mardi 26 janvier 2016

Ludovic Janvier, poète


Ludovic Janvier, romancier et essayiste disparu le 20 janvier 2016, fait entendre, en poésie, une voix qui ne se soucie d’aucune référence, d’aucune révérence : alliance d’un rythme affirmé, d’une rythmique, et d’une volonté de dire les éclats de mémoire, d’ironie, de fureur, les commotions soudaines. Sa parole ne craint ni la violence, ni la gouaille, ni la dérision froide, elle assemble une succession d’instants qui objectent, qui poussent au désespoir lucide, qui ne cherchent pas plus à adoucir le manque que les mœurs. L’impatience en est l’énergie première sans cesse convoquée et toujours insatisfaite.
Disparition de Ludovic Janvier
D'ascendance haïtienne et française, Ludovic Janvier est né à Paris en 1934. Le projet d'écrire est chez lui très ancien, il remonte à l'adolescence. Le trajet public commence par une réflexion sur le Nouveau Roman (Une parole exigeante, 1964) et surtout deux essais consacrés à l'œuvre de Samuel Beckett (Pour Samuel Beckett, 1966, et Beckett par lui-même, 1969) avec lequel il traduit de l'anglais D'un ouvrage abandonné (1967) et Watt (1968). En somme, une lente préface à la vie d'écrivain.
C'est avec La Baigneuse, roman  publié dans la collection « Le Chemin » en 1968, qu'il s'engage tout à fait dans l'écriture de la parole. S'ensuivront deux fictions cruciales, Naissance (1984) et Monstre, va (1988). Puis son goût pour l'écart et sa passion de l'instantané le conduisent vers le poème (La Mer à boire, 1987) et la nouvelle (Brèves d'amour, 1993-2002), deux formes plus fidèles à la vitesse de l'émotion. À partir de là, conscient d'écrire pour la voix et de situer son travail hors les genres, il continue son va-et-vient entre prose et poésie. Son dernier recueil,Apparitions, paraîtra en mars 2016 dans la collection « Blanche ».

À propos de Monstre,va, par Jacques Réda

« L'histoire est celle d'un fait divers sanglant qui pourra paraître ordinaire. Pour ma part, je dirais : classique. Non pas dans le sens devenu courant qui rejoint "habituel", mais en pensant au classicisme tragique qui, de Sophocle au boulevard du Crime, a le double mérite de nous faire dresser les cheveux sur la tête, et de nous désopiler l'âme et la rate par effet de catharsis. Ce qui se passe dans Monstre, va aurait pu se produire dans une petite cour antique étriquée, mais remplie à craquer de hantises et d'antagonismes, comme une cocotte-minute à l'échappement insuffisant. Un jour (on ne sait trop pourquoi celui-là plutôt qu'un autre), ça éclate. Ici, nous ne sommes pas en quelque Paphlagonie, mais dans la banlieue pavillonnaire de Paris. Cependant le triste héros de l'histoire est une sorte de potentat. Le roi en titre (son père) a pris le large sur l'immensité du Pont depuis longtemps. Donc lui, le fils, règne, exerçant certains droits imprescriptibles du potentat : s'il lui arrive de rôder dans son petit domaine, de lire, de songer à écrire et de s'étudier complaisamment (tous caractères qui ne suffiraient pas à le distinguer de l'humanité normale), principalement il ne fait rien. Il a pourtant déjà l'âge emblématique où l'on fixe Alexandre, ou bien Jésus, et sans doute une nostalgie de grands actes ennuage le fond trouble de son cœur. Mais il ne règne pas seul et c'est une des origines du drame. Sa mère a conservé la réalité du pouvoir. En abuse-t-elle ? Non et oui, compensant presque avec amour l'incurie du Prince, lequel en souffre nécessairement. C'est une souffrance chronique, avivée par les coups d'épingle que lui portent un geste, un regard, une réflexion. II suffira donc d'un prétexte infime, à peine un incident, pour que le monstre enfin se déclare, accomplisse la loi de son destin. [...]
Ce serait en somme une histoire d'une lugubre banalité, si le déroulement des faits et leurs motifs ne nous en étaient livrés à travers l'optique particulière et le monologue mental de l'assassin. Et de telle façon odieusement adroite qu'on s'en trouve à son tour comme possédé. Il devient aussi impossible de ne pas réprouver le bavard auteur du crime, que d'éviter d'entrer dans son jeu. Il fait rire. Et non seulement d'un rire de dérision ou de pitié (on n'en éprouve guère), mais de ce rire spontané qui entraîne, ou qu'entraînent, sympathie et participation. Nous sommes pris au piège. Et la moindre ironie du livre n'est pas de placer le lecteur dans cette situation infernale, où évolue comme un poisson dans l'eau un monstre candide et roué, un démon de deuxième ordre que sa casuistique préserve. Là-dessus, bien sûr, la psychologie aurait à dire son mot. Elle se contenterait d'immature, par exemple, ou de pervers. Mais Monstre, va n'est pas un ouvrage d'analyse. C'est plutôt une étude de voix, où tout est calculé pour que cette voix enveloppe et envahisse, avec l'allégresse un peu faraude d'un boniment. Autant que par les termes de son discours, où fusent constamment des incidentes qui déconcertent par un surcroît de justesse de ton, elle agit par l'efficacité de ses ruptures de rythme, ses déplacements d'intonation. On pourrait aussi bien parler d'une danse verbale, que l'infâme et brillant soliste règle à sa guise pour s'étourdir et fasciner, sans qu'un instant la cohésion de son numéro en souffre. Ici et là, pourtant, on croit discerner les fils qui animent la marionnette, le bout du nez de l'autre auteur du livre – celui qui le signe, le ventriloque virtuose qui fait : Coucou ! Voilà, du moins, qui nous libère. Et permet d'attirer l'attention sur un aspect plus  symbolique de ce roman, sans y mettre d'insistance. Car il paraît constitutif de toute entreprise littéraire, même si le sujet n'en est pas toujours un crime de cette nature : écrire n'est pas innocent. »
Jacques Réda, La NRF n° 422, mars 1988


Son oeuvre, parution NRF
Bibliographie :

Une parole exigeante, essai, Éditions de Minuit, 1964
La baigneuse, roman, Gallimard 1968
Beckett par lui-même, Éditions du Seuil, essai, 1969
Face, récit, Gallimard, 1975
Naissance, roman, Gallimard, 1984
La mer à boire, poèmes, Gallimard 1987
Monstre, va, roman, Gallimard, 1988
Entre jour et sommeil, poèmes, Seghers, 1992
Brèves d’amour, nouvelles, Gallimard, 1993
En mémoire du lit, Brèves d’amour 2, nouvelles, Gallimard, 1996 (Bourse Goncourt de la nouvelle 1996)
Pour Samuel Beckett, essai, Éditions de Minuit, 1996
Bientôt le soleil, sur Pierre Bonnard, Éditions Flohic, 1998
Doucement avec l’ange, poèmes, 2001 (Prix Charles Vildrac, 2001, SGDL)
Tue-le, Voix, Gallimard 2002
Bon d’accord allez je reste, Éditions Inventaire/Invention, 2003
Des rivières plein la voix, promenade, Gallimard 2004
Encore un coup au cœur, Brèves d’amour 3, nouvelles, Gallimard, 2002
La Mer à boire, Poésie / Gallimard, 2006


On quittera toujours la mer à reculons
c’est toujours le même regret
c’est la même lenteur debout
qui vous déchire d’avec le pays
chaque adieu vous retourne infiniment
chaque pas qu’on pose hors de l’eau
veut creuser jusqu’à l’eau encore


Ludovic Janvier
in,  La Mer à boire
 Gallimard- Collection Poésie p 70
 Préface de Chantal Thomas.



Neige

Neige dehors neige dedans
neige lente sur les frissons
neige noire à crever les yeux
pas un humain qui vous réponde
il doit leur neiger sur la voix
est-ce que tout le monde est mort
est-ce que je suis le dernier vivant
enfoui sous quelques flocons de rien
(posant le rien tout autour je veux dire)
corrompu jusqu’à l’os par le deuil et le froid
car il neige à n’en plus finir
de plein fouet sur le chagrin
comme autrefois doucement sans pardon
neige légère à serrer le cœur
neige lourde à tuer le temps
c’est bien l’éternité comme prévu
qui précipite exactement sur moi
c’est tout simple il ne fallait pas naître

Ludovic Janvier
in, La mer à boire, Gallimard.



Ludovic Janvier, né à Paris en 1934 et mort le 20 janvier 2016 à Paris, est un romancier, essayiste, nouvelliste et poète français. Il est le petit-fils de l'écrivain et homme politique haïtien Louis-Joseph Janvier.


Tue-le!

Écrite en mémoire de la "voix dedans et parfaite", l'oeuvre de Ludovic Janvier raconte l'obstination d'un écrivain à fuir la condamnation du silence. 
Deux livres réaffirment la singularité du timbre de cet auteur exigeant.

Comment dire? Sur quel ton? À travers quelle voix? Depuis la publication en 1964 de son essai sur le Nouveau Roman, Une parole exigeante (Minuit), Ludovic Janvier réitère ses sommations au silence. Convaincu que l'écriture est la perpétuelle tentation d'apaiser l'"infinie fringale de nommer", il s'inflige le désespérant et indispensable devoir du discours. Opiniâtre, il s'obstine à croire aux mots et s'acharne à combler, par le goutte-à-goutte de la "parole sablier", ce manque que tout propos porte forcément en lui.
"Jamais les humains ne supporteront qu'il n'y ait pas de mots", écrit-il dans l'un de ses textes. Romancier, essayiste, poète et nouvelliste, Ludovic Janvier est avant tout l'écrivain public d'une "armée d'ombres aspirant au repos, le repos d'avoir été dit". Réquisitionnées par la fiction, apostrophées par l'écriture, rétablies dans leurs singularités lors de monologues et de soliloques, ces ombres vibrent dans tous ses ouvrages, et notamment dans ses deux nouveaux recueils de nouvelles Tue-le! et Encore un coup au coeur. "Écouteur", Ludovic Janvier se révèle à travers la voix de l'autre. À travers toutes ces voix qui occupent, sans la saturer, la portée qui préside à la musique de ses livres, harmonieuse, fragile et douce. Des voix aux multiples timbres pour s'écouter soi. Des incarnations pour s'observer du dehors. "Vous n'avez sans doute devant vous que le fantôme de Ludovic Janvier, ne soyez pas déçu par mon air égaré!", prévient l'écrivain avant de se soumettre à un entretien qui s'achèvera, forcément, par l'évidence de l'impossible à dire. "Dans un texte, Pied à pied, je me suis moqué des interviews! Je me suis amusé à parodier les deux instances en présence lors d'une entrevue : qui veut savoir quoi... et qui répond à côté de la plaque!" Jamais le silence, toujours la parole.

Commençons par un contre-pied... Dans l'un de vos textes, "La passe!", vous célébrez le souvenir d'un jeune ami footballeur, virtuose du dribble. Vous révélez avoir reçu le "baptême de la pensée" de ce "Fregoli des espaces"! Même en cette période de Coupe du Monde de football, l'éloge n'est-il pas excessif?
Non! Il y a comme une écriture qui se déploie sur la pelouse d'un stade. Le Marocain Ben Barek était un dentellier sublime. Les Hollandais Johan Cruyff et Marco Van Basten, et bien sûr Michel Platini, ont connu eux aussi ces moments de grâce. Certains joueurs semblent réfléchir balle au pied, comme s'ils aiguillonnaient une idée de la pointe de leurs chaussures. Lorsqu'ils filent en direction de l'aile, avec cette réflexion au bout de leurs crampons, les attaquants écrivent une page. Quand ils centrent en retrait, après avoir réussi un débordement, ils me donnent l'impression de dessiner une espèce de paraphe que le but achève en apposant sa signature... Le jeune Landrau, le footballeur évoqué dans "La passe!" a réellement existé : on aurait dit qu'il griffonnait quelque chose dans son couloir, qu'il s'en allait mûrir un proverbe dans cette marge. J'aime le football, même si le rugby procure peut-être des émotions plus intenses : en 1973, j'ai pleuré à un match entre les All Blacks et les Barbarians anglais. L'un de mes poèmes, C'est pas Mozart que je regrette, porte la marque de cette rencontre inouïe.
Revenons sur le terrain de la littérature. Deux ouvrages paraissent, Encore un coup au coeur et Tue-le!. L'un semble dévolu à la vocalité, l'autre à une rêverie plus narrative. Estimez-vous qu'ils possèdent chacun leur propre tonalité?
Ma première idée était de réunir tous ces textes dans un seul volume. Je me suis rapidement aperçu que ce livre unique aurait été trop composite. Rédigés au fil des ans, ces récits s'inscrivent effectivement dans deux courants : les textes de Tue-le! sont affiliés au monologue et au soliloque, ceux de l'ouvrage Encore un coup au coeur expriment davantage une envie "d'entendre des voix". Il m'a donc semblé légitime d'élaborer deux volumes, dotés de couleurs distinctes. Je ne sais pas pourquoi certaines choses me viennent habillées théâtralement et d'autres vêtues de façon plus narrative, plus descriptive. Je n'ai pas la clef de ce mystère. Je ressens autant le besoin d'être à l'écoute d'une voix que de raconter des histoires. Au fond, tout cela se ressemble un peu : la narration classique, le récit discursif à l'apparence de soliloque ou encore la poésie, ce petit bloc cristallisé autour d'un instant... Adieu les genres! Comme disait Mallarmé, tout est poème. Dès lors que l'on travaille le rythme, il n'y a pas de prose. Et je suis un rythmicien enragé...
La musique semble de plus en plus présente dans vos écrits...
C'est vrai. Elle est de plus en plus présente, mais comme un arrière-pays, comme un appel. La musique divulgue un horizon parfait que la parole tente d'atteindre. Mallarmé a très bien perçu que si la musique était cet absolu, nous lui étions pourtant supérieurs par la parole. Le musical et le vocal sont engagés dans un dialogue à la fois désespérant et encourageant. J'écris avec la volonté absolue de faire du rythme. Le peintre Ingres suggérait que le dessin était "la probité de la peinture". J'ai envie de le paraphraser en disant que la vocalité est la probité de l'écriture.
Chacun de vos textes paraît être une folle tentative pour répondre à l'impossible à dire. Est-ce ainsi que vous envisagez la littérature?
Dans son Tractacus logicophilosophicus, publié en 1921, Ludwig Josef Wittgenstein a écrit : "Ce dont on ne peut pas parler, il faut le taire". C'est exactement le contraire! La parole est faite de ce dont on ne peut pas parler. L'envie d'exprimer est faite du désarroi de ne jamais pouvoir dire. Je ressens ce désir irrépressible de nommer l'innommable. Dès qu'il y a un enjeu, enjeu de se taire ou de répondre, je tombe du côté de la réponse à l'émotion. Je ne peux pas garder le silence. En ce sens, l'écriture est peut-être une réponse à la mer depuis le premier mot; la mer est sans doute la seule grande figure de l'infini, de l'infini en mouvement. Je veux répondre à ce silence qui me prend lorsque je contemple un tableau de Cézanne ou que j'écoute un prélude de Chopin.
La fréquentation de Samuel Beckett, et notamment de son livre L'Innommable, paru en 1953, m'a encouragé dans cette entreprise accablante et nécessaire : "Cependant je suis obligé de parler. Je ne me tairai jamais. Jamais", écrit-il. L'Innommable m'a fait pleurer quand je l'ai lu. En travaillant sur l'oeuvre de Beckett1, j'ai oeuvré à mes soubassements. Sans le savoir, j'étais dans ma cave. Quelque chose en moi demandait à venir. J'ai été encouragé par son exemple, même si Sam était neutre et muet sur vos créations. Il ne disait jamais ce qu'il pensait de vos écrits. Après ce trajet périphérique, je n'ai plus pensé qu'à mes propres vocalises. Ce que j'écris, je crois, ressemble de plus en plus à ce que je voudrais écrire... mais évidemment je ne sais pas ce que je voudrais écrire.
Vous avez écrit : "Quelle idée de demander ses raisons à la musique!" N'est-il pas tout aussi vain de demander ses raisons à l'écriture?
On ne peut pas demander ses raisons à la musique, et encore moins à la parole. Comme l'a bien compris Beckett, c'est l'épuisement même de demander ses raisons à la parole. Laissons tomber le désespérant creusement de la parole par elle-même... Creusons plutôt le lit de Procuste dans lequel nous sommes allongés, ce lit inadéquat, jamais à votre taille, jamais à la bonne mesure! Ce lit dans lequel nous nous débattons et qui constitue le logis de la langue. Nous sommes dans le langage comme dans une habitation aux dimensions inappropriées.
Recourir à des voix multiples et singulières, comme vous le faites dans vos récits, n'est-ce pas une façon de trouver la bonne distance... et d'éviter de choisir entre le "trop près" du "tu", le "trop loin" du "on" et le "trop dehors" du "il"?
C'est exactement cela. Carlo Emilio Gadda, le romancier italien de L'Affreux Pastis de la rue des Merles, édité en 1957, estimait que les pronoms étaient les "poux du langage". Je souscris à cette affirmation. L'autofiction est une blague! L'hétérofiction est une blague! L'allofiction aussi! Tout cela, c'est de la blague... Faire parler une voix, ou être à l'écoute de cette voix, permet d'éluder cette question traditionnelle de la position du narrateur par rapport à l'instance pronominale qu'il couche, plus ou moins voilée, sur le papier. Faire parler l'autre, voilà la grande affaire. Je, tu, il, nous, vous... De la blague! Avec un pronom, quel qu'il soit, "on" n'est jamais là.
Parfois, pourtant, certains personnages s'adressent brusquement au narrateur. Ils invoquent un écrivain quelquefois prénommé Ludovic et lui demandent de leur "arranger les phrases"... Est-ce une manière de dire que "vous" êtes quand même là?
Oui, ces petits coups de présence apparaissaient déjà dans le roman Monstre, va (ndlr, dans ce roman, paru chez Gallimard en 1988, le meurtrier s'appelait d'ailleurs Ludovic...). Ce n'est pas de la coquetterie, c'est une envie de me mettre un peu en jeu, de m'exposer, de passer plus ou moins déguisé dans mes textes... comme Alfred Hitchcock traversait ses films.
Un ancien boxeur devenu clochard, une femme à moitié folle dans un asile, un infirmier psychopathe... Vous rentrez dans tous ces personnages, aussi différents qu'ils puissent être, avec une déconcertante facilité.
C'est encore plus que cela! J'ai de plus en plus l'impression de m'installer avec écoute et bagages dans une situation, un personnage, une voix : je joue l'écouteur. Est-ce de l'hystérie? Du fantasme? Du théâtre plus ou moins bien interprété? C'est un mystère pour moi. Peut-être que je n'habite pas très bien en moi. Peut-être ne suis-je pas très bien logé... Je suis certainement un locataire incrédule de moi-même, et ce détour par l'autre me procure sans doute une étrange assurance. J'avais besoin de ce non moi très tôt, certainement dès le début, mais j'ai oublié cette envie pour ne la retrouver qu'après un énorme détour. Le plus étrange, c'est que ce plongeon dans l'autre a commencé avec mon roman Naissance, édité en 1984, et qu'il s'agissait d'une voix de femme... Il y a beaucoup de voix de femmes dans mes livres... Pour les hommes, la femme est l'autre absolu. En somme, on pourrait dire que je veux de l'autre, que je m'envoie en l'air sous les espèces de l'autre... Bref. Ne psychiatrisons pas! Et puis j'ai mes saints patrons, c'est rassurant. Dans Ulysse, le livre apparemment le plus viril, le récit culbute lorsque James Joyce passe soudain au suave monologue de Molly. N'oublions pas non plus Jules Michelet, auteur de cette phrase : "J'ai les deux sexes de l'esprit".
L'humour est inséparable de cette démarche...
Dès qu'un propos se présente, la dérision s'en mêle. L'écrivain à la voix profonde et grave -et Dieu sait qu'il y en a dans nos régions!- me fait m'esclaffer. Il s'agit peut-être d'une précaution, d'une mise à distance pour ne pas sombrer dans la cruauté et le sentimentalisme qui me guettent à tout instant. En tout cas, c'est un réflexe. Un réflexe interne à l'acte d'écrire, un peu comme la tentation du trop, du trop dire.
L'ironie et le sarcasme expriment ma méfiance envers la foi et la croyance. Je me méfie du bien dire, du prêchi-prêcha, de la croyance mythifiante. J'aime le court-circuit, l'étincelle critique et parfois cocasse. J'aime l'inattendu d'une confrontation entre deux mondes, entre deux couleurs. C'est pourquoi dans la poésie que j'écris, à l'étonnement de certains, je moque. En plein jouir, ou en plein dithyrambe, j'introduis un son faux, une fêlure. Ça me fait du bien quand j'écris, ça me soulage, ça me prévient du risque de sombrer dans l'unicolore, la monotonie ou le prosélytisme. C'est cela, le monde. Le chaos de la contradiction. Le sérieux m'ennuie.
L'ennui, justement. "C'est depuis ce plus rien de l'ennui, écrivez-vous, que la parole fait perler le mot inattendu". Est-il réellement à la source de l'écriture?
L'écriture est l'enfant de l'ennui. Quand on ne s'ennuie pas, on n'a pas envie d'écrire. Pour écrire, il faut que le temps brusquement s'ouvre et que quelque chose de l'intérêt pour le monde cesse. La parole s'installe dans cet ennui qui est tout à la fois le temps qui ne passe pas et le regret du monde.
Vous vous ennuyez beaucoup actuellement?
Ah... J'ai en chantier des poèmes et une prose un petit peu délirante, un "prose balai" qui récapitule et donne son sens à toutes mes poussières de littérature. Une prose ramasse-miettes!

Ludovic Janvier
Encore un coup au coeur
Gallimard
188 pages, 14,90 euros
Tue-le!
Gallimard (L'arbalète)
200 pages, 16 euros


© Le Matricule des Anges et ses rédacteurs

Pascal Paillardet


Article paru dans le N° 039
Juin-août 2002
par Pascal Paillardet







Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire