mardi 1 mars 2016

Un auteur, des livres, Alexandre Bergamini


Alexandre Bergamini est un auteur que j'ai découvert récemment et que je ne quitte plus depuis, tant son écriture et ce qu'il nous dit m'intéressent, me passionnent, et surtout me touchent profondément.
A ce jour, j'ai lu Quelques roses sauvages et Autopsie du sauvage (recueil de poèmes). Ce matin, j'ai reçu Cargo mélancolie.

J'ai voulu en parler ici, afin que le découvrent à leur tour les lecteurs de ce blog.
Ecrivain de grand talent, il s'est mis à écrire pour se libérer de lui-même

"J'écris pour me libérer de moi-même.
Par peur du retour des meurtrissures.
Avec leurs silences.
Aqueducs et viaducs
entre mon passé et mon présent."

                                                      (Autopsie du sauvage)


J'espère que la lecture de cet article vous donnera envie de partir à sa rencontre...
(FR)

Aujourd'hui, 22 juin2016

Je viens de lire "Asile", publié chez Dumerchez (2011) dont voici un petit extrait p 15

Impossible de nommer l'absent
tu t'enfuirais


                               Ventre d'ébène ventre d'ivoire
                                                     poitrine nocturne
                                                 contre poitrine d'aube claire
                                                         Les pas du guerrier
                                                     soufflés par le nomade


Illustration de couverture Jérôme Mesnager



photo Alexandre Bergamini
parue aux Editions Zulma

Autopsie du Sauvage, éd Dumerchez






Quelques extraits de Autopsie du sauvage :


En exergue

"Et c'est ainsi que ma route m'a jeté jusqu'au sang au travers d'épais taillis et enfoncé dans des marais, dans l'eau aussi et jusque dans la mer quand ça lui prenait, si bien que je la perdais ou devais reculer sous peine de noyade."
                                                                Samuel Beckett,
                                                                                D'un ouvrage abandonné


J'écris pour me libérer de moi-même.
Par peur du retour des meurtrissures.
Avec leurs silences.
Aqueducs et viaducs
entre mon passé et mon présent.
Entre mon souffle et ma terre.
Ce, vers quoi je tends,
et ce qui me retient au sol.
Comme si les sentiments,
les émotions s'étaient accumulés,
comme s'il fallait les lâcher sur ces feuilles.
La rivière trop longtemps retenue.
Ce refuge, l'écriture.
Ma voile nomade,
ma toile fragile d'où j'entends tomber la pluie.
Ce par quoi je comprends le monde,
ce par quoi je m'y inscris.
Pour devenir humain, malgré tout.
Parce que je suis encore vivant.   (p 10)



Dans les dix années de Théâtre qui ont suivi,
les représentations les plus difficiles,
les plus angoissantes, étaient celles où il venait.
Je l'entendais racler le fond de sa gorge,
tousser dans les silences.
J'avais honte et peur.
Honte que l'on sache que c'était lui, mon père,
le seul à rompre le silence des émotions,
incapable de laisser vivre les autres,
même les personnages des Théâtres.
Angoisse atroce qu'il ne prenne la parole
afin de dire à tous que c'était moi, son fils,
"le salam", le "bon à rien",
celui qui ne fermait pas ses volets pour dormir,
celui qui s'enfermait dans les toilettes,
celui qui était lent, contemplatif,
paresseux, brouillon, rêveur.     (p 22)



Il est au plus profond un être meurtri.
Mais il a refusé mon lien avec la vie.
Il ne m'a pas aimé.
Et m'a empêché de vivre.

Il n'y a jamais eu rien de vivable entre nous.
Il ne pourra jamais rien y avoir de vivant ?
Rien de rien ?

J'existe sans lui, malgré lui.
Je ne suis pas fait de marbre
et de lois gravées dans la pierre.
Je vis de doutes, de peurs, de blessures,
d'amours, de poussières, de départs et de vents.
Une succession de faiblesses d'où je puise ma force.

Je suis toujours lent, contemplatif,
paresseux, brouillon et rêveur.
J'existe.              (p 29)




Aurais-je pu m'opposer à son geste ?
Pourquoi n'ai-je rien dit, n'ai-je rien fait ?
Il s'est tué parce que j'avais une angine ?
Suicide réussi ?
Tentative qui aurait mal tourné ?
Comment savoir ?

Ma porte était ouverte.

C'est la première fois depuis dix-neuf ans
que je réalise cela et que je l'écris :
Ma porte était ouverte.
Je l'ai vu passer de sa chambre
à celle de mes parents et revenir
avec le fusil dans sa main.
La première fois.
Depuis dix-neuf ans.

Ma porte lui était ouverte.
Ça me fait pleurer.   (p 41)




Ton écho subsiste et résonne dans ma vie.
Je t'appelle.
Je peux attendre des heures un signe,
qui stagnerait tout à coup,
dans l'arrêt de ce rossignol
qui se pose devant ma fenêtre
lorsque je pense à toi.

Mal de vivre.
La vie était là, devant moi,
à distance, inaccessible.
Incapable de la faire mienne.
Restant étranger.
Trop encombré à vivre celle des autres,
à les laisser m'envahir.
Je ne m'habillais qu'avec leurs vêtements.
Chaussures de tel ami, chaussettes de tel autre,
jeans de tel amant, tee-shirt du grand frère,
veste du copain...
Chaque jour je m'habillais des autres.
J'étais riche.
Je ne possédais rien.
Distribuant le peu de moi-même à tous vents.
Laissant les amoureux y puiser leur amour,
les pauvres leur désir.
Les laisser me déposséder de moi-même.     ( p 47 )





Je me familiarise avec le cadavre
que je porte en moi.
J'ai vu dans la glace
l'agonie du sauvage mourant.
Le visage blanc, verdâtre,
sa respiration rauque
par la bouche entrouverte.
Son regard vide et creux
de celui qui attend que tout cesse.
Le sauvage que j'étais avant.
Le sauvage en moi invincible,
une force comme une voile gonflée à bloc,
qui ne craignait rien,
ni personne.
Un sauvage indestructible,
taillé dans les vents violents,
protégé par un ange au coeur transpercé,
mon frère.            (p 63)



Gardien vigilant de ce qui est vivant.

Mon écriture a pris racine dans cette vigilance,
avec les brins d'herbe entre les pavés,
dans cette respiration de la cour carrée.
Je l'ai puisée dans cette veine de mica
incrustée au marbre rose.
Veine naturelle.
Veine que je croyais étrangère
et artificielle à cette colonne.
Pareil à ce virus dans le sang.   (p 73)



On croise des traces de pas.
On préfère l'inconnu.
Là où personne n'ose marcher.
Peut-être apercevra-t-on un chevreuil,
une biche, un faon.

On s'arrête près d'une souche.
On goûte aux respirations présentes.
On marche sans but réel.
Au loin une lueur à travers les feuillages.
On se dirige vers cette clarté.
L'air, le vent, les faisceaux du soleil
derrière les nuages de ce ciel d'automne.
On longe en lisière un champ d'herbes
hautes et vertes.
Un chemin que l'on croise, que l'on prend.   (p 77)



Le plus ardu est de ne pas s'interdire d'être.
Il ne faut pas renoncer.
Jamais.                      (trois derniers vers du dernier poème)





Je m'interroge sur le livre d'Alexandre Bergamini que je vais lire maintenant. Peut-être "Cargo mélancolie", après avoir lu le bel article de Jean Ristat dans les Lettres françaises. Peut-être "Sang damné" dont j'ai pu découvrir quelques extraits, ici ou là. (FR)







La mélancolie du deuil

Cargo mélancolie,

d'Alexandre Bergamini. Éditions Zulma, 96 pages, 9,50 euros.




Le premier roman d'Alexandre Bergamini, Retourner l'infâme, marquait d'évidence la naissance d'un écrivain : son écriture rythmée appelait la lecture à voix haute tant par son lyrisme que par la maîtrise dont il s'efforçait - souvent avec bonheur - de la gouverner. J'avais même osé le considérer comme un romantique égaré dans le bordel du monde. Je ne sais si j'avais raison d'employer un mot aujourd'hui bien décrié. Comme le lyrisme d'ailleurs. Mais de quel romantisme parlons-nous ? Se réfère-t-on au romantisme anglais, à l'allemand, ou encore au français ? Les questions philosophiques ou politiques ne sont pas réglées de la même façon par les uns et par les autres. Et notre époque qui prétend avoir fait son deuil de l'idéal révolutionnaire semble, par exemple, ne plus voir d'un bon oeil les textes d'un Victor Hugo, auteur, entre autres, de 93, de Napoléon le petit ou même des Misérables...

J'avais donc évoqué un certain romantisme chez Alexandre Bergamini, référence qui me semblait désigner dans son livre l'exposition à vif d'un sujet et sa remise en question radicale dans l'écriture d'expériences limites, sexuelles et plus précisément sadomasochistes dans Retourner l'infâme.

Le second ouvrage de Bergamini, Cargo mélancolie, non seulement confirme les qualités de son premier livre, mais les développe par une plus grande maîtrise de la langue et de la construction du récit.

Voici donc de courts textes qui rendent compte d'un long voyage qui conduit l'écrivain, dans un premier temps, de Gnydia, cité ouvrière de Pologne, à Klaïpeda (Lituanie), Riga (Lettonie), puis à Port-Saïd (Égypte), au Yémen, en Érythrée, en Arabie saoudite, en Somalie. Dans une seconde partie, il raconte la fin de son périple au Spitzberg et dans la baie de la Madeleine vers la banquise.

Il ne faut cependant pas se méprendre : Cargo mélancolie n'est pas un recueil de « choses vues ». L'intérêt du livre réside avant tout dans « l'expérience intérieure » dont l'écriture rend compte avec rigueur, précision, à la façon d'un sismographe. Suivons le fil brûlant, douleureux, profond de la narration : Alexandre Bergamini avait un frère, décédé à l'âge de dix-huit ans : « 1962-1980. Une vie dans un tiret. L'ordinaire transformé pour toujours par un frère. » Cette disparition va le hanter durant de longues années : « Auparavant ne régnaient que le supplice, l'évitement. Rêver de lui était un cauchemar qui me hantait des jours entiers. » À l'approche du cercle polaire « premier rêve depuis vingt ans, où nous nous retrouvons, où je le perçois serein. » Puis vient « l'acceptation de l'inaccessible », «le détachement du mort. Mon accord de l'inacceptable, la perte ». Le dernier chapitre dit la clôture de la quête : « La fin d'une errance. Je ne cherche plus. Mais rien ne résout son absence. Rien ne la comble. » Plus loin : « Pour la première fois, disponible à la vie. »

Ces pages sont fort belles et émouvantes, mais l'auteur ne cède à aucun moment à la sensiblerie, à la complaisance. Ce fil intime du récit reste tendu et ne s'embarrasse pas de considérations « psychologisantes ». Je l'ai simplement isolé de la trame du texte pour la clarté de mon exposé. Il s'entremêle subtilement à d'autres fils narratifs grâce auxquels le récit acquiert sa force et sa dimension universelle.

Ainsi on appréciera l'art de Bergamini lorsque, dans des notes concises, il dépeint l'enfer d'une traversée de la Baltique, les marins « ravagés par le travail en mer, la solitude et l'alcool. Robustes et taciturnes, broyés ». Il sait, avec une précision et un réalisme féroces, en quelques phrases, camper les personnages avec lesquels il est obligé de cohabiter pendant plusieurs semaines : « Lui, au long nez qui trempe, mange comme un rustre tout ce qui passe à sa portée, mastique bouche ouverte. Elle, visage en pâte à modeler qui tombe doucement, jolis yeux, bouche en cul de poule, tente de se tenir avec la distinction d'une première classe sur le Titanic. » On n'oubliera pas sa description de Riga : « Un peuple assis sur des journaux attend les yeux dans le vide. Les rues ravagées par le dégel, traversées par des taxis hurlants. Des gardes du corps protégent des hommes d'affaires, des mafieux. » Autre exemple à propos du canal de Suez : « Un jeune enfant moricaud, en tunique indigo, porte dans ses bras un agneau blanc aux oreilles noires. Un bébé sale, morve dégoulinante, promène sa poule, un fil à la patte. » Et, de temps à autre, il ponctue son texte de réflexions sur l'écriture : « Écrire emporte tout sur son passage. L'écriture est marquée du sceau de la perte. »

On remarquera également qu'Alexandre Bergamini, sans insister, observe et analyse, avec un humour grinçant, politique, aussi bien les pays de l'est de l'Europe que l'Afrique : « En France, tout le monde se prend pour Napoléon. La bourgeoisie a triomphé. La fierté du néant. » Ou encore : « À Djibouti zone surveillée par l'armée française », passent « des 4 x 4 immatriculés d'ONG françaises, 4 x 4 de coopérants flambant neufs, de militaires, foncent vitres fermées, nous noient dans des nuages de poussière ». Et, plus loin, il voit une « pancarte d'une ONG française de lutte conter le sida : « Pour te protéger, sois fidèle ».

On comprend que le dernier voyage vers « le nord mythique » lui donne dans « l'éblouissement d'un ciel parfaitement blanc » «le sentiment de renaître vierge. Au commencement. Sans trace d'homme ». Il y a dans le récit de Bergamini la trace de Rimbaud fuyant « l'Europe aux anciens parapets » en quête d'absolu. Et, sans aucun doute, un poète pour qui « voyager c'est apprendre à disparaître ».

Aux îles Lofoten, il évoque les ombres romantiques de Milosz et de Gaspard David Friedrich, autres compagnons de route...

Jean Ristat

article paru dans Les Lettres françaises , juillet 2008

SAMEDI, 5 JUILLET, 2008
L'HUMANITÉ

Editions Zulma

Editions Arléa




QUELQUES ROSES SAUVAGES
Littérature française
Alexandre Bergamini
Une photographie se détache de l’humiliation et du désastre, une photographie de deux survivants du camp de Sachsenhausen : deux jeunes hommes sourient et descendent une rue détruite de Berlin, un couple amoureux survivant au milieu du chaos.
Quelques roses sauvages est une enquête personnelle autour d’une photographie, photographie de deux survivants de la Shoah trouvée à Berlin. Enquête d’un écrivain sur les restes d’une mémoire surexploitée, surexposée à la lumière, qui mène le narrateur au camp d’extermination de Sachsenhausen, à Berlin, puis à Westerbork, le camp de transit de Hollande. Devant l’absence, les manques, les trous et les traces, et devant l’impossibilité d’écrire une fiction, Alexandre Bergamini choisit de suivre les méandres intimes et complexes d’un labyrinthe intérieur.

Confronté à une réalité qui s’éloigne et s’effrite, à une vérité insaisissable, aux archives fragmentaires ou détruites, se sont naturellement posées les questions essentielles de la littérature, de la mémoire et de la conscience. « Sacraliser la mémoire est une autre manière de la rendre stérile » écrit Tzvetan Todorov, dans Les Abus de la mémoire. Quelques roses sauvages est un récit sur la survivance ; un parcours et un regard singulier sur le lien entre l’intime et l’Histoire ; un texte qui interroge notre mémoire et appelle un nouveau devoir de mémoire.

160 pages - 17,00 €
septembre 2015
EAN : 9782363080967
Quelques roses sauvages
Arléa, 2015




Quelques extraits


                                            Jour 1

Ange du film de Wim Wenders Les ailes du désir arrêté au milieu d'un flot humain qui poursuit son chemin, mon regard se fixe sur les dalles des trottoirs. J'ai lu - mais où et dans quel livre ? - que ces dalles rectangulaires ont été taillées et façonnées par les prisonniers des camps nazis, notamment celui de Sachsenhausen, à côté de Berlin. Idem pour les briques rouges des immeubles de la ville. Des usines jouxtant les camps, utilisant la main-d'oeuvre gratuite des prisonniers et des déportés afin de servir le Troisième Reich.
Je filme le pas des passants. Sait-on jamais sur quoi l'on marche ?
Pour la première fois à Berlin, pour la première fois en Allemagne. Envahi tout à coup par le passé, dépassé, submergé. Une intrusion de la réalité, une fêlure du temps. "Le réel, c'est quand ça cogne", écrivait Lacan.

Une part de mon histoire, de mon humanité a été agressée, blessée, détruite, ma part manquante. Blessure et révolte transmises. Petit-fils de résistants communistes français du côté maternel, pourquoi suis-je bouleversé par le sort des juifs ? Comment ne pas l'être ? J'écris "juif" avec un "j" minuscule; "juif" n'étant ni le nom d'une nationalité, ni la marque exclusive d'une appartenance religieuse, afin d'englober tous ceux qui sont juifs sans religion, sans tradition et sans appartenance à la communauté juive; "juif" parce que désigné et défini comme tel par les autres.   (p 11 et 12)






"Je préfère appeler le lecteur à la vigilance, contre mon propre livre et ses limites, contre moi-même, que de faire appel à sa crédulité, à son désir de crédulité.
L’artifice littéraire n’est pas ce qui rapproche le plus de la vérité de l’expérience humaine ; pas dans le cas des massacres, des génocides et des pertes. Cela fait partie de la légende et du mythe de la littérature de laisser croire qu’elle se rapproche du vrai en annonçant et en utilisant le faux.
Pour dire la vérité, il n’y a que la vérité, rien d’autre. La vérité avec sa violence, ses manques et ses traces."     (p 89)





L'emplacement géographique des fossés, des miradors et des fils barbelés délimite notre recherche. Le temps est devenu matière immuable. L'air frais, le ciel empli de vents et de nuages. Ce ne sont pas les nuages, ni les vents de 1942, c'est pourtant le même climat, la même nature. Le vide est la seule réponse au surpeuplement. Ce territoire n'est pas une chapelle pourtant il y souffle un air de terre sainte, de sanctuaire. Des roses sauvages ont poussé hors du chemin. Rouges comme des souvenirs dans le vert immense et profond de la disparition. Sauvages comme des cœurs accrochés palpitants.
Nous avons tant besoin de silence pour entendre, de vide pour nous souvenir. Besoin de places pour nous rencontrer et partager ce qui nous reste d'humanité. Ecouter, entendre, laisser en nous la résonance, penser et recueillir les mots justes et nous réinventer. Il n'y a pas de vie sans rébellion. Ces arbres et ces roses sauvages et rouges persistent et vibrent comme la vie dans le désert.   (p 143)



Entretien Kronix


Mercredi 6 juillet 2016


"Un jour, je serai un bel idiot heureux et je n'écrirai plus."
Alexandre Bergamini n'est pas un auteur dont on aborde l’œuvre dans l'insouciance, en se disant qu'on va passer un joli moment de détente entre une tarte aux fraises et la sieste qui suivra. Avec lui, c'est notre exigence (de citoyen, de lecteur, d'auteur) qui est convoquée. L'interview qui suit a été imaginée à partir d'une rencontre et des lectures de trois ouvrages seulement (dont l'un a été chroniqué ici), cités à répétition dans les questions. Votre serviteur ne saurait trop vous inviter à aller plus loin, comme il le fait lui-même.

Grand merci à l'auteur pour sa patience et sa gentillesse.



Kronix: Votre production alterne poèmes et textes en prose, parfois au sein du même livre, vers libres et prose se succèdent. Qu'est-ce que la poésie peut exprimer, qu'une autre forme littéraire ne peut pas ; qu'est-ce que la prose permet de dire que la poésie ne permet pas ?

Alexandre Bergamini : La poésie me donne la liberté que je ne trouve pas dans la prose. Elle permet d'être, et de comprendre, sans se faire comprendre. Quand la prose implique le besoin et la nécessité de se faire comprendre et très rapidement. (Sinon votre lecteur vous a lâché au bout d'une page ou moins). Cette nécessité de compréhension est aliénante. J'aime la liberté elliptique de la poésie, sa force révélatrice du monde. Une compréhension tacite, imaginaire, sensible, laisse au lecteur la possibilité d'être non plus en face mais à côté, dans un sens qu'il croit identique et partagé. Vain certes, mais qui déplace le lecteur de mon côté. Frank Smith, un auteur que j'apprécie, m'a écrit « ce que vous dites jamais ne recouvre ou n’enferme, au contraire.» Il dit aussi que je ne demande pas au lecteur de faire comme moi mais « de faire avec moi ». Je trouve cela très juste. Le lecteur devra faire avec moi. Ou pas.
Je ne demande aucun pacte de croyance, comme on peut le demander (tacitement) pour une fiction. J'en parle dans Quelques roses sauvages : « Je préfère appeler le lecteur à la vigilance, contre mon propre livre et ses limites, contre moi-même, que de faire appel à sa crédulité, à son désir de crédulité. L’artifice littéraire n’est pas ce qui rapproche le plus de la vérité de l’expérience humaine ; pas dans le cas des massacres, des génocides et des pertes. Cela fait partie de la légende et du mythe de la littérature de laisser croire qu’elle se rapproche du vrai en annonçant et en utilisant le faux. Pour dire la vérité, il n’y a que la vérité, rien d’autre. La vérité avec sa violence, ses manques et ses traces. »
J'essaye d'être à ma place, avec ce que je suis. Je ne parle à la place de personne. Je ne propose donc pas un pacte de croyance, mais un pacte de présence. Et la poésie accorde une forme de présence immédiate et brute, un peu folle, directement reliée à soi-même, qui passe par la langue mais au-delà du langage. La poésie n'est pas un jeu de langage scolaire. Elle est l'expression pure de la vie avant même la venue du langage. Elle me permet de me connecter rapidement à mes sensations, à mes émotions, avec ce que je suis quand je ne suis pas défini, lorsque je ne suis rien à mes propres yeux (la plupart du temps). J'espère qu'il en est de même pour le lecteur. Je le pense. Je l'espère encore.

K : Cargo Mélancolie, un voyage sous des latitudes froides puis brûlantes. Il faut vivre ainsi, se confronter aux extrêmes ?

A. B. : Froides puis brûlantes puis polaires (qui associent le froid et la brûlure). Dans les pays brûlants se sont dévoilés des rapports économiques glaçants, et dans le froid polaire, les retrouvailles et la chaleur du frère perdu. C'est comme cela que tout a commencé, en vrai, dans la vie. Ce que j'écris n'est jamais loin de ce que je vis. Ayant une vie intérieure intense, et à fleur de peau, le moindre événement anodin -en apparence- a de multiples répercutions. Donc imaginez le suicide d'un frère, un père tyrannique et une maladie qui frappe...
Mais je suis écrivain et non romancier. J'ai donc -peut-être- devant moi quelques livres à écrire. Une dizaine, guère plus. Étant séropositif, le temps m'est compté. Cela me va parfaitement. Je suis déjà un survivant. Je n'ai aucun problème avec mon temps de vie. Je n'ai qu'un problème d'espace. Où vivre alors que tout espace me convient? Pourquoi suis-je ici alors que je pourrais vivre là-bas ? Nue India parle de cela je crois aussi. Il faut être en soi-même, partout. Parce que nous ne sommes nulle part chez nous.
Conjuguer la chaleur humaine dans les extrêmes me ressemble. J'aime les livres à la fois glaciaux et brûlants. Distants et très intimes (sans être familiers). Verticaux et profonds. Le grand froid vous brûle, vous consume. C'est un paradoxe. Mais la vie est comme cela pour tous, non? Nous désirons aimer la vie et nous faisons face à la mort, nous désirons avec tant d'ardeur l'amour et nous rencontrons la perte. Et si nous voulons nous protéger de la mort et de la perte, de la vie et de l'amour, et bien nous n'aurons rien. Absolument rien. Ce sont des forces qui ne sont pas opposées mais complémentaires, qui fonctionnent en ogive. Forces dont nous tirons notre survie. Puisque nous sommes tous des survivants de notre propre vie, n'est ce pas ?

K : Sang damné est hanté par le suicide de votre frère et cet événement est aussi à l'amorce de Quelques roses sauvages. S'ajoute dans les deux cas un règlement de compte avec la figure de votre père. La colère semble être un excellent carburant de l'écriture chez vous (et peut-être aussi chez les auteurs que vous aimez ?)

A. B. : Au-delà de la colère, il y a un sentiment de perte et d'absence qui est une source plus profonde de l'écriture. Mon frère et sa disparition sous-tendent tous mes livres.
Il y a des choses irrésolues et qui le resteront. Mon père a une responsabilité dans la mort de mon frère, responsabilité qu'il nie. Son déni violent est une violence faite au frère suicidé.
Le monde est violent. La vie aussi. Il faut de l'énergie pour écrire. La colère et l'injustice sont un formidable mélange d'énergies.
J'écris sans doute pour que plus personne ne meurt sous mes yeux.
Une illusion fondamentale.

K : Où situeriez-vous Sang Damné ? On a parfois affaire à une vision documentaire (et nécessaire). Pourquoi ne nommez-vous pas les responsables politiques de l'affaire du sang contaminé ?

A. B. : C'est ce qu'on appelle un récit documenté. Mélange de récit intime et de documents réels. Rapport entre l'intime et le politique qui nourrit mon travail et ma vie, en strates d'écriture, en couches verticales... Le politique au cœur de notre sexualité. La cité au cœur de l'intime. Dans Quelques rose sauvages il s'agit de l'inverse, comment notre histoire personnelle et intime présente, est déjà inscrite -en réalité- au cœur de la grande Histoire passée, sans que nous le sachions, sans que nous en ayons conscience.
Sang Damné est un livre où j'ai pris le lecteur pour un punching-ball. Dans son coin, je ne lui laisse que peu de temps de répit. Et quand il pense qu'il peut s'en tirer, je le coince dans les cordes. Je voulais qu'il se sente cerné, de tous côtés. Ce que nous sommes en réalité.
Les responsables politiques sont tous là. Tous indirectement décrits et reconnaissables. Je ne voulais pas, étant moi-même séropositif, que l'on me reproche une quelconque bataille d'égo avec des noms cités, tous responsables. Des personnes qui me font penser à Eichmann. Et nous (l'éditeur et moi) voulions éviter des procès en diffamation trop faciles. Le livre a été relu 3 fois par des avocats. Je décris un système. Comme le système nazi, où chacun est le maillon plus ou moins conscient d'une chaîne destructrice mais dont il se veut irresponsable et surtout déresponsabilisé. Je fais un lien entre ce système administratif et économique du sang contaminé et le processus de la contamination du sida en France (et dans le monde) qui ont amené au désastre que nous connaissons. Depuis nous comprenons mieux les enjeux des laboratoires. J'espère y avoir contribué...
J'ai proposé dans un blog une analyse complète de l'affaire du sang contaminé. La seule analyse effectuée du début jusqu'à la fin, sur plus de vingt cinq ans de cette affaire d'Etat. Certains journalistes s'en servent toujours...
Je vous invite à le visiter. (Cliquer sur le lien. NdK : ) http://sangdamne-alexandrebergamini.blogspot.fr/ 

K : Dans Quelques roses sauvages, notamment, (mais c'est aussi abordé dans Sang damné), vous posez le constat d'une société de consommation dévorante, de son goût pour l'accumulation industrielle, le nombre, la massification des hommes et des bêtes, la chosification des êtres, et tout cela, si je vous ai bien lu, découlerait en partie de la logique des camps de la mort. Nous en sommes là ?

A. B. : Oui sans aucun doute. Nous sommes des poulets en batterie. (Nous-mêmes écrivains sommes les esclaves les plus pauvres de l'Economie du livre). La planète entière est devenue un immense camp. Qui aujourd'hui peut nier l'état d'exploitation de l'humanité à l'échelle de la planète ? Ceux qui veulent avoir toujours raison contre le réel ? Il suffit de bien ouvrir les yeux, de bien se nettoyer les oreilles.

K : Vous avez été comédien de théâtre. Vous avez confié un jour que vous aviez arrêté cette « carrière »*, parce que vous vous étiez rendu compte que l'état de grâce dans lequel vous étiez allait disparaître. Vous êtes-vous imaginé qu'il pourrait en être de même pour l'écriture, un jour ?

A. B. : L'état de Grâce avait disparu et le désir du Théâtre s'est arrêté. C'est gentil de supposer que je puisse être dans un état de grâce en écrivant, ce qui n'est pas du tout le cas. Je travaille et je me bats. Je ne suis pas carriériste, ni stratège, ni virtuose. La fleur du secret de Zéami, la grâce du moment, n'existe pas en littérature pour moi. Écrire est un long chemin et un écrivain arrive à maturité après un certain nombre de livres, non ? Pas de grâce, mais du travail d'écriture en ce qui me concerne. Et un chemin difficile. Cette difficulté que je reconnais comme chemin. Peut-être Autopsie du sauvage échappe à cela par ses maladresses. Mais je ne parlerai pas de Grâce mais d'urgence, de souffle, de brûlure...
J'écris, je passe mon temps de présence au monde à écrire, je ne fais rien d'autre de ma vie. C'est un choix et un combat permanent. Je fais partie des boxeurs plutôt que des acrobates. Les moments où je n'écris pas, je continue de vouloir écrire ou de penser à l'écriture ou de penser à détruire cette langue de la nation qui m'empêche d'écrire et à détruire toute une partie de la littérature que je trouve prétentieuse, inconsistante et qui se répand.
J'aime la littérature si elle est vitale. Si elle est capable de me sauver de moi-même. Sang damné a sauvé une vie au moins, je le sais, j'ai rencontré celui qu'il a sauvé.

Nous sommes vivants, parce que nous sommes fragiles. Nous sommes vulnérables parce que nous sommes en vie. Écrire est une nécessité qui me tient le nez au vent et me remplit de vitalité. Le combat n'est pas encore fini. J'arrêterai avec plaisir lorsque je serai tout à fait heureux. Vaincu ou vainqueur. Je me suis fait cette promesse : Un jour, je serai un bel idiot heureux et je n'écrirai plus.



(* J'aurais dû parler de parcours. Ah, les mots et leurs pièges !)

Belle émission, Fête du livre de Bron,
en écoute 1.12

Dans À ce stade de la nuit, Maylis de Kerangal offre une variation sur le nom de Lampedusa, un terme qui ramène autant au Guépard (adapté par Visconti au cinéma) qu’à la terrible réalité des migrants en Méditerranée... Une démarche comparable à celle d’Hélène Gaudy et Alexandre Bergamini dont les derniers romans tentent de reconstituer la mémoire des lieux et des personnes marqués par la Shoah, à travers des enquêtes et des témoignages, en particulier sur les camps de Terezin et de Westerbork. Avec la volonté d’éclairer, grâce à l’écriture littéraire, des destins mutilés et des lieux maudits à tout jamais.


ALEXANDRE BERGAMINI
Écrivain, il est l'auteur de recueils de poésie comme Asile (Dumerchez 2011), et de nombreux récits parmi lesquels Cargo mélancolie (Zulma 2008), Sang damné (Seuil 2011), Nue India et Quelques roses sauvages (Arléa 2014 et 2015).

HÉLÈNE GAUDY
Écrivaine, auteure d'ouvrages pour la jeunesse et de livres d'art, elle a publié plusieurs romans dont Si rien ne bouge (Le Rouergue 2009), Plein hiver (Actes Sud 2014) et Une île, une forteresse (Inculte 2016).

MAYLIS DE KERANGAL

Écrivaine, elle a publié des nouvelles et des romans aux éditions Verticales, parmi lesquels Corniche Kennedy (2008), Naissance d'un pont (Prix Médicis 2010), Réparer les vivants (Prix RTL-Lire 2014) et À ce stade de la nuit (2015). Hors-pistes (Thierry Magnier 2014) est son deuxième album pour la jeunesse.

mardi 9 février 2016

Lettre ouverte à un soldat d'Allah, par Karim Akouche

photo de Karim Akouche




Lettre ouverte à un soldat d’Allah: Arrête de m’appeler «frère»!


Prépare ta valise. Achète un billet. Change de pays. Cesse d’être schizophrène. Tu ne le regretteras pas. Ici, tu n’es pas en paix avec ton âme. Tu te racles tout le temps la gorge. L’Occident n’est pas fait pour toi. Ses valeurs t’agressent. Tu ne supportes pas la mixité. Ici, les filles sont libres. Elles ne cachent pas leurs cheveux. Elles portent des jupes. Elles se maquillent dans le métro. Elles courent dans les parcs. Elles boivent du whisky. Ici, on ne coupe pas la main au voleur. On ne lapide pas les femmes adultères. La polygamie est interdite. C’est la justice qui le dit. C’est la démocratie qui le fait. Ce sont les citoyens qui votent les lois. L’État est un navire que pilote le peuple. Ce n’est pas Allah qui en tient le gouvernail.
karim akoucheTu pries beaucoup. Tu tapes trop ta tête contre le tapis. C’est quoi cette tache noire que tu as sur le front ? Tu pousses la piété jusqu’au fanatisme. Des poils ont mangé ton menton. Tu fréquentes souvent la mosquée. Tu lis des livres dangereux. Tu regardes des vidéos suspectes. Il y a trop de violence dans ton regard. Il y a trop d’aigreur dans tes mots. Ton cœur est un caillou. Tu ne sens plus les choses. On t’a lessivé le cerveau. Ton visage est froid. Tes mâchoires sont acérées. Tes bras sont prêts à frapper. Calme-toi. La violence ne résout pas les problèmes.
Je sais d’où tu viens. Tu habites trop dans le passé. Sors et affronte le présent. Accroche-toi à l’avenir. On ne vit qu’une fois. Pourquoi offrir sa jeunesse à la perdition? Pourquoi cracher sur le visage de la beauté?
Je sais qui tu es. Tu es l’homme du ressentiment. La vérité est amère. Elle fait souvent gerber les imbéciles. Mais aujourd’hui j’ai envie de te la dire. Quitte à faire saigner tes yeux.
Ouvre grand tes tympans. J’ai des choses à te raconter. Tu n’as rien inventé. Tu n’as rien édifié. Tu n’as rien apporté à la civilisation du monde. On t’a tout donné : lumière, papier, pantalon, avion, auto, ordinateur… C’est pour ça que tu es vexé. La rancœur te ronge les tripes.
Gonfle tes poumons. Respire. La civilisation est une œuvre collective. Il n’y a pas de surhomme ni de sous-homme. Tous égaux devant les mystères de la vie. Tous misérables devant les catastrophes. On ne peut pas habiter la haine longtemps. Elle enfante des cadavres et du sang.
Questionne les morts. Fouille dans les ruines. Décortique les manuscrits. Tu es en retard de plusieurs révolutions. Tu ne cesses d’évoquer l’âge d’or de l’islam. Tu parles du chiffre zéro que tes ancêtres auraient inventé. Tu parles des philosophes grecs qu’ils auraient traduits. Tu parles de l’astronomie et des maths qu’ils auraient révolutionnées. Tant de mythes fondés sur l’approximation. Arrête de berner le monde. Les mille et une nuits est une œuvre persane. L’histoire ne se lit pas avec les bons sentiments. Rends à Mani ce qui appartient à Mani et à Mohammed ce qui découle de Mohammed. Cesse de te glorifier. Cesse de te victimiser. Cesse de réclamer la repentance. Ceux qui ont tué tes grands-parents sont morts depuis bien longtemps. Leurs petits-enfants n’ont rien à voir avec le colonialisme. C’est injuste de leur demander des excuses pour des crimes qu’ils n’ont pas commis.
Tes ancêtres ont aussi conquis des peuples. Ils ont colonisé les Berbères, les Kurdes, les Ouzbeks, les Coptes, les Phéniciens, les Perses… Ils ont décapité des hommes et violé des femmes. C’est avec le sabre et le coran qu’ils ont exterminé des cultures. En Afrique, ils étaient esclavagistes bien avant l’île de Gorée.
Pourquoi fais-tu cette tête ? Je ne fais que dérouler le fil tragique du récit. Tout est authentique. Tu n’as qu’à confronter les sources. La terre est ronde comme une toupie, même s’il y a un hadith où il est écrit qu’elle est plate. Tu aurais dû lire l’histoire de Galilée. Tu as beaucoup à apprendre de sa science. Tu préfères el-Qaradawi. Tu aimes Abul Ala Maududi. Tu écoutes Tarik Ramadan. Change un peu de routine. Il y a des œuvres plus puissantes que les religions.
Essaie Dostoïevski. Ouvre Crime et châtiment. Joue Shakespeare. Ose Nietzche. Quand bien même avait-il annoncé la mort de Dieu, on a le droit de convier Allah au tribunal de la raison. Il jouera dans un vaudeville. Il fera du théâtre avec nous. On lui donnera un rôle à la hauteur de son message. Ses enfants sont fous. Ils commettent des carnages en son nom. On veut l’interroger. Il ne peut pas se dérober. Il doit apaiser ses textes.
Tu trouves que j’exagère ? Mais je suis libre de penser comme tu es libre de prier. J’ai le droit de blasphémer comme tu as le droit de t’agenouiller. Chacun sa Mecque et chacun ses repères. Chacun son dieu et à chaque fidèle ses versets. Les prophètes se fustigent et la vérité n’est pas unique. Qui a raison et qui a tort ? Qui est sot et qui est lucide ? Le soleil est assez haut pour nous éclairer. La démocratie est assez vaste pour contenir nos folies.
On n’est pas en Arabie saoudite ni au Yémen. Ici, la religion d’État, c’est la liberté. On peut dire ce qu’on pense et on peut rire du sacré comme du sacrilège. On doit laisser sa divinité sur le seuil de sa demeure. La croyance, c’est la foi et la foi est une flamme qu’on doit éteindre en public.
Dans ton pays d’origine, les chrétiens et les juifs rasent les cloisons. Les athées y sont chassés. Les apostats y sont massacrés. Lorsque les soldats d’Allah ont tué les journalistes, tes frères ont explosé de joie. Ils ont brûlé des étendards et des bâtiments. Ils ont appelé au djihad. Ils ont promis à l’Occident des représailles. L’un d’eux a même prénommé son nouveau-né Kouachi.
Je ne comprends pas tes frères. Il y a trop de contradictions dans leur tête. Il y a trop de balles dans leurs mitraillettes. Ils regardent La Mecque, mais ils rêvent de Hollywood. Ils conduisent des Chrysler. Ils chaussent des Nike. Ils ont des IPhone. Ils bouffent des hamburgers. Ils aiment les marques américaines. Ils combattent « l’empire », mais ils ont un faible pour ses produits.
Et puis, arrête de m’appeler « frère ». On n’a ni la même mère, ni les mêmes repères. Tu t’es trop éloigné de moi. Tu as pris un chemin tordu. J’en ai assez de tes fourberies. J’ai trop enduré tes sottises. Nos liens se sont brisés. Je ne te fais plus confiance. Tu respires le chaos. Tu es un enfant de la vengeance. Tu es en mission. Tu travailles pour le royaume d’Allah. La vie d’ici-bas ne t’intéresse pas. Tu es quelqu’un d’autre. Tu es un monstre. Je ne te saisis pas. Tu m’échappes. Aujourd’hui tu es intégriste, demain tu seras terroriste. Tu iras grossir les rangs de l’État Islamique.
Un jour, tu tueras des innocents. Un autre, tu seras un martyr. Puis tu seras en enfer. Les vierges ne viendront pas à ton chevet. Tu seras bouffé par les vers. Tu seras dévoré par les flammes. Tu seras noyé dans la rivière de vin qu’on t’a promise. Tu seras torturé par les démons de ta bêtise. Tu seras cendre. Tu seras poussière. Tu seras fiente. Tu seras salive. Tu seras honte. Tu seras chien. Tu seras rien. Tu seras misère.
Karim Akouche

4 février 2016

Lettre parue dans LE CAUSEUR, le 19 janvier 2016


Sur Karim Akouche

Karim Akouche, né en Kabylie (Algérie), en 1978, est poète, romancier et dramaturge. Il vit au Québec depuis 2008. Il est l’auteur du roman Allah au pays des enfants perdus et de la pièce de théâtre Qui viendra fleurir ma tombe. Sa pièce, Toute femme est une étoile qui pleure, a été jouée à la Place des Arts de Montréal en 2013. Il a publié en 2014 un roman-conte, J'épouserai le Petit Prince.
Chroniqueur au Huffington Post Québec, il a notamment participé au documentaire Mon Algérie et la vôtre, diffusé aux Grands Reportages et à Zone Doc de ICI RDI, ainsi qu’à l’émission Les Francs-Tireurs. Il a été invité à s’adresser à l’Assemblée nationale du Québec.
Il a pris part à des rencontres littéraires au Québec, en France, en Belgique, aux États-Unis et en Haïti.
Wikipedia

Le blog littéraire de Karim Akouche

jeudi 4 février 2016

Frémissements or et pervenche, poème fruban

crédit photo fruban



                                                                                     "Parfois résister c'est rester, parfois résister c'est partir. Par fidélité à soi, à nous. Pour le dernier mot à l'éthique et au droit."

ChTaubira 




Frémissements or et pervenche
par les vents balayés
violence en avalanches
Sous la cendre scories persistantes
ciels muets s'enfuyant
Voletez mésanges bleues et
toi rouge-gorge solitaire à la poitrine de feu
Au pied d'arbres sous l'hiver dépouillés
lumineuses nappes mauve


Sur mes lèvres se dessinent
refrain tendre et mélancolique
quelques mots du Plat Pays
           / sous un ciel si bas qu'un canal s'est pendu /
Comme écho aux murmures à ton oreille chuchotés et perdus
Et je regarde
Et je hume
Et je respire ton souffle
Et j'interroge les insondables voûtes
célestes là-haut ici-bas fripées de feuilles séchées


Tu le sais Toi
J'aimerais croire
Croire que demain sur les plages sur les flots
s'effaceront les cris le sang des migrants
réfugiés exilés assassinés   __   aux portes
de mépris d'indifférence d'une Europe
oublieuse de l'Histoire et des libertés
Un jour prochain vous perdrez la partie
C'est écrit


Tu le sens Toi
Là-bas en la profondeur des forêts
replié retranché au fond de ta vie
la guerre sous tes pas toujours
Loup sauvage et solitaire tu te terres
Petite marmotte tu te dorlotes   __   parfois tu sanglotes
Clandestins nos pas cheminent sentiers retirés
Une voie le long du canal
     / j'avance avec toi


Frémissements or et pervenche
par les vents balayés
douceur tendre des baisers
Au-delà et partout   __    Résistance
des bourgeons enflent l'espérance
Ce matin venu de loin muet un appel
Libres et rebelles
pour la mémoire la beauté
               / amour à fleur de peau
Demain le printemps des peuples
Notre printemps
         Amor mio



fruban

le 2 février 2016

© Tous droits réservés
Protégé par copyright











crédit photos fruban

mercredi 3 février 2016

Cristina Castello, interviewée par Rodica Draghincescu (sortie du livre" En écrivant la vie")

photo Cristina Castello



CRISTINA CASTELLO : « LA POÉSIE EST LA RÉVOLUTION DE DIEU »
Publié le 26 Mars 2015 par Cristina Castello
Catégories : #Entrevistas-Entretiens de CRISTINA CASTELLO


Cristina Castello, interviewée pour  le livre

« En écrivant la vie » de Rodica Draghincescu [1]



     

Cristina Castello, écrivain, journaliste (avec plus de 3.500 entrevues à des personnalités de la vie politique et culturelle du monde entier, présentatrice d’émissions à la télévision argentine), s’est engagée dans la lutte contre les injustices sociales et politiques de son pays, mais surtout il s’agit d’une femme passionnée de littérature. Je propose donc ici une sorte de présentation générale, suivie d’un questionnaire qui puisse situer ses expériences, ses chemins, visibles au cœur culturel de son peuple et aux regards de ceux qui de partout ailleurs l’admirent et la célèbrent (RD).





RD : Vous avez toujours en considération l’ensemble des aspirations et déceptions de toutes les histoires que vous avez vécues. Quel est votre projet idéologique ? 

CC : Aujourd’hui les viscères du monde hurlent et je sens cela dans l’os de l’âme. Mais je suis encore imprégnée, et pour toujours, des concepts du penseur argentin José Ingenieros, que j’ai lu à l’âge de onze ans. Par exemple, lorsqu’on jette des regards visionnaires sur une étoile et qu’on tend vers une très haute élévation impossible à atteindre, avide de perfection et rebelle à la médiocrité, c’est qu’on possède l’inexplicable élan d’un idéal. Ce sont des mots qui m’imprègnent tels la persistance des liserons et qui palpitent encore en moi, à la manière de cette étoile. C’est ainsi que je n’adhère à aucun « isme » et j’abhorre la plupart d'entre eux, parce qu'ils sont sans soutien axiologique, et de caractère purement instrumental. Je n’ai rien à voir avec les « droites », certes, mais je répudie de même tout dogmatisme qui emprisonne l’âme ou la lucidité. Je suis une libre penseuse, un franc-tireur d’idées, de sentiments et de semences. Je défends des valeurs. Je fais germer la bonté, la justice, la liberté, l’égalité… La beauté, en somme, qui embrasse l’éthique et l’esthétique. On pourrait dire en termes non conventionnels –puisque je ne le suis pas– que la mienne est une idéologie de mains ouvertes. Pour donner. Ce qui signifie marcher à cœur ouvert et la conscience éveillée ; et avoir aussi exposé le corps et la vie –et ce n’est pas une métaphore– pour défendre la vie de « mes » prochains. Rappelez-vous ce que dit John Donne… « La mort de tout homme me diminue, parce que j'appartiens à l’humanité », c’est ce dont il s’agit.

RD : Oui… vous avez écrit « cette odeur à prison, cette odeur. Celle-là ». Quelle a été votre expérience par rapport à cela ? 

CC : Heureusement j’ai vécu de ce côté-ci des grilles –en liberté– mais j’ai été menacée de mort et « interdite » comme journaliste, et –par un mandat intérieur inexplicable– j’ai converti ma vie en une lutte sans trêve pour la paix et la défense des êtres humains emprisonnés, torturés et portés disparus. Ce fut pendant le génocide qui eut lieu en Argentine entre 1976-1983 et dont les responsables furent les criminels –appelés ainsi également par la justice, lorsque celle-ci était encore digne de ce nom– commandés par Jorge Rafael Videla, président de facto, Eduardo Emilio Massera y Orlando Ramón Agosti ; c’est curieux… tous utilisaient deux prénoms… pour renforcer la puissance de leur cruauté ? Bon, tout au long de notre vie, nous avons tous, une ou plusieurs zones de fracture, un point culminant. Cela peut se passer à partir d’expériences belles ou horribles, mais –dans n’importe quel cas– ces circonstances divisent notre vie en un avant et un après. On n'en sort jamais indemne, mais meilleure ou pire, et cela dépend du matériau que l’on trouve à l’ « intérieur » de nous-mêmes. Le matin du 24 mars 1976, aussitôt que le coup d’état, meurtrier et tortionnaire, fut déclaré dans mon pays, et que la mort fit son apparition brutale, commença l’une de deux étapes qui convertirent mes jours en un avant et un après. Ce n’est qu'en raison d'un mandat intérieur ou pour un destin qui criait Humanité, que j’ai consacré ces années-là de ma presque adolescence à la défense de ceux que souffraient. Pour moi, ce n’était pas important «de quel côté » ils se trouvaient; la seule chose importante pour moi, c’était qu’ils souffraient (« Qui sont ceux qui souffrent ? Je ne sais pas, mais ils m’appartiennent » : Pablo Neruda). Alors une profonde douleur s’est emparée de moi et j’ai couru de prison en prison, en subissant les démarches humiliantes que cela impliquait ; et j’ai couru d’un dignitaire de l’Église à un autre… et je les exècre d’autant plus que j’aime les bons curés de Jésus, dont beaucoup ont été portés disparus. Et « disparu » veut dire N.N. (en espagnol-argentin : des tombeaux sans nom) et dans la plupart des cas, sans corps dedans. « Disparus », après avoir été enlevés de chez eux : des enfants, des vieux, des malades, et des femmes portant des enfants dans leurs ventres… Des êtres humains ! Et il y  eut des personnes considérées à tort comme appartenant à « l'Intelligence Service », lesquelles passaient des nuits et des nuits à attendre et surveiller la porte de l'appartement où je vivais toute seule. Quant à mes journées, je les consacrais à la recherche des personnes disparues, et je passais mes nuits d’insomnie, le dos courbé sur des feuilles blanches, à écrire sans arrêt; inutile de vous dire que j’ai eu à endurer toutes sortes d’intimidations. Le sujet en lui-même justifierait des livres et des livres. Je n’ai jamais compris, et je n’arriverai jamais à comprendre tant de cruauté, et pourtant cela ne me paralyse pas. Je deviens plus forte dans l’horreur, surtout lorsqu’il s’agit du prochain : comme si mon âme portait mon corps, pour y résister. Et je continue. Toujours.

 RD : Comment se fait-il que vous soyez encore vivante ? 

CC : Disons, à titre de synthèse et au risque de paraître simpliste, que je suis vivante parce que Dieu l’a voulu. Parce que par exemple, ils ont torturé la pauvre mère d’un prisonnier « porté disparu », seulement parce que la police (ou l'armée) a trouvé au cours d'une perquisition chez elle une correspondance clandestine reçue de son fils par mon intermédiaire. Ne connaissant pas même le jeune homme, je lui faisais  parvenir ses courriers par pure humanité. Et elle, la pauvre mère du martyr, ayant souffert l’horreur de la torture, n’a amás dénoncée. Alors vous voyez… Il paraît qu’un ange me protège pour que je protège à mon tour, et que, sans le savoir, je suis née avec un destin prédéterminé, consacré à la poésie, à la défense de la justice et de la liberté. Et à partir de ce génocide j’ai voué toute ma vie à la lutte pour que « Plus jamais ». « Plus jamais » est une sentence paradigmatique en Argentine… Ce serait long de l’expliquer maintenant. Mais, encore une fois et au risque de simplifier, je dis que cela signifie la lutte pour la paix pour que « plus jamais » de tortures, « plus jamais » de répression, « plus jamais » la maudite mort. « Plus jamais » de génocides, « plus jamais » de coups d’État. « Plus jamais » l’homme comme erreur et horreur de la Nature. « Plus jamais » les places vides des rires d'enfants avortés à cause de la gégène électrique manipulée par des monstres qui, auparavant, avaient violé leurs mères. Plus jamais… « Plus jamais » !

RD : Comment est l’ambiance politique et idéologique dans laquelle se développe la culture de votre pays ? 

CC : C’est curieux… c’est la deuxième fois que vous dites « idéologie », et je ressens l’expression comme un frisson. Comme vous le savez, bien avant Fukuyama il se produisait déjà ce qu’il a mis en mots : la fin de l’histoire et la mort des idéologies. Des arguments pervers pour proclamer l’idéologie du « dieu Marché », moyennant laquelle on tue des millions de personnes. Avec des armes et avec la famine. Ce sont des idéologies du vide et de l’indifférence qui ont commencé à surgir au siècle dernier, et qui se sont aussi développées au sein de la vieille civilisation européenne, et elles sont encore en vigueur, même si parfois elles se cachent, par exemple, derrière ce qu’à l’école de Frankfort– Adorno, Horkheimer– on a appelé raison instrumentale. Aujourd’hui nous vivons le fondamentalisme de la violence qui s’exerce sur la majorité des êtres humains. Et l’Argentine est l’une de ses grandes victimes. Dans ce cadre, pourtant, il y a des politiques réconfortantes provenant de l’actuel gouvernement en matière de ce qu’on appelle « les droits de l’homme », et si je m’exprime ainsi, c'est parce que j'estime que le bonheur fait lui aussi partie  des droits de l'être humain  et je ne vois pas comment quelqu’un qui n’a pas de quoi manger, ni de quoi payer ses études ou de se soigner pourrait être heureux. Je veux parler des huit millions d’exclus de la vie depuis 1976, et, en ce qui concerne les conditions économiques,  ça ne s'est pas vraiment amélioré notamment à cause du « gouvernement » de l’ancien président Carlos Menem, une « personne » qui a vendu l’Argentine et les argentins et qui devrait se trouver aujourd’hui en prison. Et malgré tout cela la culture crie « présent » et ce pays, où je suis née, possède un haut niveau culturel, avec plusieurs Prix Nobel, avec un mouvement émancipateur important comme il devrait exister dans tous les pays appelés du « premier Monde » un mouvement porté par des personnes créatives, qui savent faire de l’art et d'autres qui font tout ce qui est possible pour aider ceux qui n'ont plus rien. Mais presque tout se fait grâce aux artistes, aux gens habiles, créatifs, aux scientifiques. Ceux qui sont animés par le désir et l’imagination. « Si par hasard, lorsque je me couche, je ne m’attache pas aux barreaux de mon lit, je me réveille un quart d’heure plus tard, inévitablement, sur le toit de mon armoire », a écrit, le poète argentin Oliverio Girondo. Il volait, il imaginait. Mais être artiste ou scientifique, c'est à dire ingénieux ou créatif, et avoir une conduite cohérente dans ce pays –plus que dans bien d’autres– c’est se condamner à l’exclusion, en ce qui concerne la qualité de vie et le travail. Bref, c’est être un héros.

RD : Plus que dans d’autres pays de l’Amérique Latine ? 

CC : Bon… L’Argentine n’échappe pas aux conséquences fâcheuses du « modèle » unipolaire, qui ne devrait plus exister et qui est en train de s’épuiser. Elle fait partie –comme toute l’Amérique Latine– de ce qu’on appelle le Tiers Monde : celui des inégalités, de l’injustice, de la violence et de la pauvreté. Or, c’est un cas non assimilable aux autres pays de l’Amérique indo-hispanique. De par ses origines historiques elle a une forte connotation européenne, mais aujourd’hui elle est un miroir déformant ne restituant que peu ou prou son héritage culturel. Cependant, et même si cela semble contradictoire, il s'y développe une culture très ouverte à travers laquelle la poésie, la musique, la danse, la peinture et toutes les expressions artistiques entravent les desseins du « dieu Marché » et se développent à travers tous les secteurs socioculturels. Alors, c'est avec un soupir intérieur, et presque en état de grâce, que je ressens les forces de création et de vie. La vie elle-même !

RD : S’agit-il d’une conjoncture culturelle propice au fleurissement des publications littéraires ? 

CC : Les publications littéraires fleurissent mais tout se fait à partir des efforts individuels et de petits groupes qui payent pour publier leurs productions et qui ne vendent presque rien. C’est un groupe très restreint celui qui exerce la résistance comme revendication de la vie et de l'art, et c’est la raison pour laquelle ils n’ont pas de place dans ce qu’on appelle les mass media. Par ailleurs, les suppléments « culturels » des journaux ne publient presque rien en poésie ; et, lorsqu’ils le font, c’est sans recherche préalable ni compréhension esthétique. La poésie est la grande absente, et il arrive pourtant que sa voix apparaisse –soufflée par des « poètes en service commandé »– dans les discours officiels des gouvernants, qui en utilisent les  tours de langage et les ficelles  pour « s’en flatter » et pour mieux la condamner à l’oubli. Quant aux grandes maisons d’éditions –actuellement la plupart sous le contrôle de capitaux espagnols–, ce sont des monopoles et elles ne publient pas de la culture mais des objets de consommation qui abrutissent les gens. Des masques. Ce sont des masques de la nuit et du désert, dont l’objectif est de dénigrer les écrivains authentiques et par voie de conséquence l’intelligence humaine, puisqu'il ne s'agit principalement que de nier la parole quand celle-ci est porteuse de la lumière.

RD : De quelle génération de poètes venez-vous ? Quels maîtres revendiquez-vous ? Y-avait- il des groupes ou des écoles dominantes pendant vos premières années de littérature ? 

CC : Non, « Je n’ai jamais appartenu » à aucune génération de poètes parce que –jusqu’à présent– je n’ai fait partie d’aucun groupe. Je suis une intimiste et j'ai toujours préféré  le dialoguer à deux que les conversations en assemblées. Par ailleurs je déteste les gens qui avancent avec des masques, j’aime les cristaux ; je guette le mystère et la beauté. Il y eut un temps où je passais des nuits entières, dans mon jardin de fleurs toutes blanches, à attendre, anxieuse et patiente, la naissance d’un jasmin. Il s’agit de mes petits et infinis instants de plaisir. Cela doit être parce que je jouis de ce que Louis Aragon a appelé la passion de l’absolu, et  que je l’endure aussi. J’écris depuis l’âge de quatre ans mais j’ai toujours essayé de cacher ma poésie… même si elle apparaissait dans mes écrits journalistiques et dans la respiration de mon âme. Maintenant j’ai un tout petit peu changé et c'est dans « mon » Paris tant aimé qu’a été publié en octobre 2004, mon premier livre de poèmes en version bilingue (français-espagnol) : « Soif ». J’ai soif. Et je ne proviens pas d'un seul poète mais de tous. J’ai commencé à écrire parce que je suis née habitée par la poésie, celle que j’ai découverte et appréciée avant même d’en avoir eu la mémoire, avec ma mère : La « Chiquita » Batmalle, un être venant d'un autre monde. Elle était poète, pleine d’amour et de poésie, et a su me transmettre sa faim d’Azur, son désir d’Infini. Elle fut mon « Grand Maître », aussi importante que tous ceux qui ont éclairé et éclairent encore mon être. Paul Éluard, Robert Desnos, Paul Celan, Arthur Rimbaud, Federico Garcia Lorca, ou les argentins Roberto Juarroz et Alejandra Pizarnik. Des lumières parmi tant de lumières, c’est mon impératif des yeux toujours ouverts.

RD : Est-ce que pour vous l’écriture est un acte révolutionnaire ? 

CC : Oui, la poésie est la révolution de Dieu. C’est un engagement avec la vie. Elle est révélatrice et prophétique. C’est un  univers secret qui se fraie un passage dans un monde brutal, pour ouvrir les consciences et les cœurs. Eh oui… à Rome on appelait les poètes vates –ce qui veut dire devins, comme l’a bien signalé Philip Sidney dans son Apologie for Poetry–. Et n’importe quelle écriture est révolutionnaire s’il s’agit vraiment de littérature et non pas de vide, parce qu’elle est résistance et persistance d’aurores ; parce qu’elle est conscience critique du monde, moteur de l’imagination et épanouissement de l’esprit. C’est une arme. Pour le bien et la liberté, et elle a le pouvoir de transformer le monde, particulièrement la poésie. C’est pourquoi tant de poètes bleus ont souffert et ont été assassinés dans les camps de concentration; parce que la poésie comme tous les arts véritables, représente un danger pour le Pouvoir. Le Pouvoir veut des esclaves et l’art est un horizon définitif de liberté. Et nous savons déjà, avec l’espagnol Léon Felipe, qu’il y a un tyran qui attache, et un autre tyran qui détache. Et entre les deux, le domaine de la liberté, l'épopée prométhéenne, toute de tension angoissante et soutenue, d’équilibre et d’amour.

RD : Comment définiriez-vous votre acte poétique ? Et l’acte politique ? 

CC : Tout acte est politique, et la poésie, pour moi, est un voyage vers le dedans, une intériorité, un mode de connaissance : « Qu’est-ce qu’écrire ? C’est quelque chose que tu ne peux pas pratiquer avant que tu n'aies extrait la dernière ligne de toi-même », dit un poète russe. Et c’est cela dont il s’agit. Mais je sens que l’acte poétique n’est pas seulement l’acte d’écrire, mais l’intention de trouver le vrai et la mesure de l’amour envers l’humanité. Quant à moi, sans la poésie dont je suis totalement imprégnée je me sentirais perdue dans ce monde.

RD : Est-ce que vous dites et vous provoquez la réalité ? En général, combien de temps dure la réalité ? À quel point elle croise-t-elle la fiction qui, n'est, par ailleurs, qu’une forme possible de la réalité ? 

CC : La fiction est une parabole qui révèle ce qu’on appelle réalité. Mais… qu’est-ce que la réalité ? Je me méfie de ce mot. La réalité, oui… « Cette clé de clôture à toutes les portes du désir » écrivit Olga Orozco, poète argentine. Et moi, je suis d'accord avec elle. La réalité est quelque chose de « déjà fait », c’est ce qui nous est « donné » comme seule possibilité. C’est un mur. C’est une fin. C’est de la résignation. Je refuse de l’accepter. Je veux la construire autrement. Voyons… « Guerre en Irak », disent-ils. C’est ça, la réalité ? Non. Boucherie unilatérale en Irak. Existe-t-il la réalité ou bien ce qui existe, ce sont les yeux qui la regardent ? La mer est liquide, dit-on. Oui… c’est ce qu’il paraît. Mais non. Qu’est-ce qu’il y a de plus solide que la mer, qui nous précède et qui nous succédera ? Qu’y a-t-il de plus solide que les bouquets d’écume à l’aide desquels elle séduit les étoiles ? Qu’y a-t-il de plus solide que ses abîmes insondables… que ni l’homme ni son imagination ne peuvent atteindre ?

RD : Du journalisme et de la poésie. Dans quel cadre ? 

CC. Dans le cadre de l’engagement, évidemment. Je ne suis pas journaliste. Je suis personne et je suis poète. Je profite du journalisme pour trafiquer des valeurs et de la poésie, en semant toujours. En outre, le journalisme du monde d’aujourd’hui –sauf quelques exceptions- me dégoûte. Il n’accomplit point le devoir éthique d’informer, ni de former. La lumière des postes de télévisions a la couleur de la mort, car elle ignore ceux qui souffrent ou bien elle se sert d’eux pour créer de gros titres assoiffés de sensationnalisme. En tant qu’habitants de cette planète, de n’importe quel pays, nous sommes des survivants des massacres et nous vivons entre les parents des assassinés, victimes du Pouvoir impitoyable. Mais la plupart des entreprises journalistiques se taisent, parce que pour elles tout est marchandise et intérêts. Alors je suis heureuse en faisant du journalisme seulement quand je peux être libre, absolument libre. Comme je l’ai été lors de mon programme de télévision, auquel je reviendrai, « Sans masque » ou à la radio, et plus rarement dans les médias de presse écrite. Lorsque j’y écrivais, je n’ai jamais trahi mes idées ; par conséquent j’ai été très censurée et, fatalement, il m'est arrivé de m'autocensurer.

RD : Votre poésie protège la vérité, la bonté, la paix, la lumière, la musique, l’amour, la langue. Vos paroles suggèrent, cachent, découpent le monde en séquences de sentiments et de sons et d’images dynamiques. Votre écriture est rapide, forte, séduisante, captivante. Votre poésie acquiert rapidement la polyphonie des mots. D’où provient cet appétit pour la parole ? 

CC : Du ventre de ma mère. J’ai toujours été amoureuse des mots mais j’ai pris tout mon temps avant de m’apercevoir que l’écriture pouvait changer ma vie, même lorsque j’étais une inconnue pour tous. Mais ... ne me croyez pas, puisque je ne suis pas celle qui écrit, mais les lectures dont je me suis nourries depuis mon enfance ; c’est le ciel qui me pénètre, la solidité de la mer, des arbres, des fleurs, de l'amour, de l'humanité, tout ce qui est poésie. Ce sont les  phares ceux qui écrivent mes mots, les bonnes personnes, la lune qui me regarde par la fenêtre, les gestes fraternelles qui me causent une implosion, et même l'horreur qui me met en alerte. Ce sont les aubes, les oiseaux et les mains qui s’ouvrent en offrande envers les semblables. Ce sont la musique et la peinture et l'art tout entier. Ils me chuchotent les mots, de même manière que ma faim de connaissance, les personnes que j'aime et les visages de chaque être anonyme qui, depuis n'importe quelle rue, me découvre la carte de sa géographie intérieure.

 RD : Vous avez écrit, dans « Semences » : « Je veux. Je veux et je sème. Je veux. /Que nous enseignions la bonté avec bonté. /Que le ciel soit toujours piqué d’étoiles,/Je veux des adultes au rire virginal /Et des  chérubins en portraits d’enfants./Que les sans pitié respirent Blake/Que Rilke exorcise l'évidence/Que les petits vieux vivent dans l’honneur./Que le Pays, le Continent, le Monde, l’Univers/Soient pour des égaux et sans discrimination ». Vous dialoguez avec le monde. La langue vous procure les preuves, elle vous détaille la réalité, fixe les règles et exige bien plus au-delà de son articulation magique. Je ne souhaite pas vous demander l’origine de vos sources mais sur le statut métaphorique généralisé de votre poésie. Pourriez-vous nous dire quelque chose à ce sujet ? 

CC : Non, parce que je ne le sais pas. Je sais seulement que je ne veux pas pécher contre l’imagination ni contre les sentiments. Que je déteste les artifices, que je ne veux pas me rendre à la parole facile… Celle-là même dont tant de gens se servent pour créer ce qu’ils envoient après à certains concours. « J’ai la beauté facile et c'est heureux », écrivit mon Paul Éluard, et moi aussi, je la désire mais seulement pour appréhender cette beauté. Je ne veux pas me rendre à la parole facile, à la vox et praeterea nihil : ce n’est que de la voix pour de la voix, que des mots pour des mots, rien. Je veux sortir jusqu’à la dernière ligne de moi-même. Je veux écrire au rythme de mon frémissement et avec tous mes frères et mes sœurs humains. Je ne veux pas avoir toutes les réponses mais poser beaucoup de questions. Je ne veux pas tuer l’enfant qui vit en moi. Je veux désapprendre ce que j’ai appris, pour pouvoir tout regarder comme si c’était la première fois.

RD : Suggérer, demander ou prétendre telle ou telle chose, en une décade où l’espoir d’être compris est inexistant, signifie avoir du courage, de l’initiative. Votre désir est votre devoir, et ceci efface toutes les crises de la poésie dont nous aimons tant parler. Vous êtes directe, combative, sensorielle, passionnée, spirituelle ; vous n’aimez pas le sens de l’abstraction. Êtes-vous une poète du « non » ou du « oui » ? 

CC : Je ne sais pas si c’est du courage. Je crois que dans mon cas, il s’agit de l’impossibilité d’être différente de ce que je suis. Mais… Vous êtes une observatrice perspicace : lorsque vous comparez en moi le désir et le devoir, que je ressens presque comme un destin, vous êtes en train de me définir. Et vous me présentez aussi dans la perspective de la combativité et de la spiritualité. Vous savez Rodica ? Je crois que le tout fait partie du tout. Je suis dionysiaque pour sentir et –plus généralement– apollinienne en ce qui concerne le style. Je déteste les qualificatifs ainsi que les textes pamphlétaires, et chaque jour je tends vers davantage de synthèse. Mais ceci n’élude point l’engagement. En un seul mot, il peut y avoir une tension spirituelle qui nous restitue de sa puissance, comme cela arrive parfois d'un seul coup de pinceau ou d'une seule note musicale, pour le peintre ou le musicien. En outre, il y a des moments de l’esprit qui me conduisent vers une forme ou vers une autre. Alors je peux écrire « Soif gorge sable » au lieu de… « J’ai soif comme si dans ma gorge il y avait du sable » Mais aussi, et avec l’expérience du génocide qui commença en Argentine en ce jour de l’année 1976 : « Le vingt-quatre mars deux mille quatre devrait être une photo jaunie / du 24 mars 1976. / Mais des assassins de christs peignent en couleurs la photo jaunie. / La font renaître. / Elle devrait être une photo démodée à cause du temps passé. Avorté l’horreur par sève et vie. / À sa place : Clic et des yeux bouillonnant d’espoirs. / Clic et des visages cartographiés d’âmes en veillée. / Clic et des certitudes de ravissements. / Mais la corruption du fric requiert aussi la répression… » Après ceci, je ne crois pas qu’il me soit nécessaire de répondre à votre question, à savoir si je suis un poète du « oui » ou du « non », n’est-ce pas ?

RD : Quel est le motif central de votre œuvre poétique ? 

CC : Ma soif. Soif éternelle, bénite, une soif insatiable.

RD : « Eau. Musique. Art. Vie. Égalité. Justice. Liberté. Transparence. Soif » Ce sont les mots-clés de votre production ? 

CC : Soif est le mot central qui englobe tous les autres. De toute façon, les mots surgissent comme un besoin désespéré pour être authentique vis-à-vis de mes sentiments. C’est ainsi que quand j’écris, j’essaie d’ôter jusqu’au dernier voile pour trouver la dernière couche qui soit en moi. Justement, le premier poème qu’écrivit l’irlandais Seamus Heaney s’appelle Digging (en creusant). En creusant en lui-même. Et après l’avoir écrit, il sentit avoir ouvert une aire de lumière qui l’intégrait à la vraie vie. Comme Cátulo dont les poésies d’amour ont un caractère unique, dû à l’austérité avec laquelle il exprima les délices et les tourbillons amoureux. Alors vous voyez… la poésie est aussi une fenêtre vers la source du silence.

RD : Dans un numéro de « Tel Quel » (1965) Jean-Pierre Faye affirmait que le mot « poésie » est le plus laid de la langue française. Comment est perçu le mot « poésie » en Argentine ? 

CC : De la même manière. La poésie est le plus outragé des arts. Mais il n’y a pas une Argentine unique : en ce qui concerne ce point de vue, il y en a au moins deux. Il y a un secteur médiatisé et indifférent mais il y a aussi une Argentine occulte qui attend la lumière, celle des larges minorités que les mass médias ignorent. J’ai appris avec certitude combien d’âmes font partie de cette Argentine occulte, surtout grâce à mon programme de télévision, dont le centre était la poésie et le regard poétique du monde dans toute sa vérité. De jour en jour, nous avions davantage de téléspectateurs, de jour en jour d’une adhésion croissante. Alors, au-delà de l’indifférence de ceux qui veulent assassiner la poésie, elle subsiste; peut-être parce que lorsqu’on la connaît, elle se met à vivre en nous et elle devient alors incontournable en imposant un état d’alerte et de désir, de disponibilité. Une promesse.

RD : Votre écriture ne tourne pas autour des apparences et, de cette manière, elle prend un aspect de corps à corps. Chez vous on trouve le besoin de l’expérience physique. Vous altérez les astuces du langage et vous approfondissez les choses. Avez-vous déjà songé à définir le « verbe poétique » ? 

CC : Robert Frost s'est très bien exprimé à propos de cela. Vous vous en souvenez ?… Il a dit qu’un poème commence comme un nœud dans la gorge, comme un souvenir nostalgique ou comme un amour; et puis que vient la pensée et que la pensée conduit aux mots. Excusez-moi… laissez-moi répondre avec ces mots. Je n’aime pas les définitions. La poésie, elle « est ».

RD : C’est fascinant l’indépendance de votre poésie. Y a-t-il en Argentine des poètes qui vous ressemblent ? 

CC : Il y en a beaucoup et de très bons, ainsi que dans toute l'Amérique latine, et beaucoup parmi eux sont tombés dans l'oubli. Néanmoins, je ne sais pas si nous pouvons parler de similitudes. Chacun a son style mais le diapason sur lequel s’installe toute la musique du poème est différente pour tous. C’est la sonate ou l’hymne de chacun.

RD : S’il vous semble propice, vous pouvez signaler les mauvaises tendances de la poésie universelle contemporaine. 

CC : Je sens que tout ce qui a une tendance, surtout si elle est mauvaise –telle est votre question?-, suppose de la soumission à ce qu'imposent les modes. Donc, ce n’est point de la poésie. Or, s’il y a tant de lumière, pourquoi donc parler de l’obscurité ? Tant de lumière. Tant de lumière. Il y en a tant.

RD : Pourriez-vous formuler un vœu pour tous les poètes de nos jours ? 

CC : « Un grondement : la / vérité en personne / est apparue / au sein de l’humanité / au cœur même / du concert de leurs métaphores ». Paul Celan l’a dit pour moi, et si nous tous prenons ce flambeau, les viscères du monde n’hurleront plus. Jamais. « Plus jamais ».



J'ai participé à cette interview en 2004, alors que je n’avais publié qu’un seul recueil de poèmes. Voir ma bibliographie ICI. J’ai décidé de vous la faire connaître, car elle est toujours d’actualité. Je remercie le poète André Chenet, pour sa correction de la traduction française (CC)

mercredi 27 janvier 2016

Lettre d’Elie Wiesel à Maître Jakubowicz : « Une justice sans mémoire est une justice incomplète, fausse et injuste. »




Lettre d’Elie Wiesel à Maître Jakubowicz : « Une justice sans mémoire est une justice incomplète, fausse et injuste. »:

 Elie Wiesel (30 septembre 1928), écrivain juif américain, est un des rescapés du camp d'Auschwitz. Cette expérience traumatisante, il la mettra noir sur blanc dans son ouvrage La Nuit. Dans ce témoignage épistolaire délivré au cours du procès de Klaus Barbie en 1987, Elie Wiesel érige la Mémoire comme rempart face au crime absolu.


Maître,

Je souhaiterais vous exposer le sentiment que m’inspire le témoignage que vous m’avez demandé d’apporter au procès qui occupe actuellement la cour d’assises du Rhône.

Je m’efforcerai de parler de quelques absents anonymes, non pour eux. Nul n’a le droit de s’exprimer en leur nom. Si les morts ont quelque chose à dire, ils le diront à leur manière. Peut-être le disent-ils déjà. Sommes-nous capables, ou dignes, de les entendre ?

Puis-je préciser d’emblée que je n’éprouve à l’égard de l’accusé aucune haine? Je ne l’ai jamais rencontré ; nos routes ne se sont guère croisées. Mais j’ai rencontré des tueurs qui, comme lui, se voulaient ennemis de mon peuple et de l’humanité. Il se peut que j’aie connu l’une ou l’autre de ses victimes. Je leur ressemblais comme elles me ressemblaient : à l’intérieur du royaume de la malédiction, érigé par l’accusé et ses camarades, tous les détenus juifs, tous les juifs avaient le même visage, les mêmes yeux ; tous étaient voués au même destin.

Parfois, on a l’impression que c’était toujours le même juif qu’en tous lieux l’ennemi avait tué six millions de fois.

Non, il n’y a aucune haine en moi ; il n’y en a jamais eu. Il ne s’agit pas ici de haine ; il s’agit seulement de justice. Et de mémoire. Il s’agit de rendre justice à la mémoire.

Un souvenir : printemps 1944. Quelques jours avant la fête juive de Pentecôte-Shavouot. Il y a quarante-trois ans, presque jour pour jour. J’avais quinze ans et demi, mon fils va avoir quinze ans dans six jours.

Je vivais dans une petite ville juive enfouie dans les Carpathes où mon enfance, profondément religieuse, fut agitée par des songes et des prières messianiques. Loin de Jérusalem, je vivais pour Jérusalem ; et Jérusalem vivait en moi.

Bien que sous un régime fasciste, les juifs de Hongrie ne souffraient pas trop. Mes parents tenaient un commerce, mes trois soeurs allaient à l’école, le Shabbat nous enveloppait de sérénité… La guerre ? Elle courait vers sa fin. Les Alliés allaient débarquer dans un jour, dans une semaine. L’Armée rouge se trouvait à vingt ou trente kilomètres. Puis…

Les Allemands envahirent la Hongrie le 19 mars 1944. Dès lors, les événements se précipitèrent à un rythme qui ne nous donna pas de répit. Décrets et mesures antisémites se suivaient : interdiction de voyage, confiscation des biens, port de l’étoile jaune, le ghetto, les transports.

Nous assistâmes à un rétrécissement systématique de notre univers. Pour les juifs, le pays se limita à une ville, la ville à un quartier, le quartier à une rue, la rue à une chambre, la chambre à un wagon scellé traversant le paysage nocturne de Pologne.

Comme les enfants juifs d’Izieu, l’adolescent juif de ma ville arriva un après-midi à la gare d’Auschwitz. C’est quoi ? nous demandions-nous. Nul ne savait. Le nom n’évoquait aucun souvenir en nous. Le soir, peu avant minuit, le train se mit en marche. Une femme, dans notre wagon, se mit à cirer : je vois un feu, un feu ! On la fit taire. Je me souviens du silence dans le wagon. Comme je me souviens du reste. Les barbelés s’étirant à l’infini. Les hurlements des détenus chargés de notre « accueil », les coups de feu tirés par les SS, l’aboiement de leurs chiens. Et, au-dessus de nous tous, au-dessus de la planète, des flammes immenses s’élevant vers le ciel comme pour le dévorer… Depuis cette nuit-là, il m’arrive souvent de regarder le ciel et de le voir enflammé…

Mais cette nuit-là, je ne pus regarder le ciel longtemps. Trop occupé à m’accrocher aux miens. Un ordre retenti : « En rang, par familles. » C’est bien, pensai-je : nous resterons ensemble. Pour quelques minutes seulement : « Hommes à droite, femmes à gauche. », vint un nouvel ordre. Les coups pleuvaient de tous les côtés. Je n’ai pas pu dire au revoir à ma mère. Ni à ma grand-mère. Je n’ai pas pu embrasser ma petite soeur… Avec mes deux soeurs aînées, elles s’éloignaient, portées par la marée noire et affolée… Séparation qui coupa ma vie en deux. J’en parle rarement, presque jamais. Je ne peux évoquer ni ma mère, ni ma petite soeur… Pourtant, je sais… je sais tout… Non, pas tout… On ne peut pas tout savoir… Je pourrais imaginer, mais je me l’interdis. Il faut savoir quand s’arrêter… Mon regard s’arrête au seuil des chambres à gaz : même en pensée, je refuse de violer l’intimité des victimes, au moment de leur mort.

Ce que j’ai vu me suffit. J’ai vu, dans un petit bois, quelque part dans Birkenau, des enfants vivants que les SS jetaient dans les flammes… Parfois, je maudis mon regard… Il aurait dû me quitter sans jamais revenir… Il aurait dû rester avec les petits corps calcinés.

Depuis cette nuit, j’éprouve un amour profond et immense pour les vieillards et les enfants. Chaque vieillard me rappelle mon grand-père, ma grand-mère, chaque enfant me rapproche de ma petite soeur, la soeur des enfants juifs d’Izieu…

Pendant des nuits et des nuits, je ne cessais de me demander : que signifie donc tout cela ? Quel est le sens de cette entreprise meurtrière ? Elle fonctionnait à la perfection. Les tueurs tuaient, les victimes périssaient, le feu brûlait et tout un peuple assoiffé d’éternité devenait cendres, anéanti par une nation qui jusqu’alors, fut considérée comme la plus éduquée, la plus civilisée du monde… Diplômés des grandes universités, amateurs de musique et de peinture, des médecins, des avocats, des philosophes participaient à la Solution finale et se rendaient complices de la mort… Savants et ingénieurs inventaient des méthodes plus efficaces pour exterminer des masses de plus en plus denses en un temps record… Comment était-ce possible ?

Je ne connais pas la réponse.

Par son envergure, par son côté ontologique et par ses ambitions eschatologiques, cette tragédie défie et dépasse toutes les réponses. Si quelqu’un prétend en trouver une, elle ne peut qu’être fausse. Tant de deuils, tant d’agonies, tant de morts d’un côté, et une réponse de l’autre ? On ne comprend Auschwitz sans Dieu ni avec Dieu. On ne le conçoit sur le plan de l’homme ni du ciel. Pourquoi, chez l’ennemi, tant de haine à l’égard des enfants et des vieillards juifs ? Pourquoi cet acharnement contre un peuple dont la mémoire de souffrance est la plus ancienne du monde ?

A l’époque, il me semblait que le but de l’ennemi était de s’en prendre à Dieu lui-même, afin de le chasser de son trône céleste. Ainsi l’ennemi créa-t-il une société parallèle à la nôtre, un univers opposé au nôtre, avec ses fous et ses princes, ses lois et ses coutumes, ses prophètes et juges et,oui, un univers maudit et envoûté où l’on parlait une autre langue, où l’on annonçait une religion nouvelle : celle de la cruauté, une religion dominée par l’inhumain, une société qui évoluait de l’autre côté de la société, de l’autre côté de la vie, de l’autre côté de la mort peut-être, un univers où un petit morceau de pain valait toutes les théories, où un adolescent en uniforme détenait un pouvoir absolu sur mille et mille détenus, où les êtres humains semblaient appartenir à une espèce différente tremblant devant la mort qui avait les attributs de Dieu…

Juif, il m’est impossible de ne pas mettre l’accent sur l’épreuve de mon peuple pendant la tourmente. N’y voyez pas une intention de nier ou de minimiser les souffrances des populations occupées ou les supplices subis par nos camarades, nos amis chrétiens ou laïcs que l’ennemi commun punissait avec une impardonnable brutalité.

Nous leur portons affection et admiration. Comme s’ils étaient nos frères ? Ils sont nos frères. Juif, j’insiste là-dessus : toutes les victimes d’Hitler n’étaient pas juives, mais tous les juifs étaient des victimes. Pour la première fois, un peuple tout entier — du plus petit au plus grand, du plus riche au plus déshérité — fut condamné à l’anéantissement. Le déraciner, l’extraire de l’Histoire, le tuer dans la mémoire en tuant sa mémoire, tel fut le projet de l’ennemi. A Izieu, les enfants juifs jouaient et chantaient comme jouaient et chantaient les enfants juifs de ma ville : ils étaient morts déjà — on les voyait morts à Berlin — mais ils ne le savaient pas. Car être juif était un crime qui réclamait la peine capitale. Marqué, isolé, humilié, battu, affamé, torturé, le juif fut livré au bourreau non pour avoir proclamé une vérité quelconque, ni pour avoir adopté un comportement interdit ; le juif fut condamné à mort parce qu’il était né juif, parce qu’il portait en lui une mémoire juive.

Déclaré sous-homme, donc ne méritant ni compassion ni pitié, le juif était né que pour mourir — de même que le tueur était né pour tuer. Par conséquent, le tueur ne se sentait nullement coupable. Un chercheur américain l’a formulé ainsi : le tueur n’avait pas perdu le sens moral, mais celui du réel. Il pensait faire le bien en débarrassant la terre de ses « parasites » juifs.

Est-ce la raison pour laquelle Klaus Barbie, comme Adolf Eichman avant lui, ne se sent pas coupable ? A part Höss, le commandant d’Auschwitz, jugé et pendu en Pologne, aucun tueur ne s’est repenti — et pourtant, des tueurs, il y en avait. Il en fallait des bourreaux pour éliminer un million et demi d’enfants juifs ; il en fallait des tueurs pour anéantir quatre millions et demi de juifs adultes…

Auschwitz et Treblinka, Madjanek et Ponär, Belzec et Mauthausen, et tant d’autres, tant d’autres noms : partout c’est l’apocalypse. Partout, des cortèges muets se dirigent vers les fosses remplies de cadavres. Peu de larmes, de pleurs. D’apparence résignée, songeuses, les victimes semblent quitter le monde sans regret. Comme si ces hommes, ces femmes renonçaient à vivre dans une société défigurée, dénaturée par la haine et la violence.

Après la guerre, le survivant essaya de raconter, de témoigner. Mais qui pourrait trouver les mots pour dire l’indicible ?

Le silence recueilli des vieillards qui savaient, celui des enfants qui avaient peur de savoir… L’épouvante des mères devenues folles, la lucidité terrifiante des fous dans un monde délirant… Le chant grave d’un rabbi récitant le Kaddish, le murmure de ses disciples qui le suivent jusqu’au bout, jusqu’au ciel…

La petite fille si sage qui déshabille son frère plus jeune qu’elle… Elle lui dit de ne pas avoir peur ; non, il ne faut pas avoir peur de la mort… Peut-être disait-elle : il ne faut pas avoir peur des morts… Et, dans le cité, la grande et ancienne cité de Kiev, cette mère et ses deux enfants devant quelques soldats allemands qui rient… Ils lui prennent un enfant, le tuent devant ses yeux… Puis, ils s’emparent du second et le tuent aussi… Elle veut mourir, mais les tueurs préfèrent qu’elle reste vivante et habitée par la mort… Alors, elle saisit les deux petits corps, les serre sur sa poitrine et se met à danser… Comment décrire cette mère ? Comment raconter cette danse ? Il y a, dans cette tragédie, quelque chose qui fait plus que mal — et j’ignore ce que c’est.

Je sais qu’il nous faut parler. Je ne sais pas comment. Comme il s’agit d’un crime absolu, tout langage ne peut qu’être imparfait. D’où le sentiment d’impuissance chez le survivant. Il lui était plus facile de s’imaginer libre à Auschwitz qu’il serait pour un homme libre de s’imaginer prisonnier à Auscwhitz. Voilà le problème : qui n’a pas vécu l’événement, jamais ne le connaîtra. Et pourtant, le survivant est conscient de son devoir de témoigner. De raconter. De protester chaque fois qu’un chercheur quelconque, moralement pervers, ose nier la mort des morts. Et la véracité de leur mémoire transmise par les survivants.

Or, pour les survivants, il se fait tard. Leur nombre diminue. Il n’y en a plus beaucoup, il y en a de moins en moins. Ils se rencontrent de plus en plus aux enterrements. Peut-on mourir plus qu’une fois ? Oui, on peut. Le survivant meurt chaque fois que, en pensée, il rejoint les cortèges nocturnes qu’il n’a jamais vraiment quittés. Comment s’en détacher sans les trahir ? Longtemps, il leur parlait — comme je parle à ma mère et à ma petite soeur : je les vois encore s’éloigner sous le ciel embrasé… Je leur demande de me pardonner de ne les avoir pas suivies.

C’est pour les morts, mais aussi pour les survivants, et plus encore pour leurs enfants – et les vôtres – que ce procès est important ; il pèsera sur l’avenir.

Au nom de la justice ? Au nom de la mémoire. Une justice sans mémoire est une justice incomplète, fausse et injuste. L’oubli serait une injustice absolue au même titre que Auschwitz fut le crime absolu. L’oubli serait le triomphe définitif de l’ennemi.

C’est que l’ennemi tue deux fois. La seconde en essayant d’effacer les traces de son crime. C’est pourquoi il poussa son projet sanglant d’épouvante jusqu’aux limites du langage et bien au-delà, pour le situer trop loin, hors d’atteinte, hors de notre perception. « Même si tu survis, même si tu racontes, nul ne te croira », disait un SS à un jeune juif quelque part en Galicie.

Ce procès a déjà opposé un démenti à ce tueur. Les témoins ont parlé ; leur vérité a pénétré la conscience de l’humanité. Grâce à eux, les enfants juifs d’Izieu ne seront jamais oubliés.

Gardiens de leurs tombes invisibles, tombes de cendre incrustées dans un ciel de nuit et de brumes éternelles, il nous incombe de leur rester fidèles. C’est difficile, voire impossible, de les évoquer en paroles ? Il faut essayer. Refuser de parler, alors que la parole est attendue, serait reconnaître le triomphe ultime du désespoir.

« Tu cherches le feu ? disait un grand rabbi hassidique. Cherche-le dans la cendre. »

C’est ce que vous faites ici depuis le début de ce procès, c’est ce que nous avons tenté de faire depuis la Libération. Nous avons cherché, dans la cendre, une vérité pour affirmer — malgré tout — la dignité de l’homme ; elle n’existe que dans la mémoire.

Grâce à ce procès, les rescapés trouvent une justification à leur survie. Leur témoignage compte, leur mémoire fera partie de la mémoire collective. Bien sûr, rien ne pourrait ramener les morts à la vie. Mais grâce aux rencontres vécues dans l’enceinte de la cour d’assises, grâce aux paroles dites devant cette cour, l’accusé ne pourra pas tuer les morts à nouveau. S’il réussissait, ce ne serait pas sa faute, mais la nôtre.

Se déroulant sous le signe de la justice, ce procès doit faire honneur à la mémoire.


Elie Wiesel