d’un cancer.





France Inter



En hommage au philosophe Ruwen Ogien, nous vous rediffusons l'émission du 17 mars 2017, dans laquelle nous recevions Ruwen Ogien et Patrick Autréaux.

Choix musical de Ruwen Ogien : Grand Corps Malade avec Funambule

Archives :

Archive Ina (non datée) : Gaston Bachelard s’exprime sur les relations entre la philosophie et la science
Archive Ina du 4 janvier 2001 : Susan Sontag parle des intentions d’écriture de son livre "La maladie comme métaphore" au micro de Chantal Thomas
Générique : Veridis Quo, Daft Punk


Ecouter aussi sur France Culture

ICI


Ruwen Ogien avait fait de son "cancer capricieux, chaotique" le point de départ de son dernier essai, Mes Mille et Une Nuits (Albin Michel), publié début 2017. Cette maladie qu'il décrivait comme une "bouffonnerie sociale" a fini par le tuer, le philosophe moral élève de Jacques Bouveresse en est mort ce jeudi après une vie marquée par la pensée de la liberté.

Jusqu'au bout, Ruwen Ogien aura lutté contre ce "dolorisme" qu'il critiquait dans son livre, décrivant la maladie comme tension entre un drame intime et une comédie sociale, refusant les injonctions morales faites au patient, assigné à la souffrance, à la quête intime voire à la résilience. Cet essai intime, original, mêle description du quotidien haché par la douleur et analyse des relations mises en scène, faussées par la maladie. Avec, toujours, cet humour joyeux qui accompagne la réelle liberté. Il était l'invité de la Grande table en février dernier, pour l'un de ses derniers passages dans les médias.


Lire aussi dans Télérama





« Faire durer le suspense comme Shéhérazade, en évitant de me mettre à dos les soignants, c'est le mieux que je puisse espérer, si j'ai bien compris la nature de ma maladie. »


J'ai commandé ce livre que j'ai grande hâte de lire , FR


La Grande Librairie






vendredi 10 février 2017

Frères migrants, Déclaration des Poètes (éd.du Seuil), à paraître en 2017

photo sur la page facebook Free Asli Erdogan


Frères migrants, les poètes déclarent…

2 FÉVRIER 2017 PAR PATRICK CHAMOISEAU

L’écrivain Patrick Chamoiseau lance un appel de solidarité avec les migrants. « Ne pas accueillir, même pour de bonnes raisons, celui qui vient qui passe qui souffre et qui appelle est un acte criminel », affirme-t-il dans une « déclaration des poètes » qui conclut Frères migrants, à paraître au Seuil.



Frères Migrants

DéCLARATION DES POèTES
© EDITIONS DU SEUIL, 2017 – INSTITUT DE TOUT-MONDE

1 - Les poètes déclarent : Ni orpheline, ni sans effets, aucune douleur n’a de frontières !
2 - Les poètes déclarent que dans l’indéfini de l’univers se tient l’énigme de notre monde, que dans cette énigme se tient le mystère du vivant, que dans ce mystère palpite la poésie des hommes : pas un ne saurait se voir dépossédé de l’autre !
3 - Les poètes déclarent que l’accomplissement mutuel de l’univers, de la planète, du vivant et des hommes ne peut s’envisager que dans une horizontale plénitude du vivant — cette manière d’être au monde par laquelle l’humanité cesse d’être une menace pour elle-même. Et pour ce qui existe…
4 - Les poètes déclarent que par le règne de la puissance actuelle, sous le fer de cette gloire, ont surgi les défis qui menacent notre existence sur cette planète ; que, dès lors, tout ce qu’il existe de sensible de vivant ou d’humain en dessous de notre ciel a le droit, le devoir, de s’en écarter et de concourir d’une manière très humaine, ou d’une autre encore bien plus humaine, à sa disparition.
5 - Les poètes déclarent qu’aller-venir et dévirer de par les rives du monde sont un Droit poétique, c’est-à-dire : une décence qui s’élève de tous les Droits connus visant à protéger le plus précieux de nos humanités ; qu’aller-venir et dévirer sont un hommage offert à ceux vers qui l’on va, à ceux chez qui l’on passe, et que c’est une célébration de l’histoire humaine que d’honorer la terre entière de ses élans et de ses rêves. Chacun peut décider de vivre cette célébration. Chacun peut se voir un jour acculé à la vivre ou bien à la revivre. Et chacun, dans sa force d’agir, sa puissance d’exister, se doit d’en prendre le plus grand soin
.6 - Les poètes déclarent qu’en la matière des migrations individuelles ou collectives, trans-pays, trans-nations et trans-monde, aucune pénalisation ne saurait être infligée à quiconque, et pour quoi que ce soit, et qu’aucun délit de solidarité ne saurait décemment exister.
7 - Les poètes déclarent que le racisme, la xénophobie, l’indifférence à l’Autre qui vient qui passe qui souffre et qui appelle sont des indécences qui dans l’histoire des hommes n’ont ouvert la voie qu’aux exterminations, et donc que ne pas accueillir, même pour de bonnes raisons, celui qui vient qui passe qui souffre et qui appelle est un acte criminel.
8 - Les poètes déclarent qu’une politique de sécurité qui laisse mourir et qui suspend des libertés individuelles au nom de l’Ordre public contrevient au principe de Sûreté que seul peut garantir l’exercice inaliénable indivisible des Droits fondamentaux.
9 - Les poètes déclarent qu’une Constitution nationale ou supranationale qui n’anticiperait pas les procédures d’accueil de ceux qui passent qui viennent et qui appellent, contreviendrait de même manière à la Sûreté de tous.
10 - Les poètes déclarent qu’aucun refugié, chercheur d’asile, migrant sous une nécessité, éjecté volontaire, aucun déplacé poétique, ne saurait apparaître dans un lieu de ce monde sans qu’il n’ait — non pas un visage mais tous les visages, non pas un coeur tous les coeurs, non pas une âme toutes les âmes. Qu’il incarne dès lors l’Histoire de toutes nos histoires et devient par ce fait même un symbole absolu de l’humaine dignité.
11 - Les poètes déclarent que jamais plus un homme sur cette planète n’aura à fouler une terre étrangère — toute terre lui sera native —, ni ne restera en marge d’une citoyenneté — chaque citoyenneté le touchant de ses grâces —, et que celle-ci, soucieuse de la diversité du monde, ne saurait décider des bagages et outils culturels qu’il lui plaira de choisir.
12 - Les poètes déclarent que, quelles que soient les circonstances, un enfant ne saurait naître en dehors de l’enfance ; que l’enfance est le sel de la terre, le sol de notre sol, le sang de tous les sangs, que l’enfance est donc partout chez elle, comme la respiration du vent, le salubre de l’orage, le fécond de la foudre, prioritaire en tout, plénière d’emblée et citoyenne d’office.
13 - Les poètes déclarent que la Méditerranée entière est désormais le Lieu d’un hommage à ceux qui y sont morts, qu’elle soutient de l’assise de ses rives une arche célébrante, ouverte aux vents et
ouverte aux plus infimes lumières, épelant pour tous les lettres du mot accueil dans toutes les langues, dans tous les chants, et que ce mot constitue uniment l’éthique du vivre-monde.
14 - Les poètes déclarent que les frontières ne signalent qu’une partition de rythmes et de saveurs, qui n’oppose pas mais qui accorde, qui ne sépare que pour relier, qui ne distingue que pour rallier, et que dès lors aucun cerbère, aucun passeur, n’y trouvera à sévir, aucun désir n’y trouvera à souffrir.
15 - Les poètes déclarent que toute Nation est Nation-Relation, souveraine mais solidaire, offerte au soin de tous et responsable de tous sur le tapis de ses frontières.
16 – Frères migrants, qui le monde vivez, qui le vivez bien avant nous, les poètes déclarent en votre nom, que le vouloir commun contre les forces brutes se nourrira des infimes impulsions. Que l’effort est en chacun dans l’ordinaire du quotidien. Que le combat de chacun est le combat de tous. Que le bonheur de tous clignote dans l’effort et la grâce de chacun, jusqu’à nous dessiner un monde où ce qui verse et se déverse par-dessus les frontières se transforme là même, de part et d’autre des murs et de toutes les barrières, en cent fois cent fois cent millions de lucioles ! — une seule pour maintenir l’espoir à la portée de tous, les autres pour garantir l’ampleur de cette beauté contre les forces contraires

Patrick CHAMOISEAU
Paris, Genève, Rio,
Porto Alegre, Cayenne,
La Favorite,
Décembre 2016
© EDITIONS DU SEUIL, 2017 – INSTITUT DE TOUT-MONDE


Lire ici extraits

Intégralité sur Mediapart



Patrick Chamoiseau
sur Francetvinfo

lundi 9 janvier 2017

A un ami, de Maria Polydouri






À un ami


Je viendrai un soir, en déviant de la route qui me mène,
je viendrai pour te trouver seul avec ton vieux rêve.
La soirée étirera avec paresse les ombres fines,
en passant devant ton unique fenêtre.
Tu m’accueilleras dans ta chambre silencieuse et des livres
seront abandonnés partout dans un silence profond.
On s’assiéra côte à côte. On parlera de tout ce qui part,
de tout ce qui est mort avant qu’on le perde,
de l’amertume de la vie ingrate, de l’ennui,
de ce dont on n’attend même pas qu’il se réalise,
de l’usure, et doucement dans le calme obscur,
s’effaceront notre parole et notre dernière pensée.
Et la nuit viendra s’arrêter devant la fenêtre,
pour mêler des parfums, des reflets d’astres et des brises
avec le grand appel que la Nature exhalera,
avec ton cœur que le silence ne protégera pas.

Maria Polydouri


Maria Polydouri (1902-1930)
et Kostas Karyotakis (1896-1928)

Quand Maria, rencontre Kostas en 1922, elle a vingt ans, et lui vingt-six. Une attirance irrésistible les pousse l’un vers l’autre mais la vie les sépare. Quelques années plus tard, en 1928, le poète met fin à ses jours, tandis qu’elle est emportée par la tuberculose, dans le sanatorium où séjournait Yannis Ritsos.





Maria Polydouri / Kostas Karotakis : Telles des guitares désaccordées
PAR MARIE-FLORENCE EHRET


Ah tout devait arriver comme ça !
Voir les espoirs et les roses s’effeuiller,
voir les barques des années s’échapper,
s’échapper et s’éteindre.

Michèle Justrabo a choisi, traduit et préfacé ces poèmes dont elle a fait un duo, un dialogue, une chanson presque, triste et belle.
Duo d’amour et de peine a-t-elle sous-titrée cet ensemble, à moins que ce ne soit Bruno Doucey, l’éditeur, qui ait choisi ce sous-titre. Il nous donne à lire les deux poètes, en français d’abord ou en grec, jusqu’à ce qu’à mi-chemin le livre se retourne et change de langue. Ils ont vingt ans ou à peu près en 1920, mais l’élan qui les rapproche est vite brisé. En 28, Kostas atteint de syphilis se donne la mort. Maria s’éteint deux ans plus tard, emportée par la tuberculose.
En vis-à-vis, pages droite et gauche, les poèmes de Maria Polydouri et ceux de Kostas Kariotakis se font écho, même mode clair, lumineux et mineur où beauté et tristesse se mêlent.
La fatigue de l’une accueille la lassitude de l’autre.

Je mourrai par une petite aube mélancolique d’avril, répète Maria Polydouri

Et Kostas répond :

Ou mon âme c’est le tien, ce chagrin,
toutes ces larmes que le soir laisse,
à l’aube, sur les roses éparses

Ces deux trop jeunes morts ont durablement imprégné compositeurs et interprètes grecs, de la chanson populaire au rock, et leur voix reste vivante.



couverture


Traduit du grec par Michèle Justrabo
Édition bilingue
Bruno Doucey
128 p., 15,00 €



Quelques extraits


Nostalgie

Au plus profond du bonheur,
nos amours nous saluent amèrement



Tu n’aimes pas, tu ne t’en souviens pas, voilà !
Même si ta poitrine se soulève, que tu larmoies
car tu ne peux pleurer comme autrefois,
tu n’aimes pas, tu ne t’en souviens pas; allez, pleure !

Tu verras soudain deux yeux bleu azur
_ que tu as caressés un soir, il y a longtemps ! _
et comme si tu entendais en toi frémir
un mal ancien et resurgir,

danse macabre des souvenirs
autour du passé, tu verras fleurir
comme alors et tomber, amère,
une larme de ta paupière.

Tes yeux_ soleils blafards_ qui jettent
leur feu sur un coeur de neige qui fond;
tressaillent les amours mortes,
les premiers chagrins à nouveau s’embrasent...

                                            p.41

                                              ******


Mon Âme



Tu es, mon âme, la fille que mine
sans cesse un amour amer,
qui fut oubliée, les yeux tournés vers
le passé, et telle, elle reste.

Toute seule, comme elle, dans un coin,
le monde et le temps t’ignorent.
Et tu ferais bien un cadavre encore,
si les morts n’étaient sereins.

Comme une petite soeur, elle te ressemble, cette fille
qui se penche, songeuse, et sans fin
se languit du bonheur enfui.

Oui, mon âme, c’est le tien, ce chagrin,
toutes ces larmes que le soir laisse,
à l’aube, sur les roses, éparses.

                                    p.39


Maria Polydouri


mardi 22 novembre 2016

Asli Erdogan, entretiens sur BabelMed


photo du Net




  Aslı Erdoğan: Portrait insaisissable d’une jeune écrivaine tourmentée


Elle a commencé à écrire très jeune. C’était vers dix ans, se souvient-elle. Puis elle s’arrêta net. En tout cas, elle n’écrivit rien durant son adolescence, contrairement à beaucoup qui le font au moment des premiers chagrins d’amour. Le vrai désir lui est venu plus tard, quand elle était étudiante à la faculté des sciences. Après ses cours de physique, elle s’enfermait dans sa chambre pour écrire frénétiquement, nuit après nuit, souvent jusqu’au petit matin. Il fallait que les tourments qui l’habitent s’évacuent…

L’étudiante disciplinée devint rapidement une écrivaine enflammée. Une nécessité intérieure pas forcément narcissique et de moins en moins contrôlable, la portait… Elle a mis plusieurs années avant de se décider à publier ses textes. Pourtant, ses premières œuvres, nouvelles et essais d’une forme inhabituelle, étaient d’emblée primées. Elle fut donc lauréate des prix littéraires bien avant d’être exposée aux vitrines des libraires…

Aujourd’hui, Aslı Erdoğan n’enseigne plus à l’université ; elle a également abandonné la recherche en physique quantique… L’infiniment petit des quarks que l’on traque dans la collision des faisceaux de particules de très haute énergie, s’écoulant de plus en plus vite à l’intérieur des longs canaux enterrés du puissant accélérateur du Centre Européen de Recherches Nucléaires (CERN) près de Genève, où elle poursuivit un temps, ses recherches, ne la passionne plus...
Sa quête est désormais toute autre, plus délicate, plus folle et aussi plus dangereuse : l’insondable des tourments humains…
Elle travaille avec obstination sur des textes plutôt inclassables; ce ne sont pas des nouvelles, pas vraiment des essais non plus ; un peu tout cela et autre chose à la fois, œuvres atypiques, denses et riches.

Elle aime aussi s’aventurer, depuis quelques temps, dans les allées croisées d’autres expressions artistiques qui la conduisent jusqu’aux arts plastiques, en passant par le théâtre et le cinéma.

Aslı Erdoğan se trouvait à Paris en ce début d’année 2004, pour assister entre autres, à l’inauguration d’une exposition d’un ami plasticien français. Elle a préparé un texte pour accompagner cette exposition. Plus qu’un texte de simple présentation, sa prose s’intègre dans l’espace artistique, elle le complète plus qu’elle ne l’éclaire. En automne 2003, à l’exposition alternative d’art contemporain organisé en même temps que la quasi institutionnelle Biennale d’Istanbul, elle avait signé plusieurs textes, surprenants, pour accompagner et présenter quelques unes des installations de jeunes artistes.

Il est aussi probable que nous la retrouvions comme scénariste d’un film turc. En effet, l’un des vainqueurs du dernier Festival de Cannes, son ami de longue date, le cinéaste Nuri Bilge Ceylan, vient de lui proposer de réfléchir à l’écriture d’un scénario avec lui, autour d’une histoire de couple qui se défait. Elle ne sait pas si leurs univers, fort différents, pourront trouver un point d’équilibre dans la création, ni si le projet cinématographique verra vraiment le jour, mais l’idée est désormais lancée.




BabelMed

Entretien avec Aslı Erdoğan

Rencontre avec Asli Erdogan dans un café parisien pour parler de son écriture et de ses projets. Elle était également venue à Paris au printemps dernier, à l’occasion de la parution en français de son roman La Ville dont la cape est rouge, le récit choisi pour faire connaître son écriture aux lecteurs français. L’une de ses nouvelles a été déjà traduite en français, dans le cadre du «Train 2000 de la littérature», une initiative de la Mission de l’an 2000 en France, pour faire connaître les jeunes écrivains et poètes européens. Aslı se trouvait alors parmi les trois noms représentant la jeune littérature turque.

Ayant suivi une formation scientifique poussée, une maîtrise en poche et des activités de recherche en physique des particules, comment êtes vous venue à la littérature?
Lors de mon enfance, je n’avais aucunement l’intention de devenir une écrivaine, mais je lisais énormément. Puis, un jour, quand j’avais dix ans, j’ai écrit un poème et une courte histoire. Ce qui est extraordinaire c’est qu’une revue, éditée à Istanbul, les a publiés à l’initiative de ma grande mère. En fait, cela m’avait profondément déplu; j’étais un enfant timide. Puis, plus rien! Même quand j’étais adolescente, à l’âge où les jeunes gribouillent généralement quelques lignes, je n’avais plus envie d’écrire.

Je n’ai repris la plume qu’à l’âge de 22 ans pour écrire ma première nouvelle que j’ai envoyée à un concours réservé aux œuvres inédites. Il s’agissait du prix institué au nom de Yunus Nadi -fondateur en 1923 du sérieux quotidien kémaliste, Cumhuriyet (République). Cette première œuvre, je l’avais d’abord intitulée Son Elveda (Dernier adieu) puis Veda Notu (Note d’adieu). Finalement, j’ai eu le troisième prix de ce concours. C’était en 1990. Je n’ai pas voulu par la suite que cette nouvelle soit publiée. Je n’avais pas tellement de relations avec les gens du monde littéraire. Je me mettais à l’écart de ce microcosme. En vérité, je ne voulais pas appartenir à un quelconque groupe de ce milieu organisé en clan.

L’année suivante, je suis partie poursuivre mes études à l’étranger. J’étais étudiante en master de physique et menais des activités de recherche dans le domaine des particules de haute énergie, au CERN (Centre Européen de Recherches Nucléaires) près de Genève. C’est là que j’ai écrit mon premier recueil de nouvelles, Mucizevi Mandarin (Mandarin miraculeux). Tout en préparant mon diplôme, j’écrivais la nuit jusqu’au petit matin. Il fallait que j’écrive, sinon je serai devenue folle... En fait, j’ai écrit ce livre pour moi-même, pas du tout dans le but de le publier. C’est pourquoi, Mucizevi Mandarin n’a été publié que cinq ans plus tard en Turquie.

J’ai écrit mon premier roman, Kabuk Adam (L’Homme croûte) en 1993, à Istanbul, en deux mois. J’étais assistante à l’université. Ma double vie continuait de plus belle. Mes soirées, je les passais avec des africains immigrés. Il y avait en fait peu de noirs africains en Turquie et ils vivaient sous d’énormes pressions. J’ai raconté dans ce livre qui est totalement une fiction, une relation passionnée, l’histoire d’un désir irrépressible entre un assassin caribéen et une femme blanche qui a été victime, auparavant, d’un viol. Kabuk Adam introduisait un thème nouveau où le désir de la femme se trouvait placé au premier plan. En fait, cet homme dur et endurci parce que torturé et assassin, devenait l’objet du désir de la femme. Je définis ce roman comme un jeu d’échec entre les deux protagonistes. Je regrette de l’avoir écrit trop vite. J’ai l’impression d’avoir gâché un très bon sujet; parce que je devais partir au Brésil, à Rio, afin d’y préparer ma thèse de doctorat, toujours en physique. Mais en réalité je me suis de plus en plus éloignée de la vie universitaire et de la recherche scientifique. J’ai tout laissé tomber un an plus tard, pour m’adonner totalement à la littérature.

Kabuk Adam a été publié en Turquie quand j’étais au Brésil, en 1994. J’en ai reçu cinq exemplaires par la poste. J’en gardais toujours un dans mon sac, sans jamais l’ouvrir. Je n’ai d’ailleurs plus jamais lu ce livre jusqu’à ce jour. C’est peut-être parce que mon père a cessé de me parler pendant 2 ans, à cause d’une seule phrase que j’avais laissé s’y glisser.
Je me promenais dans cette ville inconnue avec mon livre dans le sac, tel un gri-gri. J’ai en effet une double vie. Celle que l’on aperçoit de l’extérieur, celle des réussites; puis celle, dramatique, de mes relations avec les hommes en général et en particulier avec mon père. Ce dernier a longtemps subi une surveillance policière du fait de ses engagements politiques de gauche. Ce sont des traumatismes qui vous marquent à jamais. La violence qui est dans La Ville dont la cape est rouge, est le reflet de cette violence vécue. Au fond, je décris un univers noir dans une prose extrême, morbide et étouffante. J’écris toujours à la main. Je suis une scientifique qui écrit à la main. Dans la journée, au laboratoire, je tapais sur mon ordinateur mais pour écrire mes livres je prenais le stylo. J’ai l’impression que l’ordinateur a quelque chose de bien trop «métallique» pour la littérature...

Je suis finalement restée deux ans à Rio. Après avoir abandonné l’université, j’ai vécu dans des conditions matérielles très difficiles. Je donnais des cours d’anglais pour subsister. Je n’ai écrit La Ville dont la cape est rouge qu’à mon retour en Turquie. A Rio, pas la moindre ligne ! Je n’ai même pas pris une seule note. J’ai tout écrit et reconstruit de mémoire. D’ailleurs, c’est ennuyeux d’écrire à chaud sur la réalité; il faut que tout cela se décante pour qu’il n’en reste que quelques métaphores. C’est cette vision distanciée que je dois proposer au lecteur, cette forme de subjectivité qui finalement se distille à partir de la réalité vécue. Il faut toujours regarder la forêt à distance, plutôt que de se noyer dans le détail ennuyeux de la réalité objective d’un arbre. A mon retour en Turquie, je ne suis plus retournée à l’université. J’ai définitivement abandonné ma carrière académique. J’ai d’abord écrit Tahta Kuşlar (Les Oiseaux de bois), une nouvelle qui fut primée en Allemagne. C’est après que j’ai entrepris d’écrire La Ville dont la cape est rouge.

Qu’est ce que cela signifie d’être une femme écrivaine dans la Turquie d’aujourd’hui?
Ce n’est déjà pas facile d’être une femme en Turquie. Alors, être une femme écrivaine, ce n’est pas évident du tout! Au début, les médias manifestent un intérêt plus marqué pour les femmes. Nous avons droit, par exemple, à plus de reportages publiés dans les journaux et magazines. Ce qui veut dire que l’on peut facilement devenir connue. Mais en règle générale tout est stéréotypé. Pour peu que vous sortiez des sentiers battus, de ce que les médias attendent de vous, alors là, soudain, personne ne s’intéresse plus à ce que vous dites. Même les intellectuels les plus sérieux ne vous lisent pas. Au fond, ils ne pensent pas qu’une femme puisse leur apprendre quelque chose de nouveau ! En fait, les femmes écrivaines ne sont, hélas encore, perçues qu’à travers l’image traditionnelle que la société leur renvoie. Ce regard à deux dimensions, leur colle à la peau. Souvent, elles ne sont pas identifiées par rapport au contenu et la forme de ce qu’elles écrivent, mais d’une façon générale par leur physique. Par exemple, il n’est pas rare que l’on me confonde avec une vedette de cinéma ou de la scène, tout simplement parce que j’ai des yeux bleus..."

Ses yeux bleus lui jouèrent bien des tours. Le plus désagréable et le plus récent fut la publication, l’an dernier, d’un livre écrit par l’un de ses anciens compagnons. Sans scrupules, ni éthique, il parla de leur vie de couple en prenant bien soin d’annoncer avant même la parution de son bouquin que c’était bien d’elle dont il était question et que tout était autobiographique. La quasi-totalité des femmes écrivaines et journalistes protestèrent vivement contre cette attitude odieuse et dénoncèrent le procédé publicitaire utilisé. "Ce livre m’a bien sûr dérangée et j’ai trouvé cela dégoûtant. La littérature ne peut pas être instrument de vengeance et de masturbation. Je m’y oppose. L’écriture est sacrée et il faut la protéger. Je ne lirai jamais ce livre. Hasan Öztoprak a fait cela pour rendre son bouquin populaire, mais je n’en éprouve aucune curiosité pour autant" déclara Aslı Erdoğan à la presse.

Avec courage et détermination, Aslı Erdoğan poursuit les chemins tumultueux de la création littéraire. ________________________________________________________________

A propos de «La Ville dont la cape est rouge»

«La Ville dont la cape est rouge», deuxième roman d’Aslı Erdoğan, a été le premier traduit en français. Il est paru en avril 2003 aux éditions Actes Sud. Voici comment Timour Muhidine, qui enseigne la littérature turque à l’INALCO (Institut national des langues et civilisations orientales) à Paris, analyse ce livre dans un article intitulé «Dans le jungle des villes», publié dans le mensuel Le Monde diplomatique de juillet 2003.
(…) Second roman d’une jeune romancière turque, ce livre au titre insolite se déroule au Brésil: il évoque la découverte de Rio par Özgür, une gringa qui va faire l’expérience de l’enfer sur terre. Elle projette d’écrire un roman, mais le texte va lui ravir sa propre existence au point de l’avaler comme un anaconda. La dérive existentielle de la jeune femme venue de l’Ancien Monde va d’abord trouver à s’ancrer dans l’étrangeté du métis et la confrontation de deux univers radicalement différents: proche parente de Geoffrey Firmin, le consul de Malcolm Lowry dans Au-dessous du volcan (1947), Özgür fait mine de céder à la chaleur poisseuse et aux sollicitations sensuelles de la danse; elle s’efface devant la violence mais pour mieux s’approprier le monde qui l’environne...

Malgré plusieurs tentatives de bâtir un amour qui rende le monde possible, le prix à payer reste total. Il faut mettre sa vie en jeu, car elle est désormais plongée dans une jungle - et le mot n’a rien d’excessif... La ville du tiers-monde ne laisse aucun choix ; elle est monstre et objet du désir tout à la fois: «Rio, la ville qui obligeait ses proies à jeter les dés les yeux fermés.» Özgür oscille entre la peur et l’envie de mourir, la volupté d’être broyée par cette métropole terrible, aspirant à se faire mulâtresse, aspirant à être dépossédée de son âme: «Elle avait croisé la mort à chaque coin; une mort engraissée, vorace, capricieuse s’était infiltrée dans chaque mot qu’elle avait écrit. Pourtant, ce qu’elle pourchassait dans les labyrinthes sombres, c’était autre chose. Ce qu’elle cherchait dans les favelas misérables, dans les regards voilés des sans-abri, au-delà des masques de carnaval... La passion désespérée du corps pour la vie, plus vieille et plus puissante que tous les mots.»

La langue à la fois limpide et lyrique d’Aslı Erdoğan exprime parfaitement la distance de moins en moins grande qui sépare Özgür de la cité étrangère. Si, dans ce contraste foisonnant, plusieurs observations viennent rappeler la similitude avec le monde turc, c’est néanmoins la rue brésilienne qui règne avec le romantisme sauvage du favellado, du bandido, son amour de la vie, sa rudesse, le dégoût tout comme la fascination qu’il inspire.

Née en 1967, l’auteure incarne la jeune génération des prosateurs turcs: moins soumis aux problèmes nationaux, libéré du roman à thèse, ils explorent le monde et établissent imperceptiblement des parallèles entre les Suds...
http://www.monde-diplomatique.fr/2003/07/MUHIDINE/10271

BabelMed


Sur le site de Cristina Castello ICI

mardi 8 novembre 2016

Un livre, un auteur : "Une mère, le cri retenu" de Pierre Perrin (Le cherche midi éditeur)




Pierre Perrin habite le pays de Courbet. Il a créé la revue Possibles, 22 numéros de 1975 à 1980, dont les n° spéciaux Jean Breton, Éroticothèque et Yves Martin. Il a publié une vingtaine d’ouvrages depuis 1972, notamment Manque à vivre, un choix de poèmes en 1985, un autre avec La Vie crépusculaire, chez Cheyne [prix Kowalski de la ville de Lyon en 1996]. Il a donné au Rocher un bref essai critique : Les Caresses de l’absence chez Françoise Lefèvre. Ces trois ouvrages sont épuisés. Mais on peut encore trouver, au Cherche Midi, Une mère, le Cri retenu en 2001, un récit sans concessions.
Il a aussi publié de courts essais et des nouvelles ainsi qu’une bonne centaine de notes de lecture dans Autre Sud, Lire, Poésie1/Vagabondages, dont une trentaine, entre 1999 et 2008, dans La Nouvelle Revue Française.
Il publie désormais essentiellement sur le net où il tient à jour son propre site qui donne aussi à lire, à l’occasion, quelques invités
Site de la revue Possibles

Après l'avoir lu deux fois, j'ai eu envie d'écrire à Pierre une sorte de lettre ouverte, de ressenti de lecture.


Cher Pierre,

Voilà déjà un moment que je veux vous envoyer ces quelques lignes sur "Une mère, le cri retenu". Et puis, je voulais le reprendre, le compléter, citer quelques passages qui m'avaient retenue, et puis et puis...le temps se déroule.
A chaque fois que je vous vois passer, je me dis que décidément je dois vous l'envoyer. Voilà donc !


Votre livre Pierre, " Une mère, le cri retenu " m'a bouleversée et souvent émue aux larmes.
Un cri retenu pendant tant d'années. Un cri enfermé depuis si longtemps en vous. Un cri pour dire la relation difficile, voire absente, entre une mère et son fils.
Tant d'années pour oser mettre des mots sur un amour né si tard. Ou plutôt ressenti si tard. Quand la mère disparaît définitivement, après avoir été cette presque petite fille, rongée par la maladie.
Toujours digne et fière cependant.
Ce livre m'a accompagnée près de l'Océan, où je découvrais votre écriture et la profonde émotion qu'elle suscite. Votre talent, votre « engagement », votre quête/recherche de souvenirs, témoignages,ressentis d'enfant, puis d'adolescent, enfin d'homme.
Je l'ai relu ici, sur mes terres bourguignonnes. J'aurais voulu recopier tant de passages, des fulgurances inouïes à certains moments.
J'avais l'impression de connaître cet univers campagnard rude et taiseux. Comme vous, j'ai passé mes dix premières années près de la ferme de mes grands-parents maternels. J'y fus heureuse car choyée par eux, surtout par ma grand-tante (soeur de mon grand-père), veuve inconsolée de 14-18.
Mes parents absents jusqu'à mes dix ans.
Je connais aussi cette froideur relationnelle avec ma mère. Notre mésentente jusqu'à la rupture. Puis elle est morte en 2015. Comme vous, le poids du remords, de la culpabilité.

Françoise

Quelques Extraits ICI :


"Les premiers temps, elle avait parlé sans fin, à faire accroire son bonheur. Son travail, son mari, son enfant : sa vie regorgeait de plaisirs. Cet enchantement sonnait le tocsin. Petite, menue, souvent un rire au bord des larmes, d’abord elle avait dit non. Le désordre l’épouvantait. Pourtant quelqu’un enfin la comprenait. Depuis sa jeunesse, elle s’était tant dévouée. Sa réserve avait fondu et son cœur éclaté. Entre eux, c’était des rires, des fous rires. Tout les emportait. Les heures passaient comme des oiseaux. Elle lui trouvait un art de la mettre en valeur qui la faisait rougir. Elle protestait sans cesse de son peu d’attrait, qu’il fallait la laisser. En même temps elle avait pressé contre son épaule l’attente secrète qu’enfin il la porte, il l’emporte où il voudrait. Elle se coulait le long de son torse. Au froid de la rue, elle emmitouflait leurs deux cous dans la même longue écharpe écrue. Mais lui, comme s’il contemplait la sœur qu’il n’avait jamais eue, ne voulait que son bonheur, sa plénitude à elle. Il ne se retenait pas, il l’adorait. Et ses prévenances sans calculs les émerveillaient tous deux. Il existait pour elle, elle existait pour lui. Cette navette rare tissait l’exigence, chaque jour plus forte, qu’ils ne se séparent plus jamais. Car loin d’elle, perdus l’appétit, le sommeil, il tremblait. Elle le hissait vers des sommets. Ils les gravissaient ensemble, allègrement. Toujours en avant de sa propre ascension, elle lui faisait gagner des années d’existence. Il brûlait, avec le sentiment de s’engendrer à travers elle, de se multiplier, tellement ce qu’on donne nous augmente, disait-il. Et, passé le supplice de s’éloigner de son enfant, elle tombait la robe de laine violine qui, la neige venue, et le vent, et le froid, l’emmitouflait jusqu’au cou. Sous ses boucles châtain clair, ses seins de plein vent odoraient le lys et le lilas mêlés. Elle creusait le ventre, elle s’imprimait contre son torse. Elle le happait, il grandissait sans fin. Jamais il n’avait cueilli de la sorte le bonheur en train de sourdre dans des pupilles dilatées. Au cours de la nuit toujours plus blanche, l’amour dansait comme la mer. Ils se défaisaient, c’était pour mieux se reprendre. La langue tel un chiot suivait des veines, des chevilles jusqu’au front. Les framboises amenées sous les lèvres rameutaient leurs racines. C’était bon, comme tant d’autres attentions, devant la longue chevauchée par tous les sens, tellement l’un et l’autre voulaient se prodiguer comment la tête leur tournait.

Cependant les arrachements au petit matin les dépeçaient, à retrouver l’enfant et les doutes. Le téléphone plusieurs fois par jour leur tirait des larmes. Ils devenaient l’un pour l’autre la cheville sans quoi le meuble se défait. Le désordre à la fin devait s’effacer, la raison ressusciter, la parenthèse fermer le tombeau. Il vacillait, s’enfonçait, s’enterrait à bout de forces. Il ne réussissait plus à la ranimer, la ramener à lui. Des ondes les faisaient encore trembler, loin l’un de l’autre. Elle connaissait de son côté la démesure du sacrifice, le féroce égoïsme dont l’enfant dès le berceau connaît l’énigme et les rouages. Et lui tournait tel l’épervier sur sa douleur. Pendant des mois, il n’avait plus regardé ni touché le monde qu’avec ses yeux et ses mains à elle. Telle une voile sous le vent tendue, son existence avait exploré des contrées inconnues. Tout à coup chaviré, amputé, aveugle, il lui fallait réapprendre la relativité des choses, sa propre pesanteur, le silence hostile. Il n’acceptait pas le désastre. Bien que sans rien tenter qui la mît en péril, il espérait un miracle. Il croyait la croiser partout. La nuit même elle surgissait peut-être. Son rire ne pouvait pas s’éteindre. Un jour elle voulut une ultime fois sa semence. Elle lui fit l’amour avec une rage qu’ils n’avaient jamais connue. Ils rirent même, comme au premier jour. Et puis elle avait emporté leur secret, pour toujours."




"Mariée tard, elle était repartie vers la liberté. L’appartement dans l’Allemagne occupée faisait d’elle à son tour une maîtresse de maison, et l’argenterie rentrait chez elle, au marché noir, et la belle vaisselle, contre du sucre, du café. Ce n’était pas pour s’enrichir, c’était pour être belle, pour vivre à son rang, à la force du poignet. À vouloir, tout au contraire, abandonner ce rang et l’uniforme, mon père a violé pour jamais son bonheur. Il l’a brisée comme un fagot sur le genou, l’a piétinée. Enfant, je ne comprenais pas qu’elle récurât le soir jusqu’à minuit parfois, dans une rage insensée, partout. Les pivoines, les lupins, les rosiers, l’été, cachaient le fumier. Mais la cuisine communiquait avec la rue et l’écurie, sans sas, sans vestibule. L’évier restait de fonte – impossible de le faire briller ! Sous l’escalier, il fallait souvent réamorcer la pompe. Dans le plafond nichaient des rats qu’on entendait courir et couiner en mangeant la soupe. Et je soutenais mon père contre les rares reproches qu’elle lui adressait. À mon tour j’élevais la voix contre sa tristesse. Elle, au lieu de me tirer vers elle, reculait, vaincue, toute son innocence persécutée. Ce qui m’éclaire, à ce jour, hier m’aveuglait. Maman, mes mots se perdent, comme de l’eau dans la terre trop sèche. Ils ne te trouveront plus."




"Son visage était ravagé, l’œil droit perdu sans retour. Elle se recroquevillait de douleur sur sa chaise. D’une main elle tenait sa joue penchée qui n’était qu’une plaie ; de l’autre, elle ramenait les pans de sa robe sur ses membres décharnés. Bien qu’elle m’accueillît encore avec un sourire qui cachait de son mieux la souffrance, je ne pouvais pas poser la question. Elle touchait à sa fin. Elle avait parlé de son cercueil, sans que sa voix tremble. Elle allait rejoindre son aimé, parti le premier. Je ne distinguais aucun chemin. Je voyais une borne et la tombe ouverte, et la tombe ensevelir le cadavre, et la borne s’effacer avec les années. Je vacillais. J’étais si près de son souffle que j’escomptais parfois la part d’inconnu qui m’était réservé. Je tenais la main de ma mère, la peau sur les os. La pitié m’étreignait. Je concevais la délivrance, dont elle ne faisait plus guère état. Je ne pouvais réaliser son abandon, le renoncement à vivre. Elle avait embrassé à sa façon le monde et les êtres qui avaient croisé son destin. Elle avait parié sur le ciel, comme on lui avait appris à le faire. Elle ne jouait plus. Et peu lui importait qu’il restât quelque chose ou non de ce qu’elle avait gagné à la sueur de son front. Elle s’en allait, son être s’en allait. Ce n’était pas un drame. Les bilans dépassés, l’enfant élevé, le silence l’envahissait, comme s’il avait neigé sur son jardin. Un cri, un seul, lui échapperait, qu’elle entendrait à peine. Seule – il ne viendrait plus maintenant –, à l’ultime instant."


Pierre Perrin, Une mère, Le Cri retenu, Cherche Midi, 2001

vendredi 28 août 2015

Vassilis Alexakis, La mer qui ressemble à la vie

Vassilis Alexakis, auteur greco-français




RTS Eclats de Méditerranée
La mer qui ressemble à la vie, avec Vassilis Alexakis

En écoute :

émission de 30 mn

http://www.rts.ch/audio/la-1ere/programmes/eclats-de-mediterranee/6930979-la-mer-qui-ressemble-a-la-vie-avec-vassilis-alexakis-21-08-2015.html

La mer qui ressemble à la vie avec Vassilis Alexakis
Elle connaît tous les jeux, renferme tous les mystères, elle est très vieille et étonnamment juvénile, la mer de Vassilis Alexakis .

Qui raconte l'Egée, son île de Tinos, la danse et l’horizon.


La Méditerranée déchirée, la Méditerranée, devenue cimetière et nouvelle frontière, mais aussi la mer qui sait écouter. La mer qu’on peut manger comme un morceau de bleu. La mer qui est tout…
Je me suis demandé longtemps qui allait pouvoir faire écho aux éclats passionnés surgis pendant l’été. Quand Vassilis Alexakis m’a dit "venez donc", j’ai su que ce serait lui. Lui qui a parsemé ses derniers livres de réflexions politiques et poétiques, sur la crise grecque et la mer.
Comme dans "La clarinette", paru en 2015, au Seuil, où il dit que la mer fait parfois osciller le bateau tout doucement en prenant les passagers pour des enfants qu’il faut bercer.
Vassilis Alexakis, érudit et tendre, pertinent mais doux, qui a raconté dans plusieurs romans, son voyage intime du grec au français, puis du français au grec, et son amour des langues.
Vassilis Alexakis qui a surtout écrit "La clarinette" pour son ami et éditeur, qu’il appelle simplement Jean-Marc. Il l’a accompagné jusqu’à la fin et au-delà, puisque leur dialogue se poursuit au fil des pages. Et même d’une chambre d’hôpital à une autre, puisqu’il parle depuis un lit blanc.
Mais comme debout face à l’horizon, sur son île de Tinos. Ou comme quand il nage avec son masque et qu’il a l’impression de voler.

A lire aussi
Parmi ses nombreux et très beaux romans et récits:
"Paris-Athènes", "La langue maternelle" et "L’Enfant grec", parus chez Stock et en Folio.



Paru dans BIBLIOBS

© photo Vincent Nguyen / AFP
Vassilis Alexakis et Jean-Marc Roberts, en 2005



Dans l’avion grec qui le ramène à Paris, Vassilis Alexakis est assis à côté d’une femme sujette au stress aéronautique. Elle lui demande ce qu’il fait dans la vie.

Lui : «Je suis équilibriste. »

« A votre âge ? », s’étonne la dame.

« J’évite les exhibitions périlleuses, dit-il pour la rassurer. Je ne fais plus les chutes du Niagara ni les tours de Notre-Dame. Je me produis dans les cimetières pour égayer les familles en deuil. Je croise les âmes qui montent vers le ciel. Elles montent très lentement, elles ne sont pas pressées de prendre congé du monde, on dirait qu’elles le regrettent déjà.»

Il faut prendre Alexakis au mot. Cet écrivain est vraiment un équilibriste. Malgré ses 72 ans et sa jambe récemment opérée d’un anévrysme, il avance, léger comme une plume, sur le fil tendu non seulement entre sa Grèce natale et sa France d’adoption, mais aussi entre les vivants et les morts. Avec «la Clarinette», cet exercice acrobatique touche au bel art et atteint le sommet de l’émotion.

Hiver 2012-2013. Son meilleur ami, son frère spirituel, son éditeur depuis quarante ans, est atteint d’un mal incurable. C’est Jean-Marc Roberts, qu’il entoure de son affection, visite dans son appartement du square Montholon ou à l’hôpital, qu’il apostrophe et tutoie à chaque page de ce roman-vrai.

A Jean-Marc, qui a trop fumé, Vassilis, qui tire comme un sapeur sur sa bouffarde, confie sa mélancolie. Il est fatigué de Paris, il se demande s’il ne va pas retourner vivre à Athènes, où il part provisoirement fêter son anniversaire et où son père, quand il était malheureux, se mettait au soleil.

Alors qu’il traduit son dernier roman en grec, qu’il se traduit en somme, il se sent également prêt à prendre congé de la langue française. Comme si la fin prochaine de Jean-Marc l’obligeait à un nouveau départ. Comme si, sans lui, la France ne serait plus la France. Alors, il se dépêche de lui dire qu’il l’aime.

Car, pour Alexakis, tout est bon dans le Roberts : ses femmes, ses enfants, ses romans (il les résume en une formule lumineuse et poignante: «Un petit garçon courant derrière un camion de déménagement»), ses habitudes, ses blagues, sa bravoure, son panache.

A son ami de cœur dévoré par le crabe, il adresse ce livre dont la forme emprunte à la démarche du crabe, tout en à-côtés, en diagonales, en digressions.

Il lui parle de la maladie qui frappe la Grèce, des SDF, des avantages fiscaux dont l’Eglise bénéficie et des menaces proférées par Aube dorée contre les immigrés. Il revisite Paris à partir des adresses de toutes les maisons d’édition où Jean-Marc a travaillé. Il lui fait entendre, au téléphone, la chanson de Dalida, «Bambino», qu’il adorait.

Il va même jusqu’à lui décrire, tel un spectacle qu’il aurait manqué, son enterrement au cimetière de Montmartre. Car, même après sa mort, Vassilis Alexakis continue de lui raconter sa vie. On voudrait que ce roman plein de rires et de larmes ne s’arrête pas. Et que son héros revienne.

Jérôme Garcin

La Clarinette, par Vassilis Alexakis,
édition du Seuil

lundi 11 mai 2015

Le Fraudeur et A la cyprine d'Eugène Savitzkaya






Qu'en pense Cristian Ronsmans ?


"Eugène Savitzkaya signe « Le fraudeur », aux éditions de Minuit !
On ne me laissera donc jamais en paix ? Dans une sorte d’ignorance réconfortante ? Jamais on n’aura pitié de celui qui ne veut pas savoir la vie des autres, Moi !!!
En ce sens mon vieil ami Frédéric Baal (encore que souvent je me sente plus vieux que lui) ne m’épargne guère et je ne saurais trop lui avouer ma reconnaissance.
Or donc, me voilà ce soir, grâce à lui, en la librairie Tropismes, toutes ouïes orientées vers ce magnifique poète qu’il m’offre à découvrir, Eugène Savitzkaya.
Fraudeur ! In petto, je me dis du fraudeur au faussaire la frontière est ténue. Le fraudeur ne sera-t-il pas tenté, ipso facto, de jouer les contrefacteurs ? Avec ses airs lunaires, pape de la monnaie du Pape, de la fausse mornifle, de l’artiche de contre bande ? Poète, il va nous la jouer « Bonobo de la monnaie de singe », non ?
Et bien non !!!
En fait le seul qui ne fraude pas, c’est ce poète fou, qui est aussi le fou, dont je finis par être fou car il me rend fou. A force de ne rien frauder. Et dans ce monde qu’il dénonce (c’est pas bien ! Quoique !), un peu à la manière d’un Dali que la différence entre un fou et lui réside dans le fait qu’il n’est pas fou, on comprend très vite que le fraudeur ne triche pas !
Fraudeur d’une cohésion sociale qui s’appuie sur la fraude institutionnalisée lave de tout péché. Le seul qui ne triche pas et c’est à cela qu’on reconnaît un poète, c’est Eugène Savitzkaya. Il va jusqu’à pratiquer une ascèse qui le dépollue ! Rupture avec le monde « du spectacle » pour mieux comprendre le spectacle et apprendre à penser par soi-même.
C’est donc bien un homme au-delà du poète qui ne triche pas !
Là-dessus, je termine sur ce qui fit l’objet d’un petit débat concernant l’attente. On est avec Eugène Savitzkaya aux antipodes, qu’on se le dise, de l’attente Becketienne que certains évoquèrent. Pour une raison simple qui réside dans la non-fin de l’histoire te de l’aventure de Savitzkaya. L’arrivée de Godot, si elle devait arriver, sonnerait le glas de l’histoire et la mort de l’espoir.
Eugène Savitzkaya n’est pas dans la mort de l’espoir qu’il entretient depuis que la soupe attend le faucheux à moins que ce ne soit l’inverse.
Cette attente est d’un autre ordre. Difficilement définissable car de l’ordre du vécu. Une sorte d’utopie synchrone avec une u-chronie, une brèche dans l’inframonde où certes la disponibilité subjective existe mais sans en avoir la totale maitrise. Une sorte de monde imaginal, de l’entre deux où il y a de fait une attente où l’on attend rien !
Bref, on l’aura compris, j’aime ce poète-écrivain- romancier, ça c’est pour la forme. Authentique poète pour le fond ! Et pour la forme poétique, « A la Cyprine » hommage vulvaire et athanor poétique qui relève de la transcendance."

Cristian Ronsmans


                                                                   *****


Eugène Savitzkaya
Rencontre à la librairie Tropismes, le jeudi 7 mai 2015, avec l'écrivain Eugène Savitzkaya à l'occasion de la parution de son nouveau roman "Fraudeur" et d'un recueil de poèmes inédits "A la cyprine", tous deux publiés par les éditions de Minuit.
Entretien mené par Philippe Dewolf, lectures par Eugène Savitzkaya et Frédéric Baal.


crédit photo Barbara Cortvrient


crédit photo Barbara Cortvrient



crédit photo Barbara Cortvrient













D'autres extraits sur la chaîne Youtube de Frédéric Baal

https://www.youtube.com/channel/UCTauazJ94hN7hj0iO60Behw

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http://www.liberation.fr/livres/2015/03/18/cours-y-vite_1223412

Cours-y vite
PHILIPPE LE GUILLOU 18 MARS 2015 À 18:36

LIBÉ DES ÉCRIVAINS Roman d’escapades, «Fraudeur» voit Eugène Savitzkaya retrouver les enchantements d’un «garçon léger»
Dix ans après Fou trop poli, sous la forme d’une reconstitution poétique, protéiforme, éclatée, c’est à une singulière exploration de l’enfance et de son territoire que nous convie Eugène Savitzkaya dans Fraudeur. Peu de noms, de personnes ou de lieux, on devine que l’on est en Belgique, un bel été, en août 1969, dans une campagne boisée, profuse, intacte, peuplée de bêtes, un «pays des délices» à l’abri du remembrement, de la reconfiguration destructrice. Une figure se détache et aimante tout le récit, celle d’un garçon sans nom, léger, «aux os légers», chaussé de fines baskets, porté à l’escapade nocturne, à l’immersion dans la nature, les prairies, les vergers, les taillis, les buissons d’orties, à l’errance aussi dans le parc déserté d’un château proche ou à la contemplation, plus prosaïque, d’un dépotoir où il guette les rats et médite «devant un tas de coquilles de moules sous des sureaux luxuriants». Cette figure jamais nommée, et dont les promenades tissent le roman, cet adolescent marcheur, attiré par les champs, les étangs et les bois, les fruits sauvages et le chaume, saisi par le mystère d’une nature remplie d’invisibles présences, c’est celle du fou, du «fraudeur», du garçon libre qui s’échappe du carcan familial, d’une fratrie composée d’un aîné, gardien comme lui des noisetiers pourpres, et d’un frère plus jeune, un enfant de 2 ans beau comme un bonze. La famille, la maison tiennent, en effet, une place importante dans cette évocation discontinue, faite de tableaux successifs, loin de tout asservissement réaliste ou chronologique. Le père, mineur, «père au charbon», explorateur souterrain piochant avec son pic la silice des charbonnages dans la région de Liège, apparaît çà et là mais celle dont la présence dormante, l’effacement progressif, avant l’absence, sature le texte, c’est la mère, russe d’origine, la mère disparue mais immortelle, toujours là, capable de commander aux éléments, la mère dont les gestes et la voix ne cessent de hanter le fraudeur ou le fou, l’enfant qui divague, celui qui se souvient - l’écrivain. D’elle, il ne reste pas grand-chose, un poème, des photographies, des recettes, mais elle est là, au cœur du paradis de bouleaux et de reines-claudes, dans le silence d’une chambre sentant les bananes et l’enfant grandit et chemine, «gardant dans ses narines sa fragrance intime, l’onctueuse douceur de sa peau, le son de sa voix voilée et un peu rauque, et la souplesse de ses doigts».
Philippe Guillou
Libération