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vendredi 6 novembre 2020

Lettre aux instituteurs et institutrices de Jean Jaurès

 

Pour rendre hommage à Samuel Paty, une minute de silence et une lecture de la Lettre aux instituteurs et institutrice, de Jean Jaurès, seront proposés aux élèves. © stephane Lefèvre




Jean Jaurès a écrit des chroniques publiées dans les colonnes du journal La Dépêche. C’est dans ce quotidien qu’a été publiée, le 15 janvier 1888, sa « Lettre aux instituteurs et institutrices ». Ce texte a été lu lors de l’hommage à Samuel Paty à la Sorbonne et sera lu, ce lundi, dans tous les établissements scolaires. Nous le publions dans son intégralité.

« Lettre aux instituteurs et institutrices »

« Vous tenez en vos mains l’intelligence et l’âme des enfants ; vous êtes responsables de la patrie. Les enfants qui vous sont confiés n’auront pas seulement à écrire et à déchiffrer une lettre, à lire une enseigne au coin d’une rue, à faire une addition et une multiplication. Ils sont Français et ils doivent connaître la France, sa géographie et son histoire : son corps et son âme. Ils seront citoyens et ils doivent savoir ce qu’est une démocratie libre, quels droits leur confère, quels devoirs leur impose la souveraineté de la nation. Enfin ils seront hommes, et il faut qu’ils aient une idée de l’homme, il faut qu’ils sachent quelle est la racine de toutes nos misères : l’égoïsme aux formes multiples ; quel est le principe de notre grandeur : la fierté unie à la tendresse.


Il faut qu’ils puissent se représenter à grands traits l’espèce humaine domptant peu à peu les brutalités de la nature et les brutalités de l’instinct, et qu’ils démêlent les éléments principaux de cette œuvre extraordinaire qui s’appelle la civilisation. Il faut leur montrer la grandeur de la pensée ; il faut leur enseigner le respect et le culte de l’âme en éveillant en eux le sentiment de l’infini qui est notre joie, et aussi notre force, car c’est par lui que nous triompherons du mal, de l’obscurité et de la mort.


Eh quoi ! Tout cela à des enfants ! Oui, tout cela, si vous ne voulez pas fabriquer simplement des machines à épeler.


"Je sais quelles sont les difficultés de la tâche. Vous gardez vos écoliers peu d’années et ils ne sont point toujours assidus, surtout à la campagne. Ils oublient l’été le peu qu’ils ont appris l’hiver. Ils font souvent, au sortir de l’école, des rechutes profondes d’ignorance et de paresse d’esprit, et je plaindrais ceux d’entre vous qui ont pour l’éducation des enfants du peuple une grande ambition, si cette grande ambition ne supposait un grand courage."


JEAN JAURÈS

J’entends dire, il est vrai : À quoi bon exiger tant de l’école ? Est-ce que la vie elle-même n’est pas une grande institutrice ? Est-ce que, par exemple, au contact d’une démocratie ardente, l’enfant devenu adulte ne comprendra point de lui-même les idées de travail, d’égalité, de justice, de dignité humaine qui sont la démocratie elle-même ? Je le veux bien, quoiqu’il y ait encore dans notre société, qu’on dit agitée, bien des épaisseurs dormantes où croupissent les esprits. Mais autre chose est de faire, tout d’abord, amitié avec la démocratie par l’intelligence ou par la passion. La vie peut mêler, dans l’âme de l’homme, à l’idée de justice tardivement éveillée, une saveur amère d’orgueil blessé ou de misère subie, un ressentiment et une souffrance. Pourquoi ne pas offrir la justice à des cœurs tout neufs ? Il faut que toutes nos idées soient comme imprégnées d’enfance, c’est-à-dire de générosité pure et de sérénité.


Comment donnerez-vous à l’école primaire l’éducation si haute que j’ai indiquée ? Il y a deux moyens. Il faut d’abord que vous appreniez aux enfants à lire avec une facilité absolue, de telle sorte qu’ils ne puissent plus l’oublier de la vie et que, dans n’importe quel livre, leur œil ne s’arrête à aucun obstacle.


Savoir lire vraiment sans hésitation, comme nous lisons vous et moi, c’est la clef de tout. Est-ce savoir lire que de déchiffrer péniblement un article de journal, comme les érudits déchiffrent un grimoire ?


JEAN JAURÈS

J’ai vu, l’autre jour, un directeur très intelligent d’une école de Belleville, qui me disait : « Ce n’est pas seulement à la campagne qu’on ne sait lire qu’à peu près, c’est-à-dire point du tout ; à Paris même, j’en ai qui quittent l’école sans que je puisse affirmer qu’ils savent lire. » Vous ne devez pas lâcher vos écoliers, vous ne devez pas, si je puis dire, les appliquer à autre chose tant qu’ils ne seront point par la lecture aisée en relation familière avec la pensée humaine. Qu’importent vraiment à côté de cela quelques fautes d’orthographe de plus ou de moins, ou quelques erreurs de système métrique ? Ce sont des vétilles dont vos programmes, qui manquent absolument de proportion, font l’essentiel.


J’en veux mortellement à ce certificat d’études primaires qui exagère encore ce vice secret des programmes. Quel système déplorable nous avons en France avec ces examens à tous les degrés qui suppriment l’initiative du maître et aussi la bonne foi de l’enseignement, en sacrifiant la réalité à l’apparence ! Mon inspection serait bientôt faite dans une école. Je ferais lire les écoliers, et c’est là-dessus seulement que je jugerais le maître.


Sachant bien lire, l’écolier, qui est très curieux, aurait bien vite, avec sept ou huit livres choisis, une idée, très générale, il est vrai, mais très haute de l’histoire de l’espèce humaine, de la structure du monde, de l’histoire propre de la terre dans le monde, du rôle propre de la France dans l’humanité.


JEAN JAURÈS

Le maître doit intervenir pour aider ce premier travail de l’esprit ; il n’est pas nécessaire qu’il dise beaucoup, qu’il fasse de longues leçons ; il suffit que tous les détails qu’il leur donnera concourent nettement à un tableau d’ensemble. De ce que l’on sait de l’homme primitif à l’homme d’aujourd’hui, quelle prodigieuse transformation ! et comme il est aisé à l’instituteur, en quelques traits, de faire sentir à l’enfant l’effort inouï de la pensée humaine !


Seulement, pour cela, il faut que le maître lui-même soit tout pénétré de ce qu’il enseigne. Il ne faut pas qu’il récite le soir ce qu’il a appris le matin ; il faut, par exemple, qu’il se soit fait en silence une idée claire du ciel, du mouvement des astres ; il faut qu’il se soit émerveillé tout bas de l’esprit humain, qui, trompé par les yeux, a pris tout d’abord le ciel pour une voûte solide et basse, puis a deviné l’infini de l’espace et a suivi dans cet infini la route précise des planètes et des soleils ; alors, et alors seulement, lorsque, par la lecture solitaire et la méditation, il sera tout plein d’une grande idée et tout éclairé intérieurement, il communiquera sans peine aux enfants, à la première occasion, la lumière et l’émotion de son esprit.


Ah ! sans doute, avec la fatigue écrasante de l’école, il vous est malaisé de vous ressaisir ; mais il suffit d’une demi-heure par jour pour maintenir la pensée à sa hauteur et pour ne pas verser dans l’ornière du métier. Vous serez plus que payés de votre peine, car vous sentirez la vie de l’intelligence s’éveiller autour de vous. Il ne faut pas croire que ce soit proportionner l’enseignement aux enfants que de le rapetisser.


"Les enfants ont une curiosité illimitée, et vous pouvez tout doucement les mener au bout du monde. Il y a un fait que les philosophes expliquent différemment suivant les systèmes, mais qui est indéniable : « Les enfants ont en eux des germes, des commencements d’idées. » Voyez avec quelle facilité ils distinguent le bien du mal, touchant ainsi aux deux pôles du monde ; leur âme recèle des trésors à fleur de terre : il suffit de gratter un peu pour les mettre à jour. Il ne faut donc pas craindre de leur parler avec sérieux, simplicité et grandeur."


JEAN JAURÈS

Je dis donc aux maîtres, pour me résumer : lorsque d’une part vous aurez appris aux enfants à lire à fond, et lorsque d’autre part, en quelques causeries familières et graves, vous leur aurez parlé des grandes choses qui intéressent la pensée et la conscience humaine, vous aurez fait sans peine en quelques années œuvre complète d’éducateurs.


Dans chaque intelligence il y aura un sommet, et, ce jour-là, bien des choses changeront. » 


Jean Jaurès


L'Yonne républicaine 



mercredi 18 juillet 2018

Notre éternel été,Albert Camus-Maria Casarès




Albert Camus & Maria Casarès• Crédits : Bettmann / Roger Corbeau/Hulton Archive - - Getty





"Notre éternel été" Albert Camus-Maria Casarès, correspondance 1944-1959, création pour France Culture

Réalisation : Alexandre Plank
Collaboration artistique  : Valérie Six

Avec Isabelle Adjani & Lambert  Wilson
Accompagnés au violoncelle par Raphaël Perraud, violoncelle solo de l’Orchestre National de France.

Le temps d’une soirée unique mais, pour deux représentations exceptionnelles, Isabelle Adjani et Lambert Wilson incarneront, pour France Culture sur la scène du musée Calvet, la correspondance amoureuse, artistique et intellectuelle qui relia Albert Camus et Maria Casarès jusqu’à la veille de la mort de l’écrivain. Cette correspondance a été publiée en 2017 par Catherine Camus.



Nous nous sommes rencontrés, nous nous sommes reconnus, nous nous sommes abandonnés l’un à l’autre, nous avons réussi un amour brûlant de cristal pur, te rends-tu compte de notre bonheur et de ce qui nous a été donné ?

                                                                                               Maria Casarès, 4 juin 1950

Egalement lucides, également avertis, capables de tout comprendre donc de tout surmonter, assez forts pour vivre sans illusions, et liés l’un à l’autre, par les liens de la terre, ceux de l’intelligence, du cœur et de la chair, rien ne peut, je le sais, nous surprendre, ni nous séparer.

                                                                                         Albert Camus, 23 février 1950

Comment ces deux êtres ont-ils pu traverser tant d’années, dans la tension exténuante qu’exige une vie libre tempérée par le respect des autres, dans laquelle il avait « fallu apprendre à avancer sur le fil tendu d’un amour dénué de tout orgueil », sans se quitter, sans jamais douter l’un de l’autre, avec la même exigence de clarté ? La réponse est dans cette correspondance.             
Merci à eux deux. Leurs lettres font que la terre est plus vaste, l’espace plus lumineux, l’air plus léger simplement parce qu’ils ont existé. »

                                                                                                             Catherine Camus



Assistante à la réalisation : Louise Loubrieu
Equipe technique : Pierric Charles et Emilie Couet

La Correspondance 1944-1959 d’Albert Camus et Maria Casarès est publiée chez Gallimard.

Découvrez également le livre audio, paru chez Gallimard


Diffusé sur France Culture, le 17 juillet 2018 (20h)




















Isabelle Adjani et Lambert Wilson ovationnés à Avignon © S.Jouve/Culturebox

Article dans Culturebox


Avignon : Isabelle Adjani et Lambert Wilson brûlants d’amour en Casarès et Camus






Sophie Jouve  Rédactrice en chef adjointe de Culturebox, responsable de la rubrique Théâtre-Danse


Mis à jour le 17/07/2018 à 22H22, publié le 14/07/2018 à 11H32


Un amour brûlant souffle sur la nuit d’Avignon, un moment de grâce : Isabelle Adjani et Lambert Wilson prêtent leur voix à Maria Casarès et Albert Camus, qui ont entretenu une correspondance passionnée jusqu’à la mort de l’écrivain. Une correspondance publiée en 2017 aux éditions Gallimard.

La cour du Musée Calvet est prise d’assaut ce vendredi 13 juillet. Lambert Wilson, chemise blanche, s’assied en bord de scène, Isabelle Adjani, longue robe hippie chic, en retrait, dos au public. C’est elle qui lit la première lettre de cette correspondance amoureuse, artistique et intellectuelle qui durera 15 ans (1944 et 1959). Elle rejoint Camus, qui souffre de poussées de tuberculose, chez lui rue Vaneau à Paris. "Il évoquait l’Algérie et ses plages, les parties de foot et les baignades".

Plus tard, à partir 1948 : "Ce que tu es est ce que j’aurai rêvé d’être si j’étais né homme" (…) "Je te veux partout, en tout et tout entier" (…) "Mon désir de toi s’exaspère et m’exaspère" (…) "Décidément, loin de l’intelligence je me fane".


L'émotion de la petite-fille de Camus

C’est un très émouvant voyage que nous ont offert Isabelle Adjani et Lambert Wilson, ovationnés par le public. La petite fille d’Albert Camus, Elisabeth Maisondieu ne peut retenir ses larmes :
C’est très beau, mais c’est dur, c’est très difficile de réaliser quelque chose dont on n’a pas été le témoin. Ces voix très belles humanisent et viennent toucher. Cet amour, cette relation, est désormais complètement intégrée dans notre famille, que Camus ait aimé Maria Casarès. Maria fait partie de notre vie, de notre imaginaire. Il n’y a pas du tout de jugement. Cette relation, je n’avais jamais plongé dedans avant la publication de ces lettres en 2017. C’est une relation passionnelle qui est magnifique.

Elisabeth Maisondieu Camus




Lire la suite ICI



Emission du 12 juillet sur France Inter 


La Marche de l'Histoire, par Jean Lebrun






lundi 11 juin 2018

Choeurs, album musical











Chœurs est un album musical de Bertrand Cantat, Pascal Humbert, Bernard Falaise et Alexander MacSween publié sur les plates-formes de téléchargement le 21 novembre 2011 et sur support physique le 16 décembre 2011 aux éditions Actes Sud © 2011 Au Carré de l'Hypoténuse

Les 17 chansons composées par le quatuor musical sur les textes du tragique grec Sophocle, traduits par Robert Davreu, constituent les chœurs antiques de la trilogie théâtrale « Des femmes » du metteur en scène libano-québécois Wajdi Mouawad créée en juin 2011. 

Date de sortie : 5 décembre 2011

1 - Dithyrambe au soleil 00:00
2 - Déjanire 3:18
3 - Le Chœur joie 7:23
4- La Puissance de Cypris 10:19
5 - Les Mouillages 12:24
6 - Révélation de l'oracle 15:23
7 - Puisse un vent violent se lever 19:01
8 - La Victoire de Thèbes 23:12
9 - Rien n'est plus redoutable que l'Homme 28:38
10 - Heureux sont ceux qui du malheur 33:30
11 - Eros 35:53
12 - Bury Me Now 37:46
13 - Dionysos 40:46
14 - Elle viendra l'Erinys 44:59
15 - Courir sous la pluie 46:42
16 - Le Chœur des oiseaux 50:05
17 - Les Serviteurs d'Arès 52:25



















Dans Télérama

( par Fabienne Pascaud,, 27/07/2011)

Sans Bertrand Cantat, l'interminable trilogie de Wajdi Mouawad tourne à vide

Le metteur en scène libano-québécois Wajdi Mouawad, qui fut artiste associé du Festival d'Avignon en 2009, y propose, jusqu'à ce lundi soir 25 juillet 2011 une trilogie d'après Sophocle, “Des femmes”. Un spectacle de plus de sept heures tout entier articulé autour d'un chœur réduit à la seule voix rock de Bertrand Cantat… absent d'Avignon afin de ne pas alimenter les polémiques. Le projet en perd son sens.


lire l'article intégral ICI


lire aussi la très belle lettre de Wajdi Mouawad à sa fille ICI


extrait :

Aimée, ma petite chérie

(...) Cet homme, dans l'aujourd'hui dont je te parle, est libre pour avoir purgé sa peine tel que les institutions judiciaires l'ont décidé. Il demeure à jamais celui qui tua, mais il est devenu aussi celui qui fit face à la justice. Il est donc multiple. Dans sa multiplicité, il est mon ami, il est aussi un artiste et parce que son art correspondait le mieux à l'aventure artistique dans laquelle je suis plongé, j'ai choisi de l'inviter à prendre la part la plus humble du spectacle, non pas celle du héros mais celle du choeur, et de faire face à sa vie tant ces trois pièces, si tu les lis, racontent son désastre. L'art est miroir des souffrances et des douleurs. (....)

publiée dans Le Devoir, le 16 avril 2011

lundi 4 juin 2018

Lettre de Baudelaire à Wagner






Vendredi l7 février 1860

Monsieur,

Je me suis toujours figuré que si accoutumé à la gloire que fut un grand artiste, il n'était pas insensible à un compliment sincère, quand ce compliment était comme un cri de reconnaissance, et enfin que ce cri pouvait avoir une valeur d'un genre singulier, quand il venait d'un français, c'est-à-dire d'un homme peu fait pour l'enthousiasme et né dans un pays où l'on ne s’entend guère plus à la poésie et à la peinture qu'à la musique. Avant tout, je veux vous dire que je vous dois la plus grande jouissance musicale que j'aie jamais éprouvée. Je suis d'un âge où on ne s'amuse plus guère à écrire aux hommes célèbres, et j'aurais hésité longtemps encore à vous témoigner par lettre mon admiration, si tous les jours mes yeux ne tombaient sur des articles indignes, ridicules, ou on fait tous les efforts possibles pour diffamer votre génie. Vous n'êtes pas le premier homme, Monsieur, à l’occasion duquel j'ai eu à souffrir et à rougir de mon pays. Enfin l'indignation m'a poussé à vous témoigner ma reconnaissance; je me suis dit : Je veux être distingué de tous ces imbéciles.

La première fois que je suis allé aux Italiens, pour entendre vos ouvrages, j'étais assez mal disposé, et même, je l'avouerai, plein de mauvais préjugés; mais je suis excusable ; j'ai été si souvent dupe; j'ai entendu tant de musique de charlatans à grandes prétentions. Par vous j'ai été vaincu tout de suite. Ce que j'ai éprouvé est indescriptible, et si vous daignez ne pas rire, j'essaierai de vous le traduire. D'abord il m'a semblé que je connaissais cette musique, et plus tard en y réfléchissant, j'ai compris d'où venait ce mirage ; il me semblait que cette musique était la mienne, et je la reconnaissais comme tout homme reconnaît les choses qu'il est destiné à aimer. Pour tout autre que pour un homme d'esprit, cette phrase serait immensément ridicule, surtout écrite par quelqu'un qui, comme moi, ne sait pas la musique, et dont toute l'éducation se borne à avoir entendu (avec grand plaisir, il est vrai) quelques beaux morceaux de Weber et de Beethoven.

Ensuite le caractère qui m'a principalement frappé, ç'a été la grandeur. Cela représente le grand, et cela pousse au grand. J'ai retrouvé partout dans vos ouvrages la solennité des grands bruits, des grands aspects de la Nature, et la solennité des grandes passions de l'homme. On se sent tout de suite enlevé et subjugué. L'un des morceaux les plus étranges et qui m'ont apporté une sensation musicale nouvelle est celui qui est destiné à peindre une extase religieuse. L'effet produit par l'Introduction des invités et par la Fête nuptiale est immense J'ai senti toute la majesté d'une vie plus large que la nôtre. Autre chose encore : j'ai éprouvé souvent un sentiment d'une nature assez bizarre, c'est l'orgueil et la jouissance de comprendre, de me laisser pénétrer, envahir, volupté vraiment sensuelle, et qui ressemble à celle de monter dans l'air ou de rouler sur la mer. Et la musique en même temps respirait quelquefois l'orgueil de la vie. Généralement ces profondes harmonies me paraissaient ressembler à ces excitants qui accélèrent le pouls de l'imagination. Enfin, j'ai éprouvé aussi, et je vous supplie de ne pas rire, des sensations qui dérivent probablement de la tournure de mon esprit et de mes préoccupations fréquentes. Il y a partout quelque chose d'enlevé et d'enlevant, quelque chose aspirant à monter plus haut, quelque chose d'excessif et de superlatif. Par exemple, pour me servir de comparaisons empruntées à la peinture, je suppose devant mes yeux une vaste étendue d'un rouge sombre. Si ce rouge représente la passion, je le vois arriver graduellement, par toutes les transitions de rouge et de rose, à l'incandescence de la fournaise. Il semblerait difficile, impossible même d'arriver à quelque chose de plus ardent ; et cependant une dernière fusée vient tracer un sillon plus blanc sur le blanc qui lui sert de fond. Ce sera, si vous voulez, le cri suprême de l'âme montée à son paroxysme.

J'avais commencé à écrire quelques méditations sur les morceaux de Tannhäuser et de Lohengrin que nous avons entendus ; mais j'ai reconnu l'impossibilité de tout dire.

Ainsi je pourrais continuer cette lettre interminablement Si vous avez pu me lire, je vous en remercie. Il ne me reste plus qu'à ajouter que quelques mots. Depuis le jour où j'ai entendu votre musique, je me dis sans cesse, surtout dans les mauvaises heures : Si, au moins, je pouvais entendre ce soir un peu de Wagner ! Il y a sans doute d'autres hommes faits comme moi. En somme vous avez dû être satisfait du public dont l'instinct a été bien supérieur à la mauvaise science des journalistes. Pourquoi ne donneriez-vous pas quelques concerts encore en y ajoutant des morceaux nouveaux ? Vous nous avez fait connaître un avant-goût de jouissances nouvelles ; avez-vous le droit de nous priver du reste ? Une fois encore, Monsieur, je vous remercie; vous m'avez rappelé à moi-même et au grand, dans de mauvaises heures.

CH. BAUDELAIRE.

P.S. Je n 'ajoute pas mon adresse, parce que vous croiriez peut-être que j'ai quelque chose à vous demander.



La chronique de Julie Depardieu

mercredi 30 mai 2018

(rediffusion)









jeudi 12 avril 2018

A monsieur André Dhôtel, Denis Tellier




A monsieur André Dhôtel


C'est à l'ouest du massif Ardennais que vous trouverez
un territoire qui dénote et bouleverse le relief par sa
platitude, vous ne vous y tromperez pas en passant devant
ces plaines solitudes, les gens des environs
surnomment cet espace de désolation, la Champagne
Pouilleuse, excepté le jour de la Saint Cailloux où elle
reprend le nom de Champagne Crayeuse. Ce croissant
de terre s'étend le long du Porcien, puis passe devant
la Thiérache et rejoint parmi les ombres couchées de
quelques arbres plantés là sur le bord de la route, les
plaines Châlonnaises. C'est un paysage qui ne
bouleverse pas l'équilibre par sa beauté, Attila y passa
avec sa grande armée, nonchalant en regardant ses
pieds. Des champs de betteraves à perte de vue, pas
une ne dépassant l'autre, avec dessus rasant les
feuilles, une compagnie de perdreaux. Des distances à
en perdre ses yeux, à se diluer dans le flou des
chaleurs d'été. Des étendues grises nuancées,
pétrifiées, l'hiver, dont les couleurs se saupoudrent de
givre et se recouvrent de neige en novembre. C'est un
moment privilégié pour apercevoir en dérive - Le
bateau ivre -. c'est là que vivait Rimbaud, au bord de
cette mer de champs. Paysage remarquable, troublant
à en chercher des repères, avant le retour des brumes
comme une marée haute qui prend son temps, elle, la
grande plaine, la belle paresseuse, qui se recouvre
soigneusement de ses dentelles, pour en finir avec le
jour et se chiffonne à l'extrémité de la nuit sous les
étoiles, tout éblouie. C'est ce qui renforce une
irrésistible envie de rester là, planté, bouche-bée, à
réfléchir sur l'infini, sur la grandeur de la terre,
jusqu'au moment où une mouche éphémère très
particulière, la mouche de mai, désire faire le tour de
vos lèvres pour s'amuser. Éloignez-la d'un revers de
main, gentiment, vous quitterez en même temps votre
rêverie, qui finira par s'évaporer dans l'azur, pareille à
un songe déchiqueté, à une coque de bateau disloquée,
il vous sera alors très difficile de vous agripper à une
amarre, trop tard ! Vous serez gagné par l'immensité.
Car comme le disait si bien notre écrivain des
alentours, notre baroudeur des contours, André
Dhôtel, c'est – Le pays où l'on n'arrive jamais -, c'est
vrai que le fait d'y penser assècherait un encrier. C'est
lui le plumeur des recoins, notre scribouilleur d'encre
de sève, le maraudeur du plein pré, l'écumeur des
fossés, le coupeur de fleurs sous votre nez... Lui qui,
au détour d'un chemin, un bouton de trèfle fané à la
main, s'amuse à vous en expliquer les détails. Il a belle
allure à vous la montrer cette luzerne qui chauffe et
dégage en même temps au creux de sa paume une
odeur de foin mouillé. C'est encore elle qui se
retrouvera dans la pénombre du soir sur sa grande
table toute seule dans un verre à moutarde rempli à
moitié d'eau. On n'abandonne jamais, vous m'entendez
! jamais au grand jamais, une fleurette coupée au bord
d'un sentier. Il vous invite le conteur si vous le croisez,
à partager cette belle aventure dans la légèreté d'être,
le botaniste du "derrière le talus" . Certes, il est un
peu voûté, parcouru dans sa démarche par les
rhumatismes de son âge, mais à la vue du carrefour de
 Mazagran , il reprend de l'élan. Il se dirige à petits
pas vers ce lieu unique, là, où il n'y a rien à voir, car
même dans la rotation d'un cercle à 360° sur les talons
de vos chaussures, vos yeux aboutiront sur la seule
bâtisse de l'endroit, c'est le bistrot de la Madeleine, de
ses deux poules curieuses, de ses deux chats pensifs et des
hannetons qui volètent au-dessus de son toit au mois
de juin. On peut se demander ce que tout ce petit
monde peut bien faire là, au milieu d'un tel vide ?
Pourquoi une telle constance, un tel zèle en vain avec
le « Rien » ? Mais voilà, c'est aussi l'embranchement
de 5 ou 6 routes qui ont vu passer toutes les
armées, et surtout celle de nos mémorables ennemis
pour la reconquête du terrain, mais encore, celles qui
battaient en retraite avec dans le rythme de
l'essoufflement, le même martèlement de fers, le
piétinement des troupes et l'élévation dans les nues de
cette odeur caractéristique, qui est celle des grands
troupeaux dans leur divagation.
Pour notre écrivain, il est le point culminant, tout en
étant plat comme la main des rendez-vous, des
conversations partagées avec le premier quidam venu,
ouvrier et paysan, c'est là où se croisent paroles et
réflexions, des coups de rire qui s'enroulent dans les
coups de vent, de cette très belle philosophie que l'on
retrouve seulement au bord des champs. Oui, le plus
vieux des corbeaux s'en souvient du père Dhôtel
comme si c'était hier, de son bâton, de son chapeau,
qu'il faisait disparaître en marmonnant entre ses dents
derrière les meules de foin, pour se soulager, rien
qu'en pissant.
Verlaine n'est pas loin, il est là au bord du chemin, il
vient, il s'approche, il est friand de tout ce qu'il
récupère dans la trouée des nues, il est encore là, à
regarder la lune. Il accumule les tournures, il creuse au
plus profond dans cette uniformité la matière, qu'il
refaçonne pour y puiser des vers célestes, éblouissants.
N'est-ce pas la force des poètes de pouvoir s'inspirer
du grandiose avec du néant, de puiser dans le fond du
vide pour repeindre le bord des mots, délicatement ?


© Denis Tellier

Tous droits réservés





Un livre passionnant, à lire et relire !


Pour accompagner la très belle lettre de Denis, j'ai eu envie de joindre cet extrait d'interview de Wajdi Mouawad, dans Télérama du 4 avril 2018.


Quel écrivain a le plus compté pour vous ?

Le romancier André Dhôtel (1900-1991), qu'on ne lit hélas plus beaucoup aujourd'hui, est sans doute mon auteur favori ! Ce n'est pas le plus grand, mais depuis l'âge de 23 ans je nourris à son égard une passion discrète. Inscrit dans le paysage des Ardennes, il est l'écrivain du premier amour qui resurgit dans la vie. Cela me bouleverse. J'ai lu ses quarante deux romans. Sa manière d'écrire ouvre des promenades secrètes, une manière légère d'insouciance, d'indifférence, à travers des personnages qui semblent s'éloigner de tout parce que trop préoccupés par des détails : la silhouette évanescente d'un arbre sur la ligne d'horizon, la teinte du brouillard... Cette façon de se tourner vers ce qui n'apparaît pas d'abord me touche d'autant plus qu'il écrit la même chose dans tous ses romans, comme ce conteur qui remet une branche de bois pour alimenter le feu.
.....

Quelles terres traversées vivent en vous ?

Plus je vieillis, plus le Liban, quitté en 1976 à l'âge de 8 ans, me redevient précieux. Cette tendresse immense ne s'apparente pourtant pas à un désir de retour, plutôt à un sentiment "dhôtelien" d'appartenance à un paysage, à une lumière particulière, à une manière d'être, à une langue. Jamais je n'aurais cru que ce tropisme méditerranéen reviendrait.
....

(petit extrait de l'entretien avec Emmanuelle Bouchez, Télérama 3560, 04/04/18)

Télérama


mercredi 17 janvier 2018

Lettre de Nadejda à Ossip Mandelstam




Ossia, mon chéri, mon ami lointain !

Mon amour, les mots me manquent pour cette lettre que tu ne liras peut‑être jamais. Je l'envoie dans l'espace. Peut‑être ne serai‑je plus là lorsque tu reviendras. Ce sera alors le dernier souvenir que tu auras de moi.

Ossioucha, notre vie d'enfants à tous les deux, comme elle fut heureuse ! Nos disputes, nos querelles, nos jeux et notre amour. A présent, je ne regarde même plus le ciel. Si je voyais un nuage à qui le montrerais‑je ?

Te souviens‑tu des festins misérables que nous apportions dans nos pauvres habitations de nomades ? Te rappelles‑tu comme le pain est bon lorsqu'on se l'est procuré par miracle et qu'on le mange à deux ? Et notre dernier hiver à Voronej. Notre heureuse misère, et la poésie. Je me rappelle qu'une fois, nous revenions des bains après avoir acheté des œufs ou des saucisses. Une charrette de foin passa. Il faisait encore froid et je grelottais dans ma veste (c'est notre destin de grelotter je sais combien tu as froid !) Et j'ai gardé le souvenir de ce jour‑là : j'ai compris alors, jusqu'à en avoir mal, que cet hiver, ces journées, ces souffrances, c'était le plus grand et le dernier bonheur que nous devions connaître.

Chacune de mes pensées est pour toi. Chacune de mes larmes et chacun de mes sourires sont pour toi. Je bénis chaque jour et chaque heure de notre vie amère, mon ami, mon compagnon, mon guide d'aveugle, aveugle lui‑même.

Nous nous cognions l'un dans l'autre, comme des chiots aveugles, et nous étions heureux. Et ta pauvre tête délirante, et toute la folie avec laquelle nous brûlions notre existence ! Quel bonheur c'était, et comme nous avons toujours su que c'était cela le bonheur.

La vie est longue. Qu'il est long et difficile de mourir seul, ou seule. Est‑ce le sort qui nous attend, nous qui étions inséparables ? L'avons‑nous mérité, nous qui étions des chiots, des enfants, et toi qui étais un ange ? Et tout continue. Et je ne sais rien. Mais je sais tout, et chacune de tes journées et chacune de tes heures, je les vois clairement, comme dans un rêve.

Tu venais me rendre visite chaque nuit dans mon sommeil, et je te demandais sans cesse ce qui était arrivé mais tu ne répondais pas.

Mon dernier rêve : j'achète une nourriture quelconque au comptoir malpropre d'une boutique malpropre. Je suis entourée d'étrangers, et après avoir fait mes achats, je me rends compte que je ne sais pas où porter tout cela, car je ne sais pas où tu es.

A mon réveil, j'ai dit à Choura "Ossia est mort." Je ne sais pas si tu es en vie, mais c'est à partir de ce jour‑là que j'ai perdu ta trace. Je ne sais pas où tu es. Je ne sais pas si tu m'entendras. Si tu sais combien je t'aime. Je n'ai pas eu le temps de te dire combien je t'aimais. Et je ne sais pas le dire maintenant non plus. Je répète seulement : toi, toi ... Tu es toujours avec moi, et moi, sauvage et mauvaise, moi qui n'ai jamais su pleurer simplement, je pleure, je pleure, je pleure.
C'est moi, Nadia. Où es‑tu ? Adieu.

Nadedja Mandelstam.22 octobre 1938

Dernière lettre de Nadedja à Ossia Mandelstam




Nadejda Mandelstam




Ossip Mandelstam (1923)

Photos du Net



Je ne suis pas encore mort, encore seul,

Tant qu'avec ma compagne mendiante

profite de la majesté des plaines,

De la brume, des tempêtes de neige, de la faim.



Dans la beauté, dans le faste de la misère,

Je vis seul, tranquille et consolé,

Ces jours et ces nuits sont bénis

le travail mélodieux est sans péché.



Malheureux celui qu'un aboiement effraie

Comme son ombre et que le vent fauche,

Et misérable celui qui, à demi mort,

Demande à son ombre l'aumône.


Ossip Mandelstam



13-16 janvier 1937 Deuxième cahier de Voronej

Traduit par Philippe Jaccottet



Lettres d'Ossip Mandelstam

cliquer sur le lien








"Le présent volume regroupe deux cent quarante-sept lettres écrites ou dictées par Ossip Mandelstam, l'un des grands poètes russes du XXe siècle.
La première lettre dont nous disposons est de 1903 (Mandelstam a douze ans et demi). La dernière est écrite, en 1938, du Goulag, un mois et demi avant sa mort.
C'est un vrai "miracle" que ces lettres (une partie seulement de la correspondance ) aient été conservées : d'ordinaire, on détruisait instantanément toute trace de lien avec un ami, voire un parent, soudain compromettant, devenu, une nuit, un de ces disparus dont on ne savait trop s'ils étaient détenus ou déjà fusillés.
Enjouées ou poignantes, tragiques ou implacables, ces lettres, qui sont souvent de magnifiques lettres d?amour adressées à Nadejda Mandelstam, renouvelleront notre connaissance de l'oeuvre et du destin du poète."
Préface d'Annie Epelboin


mardi 26 décembre 2017

Lettre de Paul Eluard à Joë Bousquet




20 décembre 1928

Mon cher ami,

Noël ? Je hais Noël, la pire des fêtes, celle qui veut faire croire aux hommes « qu’il y a quelque chose DE MIEUX sur la terre », toute la cochonnerie des divins enfants, des messes de suif, de stuc et de fumier, des congratulations réciproques, des embrassades des poux à sang froid sous le gui. Je hais les marchands de cochon et d’hosties, leur charcuterie, leur mine réjouie. La neige de ce jour-là est un mensonge, la musique des cloches est crasseuse, bonne au cou des vaches. Je hais toutes les fêtes parce qu’elles m’ont obligé à sourire sans conviction, à rire comme un singe, à ne pas croire, à ne pas croire possible la joie constante de ceux que j’aime. Le bonheur leur est une surprise.

Et puis, votre lettre me désole. Comment n’avez-vous pas pu vous procurer les disques que je vous indiquais. N’importe quelle maison un peu moderne de disques de Marseille, de Paris, vous les procurerait en quelques jours. Et j’y tenais tant. Enfin, dites-moi tout de suite si je dois vous les faire envoyer par des amis ? Si votre gros Dumont s’adresse à ses fournisseurs habituels, il est peu probable qu’on les lui procure. Il y a partout, dans les Cahiers du Sud, N.R.F., Variétés, etc., des annonces de marchands « à la page », comme on dit.

Mais je dois avoir ces jours-ci la visite d’une amie très au courant de ce genre de recherches et qui m’est très dévouée. Elle sera sûrement très heureuse de vous les trouver tous. Et très vite. Sinon, vous allez vous ruiner en achats au petit bonheur. Tous les petits marchands à la Dumont tiennent à se débarrasser de leur stock et laissent en panne, intentionnellement, les nouvelles commandes.

J’ai eu la visite ces jours-ci de Arp et de Max Ernst. Entendu pour votre tableau. Nelli m’a écrit. Il fait un froid solide.

Vous ne me dites pas si vous avez Les Malheurs des Immortels. Chantiers est bien long à paraître. J’en suis fort curieux.

Croyez-moi très affectueusement vôtre,

Paul ELUARD.

(En marge de la première page) :

Pourquoi faut-il que la joie des enfants soit pour ce jour-là et souvent ce jour-là seulement et souvent jamais.

Paul Eluard
in, Lettres à Joë Bousquet
Les Editeurs Français Réunis (1973)



Paul Eluard
photo du Net



mercredi 15 novembre 2017

Lettre post-mortem de Gérard Depardieu à Barbara


Chère Barbara,

Je viens juste de raccrocher. Ta voix n’est pas près de me quitter. Il y a une pépite d’or aux creux de mon oreille pour le reste de la journée. Un coup de fil, c’est une lettre sonore. Sans cet appareil, nous serions restés à des milliers de kilomètres l’un de l’autre, toi au Japon et moi à Bougival. Il faut savoir souffrir d’une absence, mais un petit coup de fil, comme on avale un cachet pour apaiser l’angoisse, cela ne fait pas de mal.

Ta voix m’a toujours paru s’élever vers le ciel. Ton âme est un son, une mélodie. Tes mots, par miracle, se matérialisent. Il y a cette rime que j’adore : « Notre amour aura la fierté des tours de cathédrales. » Je te le jure, ta cathédrale, je la voyais, elle s’élevait dans l’air, juste devant moi. La chanson avait un pouvoir, une force incroyable pour le petit vagabond échappé de Châteauroux, elle ma ramenait toujours dans les moments les plus sombres sur l’île aux mimosas.

Toi que j’ai souvent cherché

À travers d’autres regards

Et si l’on s’était trouvé

Et qu’il ne soit pas trop tard

Pour le temps qu’il me reste à vivre

Stopperais-tu ta vie ivre

Pour venir vivre avec moi

Sur ton île aux mimosas.

J’avais comme ça, quelques phrases, sur moi, des rimes revigorantes, aussi efficaces qu’une giclée de prune.

Dis, quand reviendras-tu

Dis, au moins le sais-tu

Que tout le temps qui passe ne se rattrape guère

Que tout le temps perdu ne se rattrape plus


À douze ans, j’avais l’impression d’avoir tout perdu :

Mais j’avais une maison

Avec presque pas de murs

Avec des tas de fenêtres

Et qui fera bon y être

Et que si c’est pas sûr

C’est quand même peut-être

Tu te rends compte, « si c’est pas sûr, c’est quand même peut-être. » Avec un truc pareil, je crois qu’on peut continuer à marcher longtemps. J’adorais le lyrisme naïf de Jacques Brel. Mais c’est ta voix qui rythmait mes fugues. Je marchais comme un forcené avec tes chansons dans ma tête. C’était mon baluchon et je t’assure que je n’avais pas besoin de walkman !

Tout à l’heure, au téléphone, j’ai deviné ta voix trembler. Tu as souvent peur qu’elle s’évanouisse comme dans ces contes où une fée capricieuse vous prête un don provisoire et fragile. Et parfois, c’est vrai qu’elle fout le camp, que tu ne peux plus chanter. Tu cesses d’être en harmonie. Quand on perd sa voix, cela provient d’une audition brouillée. Tu dois sourire : je parle comme un plombier. Mais c’est bien quand on a trop de rumeurs, de parasites à l’intérieur de soi que tout se brise, se fracture. À quinze ans, lorsque j’ai commencé à suivre des cours de comédie, je ne comprenais rien à ce que je lisais. Emmerdant. Mon professeur, Jean-Laurent Cochet, nous a conduits chez un spécialiste pour des tests de sélection auditive. Il s’appelait Alfred Tomatis. Il s’est rendu compte que j’entendais plein de sons, beaucoup plus que les autres. Cette longueur d’écoute m’empêchait d’émettre. Mon oreille gauche était moins sensible que mon oreille droite, et j’étais beaucoup trop réceptif aux sons aigus. J’étais mal réglé quoi ! Avec trop de bruits et de fureur dans le buffet. Au bout de quelques séances, j’ai pu à l’aide d’un micro me corriger, retrouver au fur et à mesure l’usage de la parole ! Il me suffisait alors de lire une seule fois un texte pour le réciter aussitôt par cœur… J’ai l’impression que tu n’es pas convaincue, que tu attribuerais tes problèmes de voix à des phénomènes magiques, des rites d’envoûtement, à la fatalité. Mais tu es une femme fatale ! Avec ta belle solitude, ta robe noire, entre le deuil et la nuit. Tu vis avec ta voix. Ce sont des rapports de couple. Elle te quitte, puis elle revient, elle revient toujours. Personne ne pourra s’immiscer entre vous. Tu vis dans une chasteté élective, retirée du monde, pour éviter que ta vois s’abîme ou… ou… qu’elle soit « emportée par la foule » qui nous roule, et qui nous fouille…etc. Tu as une vision de medium sur les êtres, au-delà des jugements, plus vive que l’instinct, une sorte d’intuition supérieure. Tu me fais penser à une mère, mais à une mère des compagnons, celle qui donne à boire et à manger à l’ouvrier d’élite pendant son tour de France. Elle ne met pas au monde, elle reçoit le voyageur.

Avec Lily Passion, tu as été cette fois enceinte d’un enfant rêvé à deux. Pendant trois ans, je t’ai assistée, presque accouchée ? Tu me demandais souvent s’il fallait garder une scène, raccourcir un dialogue, si tout cela était vraisemblable. À chaque fois, je t’ai répondu qu’il ne fallait rien jeter, tout oser car tout est jouable. François Truffaut me confiait que s’il n’avait pas assez d’argent, il trouvait un bon acteur. Si l’on ne pouvait pas s’offrir une gare avec trois mille figurants, il suffisait de lui demander de sa vie sur un quai de gare au milieu d’une foule indifférente, entre deux trains. Et le miracle s’accomplissait. Jean-Pierre Léau aurait fait économiser beaucoup d’argent à Cécil. B. De Mille.

Grâce à toi, à Lily Passion, j’ai pu m’échapper, quitter l’autoroute pour un chemin de fortune, une petite départementale oubliée, truffée de nid de poules. Pendant des mois nous avons promené notre spectacle à travers toute la France. Nous étions à nouveau des gens du voyage, des baladins débarquant à grands cris sur la plage du village pour y dresser leur chapiteau. Viens voir les comédiens… Il n’y en plus de journées de tournage à respecter, seulement le bonheur d’interpréter tous les soirs notre histoire.

J’ai appris à connaître ta patience, cette forme silencieuse de la tolérance et de ton talent. Certains après-midi, devant tous ces beaux vignobles qui me faisaient de l’œil, ma nature reprenait le dessus. Je me sentais ensuite un peu coupable, j’avais peur de ne pas être à la hauteur, mais toi, quel que soit mon état, tu ne doutais jamais. Et à l’heure de la représentation, rassuré, je te rejoignais sur l’île aux mimosas.

Gérard Depardieu, après la mort de Barbara

Publié par Deslettres



photo Rtbs


Sur Agoravox

Barbara honorée par Depardieu
par Sylvain Rakotoarison (son site) 

vendredi 10 novembre 2017




mardi 12 septembre 2017

Anaïs Nin explique pourquoi elle écrit




Un écrivain demandait à Anaïs Nin : « Pourquoi écrit-on ? » Elle lui écrivit en réponse une lettre, qu’elle recopia dans son Journal de février 1954 :



«  Pourquoi on écrit est une question à laquelle je peux répondre facilement, me l’étant si souvent posée à moi-même. Je crois que l’on écrit parce que l’on doit se créer un monde dans lequel on puisse vivre. Je ne pouvais vivre dans aucun des mondes qui m‘étaient proposés : le monde de mes parents, le monde de Henry Miller,  le mode de Rango,  ou le monde de la guerre. J’ai dû créer un monde pour moi, comme un climat, un pays, une atmosphère, où je puisse respirer, régner et me récréer lorsque j’étais détruite par la vie. Voilà, je crois, la raison, de tout œuvre d’art. L’artiste est le seul qui sache que le monde est une création subjective, qu’il faut opérer un choix, une sélection des éléments. C’est une concrétisation, une incarnation de son monde intérieur. Et puis il espère y attirer d’autres êtres, il espère imposer cette vision particulière et la partager avec d’autres. Même si la seconde étape n’est pas atteinte, l’artiste, néanmoins, continue vaillamment. Les rares moments de communion avec le monde en valent la peine, car c’est un monde pour les autres, un héritage pour les autres, un don aux autres, en définitive. Lorsque l’on crée un monde tolérable pour soi-même, on crée un monde tolérable pour les autres.

Nous écrivons aussi pour aviver notre perception de la vie, nous écrivons pour charmer, enchanter et consoler les autres, nous écrivons pour donner une sérénade aux êtres qui nous sont chers.

Nous écrivons pour goûter la vie deux fois, sur le moment et après coup. Nous écrivons, comme Proust, pour la rendre éternelle, et pour nous persuader qu’elle est éternelle. Nous écrivons afin de pouvoir transcender notre vie, aller au-delà. Nous écrivons pour nous apprendre à parler avec les autres, pour consigner le voyage à travers le labyrinthe, nous écrivons pour élargir notre univers, lorsque nous nous sentons étranglés, gênés, seuls. Nous écrivons comme les oiseaux chantent. Comme les peuples primitifs dansent leurs rituels. Si vous ne respirez pas à travers l’écriture, si vous ne pleurez pas en écrivant, ou ne chantez pas, alors, n’écrivez pas. Parce que notre culture n’a que faire de tout cela. Lorsque je n’écris pas, je sens mon univers rétrécir. Je me sens en prison. Je sens que je perds mon feu, ma couleur. Ce devrait être une nécessité, comme la mer a besoin de se soulever. J’appelle cela respirer. »

Anaïs Nin




Vidéo publiée par Actualitté



En 1974, pour la radio KPFK 90.7 FM de Los Angeles, elle lit une de ses lettres dans laquelle elle répondait à la question « Pourquoi écrire ? ».


Anaïs Nin, photo du Net











mardi 15 août 2017

Lettre d'adieu de Stieg Larsson à sa compagne Eva Gabrielsson





Stieg Larsson, photo du Net






Le 9 février 1977, Stockholm

Eva, mon amour,

C’est fini. D’une façon ou d’une autre, tout a une fin. Tout se termine un jour ou l’autre. C’est peut-être l’une des vérités les plus fascinantes que nous connaissions à propos de l’univers tout entier. Les étoiles meurent, les galaxies meurent, les planètes meurent. Et les gens meurent aussi. Je n’ai jamais été croyant, mais le jour où j’ai commencé à m’intéresser à l’astronomie, je pense que j’ai abandonné ce qui restait de ma peur de la mort. J’avais compris que, comparé à l’univers, un être humain, un seul être humain, moi… est infiniment petit. Enfin, je n’écris pas cette lettre pour donner une profonde leçon de philosophie ou de religion. Je l’écris pour te dire « adieu ». Je viens de raccrocher le téléphone où je te parlais. Je peux toujours entendre le son de ta voix. Je t’imagine, devant mes yeux… une belle image, un ravissant souvenir que je garderai jusqu’à la fin. A ce moment précis, en lisant ma lettre, tu sais que je suis mort.

Je veux que tu saches certaines choses. Comme je m’en vais pour l’Afrique, je sais ce qui m’attend. J’ai même le sentiment que ce voyage pourrait bien me tuer, mais c’est quelque chose que je dois faire, malgré tout. Je ne suis pas né pour rester assis sur un accoudoir. Je ne suis pas comme ça. Correction : je n’étais pas comme ça… Je ne vais pas en Afrique seulement en tant que journaliste, j’y vais surtout dans un but politique, et c’est pourquoi je pense que ce voyage pourrait causer ma mort.

C’est la première fois que je t’écris en sachant exactement quoi dire : je t’aime, je t’aime, je t’aime, je t’aime. Je veux que tu le saches. Je veux que tu saches que je t’aime plus que je n’ai jamais aimé personne. Je veux que tu saches que je dis ça très sérieusement. Je veux que tu te souviennes de moi mais que tu ne me pleures pas. Si je suis vraiment important pour toi, et je sais que je le suis, tu souffriras probablement en apprenant que je suis mort. Mais si je suis vraiment important pour toi, ne souffre pas, je ne veux pas que tu souffres. Ne m’oublie pas, mais continue à vivre. Vis ta vie. Le temps atténuera la douleur, même si c’est dur de l’imaginer maintenant. Vis en paix, mon plus cher amour ; vis, aime, hais, et continue le combat…

J’avais beaucoup de défauts, je sais, mais aussi quelques bonnes qualités également, je l’espère. Mais toi, Eva, tu m’inspires tellement d’amour que je n’ai jamais été capable de te l’exprimer…

Redresse-toi, carre tes épaules, tiens ta tête haute. D’accord ? Prends soin de toi, Eva. Va prendre une tasse de café. C’est fini. Merci pour les moments magnifiques passés ensemble. Tu m’as rendu très heureux. Adieu [en français dans le texte].

Je te dis au-revoir Eva, je t’embrasse

De Stieg, avec mon amour.


Sur le site de Deslettres.fr


mercredi 9 août 2017

Lettre d'Henry Miller à Anaïs Nin




photos du Net




26 juillet 1932

Anaïs,

Je continue — il est trop tard pour taper à la machine. Et puis je peux mieux dire certaines choses, quand le stylo court silencieusement sur le papier. Tu me manques terriblement. On dirait que je ne sais pas comment tuer le temps d’ici ton retour. Ton départ pour le Brésil est inimaginable pour moi. C’est impossible ! Rentreras-tu un peu avant Hugo — pourras-tu passer quelques jours avec moi, seule ? Je rêve si souvent (des rêves de jour) à ces dernières heures à Louveciennes. Je n’ai jamais connu d’heures plus précieuses. Ta façon de dire « Sapristi ! » était si drôle, et la manière dont tu te réveilles — qui ressemble à celle dont tu t’endors —, paisiblement, avec un étonnement émerveillé dans tes yeux endormis — mais si calme, si paisible, si doux. Et même ta façon d’enfiler et d’ôter tes vêtements. Sans bruit. Comme un chat. Et quelle joie de danser dans le hall — seuls dans la maison. Je pourrais passer des moments si précieux avec toi. Jamais je ne m’ennuierais avec toi, et toi avec moi ?

Je t’étais si reconnaissant de m’avoir montré ces photos. J’aimerais en posséder une. En fermant les yeux, je te revois parfaitement. Seulement maintenant je ne peux pas te revoir ailleurs que dans ce joli jardin — je te vois toujours devant le miroir, dans cette atmosphère dorée — avec cette lumière particulière qui tombait sur la pelouse, les arbres sombres, le silence et le parfum qui t’enveloppaient. Comme tu l’as écrit dans ton Journal le jour de Noël « je sacrifierais tout, etc. » — voilà ce que j’éprouve : je sacrifierais tout pour que tu puisses demeurer à ta place, dans ce merveilleux cadre qui te convient si parfaitement. Avec toi, Anaïs, je ne pourrais pas être égoïste. Je veux que tu sois toujours heureuse, en sécurité, protégée. Jamais je n’ai aimé une femme de manière si désintéressée.

Je ne fais pas grand-chose. Je suis nerveux. Je suis perdu sans toi — c’est vrai. J’ai été très ému par ta lettre, et par ta « suggestion ». Tu fais les choses les plus surprenantes. Je me demandais comment je pourrais aller au Tyrol, près de toi, même si je ne devais pas te voir — ou alors oui, te voir peut-être, pendant ta promenade, caché derrière un rocher ou un arbre. Mais j’ai beau penser, tout cela est hors de question.

Anaïs, il a suffi que tu t’éloignes un peu pour que je mesure la force de mon amour pour toi. Je me suis beaucoup retenu dans mes lettres par crainte des « accidents ». Mais maintenant je ne peux plus. Je te fais assez confiance pour que tu aies la discrétion de ne pas mettre ça sous ton oreiller. Je t’écrirais bien tous les jours, mais je sais que cela ferait mauvaise impression. Je suis dans un tel état de passion que n’importe lequel de mes mots brûlerait le papier. Je revis constamment dans ma mémoire tous les épisodes, depuis le café Viking jusqu’à la tondeuse à gazon. Je me demande si tu parles toujours dans ton sommeil. Je me demande à quoi tu penses, lorsque tu fais l’amour maintenant.

Parle moi de ça — franchement — si tu le peux, et dis-moi que je peux oser en faire autant.

Je ne peux pas écrire davantage parce que ma tête est trop pleine de tout cela. Je te vois dans mes bras, frémissante, et je me sens tout au fond de toi, pour toujours. Je suis brûlant de désir maintenant — tu n’es plus l’Anaïs à qui j’écrivais de Dijon. Tu n’es pas non plus l’Anaïs du Journal. Tu sais de quelle Anaïs je veux parler. Je suis tout à toi.

Henry






paru dans Deslettres. fr





mardi 4 juillet 2017

Lettre de Simone Veil, à l'Académie Française, 2005













"Les rescapés d’Auschwitz ne sont plus qu’une poignée. Bientôt, notre mémoire ne reposera plus que sur nos familles, sur l’Etat, mais aussi sur les institutions qui en ont fait leur mission, notamment celles en charge des lieux où vous vous trouvez aujourd’hui. Elle sera aussi la source d’inspiration d’artistes et d’auteurs, comme un objet qui nous échappe pour le meilleur et pour le pire. Notre mémoire, surtout, doit être intégrée et conciliée avec l’enseignement de l’histoire à l’école, faisant des élèves comme des professeurs des relais essentiels de cette nécessaire transmission.
Il vous appartiendra de faire vivre ou non notre souvenir, de rapporter nos paroles, le nom de nos camarades disparus. Notre terrible expérience aussi de la barbarie poussée à son paroxysme, flattant les instincts les plus primaires de l’homme comme les ressorts d’une modernité cruelle.
L’humanité est un vernis fragile, mais ce vernis existe. En parlant de ce monde à part que fut celui des camps et de la tourmente dans laquelle les Juifs furent emportés, nous vous disons cette abomination, mais nous témoignons aussi sur les raisons de ne pas désespérer. D’abord, pour certains d’entre-nous, il y eut ceux qui nous aidèrent pendant la guerre, par des gestes parfois simples parfois périlleux, qui contribuèrent à notre survie. Il y eut la camaraderie entre détenus, certes pas systématique, dont les effets furent ô combien salutaires. Et puis, pour cette infime minorité qui regagna la France en 1945, la vie a été la plus forte ; elle a repris avec ses joies et ses douleurs.
Puissent nos rires résonner en vous comme notre peine immense.
Notre héritage est là, entre vos mains, dans votre réflexion et dans votre cœur, dans votre intelligence et votre sensibilité.
Il vous appartient que la vigilance ne soit pas un vain mot, un appel qui résonne dans le vide de consciences endormies. Si la Shoah constitue un phénomène unique dans l’histoire de l’humanité, le poison du racisme, de l’antisémitisme, du rejet de l’autre, de la haine ne sont l’apanage d’aucune époque, d’aucune culture, ni d’aucun peuple. Ils menacent à des degrés divers et sous des formes variées, au quotidien, partout et toujours, dans le siècle passé comme dans celui qui s’ouvre. Ce monde là est le vôtre. Les cendres d’Auschwitz lui servent de terreau.
Pourtant, votre responsabilité est de ne pas céder aux amalgames, à toutes les confusions. La souffrance est intolérable ; toutes les situations ne se valent pourtant pas. Sachez faire preuve de discernement, alors que le temps nous éloigne toujours plus de ces événements, faisant de la banalisation un mal peut-être plus dangereux encore que la négation. L’enseignement de la Shoah n’est pas non plus un vaccin contre l’antisémitisme, ni les dérives totalitaires, mais il peut aider à forger la conscience de chacun et chacune d’entre-vous. Il doit vous faire réfléchir sur ce que furent les mécanismes et les conséquences de cette histoire dramatique. Notre témoignage existe pour vous appeler à incarner et à défendre ces valeurs démocratiques qui puisent leurs racines dans le respect absolu de la dignité humaine, notre legs le plus précieux à vous, jeunesse du XXIe siècle."







photos du Net

mardi 13 juin 2017

Lettre d’Egon Schiele à Leopold Czihaczek



Egon Schiele, autoportrait à la physalis



1er septembre 1911

Tout ce qui est sorti de ma main ces deux ou trois dernières années, qu’il s’agisse de peinture, de dessin ou d’écriture, est censé « engager l’avenir ». Jusqu’à présent, je n’ai rien fait d’autre que de donner, et m’en trouve si enrichi que je suis obligé de continuer à faire don de moi-même. Si l’artiste aime son art par-dessus tout, il doit être capable de laisser choir son meilleur ami lui-même. Pourquoi suis-je resté loin de vous ? Certains, je le sais, donnent une réponse injuste à cette question, et vous devez croire que je fais la mauvaise tête. En réalité, je tâche de résister à toutes les agressions de la vie. J’aspire à tout connaître par expérience ; pour y parvenir, il faut que je sois seul, je n’ai pas le droit de me laisser amollir, mais je dois être dur, en me laissant guider par la seule pensée. — D’ores et déjà, je suis arrivé à différentes choses ; entre autres, certaines de mes peintures se trouvent à Hagen, en Westphalie, au musée Folkwang, ou chez Cassirer [un propriétaire de galerie] à Berlin, etc., ce qui me laisse froid, du reste. — Je sais que j’ai fait d’énormes progrès sur le plan artistique, je me suis enrichi de mille expériences, ai lutté sans trêve contre l’art « commercial ». […] Le peu que j’ai appris de psychologie au contact des « réalités » me permet d’affirmer ceci : les petits sont vaniteux, et trop petits pour pouvoir connaître la fierté, et les grands sont trop grands pour pouvoir être vaniteux. […] La chose la plus précieuse à mes yeux, c’est ma propre grandeur. — Suivent quelques aphorismes de mon cru :

Aussi longtemps qu’existent les éléments, la mort absolue sera impossible.

Qui n’est pas affamé d’art est proche de la décrépitude.

Seuls les esprits bornés rient de l’effet produit par une œuvre d’art.

Portez votre regard à l’intérieur de l’œuvre d’art, si vous en êtes capable.

Une œuvre d’art n’a pas de prix ; pourtant, elle peut être acquise.

Il est certain qu’au fond, les Grands étaient des hommes bons.

J’ai plaisir à le constater, ils sont rares, ceux-là qui ont le sens de l’art. — Signe constat de la présence du divin dans l’art.

Les artistes vivront éternellement.

Je sais qu’il n’existe pas d’art moderne, mais seulement un art, — qui est éternel.

Si quelqu’un demande qu’on lui explique une œuvre d’art, ce n’est pas la peine de répondre à son vœu : il est trop borné pour comprendre.

Je peins la lumière qui émane de tous les corps.

L’œuvre d’art érotique, elle aussi, a un caractère sacré !

J’irai si loin qu’on sera saisi d’effroi devant chacune de mes œuvres d’art « vivant ».

Le véritable amateur d’art doit avoir l’ambition de pouvoir détenir en sa possession aussi bien l’œuvre d’art la plus ancienne, que la plus moderne.

Une unique œuvre d’art « vivant » suffit à assurer l’immortalité à un artiste.

Les artistes sont si riches, qu’ils doivent se donner sans trêve ni relâche.

L’art ne saurait être utilitaire.

Mes tableaux devront être placés dans des édifices semblables à des temples.


Deslettres




Je peins la lumière, livre


« Enfant éternel que je suis. J’ai toujours suivi la voie des gens ardents sans vouloir être en eux, je disais – je parlais et ne parlais pas, j’écoutais et voulais les entendre fort plus fort encore et regarder en eux. Je me sacrifiais pour d’autres, ceux qui me faisaient pitié, ceux qui étaient loin ou bien ne me voyaient pas moi qui voyais. Bientôt quelques-uns ont reconnu le visage de celui qui voit au-dedans et alors ils n’ont plus posé de questions. »

Ce choix de textes pour l’essentiel inédits en français révèle la trajectoire d’un peintre aussi radical qu’impétueux, qui n’eut de cesse de s’élever contre l’académisme et l’esprit petit-bourgeois. Au travers de vingt-sept poèmes et vingt-et-une lettres adressées à ses proches, Schiele défend une vision de l’art offensive et révoltée.



Un très joli petit livre que je vous recommande

FR

vendredi 14 avril 2017

Lettre de Fernando Pessoa à Mário de Sá-Carneiro








14 mars 1916

Je vous écris aujourd’hui, poussé par un besoin sentimental — un désir aigu et douloureux de vous parler. Comme on peut le déduire facilement, je n’ai rien à vous dire. Seulement ceci — que je me trouve aujourd’hui au fond d’une dépression sans fond. L’absurdité de l’expression parlera pour moi.

Je suis dans un de ces jours où je n’ai jamais eu d’avenir. Il n’y a qu’un présent immobile, encerclé d’un mur d’angoisse. La rive d’en face du fleuve n’est jamais, puisqu’elle se trouve en face, la rive de ce côté-ci ; c’est là toute la raison de mes souffrances. Il est des bateaux qui aborderont à bien des ports, mais aucun n’abordera à celui où la vie cesse de faire souffrir, et il n’est pas de quai où l’on puisse oublier. Tout cela s’est passé voici bien longtemps, mais ma tristesse est plus ancienne encore.

En ces jours de l’âme comme celui que je vis aujourd’hui, je sens, avec toute la conscience de mon corps, combien je suis l’enfant douloureux malmené par la vie. On m’a mis dans un coin, d’où j’entends les autres jouer. Je sens dans mes mains le jouet cassé qu’on m’a donné, ironiquement, un jouet de fer-blanc. Aujourd’hui 14 mars, à neuf heures dix du soir, voilà toute la saveur de ma vie.

Dans le jardin que j’aperçois, par les fenêtres silencieuses de mon incarcération, on a lancé toutes les balançoires par-dessus les branches, d’où elles pendent maintenant ; elles sont enroulées tout là-haut ; ainsi l’idée d’une fuite imaginaire ne peut même pas s’aider des balançoires, pour me faire passer le temps.

Tel est plus ou moins, mais sans style, mon état d’âme en ce moment. Je suis comme La Veilleuse du Marin, les yeux me brûlent d’avoir pensé à pleurer. La vie me fait mal à petit bruit, à petites gorgées, par les interstices. Tout cela est imprimé en caractères tout petits, dans un livre dont la brochure se défait déjà.

Si ce n’était à vous, mon ami, que j’écris en ce moment, il me faudrait jurer que cette lettre est sincère, et que toutes ces choses, reliées historiquement entre elles, sont sorties spontanément de ce que je me sens vivre. Mais vous sentirez bien que cette tragédie irreprésentable est d’une réalité à couper au couteau — toute pleine d’ici et de maintenant, et qu’elle se passe dans mon âme comme le vert monte dans les feuilles.

Voilà pourquoi le Prince ne régna point. Cette phrase est totalement absurde. Mais je sens en ce moment que les phrases absurdes donnent une intense envie de pleurer.

Il se peut fort bien, si je ne mets pas demain cette lettre au courrier, que je la relise et que je m’attarde à la recopier à la machine pour inclure certains de ses traits et de ses expressions dans mon Livre de l’intranquillité. Mais cela n’enlèvera rien à la sincérité avec laquelle je l’écris, ni à la douloureuse inévitabilité avec laquelle je la ressens.

Voilà donc les dernières nouvelles. Il y a aussi l’état de guerre avec l’Allemagne, mais, déjà bien avant cela, la douleur faisait souffrir. De l’autre côté de la vie, ce doit être la légende d’une caricature quelconque.

Cela n’est pas vraiment la folie, mais la folie doit procurer un abandon à cela même dont on souffre, un plaisir, astucieusement savouré, des cahots de l’âme — peu différents de ceux que j’éprouve maintenant.

Sentir — de quelle couleur cela peut-il être ?

Je vous serre contre moi mille et mille fois, vôtre, toujours vôtre.

Fernando PESSOA

P.S. J’ai écrit cette lettre d’un seul jet. En la relisant, je vois que, décidément, je la recopierai demain, avant de vous l’envoyer. J’ai bien rarement décrit aussi complètement mon psychisme, avec toutes ses facettes affectives et intellectuelles, avec toute son hystéroneurasthénie fondamentale, avec tous ces carrefours et intersections dans la conscience de soi-même qui sont sa caractéristique si marquante…

Vous trouvez que j’ai raison, n’est-ce pas ?


Lettre parue dans la revue Deslettres



Suis ta destinée (Segue o teu Destino, 1916)


Suis ta destinée,
Arrose les plantes,
Aime les roses.
Le reste est l’ombre
D’arbres étrangers.

La réalité
Est toujours plus ou moins
Que ce que nous voulons.
Nous seuls sommes toujours
Égaux à nous-mêmes.

Vivre seul est doux,
Vivre simplement,
Toujours, est noble et grand,
Sur les autels, en ex-voto
Pour les dieux, laisse la douleur.

Regarde la vie de loin.
Ne l’interroge jamais.
Elle ne peut rien
Te dire. La réponse
Est au-delà des dieux.

Mais sereinement
Imite l’Olympe
Au fond de ton coeur.
Les dieux sont dieux
Parce qu’ils ne se pensent pas.

***

Fernando Pessoa (1888-1935) (Ricardo Reis) – 1-7-1916


Photos du Net


vendredi 24 février 2017

Lettre de suicide de Stefan Zweig, à Friderike sa première femme

Stefan Zweig et Lotte


Lettre adressée à Friderike, sa première femme



Le 22 février 1942

Petrópolis,

Ma chère Friderike,

Quand tu recevras cette lettre je me sentirai bien mieux qu’auparavant. Tu m’as vu à Ossining, et après une bonne période de calme, ma dépression m’a accablé de pus belle — je souffrais tellement que je ne pouvais plus me concentrer. Et puis, la certitude — la seule que nous eussions — que cette guerre durerait des années, qu’il faudrait une éternité avant que, dans notre situation, nous puissions retrouver notre foyer, cette certitude était trop décourageante.
J’aimais beaucoup Petrópolis, mais je n’avais pas les livres qu’il me fallait, et la solitude, qui avait eu d’abord un effet si bienfaisant, commença à me peser — l’idée que mon œuvre capitale, le Balzac, ne pourrait jamais être terminée si je ne disposais pas de deux ans de vie paisible ni de tous les ouvrages nécessaires était très dure, et puis cette guerre, qui n’a pas encore atteint son point culminant.
J’étais trop fatigué pour supporter cela (et pauvre Lotte… elle n’avait pas une belle vie avec moi, en particulier parce que sa santé n’était pas des meilleures). Tu as tes enfants, donc un devoir à accomplir, tu as de vastes champs d’intérêts et une énergie intacte. Je suis certain que tu verras des temps meilleurs, et tu me donneras raison de n’avoir pu attendre plus longtemps avec ma « bile noire ». Je t’écris ces lignes dans les dernières heures, tu ne peux imaginer comme je me sens heureux depuis que j’ai pris cette décision. Embrasse tes enfants et ne me plains pas — rappelle-toi ce bon Joseph Roth, et Rieger, comme je me suis réjoui qu’ils n’aient plus à supporter ces tourments.

Avec toute mon affection et mon amitié, courage — tu sais que je suis apaisé et heureux.

Stefan




J'ai lu cette si belle correspondance, FR



Paru dans Deslettres.fr



mercredi 23 novembre 2016

Asli Erdogan, lettres de Xavier Lainé et lectures de textes

Le blog de Xavier


Lettre 1


« Quand Michelle est en marche, elle tient tête au monde entier » écrivais-tu dans Le Mandarin miraculeux.
C’est donc avec elle que je me mets en chemin.
Il serait si long, celui qui me conduirait, de ma demeure au bord des Alpes aux portes de la prison où défunte démocratie te tient au secret !
Je serais bien allé rejoindre celles et ceux qui se tiennent déjà devant les murs qui se sont refermés sur nos rêves. Je n’ai pas d’autre solution que d’aller te rendre visite par les mots, me glisser ainsi, peut-être, si tes gardiens laissent filtrer ma parole, entre ces iniques barreaux d’un temps que nous aurions tous souhaité révolu.

Mais peut-être ta mise au secret, ainsi que l’enfermement des centaines d’écrivains et journalistes est-il le signe que ces temps là touchent à leur fin et que le corps agonisant de ce vieux monde se raidit une dernière fois avant d’expirer.
Je préfère regarder ainsi les choses pour ne pas demeurer toujours au sombre où les petits dictateurs aiment nous voir réduits.

Je viens avec mes mots. Je tente de les rassembler sur les pentes de mon pays où la neige fait sa première apparition. Je vais les mener plus bas pour un hivernage, puisque de tous côtés montent les fumées d’une saison froide pour celles et ceux qui dorment sur les trottoirs.
Je viens avec mes mots, sans doute si maladroits qu’ils ne franchiront pas le seuil d’une censure qui vise à faire taire les livres.
Ils ne savent pas, les pauvres, que nul n’a jamais pu imposer silence aux pensées, qu’elles sont phénix renaissant toujours des cendres de toutes les guerres, de toutes les dictatures.

Ici nous n’en sommes qu’à la sensure. Je pique le mot à mon ami Bernard Noël. Elle est une blessure légère, mais nous devrions voir que, sauf ta libération et celle de toutes celles et tous ceux qui croupissent en ces geôles d’infamie, le glissement sémantique d’une lettre pourrait s’étendre et contaminer toute l’Europe.

Je ne te connaissais pas avant que les barreaux se referment sur ton ciel. Faut-il que je remercie tes bourreaux de m’avoir ouvert à ta plume ? Je n’irai pas jusque là. Peut-être aurait-il été préférable qu’aucun de tes livres ne fasse irruption aussi brutale dans mon univers de mots et de rêves.
Mais puisque désormais tu es là, dans l’ombre de la pièce où ce matin je t’écris, comme je le ferai chaque semaine jusqu’à ta libération, je vais chaque jour te lire un peu plus. Ce sera comme le signe de cette liberté que tu vas retrouver, que nous construirons toutes et tous sans limite de frontières.
Puisque nos mots ne connaissent pas les barbelés et les douanes. Ils ont cette liberté extraordinaire de nous conduire bien au-delà du silence complice entretenu sur la mise à mort d’une démocratie, devant notre porte.

Dans l’espoir que ma lettre ne reste pas poste restante, et pour éviter qu’elle tombe dans l’oubli, je m’en vais de ce pas la rendre publique, avant même qu’elle te parvienne.
Ce sera juste avant que j’aille sur la place publique lire quelques extraits de tes ouvrages. Ce sera jour de marché et tes mots vont résonner dans les ruelles, tenant à distance l’hiver qui nous guette.

Bien à toi, et en te remerciant de nous avoir ouvert les yeux sur ce qui nous attend, si toutefois tes juges poursuivaient leur outrage.
Amicalement.

Xavier Lainé


Manosque (04, France), le 19 novembre 2016




A Manosque, samedi 26 novembre 2016, 10h30

Lecture de textes

photo Xavier Lainé


Lettre 2


« Pourtant, malgré tout, apprends à écouter la vie et son « chant d’une merveilleuse beauté », tant que ton esprit en sera capable. » C’est dans « Une visite surgie du passé », une de tes nouvelles contenues sous le titre « Les oiseaux de bois ».
J’aurais aimé savoir te lire dans ta langue, ne pas avoir à passer par la traduction. Mais je suis un peu handicapé, de ce côté. Ma langue a du mal à se faire multiple. Peut-être d’ailleurs a-t-elle du mal à explorer déjà la sienne propre…

Car j’ai enfin pu accéder à un de tes ouvrages. Il semble bien que déjà, ils aient perdu le combat : tes livres deviennent difficiles d’accès et doivent être réimprimés sans cesse. Nous avons au moins gagné ça : ta parole démultipliée qui se met à résonner de demeure en maison.
Pas plus tard qu’hier, demandant à mes amies musiciennes de pouvoir lire un fragment de ton écriture, ce soir, en introduction à leur concert, ici, dans ma maison, je dû leur expliquer ton parcours ou du moins sa partie connue, et les raisons iniques de ton emprisonnement, le silence de l’Europe, le soulèvement en ta faveur des écrivains de ce même territoire. Elles sont parties toutes les deux avec ta bibliographie, fermement décidées à commander tes livres auprès de leur libraire…

C’est un travail de fourmi qu’il nous faut accomplir. Quelques médias, bien sûr, parlent de toi, de ce qui se passe devant notre porte, mais dans leur immense majorité, ils se taisent.
C’est d’ailleurs une de mes inquiétudes : j’observe que seule la communauté des livres réagit encore à cette absurde chasse aux sorcières qui atteint ton pays. Les autres, citoyens lambda semblent traverser cette période lourde de nuées dans un semblant d’indifférence.
En quelque sorte, l’emprise médiatique contribue à notre isolement. L’écrivain serait ce pédant qui du haut de son écriture  aurait leçons à donner au petit peuple.
Je constate avec angoisse que c’est cette image qu’avec fiel, presse, télévisions, salons du livre, et autres festivals finissent par colporter et entretenir. Nous serions de ces gens incapables de vivre la vie du commun et qui par leur écriture viennent imposer leur vision des choses.
C’est avec amertume que j’ai vécu ainsi ma première tentative de lecture devant ma librairie préférée, samedi dernier. Bien sûr, deux ou trois personnes de passage mais qui ne s’arrêtèrent pas, ma libraire et moi. Je me suis posté devant, et la foule compacte du samedi matin, jour de marché, déambulait dans la rue, juste au bout de la place. J’en ai vu passer qui m’avaient juré, pourtant, qu’ils viendraient. Mais qui ne se sont pas détournés, ne serait-ce qu’une seconde…

Alors, têtu, je vais retourner, ce matin. Ma gorge est en feu depuis deux jours, mais je trouverai bien la force de lire à haute voix les petites merveilles de mots glanées dans ce seul livre reçu cette semaine et aussitôt dévoré.
J’ai une grande méfiance pour ma parole. Je n’ose guère aller vers, la sortir des pages écrites en secret en mon antre où les piles de livre ont leur vie propre.
Je préfère prêter mes lèvres et ma langue à ce que recèle de vérité universelle ce que tu as écrit et que je découvre grâce à ces barreaux posés sur ton ciel.
Je rêve du jour où je pourrai te recevoir libre, ici, et nous repeindrons le monde aux couleurs d’un arc-en-ciel de beauté.

Je ne sais combien de temps encore les cyniques qui président au sort de ce monde figé, sale et gris, pourront impunément oeuvrer à la ruine de l’esprit humain, instillant la peur comme talisman dogmatique à toute pensée libre et vivante.
Je ne sais…
Ta libération serait le signe que nous n’aurons pas écrit en vain, et que nos rêves de vie brûlante et palpitante offerte à toutes et tous pourraient enfin suivre les sentiers un instant perdus de notre humanité à construire.

Déjà, les dirigeants de ton pays changent de ton et en arrivent au chantage. C’est le signe que nous n’oeuvrons pas pour rien et que nos mots sauront scier les cadenas qui t’enferment.
Je ne sais si ma précédente lettre t’est enfin parvenue. Je rendrai publique celle-ci, comme la précédente, pour que toi et tous ceux qui subissent ton sort ne demeuriez pas dans l’oubli.

Avec toute ma solidaire amitié.

Xavier Lainé


Manosque (04-France), le 26 novembre 2016


blog de Xavier Lainé





Lettre 3 - Pour la liberté de Asli Erdogan




Je sais mes deux premières lettres parvenues en Turquie, mais jusqu’à toi ? Peut-être n’en saurai-je jamais rien.
Car le temps se fait long dans ce bâtiment de pierre où sont enfermés tes mots. Ils comptent certainement sur ce mur du temps. Il nous faut résister à son usure.
Deux de tes livres sont désormais ici sur ma table. Sur le deuxième, ton éditeur français a modifié la quatrième de couverture pour tenir compte de ces murs qui te retiennent, qui vous retiennent. Car, si tu es l’emblème de cette ignominie qui s’épanouit aux portes d’Europe sans qu’elle daigne s’en préoccuper, il ne nous faut pas oublier tes amis journalistes qui, comme toi, attendent, en vain, un geste qui ne vient pas.

Ici, nous sommes les témoins médusés des faux débats. Des hommes et des femmes se battent comme des chiffonniers pour devenir grands vizirs et suivre la voie que suivent tous les despotes démocratiquement élus.
Certains annoncent la couleur, d’autres beaucoup moins. D’autres encore tentent de fédérer les insoumis. Mais aucun ne parle de cette tragédie à nos portes, d’Alep en cendre où s’endorment nos derniers rêves, de ces entraves à la démocratie dont tu es une victime éclatante.
On parle d’autre chose, comme si rien de ce que tu endures ne pouvait nous arriver. Et pourtant…

Samedi dernier, j’ai lu, avec ma libraire dressant son oreille attentive. Un homme était dans la librairie avec son fils. Il a abandonné ses recherches pour écouter, lui aussi. Nous avons pu parler un peu, un tout petit peu.
C’était peut-être l’embryon de quelque chose. Tenace, je serai de nouveau à mon poste, ce matin, tes livres à la main. Une journaliste locale nous a contacté, s’est renseignée sur ton sort, et devrait suivre mon acte de présence pour en parler.
Si nous savons les mots, c’est pour les dire, c’est pour dire l’odieux d’un temps où les A. se font si nombreux à baisser la tête sur nos trottoirs gelés, parfois jusqu’à s’affaisser sans même pouvoir raconter ce qui fut leur histoire, que nous n’aurons jamais assez de pages pour leur donner la parole qui manque.

Nous serons d’éternels amputés du coeur tant qu’une seule de ces histoires tombera du haut du cinquième étage pour disparaître dans les geôles d’un temps qui n’a rien compris de ses épreuves passées.
Nous serons les jouets des sinistres qui veillent à réguler nos humeurs, à les diriger vers l’opium des consommations, si nous ne nous élevons pas dès que l’espoir d’un mot et de ses lettres sera trainé dans la boue d’une histoire qui se répète à l’infini.
« Si l’on veut écrire, on doit le faire avec son corps nu et vulnérable sous la peau… » écris-tu.
Si l’on veut écrire avec ce corps nu et vulnérable, il nous faut tremper notre plume dans le sang et les larmes que notre nudité, exposée au froid glacial du silence complice, nous fait verser, juste avant de basculer du toit vers les barbelés.
Nous ne sommes pas prêts à voler, alors nous nous dressons, de plus en plus nombreux, pour que nos corps et nos coeurs nus puissent se tenir chaud, que nos mains munies des pinces coupantes que sont nos mots viennent rompre les barrières qui protègent encore les portes tenues de mains fermes par vos tristes geôliers.

Nous volons du temps pour que le décompte des jours s’arrête, ou qu’il bascule du côté du mot VIE avec ses lettres de feu réunies en bon ordre.
Nous volons du temps dans l’espoir que s’arrête ce cauchemar et qu’enfin les complicités dénoncées, les armes qui tuent la parole, soient vouées à la décharge de l’histoire.
Nous volons du temps pour qu’un jour, dansant sur nos frontières ouvertes, nous puissions festoyer et instaurer le droit d’errer en toute liberté.
Nous volons du temps pour que les barreaux tombent un à un, libérant du même coup corps et paroles, en un joyeux tohu-bohu d’histoires emmêlées.

Dans l’espérance que mes mots allègent tes tourments et avec toute mon amitié solidaire.

Xavier Lainé

Manosque (04-France), le 3 décembre 2016



Blog de Xavier Lainé




Lettre 4




De partout monte la clameur en votre faveur, la tienne, entre autres.
On te lit, en particulier, ton « Bâtiment de pierre ». On rassemble, pas toujours les foules, mais lentement ça finit par le faire.
Ainsi nous évitons le pire : que cette exaction devant notre porte ne tombe dans un silence qui nous rendrait coupable de non assistance à liberté en danger.
Nous mesurons, malheureusement très minoritaires ce que veulent dire ces barreaux, et le silence gouvernemental qui les accompagne.
Car il semble bien qu’Europe et ses gouvernements fassent le choix de soutenir tes geôliers, tant leur peur et grande de voir le mot peuple revendiquer son droit à prendre en main son propre sort.
Ils nous aiment couchés, larmoyants, cloîtrés dans nos univers consuméristes fumeux.

Bien sûr ils avancent toujours le mot démocratie, ils le psalmodient tant et tant qu’à la fin il demeure, petite coque vide, sur les autoroutes où s’avancent les idées rances, les buffles hideux, les vents mauvais.
Ces ils ont des noms, des visages, ils ont des soutiens dans les immondes coursives où se négocient le ciment et les parpaings de ta prison.
Leur fortune est l’arme de destruction massive de notre dignité humaine.

Nos mots sont peu de chose. Les miens ne sont que maigre pansement sur la plaie ouverte de vivre dans un monde qui revient sans cesse à ses pires tourments.
Je ne suis qu’un maigre plumitif de province. Mes livres ne franchissent la porte que d’une librairie : celle où, samedi dernier encore je donnais à entendre tes mots et ce réel qui nous emprisonne.
Une journaliste est venue. Son article est sorti hier, ouvrant encore un peu la brèche dans ce rempart de silence.

Ce matin, j’irai écouter mon fils jouer « Les barricades mystérieuses », de François Couperin. Je voudrais et je sais qu’il le fera, qu’à l’instant de poser ses doigts sur son clavecin, il pense à ces murs que dressent les hommes autour de notre liberté pour en restreindre le champ.
J’aimerais que ses notes s’envolent jusqu’à Bakirköy, franchisse tous les obstacles et t’ouvrent cet espace où tes mots danseraient avec les noires et les blanches, dans le tourbillon d’une vie à poursuivre au grand air.

Une fois ta liberté retrouvée, nous aurons encore tant à écrire pour que nos livres, nos musiques se fassent digues contre tous les obscurantismes.
La tâche est immense et nous serons toujours des phares d’espérance, même au plus vif des tempêtes qu’avides pouvoirs déclenchent.

Ici, notre premier ministre est parti. En partant il a semé ses graines de Turquie en paraphant un décret qui tue l’indépendance de la justice. C’est le signe s’il en fallait un que la gangrène totalitaire qui ronge ton pays est ici aussi à l’état latent.
Elle n’attend que la baisse de notre vigilance pour jaillir au grand jour et museler pour longtemps toute revendication de dignité.

Je voudrais ne pas avoir à t’écrire, la semaine prochaine. Je voudrais apprendre que tu aurais enfin franchi les portes de cet enfer, libre et lavée de ces soupçons sans fondement qui t’accablent.
Je voudrais pouvoir revenir au silence qui est mon habitude pour te laisser poursuivre ton oeuvre bien plus palpitante que mes maigres propos.
Je voudrais, cependant, au moins une fois te rencontrer, lorsque tu seras libre, et t’emmener contempler les cimes qui dominent mon pays et qui sont le ferment d’une pensée libre.
Nous nous assiérons sur un rocher pour regarder le soleil couchant dorer rocs et neiges. C’est dans cette beauté que nous tremperons encore nos plumes pour révéler à nos semblables la nécessité de préserver la vie.

Dans l’espoir de ta libération, je t’écris mes plus amicales pensées.


Xavier Lainé, Manosque, 10 décembre 2016



Blog de Xavier Lainé




Lettre 5


Chère Asli,

Je plonge ma plume en ce silence étouffant. La clameur sera-t-elle assez forte, la flamme des mots assez puissantes pour forcer les portes de cet enfer ?
C’est un rêve encore : mais je t’imagine libre nous rejoignant sur la place.
Je n’y serai pas. J’aurais pourtant aimé.
Parfois nous nous mettons nous-même en prison. C’est un peu comme ça que je suis. Seuls mes mots s’évadent. Moi, j’y reste et y demeure, avec la volonté farouche que nul autre ne vive cet enfer sans volonté, cet univers où rien ne parvient sinon l’ombre et le désespoir.

Je rêve depuis toujours d’abolir tous les univers concentrationnaires. Je sais des pays où les cellules demeurent vides, tandis qu’ici, comme chez toi, on manie la condamnation sans frein.
Et à écrire ce que vivent les exclus, nous voici sur la ligne de mire des pouvoirs.
Ils n’aiment pas qu’on dise à quoi ils condamnent nos semblables.
Ils n’aiment pas.
Et pourtant, nous n’avons que nos pages pour dénoncer cette déchéance de toute humanité où l’enfer libéral moderne voudrait nous enfermer.
Huxley frappe à notre porte et la perspective de se trouver sous les feux des projecteurs médiatiques, non pour cultiver notre ego mais pour dire ce que l’écran de fumée cache est déjà ouverture sur le gouffre béant des oubliettes.

On me demande souvent comment je vais. Lorsque je dis que je vais bien mais que j’en ai honte quand tout se détraque autour de moi, je vois bien dans les regards une désapprobation.
Parfois on ose m’affirmer assez crûment qu’il vaudrait mieux faire abstraction.
Mais comment faire abstraction des guerres : de la première, ce conflit social qui vise à marginaliser toujours plus les plus faibles, à toutes les autres qui se traduisent en génocides sans cesse perpétrés tandis qu’à chaque fois nous courrons par les rues en criant « plus jamais ça » !

Il me vient à l’esprit, alors, ces mots de Jean Ferrat :
« On me dit à présent que ces mots n’ont plus court
Qu’il vaut mieux ne chanter que des chansons d’amour
Que le sang sèche vite en entrant dans l’histoire
Et qu’il ne sert à rien de prendre une guitare »
C’est la sempiternelle rengaine qui nous mène toujours plus loin de notre nécessaire humanité.
Ce refrain si commun qu’il finit par engendrer toutes les indifférences on peut passer avec son panier plein devant la misère assise sur le sol glacé sans un soupir.
Moi, je ne peux pas. Tes personnages décrits dans « La ville dont la cape est rouge » ne sont désormais pas cantonnés à ce que les bien-pensant nommèrent le tiers monde. Ils hantent mes jours et mes nuits. Ils sont là à me vriller leur misère au coeur, avec la vrille de mes sentiments d’impuissance.
Alors je poursuis ma route encore avec Ferrat, même s’il n’est plus de mode d’entonner ses chansons :
« Mais qui donc est de taille à pouvoir m’arrêter
L’ombre s’est faite humaine aujourd’hui c’est l’été
Je twisterais les mots s’il fallait les twister
Pour qu’un jour vos enfants sachent qui vous étiez »

C’était à la mémoire des camps de la Shoah, mais, aujourd’hui, ils prennent une dimension planétaire, les barbelés ont le piquant de la misère noire et de l’éviction de toute vie digne possible, les miradors circulent sur la toile, laissant croire qui veut bien se prêter au jeu que nous serions libres.
Et lorsque nous dénonçons ou décrivons cet enfer moderne, nous voici avec toi devant leurs tribunaux à devoir justifier notre bonne foi.
La tyrannie commence dès lors que la présomption d’innocence est écrasée.

Je t’imagine libre franchissant les portes du prétoire. J’aurais aimé être là, n’y serai qu’à la force des mots. Et si, enfin libre, tu passais par ici, je serais ravi de t’accueillir et d’aller voir en ta compagnie le ciel rougissant de nos aubes d’hiver, et la liberté diaphane des cimes dressées comme un défi à l’horizon de nos rêves.

Cinq semaines que je t’écris sans savoir si mes mots te parviennent vraiment. Je les garde précieusement pour te les offrir lorsque la porte de ta geôle s’ouvrira, par la seule force de notre mobilisation grandissante.

Avec ma plus profonde amitié.


Xavier Lainé, Manosque, 17 décembre 2016


Blog de Xavier Lainé




Lettre 6




J’aurais préféré ne pas, chère Asli Erdogan. Comme Bartleby, comme toutes celles et tous ceux qui vaquent à leurs affaires sans un regard sur vos noms qui disent l’extension du domaine des geôles.
J’aurais préféré ne pas avoir à écrire cette sixième lettre ou, du moins, j’aurais aimé te l’écrire et te la faire parvenir chez toi. Que tu puisses la lire depuis ta table de travail, avec un regard sans barreaux vers le ciel.

Voici qu’ici la folie mercantile frise à l’indécence. On passe les bras chargés d’achats et de victuailles sans voir les mains tremblantes et les moignons rongés par le froid.
Il en est un ici qui saurait entrer dans tes écrits sans difficulté. Il hante de son rire l’esplanade de la poste. Il fut debout, puis avec l’aide de cannes et, pour finir, il est dans un fauteuil. Mais il a toujours gardé son rire, et dit toujours bonjour à tout le monde, sans attendre aucune réponse.
D’autres, chaque samedi, s’alignent dans la rue Grande. Ils tendent leurs mains, suppliant quelque obole au milieu de la foule qui passe…

Viendra-t-on demain nous reprocher de parler de ceux-là qui sont comme un doigt tendu vers l’infâmie de vivre ce temps qui traîne le mot « égalité » dans la boue des démocraties malades ?
Peut-être, puisqu’il semble que dans ton pays, l’Europe regarde mais ne voit pas qu’elle tire déjà le linceul sur nos espérances (ou peut-être voit-elle, consentante…).
D’ailleurs, chez tes voisins grecs, il suffit qu’un gouvernement veuille alléger un tout petit peu son peuple à la peine pour que déjà les oligarques non élus tiennent propos vengeurs.
Il leur faut cette misère, celle qui est lisible dans tes livres, qu’on peut voir désormais partout, sauf à être atteint d’une cécité sélective.

Autrefois il suffisait d’envoyer l’armée ou la police. Désormais c’est devenu inutile : il suffit de montrer à bon escient les morts dans la rue pour ramener les quidams à leur prison sans barreaux.
La misère est un geôlier plus âpre et plus sournois. Et tandis qu’elle parade et mue certains en sombres assassins, ce sont celles et ceux qui dénoncent l’usage et l’abus qui se trouvent enfermés.
La peur est le ferment de toutes les indifférences. Que je dise que lentement nous glissons vers notre négation, voici que les regards changent.
Nous oublions que nul dans l’histoire n’a grandi sans lutter, sans réfléchir ensemble, sans construire hors de toutes les monarchies et autres dictatures, hors les sentiers d’aveugles croyances.
Rien n’a jamais été obtenu en niant le nécessaire apprentissage de devenir toujours plus humains, sans trop savoir ce que ce mot pourrait signifier.

Votre emprisonnement, s’il devait, la semaine prochaine, se traduire par une scandaleuse condamnation à vie, serait le signe, après Alep, que les droits universels de l’homme, dont nos pays sont pourtant signataires, seraient réduits à néant.
Nous entrerions alors dans une longue période de barbarie aveugle comme les homo sapiens savent en entreprendre lorsqu’ils perdent le sens de leur existence.
J’aurais aimé partir, comme d’autres vont le faire, et me tenir debout devant le tribunal où tu seras jugée pour des fautes non commises. Seuls mes mots circuleront qui disent ceci : « Nos mots bout à bout se feront corde de drap blanc ; d’autres seront lime érodant les barreaux ; nos voix, lumières sur le chemin des libertés. »
Quoiqu’il advienne, nous aurons toujours cette nécessaire mission de dire et dénoncer ce qui doit être dit et dénoncé, et nul ne pourra arrêter la circulation de tes livres.
C’est là notre plus intime liberté qu’aucune geôle ne saurait contraindre.

Je garde l’espoir que ma prochaine lettre sera teintée de lumière. Et puisque nous arrivons au solstice d’hiver, je glisse entre mes mots la flamme qui ouvrira les portes et rompra les chaines.

Bien à toi et avec l’assurance de pouvoir t’accueillir un jour, ici.


Xavier Lainé, Manosque, 24 décembre 2016