jeudi 12 octobre 2017

Poème de Pablo Neruda, in, Mémorial de l'Île Noire




Et ce fut à cet âge... La poésie
vint me chercher. Je ne sais pas, je ne sais d'où
elle surgit, de l'hiver ou du fleuve.
Je ne sais ni comment ni quand,
non, ce n'étaient pas des voix, ce n'étaient pas
des mots, ni le silence:
d'une rue elle me hélait,
des branches de la nuit,
soudain parmi les autres,
parmi des feux violents
ou dans le retour solitaire,
sans visage elle était là
et me touchait.

Je ne savais que dire, ma bouche
ne savait pas
nommer,
mes yeux étaient aveugles,
et quelque chose cognait dans mon âme,
fièvre ou ailes perdues,
je me formai seul peu à peu,
déchiffrant
cette brûlure,
et j'écrivis la première ligne confuse,
confuse, sans corps, pure
ânerie,
pur savoir
de celui-là qui ne sait rien,
et je vis tout à coup
le ciel
égrené
et ouvert,
des planètes,
des plantations vibrantes,
l'ombre perforée,
criblée
de flèches, de feu et de fleurs,
la nuit qui roule et qui écrase, l'univers.

Et moi, infime créature,
grisé par le grand vide
constellé,
à l'instar, à l'image
du mystère,
je me sentis pure partie
de l'abîme,
je roulai avec les étoiles,
mon coeur se dénoua dans le vent.


Pablo Neruda, Mémorial de l'île Noire, 1964


L'Ile-Noire, la maison de Pablo Neruda au bord de l'océan


"Il me fallait trouver un endroit où travailler. Je découvris une maison de pierre donnant sur l'océan, dans un endroit ignoré de tous, appelé l'Ile-Noire. Le propriétaire, un vieux socialiste espagnol, capitaine de vaisseau, don Eladio Sobrino, la faisait construire pour sa famille mais voulut bien me la vendre. Comment l'acheter ? Je confiai mon projet de Chant général aux éditions Ercilla, qui publiaient alors mes oeuvres, mais on repoussa ma proposition. Finalement, avec l'appui d'autres éditeurs, qui payèrent directement le propriétaire, je pus acheter en 1939 ma maison de travail." ( "J'avoue que j'ai vécu", 1975 )








© Maison de Neruda sur la Isla Negra

Cette photo vient du site Maisons d'écrivains
On peut visiter cette maison (nombreuses photos)

2 commentaires:

  1. La poésie c'est plonger dans l'abîme des questions à jamais irrésolues. Se frotter à l'invisible. Mais cette projection métaphysique n'arrive pas à tout le monde. Il faut être happé. Nul critère, nul paramètre prédestine le poète à se réaliser. C'est ce que m'évoque Pablo Neruda. CR

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    1. Oui, sans doute y a t'il une part de questionnement métaphysique. A mes yeux, Neruda est avant tout un être sensuel qui laisse pénétrer le monde en lui, comme le souffle nécessaire à ses écrits. Il me semble si émerveillé qu'il s'interroge alors, se sent un maillon de ce vaste univers. Comme si, enfin, il avait trouvé sa place. Je ressens une osmose totale entre le Cosmos et lui.
      Merci de ta visite et de tes mots cher ami !

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