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dimanche 13 septembre 2020

Impossible, Erri de Luca







                                                Impossible (Erri de Luca)


Avec toi, j'ai appris le mot « amour » et les jours œufs de Pâques, chacun avec une surprise à l'intérieur.
J'avais déjà été amoureux avant de te connaître, mais jamais longtemps. Je cessais de l'être aux premières contradictions.
Avec toi, j'ai appris l'amour qui maintient sa prise et sa dureté au-delà des disputes, des différends, des défauts, jusqu'à les aimer aussi. C'est l'amour pour ton air contrarié, tes explosions et le retour des sourires ensuite.
C'est comme en montagne, toutes les expressions me plaisent, même la pluie, la saucée prise en grimpant qui ne refroidit pas le corps et n'a pas besoin d'abri.
Aussi ai-je décidé que ma définition du mot « amour » était : toi. Je t'appelle « ammoremio » ou bien « ammoremi ». Tu dis que ça devrait être plus que ça, que je dois t'aimer encore plus. Je ne sais pas ce qu'est ce « plus », en quoi il consiste.
Je reconnais que je suis médiocre avec toi.

Erri de Luca

Impossible 

Gallimard p 29








"Le romancier italien Erri De Luca donne dans Impossible (Gallimard) paru le 20 août dans la rentrée littéraire, la quintessence de ce qui anime son œuvre et sa vie depuis ses débuts.

Dans son précédent ouvrage, Le tour de l'oie, un dialogue avec le fils qu'il n'a jamais eu, le romancier Italien de 70 ans entamait déjà une forme d'introspection, un état des lieux d'une existence riche et singulière.

Avec Impossible, Erri de Luca dessine un personnage qui compte avec lui-même de nombreux points communs. Dans un dialogue entre un juge d'instruction et un homme soupçonné de meurtre et placé en garde à vue après la mort accidentelle d'un autre en montagne, l'auteur de Montedidio met en scène tous les grands thèmes qui lui sont chers : la justice, la liberté, le combat politique, la trahison, l'amour et la montagne... Tout ça dans une forme quasi platonicienne." (extrait article France Culture)


Impossible Erri de Luca





samedi 18 janvier 2020

Le bâton de Plutarque de Cristian Ronsmans, article de Francine Ghysen










Le Carnet et les instants
blog des Lettres belges francophones

ICI

Des notes sur toute la gamme

Dans Le bâton de Plutarque, deuxième volet de ses Miscellanées (le beau nom, quelque peu oublié, des mélanges littéraires), Cristian Ronsmans nous livre une nouvelle brassée de notes cueillies dans ses carnets, aux couleurs et humeurs variées. Groupées par chapitres fantaisistes : Aphorismes et périls, Aphorismes et mantilles, Aphorismes et basse continue, Aphorismes et vieilles dentelles…

Ici, un air de confidence : « Je n’ai jamais verrouillé mon cœur. J’aurais dû. J’aurais dû le cadenasser ».

Là, des réflexions dans le sillage de la phrase ‘lumineuse’ d’Hölderlin : « La poésie est un jeu dangereux ». « L’objectif essentiel de la poésie [est] de rendre visible l’invisible, de faire remonter le ’moi’ enfoui. »

Plus loin, une conversation avec le Silence, début d’une mystérieuse amitié.

Une brève histoire d’une ironie mélancolique, dédiée à Claude Nougaro : « Elle m’aimait pour ce que je fus. Elle ne m’aime plus pour ce que je suis. L’amour est aveugle non parce que l’authenticité de l’objet se dissimule au regard mais parce que le regard ne voit que ce qu’il rêve de voir. ».

Des méditations sensibles sur l’art : « L’art, quelle que soit la façon dont il touche un être, tend à lui offrir la possibilité de se dépasser, d’être autre dans un mouvement d’allégresse incomparable. » «  L’art est une marche sur les sentiers escarpés de notre recherche vers la subtilité des profondeurs qui le met en action. ».

Des pages captivantes sur Tàpies : « Un peintre loup. Solitaire, il l’est et entend le rester.» Dans son abstraction figurative, il rencontre un subtil écho de Paul Klee, « si proche de la peinture d’au-delà de la peinture ».

«Tàpies s’interroge, nous interroge : la création n’est-elle pas une œuvre à deux dans une dialectique en tension constante entre artiste et spectateur ?

Cristian Ronsmans évoque Marcel Duchamp, le grand ‘Chamboulateur’. « De Cézanne au futurisme, en passant par toutes les avant-gardes de son temps, il a tout exploré rapidement, car c’est un homme pressé d’en finir, pour se consacrer à son projet. » Projet s’appuyant sur une idée-force, qui hantait l’artiste : « ‘Quitter le champ de la peinture rétinienne’, la peinture qui fait plaisir. Pour mieux gagner les rives aporétiques d’un monde qui n’existe pas encore vraiment ».

Il rappelle l’influence qu’eut sur son œuvre Raymond Roussel, dont il tient Locus Solus pour « l’un des grands chefs-d’œuvre de la littérature du XXe siècle ».

En revanche, il n’épargne pas les imposteurs, au premier rang desquels Jeff Koons« Après avoir été longtemps courtier en matières premières à Wall Street, Jeff Koons se lance dans l’art ‘en tant que vecteur privilégié de merchandising’, cet ancien trader s’est très tôt reconverti dans la marchandisation de l’art, aux bénéfices bien plus juteux que les bénéfices boursiers à risques. […] On a condamné Madoff, à juste titre. À quand, pour outrage à l’art, l’inculpation de Jeff Koons ? »

Tour à tour sérieux et léger, grave et moqueur, Cristian Ronsmans aime jouer avec les mots : « un bouc hémisphère », « à double tour d’ivoire », « j’ai l’estomac dans l’étalon »…

Et l’on choisit de le quitter sur un sourire: « Comme disait un vieux talmudiste: ‘Quand je découvre quelque chose qui me dépassait jusqu’alors, j’ai envie de danser sur la table’. Je vous souhaite à tous de danser sur la table. »

Francine Ghysen





Je vous invite à ouvrir l'article afin de le lire en entier. Une très belle critique-hommage de ce livre unique comme l'était déjà Ostraka (mêmes éditions)
fruban, le 18 janvier 2020




jeudi 4 juillet 2019

A un ami, de Maria Polydouri



À un ami


Je viendrai un soir, en déviant de la route qui me mène,
je viendrai pour te trouver seul avec ton vieux rêve.
La soirée étirera avec paresse les ombres fines,
en passant devant ton unique fenêtre.
Tu m’accueilleras dans ta chambre silencieuse et des livres
seront abandonnés partout dans un silence profond.
On s’assiéra côte à côte. On parlera de tout ce qui part,
de tout ce qui est mort avant qu’on le perde,
de l’amertume de la vie ingrate, de l’ennui,
de ce dont on n’attend même pas qu’il se réalise,
de l’usure, et doucement dans le calme obscur,
s’effaceront notre parole et notre dernière pensée.
Et la nuit viendra s’arrêter devant la fenêtre,
pour mêler des parfums, des reflets d’astres et des brises
avec le grand appel que la Nature exhalera,
avec ton cœur que le silence ne protégera pas.

Maria Polydouri


Maria Polydouri (1902-1930)
et Kostas Karyotakis (1896-1928)

Quand Maria, rencontre Kostas en 1922, elle a vingt ans, et lui vingt-six. Une attirance irrésistible les pousse l’un vers l’autre mais la vie les sépare. Quelques années plus tard, en 1928, le poète met fin à ses jours, tandis qu’elle est emportée par la tuberculose, dans le sanatorium où séjournait Yannis Ritsos.

mercredi 15 août 2018

Tatiana Roy, hommage



J'écrivais ceci le 13 août 2012



Tatiana Roy, épouse de Jules Roy, grande poète trop souvent méconnue parce que dans l'ombre de Julius, le Grand homme... vient de rejoindre les étoiles...

Elle vivait à Vézelay, tout près de leur ancienne maison avec ses terrasses et son magnifique parc, aujourd'hui devenue Résidence d'écrivain. Je l'avais rencontrée plusieurs fois, avais assisté à une lecture de ses poèmes par elle-même et... nous avions bavardé, j'avais même osé lui demander une dédicace, un exploit pour moi !

J'ai lu son journal, ses différentes oeuvres, tant je découvrais une femme et un écrivain qui me touchait profondément.

Belle Tatiana, je vais vous relire... Je vous dis au revoir... Bientôt, j'irai vous rendre visite à Vézelay où vous devez avoir retrouvé votre Julius, votre amour et le "censeur" involontaire sans doute, de votre oeuvre. Je vous aime...



FR








Sommes-nous donc nés
pour affronter le Tunnel
nous débattre contre les fantômes
avant d'atteindre un Ailleurs
Alleluia de lumière
ou ténèbres éternelles ?
Port paisible
ou apocalypse muette ?
Voit-on sa chair se désagréger
dans la joie ou l'horreur?

Rose, belle rose dans ton épanouissement
que septembre apprête
dis-moi quelle âme vas-tu parer
dans cet au-delà
où fondent tes couleurs ?

Tatiana Roy
Chants de l'Inaccueillie (1997)
Préface de Jacques Lacarrière




Le ciel traîne sur la terre sa lourde graisse
la vieille chouette en son miroir
a la peau souillée de ciel.

Comment vivre face à face avec ce double
cette étrangère aux yeux de pluie ?

Dès que la quitte mon regard
elle glisse en mon âme
et saccage.

Ah ! si j'avais deux corps
celui de l'âme
celui de l'âge.

Tatiana Roy

Chants de l'Inaccueillie

p 25, éd DOMENS
préface Jacques Lacarrière








Orage à Vézelay

Seule avec le vent sur la terrasse dominant la vallée, je m'accoude
par-dessus le sépulcre de Madeleine, par-dessus les terres
mouillées, le vent est avec moi
quand grolle le choucas
l'esplanade en son décor de ruines est verte, au loin l'averse traverse l'iris du ciel, l'étoile y déroule une pavane.

J'écoute la nuit des vents, la basilique en croix noire
sur les jonchées d'orage
j'écoute vivre l'énorme chose qui n'a pas de nom
les songes qui errent autour des vieilles demeures
La chouette s'égare dans une lune de menthe et toi,
l'homme absent, tu es en moi.

S'ouvre la nuit, voici le vent de pluie, j'aime et tu es en moi
et puis voici la pluie, j'entends sa chute sur les tuiles,
son cliquetis au râtelier des marronniers.
Il pleut sur la terrasse, quelle âme en moi soudain bat de l'aile ?
Mon amour tu es en moi, j'élève vers toi la source de mon âme

Il pleut, la lune a couleur d'alun, le ciel se vêt des plumes du paon
L'aube vole ses heures à la tristesse
j'ai froid.
Mon amour vivons même si la chair n'est plus chair, avec
le cri cinglant des hirondelles au haut des tours.

Bel âge me voici, toi et moi sur la route avec ce vent d'ailleurs.

Tatiana Roy
Chants de l'Inaccueillie
( Préface de Jacques Lacarrière )





© photo fruban

"Deux pommes de pin, sphynx de pierres, gardent l'entrée de la vasque qui recueille le liquide sacré. Leur nuque bouclée s'imprègne d'une teinte de Sienne.

Le sentier se faufile entre les murets chancelants, se perd dans la clairière où des lucioles pirouettent sur la cime des herbes (...)"

Tatiana Roy
Chants de l'Inaccueillie






Où es-tu vérité ?
source d'exils
Anges noirs ou Anges clairs
je suis triste ô beauté alentour
qui te contemple?
cette antique maison
je suis l'une de ses pierres
la vieille patine de ses meubles
le temps me tourne et me retourne
comme le soleil qui roule sur le ciel.

Suis-je ces crépitements
d'oiseaux en liberté?
suis-je ce gong du coeur
dans l'errance du passé?
ou ce vrombissement de la boule d'or
des mouches au-dessus de ma tête
ou ne suis-je que ma mort
en cet arbre abattu?

Où es-tu vérité?
beauté qui surgit
entre ombre et lumière
entre chaud et froid.

Tatiana Roy
Chants de l'Inaccueillie



                                                                                           *****




Voyez mon coeur fait naufrage et mon corps le suit
il existe pourtant le baiser d'automne
celui de la main qui rêve la main qui étreint
Venez, venez - allons explorer
il y a quelque chose à trouver
entre les lèvres du dernier soleil d'automne

Venez, venez - mais où fouiller ?
- il est là caché là - qui cela ?
quoi ? un simple baiser d'automne
Peut-être est-ce les yeux des chats qui fixent dans la nuit
peut-être mon Kotik les essaime dans la vitre
ou la mort qui grave en moi ses yeux magnétiques

Qui aime le sourire aime le mystère
trouvera les bras les lèvres l'énigme et l'oubli
alors que mon corps fait naufrage et mon coeur le suit
il niche là - où donc ? Là !
Venez -cherchons - impossible ne pas trouver
le baiser d'automne dans la main qui étreint
avant que mon corps ait fait naufrage
mon coeur déjà le suit

hier aujourd'hui ou demain peine perdue.

Tatiana Roy

Ne restera qu'un peu de vent
Editions L'Or des Etoiles (p.8)


                                                                                             *****




Je prends à pleine main la masse de la nuit
et ce sont des étoiles, je déplie
la couverture du silence, et découvre
très proche et très lointaine la forme nue
de la terre
et mon voeu devient cristal
éprouvé de lumière.

L'aube oblongue
le temps de se mouvoir en elle
le couchant finitude d'une vie
fulgurant

Tatiana Roy
in, Ne restera qu'un peu de vent (éd L'Or des étoiles)




Une Mère est morte





Parfois je suis pleine de voix anciennes

le moment vient on entend Son pas

on ne voit rien dans le miroir qui n'y soit déjà

on croit vivre longtemps l'immédiat

alors qu'il file à vive allure


Et ce ciel terriblement vivant qui nous guette

par-dessus les étoiles sans jour et sans nuit

elle prie

muettes les lèvres remuent

Où s'ouvre donc cette porte

qui ne se referme que sur soi ?

O lumière ! Est-elle dehors est-elle dedans ?

peut-être l'avait-elle un instant entrevue quand la brèche s'entrebâillait ?


Les jours se suivent de si près en la souffrance

à peine un peu de nuit pour séparer

et les nuits s'emboîtent si étroitement aux nuits

les jours entre elles s'effacent.

La jeunesse en secret la visite

alors qu'elle se débat et halète

aborde l'autre rive

une icône en main.


Aux bouts d'une longue table

deux hommes qu'elle ne sut aimer

l'accueillent sur le seuil

et déposent sur son front

le baiser fraternel et glacé qui scelle leur complicité.


La tombe de ma mère conduit les pas

vers le plus haut silence


peut-être que le miroir du souvenir

n'est ni miroir ni souvenir

peut-être que les larmes d'un instant de peine

ne frémissent pas sous la chaleur d'un baiser


peut-être n'y a-t-il pas de mystère

sous cette dalle

où se penche le bouleau

peut-être que mes lèvres ne savent plus prier

et l'image s'est assombrie dans le passé

de douleur et sous la solitude


peut-être éclatera-t-il mon coeur d'un mal encore plus aigu

peut-être que la lumière usée de ses yeux

ne pénètre plus en mon âme


tu es là malheureuse telle étais-tu vivante

peut-être me pardonneras-tu





Tatiana Roy

Ne restera qu'un peu de vent








Dans Encyclopédie de la mort


http://agora.qc.ca/thematiques/mort/dossiers/roy_tatiana 



Tatiana Roy, née SOUKHOROUKOFF en Bulgarie de parents immigrés russes, a écrit et publié pendant plusieurs décennies. Journaliste, traductrice, poète, écrivaine, ayant touché à de nombreuses expressions artistiques, elle est décédée et inhumée à Vézelay en août 2012.

Tatiana a écrit Bonheurs quotidiens, Paris, Éditions Tirésias, 2000

« Être l'épouse d'un grand écrivain est une situation à la fois terrible et merveilleuse, tel devrait être notre avis, certes sommaire, mais Tatiana Roy, toute en finesse, avec malice et un immense talent, nous livre, jour après jour, ses relations jamais atones avec Jules Roy et nous irradie cette drôle d'aventure. Elle nous narre ses émois, ses peurs à rassurer, ses allégresses à partager l'ombre et la lumière de « son » Julius; alors l'écriture devient comme une empreinte à cette vie si peu commune. Elle nous dit sans fard, avec une vraie nudité, cruelle et pourtant si belle, non exhibitionniste, ses regrets de femme de lettres, parfois son calvaire de femme sensible, sensuelle, se sentant abandonnée, mais toujours chan­tant son amour pour celui qu'elle nomme « son grand écrivain de mari ». Avec elle, nous traversons sa première rencontre, un peu rude, et avec elle, nous sommes désarçonnés de l'accueil qui lui est fait, à la limite de la maniaquerie, elle si nonchalante. De page en page, elle va nous apprendre à aimer cet homme, à prendre conscience de son oeuvre, de sa sensibilité et de sa place dans l'histoire de la littérature française, de cette fin du XXe siècle ». (Éditeurs)

Unica unicae , Correspondance amoureuse entre Jules et Tatiana Roy
par Jules Roy, Tatiana Roy, Paris, Tirésias, 2007.

« Unique, tel au féminin, tel au masculin, est le souhait Unica Unicae de Jules Roy, qui nous porte dans ces pages de lettre en lettre, d'année en année. Des mots, des sentiments, des vies, des instantanés, avec les interrogations domestiques, les petits riens qui font une vie belle ou empoisonnante. Ces faits qui marquent et coulent à la rigole de la plume nous sont offerts comme une page d'écriture ou encore une maison à entretenir, une correspondance à tenir, l'empreinte du temps, l'errance d'un parcours, les angoisses de l'écrit, l'avant difficile d'un livre à faire naître et toutes ces pensées qui obsèdent l'esprit de celui qui écrit et qui pourtant espère convaincre, de sa force littéraire, tous les lecteurs. Et Jules Roy écrit et dit, et Tatiana, qui n'est pas un réceptacle, ni de ses plaintes, ni de ses joies, ni de son succès, ni de ses douleurs, devient un miroir à double face, qui renvoie à son mari son état d'écrivaine, la naissance de mots faisant oeuvre pour la littérature. Nous lirons les dépenses et ses angoisses, le train de vie, la maison à entretenir de la ville, qui est désuète et surannée, et à celle à la campagne, champêtre, à laquelle on doit garder sa magie de rêverie. Toutes ces obsessions, comme une misère sur cette quête de reconnaissance, sur ces mots à inscrire, comme pour marquer le respect que l'on porte à l'autre, comme si on prenait soin de sa propre personne ». (Éditeurs)

Ne restera qu’un peu de vent
Poèmes de TATIANA ROY

Ce troisième recueil de poèmes de Tatiana Roy, qui vit à Vézelay depuis vingt-cinq ans, témoigne d’une inaltérable sensibilité au lieu, à son charme entêtant. C’est le Vézelay d’automne et
d’hiver qui est transcrit ici, pluvieux et presque « slave », habité de rares figures, plus animales qu’humaines. Les poèmes sont imbibés de mélancolie sans pathos : une ambiance singulière se dégage, alliage de simplicité et de profondeur. La perspective de la mort n’est pas niée ou rejetée, elle est intégrée au paysage, à sa place…

En attendant l’éternité, poèmes, Grasset, Paris,  1972 
              Châteaux d’Exils, roman, Balland, Paris, 1988

Chants de l’inaccueillie, poèmes, préface de Jacques Lacarrière, Domens, Pézenas, 1997


L’Ane sur la colline, récit, L’Or des Etoiles, Vézelay, 2001















mardi 24 juillet 2018

Le chant des anges, de Xavier Lainé



J'ouvre mes persiennes

Mes yeux frémissent

Je peine à y voir clair



Serais-tu mon soleil

Mon astre mon guide



Nous marchons

Nos pas s'enfoncent dans les vagues

Sous l'orage



Un chant de goéland étincelle

Droit dans l'azur



Nous partons

Enfin libérés

Vers les cieux si purs

         p 12-13





Chaque jour est une vague, effaçant nos traces sur le sable
Chaque jour est une page blanche où tout reste à écrire
De vague page blanche en rêves respirables
Chaque jour, dans l'ivresse de la lumière, tout est là, dans un sourire.... p 29



Demain je t'attendrai, blotti entre les bras noueux d'un olivier millénaire.
Sous la caresse du vent, j'attendrai un signe de ta plume, un soupir dans l'écoulement du temps. Je dessinerai dans l'espace le mot amour, en lettres de noblesse.(...) p 39




Le temps n'avait plus de prise

Son aile battait à tout rompre sur nos bras enlacés p 54








Blog de Xavier

http://latelierdupoete.blogspot.com/2018/07/le-chant-des-anges.html#comment-form






Autre parution chez L'Harmattan





dimanche 20 mai 2018

Autour de L'Ecume des jours, de Boris Vian












Avant-propos
Dans la vie, l’essentiel est de porter sur tout des jugements
à priori. Il apparaît, en effet, que les masses ont tort, et les individus toujours raison. Il faut se garder d’en déduire des règles de conduite : elles ne doivent pas avoir besoin d’être formulées pour qu’on les suive. Il y a seulement deux choses :
c’est l’amour, de toutes les façons, avec des jolies filles, et la musique de la Nouvelle-Orléans ou de Duke Ellington. Le reste devrait disparaître, car le reste est laid, et les quelques pages de démonstration qui suivent tirent toute leur force du fait que l’histoire est entièrement vraie, puisque je l’ai imaginée d’un bout à l’autre. Sa réalisation matérielle proprement dite consiste essentiellement en une projection de la réalité, en atmosphère biaise et chauffée, sur un plan de référence irrégulièrement ondulé et présentant de la distorsion. On le voit, c’est un procédé avouable, s’il en fut.
La Nouvelle-Orléans.
10 mars 1946.






"Mets-moi de la musique, mon Colin, dit Chloé. mets des airs que tu aimes.
- Ca va te fatiguer", dit Colin.
Il parlait de très loin, il avait mauvaise mine. Son coeur tenait toute la place dans sa poitrine, il ne s'en rendait compte que maintenant.
"Non, je t'en prie" dit Chloé.
Colin se leva, descendit la petite échelle de chêne et chargea l'appareil automatique. Il y avait des hauts-parleurs dans toute les pièces. Il mit en marche celui de la chambre.
"Qu'as-tu mis?" demanda Chloé.
Elle souriait. Elle le savait bien.
"Tu te rappelles? dit Colin.
- Je me rappelle...
- Tu n'as pas mal?
- Je n'ai pas très mal..."
A l'endroit où les fleuves se jettent dans la mer, il se forme une barre difficile à franchir, et de grands remous écumeux où dansent les épaves."




Il se rapprocha d'elle et la prit près de lui. Il embrassait ses pauvres yeux affolés et sentait son coeur battre à coups sourds et lents dans sa poitrine.
- On va te guérir, dit-il. Ce que je voulais dire, c'est qu'il ne pouvait rien arriver de pire que de te voir malade, quelle que soit la maladie.
_ J'ai peur ... dit Chloé. Il m'opérera sûrement.
- Non , dit Colin. Tu seras guérie avant.
- Qu'est ce qu'elle a ? répéta Nicolas. Je peux faire quelque chose ?
Lui aussi avait l'air très malheureux. Son aplomb ordinaire s'était fortement ramolli.
- Ma Chloé ... dit Colin. Calme toi.
- C'est sûr, dit Nicolas. Elle sera guérie très vite.
- Ce nénuphar, dit Colin. Où a-t-elle pu attraper ça ?
- Elle a un nénuphar ? demanda Nicolas, incrédule.
Dans le poumon droit, dit Colin. Le professeur croyait au début que c'était simplement quelque chose d'animal. Mais c'est ça. On l'a vu sur l'écran. Il est déjà assez grand, mais enfin, on doit pouvoir en venir à bout.





La métaphore du nénuphar













 Vraiment, dit le chat, ça ne m’intéresse pas énormément.
_ Tu as tort, dit la souris. Je suis encore jeune et jusqu’au dernier moment, j’étais bien nourrie.
_ Mais je suis bien nourri aussi, dit le chat, et je n’ai pas du tout envie de me suicider, alors tu vois pourquoi je trouve ça anormal.
_ C’est que tu ne l’as pas vu, dit la souris.
_ Qu’est- ce qu’il fait ? demanda le chat.
Il n’avait pas très envie de le savoir. Il faisait chaud et ses poils étaient tout bien élastique.
_ Il est au bord de l’eau, dit la souris, il attend et quand c’est l’heure, il va sur la planche et il s’arrête au milieu. Il voit quelque chose.
_ Il ne peut pas voir grand-chose, dit le chat. Un nénuphar, peut-être.
_ Oui dit la souris, il attend qu’il remonte pour le tuer.
_ Quand l’heure est passée, continua la souris, il revient sur le bord et il regarde la photo.
_ Il ne mange jamais ? demanda le chat.
_ Non, dit la souris, et il devient très faible, et je ne peux pas supporter ça. Un de ces jours, il va faire un faux pas en allant sur cette grande planche.
_ Qu’est-ce que ça peut te faire ? demanda le chat. Il est malheureux alors ?...
_ Il n’est pas malheureux, dit la souris, il a de la peine. C’est ça que je ne peux pas supporter. Et puis il va tomber dans l’eau, il se penche trop.
_ Alors, dit le chat, si c’est comme ça je veux bien te rendre ce service, mais je ne sais pas pourquoi je dis « si c’est comme ça », parce que je ne comprends pas du tout.
_ Tu es bien bon, dit la souris.
_ Mets ta tête dans ma gueule, dit le chat, et attends.
_ ça peut durer longtemps ? demanda la souris.
_ Le temps que quelqu’un me marche sur la queue, dit le chat ; il me faut un réflexe rapide. Mais je la laisserai dépasser, n’ai pas peur.
La souris écarta les mâchoires du chat et fourra sa tête entre les dents aiguës. Elle la retira presque aussitôt.
_ Dis-donc, dit-elle tu as mangé du requin ce matin ?
_ Ecoute, dit le chat, si ça ne te plaît pas, tu peux t’en aller. Moi, ce truc-là, ça m’assomme. Tu te débrouilleras toute seule.
Il paraissait fâché.
_ Ne te vexe pas, dit la souris.
Elle ferma ses petits yeux noirs et replaça sa tête en position. Le chat laissa reposer avec précaution ses canines acérés sur le cou doux et gris. Les moustaches noires de la souris se mêlaient aux siennes. Il déroula sa queue touffue et la laissa traîner sur le trottoir.
Il venait, en chantant, onze petites filles aveugles de l’orphelinat de Jules L’Apostolique.




Devant l'église, on s'arrêta, et la boîte noire resta là pendant qu'ils entraient pour la cérémonie. Le Religieux, l'air renfrogné, leur tournait le dos et commençait à s'agiter sans conviction. Colin restait debout devant l'autel.
Il leva les yeux : devant lui, accroché à la paroi, il y avait Jésus sur sa croix. Il avait l'air de s'ennuyer et Colin lui demanda :
- Pourquoi est-ce que Chloé est morte?
- Je n'ai aucune responsabilité là-dedans, dit Jésus. Si nous parlions d'autre chose...
- Qui est-ce que cela regarde? demanda Colin.
Ils s'entretenaient à voix très basse et les autres n'entendaient pas leur conversation.
- Ce n'est pas nous, en tout cas, dit Jésus.
- Je vous avais invité à mon mariage, dit Colin.
- C'était réussi, dit Jésus, je me suis bien amusé. Pourquoi n'avez-vous pas donné plus d'argent, cette fois-ci?
- Je n'en ai plus, dit Colin, et puis, ce n'est plus mon mariage, cette fois-ci.
- Oui, dit Jésus.
Il paraissait gêné.
- C'est très différent, dit Colin. Cette fois, Chloé est morte... Je n'aime pas l'idée de cette boîte noire.
- Mmmmmmm... dit Jésus.
Il regardait ailleurs et semblait s'ennuyer. Le Religieux tournait une crécelle en hurlant des vers latins.
- Pourquoi l'avez-vous fait mourir? demanda Colin.
- Oh!... dit Jésus; N'insistez pas.
Il chercha une position plus commode sur ses clous.
- Elle était si douce, dit Colin. Jamais elle n'a fait le mal, ni en pensée, ni en action.
- Ca n'a aucun rapport avec la religion, marmonna Jésus en bâillant.
Il secoua un peu la tête pour changer l'inclination de sa couronne d'épines.
- Je ne vois pas ce que nous avons fait, dit Colin. Nous ne méritions pas cela.
Il baissa les yeux. Jésus ne répondit pas. Colin releva la tête. La poitrine de Jésus se soulevait doucement et régulièrement. Ses traits respiraient le calme. Ses yeux s'étaient fermés et Colin entendit sortir de ses narines un léger ronronnement de satisfaction, comme un chat repu.
A ce moment, le Religieux sautait d'un pied sur l'autre et soufflait dans un tube, et la cérémonie était finie.
Le Religieux quitta le premier l'église et retourna dans la sacristoche mettre de gros souliers à clous.
Colin, Isis et Nicolas sortirent et attendirent derrière le camion.
Alors, la Chuiche et le Bedon apparurent, richement vêtus de couleurs claires. Ils se mirent à huer Colin et dansèrent comme des sauvages autour du camion. Colin se boucha les oreilles mais il ne pouvait rien dire, il avait signé pour l'enterrement des pauvres, et il ne bougea même pas en recevant les poignées de cailloux.



mardi 3 avril 2018

L'Homme Coquillage, d'Asli Erdogan




Asli Erdogan en juin 2005 à Saint-Malo © Getty / Ulf Andersen



"Elle est auteure, journaliste et poète. Son œuvre est saluée et traduite dans le monde entier. En liberté conditionnelle depuis plus d'un an, elle encourt la prison a perpétuité pour délit d’opinion et destruction de l’unité de l’état turc. Asli Erdogan est l'invitée d'Augustin Trapenard.

Son premier roman, L'homme coquillage,  écrit il y a plus de vingt-cinq ans, vient de paraître en France dans une belle traduction de Julien Lapeyre de Cabanes. L’histoire d’une jeune femme étrangère à son propre désir et qui, lors d’un séjour aux Caraïbes, va progressivement s’ouvrir aux autres et se révéler à elle même."

(sur France Inter, émission Boomerang)








Augustin Trapenard, France Inter



L'Homme Coquillage








J'ai lu une centaine de pages de ce livre qui me happe. Le premier écrit par Asli Erdogan (1998), le dernier traduit en Français (Actes Sud, 2018).


"Une jeune chercheuse en physique nucléaire est invitée dans le cadre d'un séminaire sur l'île de Sainte-Croix, aux Caraïbes. Très rapidement cette jeune Turque choisit d'échapper à ce groupe étriqué rassemblé dans un hôtel de luxe, afin d'explorer les alentours en errant sur les plages encore sauvages et totalement désertes. Ainsi va-t-elle croiser le chemin de l'Homme Coquillage, un être au physique rugueux, presque effrayant, mais dont les cicatrices l'attirent immédiatement.
Une histoire d'amour se dessine, émaillée d'impossibilités et dans l'ambiguïté d'une attirance pour un être inscrit dans la nature et la violence." (...)

(extrait de la quatrième de couverture)


"Vain effort que celui de vouloir mettre en mots ces moments passés sur une île au milieu de l'océan. Je ne pouvais que les vivre intensément et les intérioriser. Alors je me mis à danser. Je dansai sur le sable mouillé, sous les torrents de la pluie tropicale. Figures de ballet, incontrôlées, qui exaltaient les gestes quotidiens, marcher, courir puis s'arrêter. J'essayai d'attraper le vent dans mes cheveux, dans mes mains, je tournai en me balançant comme un arbre dans l'ouragan, je me refermai sur moi-même comme un coquillage, je tombai à genoux face à l'océan comme en prière aux pieds d'un dieu. Dansant pour la dernière fois, je réappris à danser, telle une ballerine découvrant qu'il existe une danse plus importante que le ballet, celle de sa propre vie."  p 98






à suivre.... sans doute en reparlerai-je. FR

mardi 20 mars 2018

Louis Aragon, in La Valse des adieux



" Depuis des mois et des mois, je savais à quoi m'en tenir, je connaissais le fond de l'abîme..."

Qui parle ? Mais qui vous voudrez J'ai l'habitude de parler à la première personne. Pas vous ? De toute façon, dire je, dire moi, est le plus simple : le lecteur, ensuite, en dispose.

Laissons là les guillemets : depuis des mois, je connaissais... Une amie à moi me disait ces jours-ci au téléphone : Ah quelle invention la solitude... Oui. Mais encore on peut la tenir pour un progrès sur ce silence qu'on promène avec soi parmi les gens bruyants et bavards. Ou pire : dans leur compagnie, la nécessité des propos comme de feuillages à cacher le fond noir du puits. Il y a diverses façons de se taire. Il y a diverses façons d'être seul.

Ces dernières semaines, j'étais isolé du monde. Par le mal qui se niche ici ou là dans l'homme, et en devient la grande affaire, si bien que le temps n'a plus de poids, que les jours passent, et les nuits. Tout prend le caractère équivoque des rêves. Des rêves ? Il n'est même pas si sûr qu'il s'agisse des rêves. Cela ressemble à la vie. Une longue histoire. Et puis pas seulement : à la vie en général. À la mienne. À ma vie, cette vie dont je sais si bien le goût amer qu'elle m'a laissé, cette vie à la fin des fins qu'on ne m'en casse plus les oreilles, qu'on ne me raconte plus combien elle a été magnifique, qu'on ne me bassine plus de ma légende. Cette vie comme un jeu terrible où j'ai perdu Que j'ai gâchée de fond en comble.

Aragon (1972)

La Valse des adieux, dans Œuvres romanesques complètes V
préface de Jean Ristat
édition publiée sous la direction de Daniel Bougnoux Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 2012.




Édition publiée sous la direction de Daniel Bougnoux avec la collaboration de Philippe Forest. Préface de Jean Ristat
Collection Bibliothèque de la Pléiade (n° 584), Gallimard Parution : 18-10-2012




Le mentir-vrai
Première parution en 1980

Collection Folio (n° 3001), Gallimard
Parution : 03-10-1997









"Hebdomadaire culturel communiste né pendant la Résistance, Les Lettres françaises paraissent pour la dernière fois en octobre 1972. En guise d’éditorial, Louis Aragon, directeur du journal depuis vingt ans, y signe une nouvelle, « La valse des adieux », qui sera reprise huit ans plus tard dans le recueil Le mentir-vrai. Le texte, fortement lyrique, met en scène un je qui se propose en contre-exemple aux lecteurs, affirmant avec force l’échec de son existence pour mieux condamner l’aveuglement idéologique propre au militant. Mais voilà que ce qu’on peut décoder comme une autocritique s’exprime notamment par une promenade surréaliste dans Paris et sa périphérie, entre mémoire littéraire et histoire. À partir de la réflexion d’Aragon sur sa propre pratique de l’intertextualité, cet article entend montrer que la nouvelle, en phase avec la période romanesque de l’écrivain, exprime avant tout une lecture critique de l’histoire." ( sur le site de érudit )


Sur France Culture







Louis Aragon en 1980• Crédits : Apesteguy Francis - Maxppp

mercredi 28 février 2018

Jean de la Ville de Mirmont, hommage au poète



Portrait du poète Jean de la Ville de Mirmont / © - Pathé Gaumont - Bibliothèque





Jean de la Ville de Mirmont (1886-1914) est ce jeune poète bordelais mort sur le front le 28 novembre 1914, à l'âge de 27 ans.
Je l'ai découvert d'abord par L'Horizon chimérique, mis en musique par Gabriel Fauré, puis par Julien Clerc.
Plus tard, j'ai lu Les dimanches de Jean Dézert


Le blog de Clélie  lui a consacré un très bel article en deux parties.

Quelques extraits

Les Dimanches de Jean Dézert


Publié à compte d’auteur en 1914, peu de temps avant la déclaration de guerre, ce roman, qui n’eut aucun succès, est le seul paru du vivant de l’auteur.

L’ironie n’est jamais loin dans les quatre parties de ce court roman. Le narrateur est présent dès les premières lignes, puis semble s’effacer ensuite. L’absurde de la situation fait parfois songer aux écrits de Samuel Beckett…




France 3 Aquitaine lui rend hommage





Le dictionnaire du Chemin des dames  en parle


extraits


- Le 24 novembre, il rédige une dernière lettre à sa mère : « Je ne suis pas encore nommé sous-lieutenant, mais j’en remplis actuellement les fonctions selon le dernier remaniement de la compagnie. Je suis en bonne santé et d’excellente humeur, avec le seul regret de vous savoir inquiets et si loin de moi. Au fond, je suis le plus heureux de vous tous, car si je suis emporté, j’espère ne pas même m’en apercevoir ; si je suis blessé, je coucherai dans un bon lit et je serai soigné par d’aimables dames, et si je persiste tel quel, grâce à toi je n’aurais pas trop froid. Au revoir, ma chère maman, bons baisers à vous tous. Ton fils si loin et si près de toi – et sur qui veillent non seulement son étoile, mais toutes les étoiles du ciel. » - 28 novembre 1914: nouvelle journée de « bombardement presque ininterrompu » (JMO). Jean est touché par un obus sur les pentes du mont de Beaulne. « On s’attendait à le trouver broyé. Or, il était entier et, le croirez-vous, debout. Enseveli sous des mètres d’argile, il était figé dans sa dernière attitude à la manière des habitants de Pompéi, saisis dans leur dernière activité quotidienne par la lave incandescente du Vésuve : le buste droit, la tête levée, les yeux ouverts, la baïonnette au canon et la musette au flanc, il s’apprêtait à bondir pour se battre. Il était comme empêché. C’est une vision qui, depuis, me hante chaque nuit. Un gisant en action, oui, c’est ça. » (J. Garcin) - Il est transporté vers une ambulance mais ne peut être sauvé ; il décède dans les premières heures du 29.

NB : En 2013, Jérôme Garcin lui consacre un livre qui mêle fiction et faits réels, Bleus horizons (Gallimard)





SES OEUVRES


L'Horizon chimérique


I
Je suis né dans un port et depuis mon enfance
J’ai vu passer par là des pays bien divers.
Attentif à la brise et toujours en partance,
Mon cœur n’a jamais pris le chemin de la mer.

Je connais tous les noms des agrès et des mâts,
La nostalgie et les jurons des capitaines,
Le tonnage et le fret des vaisseaux qui reviennent
Et le sort des vaisseaux qui ne reviendront pas.

Je présume le temps qu’il fera dès l’aurore,
La vitesse du vent et l’orage certain,
Car mon âme est un peu celle des sémaphores,
Des balises, leurs sœurs, et des phares éteints.

Les ports ont un parfum dangereux pour les hommes
Et si mon cœur est faible et las devant l’effort,
S’il préfère dormir dans de lointains arômes,
Mon Dieu, vous le vouliez, je suis né dans un port.



II
Par l’appel souriant de sa claire étendue
Et les feux agités de ses miroirs dansants
La mer, magicienne éblouissante et nue.
Éveille aux grands espoirs les cœurs adolescents.

Pour tenter de la fuir leur effort est stérile ;
Les moins aventureux deviennent ses amants,
Et, dès lors, un regret éternel les exile.
Car l’on ne guérit point de ses embrassements.

C’est elle, la première, en ouvrant sa ceinture
D’écume, qui m’offrit son amour dangereux
Dont mon âme a gardé pour toujours la brûlure
Et dont j’ai conservé le reflet dans mes yeux.



III
Quel caprice insensé de tes désirs nomades,
Mon cœur, ô toi mon cœur qui devrais être las,
Te fait encore ouvrir la voile au vent des rades
Où ton plus fol amour naguère appareilla ?

Tu sais bien qu’au lointain des mers aventureuses
Il n’est point de pays qui vaille ton essor,
Et que l’horizon morne où la vague se creuse
N’a d’autres pèlerins que les oiseaux du Nord.

Tu ne trouverais plus à la fin de ta course
L’île vierge à laquelle aspirent tes ennuis.
Des pirates en ont empoisonné les sources.
Incendié les bois et dévoré les fruits.

Voyageur, voyageur, abandonne aux orages
Ceux qui n’ont pas connu l’amertume des eaux.
Sache borner ton rêve à suivre du rivage
L’éphémère sillon que tracent les vaisseaux.



IV
Le ciel incandescent d’un million d’étoiles
Palpite sur mon front d’enfant extasié.
Le feu glacé des nuits s’infuse dans mes moelles
Et je me sens grandir comme un divin brasier.

Les parfums de juillet brûlent dans le silence
D’une trop vaste et trop puissante volupté.
Vers l’azur ébloui, comme un oiseau, s’élance,
En des battements fous, mon cœur ivre d’été.

Que m’importe, à présent, que la terre soit ronde
Et que l’homme y demeure à jamais sans espoir ?
Oui, j’ai compris pourquoi l’on a créé le monde ;
C’était pour mon plaisir exubérant d’un soir !



V
Vaisseaux, nous vous aurons aimés en pure perte ;
Le dernier de vous tous est parti sur la mer.
Le couchant emporta tant de voiles ouvertes
Que ce port et mon cœur sont à jamais déserts.

La mer vous a rendus à votre destinée,
Au-delà du rivage où s’arrêtent nos pas.
Nous ne pouvions garder vos âmes enchaînées ;
Il vous faut des lointains que je ne connais pas.

Je suis de ceux dont les désirs sont sur la terre.
Le souffle qui vous grise emplit mon cœur d’effroi,
Mais votre appel, au fond des soirs, me désespère,
Car j’ai de grands départs inassouvis en moi.



VI
Vaisseaux des ports, steamers à l’ancre, j’ai compris
Le cri plaintif de vos sirènes dans les rades.
Sur votre proue et dans mes yeux il est écrit
Que l’ennui restera notre vieux camarade.

Vous le porterez loin sous de plus beaux soleils
Et vous le bercerez de l’équateur au pôle.
Il sera près de moi, toujours. Dès mon réveil,
Je sentirai peser sa main sur mon épaule.



VII
Le vent de l’océan siffle à travers les portes
Et secoue au jardin les arbres effeuillés.
La voix qui vient des mers lointaines est plus forte
Que le bruit de mon cœur qui s’attarde à veiller.
Ô souffle large dont s’emplissent les voilures,
Souffle humide d’embrun et brûlant de salure,
Ô souffle qui grandis et recourbes les flots
Et chasses la fumée, au loin, des paquebots !

Tu disperses aussi mes secrètes pensées,
Et détournes mon cœur de ses douleurs passées.
L’imaginaire mal que je croyais en moi
N’ose plus s’avouer auprès de ce vent froid
Qui creuse dans la mer et tourmente les bois.



VIII
Toi qui te connais mal et que les autres n’aiment
Qu’en de vains ornements qui ne sont pas toi-même,
Afin que ta beauté natale ne se fane,
Mon âme, pare-toi comme une courtisane.

Lorsque reviendra l’ombre et que tu seras nue,
Seule devant la nuit qui t’aura reconnue
Et loin de la cité dont la rumeur t’offense.
Tu te retrouveras pareille à ton enfance,

Mon âme, sœur des soirs, amante du silence.



IX
Ô la pluie ! Ô le vent ! Ô les vieilles années !
Dernier baiser furtif d’une saison qui meurt
Et premiers feux de bois au fond des cheminées !
L’hiver est installé, sans sursis, dans mon cœur.

Vous voilà de retour, mes pâles bien-aimées.
Heures de solitude et de morne labeur,
Fidèles aux lueurs des lampes allumées
Parmi le calme oubli de l’humaine rumeur.

Un instant, j’ai pensé que la plus fière joie
Eût été de m’enfuir, comme un aigle s’éploie,
Au lointain rouge encore des soleils révolus.

Et j’enviais le sort des oiseaux de passage.
Mais mon âme s’apaise et redevient plus sage,
Songeant que votre amour ne me quittera plus.



X
Mon désir a suivi la route des steamers
Qui labourent les flots d’une proue obstinée
Dans leur hâte d’atteindre à l’horizon des mers
Où ne persiste d’eux qu’une vaine fumée.

Longtemps il s’attarda, compagnon des voiliers
Indolents et déchus, qu’un souffle d’aventure
Ranime par instants en faisant osciller
Le fragile appareil de leur haute mâture.

Mais la nuit vient trop vite et ne me laisse plus,
Pour consoler encor mon âme à jamais lasse,
Que les cris de dispute et les chants éperdus
Des marins enivrés dans les auberges basses.



XI
Diane, Séléné, lune de beau métal,
Qui reflète vers nous, par ta face déserte,
Dans l’immortel ennui du calme sidéral,
Le regret d’un soleil dont nous pleurons la perte,

Ô lune, je t’en veux de ta limpidité
Injurieuse au trouble vain des pauvres âmes,
Et mon cœur, toujours las et toujours agité,
Aspire vers la paix de ta nocturne flamme.

XII
Novembres pluvieux, tristes au bord des fleuves
Qui ne reflètent plus le mirage mouvant
Des nuages au ciel, des arbres dans le vent,
Ni l’aveuglant soleil dont nos âmes sont veuves,

Faut-il que notre exil sous vos froides clartés
Ne conserve d’espoir que le peu que nous laisse
Le cri des trains de nuit qui sifflent leur détresse,
Quand les rêves sont morts dans les grandes cités ?



XIII
La Mer est infinie et mes rêves sont fous.
La mer chante au soleil en battant les falaises
Et mes rêves légers ne se sentent plus d’aise
De danser sur la mer comme des oiseaux soûls.

Le vaste mouvement des vagues les emporte,
La brise les agite et les roule en ses plis ;
Jouant dans le sillage, ils feront une escorte
Aux vaisseaux que mon cœur dans leur fuite a suivis.

Ivres d’air et de sel et brûlés par l’écume
De la mer qui console et qui lave des pleurs
Ils connaîtront le large et sa bonne amertume ;
Les goélands perdus les prendront pour des leurs.



XIV
Je me suis embarqué sur un vaisseau qui danse
Et roule bord sur bord et tangue et se balance.
Mes pieds ont oublié la terre et ses chemins ;
Les vagues souples m’ont appris d’autres cadences
Plus belles que le rythme las des chants humains.

À vivre parmi vous, hélas ! avais-je une âme ?
Mes frères, j’ai souffert sur tous vos continents.
Je ne veux que la mer, je ne veux que le vent
Pour me bercer, comme un enfant, au creux des lames.

Hors du port qui n’est plus qu’une image effacée,
Les larmes du départ ne brûlent plus mes yeux.
Je ne me souviens pas de mes derniers adieux…
Ô ma peine, ma peine, où vous ai-je laissée?

Voilà ! Je suis parti plus loin que les Antilles,
Vers des pays nouveaux, lumineux et subtils.
Je n’emporte avec moi, pour toute pacotille,
Que mon cœur… Mais les sauvages, en voudront-ils ?

                                           Posthume, 1920














Les dimanches de Jean Dézert


Les Dimanches de Jean Dézert fut le seul ouvrage que Jean de la Ville de Mirmont publia de son vivant puisqu’il mourut en novembre 1914 au Chemin des Dames juste après avoir fait paraître - à compte d’auteur et à seulement 300 exemplaires



«J'ai imaginé un petit roman quui m'amuserait beaucoup. Le héros de l'histoire serait absurde et tout à fait dans mes goûts... Ce sera désolant sous un aspect ridicule. Mon personnage est définitivement employé de ministère. Il habite mon ancienne chambre de la rue du Bac, en face de Petit Saint-Thomas, sous l'obsession d'un plafond trop bas. Il s'ennuie mortellement par faute d'imagination, mais est résigné à sa médiocrité. Pour essayer de se distraire, il emploie tout un dimanche à suivre les conseils de plusieurs prospectus qu'on lui a donnés dans la rue. Le matin, il prend un bain chaud, avec massage par les aveugles, rue Monge. Puis il se fait couper les cheveux dans un "lavatory rationnel" de la rue Montmartre. Puis il déjeune rue de Vaugirard dans un restaurant végétarien anti-alcoolique. Puis il consulte un somnambule. Puis il va au cinématographe. Il dîne enfin au champagne à 2 fr. 75 aux environs de la barrière du Trône et finit sa soirée en écoutant une conférence gratuite avec auditions musicales chez un pharmacien près de la Gare du Nord. Je n'ai même pas la peine d'inventer.»

Jean de La Ville de Mirmont, Lettre à sa mère.

Préface de François Mauriac

Collection La petite vermillon (n° 88), La Table Ronde
Parution : 05-03-1998


Dans Le Matricule des anges n°23


"Satirique par certaines extravagances, ce livre est une savoureuse évocation de l'abdication devant l'existence, sur fond de siècle finissant. Pour Jean Dézert, le personnage central de ce roman de la non-vie, point d'oasis ni de salut. Agé de 27 ans, il est employé au ministère de l'Encouragement au bien (direction du matériel). Sans passé ni futur, il vit le présent avec l'enthousiasme d'un supplicié. Il loge seul à Paris dans un appartement au plafond si bas que "des personnes à l'imagination facile se croiraient, chez lui, dans l'entrepont d'un voilier." Le jour, il remplit des imprimés, le soir, lorsqu'il ne fume pas, il griffonne son agenda dans lequel il recense de ridicules faits de rue.
Certaines personnes sont touchées par la grâce, lui c'est par le néant. "J'ai mal compris la vie, jusqu'ici", admet-il. Ses grands principes, il les puise dans l'abandon et la résignation : "Lorsqu'on ne peut apporter à un mal aucun remède, il est inutile d'en chercher". Pour se distraire de la solitude, le dimanche, le jeune homme s'autorise quelques sorties en compulsant les prospectus publicitaires : un bain chaud avec massage par des aveugles, un restaurant végétarien, une conférence sur l'hygiène sexuelle... Pas de malheur dans ces pages, juste l'impression d'être inutile, d'être à sa juste place, d'être invisible au monde. Rien ne fleurit sur cette terre étrangère, même lorsqu'une promesse de bonheur pointe le nez. Ainsi, comble de l'absurde, avant leur mariage, la jeune fille remarquera pour la première fois "sa figure si longue"... et c'est le désastre.
Lointain cousin de Bartleby de Melville, ce Jean Dézert incarne à lui tout seul toute la tragédie humaine. Sa résistance devant le cours des événements s'apparente aux frêles gesticulations d'un pantin. Ce livre est une excellente invite pour se plonger dans les Oeuvres complètes de ce poète et conteur publiées aux éditions Champ Vallon."

Philippe Savary

(Le Matricule des anges, n° 23)


Un article passionnant sur le blog de Pissos

DE JEAN DEZERT A JEAN DE LA VILLE DE MIRMONT

petit extrait

(..)  Ainsi, dans ces années d'avant-grande-guerre, vivait un garçon, natif de Pissos et portant prénom et nom d'un héros de roman créé au même moment par un écrivain du même âge. Des histoires parallèles d'enfants de conditions différentes, arrivés miraculeusement tard dans la vie de leurs parents, fascinés par l'horizon, le voyage et l'aventure.

Le Jean Dézert croqué par Jean de la Ville faisait partie du grand troupeau peuplant les villes, les bureaux et les administrations. Si il avait réellement vécu, si le roman avait été un peu plus long, il serait bien évidemment parti à la guerre en août 1914, éberlué et déboussolé, on le devine.
Car nombreux ont été les Jean Dézert à remplir les tranchées de la Grande Guerre et les cimetières en suivant.

Comme les deux autres Jean, le poète et le menuisier. "


Contes


Recueil posthume
1923


City of Benares
Les Pétrels
La Mort de Sancho
Le Piano droit
Les Matelots de la Belle-Julie
Entretien avec le diable
L’Orage
Mon ami le prophète





L'horizon chimérique (INTRODUCTION DE MARCEL SCHNEIDER ; PREFACE DE FRANCOIS MAURIAC)
Jean de La Ville De Mirmont
Grasset Et Fasquelle Cahiers Rouges 21 Mai 2008

L'oeuvre de Jean de La Ville de Mirmont, tué au front le 28 novembre 1914 à l'âge de 27 ans, se compose d'un court roman, Les Dimanches de Jean Dézert, de contes et de poèmes publiés après sa mort, sous le titre de L'Horizon chimérique. Né à Bordeaux en 1886, Jean de la Ville de Mirmont a passé sa jeunesse dans la capitale girondine. Il y a noué maintes amitiés fidèles, dont celle de François Mauriac qui rédigea la Préface



© photo Flopinot2012
sur Wikipedia 

vendredi 8 décembre 2017

"L'Âme des marées", édition bilingue français-grec, fruban





Ils sont arrivés, presque comme le divin enfant, à quelques jours près !
Je suis heureuse et fière de les toucher, de les voir en vrai ! Heureuse de voir l'aboutissement d'une belle complicité amicale, entre le traducteur Athanase Athanassou et moi-même.
Encore une fois je remercie Véronique Sauger et les éditions épingle à nourrice
Je remercie toute l'équipe de Gens du monde, si dévouée et compétente.

S'il y a quelques visiteurs de ce blog qui sont intéressés par ce recueil, qu'ils me contactent ici (email dans Contact) ou sur facebook.


" Françoise Ruban nous offre avec ce recueil un sentiment d'universalité capable de métamorphoser l'instant avec plaisir et complicité. S'ajoute ici la traduction en grec d'Athanase Athanassiou, venant confirmer cette universalité, justement, indispensable à la paix intérieure et elle-même miroir de la paix dans le monde. C'est dire combien il est important et bouleversant de le lire absolument."
Véronique Sauger
(petit extrait de la 4ème de couverture)








mercredi 28 juin 2017

Le silence même n'est plus à toi, Asli Erdogan (Actes Sud,2016)







Le silence même n'est plus à toi

Dans l’un de ses derniers livres parus en France, Aslı Erdoğan évoquait déjà ce lieu effrayant entre tous, le “Bâtiment de pierre” – autrement dit la prison de Bakırköy à Istanbul. Or voici qu’en août 2016, à la suite de la tentative de coup d’État de juillet, la romancière turque est arrêtée et s’y trouve incarcérée. Son délit : avoir écrit dans un journal pro-kurde (Özgür Gündem) pour clamer son indignation et dénoncer toutes les atteintes à la liberté d’opinion. Depuis lors, la situation en Turquie s’aggrave et Aslı Erdoğan – entre autres intellectuels, journalistes et universitaires – encourt une condamnation aussi infondée qu’inacceptable.
Ce volume rassemble quelques-unes des chroniques qui lui ont valu cette accusation. Le lecteur y retrouvera l’exigence poétique d’Aslı Erdoğan, son amour de la liberté, sa lucidité et la beauté de sa langue.
Que ce livre puisse briser l’étau du silence : tel est désormais le voeu de ses éditeurs, en France et à l’étranger, partout où son oeuvre a droit de cité.

Actes Sud


Très belle note de lecture sur le site LITTERATURE par Alice Granger, le 17 janvier 2017

"Adrien de la vallée de Thurroch", de Denis Tellier


Adrien... le retour au bercail !

photo Denis

En juillet 2016, j'avais déjà consacré un article à Denis Tellier, écrivain de grand talent, à la plume originale. Ecrivain, sculpteur, peintre....mille cordes à son arc !
Si aujourd'hui, je reviens sur "Adrien de la vallée de Thurroch", c'est que pour acheter ce livre rare, lu et relu avec grand plaisir, il vous faut maintenant le commander directement à son auteur.

Où joindre Denis Tellier ?  ICI
Vous pouvez aussi laisser un message sur ce blog, il lui sera transmis.

Pour lire l'article que je lui avais consacré, c'est ICI

Un petit extrait

(...) "De suite, il m'a semblé entrer dans une langue, une écriture, autres que celles d'un romancier. Des images, des sonorités, un rythme qui sont ceux du Poète. Comme un long poème en prose. (p 14-16)

      Lorsqu' Adrien entre en scène, je me suis d'abord demandé qui il était... Croisements entremêlés des époques. Très vite, on apprend à le découvrir, on croit le connaître, et puis...
Ces corbeaux freux omniprésents qui planent sur vos mots, sur cette vallée. Oiseaux de mauvaise augure, mauvais présage ? La Mort rôde. (dernières lignes p 20)

On voit, on respire (ah ! les odeurs!!), on entend vivre cette campagne ardennaise. Les superstitions, le dur labeur. Des images saisissantes « les rideaux amidonnés à la fumée des âtres » « entretenir un bon voisinage croûte que croûte » ! Et tout au long, j'en découvrirai tant et tant...

Je me suis arrêtée plusieurs fois. Réfléchir à ce « Je »... Vous Denis, glissé dans la peau d'Adrien ?

La description de sa maison est plus vraie que si elle était là, sous mes yeux. Des souvenirs remontent en moi... Elle m'a rappelé la maison de Raoul, entre Creuse et Corrèze, début années 70. Chez lui, je me croyais des années en arrière, complètement hors du temps. Presque l'époque d'Adrien - « cela sentait l'homme seul, l'intérieur confiné et le rance ». La présence de la mère...morte.

On entre brutalement dans la Guerre. Déjà j'entrevois l'horreur « il bondissait sur les têtes, de casque en casque » ! Et tout au long de ce récit poétique, l'horreur sera là, progressivement atroce."(....)
FRuban, juillet 2016


Note de lecture de Marie-Flore Zannis


Il sait écrire Denis Tellier , il sait si bien écrire qu’on ne peut que tourner les pages de son roman jusqu’à la dernière, sans s’arrêter et qu’on le relit dès qu’il est terminé (et sans doute le relirai-je encore). Pourtant rien ne me rattache à ce pays des Ardennes mais combien m’a émue l’histoire d’Adrien, ce paysan revenu cabossé ,dehors et dedans, de la grande guerre , et prisonnier de ses souvenirs .
"C’est plus tard, en se couchant, dans le mâchonnement de l’étonnement , que les souvenirs de la journée, remontaient en tête"
Le récit est presque surréaliste et les mots si précis pour décrire la misère, les taudis, la solitude, le sang des tranchées , la rudesse
"il fallait voir, ces laboureurs, sur la toile de fond de l’horizon, sortir des champs dans le contre jour des guigois sur la pointe des pieds avec, posées sur leurs cous des têtes d’un autre âge " . 
Mais aussi les paysages, les arbres, les champs, les fleurs, les oiseaux, le vent du Nord ,
Son écriture est particulière, étonnants ces mots qu’il pose avec une douceur consumé puis à coup violent de burin mais toujours concise, épurée. La poésie court tout au long , car Denis est un artiste, sculpteur sur bois, c’est pourquoi ses mots sont sculptés comme on taille une pièce de bois et tout ce qu’il peut y ajouter pour éclairer sa vision (...)
MFZ, le 24 novembre 2017

vendredi 23 juin 2017

Antoine Choplin, écrivain



J'ai découvert Antoine Choplin il y a très peu de temps, avec Quelques jours dans la vie de Tomas Kusar, depuis j'ai lu Le héron de Guernica et La nuit tombée, avec un désir très grand de découvrir certains recueils de poèmes, d'autres romans aussi. Je me demande bien pourquoi cet écrivain au talent original, n'a pas plus d'existence dans les medias. Ses livres sont de ceux qui nous happent, nous emmènent, tant pour la beauté de sa plume que pour les faits qu'il raconte. Autour de Vaclav Havel, de la destruction de Guernica, de la catastrophe de Tchernobyl. Ses personnages principaux, humbles, simples, sont de ceux qui savent observer, ressentir, comprendre l'essentiel. Une grande poésie dans le regard porté sur le monde. Des descriptions toujours portées par un regard de poète. Que ce soit pour décrire l'horreur ou la beauté du monde. Des personnages attachants.
Je recommande à tous de lire Antoine Choplin ! fruban











Le 33e prix Louis-Guilloux remis à Antoine Choplin

pour son livre "Quelques jours dans la vie de Tomas Kusar"(éd La Fosse aux ours)

(Juin 2017)


"Antoine Choplin et le témoin inattendu
Histoire d’un livre. La rencontre d’un photographe proche de Vaclav Havel a été pour l’auteur le déclencheur d’un roman longuement mûri sur la dissidence tchèque.

LE MONDE DES LIVRES | 31.05.2017 à 17h10 | Par Florent Georgesco (Collaborateur du "Monde des livres")


"Quelques jours dans la vie de Tomas Kusar", d’Antoine Choplin, La Fosse aux ours, 280 p., 18 €.

Un père emmène son fils au théâtre. Nous sommes en 1979, à Paris, où Stéphan Meldegg met en scène à l’Essaïon, pour la première fois en France, Audience et Vernissage, de Vaclav Havel. Près de quarante ans passent. L’adolescent qui découvrait l’œuvre et la figure du dissident tchèque alors en prison, l’un des symboles les plus puissants des combats pour la liberté à l’ère soviétique, est devenu romancier. Antoine Choplin se souvient : « Ce jour-là, j’ai commencé à comprendre ce qui arrivait. Une petite veilleuse venait de s’allumer. Cela n’a pas fait de moi un exégète de cette période historique, mais j’ai développé une attention constante aux événements qui se produisaient à l’Est. » (....)


Le photographe tchèque Bohdan Holomicek en 2009. Fred Tannzau/AFP





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Extrait d'un article dans CULTUR'ELLE

Publié le 19 janvier 2017 par CAROLINE DOUDET (L'IRRÉGULIÈRE)

"Coup de coeur pour ce roman extraordinaire qui retrace avec brio et une grande maîtrise de la narration la lutte pour les libertés et contre le joug communiste — la peur, la surveillance constante par la police et les traîtres qui se font passer pour des amis. Sans que les dates soient précisées, le roman alterne ellipses de plusieurs années, et moments de la dissidence, jusqu’à la victoire finale et l’élection de Václav Havel. Entre Prague et la campagne Tchèque, entre réel et fiction, se construit l’histoire d’une révolution de velours menée par des écrivains, incarnation d’une conscience nationale en marche…"

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Dans BRICABOOK


"Ouvrir Quelques jours dans la vie de Tomas Kusar est une plongée dans un univers en suspension. Tomas Kusar n’est pas un homme connu, mais il fait partie de ces êtres qui savent vivre et prendre le temps de contempler l’univers, de lui rendre sa véritable part. Tomas n’a rien d’exceptionnel pour certains : il est garde barrière à Trutnov en Tchécoslovaquie, il aime se promener dans la forêt, un amoureux de la nature, féru de photographie. Voler des instants, les figer pour toujours, et rendre grâce au temps, à ce qui rend la vie belle, faite de ces petits instants suspendus … Pour certains Tomas est homme de rien, à mes yeux il est homme de tout.

Il vit, là, sans anicroches, jusqu’à ce qu’il fasse la rencontre d’un homme fantasque au grand coeur : Václav Havel . Ce dernier n’est pas encore président de la Tchécoslovaquie, mais il est un dramaturge en opposition au régime en place…

Voici un roman porté par une douce grâce. Une rencontre, une amitié instantanée, fidèle et sans failles entre ces deux-là. Une évidence, presque. Pourtant ils ont des vies complètement différentes. Mais entre eux, nulle question, le lien est là, de façon naturelle. Et beau. Nous les suivons à travers différentes péripéties, des activités dissidentes, des passages en prison, mais aussi de très beaux instants en forêt, à écouter le temps de la vie qui s’écoule.

Encore une fois j’ai été charmée par cette histoire. Quelle belle ode à ces Justes souvent restés dans l’ombre mais qui portent en eux le germe de l’Histoire, sans lesquels celle de la Tchécoslovaquie n’aurait pas été la même.

Merci monsieur Choplin (et là tout d’un coup, je comprends pourquoi vous êtes resté un romancier de l’ombre.)"


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Bibliographie et entretiens d'Antoine Choplin sur Babelio

notamment à propos de son livre "Le héron de Guernica" (éd du Rouergue)








Antoine Choplin