jeudi 28 mai 2015

Sur une nuit sans ornement, René Char

crédit photo fruban




Sur une nuit sans ornement


Regarder la nuit battue à mort; continuer à nous suffire en elle.
Dans la nuit, le poète, le drame et la nature ne font qu'un, mais en montée et s'aspirant.
La nuit porte nourriture, le soleil affine la partie nourrie.
Dans la nuit se tiennent nos apprentissages en état de servir à d'autres, après nous. Fertile est la fraîcheur de cette gardienne!
L'infini attaque mais un nuage sauve.
La nuit s'affilie à n'importe quelle instance de la vie disposée à finir en printemps, à voler par tempête.
La nuit se colore de rouille quand elle consent à nous entrouvrir les grilles de ses jardins.
Au regard de la nuit vivante, le rêve n'est parfois qu'un lichen spectral.
Il ne fallait pas embraser le cœur de la nuit. Il fallait que l'obscur fui maître où se cisèle la rosée du matin.
La nuit ne succède qu'à elle. Le beffroi solaire n'est qu'une tolérance intéressée de la nuit.
La reconduction de notre mystère, c'est la nuit qui en prend soin : la toilette des élus, c'est la nuit qui l'exécute.
La nuit déniaise notre passé d'homme, incline sa psyché devant le présent, met de l'indécision dans notre avenir.
Je m'emplirai d'une terre céleste.
Nuit plénière où le rêve malgracieux ne clignote plus, garde-moi vivant ce que j'aime.

René Char

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