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mardi 31 août 2021

Angélique Ionatos n'est plus

 

                              photo sur le Net



Le 7 juillet 2021 Angélique Ionatos cette immense artiste(musicienne, poète...) et femme généreuse, engagée, s'est éteinte.
Beaucoup d'émotion, une immense tristesse. Elle était une amie dont j'ai souvent parlé ici. Je l'avais découverte dans les années 1980 et depuis je l'écoutais , l'écoutais encore. Je l'avais retrouvée sur facebook.

Yannis Youlountas et son fils Alexis Sévenier lui ont rendu des hommages chaleureux que je partage ici. Françoise Ruban


                                                 *****


ANGÉLIQUE IONATOS EST MORTE, UNE ÉTOILE EST NÉE !

Hier soir, j’ai perdu ma sœur. Ma sœur adoptive. Ma sœur de lutte. Ma sœur de création. Ma sœur de cœur. La sœur qui m’a toujours manquée jusqu’à notre rencontre et le début de nos créations communes il y a quelques années. Elle me demandait conseil, j’en faisais autant. Nous étions très différents et pourtant très proches. Nous partagions une passion pour la poésie, la mythologie, la philosophie et une nostalgie pour cette Grèce dont nous étions tous deux exilés. 

Angélique ne cessait de me dire que son vœu le plus cher était de retourner finir ses jours en Grèce, en particulier sur l’île de Lesbos où elle avait des attaches. « Ne pas finir ici, mais là-bas dans la lumière, dans ma première lumière. » Je lui répondais la même chose pour la Crète, mon île adorée où sont nés la plupart de mes ancêtres et où vit encore une grande partie de ma famille. À croire qu’être grec, c’est être d’une île, comme d’une utopie, grandir avec le regard à l’horizon et désirer, tout au bout de la vie, revoir une dernière fois cette indicible rencontre entre le ciel et la mer.

Angélique était magicienne. Elle envoûtait quiconque la côtoyait. Personnellement, j’étais comme ensorcelé par sa voix, son regard et ses gestes, à chaque retrouvailles. Son sourire était rayonnant, son rire était torrentiel, sa tendresse était marine et sa bouche était l’athanor transformant n’importe quel vers en poème mythique. 

Toute sa vie, Angélique a servi les poètes et la poésie, de sa voix et de sa musique, incarnant charnellement ce qui n’était à l’origine qu’un bout de papier gratté à l’encre des songes. Angélique vibrait à l’instar de sa guitare, donnant vie aux fantômes et tirant la quintessence des textes les plus touffus dans des éclairs de lucidité. Maintes fois, elle nous a adressé des textes d’amour et de soutien pour dire à quel point la vision du monde était incomplète sans la métaphore, écrite ou filmique, sans le lyrisme indispensable pour appréhender le vertige de l’existence et la course vers l’utopie.

Elle faisait aussi le lien entre la Grèce et la France, mais aussi la Belgique où elle était arrivée à l’âge de 15 ans, à Liège en 1969, pour échapper aux persécutions du régime des Colonels. Elle traduisait et commentait les textes, évoquait sa terre d’origine, donnait à penser et à rêver cet orient tout au bout de l’Europe, au croisement de trois continents.

Dans les années 2008-2012, elle commença à souffrir de ce qui se passait en Grèce : une crise qui n’était en réalité que le laboratoire du durcissement du capitalisme en Europe. Angélique se demandait souvent ce qu’elle pouvait faire pour témoigner son soutien. En juin 2012, elle décida de sortir de sa discrétion sur les sujets politiques pour exprimer ce qu’elle ressentait. Dans une vidéo sur Médiapart titrée « Et les rêves prendront leur revanche ! »(1), elle évoqua une société absurde, une « ploutocratie ridicule et dangereuse », dans laquelle « nous oublions de penser, nous oublions de nous arrêter ». Elle appela à « ne pas sauver la Grèce pour revenir dans le passé », car ce passé, c’est le consumérisme et la « démocratie télévisuelle » qui n’est que domination et exploitation. « Non, ne revenons pas en arrière ! Il faut tout changer ! Il faut redonner à l’utopie sa place ! (…) Cela vaut pour la Grèce, mais aussi pour le monde entier. »

Dans la foulée, après avoir vu le film « Ne vivons plus comme esclaves », Angélique nous adressa une lettre chaleureuse dans laquelle elle nous dit : « Vous montrez superbement que l’utopie est une action poétique ! C’est très beau et ça fait du bien ! C’est ça dont nous avons besoin : d’utopie et de poésie ensemble. (…) Nous avons besoin d’images, de joie, d’allégresse, de désir, et c’est ça que je ressens en visionnant votre film. Merci »

Quelques temps plus tard, Angélique nous proposa une soirée projection-concert dans sa ville bien aimée des Lilas, près de Paris. Finalement, faute de place dans l’agenda, ça se passa le 17 décembre 2014 à l’auditorium du centre culturel Jean Cocteau (2). Une soirée gratuite, magique et noire de monde organisée par L’Observatoire de la Diversité Culturelle.

Durant le débat, Angélique souligna l’importance de la musique dans le film. Pour elle, c’est « une des choses qui font sa force, nous avons besoin de poésie, de lyrisme pour nous transcender et retrouver l’enthousiasme nécessaire pour changer le monde ». Et quelques jours plus tard, Angélique me souffla : « Si tu as besoin de moi, n’hésite pas ! »

Ainsi fut fait durant le printemps 2015 ! Angélique participa à la fois à la musique du film Je lutte donc je suis, mais aussi au tournage, en intervenant plusieurs fois à l’écran : dès le début du film, en guise de narratrice d’introduction(3), puis durant une séquence au sujet de la mémoire de l’extrême-droite au pouvoir en Grèce, avec son témoignage émouvant sur son enfance sous la dictature des Colonels. Elle y parlait de son souvenir le plus terrible : sa mère brûlant discrètement sur la terrasse les livres de leurs poètes bien aimés mis à l’index par la dictature(4).

Sa chanson « Et si l’arbre brûle » devint l’une des principales musiques de Je lutte donc je suis, notamment utilisée durant l’arrivée en Crète après 15 minutes de film(5). Cette chanson, cela faisait des semaines que nous en parlions tous les deux. Pour moi, elle allait devenir l’une des chansons clés de l’œuvre d’Angélique car celle qui exprime le plus intensément ce qu’elle a ressenti durant les dix dernières années de sa vie, face au désastre grec et mondial. Une sorte de tragédie superbement composée et interprétée par une voix qui préférait toujours passer par la métaphore, même sur les sujets les plus brûlants. Cette chanson, c’est moi qui lui ai demandé de la mettre en bien commun, en Creative Commons, et c’est pour ça que nous avons appelé ensemble son producteur, Stéphane Grégoire (d’Ici ailleurs), pour lui transmettre cette volonté commune. Du coup, la chanson a pu circuler librement durant des semaines et cela a d'ailleurs bien soutenu la sortie de son album quelques temps plus tard.

Angélique avait bien compris que c’était aussi l’esprit du film que de sortir du cadre commercial pour en faire un objet de lutte, un outil solidaire, un bien commun. Quand elle a reçu notre nouvelle bande annonce du film, cette fois plus courte fin 2015, elle a répondu aussitôt : « vous aviez raison, c’est tellement mieux comme ça ! »(6). C’est tout naturellement qu’Angélique nous a rapidement rejoints pour des projections-débats en soutien aux luttes et aux actions solidaires, comme le 19 février 2016 à Paris(7), par exemple, en aide aux dispensaires médicaux autogérés en Grèce.

Durant cette période, elle nous envoya plusieurs lettres évoquant sa joie de « renouer avec la mémoire et l’utopie dans une période cruciale », au moyen de la « poésie écrite ou filmée » qui, seule, permet de « souffler l’enthousiasme »

« Nous avons besoin du vent du changement. Nous avons besoin de tempête, pas d’une petite brise » écrivait-elle en mai 2015, annonçant l’échec de Tsipras. Un mois plus tard, elle nous envoyait une autre lettre commençant par « Les poètes sont en exil »( 8 ). Cette lettre sera finalement remaniée et publiée deux mois plus tard par Le Monde Diplomatique, en août 2015, comme le cri d’une grecque en exil face à la tragédie qui se déroule sur sa terre d’origine. Dans cette lettre, elle insistait sur la nécessité de renouer avec une vision poétique de l’existence :

« Les poètes sont en exil. Dans notre monde, soumis à une nouvelle barbarie, il faut nous interroger pour retrouver la mémoire et l'utopie. Ce sont elles qui veillent sur notre humanité. Ma belle et étrange patrie m'a enseigné que la poésie, depuis toujours, nourrit le chant. Et ce chant peut devenir un cri ! Aujourd'hui, la Grèce est défigurée. Les Grecs sont humiliés. Le premier devoir d'un artiste est de témoigner de son temps. Et de résister ! Souvent, je me sens découragée et impuissante face à tant de malheur. Parfois, je suis même tentée de me taire. Alors, je lis mes poètes. Leurs mots jamais ne s'oxydent à l'haleine du désespoir. Leur parole est politique et souvent prophétique. Et voilà que l'espoir revient comme un chant de maquisard dans la forêt des aromates ! Ce cri et cet espoir vont habiter aujourd'hui mon propre chant ! »

Plus tard, Angélique a judicieusement ajouté : « C’est le hasard qui nous fait naître dans un pays plutôt que dans un autre. Et c’est l’exil qui nous fait prendre conscience de notre identité culturelle. Je n’ai pas choisi l’exil ; je l’ai subi et j’en ai souffert. »

Finalement, beaucoup plus tôt qu’elle ne l’imaginait, Angélique est morte, à seulement 67 ans ! Elle est décédée hier à Paris, loin de la terre où elle espérait finir paisiblement ses jours. Son projet de retraite à Lesbos restera un rêve inachevé.

J’aurais aimé la serrer une dernière fois dans mes bras, ma grande sœur de lutte et de création. Lui dire mon immense estime, ma profonde affection, mon amour fraternel. J’adresse mes plus sincères condoléances à tous les siens, depuis l’île de Crète où je me trouve actuellement pour l’une des actions solidaires qu’elle soutenait. Et je retourne m’envelopper de sa voix dans le silence de l’absence.


En écoutant en particulier :
Ο κύκλος του νερού (« Le cycle de l’eau », avec Manta et Théodorakis)
Cette blessure (poème de Léo Ferré)
O Έρωτας (« L’Amour », poème de Odysseus Elytis)
J’ai habité un pays (poème de Odysseus Elytis)
Αισιοδοξια, Κι άν τό δέντρο καίγεται (Optimisme, Et si l'arbre brûle, poème de Dimitris Mortoyas)
et cette chanson de jeunesse avec son frère Fotis, en français : « Y’a-t-il de la place au ciel pour les poètes ? »
Contrairement à toi, ma sœur, je ne crois pas en Dieu, mais je suis certain qu’une étoile est née qui veille au-dessus de la mer Égée.
(1) Angélique Ionatos « Et les rêves prendront leur revanche », mercredi 13 juin 2012 sur Mediapart : https://www.dailymotion.com/video/xrggsi
(2) Notre soirée projection-concert du 17 décembre 2014 aux Lilas : http://www.xn--diversit-culturelle-izb.org/la-grece.../
(3) Introduction du film Je lutte donc je suis avec Angélique Ionatos (durée 5 minutes) : https://www.youtube.com/watch?v=brqtYrjqX74
(4) Extrait de Je lutte donc je suis sur la dictature des Colonels, avec Angélique Ionatos (durée 9 minutes) : https://www.youtube.com/watch?v=06FuxAXcPIQ
(5) Version intégrale de Je lutte donc je suis, avec la chanson « Et si l’arbre brûle » de Angélique Ionatos à la quinzième minute : https://youtu.be/97HTxo20c-E?t=922
(6) Elle évoquait la deuxième minute de la bande annonce courte qui explique notre démarche :
(7) Projection-débat de Je lutte donc je suis avec Angélique Ionatos, le 19 février 2016 à Paris : http://blogyy.net/.../vous-pouvez-maintenant-reserver.../
( 8 ) La lettre « Les poètes sont en exil » sous sa forme initiale en juin 2015, deux mois avant quelques ajouts et sa publication dans la presse : https://francoiseruban.blogspot.com/.../angelique-ionatos...

Yannis Youlountas



                                                 *****

Ma mère Angélique Ionatos s’est éteinte ce mercredi 7 Juillet.

J’ai du mal à trouver les mots, ils étaient si importants à ses yeux, elle qui leur a dédié sa vie.

Et puis comment résumer une carrière comme la sienne, comment parler de la mère qu’elle était.

Elle a façonné la définition de l’artiste à mes yeux, et son départ me laisse un vide immense tout en ayant conscience qu’il sera à jamais comblé par son œuvre, éternelle, et essentielle et évidemment par mes souvenirs.

Elle s'inscrit à jamais dans la dynastie des plus grands artistes de son époque, des plus grandes, des plus audacieux et des plus audacieuses.

Pour elle, l’artiste devait témoigner de son temps, et résister.

C’est ce qu’elle a fait continuellement.

Pour elle encore, la poésie était mère de tous les arts, et comme disait René Char, poète si cher à ses yeux, à ceux de mon père, et aux miens “Dans nos ténèbres, il n’y a pas une place pour la beauté, toute la place est pour la beauté”

Ses mots, ou ceux qu’elle a empruntés à d’autres, résonneront à jamais comme un guide et ne résonnent que plus fort, comme jamais auparavant, depuis qu’elle est partie.

Elle me manque déjà terriblement, mais je l’imagine aux côtés de ses pairs, de mon père, quelque part en Grèce sans aucun doute.

Le regard d’aigle c’était mon père, et elle définitivement les effusions de mésanges, René Char, encore.

Son héritage dépasse l’entendement, mon amour pour elle aussi


Alexis Sévenier


                             La photo est de Thomas Dorn



lundi 21 octobre 2019

Catherine Ringer présente Sam Ringer


Catherine Ringer nous ouvre les portes de son atelier, dans lequel elle conserve la majorité des œuvres de son père, le peintre Sam Ringer. Devant la caméra d'Isabelle Filleul de Brohy se déploie l’univers de l’artiste, né en Pologne en 1918 et décédé en 1986.














mercredi 14 novembre 2018

Les grues, Denis Tellier




Les grues


Il est beau de voir en cet automne et par-dessus mes pensées vagabondes, dans des cris éparpillés haut les nues, le passage géométrique et rigoureux des grues.
Une plume ramassée m'invite à poursuivre le voyage, des histoires que j'imagine vertigineuses et dans des vols planés.
Plume qui dans l'attente d'y déposer une première volée d'encre, reste fixée entre mes doigts serrés.
Plume qui dans l'écriture transforme les alizés et mon vertige en une phrase penchée.
Plume qui couche des mots humides, tremblants, agités silencieux et doux, à peine achevés.
Plume et voyelles ébouriffées, plume et consonnes échevelées...
Plume si légère qu'il doit être facile d'écrire, de voler, et puis de s'arrêter un moment suspendu dans un vide d'altitude, ne plus sentir son corps...

Denis T


© tous droits réservés






©manuscrit Denis T





© photo fruban


Ce poème de Denis Tellier a été retenu par une artiste plasticienne Danielle Péan Leroux













J'ajoute ICI le lien vers le site de Danielle Péan Leroux.

A voir aussi dans les sites intéressants



jeudi 5 juillet 2018

Des jours de pleine terre, de Pierre Perrin



Qu’est-ce qu’un ami, sinon celui qui brise le silence le premier ? S’il échoue, le silence ne l’arrête pas. Il appelle encore, incrédule, par une foi fichée au cœur, il vit. Un tel ami tient dans la main, les doigts de la main, tant s’évapore la poésie que nul ne lit.
P.Perrin





Sophie Brassard, 2018  (couverture)








Naissance

Qui sait quand la vie commence ? Si souvent, la beauté en ravive le souffle. Au secret, pourtant, depuis des semaines, une voix d’entre la peau si douce au cœur berce ma vie d’inconscience.
Quel trait de feu me frappe ? Que font, tout à coup, ces doigts, ces mains à m’agripper, à m’arracher ? La lumière pleut à verse. Fœtus à demi-défunt que je fais, c’est pendu par les pieds qu’on m’établit, sur terre, pour vivre avec les hommes. J’entends mal ; je crie à crever mes tympans.
J’ai froid, où brûlent ma narine et ma glotte. J’ai les plus grands maux à trouver la gorge, déjà de glace, de ma mère, au plus beau jour de sa vie.
On nous a séparés.
Pire qu’un drôle d’air tombé du ciel, sans paroles ni partition, un vers luisant juste bon à crisper les doigts, je cherche le bonheur.





Premier de corvée

Aux premiers de corvée, les meilleurs, qui ne pensent qu’à bondir, de la luzerne vers la mer, tellement la caresse n’a pas de nom, les proverbes tiennent lieu d’apprentissages. La détente lourde, chacun titube à l’abreuvoir. On entend déjà la raison égarée, l’époque abrutie. Les insolents accrochent des boîtes de hannetons aux queues des chats. Ils pissent debout par la bonde des barriques.
Quand on s’élance, dans l’aube et la rosée, l’ombre est de trop. Quand les poires et puis les noix gaulent l’étrange cortège des absents, la Toussaint venue, les prières tues, nul ne distinguant personne sous les dalles de marbre, on s’efface derrière une ardoise neuve. On suppute, à la façon de se taire, la violée et les benêts saisis au pantalon. On recule derrière ses nerfs, dans une danse qu’on imagine unique ; elle l’est le temps de reprendre pied, le rêve en morceaux.
Quelle plainte effacerait ce sifflement noir des jours noirs, cette cendre dans la bouche, cette crucifixion du lit défait, quand la pluie enivre debout et que la solitude siffle encore et tire par la manche ?



Confiance

Où va l’humble, le vent se tait, la lune brille. Des oiseaux dans le ciel, au ventre affamé, plein d’ardeur, d’autres amours chevauchent des trous noirs.
Trop de mystères attisent la cécité, la suffisance.
Certains, de ferme assurance, crèvent sous eux tout ce qu’ils grimpent et dévalent. Du cri levant l’aube aux frappes de l’atome, rien ne peut leur échapper.
Ils comptent, mieux que l’enfant ses billes, les milliards d’années-lumière que la vie leur doit ; et ils formatent le monde à l’aune de leur désir.
Ils chargent et déchargent, peu importe quoi. Ils enjambent, fouissent, déchaussent à peine les lunettes pour dormir, bouffent à crever d’aise.
Qu’ils vibrent, explosent et se recomposent ! Ils se font un honneur de tout écraser !
L’espoir en écharpe, le fol écolier se prend au jeu des mille et un cercles de l’abandon. Son bonheur est de croiser près d’une source, en forêt, une biche, la folle peur à la beauté jointe, qui s’enfuit, hélas !
Va pour tout perdre – mais le don d’amour, mais la plénitude ?



Pierre Perrin, Des jours de pleine terre






D'autres très beaux poèmes dans ce recueil en ligne, mais aussi extraits de recueils publiés.
Le plan du site vous permet de naviguer. Non seulement à travers les écrits de Pierre, mais de très nombreux poètes, écrivains, qu'il nous permet de découvrir ou de relire.
Notamment sur la revue Possibles qui paraît en ligne tous les mois.





Vous pouvez lire les autres poèmes sur le site de Pierre Perrin ou sur Calaméo ci-dessous








J'ai consacré sur ce blog un article au roman de Pierre Perrin, Une mère- le cri retenu (Cherche midi éditeur)



Quelques livres de Pierre Perrin


ICI


vendredi 4 mai 2018

René Char et Alberto Giacometti




Le Visage nuptial suivi de Retour amont

Préface de Marie-Claude Char. Illustrations d'Alberto Giacometti





Visage nuptial


À présent disparais, mon escorte, debout dans la distance;
La douceur du nombre vient de se détruire.
Congé à vous, mes alliés, mes violents, mes indices.
Tout vous entraîne, tristesse obséquieuse.
J’aime.

L’eau est lourde à un jour de la source.
La parcelle vermeille franchit ses lentes branches à ton front,
dimension rassurée.
Et moi semblable à toi,
Avec la paille en fleur au bord du ciel criant ton nom,
J’abats les vestiges,
Atteint, sain de clarté.

Tu rends fraîche la servitude qui se dévore le dos;
Risée de la nuit, arrête ce charroi lugubre
De voix vitreuses, de départs lapidés.

Tôt soustrait au flux des lésions inventives
(La pioche de l’aigle lance haut le sang évasé)
Sur un destin présent j’ai mené mes franchises
Vers l’azur multivalve, la granitique dissidence.

Ô voûte d’effusion sur la couronne de son ventre,
Murmure de dot noire!
Ô mouvement tari de sa diction!
Nativité, guidez les insoumis, qu’ils découvrent leur base,
L’amande croyable au lendemain neuf.
Le soir a fermé sa plaie de corsaire où voyageaient les fusées
vagues parmi la peur soutenue des chiens.
Au passé les micas du deuil sur ton visage.

Vitre inextinguible: mon souffle affleurait déjà l’amitié
de ta blessure,
Armait ta royauté inapparente.
Et des lèvres du brouillard descendit notre plaisir

au seuil de dune, au toit d’acier.
La conscience augmentait l’appareil frémissant deta permanence;
La simplicité fidèle s’étendit partout.

Timbre de la devise matinale, morte saison
de l’étoile précoce,
Je cours au terme de mon cintre, colisée fossoyé.
Assez baisé le crin nubile des céréales:
La cardeuse, l’opiniâtre, nos confins la soumettent.
Assez maudit le havre des simulacres nuptiaux:
Je touche le fond d’un retour compact.
Ruisseaux, neume des morts anfractueux,
Vous qui suivez le ciel aride,
Mêlez votre acheminement aux orages de qui sut guérir
de la désertion,
Donnant contre vos études salubres.
Au sein du toit le pain suffoque à porter coeur et lueur.
Prends, ma Pensée, la fleur de ma main pénétrable,
Sens s’éveiller l’obscure plantation.

Je ne verrai pas tes flancs, ces essaims de faim, se dessécher,
s’emplir de ronces;
Je ne verrai pas l’empuse te succéder dans ta serre;
Je ne verrai pas l’approche des baladins inquiéter
le jour renaissant;
Je ne verrai pas la race de notre liberté servilement se suffire.

Chimères, nous sommes montés au plateau.
Le silex frissonnait sous les sarments de l’espace;
La parole, lasse de défoncer, buvait au débarcadère angélique.
Nulle farouche survivance:
L’horizon des routes jusqu’à l’afflux de rosée,
L’intime dénouement de l’irréparable.

Voici le sable mort, voici le corps sauvé:
La Femme respire, l’Homme se tient debout




Conduite

Passe. La bêche sidérale autrefois là s’est engouffrée. Ce soir un village d’oiseaux très haut exulte et passe.
Écoute aux tempes rocheuses des présences dispersées le mot qui fera ton sommeil chaud comme un arbre de septembre.
Vois bouger l’entrelacement des certitudes arrivées près de nous à leur quintessence, ma Fourche, ma Soif anxieuse !
La rigueur de vivre se rode sans cesse à convoiter l’exil. Par une fine pluie d’amande, mêlée de liberté docile, ta gardienne alchimie s’est produite, ô Bien aimée !



Gravité

L ‘Emmuré.

S’il respire il pense à l’encoche
Dans la tendre chaux confidente
Où ses mains du soir étendent ton corps.

Le laurier l’épuise,
La privation le consolide.

O toi, la monotone absente,
La fileuse de salpêtre,
Derrière des épaisseurs fixes
Une échelle sans âge déploie ton voile !

Tu vas nue, constellée d’échardes,
Secrète, tiède et disponible,

Attachée au sol indolent,
Mais l’intime de l’homme abrupt dans sa prison.

A te mordre les jours grandissent,
Plus arides, plus imprenables que les nuages qui se déchirent au fond des os.
J’ai pesé de tout mon désir
Sur ta beauté matinale
Pour qu’elle éclate et se sauve.

L’ont suivie l’alcool sans rois mages,
Le battement de ton triangle,
La main-d’oeuvre de tes yeux
Et le gravier debout sur l’algue.

Un parfum d’insolation
Protège ce qui va éclore




Post-scriptum



Écartez-vous de moi qui patiente sans bouche;
A vos pieds je suis né, mais vous m’avez perdu
Mes feux ont trop précisé leur royaume;
Mon trésor a coulé contre votre billot.

Le désert comme asile au seul tison suave
Jamais ne m’a nommé, jamais ne m’a rendu.

Écartez-vous de moi qui patiente sans bouche :
Le trèfle de la passion est de fer dans ma main.

Dans la stupeur de l’air où s’ouvrent mes allées,
Le temps émondera peu à peu mon visage,
Comme un cheval sans fin dans un labour aigri.




Ce sont les quatre poèmes de Char dont il envoya les manuscrits à Giacometti qui fit sept dessins aux crayons de couleurs.










RENÉ CHAR
Le Visage nuptial suivi de Retour amont
Préface de Marie-Claude Char. Illustrations d'Alberto Giacometti

Collection Poésie/Gallimard (n° 531), Gallimard
Parution : 15-03-2018
Née au temps du surréalisme, l'amitié qui liait René Char et Alberto Giacometti n'a cessé de se renforcer et de s'affirmer plus active et créative à partir de 1946, au point qu'il n'est pas exagéré de dire qu'ils devinrent dès lors l'un pour l'autre des «alliés substantiels», au sens que le poète donnait à cette expression.
Char consacre un texte à Giacometti dans Recherche de la base et du sommet. Giacometti réalise un portrait de Char. Ils échangent dédicaces, lettres et dessins. Mais leur entente se révèle surtout quand ils participent à une œuvre commune, ce dont témoignent précisément deux ouvrages dissemblables : le manuscrit enluminé de Visage nuptial et l'édition de luxe de Retour amont. Le premier date de 1963, l'écriture calligraphiée de Char y est accompagnée par sept dessins de Giacometti, d'une facture inhabituelle puisque l'artiste use ici de crayons de couleur. Le second date de 1965, le texte typographié par Guy Lévis Mano est illustré par quatre eaux-fortes.
En publiant ces deux œuvres à la suite, ainsi qu'une longue lettre inédite de Giacometti à Char, qui évoque la dynamique de leur collaboration, Poésie/Gallimard entend poursuivre le dialogue essentiel entre les poètes et les peintres déjà ébauché dans la collection avec Braque, Arp, Éluard, Man Ray, Zao Wou-Ki, Leiris, Masson, Miró, Reverdy, Picasso, et bien sûr René Char, le plus présent en ce domaine.


Sur le site Gallimard


Lire aussi l'Hommage à René Char




http://www.gallimard.fr/Actualites/Hommage-a-Rene-Char 


"À l’occasion du 30e anniversaire de la mort de René Char (19 février 1988) et des 70 ans de la parution de Fureur et mystère (septembre 1948), retrouvez l'univers du poète à travers de nombreuses manifestations."

"À l’occasion du trentième anniversaire de la mort de René Char, la Galerie Gallimard propose du 21 mars au 14 avril 2018 une exposition consacrée à l’auteur des Feuillets d’Hypnos.

Cette exposition se déploie en deux espaces : l’un consacré à la collaboration de René Char avec son ami Alberto Giacometti, notamment autour du Visage nuptial et de Retour Amont (Poésie/Gallimard)   l’autre, à la parution en 1948, il y a soixante-dix ans, du grand recueil de René Char, Fureur et mystère. Éditions de luxe, estampes, documents originaux rares ou inédits sont ainsi présentés en hommage au poète.

« René Char, Alberto Giacometti : une conversation souveraine ». Exposition présentée du 21 mars au 14 avril 2018, à la Galerie Gallimard à Paris. "


Exposition proposée par Marie-Claude Char.



EXPOSITION « RENÉ CHAR. L’HOMME QUI MARCHE DANS UN RAYON DE SOLEIL »
« René Char. L’homme qui marche dans un rayon de soleil ». Exposition présentée du 23 mars au 10 juin 2018, au Musée Angladon et à la Bibliothèque Ceccano en Avignon.

L'exposition est présentée du 23 mars au 10 juin 2018, au Musée Angladon et à la Bibliothèque Ceccano en Avignon.

À travers cette manifestation, il s'agit tout à la fois de célébrer les paysages poétiques de René Char, d'éclairer les liens du poète avec les éléments, de témoigner de la modernité de son œuvre et de la faire connaître au public. Source vivante d'inspiration, cette poésie fait naître aussi des œuvres contemporaines qui entrent en résonance avec elle. Ainsi, L'Homme qui marchait dans un rayon de soleil, (Les Temps moderne, 1949) est devenu « L'homme qui marche dans un rayon de soleil ».

En partenariat avec la Ville d’Avignon, la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet et Marie-Claude Char.

dimanche 25 mars 2018

L'été en plein coeur, in Chorégraphie de cendres, par Martine Cros


Mon amie Martine Cros a choisi ce poème de mon dernier recueil qui a guidé ses pinceaux vers ce superbe tableau. Et lui a inspiré un très beau poème.
Tous deux publiés sur ses blogs.
C'est pour moi un cadeau inestimable dont je la remercie encore ici. FR




Martine Cros, "Abel et son Agneau" - détail -, tableau en cours, acrylique sur toile, 50x61, 22.03.18.






L'été en plein coeur











Juillet flocons de paille voltigeurs

arômes de fruits mûrs

soufflés en bourrasques __ Eau

ruisselante torrentielle crachée par le ciel

larmes chaudes d'une terre meurtrie - S'entretuent

Abel et Caïn bras armé glaive vengeur





Juillet s'en est allé emportant mon coeur





Hier encore tu croyais tu rêvais __ folle tu étais ! --

tu respirais... de langueurs t'enivrais

Ô interminables nuits Ô voyages

- des lagons turquoise à l'Océan

ressacs d'écume blanche fracassant les rochers

guérissant ton âme chahutée écervelée

flux et reflux terre de sel - presque une île -

un refuge un élan un départ __ Voyage voyage...









Août en sa maturité tant espérée

tes ailes a brûlées __ Ce fut chant du cygne

tu le voudrais Phénix - mais

les cendres éparpillées à jamais restent froides

Et tourne tourne en ton esprit égaré

d'un train fantôme grincements grondements





__ Dis-moi Âme mon amie ma mie sommes-nous

si loin encore de l'inaccessible rivage __ Il s'éloigne

s'éloigne...





Tu griffes la voûte étoilée où roulent

nuages blancs nuages gris __ Perverse la lune

joue à cache-cache inonde ton coeur

émotions noires encore plus noires __ Et pourtant

quelle beauté démoniaque en cette traversée - immobile

t'entraîne la Voie lactée __ Jusqu'où ?

Tu crains que demain tout ne s'arrête





Août... le pilote a quitté le train

rideaux noirs sur les vitres tirés __ Tunnel __ où

ténèbres d'enfer t'engouffrent

- Tu te souviens Graham Greene

"The tunnel is long and dark,

but the end is bright ang light" __ Mais

où la Lumière espérée ?

Vite vite siffle le vent ! __ Mais tu l'aperçois

qui s'éloigne s'éloigne par d'autres alizés emporté

voile rouge sur les flots noirs















Françoise Ruban, extrait de Chorégraphie de Cendres, poésie,

éditions épingle à nourrice, avril 2017, pages 25-26.





"Il y a dans ce recueil l'évidence de l'offrande.
L'offrande c'est le sacrifice au sens étymologique du terme : "Sacrum facere". Faire du Sacré.
Il faut mourir à soi, aux préjugés et à la mort de l'autre pour, étant passé par sa propre mort, renaître enfin".

Extrait de la préface, par Cristian Ronsmans, page 7.


Blog de MC, Aller aux essentiels


http://allerauxessentiels.over-blog.com/2018/02/choregraphie-de-cendres- francoise-ruban.html

                                                            *****




23 mars 2018

NE SACRIFIE




Ne sacrifie qui veut

Seule la Promesse a ce pouvoir





Le Sacrifice est aimé par celui,

Et seulement lui, qui va rejoindre

Ce qui est promis





Ne promet qui veut

Seul

Le Juste

Sait

Que sa promesse

Est nue l’espérance blanche

Elle demande la main de la réalité

Nul besoin de javelot

Pour le Juste

Il sait d’amour mourir

Avant d’être traversé







Ils s’aiment car ils sont du même

Sacrifice.









(à Satine)

MC, 22.03.18, Ne sacrifie,

Sur le blog de MC, Bleu mouvant de la nuit




https://bleumouvantdelanuit.com/2018/03/23/ne-sacrifie/


samedi 23 décembre 2017

Complainte de Vincent, Jacques Prévert



Complainte de Vincent

à Paul Eluard



 A Arles où roule le Rhône

Dans l'atroce lumière de midi

Un homme de phosphore et de sang

Pousse une obsédante plainte

Comme une femme qui fait son enfant

Et le linge devient rouge

Et l'homme s'enfuit en hurlant

Pourchassé par le soleil

Un soleil d'un jaune strident

Au bordel tout près du Rhône

L'homme arrive comme un roi mage

Avec son absurde présent

Il a le regard bleu et doux

Le vrai regard lucide et fou

De ceux qui donnent tout à la vie

De ceux qui ne sont pas jaloux

Et montre à la pauvre enfant

Son oreille couchée dans le linge

Et elle pleure sans rien comprendre

Songeant à de tristes présages

Et regarde sans oser le prendre

L'affreux et tendre coquillage

Où les plaintes de l'amour mort

Et les voix inhumaines de l'art

Se mêlent aux murmures de la mer

Et vont mourir sur le carrelage

Dans la chambre où l'édredon rouge

D'un rouge soudain éclatant

Mélange ce rouge si rouge

Au sang bien plus rouge encore

De Vincent à demi mort

Et sage comme l'image même

De la misère et de l'amour

L'enfant nue toute seule sans âge

Regarde le pauvre Vincent

Foudroyé par son propre orage

Qui s'écroule sur le carreau

Couché dans son plus beau tableau

Et l'orage s'en va calmé indifférent

En roulant devant lui ses grands tonneaux de sang

L'éblouissant orage du génie de Vincent

Et Vincent reste là dormant rêvant râlant

Et le soleil au-dessus du bordel

Comme une orange folle dans un désert sans nom

Le soleil sur Arles

En hurlant tourne en rond.


Jacques PRÉVERT

in, Paroles, 1946




Van Gogh, autoportrait




lundi 18 décembre 2017

Poèmes , Denis Tellier

J'ai une fenêtre sur cour
qui me donne du gris
un gris pas comme les autres
un gris comme aujourd'hui
le soleil jaune est plus loin
il ne vient jamais par ici
il a peur de colorier mon gris
il a peur de donner de l'ombre
aux barreaux de ma fenêtre
et à ceux de mon lit
il a peur d'éclairer ma cellule
et la plume de mes écrits

                                   à Jean Genet

© Denis T

photo Denis T
manuscrit




Non non je n'écrirai plus dromadaire     à l'envers c'est trop long le Sahara
Non non je n'écrirai plus dromadaire     à l'envers c'est trop long le Sahara
Non non je n'écrirai plus dromadaire     à l'envers c'est trop long le Sahara
Non non je n'écrirai plus dromadaire     à l'envers c'est trop long le Sahara
Non non je n'écrirai plus dromadaire     à l'envers c'est trop long le Sahara
Non non je n'écrirai plus dromadaire     à l'envers c'est trop long le Sahara
Non non je n'écrirai plus dromadaire     à l'envers c'est trop long le Sahara
Non non je n'écrirai plus dromadaire     à l'envers c'est trop long le Sahara
Non non je n'écrirai plus dromadaire     à l'envers c'est trop long le Sahara
Non non je n'écrirai plus dromadaire     à l'envers c'est trop long le Sahara


© Denis T

Tous droits réservés



photo Denis T
manuscrit
décembre 2017


J'ajoute cette superbe collaboration entre un poète et une plasticienne, Denis Tellier et Anne-Marie Donain-Bonave



© Oeuvre Anne-Marie Donaint-Bonave
Tous droits réservés

le 26 décembre 2017







jeudi 31 août 2017

Souleymane Diamanka, interview









© photo Antoine Tempé
Souleymane Diamanka dans le jardin de sa maison de Yoff à Dakar.  © Antoine Tempé





ACTUALITÉ  CULTURE  CULTURE

Souleymane Diamanka ou l'art d'"être humain autrement"

ENTRETIEN. Le poète-slameur peul sort son second album enregistré à Addis Abeba et nous accueille chez lui, à Dakar, où il s'est installé depuis un an.

PAR NOTRE ENVOYÉE SPÉCIALE À DAKAR, VALÉRIE MARIN LA MESLÉE

Publié le 14/11/2016 à 15:16 - Modifié le 14/11/2016 à 23:24 | Le Point Afrique



On l'avait quitté au coeur de L'Hiver peul (sorti en 2007), il revient près de dix ans plus tard avec Être humain, autrement, un album extraordinairement habité, mélange de langues, d'influences, de chants peuls à la valse en passant par un clin d'œil à Jean Gabin, où Amadou Hampâté Bâ côtoie Aragon... Le rappeur, slameur, chanteur, qui répond plus facilement au qualificatif d'artiste et de poète oral, l'a lancé sur le Net le 3 novembre sur son site.  Souleymane Diamanka est le fils de Boubacar Diamanka et de Djénéba, comme il le scande dans sa voix chaude, et c'est déjà tout un poème. Il a vu le jour sous le nom de Duadjaabi Djeneba, « le vœu exaucé de sa mère » en peul. Cette dernière a donné naissance à son fils en 1974 alors que le père, tailleur au pays, était déjà parti en clandestin pour la France, où il est devenu ouvrier chez Ford. Souleymane a 2 ans quand, avec sa mère et ses deux grandes sœurs, il le retrouve à Bordeaux, cité des Aubiers, où la famille s'installe. Il grandit en parlant peul à la maison, et en apprenant le français à ses parents. Diamanka est un de ces « héritiers de l'arc-en-ciel » (titre d'une des chansons) couleurs de peau et cultures confondues parmi lesquelles il a grandi. Et c'est ainsi qu'il rêve l'humanité au centre de sa prose poétique et musicale. Sa culture peule, le père la transmet à ses enfants sur des cassettes enregistrées à leur attention parce qu'il manque de temps pour la leur communiquer. La fille aînée de Boubakar Diamanka écrit son mémoire sur les Peuls et, quand il vient habiter à Paris chez sa sœur, le jeune Souleymane est fasciné par ce trésor. Il en fera son miel. Son premier groupe de rap s'appelle Djangu Gandhal, ce qui signifie « en quête de connaissance ». La quête n'a jamais cessé. Mais la connaissance de soi, du monde a progressé, et c'est déjà un sage quadragénaire que l'on rencontre ce début de novembre dans le quartier de Yoff à Dakar, où il est installé depuis bientôt un an avec sa femme, Sasha, présente sur l'album, et dans toute la maison aux allures de galerie d'art, dont elle assure la décoration. Diamanka vous accueille avec cette douceur sereine qui a toujours émané de lui, et dans laquelle baigne son album avec Kenny Allen, un disque particulièrement inspiré. Rencontre au tutoiement dans son « bureau atelier studio », où il passe la plupart de son temps.

Le Point Afrique : À quel moment as-tu décidé de quitter la France pour vivre en Afrique ?

Souleymane Diamanka : J'ai d'abord tout quitté pour rejoindre Sasha par amour à Addis Abeba et, là, j'ai rencontré Kenny Allen, ce musicien prodigieux avec lequel j'ai fait cet album. On est venus ensuite directement d'Addis à Dakar, nous avions pensé au Mali et l'opportunité s'est trouvée au Sénégal. C'est un projet que j'avais depuis longtemps de revenir en Afrique, j'ai passé beaucoup de temps à Bordeaux, Paris. L'Afrique, je la connaissais par mes parents et des séjours de vacances, je pensais que le moment était venu d'y vivre. Dakar est une ville super dynamique, au niveau de l'artisanat, la mode, la création, j'aime cette énergie. La force qu'il y a là, celle des femmes que je trouve incroyable, comme Aïcha Dème dans la culture. Celle d'artistes comme Felwine Sarr, qui est un carrefour humain, un musicien universitaire intellectuel qui crée des ponts entre les disciplines ; à Dakar, les rencontres entre artistes sont simples. Je côtoie beaucoup de photographes, et de danseurs, car c'est comme eux que je souhaite écrire : mettre de la perspective, du contraste dans les mots, de l'équilibre et du mouvement dans les phrases, de la virtuosité comme le danseur de hip-hop juste après un salto : « T'as vu ce que je viens de faire ? » Quoique, je tente aussi d'aller vers le plus subtil, le « devine ce que j'ai fait », comme dans la poésie d'Yvon Le Men auprès duquel j'ai beaucoup appris. Elle coule comme de l'eau, mais ne se donne pas tout de suite, alors que nos rimes de slam arrivent à la fin du vers. L'âge venant, c'est moins « t'as vu ce que je viens de faire », je vais davantage vers la suggestion (sourire).

Tu as toi-même écrit ou coécrit des livres. Je pense à ton travail avec le linguiste Julien Barret, dont paraît un nouvel essai (Tu parles bien la France, éditions L'Harmattan)...

Oui, Julien avait fait un premier livre sur le rap, sans le côté social, en s'attachant juste à la langue, en étudiant Oxmo Puccino, Booba, uniquement sur les mots. Il s'était intéressé à deux de mes chansons. Et, à partir de là, on a fait ensemble ce livre Ecrire à voix haute sur tout le lexique de mon album L'Hiver peul. Un cadeau pour moi ! J'ai arrêté très tôt ma scolarité (j'ai compris après que c'était important, l'école) et, quand je découvrais comment il nommait les figures de style, c'est comme s'il m'offrait des diplômes, moi qui n'ai que ceux de la rue. Je me trouvais en terrain d'égalité avec quelqu'un comme lui, super-diplômé, et on se comprenait. Il me parlait d'André Breton parlant d'« effet psychique instantané », et moi je lui disais qu'au quartier on parlait de « gamberge obligatoire », et j'ai appris plein de choses avec lui. Je pense aussi à l'Oulipo, que je respecte beaucoup.


Écrire des livres, est-ce un objectif pour toi ?

J'ai aussi écrit un recueil de poèmes avec le slameur polonais John Banzaï, J'écris en français dans une langue étrangère, mais maintenant, c'est différent, je travaille sur un roman, basé sur l'histoire de mon père et sur l'histoire de l'humanité racontée par les Peuls, toute cette matière qui vient des cassettes qu'il a enregistrées pour nous. Je devais terminer cet album d'abord et je vais m'y mettre davantage maintenant, mais sans me donner de date parce que passer du poème ou de la chanson au roman, c'est comme passer de la piscine à l'océan, c'est un autre travail, l'écriture romanesque.

Les slameurs débarquent peu à peu en littérature : Marc-Alexandre Oho Bambe, Julien Delmaire et, bien sûr, Gaël Faye… Qu'en penses-tu ?

Ah, c'est beau ! J'en pense que l'écriture, c'est de l'eau et qu'elle prend la forme du récipient dans lequel on la met. Le livre de Gaël, c'est le même Gaël que quand il rappe, dit un poème, répond à une interview, c'est lui, je le reconnais, dès les premières fois dans les slam sessions on se disait il y a quelqu'un, là, et de même avec Julien, Alexandre de On a slamé sur la Lune. Ça vient avec la maturité et certaines rencontres, on se croise dans des festivals avec des écrivains, Alain Mabanckou, Abdourahman Waberi, on parle ensemble. Ces gens-là nous influencent, car ils utilisent le même matériau. Yvon Le Men, en ce sens, est un vrai carrefour humain lui aussi : poète, conteur, slameur, il a toutes ces casquettes-là, et c'est beau. Il va y avoir de plus en plus de livres écrits par des gens remarqués sur les scènes slam, parce que le slam (qui veut sire schlem) est un concours et que chacun y apporte ce qu'il a.

Revenons à la musique . En 2007, tu sors L'Hiver peul, ton premier album. Depuis, on te voit sur scène, dans des films, mais c'est presque 10 ans après que paraît ton second album : tu chantes que « les poètes se cachent pour écrire ». Qu'as-tu fait entre-temps ?

Beaucoup de scène, d'écriture aussi, des ateliers, des rencontres avec des artistes. J'ai arrêté d'aller dans des slam sessions pour faire des duos avec le chanteur basque Beñat Achiary, légende vivante du chant basque. Il jouait avec Ablaye Cissoko, travaillait sur des textes de Césaire. J'ai beaucoup tourné avec leur groupe nommé Lam Dialy (dialy, ça veut dire griot en peul et en wolof avec un écho aussi en basque). Les langues se croisent ainsi, j'adore. Avec John Banzaï, on a beaucoup travaillé sur les mots comme ça. Et puis on a écrit beaucoup de morceaux avec Alex (le musicien Alexandre Verbiese) et enregistré des morceaux. C'est avec lui que j'ai commencé le travail sur les cassettes de mon père. Dans un concert live qu'on a fait à Lyon, en première partie de la tournée de Bertrand Cantat et de son groupe Détroit en 2014, on joue par exemple « Sénégal soul » : cette chanson est née d'un enregistrement que mon père avait fait à la télé, un soir où passait un concert de James Brown, et où il a joué un morceau inédit. Et, sur la cassette, on entend la vie familiale en même temps que James qui chante à la télé.  Alex a fait un super travail dessus et c'est un des morceaux que je continue à jouer sur scène.

Pour autant, toutes ces chansons ne sont pas sur un album. C'est dépassé, l'album ?

Beaucoup de morceaux que je joue ne sont pas sur les albums, je les partage sur scène. Dans mon ordi, j'ai au moins 200 chansons que les gens ne connaissent pas. Un album, c'est un cliché à un moment donné, celui d'une rencontre, d'un état d'esprit. J'ai vécu quasiment dix ans sans nouvel album parce que je n'avais pas envie de passer par tous ces intermédiaires de l'industrie du disque, et je préférais partager avec les gens. Pour être humain autrement, on est en plein dans l'artisanat numérique, on fait ça sur notre site, on invite les gens comme à la maison. Ceux que j'ai rencontrés, à Haïti, ces jeunes poètes que j'ai rencontrés là-bas, partout, ils savent qu'en un clic l'album sera chez eux. On a une vitrine internationale en ouvrant une page internet, c'est une grande, grande chance pour notre génération. On pressera les premiers CD à Lausanne, le 26 novembre, pour un festival de slam européen. Le CD et l'album vinyle viendront par la suite. Ils sont la photo d'un moment, mais moi, je vis en composant, en faisant quasiment des exercices, comme les danseurs, les gens du cirque, chercher les mots, les muscler…

D'ailleurs, dans le clip d' Être humain autrement , on te voit jongler. Pratiques-tu toujours ?

Je n'ai pas arrêté de jongler, ça me fait du bien, ça crée de l'espace dans ma mémoire et je restitue les textes plus facilement. Sais-tu que la jonglerie fabrique des neurones ? Des scientifiques étudient cela très sérieusement, et c'est vieux de 4 000 ans… J'ai fait l'école du cirque quelque temps à Bordeaux, mais je n'ai jamais arrêté de jongler et, pour ce clip, nous avons tourné avec le Fekat Circus à Addis Abeba, où a été enregistré l'album. Cela m'a donné l'occasion de reprendre la balle.

Comment ce second album est-il né ?

Par une rencontre. Pour L'Hiver peul, c'était la rencontre avec le compositeur Woodini, qui habillait les mots. Et là, j'ai rencontré Kenny Allen à Addis, je lui ai dit que j'avais numérisé des heures et des heures de cassettes de mon père avec des chants ancestraux, parce que, quand je demande à mon père qui a composé cette mélodie, il me répond : « Qui a créé l'arc-en-ciel ou le coucher de soleil ? Les mélodies sont là, et des personnes sont là qui les jouent. » Je voulais faire un album universel, et Kenny, qui est anglophone, a ressenti les mots en peul, en français. Je préchoisissais une cassette avec différentes chansons et lui, musicalement, faisait son découpage. Puis je lui traduisais les paroles de ce qu'il avait choisi. Et je commençais à écrire. On est partis des archives et de la musique qu'elles lui inspiraient, tout se faisait au studio, ensemble, je peaufinais une fois à la maison. Tout l'album s'est fait comme ça.

Est-ce que tu es parti de certains thèmes qui te tenaient à coeur ?

Je travaille avant tout sur les sonorités, la musique des mots me fait comprendre ce que j'aborde. Le fond du texte n'est pas la chose la plus importante pour moi, c'est une fois traduit en anglais, hors les sonorités, que j'ai découvert ce que j'avais dit ! Je rends hommage aux griots peuls que j'écoute depuis toujours, mes parents en sont fous, ils les écoutent comme on lit des penseurs, des historiens, des humoristes, tout est mélangé. L'ensemble de l'album s'est fait sur la musicalité plus que sur des sujets. Par exemple, la chanson « Avant avant », c'est un break beat de Kenny qui demandait une énumération, des mots qui rebondissent. J'ai choisi d'énumérer à rebours « avant ceci, avant cela » pour parler du début de tout ça. « La Montagne aux archives », c'est l'association entre les cassettes de mon père et la vue que j'avais à Addis Abeba sur une montagne extraordinaire, j'ai superposé les deux. Pour créer une autre histoire. La musique des mots, c'est ce qui m'intéresse, je la trouve aussi chez Marguerite Duras dont je dis souvent les textes Les Mains négatives ou Ecrire.  Là, j'ai eu envie sur cet album de revenir à mes premières amours, revenir au travail avec les musiciens. Kenny Allen chante dans tous les morceaux, avec un éventail de timbres de voix, il est génial, il fait tout.

Tu rêves beaucoup sur cette manière universelle d'être humain. Est-ce un choix que de ne jamais parler de la douleur ?

Je l'ai fait autrefois, je sais bouleverser les gens avec des choses dark, mais mon but, là, c'est de donner quelque chose de lumineux, donner une émotion qui ne soit ni larmes de joie ni de tristesse. Ce que je cherche est entre les deux, une belle sensation, comme dans les musiques sacrées.

N'as-tu pas peur d'avoir l'air de vivre au pays des Bisounours ?

Mon père dit que le paradis, c'est la cité des naïfs. Pour être heureux, il faut faire abstraction de beaucoup de choses ; pour vivre dans un monde meilleur, il faut de la beauté. Et, quand on est heureux, on est toujours des Bisounours. Prendre sa fille dans ses bras, c'est être heureux comme un Bisounours. Être heureux est un choix, il faut faire le tri dans les informations. Mes parents m'ont donné des notions pour être heureux, comme « c'est le plus intelligent qui pardonne ». Eh bien, à la maison, on passait notre temps à se pardonner pour être le plus intelligent. Mon père avait réussi. L'humanité ira mieux quand elle changera son lexique. Regarde le lexique des quartiers : pour parler de ce qui est beau ou bon, on dit « c'est une tuerie », « ça déchire », « c'est une bombe »: il n'y a que du négatif en fait. Quand je voyais des gens de la bourgeoisie de Bordeaux s'énerver contre quelqu'un, ils disaient « oh, il commence à me plaire celui-là », ils restaient toujours dans un lexique positif, alors que ceux qui disent « trop mortel », c'est dangereux, ça nous barricade. La vibration du mot « tuerie » n'est pas belle… Essayer d'être poète, observer l'arc-en-ciel, le coucher de soleil, oui, si tu veux, c'est une vie de Bisounours (sourire)...

Paru dans Point Afrique


Site officiel  de Souleymane Diamanka

Page FB de Souleymane Diamanka

mercredi 23 août 2017

Interview de René Magritte par Frédéric Baal (1967)

Interview de René Magritte par CARL WAÏ (alias Frédéric Baal)


 Voici l'interview de René Magritte, que j'ai réalisée en janvier 1967, sous le pseudonyme de Carl Waï, quelques mois avant la disparition du peintre. Le texte de cette interview, à laquelle René Magritte a répondu par écrit, fut publié dans ses « Ecrits complets » (Editions Flammarion, 1979).  

 D’une écriture attentive, qui va son chemin de lenteur pénétrante, René Magritte a répondu à nos questions :

— Quel rôle le sujet joue-t-il dans votre œuvre? — A proprement parler, il n’y a pas de sujet dans ma peinture. Toute chose mérite davantage que d’être considérée comme « sujet » à peindre: elle a une réalité qui n’est pas en question pour le peintre qui ne se soucie que d’interpréter un sujet d’une manière plus ou moins originale. Ce qui apparaît dans ma peinture n’est pas — non plus — une collection de « thèmes ». Le monde n’est pas constitué de « thèmes ». C’est du monde et de son mystère qu’il s’agit dans ma conception de l’art de peindre. Ma peinture consiste en des images inconnues de ce qui est connu. Elle décrit une pensée faite des apparences que le monde nous offre et qui sont unies dans un ordre qui évoque le mystère de leur réalité.

— Dans quelle mesure la peinture vous a-t-elle ouvert des perspectives que vous ne soupçonniez pas? Le monde aurait-il pour vous été moins large si vous n’aviez pas peint? — Je pense — comme quelques rares peintres, Chirico, Max Emst, par exemple — avec des figures visibles. Je pense aussi comme tout le monde avec des idées, des sentiments et des sensations. Le sentiment que j’ai du monde n’a de valeur — à mon sens — que lorsque le monde équivaut au mystère absolu. Ce sentiment est spontané et je crois que tout être humain doit l’avoir ressenti en ouvrant les yeux pour la première fois. La valeur du monde, c’est son mystère dont la perspective n’a pas d’horizon.

— Quels rapports votre vie et votre œuvre entretiennent-elles avec le mystère du monde (1)? — Comme toute chose, je vis dans le mystère. En écrivant ceci, je n’y suis pas « en droit », mais « en fait » seulement. Il faut qu’arrive un moment où soudain le mystère n’est plus un objet dont on peut parler pour que vraiment je sois dans la vérité du mystère. Ma peinture — comme toute chose — évoque le mystère, mais elle est conçue pour l’évoquer. Par conséquent, elle a une relation immédiate avec lui.

— La peinture a-t-elle accru ou apaisé votre inquiétude? — Ni l’inquiétude ni la tranquillité n’interviennent dans ma peinture. Lorsqu’un sentiment lui répond convenablement, c’est celui de voir ce que l’on regarde. Voir ce que l’on regarde est un événement où le mystère se manifeste.

— Quelle est l’importance respective de l’intuition et de la réflexion consciente dans votre création? — La réflexion ne précède pas nécessairement l’intuition, ou plus précisément l’inspiration. Celle-ci est « l’Eurêka » qui surgit après une longue recherche, mais qui peut s’imposer sans l’avoir cherché.

— Rimbaud écrit: « La main à plume vaut la main à charrue (2). » Michaux déclare, lors d’une interview: « Les êtres avec qui je me suis senti bien ne me considèrent pas comme un écrivain, mais simplement comme un homme qui cherche ce qu’est la vie (3). » Arrive-t-il que la peinture vous semble vaine et qu’elle s’oppose alors à la « vie immédiate » dont parlent Eluard et tous les Surréalistes? — La peinture considérée comme art d’agrément peut ne pas manquer de charme. Le travail qu’elle demande est lui-même un agrément (4). Peut-être le laboureur a-t-il lui aussi du plaisir en labourant la terre. Ces occupations sont vaines dans la mesure où le plaisir l’est aussi. La peinture dont « je m’occupe » est vaine dans la mesure où la vie l’est aussi.

— Quelle valeur respective accordez-vous aux trois mots d’André Breton: liberté, amour, poésie? — Une valeur suprême, lorsque la liberté, l’amour et la poésie signifient que l’impossible nous attire.

— Voudriez-vous évoquer le choc que vous avez eu, un jour de 1922, quand Marcel Lecomte vous apporta la reproduction d’un tableau de Chirico (5)? — Lorsque j’ai vu pour la première fois la reproduction du tableau de Chirico: « Le Chant d’Amour », ce fut un des moments les plus émouvants de ma vie : mes yeux ont vu la pensée pour la première fois.

— Comment réagissez-vous devant l’incapacité de l’homme à comprendre et à dominer sa condition? — Ce sont des problèmes que diverses disciplines se chargent de résoudre tant bien que mal. L’homme, en tant qu’être dans le mystère, manque de curiosité à l’égard de ces problèmes.

— Quel remède apportez-vous au défaitisme que vous avouez? — Si c’est un remède, je vis sans espoir et sans désespoir. Mon défaitisme cesserait si le mal pouvait être combattu par le bien (6).

— Accepteriez-vous d’envisager votre vie comme une quête initiatique? — Il n’y a rien de nécessaire, je crois, à apprendre.

— Qu’attendez-vous de l’humour? — Un peu de santé de l’esprit, lorsque l’humour n’est pas « vulgaire » et lorsqu’il est « magique » comme le qualifie mon ami, le poète Gui Rosey (7).

— Marcel Lecomte vient de mourir (8). Quel souvenir gardez-vous de sa présence enchanteresse et feutrée? — Je me souviendrai toujours de Marcel Lecomte comme s’il avait été, sur la terre, l’attention elle-même.

                                              *

— Pensez-vous souvent à la mort? — Non, pas plus souvent qu’à la vie.

— Estimez-vous que votre vie a un sens? — J’ignore si ma vie a un sens.

— Quelle importance accordez-vous à l’amour? — L’importance plus grande que les sentiments ont sur la raison.

— A l’art? — Très peu lorsqu’il est un but à atteindre ou déjà atteint.

— Racontez votre vie en dix lignes maximum. — En dix lignes c’est beaucoup trop pour moi.

— Quelle importance accordez-vous à l’imagination? — La même que celle qui est accordée à la pensée non soumise à l’imaginaire.

— Ne lui préférez-vous pas la pensée? — La pensée n’a de contenu réel qu’en imaginant ce qui n’est pas imaginaire. La pensée et son pouvoir ne sont pas deux termes qui permettent une préférence.

— Que pensez-vous de la société dans laquelle vous vivez? — Je doute qu’elle soit maîtresse de son destin.

— Vous sentez-vous intérieurement libre? — La liberté intérieure n’a, pour moi, qu’une existence verbale sans efficacité.

— Quelle importance accordez-vous à vos rêves? — Les rêves sont une maladie de la pensée, faciles à oublier.

— Quelles réactions éveille en vous le fait de vieillir? — Que la vieillesse ne présente pas plus ni moins d’intérêt que la jeunesse.

— Que pensez-vous du hasard? — Que tout arrive « par hasard », que ce soit prévu ou non. En réalité, rien n’échappe à la coïncidence universelle (10).

 — Que pensez-vous du désir? — Qu’il démontre 1a folie et la sagesse de l’homme.

René Magritte le 20 janvier 1967.

                                           ***

Carl Waï (pseudonyme de Charles Flamand alias aussi Frédéric Baal): Ceci n’est pas René Magritte, in Le Patriote illustré, Bruxelles, 2 avril 1967, p. 793-797, la seconde partie en fac-sim.    Le 20 janvier, en lui retournant le questionnaire, Magritte écrit à Flamand : Ci-joint, vous trouverez les réponses que j’ai données à vos questions. Je n’ai pas écrit autant que vous le désiriez, mais de ma manière et dans la mesure que je pouvais. J'espère, cependant, que pour une interview, j’en ai dit suffisamment. Quant à votre projet de film pour la télévision, je regrette que l’expérience que j’ai de ce genre de chose me fait redouter de la recommencer. Je me vois obligé de vous prier d’y renoncer: cela me causerait trop de fatigue, que je supporte de moins en moins bien...    Voir aussi : Propos, 1967.


Notes:  

l. Voir Suzi Gablik: Conversation avec René Magritte. Le passage y répondant a dû figurer dans une lettre à Suzi postérieure à son séjour chez Magritte, mais antérieure à la rédaction de son article, paru seulement en 1967 (la dernière lettre de Magritte à Gablik que nous connaissions est du 15 octobre 1963). Il est moins plausible que Magritte ait reçu, dès avant juillet 1966, le questionnaire en cause, et ait attendu jusqu’au 20 janvier suivant pour y répondre.

2. Mauvais sang, in Une Saison en enfer.    

3. Interview par Alain Jouffroy, 1959, reprise in A. Jouffroy: Une révolution du regard, Paris, Gallimard, 1964, p. 144-151, p. 148.

4. Voir lettre à Bosmans, 28 mai 1959.

5. Voir Esquisse autobiographique, note 9.

6. Le 2 décembre 1957, Magritte écrit à Rapin: Je suis un défaitiste intégral, et à ce point que je ne dispose d’aucun moyen ni désir de défendre ce défaitisme. C’est sans pessimisme ni optimisme que je peins et suis la plupart du temps préoccupé des possibilités que je pourrais découvrir. Mon défaitisme ne signifie rien, c’est un fait voilà tout... Le 25 juin 1943, déjà, Magritte écrivait: Je ne me fais guère d’illusions, la cause est perdue d’avance; pour ma part j’en prends mon parti, il s’agit de traîner jusqu’au bout une existence plutôt terne... En lui recommandant la lecture du Traité de décomposition (Paris, Gallimard, 1949), Magritte envoie à Bosmans, le 14 juillet 1963, copie de la lettre qu’il destine à Cioran (et que celui-ci n’a en tout cas jamais reçue): Votre « Précis de décomposition » est précieux pour le plaisir de le lire qu’il offre sans compter. Cependant, alors que vous traitez de l’illusion, il semble qu’il vous soit indispensable de penser que, par exemple, Bach et Shakespeare auraient été incapables d’atteindre à une certaine perfection — qui n’a rien d’illusoire — sans un pessimisme ou un optimisme qui n’ont jamais donné de génie à personne. C’est sans illusion que l’on peut affirmer qu’une perfection dans tous les domaines puisse être atteinte, puisque ces termes: perfection et illusion sont étrangers l’un à l’autre. Peut-être n’y a-t-il pas lieu de s'en réjouir ni de s’en désespérer. Le 11 août 1963, il écrit à Bosmans: En effet, les idées de Cioran sont « intéressantes » mais souvent très discutables. Ce n’est qu’au plaisir de discuter que l'on peut avoir recours s’il s’agit de vérifier de telles idées. L’auteur en question, tout compte fait, me semble « en bonne santé» et avoir le besoin de paraître malade.    Le 9 du même mois, il écrit à Marcel Lecomte: ... s’il faut rechercher des « causes » à la présence d’esprit, il me semble indifférent que l’on préfère l’attribuer à la santé ou à la maladie. Il est légitime, si l’on veut, de s’intéresser à l’état sanitaire de quelqu’un lorsqu’il échappe au néant de la pensée bornée à ce qui peut se « penser ». Mais l’on ne donne, alors, aucun prix à la pensée non soumise au néant. (Ce sont les « causes » qui sont alors censées dignes d’intérêt.)  Je remarque que Cioran préfère les « causes » opposées à la santé, à l’optimisme et à l’assujettissement aux préjugés. Si j’ai dit « romantisme » à cet égard, c’est parce qu’il s’accompagne (et rien que cela) plutôt d’un climat mélancolique que joyeux. (Mais ce climat n’est pas déterminant de beauté.) Ce qui «déterminerait » la pensée est indifférent s’il est « découvert» par une conscience scientiste. Par ailleurs, ce qui détermine toute pensée, la plus haute ou la plus basse, n’est pas à « découvrir » : il ne peut être qu’évoqué et le mot « déterminé » n’a plus de sens.  

7. L’expression figure dans le paragraphe 8 et dernier, envoyé le 19 août 1966 à Magritte, d’une étude de Gui Rosey qui sera publiée, avec des variantes, sous le titre: Divagations d'un amant maladroit, dans le Catalogue de l’exposition Les Images en soi, Paris, galerie Iolas, 10 janvier 1967.

8. Le 19 novembre 1966.

9. Le 27 mai 1963, Magritte écrit à Bosmans: Marcel Lecomte m’a montré « Le Premier Miroir » (publié in Rhétorique, n° 10, oct. 1963) et il vous en enverra une copie. Il s'agit de pierres, de la pierre, qui, dit-il, est « notre premier miroir ». L’humour de ce texte est unique, l’équivoque y atteint un degré tel que le monde manifeste le sien sans équivoque précisément. Comment est-il possible que Lecomte puisse écrire et penser de telles choses et d’autre part s'intéresser aux « sciences occultes »? Il est capable à la fois du meilleur et de la pire niaiserie...

10. Magritte écrit à Bosmans, 13 janvier 1959: Pour le « hasard », si le mot existe, la chose qu’il désigne équivaut a ce qui est désigné par le mot « ordre ». On peut démontrer que le hasard obéit à un certain ordre, qu’il est l’ordre de l'ordre, que l’ordre est dû au hasard, qu’il est tel par hasard, etc. Les surréalistes ont dit pas mal de bêtises et je crains que malgré leur génie, ils ne soient pas d'une pâte à s’en rendre compte. L’écriture « automatique » flatte naïvement cette prétention banale de connaître une expérience méthodique « d’obliger la pensée à parler », comme si l’intérêt de ce qui apparaît par l’écriture ou la peinture ne dépendait pas toujours d’un intérêt imprévisible... Le 10 décembre 1965, Magritte écrit à Scutenaire: Elle [Suzi Gablik] va faire une exposition bientôt et vous maudit à cause de votre absence délibérée dans sa ville. Elle m’a montré ses tableaux (qui sont en réalité des «photo-montages» coloriés et retouchés par elle). C’est sympathique mais, chose curieuse, alors que pour moi, elle a trouvé de beaux titres (La Joconde, L’Arc de Triomphe), pour elle, c’est par exemple: Paysage hermaphrodite, et, elle le maintient malgré ma proposition de le changer en « Le Poète de New York » — (ou par exemple: « New York, il y a mille ans »)... Le 17 décembre, au même: Suzi est un cas curieux: comme Scut, en tout bien tout honneur, elle aime des choses sans paraître savoir que certaines ne vont pas bien avec les autres. Ainsi, elle a beaucoup de considération pour ma doctrine picturale, ou plutôt (comme Scut) pour mes réalisations picturales. Mais elle en a, sinon davantage, pour les authentiques idioties picturales de, par exemple, Rausenberg [sic], dont une ordure pend au mur de son «livine». Elle aime (comme Seul) Bach and Cimarosa, mais, tout autant le Roque and rolle... Le 24 décembre enfin: Pour clarifier certaines imprécisions, je vous confie que je connais X et Z de l’école de New York très mal: en gros. Je sais à présent ce que Rausenberg « représente » grâce à un amas de laques pendu au mur de Suzi. C’était, avant cette connaissance, pour moi, un nom qui avec un ou deux autres ne représentait que la confusion mentale et sans charme de l’esprit artistique  « d’avant-garde »...  

FRÉDÉRIC BAAL·MARDI 22 AOÛT 2017








photos Frédéric Baal

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