vendredi 1 avril 2016

La petite fille assassinée, poème d'André Chenet

La petite fille assassinée

à Israa, à Yasmine, à Leïla

Hier une petite fille palestinienne été tuée de façon ignoble par des troufions de Tsahal.
Elle gisait dans son propre sang entre deux soldats armés, casqués et bottés
ses cheveux noirs et sa robe rougis sur un trottoir gris
Ces saloperies commises jours après jours ne figurent pas dans votre journal mais
nous sommes traités d'antisémites dès que nous les dénonçons.
Qui pleurera cet ange si humain à part sa famille et ses proches?
Elle n'était pas européenne, bien sûr. La douleur et les larmes, les cris de révolte
sont-ils alors permis?
En France, les soldats franco-israëliens qui servent
sous le drapeau d'Israël bénéficient de réductions d'impôts, le saviez-vous?
La petite fille ne ressuscitera pas, les oliviers derrière les barbelés résistent en silence
ils attendent la fin des temps de l'occupation.
Les princes laïques venus de France se coiffent de la kippa lorsqu'ils viennent se prosterner devant le mur des lamentations sans jamais condamner les massacres quotidiens
Netanyahu se fait gloire de tout ce sang palestinien versé qui nourrit la chair du peuple élu
La politique impériale fait loi qui oblige les familles des victimes a expier
les crimes commis dans le temples de Jérusalem dédiés au veau d'or des multinationales, des banquiers et des marchands d'armes
Terres volées, populations enterrées vivantes sous les ruines du terrorisme
international
Les avocats et les agrumes de Sion ont un goût d'amertume de sang innocent
Le sacrifice d'Abraham en pays de Canaan n'en finit pas de se répercuter
comme une malédiction s'étendant au monde entier
Un Léviathan cynique et aveugle propage la haine en crachant la mort infernale
à travers délires religieux et idéologiques
Serez-vous palestiniens aujourd'hui gens de biens, l'étiez-vous lorsque Gaza s'écroulait sous les bombes incendiaires??
Il y a sur cette terre, disait le poète palestinien Mahmoud Darwich "la peur qu’ont les tyrans des chansons,/ Il y a sur cette terre ce qui mérite de vivre : / il y a sur cette terre, le commencement des commencements, / la fin des fins, / On l’appelait Palestine et on l’appelle désormais Palestine". Quel est le prénom de la petite fille assassinée froidement? Israa, Yasmine, Leïla ?
Elle n'aura pas eu le temps de vivre parmi les fleurs du printemps et ne rencontrera jamais son amant.

Quelque part dans le monde, le 29/03/2016


© André Chenet

Tous droits réservés
Protégé par copyright

Blog d'André Chenet

Dans Revue Texture



© photo André Chenet

mercredi 30 mars 2016

Bernard Haillant, auteur, compositeur, interprète (1944-2002)


photo Stéphane Speiser






Bernard Haillant (1944-2002)

Son site

Pour lui rendre hommage, le site d'Antoine Fetet

J'ai découvert Bernard Haillant en écoutant Angélique Ionatos







Je vis en négritude
Dans un monde de blancs,
Je vends mes inquiétudes
Dans un monde d’argent,
Heureux comm’ d’habitude
Dans un monde de sang,
Je suis en solitude
Dans un troupeau de gens ;

Si je suis un voyeur
C’est que le monde est clos,
Et je suis un voleur
D’avoir ce qu’il me faut,
Et je suis un menteur
Quand je pèse mes mots,
Je suis lâche et j’ai peur
De devenir idiot ;

Pourtant faut vivre (bis)
Mais je n’y crois pas trop,
Je prends ça comm’ ça vient,
Mais je n’y crois pas trop
Sinon gare au chagrin !

J’ai si mal à mes mains
Qui ne se tendent pas,
J’ai si mal à tes poings
Qui se tendent déjà,
Mal à l’humanité,
Mal aux temps que voilà,
J’ai mal à l’amitié,
Mal à vous, mal à moi ;

J’ai mal à mes désirs,
J’ai mal à mes émois,
J’ai mal à mon plaisir,
À ton plaisir à toi,
J’ai si mal aux amours
Que je n’oserai pas,
Oui, mal à mes amours,
Mal à ma mort déjà…

Pourtant je chante (bis)
Mais n’y croyez pas trop,
Prenez ça comm’ ça vient,
Mais n’y croyez pas trop
Sinon gare au chagrin !

J’écris des mots obscurs,
J’écris des mots absents,
J’écris des mots qui eurent
Un sens en d’autres temps,
Des mots qui se figurent
Qu’ils franchiront le temps,
De pauvres mots qui durent
Ce que dure le vent ;

Un jour j’inventerai
Des mots chair, des mots sang,
Un jour j’enfanterai
Comme des oiseaux blancs,
Des mots pour t’envoler
Là-bas où l’on t’attend,
Des mots bons à croquer
Comme des joues d’enfants ;

Un jour j’aurai des mots
Qui respireront fort,
Un jour quand je dirai
Ton nom tu prendras corps,
Un jour je banderai
Un cri contre la mort,
Alors je te ferai
L’amour d’entre les morts

Pour que tu vives (bis)
Mais tu n’y crois pas trop,
Tu prends ça comm’ ça vient,
Mais tu n’y crois pas trop,
Nom de Dieu, quel chagrin !

Paroles et musique Bernard Haillant (1981)

Des mots chair, des mots sang
Grand Prix de l'Académie Charles Cros 1982


lundi 21 mars 2016

Nocturnes.... à mots croisés, de fruban



crédit photo fruban

Obscure est la nuit du monde sans toi mon amour,
et c'est à peine si j'aperçois l'origine, à peine si je comprends le langage,
avec difficulté je déchiffre les feuilles des eucalyptus.
Pablo Neruda  
                                                 



                                  Nocturnes....à mots croisés




                                         / Le soleil moisissait depuis une demi-heure  sur la barre d'horizon /

Instant de pause et de rêverie
Sur le zinc de la gouttière clapote la pluie
Au loin les éoliennes clignotent rouge
La lumière de la lanterne oscille sous le vent frais
Quelques gouttelettes caressent ma peau
Reprendre la plume
Tourner les pages d'un livre
Penser à la chaleur du nid bien à l'abri sous un toit
Alors que là-bas....


La neige s'est perdue la pureté a fondu
partout ruissellent les eaux boueuses
Chancellent nos cœurs gris
l'esprit s'envole là-bas sur une Mer souillée
Ce soir infatigables les éoliennes rouges et folles
virevoltent et clignotent désinvoltes                      
Ma cigarette se consume fumée légère éphémère
comme la Vie
Rejoindre les rives de la nuit.....


                                  / Des  effluves du fond du temps parcouraient la lande jaune devant
                                             me remplissaient le nez d'odeurs âcres et soufrées /


Entendre ta voix voir ton visage 
envie que tu me serres dans tes bras
envie de tes lèvres de tes mains
Ensemble nous étions si bien
tu es enfoui au plus profond de mon cœur


Nuit colère et tristesse sous la voûte étoilée
nuit d'insomnie à interroger le ciel                                
En Turquie en Côte d'Ivoire
Ils ont assassiné l'innocence
Ces lâches ces barbares ces vermines immondes
Je relis les Poètes les immenses
Nazim Hikmet Léopold Sedar Senghor
encore encore et encore...

                                      / C'était la fin du jour
                                        un dernier vol de corneilles
                                       certaines avaient changé d'ailes d'autres portaient des oripeaux  
                                        Les corbeaux dans les branches étaient de repos /


Tu nourris ma vie
Même absent en ton terrier replié tu es ici
C'était si long cet hiver dans mon âme un peu perdue


                                   __ Nous sommes capables tous les deux
                                        de ne rien dire 
                                        de nous comprendre 
                                        dans des regards échangés
                                        dans nos silences chargés d'une puissance inégalée __   


Nuit presque douce saveurs printanières
La bise venant du Nord a étoilé le ciel
Et toujours à l'horizon comme sang les feux
enfants d'Eole animant les ténèbres
Heureuse de frissonner sous la fraîcheur vive
halo de fumée en volutes dernière cigarette                  
Me réfugier dans la chaleur du sommeil
en mes rêves te retrouver
Toi ma tendre réalité
                             
                          / Les chauve-souris reprirent en chœur une comptine enfantine
                       Des frères Jacques et du cousin Benoît c'était la première fois.../ 


Ce matin le soleil est au rendez-vous 
ton souffle éclate les bourgeons du renouveau 
Avancer près de toi.


                                         / A l'ouest une cloche sonna l'angélus du soir /  


© fruban

20 mars 2016

Tous droits réservés
Protégé par copyright

in, Chorégraphie de cendres (2017)







crédit photo fruban

samedi 19 mars 2016

Collège de France, leçon inaugurale d'Alain Mabanckou

17 mars 2016. Leçon inaugurale d'Alain Mabanckou – Lettres noires : des ténèbres à la lumière


Alain Mabanckou


Alain Mabanckou


Dossier de presse (extrait)

La chaire de Création artistique du Collège de France accueille chaque année depuis 2005 des créateurs dans tous les domaines : architecture, arts plastiques, musique, théâtre… Alain Mabanckou est le premier écrivain à occuper cette chaire. Avec cette nomination, l’Assemblée des professeurs a souhaité mettre en avant la création et le talent littéraire mais également marquer sa volonté « de donner la place qu’elles méritent aux études africaines et d’être au premier rang dans la réflexion sur un continent et sur des cultures qui marqueront le siècle qui commence »…




site du Collège de France

site Jeune Afrique


Extraits de "Lettres noires : des ténèbres à la Lumière", d’Alain Mabanckou, leçon inaugurale prononcée au Collège de France le 17 mars, à paraître le 24 avril aux éditions Fayard.

Premier extrait
Monsieur l’Administrateur,

Mesdames et Messieurs les professeurs,

[…]

Qui suis-je au fond ?

Vous n’aurez pas de réponse dans mes deux passeports congolais et français. Suis-je un « Congaulois », comme dirait le grand poète congolais Tchicaya U Tam’si ? Suis-je un « binational », pour coller à l’air du temps ?

En réalité, en 1530, année de la création du Collège de France – j’allais dire du Collège royal –, je n’existais pas en tant qu’être humain : j’étais encore un captif et, en Sénégambie par exemple, un cheval valait de six à huit esclaves noirs ! C’est ce qui explique mon appréhension de pratiquer l’équitation, et surtout d’approcher un équidé, persuadé que la bête qui me porterait sur son dos me rappellerait cette condition de sous-homme frappé d’incapacité depuis la « malédiction de Cham », raccourci que j’ai toujours combattu. Mais ce mythe de Cham, revisité selon les époques et les circonstances, a nourri en grande partie un certain racisme à mon égard et a servi de feuille de route à l’esclavage des Noirs dans ses dimensions transatlantique et arabo-africaine. En même temps, de près ou de loin, il m’a sans doute inoculé la passion des mots, le désir de conter, de raconter et de prendre la parole.

Si ma couleur de peau, que je ne troquerais pour rien au monde, est absente des textes religieux rapportant cet épisode, on la retrouve curieusement chez Origène, le père fondateur de l’exégèse biblique, qui introduisit au IIIe siècle l’idée de la noirceur du péché. Être noir sera par conséquent un destin pour des millions d’individus, parce que cette couleur, jetée en pâture, cousue de fil blanc, était devenue une posture face à l’Histoire. Le combat des femmes et des hommes épris de liberté, d’égalité et de fraternité – j’inclus les écrivains et les professeurs qui m’ont précédé – a contribué à nuancer les choses.

Pourtant, je suis le même homme : j’ai gardé mon nez épaté, et vous avez depuis longtemps dépassé les clichés des XVIe et XVIIe siècles où, ainsi que le note François de Negroni, certains abbés professaient que « les Noirs n’étaient en rien fautifs, ne devaient leur couleur qu’au soleil de leurs latitudes, qu’ils auraient une meilleure odeur s’ils vivaient dans le froid, et que si les mères africaines cessaient de porter les enfants écrasés sur leur dos, les nègres auraient le nez moins épaté(*) ».

Tout cela est, certes, de l’histoire, tout cela est certes du passé, me diraient certains. Or, ce passé ne passe toujours pas, il habite notre inconscient, il gouverne parfois bien malgré nous nos jugements et vit encore en nous tous car il écrit nos destins dans le présent.

En m’accueillant ici, vous poursuivez votre détermination à combattre l’obscurantisme et à convoquer la diversité de la connaissance. Je n’aurais pas accepté cette charge si elle était fondée sur mes origines africaines, et j’ai su que mon élection était singulière par le fait que vous élisiez pour la première fois un écrivain à cette chaire de Création artistique, et je vous remercie sincèrement de me compter parmi les illustres membres de votre institution.

(*) François de Negroni, Afrique fantasmes, Paris, Plon, 1992.

Deuxième extrait
En même temps, les années 1970 verront l’arrivée des femmes dans le paysage littéraire. […]

Les deux plus grandes révélations seront cependant les Sénégalaises Mariama Bâ et Aminata Sow Fall. La première publiera Une si longue lettre (1979), « roman épistolaire » dans lequel son personnage, à la suite de la mort de son mari, revient sur son existence de femme mariée avec un homme polygame.

Aminata Sow Fall – que je considère comme la plus grande romancière africaine et à qui je consacre un chapitre dans mon essai Le monde est mon langage (*) – publia en 1976 un premier roman intitulé Le Revenant. Elle apportait un ton et une originalité remarquables avec un regard éloigné de celui de ses consœurs, empêtrées pour la plupart dans les thématiques attendues de la condition féminine, de l’excision, de la polygamie, de la dot ou de la stérilité. Sow Fall privilégie le « citoyen narrateur » au détriment du personnage principal, féministe et trop sermonneur. Son roman le plus connu, La Grève des bàttu (1979) pourrait, dans une certaine mesure, même si l’auteure s’en défend souvent, être lu comme une charge contre la politique menée par le président-poète Léopold Sédar Senghor qui avait décidé, dans les années 1970, pour la « bonne image du pays », de traquer les mendiants des rues de Dakar.

Cette génération de femmes sera suivie par une nouvelle, incarnée par la Sénégalaise Ken Bugul et la Camerounaise Calixthe Beyala. Si Ken Bugul est à cheval entre la thématique de l’aliénation du colonisé et celle de la réalité des us et coutumes du continent – comme dans Riwan ou le chemin de sable, où la narratrice, ayant séjourné en Europe, rentre au pays et choisit de se dépouiller de son acculturation en embrassant les traditions de ses racines –, Calixthe Beyala se tourne vers une littérature de migration car, désormais, installés en France, les écrivains alors en vogue à la fin des années 1980 et tout au long des années 1990 suivent les errances de l’Africain. Celui-ci, éloigné de son continent, devra composer avec la rumeur du monde et les nouvelles injustices liées à sa condition d’immigré. Bessora, Fatou Diome, Daniel Biyaoula, J. R. Essomba, entre autres, sont des exemples de cette tendance, à savoir une littérature de l’observation du lieu de la migration en opposition avec le continent d’origine, et Jacques Chevrier parlera à juste titre d’une littérature de la « migritude ».

La littérature africaine des années 2000 poursuit cet élan de migration en y inscrivant une dimension plus éclatée. Elle nous dit qu’en se dispersant dans le monde, les Africains créent d’autres « Afriques », tentent d’autres aventures, peut-être salutaires, pour valoriser les cultures du continent noir, conscients que l’oiseau qui ne s’est pas envolé de l’arbre sur lequel il est né ne comprendra jamais le chant de son compère migrateur.

Comment justement entrer dans la mondialisation sans perdre son âme pour un plat de lentilles ? Telle est la grande interrogation de cette littérature africaine en français dans le temps présent. Et la thèse de Dominic Thomas dans Noirs d’encre nous rappelle que l’heure est venue pour la France de comprendre que ces diasporas noires qui disent le monde dans la langue de Molière et de Kourouma se trouvent au coeur de l’ouverture de la nation au monde, au coeur même de sa modernité(**).

J’appartiens à cette génération-là. Celle qui s’interroge, celle qui, héritière bien malgré elle de la fracture coloniale, porte les stigmates d’une opposition frontale de cultures dont les bris de glace émaillent les espaces entre les mots, parce que ce passé continue de bouillonner, ravivé inopportunément par quelques politiques qui affirment, un jour, que « l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire » et, un autre jour, que la France est « un pays judéo-chrétien et de race blanche », tout en évitant habilement de rappeler que la grandeur du pays en question est aussi l’oeuvre de ces taches noires, et que nous autres Africains n’avions pas rêvé d’être colonisés, que nous n’avions jamais rêvé d’être des étrangers dans un pays et dans une culture que nous connaissons sur le bout des doigts. Ce sont les autres qui sont venus à nous, et nous les avons accueillis à Brazzaville, au moment où cette nation était occupée par les nazis.

J’appartiens à la génération du Togolais Kossi Efoui, du Djiboutien Abdourahman Waberi, de la Suisso-Gabonaise Bessora, du Malgache Jean-Luc Rahimanana, des Camerounais Gaston-Paul Effa et Patrice Nganang.

En même temps, j’appartiens aussi à la génération de Serge Joncour, de Virginie Despentes, de Mathias Enard, de David Van Reybrouck – avec Congo, une histoire –, de Marie NDiaye – avec Trois femmes puissantes –, de Laurent Gaudé – avec La Mort du roi Tsongor –, de Marie Darrieussecq – avec Il faut beaucoup aimer les hommes –, d’Alexis Jenni – avec L’Art français de la guerre – et de quelques autres encore, qui brisent les barrières, refusent la départementalisation de l’imaginaire parce qu’ils sont conscients que notre salut réside dans l’écriture, loin d’une factice fraternité définie par la couleur de peau ou la température de nos pays d’origine.

Monsieur l’Administrateur,

Mesdames et Messieurs les professeurs,

Dans la chaire que vous m’avez confiée cette année, c’est en libre créateur que j’entreprendrai mes voyages à travers cette production littéraire africaine, m’interrogeant à chaque quai sur ses lieux d’expression, sur sa réception critique et sur ses orientations actuelles.

Je m’appesantirai également sur l’aventure de la pensée africaine – on parle aujourd’hui de « pensée noire » –, et j’insisterai par conséquent sur la place de l’Histoire (passée ou contemporaine), sur l’attitude de l’écrivain africain devant l’horreur – je pense notamment au génocide du Rwanda ou aux différentes guerres civiles qui ont donné naissance à un personnage minuscule, terrifiant et apocalyptique : l’enfant-soldat. La présence d’historiens, d’écrivains ou de philosophes dans mes séminaires aura pour ambition d’illustrer la richesse des études africaines qui constituent depuis une discipline autonome dans les universités anglophones, en particulier américaines.

Le colloque que j’organiserai ici même le 2 mai prochain auquel seront conviés de nombreux intellectuels et bien d’autres penseurs du temps présent, résonnera comme un appel à l’avènement des études africaines en France, non pas dans une ou deux universités marginalisées, non pas dans un ou deux départements dénués de moyens, mais dans un tout qui fait désormais sens pour comprendre la France d’hier mais surtout la France contemporaine – donc par une présence dans chaque espace où le savoir est dispensé dans ce pays.

J’ai conscience que c’est une entreprise qui nous conduira toujours à feuilleter les pages de notre passé commun, loin de l’esprit de revanche ou de l’inclination à rechercher la culpabilité d’un camp qu’on opposerait à l’innocence de l’autre, même s’il est délicat de juger avec les yeux d’aujourd’hui ce qui a eu lieu bien des siècles auparavant, sans pour autant mettre de côté la tentation de la morale et la séduction du manichéisme.

Je vous remercie.

(*) Alain Mabanckou, Le monde est mon langage, Paris, Grasset, 2016.

(**)Dominic Thomas, Noirs d’encre. Colonialisme, immigration et identité au cœur de la littérature afro- française, traduit de l’anglais par Dominique Haas et Karine Lolm, Paris, La Découverte, 2013.


Sur Livre Hebdo

L'auteur de Verre Cassé occupe pendant un an la chaire de "création artistique" du Collège de France qui n'avait jamais été tenue par un écrivain.

L'écrivain franco-congolais Alain Mabanckou a donné jeudi 17 mars pendant près d'une heure et devant une salle comble sa leçon inaugurale pour la chaire annuelle de "création artistique" du Collège de France sur le thème "De la littérature coloniale à la littérature "négro-africaine"".

Alors que des dizaines de personnes  étaient restées faute de place devant les grilles du Collège de France, l'amphithéâtre Marguerite de Navarre était comble, avec au premier rang la ministre de la Culture Audrey Azoulay aux côtés des professeurs du Collège.

De nombreux éditeurs étaient aussi présents : Olivier Bétourné, P-DG du Seuil, Bernard Comment (Seuil), l'actuel éditeur d'Alain Mabanckou, Emilie Colombani, aujourd'hui chez Rivages mais qui a publié trois romans de l'écrivain, Sophie de Closets (Fayard), Emmanuelle Collas (Galaade), Rodney Saint-Eloi (Mémoire d'encrier au Québec)... ainsi que des écrivains, Dany Laferrière, Serge Joncour, Mathieu Simonet, Henri Lopes, Yahia Belaskri, James Noël, Patrick Grainville. Même le tailleur d'Alain Mabanckou, qui avait confectionné la très belle veste en velour bleu roi qu'il portait pour l'occasion, est venu le saluer en fin de conférence.

Une histoire des accointances

Dans cette leçon inaugurale qui s'est terminée par une standing ovation, le professeur de littérature francophone à l'université de Californie de Los Angeles (UCLA) n'a pas gommé l'actualité, rappelant que "soixante ans après le Congrès des écrivains et artistes noirs qui s'était tenu à l'initiative d'Alioune Diop, la France se questionne encore sur les binationaux".  Il a montré les "accointances" de la littérature coloniale française avec la littérature négro-africaine francophone, émaillant son histoire des figures de Joseph Conrad, André Gide, Albert Londres, Amadou Hampâté Bâ ou René Maran, premier Noir à recevoir le prix Goncourt avec Batouala en 1921. Ce discours sera disponible chez Fayard sous le titre De la littérature coloniale à la littérature négro-africaine le 20 avril prochain.

Cette leçon sera suivie, à partir du 29 mars, d’une série de cours et de séminaires ouverts à tous. Un colloque, "Penser et écrire l’Afrique noire", se tiendra le 2 mai. L’ensemble de cet enseignement sera disponible en français et en anglais sur le site du Collège de France.

Premier écrivain

Premier écrivain à occuper la chaire de création artistique tenue auparavant par des créateurs comme l'architecte Christian de Portzamparc, le compositeur Pascal Dusapin, le sculpteur Anselm Kiefer ou le paysagiste Gilles Clément, le lauréat du prix Renaudot  2006 pour Mémoires de porc-épic est le quatrième Africain à occuper une chaire annuelle dans l'institution fondée en 1532.
Le Collège de France propose des dizaines d'enseignements ouverts au plus grand nombre. N'importe qui peut y assister gratuitement et sans inscription. Comme le suggère sa devise docet omnia, "il enseigne tout" : de la philosophie au droit, en passant par la médecine et les mathématiques.

mercredi 16 mars 2016

Pierre Tanguy, Versets de la dune et du talus











Pierre Tanguy
Versets
de la dune
et du talus



Revue Ce qui reste





Versets de la dune et du talus -- Pierre Tanguy



Pierre Tanguy :
Pierre Tanguy est né et vit en Bretagne. Ecrivain et journaliste, il est l’auteur
d’une quinzaine de recueils, dont la plupart publiés aux éditions La Part Commune.

Dernière parution : « Ma fille au ventre rond » (2015).

Pierre Tanguy a obtenu en 2012, pour l’ensemble de ses livres, le prix de poésie
attribué à Nantes par l’Académie littéraire de Bretagne et des Pays de la
Loire.

La photographie et le pastel sont de l’auteur.










Pierre Tanguy dans la Revue Recours au Poème

samedi 12 mars 2016

Umberto Eco, A son petit fils (2014)


Sans titre





Simona Crippa  11 mars 2016 Ailleurs
Umberto Eco, « A mon petit fils » (L’Espresso)



Au début de l’année 2014, l’hebdomadaire italien L’Espresso demandait à quatorze personnalités du monde de la culture, d’écrire une lettre ouverte et idéale à leur fils pour affronter les grands thèmes de la vie. Umberto Eco écrit à son petit fils pour lui donner des conseils sur le futur. Il s’en dégage une réflexion sur la technologie, le sexe, la poésie et la mémoire.


Mon petit fils chéri,

Je ne voudrais pas que cette lettre de Noël résonne de manière trop moralisatrice et te donne à entendre des conseils sur nos semblables, la patrie, les mondes et d’autres choses de ce genre. Tu ne l’entendrais pas et quand l’heure viendra de la mettre en pratique (toi, adulte et moi trépassé) le système des valeurs aura tellement changé que probablement mes recommandations t’apparaîtront datées.

Ainsi voudrais-je m’attarder sur une seule recommandation que tu seras à même de mettre en pratique même maintenant, au moment même où tu navigues sur ton iPad, je ne commettrais pas l’erreur de te le déconseiller, non parce que j’aurais l’air d’un grand-père radoteur mais parce que je le fais moi aussi. Tout au plus puis-je te conseiller, si jamais tu tombes sur les centaines de sites pornos qui montrent les rapports sexuels entre deux être humains, ou entre un être humain et un animal, dans des milliers de positions, essaie de ne pas croire que le sexe se réduit à ce qui t’en est montré entre autres de manière assez monotone, parce qu’il s’agit d’une mise en scène pour te contraindre à ne pas sortir de chez toi et regarder de vraies filles. Je pars du principe que tu es hétérosexuel, sinon tu adapteras mes recommandations à ton cas précis. Mais regarde les filles, à l’école ou là où tu vas jouer, parce que les vraies filles sont mieux que celles qu’on voit à la télévision, et, un jour, elle te donneront bien plus de satisfactions que celles que tu trouves on line. Crois en celui qui a plus d’expérience que toi (et si j’avais regardé le sexe uniquement à travers l’ordinateur, ton père ne serait jamais né, et toi, on ne sait même pas où tu serais, voire tu ne serais même pas là).


Toutefois ce n’est pas de ceci dont je voudrais te parler mais plutôt d’une maladie qui a frappé ta génération et même celle de jeunes gens un peu plus âgés que toi, ceux qui vont peut-être déjà à l’université : la perte de la mémoire.

Il est vrai que si l’on a le désir de savoir qui est Charlemagne ou encore où se trouve Kuala Lumpur, tu n’as qu’à taper sur une touche et Internet te le révèle aussitôt. Fais-le quand cela est utile mais après l’avoir fait, essaie de te rappeler ce que tu as lu pour ne pas être obligé de le chercher une deuxième fois si jamais tu en ressentais un besoin irrésistible, peut-être pour une recherche à l’école. Mais sache que le risque est le suivant : puisque tu crois que ton ordinateur pourra te le dire à n’importe quel moment, tu pourrais perdre le goût de le mémoriser. Ce serait un peu comme si, ayant appris que pour aller de telle rue à une autre, il y a l’autobus ou le métro qui te permettront de te déplacer sans aucune fatigue (ce qui est très commode, et fais-le à chaque fois que tu es pressé), tu penses que tu n’as ainsi plus besoin de marcher. Mais si tu ne marches pas suffisamment, tu deviens une personne à mobilité réduite, comme on appelle aujourd’hui celui qui est obligé à se déplacer avec une chaise roulante. D’accord, je sais que tu fais du sport et que donc tu sais bouger ton corps, mais revenons à ton cerveau.

La mémoire est un muscle comme ceux des jambes, et si tu ne l’exerces pas, il s’atrophie et tu deviens (d’un point de vue mental) handicapé, c’est-à-dire (soyons clair), un idiot. Et, en plus, étant donné que nous risquons tous d’avoir un Alzheimer quand on devient vieux, l’un des moyens pour éviter cet incident déplaisant, c’est d’exercer sans cesse notre mémoire.

Dès lors, voici mon régime. Apprends tous les matins quelques vers, un bref poème ou, comme on m’a appris à mon époque, « La Cavallina storna »[1] ou « Il Sabato del villaggio »[2]. Et peut-être fait une compétition avec tes amis pour voir qui s’en souvient le plus. Si tu n’aimes pas la poésie, fais-le avec les formations de joueurs de football, mais fais attention à ne pas juste connaître qui sont les joueurs de l’équipe de la Roma d’aujourd’hui mais aussi ceux d’autres équipes y compris ceux des équipes d’autrefois (figure-toi que je me souviens de la formation de l’équipe de Turin quand leur avion s’était écrasé à Superga avec tous les joueurs : Bacigalupo, Ballarin, Maroso etc.). Fais des compétitions de mémoire, peut-être à propos de livres que tu as lus (qui était à bord de la Hispaniola à la recherche de l’île au Trésor ? Lord Trelawney, le Capitaine Smollet, le Docteur Livesey, Long John Silver, Jim…). Essaie de savoir si tes amis se souviennent qui étaient les domestiques des trois mousquetaires et de D’Artagnan (Grimaud, Bazin, Mousqueton et Planchet)… Et si tu ne voudras pas lire Les Trois Mousquetaires (et tu ne sauras pas ce que tu perdras), fais-le, je ne sais pas, avec d’autres histoires que tu as lues.

On dirait un jeu (et c’en est un) mais tu verras à quel point ta tête pourra se peupler de personnages, histoires, souvenirs en tout genre. Tu te seras demandé pourquoi les ordinateurs s’appelaient autrefois « cerveaux électroniques ». C’est parce qu’ils ont été conçus sur le modèle de ton (de notre) cerveau mais notre cerveau possède plus de connexions que notre ordinateur, c’est une sorte d’ordinateur que tu portes en toi et qui grandit et devient de plus en plus fort avec l’exercice, tandis que l’ordinateur que tu as sur ta table, plus tu l’utilises plus il perd en rapidité et au bout de quelques années tu dois le changer. En revanche ton cerveau peut actuellement durer jusqu’à quatre-vingt-dix ans et à quatre-vingt-dix ans (si tu l’as entretenu dans un exercice continu) il se souviendra de beaucoup plus de choses que celles dont tu te souviens aujourd’hui. Et ceci, gratuitement.

Il y a aussi la mémoire historique, celle qui ne concerne pas les faits de ta vie ou les choses que tu as lues, mais ce qui est arrivé avant que tu ne viennes au monde.

Aujourd’hui si tu vas au cinéma, tu dois entrer à une heure fixe quand le film commence et dès qu’il commence, quelqu’un te prend pour ainsi dire par la main et te dit ce qui se passe. De mon temps, on pouvait entrer au cinéma à n’importe quel moment, je veux dire même à la moitié du spectacle, on arrivait au moment où les choses étaient en train de se dérouler, et on essayait de comprendre ce qui s’était passé avant (puis quand le film recommençait depuis le début, on pouvait constater si on avait tout compris — mis à part que, si le film nous avait plu, on pouvait rester le regarder à nouveau). Voilà la vie est comme le cinéma permanent, un film de mon temps. Nous entrons dans la vie quand beaucoup de choses sont déjà arrivées, depuis des centaines de milliers d’années, et c’est important d’apprendre ce qui s’est passé avant notre naissance, cela sert à mieux comprendre ce qui se passe aujourd’hui.

Actuellement l’école (au-delà des trois lectures personnelles) devrait t’apprendre à mémoriser ce qui est arrivé avant ta naissance mais visiblement elle ne le fait pas bien parce que beaucoup de sondages montrent que les jeunes d’aujourd’hui, même ceux qui vont à l’université, s’ils sont nés par hasard en 1990, ils ne savent pas (ou peut-être ne veulent pas le savoir) ce qui s’était passé en 1980 (et ne parlons pas de ce qui s’est passé il y a cinquante ans). Les sondages nous disent que si on demande à certains qui était Aldo Moro[3], ils répondent qu’il était le chef des Brigades Rouges — en réalité il a été tué par les Brigades Rouges.

Ne parlons pas des Brigades Rouges, elles demeurent quelque chose de mystérieux pour beaucoup de monde, et pourtant, elles représentaient le présent d’il y a une trentaine d’années. Je suis né en 1932, dix ans après la prise de pouvoir du fascisme mais je savais même qui était le premier ministre au moment de la Marche sur Rome (qu’est-ce que c’est ?). Peut-être l’école fasciste me l’avait-elle appris pour m’expliquer à quel point le ministre était stupide et mauvais (l’inapte à la guerre nommé Facta) que les fascistes avaient remplacé. D’accord mais au moins je le savais. Et puis l’école à part, un garçon d’aujourd’hui ne sait pas qui étaient les actrices de cinéma d’il y a vingt ans, tandis que moi, je savais qui était Francesca Bertini qui jouait dans les films muets vingt ans avant ma naissance. Probablement parce que je feuilletais de vieilles revues empilées dans le débarras chez nous, mais justement, je t’invite à regarder de vieilles revues car c’est un moyen pour apprendre ce qui se passait avant ta naissance.

Mais pourquoi est-il nécessaire de savoir ce qui est arrivé avant ? Parce que très souvent ce qui est arrivé avant t’explique pourquoi certaines choses arrivent aujourd’hui et comme pour les joueurs, c’est un moyen pour enrichir notre mémoire.

Fais bien attention, tu ne pourras pas faire tout ceci uniquement avec des livres et des revues. On peut le faire très bien aussi sur Internet. Qui est à utiliser non seulement pour chatter avec tes amis mais aussi pour chatter (pour ainsi dire) avec l’histoire du monde. Qui étaient les Hittites ? Et les Camisards ? Comment s’appelaient les trois caravelles de Christophe Colomb ? Quand les dinosaures ont-ils disparu ? L’Arche de Noé pouvait-elle avoir un gouvernail ? Comment s’appelait l’ancêtre du bœuf ? Y avait-il plus de tigres il y a cent ans qu’aujourd’hui ? Qu’était l’Empire du Mali ? Et qui en revanche parlait de l’Empire du Mal ? Qui a été le deuxième Pape de l’Histoire ? Quand Mickey a-t-il paru ?

Je pourrais continuer à l’infini et tout serait une belle aventure de recherche. Et tout marquerait la mémoire.

Viendra le jour où tu seras un vieil homme et tu auras le sentiment d’avoir vécu mille vies car ce sera comme si tu avais été présent à la Bataille de Waterloo, avais assisté à l’assassinat de Jules César, et si tu avais été à une très courte distance du lieu où Berthold le Noir, en mélangeant des substances dans un mortier afin de trouver le moyen pour fabriquer de l’or, avait découvert par hasard la poudre à canon et armes à feu, et il a fini par sauter en l’air (et c’est bien pour lui). Tes amis qui n’auront pas cultivé leur mémoire auront juste vécu une seule vie, la leur, qui doit avoir été assez mélancolique et pauvre de grandes émotions.

Cultive donc ta mémoire, et dès demain, apprends par cœur « La Vispa Teresa »[4].

Umberto Eco
Traduction de l’Italien par Simona Crippa

[1] « La Cavallina storna » (1903), poème de Giovanni Pascoli (1855-1912).
[2] « Il Sabato del villaggio » (1829), poème de Giacomo Leopardi (1798-1837).
[3]Aldo Moro (1916-1978), juriste, homme politique italien, secrétaire de la Démocratie Chrétienne de 1960 à 1963, président du parti jusqu’à sa mort, a été élu chef du gouvernement italien cinq fois entre 1963 et 1968 puis entre 1974 et 1976.
[4] « La Vispa Teresa » (1850 circa) , poème de Luigi Sailer. Il s’agit de l’une des poésies-comptines les plus connues en Italie.


DIACRITIK, le magazine qui met l'accent sur la culture

Sans titre

mercredi 9 mars 2016

René Char chez lui à l'Isle sur Sorgue, et poèmes






 A***


Tu es mon amour depuis tant d’années,
Mon vertige devant tant d’attente,
Que rien ne peut vieillir, froidir ;
Même ce qui attendait notre mort,
Ou lentement sut nous combattre,
Même ce qui nous est étranger,
Et mes éclipses et mes retours.

Fermée comme un volet de buis
Une extrême chance compacte
Est notre chaîne de montagnes,
Notre comprimante splendeur.

Je dis, ô ma martelée ;
Chacun de nous peut recevoir
La part du mystère de l’autre
Sans en répandre le secret ;
Et la douleur qui vient d’ailleurs
Trouve enfin sa séparation
Dans la chair de notre unité,
Trouve enfin sa route solaire
Au centre de notre nuée
Qu’elle déchire et recommence.

Je dis chance comme je le sens.
Tu as élevé le sommet
Que devra franchir mon attente
Quand demain disparaîtra.

René Char
recueil Recherche de la base et du sommet


«Nous avons du marteau la langue aventureuse.

Nous sommes des croyants pour chemins muletiers.»

(René Char: Chants de la Balandrane)


C'est en 1967 que Michel Soutter filme René Char chez lui, à l'Isle-sur-la-Sorgue, dans le Vaucluse. Le grand poète a alors tout juste 60 ans, il a reçu l'année précédente le Prix des critiques pour l'ensemble de son oeuvre.




L'oeuvre de René Char est marquée par le Vaucluse dans lequel il passa sa vie. Il est né le 14 juin 1907 à L'Isle-sur-la-Sorgue.


Son premier recueil de poèmes paraît en 1928, il entre dans le groupe surréaliste et collabore avec Breton et Eluard. La guerre d'Espagne lui inspire des poèmes militants et en 1940 il entre dans la résistance où il devient chef de l'armée secrète Durance-Sud sous le nom de capitaine Alexandre.


Après la guerre il est en relation avec Picasso, Matisse, Giacometti, Braque et Camus. Pierre Boulez met ses textes en musique. Il était l'amant de sa terre et sa poésie en est le meilleur témoignage.


Il entre de son vivant dans la Pléiade en 1983. Il meurt le 19 février 1988 à Paris où il était hospitalisé. «Il fut le poète exact de son temps » lisait-on dans Le Monde le lendemain.


Réalisateur: Michel Soutter

Archives INA

Archives Champ libre


Champ libre était un magazine d'actualité artistique diffusé entre le 17 novembre 1965 et le 25 juin 1968. D'une durée moyenne de 62 minutes, il était réalisé par Gilbert Bovay, Yvan Butler, Pierre Barde et Michel Soutter.

RTS archives


jeudi 3 mars 2016

Soif, poème de Michèle Finck, peintures Catherine Sourdillon



Peinture, Catherine Sourdillon
Peinture de Catherine Sourdillon
Paru dans la revue Ce qui reste

« Poème : terrier des larmes de tous. »
"Soif"
un poème de Michèle Finck
peintures de Catherine Sourdillon
A découvrir ci-dessous sur Issuu ou sur le site de la revue






mardi 1 mars 2016

Un auteur, des livres, Alexandre Bergamini


Alexandre Bergamini est un auteur que j'ai découvert récemment et que je ne quitte plus depuis, tant son écriture et ce qu'il nous dit m'intéressent, me passionnent, et surtout me touchent profondément.
A ce jour, j'ai lu Quelques roses sauvages et Autopsie du sauvage (recueil de poèmes). Ce matin, j'ai reçu Cargo mélancolie.

J'ai voulu en parler ici, afin que le découvrent à leur tour les lecteurs de ce blog.
Ecrivain de grand talent, il s'est mis à écrire pour se libérer de lui-même

"J'écris pour me libérer de moi-même.
Par peur du retour des meurtrissures.
Avec leurs silences.
Aqueducs et viaducs
entre mon passé et mon présent."

                                                      (Autopsie du sauvage)


J'espère que la lecture de cet article vous donnera envie de partir à sa rencontre...
(FR)

Aujourd'hui, 22 juin2016

Je viens de lire "Asile", publié chez Dumerchez (2011) dont voici un petit extrait p 15

Impossible de nommer l'absent
tu t'enfuirais


                               Ventre d'ébène ventre d'ivoire
                                                     poitrine nocturne
                                                 contre poitrine d'aube claire
                                                         Les pas du guerrier
                                                     soufflés par le nomade


Illustration de couverture Jérôme Mesnager



photo Alexandre Bergamini
parue aux Editions Zulma

Autopsie du Sauvage, éd Dumerchez






Quelques extraits de Autopsie du sauvage :


En exergue

"Et c'est ainsi que ma route m'a jeté jusqu'au sang au travers d'épais taillis et enfoncé dans des marais, dans l'eau aussi et jusque dans la mer quand ça lui prenait, si bien que je la perdais ou devais reculer sous peine de noyade."
                                                                Samuel Beckett,
                                                                                D'un ouvrage abandonné


J'écris pour me libérer de moi-même.
Par peur du retour des meurtrissures.
Avec leurs silences.
Aqueducs et viaducs
entre mon passé et mon présent.
Entre mon souffle et ma terre.
Ce, vers quoi je tends,
et ce qui me retient au sol.
Comme si les sentiments,
les émotions s'étaient accumulés,
comme s'il fallait les lâcher sur ces feuilles.
La rivière trop longtemps retenue.
Ce refuge, l'écriture.
Ma voile nomade,
ma toile fragile d'où j'entends tomber la pluie.
Ce par quoi je comprends le monde,
ce par quoi je m'y inscris.
Pour devenir humain, malgré tout.
Parce que je suis encore vivant.   (p 10)



Dans les dix années de Théâtre qui ont suivi,
les représentations les plus difficiles,
les plus angoissantes, étaient celles où il venait.
Je l'entendais racler le fond de sa gorge,
tousser dans les silences.
J'avais honte et peur.
Honte que l'on sache que c'était lui, mon père,
le seul à rompre le silence des émotions,
incapable de laisser vivre les autres,
même les personnages des Théâtres.
Angoisse atroce qu'il ne prenne la parole
afin de dire à tous que c'était moi, son fils,
"le salam", le "bon à rien",
celui qui ne fermait pas ses volets pour dormir,
celui qui s'enfermait dans les toilettes,
celui qui était lent, contemplatif,
paresseux, brouillon, rêveur.     (p 22)



Il est au plus profond un être meurtri.
Mais il a refusé mon lien avec la vie.
Il ne m'a pas aimé.
Et m'a empêché de vivre.

Il n'y a jamais eu rien de vivable entre nous.
Il ne pourra jamais rien y avoir de vivant ?
Rien de rien ?

J'existe sans lui, malgré lui.
Je ne suis pas fait de marbre
et de lois gravées dans la pierre.
Je vis de doutes, de peurs, de blessures,
d'amours, de poussières, de départs et de vents.
Une succession de faiblesses d'où je puise ma force.

Je suis toujours lent, contemplatif,
paresseux, brouillon et rêveur.
J'existe.              (p 29)




Aurais-je pu m'opposer à son geste ?
Pourquoi n'ai-je rien dit, n'ai-je rien fait ?
Il s'est tué parce que j'avais une angine ?
Suicide réussi ?
Tentative qui aurait mal tourné ?
Comment savoir ?

Ma porte était ouverte.

C'est la première fois depuis dix-neuf ans
que je réalise cela et que je l'écris :
Ma porte était ouverte.
Je l'ai vu passer de sa chambre
à celle de mes parents et revenir
avec le fusil dans sa main.
La première fois.
Depuis dix-neuf ans.

Ma porte lui était ouverte.
Ça me fait pleurer.   (p 41)




Ton écho subsiste et résonne dans ma vie.
Je t'appelle.
Je peux attendre des heures un signe,
qui stagnerait tout à coup,
dans l'arrêt de ce rossignol
qui se pose devant ma fenêtre
lorsque je pense à toi.

Mal de vivre.
La vie était là, devant moi,
à distance, inaccessible.
Incapable de la faire mienne.
Restant étranger.
Trop encombré à vivre celle des autres,
à les laisser m'envahir.
Je ne m'habillais qu'avec leurs vêtements.
Chaussures de tel ami, chaussettes de tel autre,
jeans de tel amant, tee-shirt du grand frère,
veste du copain...
Chaque jour je m'habillais des autres.
J'étais riche.
Je ne possédais rien.
Distribuant le peu de moi-même à tous vents.
Laissant les amoureux y puiser leur amour,
les pauvres leur désir.
Les laisser me déposséder de moi-même.     ( p 47 )





Je me familiarise avec le cadavre
que je porte en moi.
J'ai vu dans la glace
l'agonie du sauvage mourant.
Le visage blanc, verdâtre,
sa respiration rauque
par la bouche entrouverte.
Son regard vide et creux
de celui qui attend que tout cesse.
Le sauvage que j'étais avant.
Le sauvage en moi invincible,
une force comme une voile gonflée à bloc,
qui ne craignait rien,
ni personne.
Un sauvage indestructible,
taillé dans les vents violents,
protégé par un ange au coeur transpercé,
mon frère.            (p 63)



Gardien vigilant de ce qui est vivant.

Mon écriture a pris racine dans cette vigilance,
avec les brins d'herbe entre les pavés,
dans cette respiration de la cour carrée.
Je l'ai puisée dans cette veine de mica
incrustée au marbre rose.
Veine naturelle.
Veine que je croyais étrangère
et artificielle à cette colonne.
Pareil à ce virus dans le sang.   (p 73)



On croise des traces de pas.
On préfère l'inconnu.
Là où personne n'ose marcher.
Peut-être apercevra-t-on un chevreuil,
une biche, un faon.

On s'arrête près d'une souche.
On goûte aux respirations présentes.
On marche sans but réel.
Au loin une lueur à travers les feuillages.
On se dirige vers cette clarté.
L'air, le vent, les faisceaux du soleil
derrière les nuages de ce ciel d'automne.
On longe en lisière un champ d'herbes
hautes et vertes.
Un chemin que l'on croise, que l'on prend.   (p 77)



Le plus ardu est de ne pas s'interdire d'être.
Il ne faut pas renoncer.
Jamais.                      (trois derniers vers du dernier poème)





Je m'interroge sur le livre d'Alexandre Bergamini que je vais lire maintenant. Peut-être "Cargo mélancolie", après avoir lu le bel article de Jean Ristat dans les Lettres françaises. Peut-être "Sang damné" dont j'ai pu découvrir quelques extraits, ici ou là. (FR)







La mélancolie du deuil

Cargo mélancolie,

d'Alexandre Bergamini. Éditions Zulma, 96 pages, 9,50 euros.




Le premier roman d'Alexandre Bergamini, Retourner l'infâme, marquait d'évidence la naissance d'un écrivain : son écriture rythmée appelait la lecture à voix haute tant par son lyrisme que par la maîtrise dont il s'efforçait - souvent avec bonheur - de la gouverner. J'avais même osé le considérer comme un romantique égaré dans le bordel du monde. Je ne sais si j'avais raison d'employer un mot aujourd'hui bien décrié. Comme le lyrisme d'ailleurs. Mais de quel romantisme parlons-nous ? Se réfère-t-on au romantisme anglais, à l'allemand, ou encore au français ? Les questions philosophiques ou politiques ne sont pas réglées de la même façon par les uns et par les autres. Et notre époque qui prétend avoir fait son deuil de l'idéal révolutionnaire semble, par exemple, ne plus voir d'un bon oeil les textes d'un Victor Hugo, auteur, entre autres, de 93, de Napoléon le petit ou même des Misérables...

J'avais donc évoqué un certain romantisme chez Alexandre Bergamini, référence qui me semblait désigner dans son livre l'exposition à vif d'un sujet et sa remise en question radicale dans l'écriture d'expériences limites, sexuelles et plus précisément sadomasochistes dans Retourner l'infâme.

Le second ouvrage de Bergamini, Cargo mélancolie, non seulement confirme les qualités de son premier livre, mais les développe par une plus grande maîtrise de la langue et de la construction du récit.

Voici donc de courts textes qui rendent compte d'un long voyage qui conduit l'écrivain, dans un premier temps, de Gnydia, cité ouvrière de Pologne, à Klaïpeda (Lituanie), Riga (Lettonie), puis à Port-Saïd (Égypte), au Yémen, en Érythrée, en Arabie saoudite, en Somalie. Dans une seconde partie, il raconte la fin de son périple au Spitzberg et dans la baie de la Madeleine vers la banquise.

Il ne faut cependant pas se méprendre : Cargo mélancolie n'est pas un recueil de « choses vues ». L'intérêt du livre réside avant tout dans « l'expérience intérieure » dont l'écriture rend compte avec rigueur, précision, à la façon d'un sismographe. Suivons le fil brûlant, douleureux, profond de la narration : Alexandre Bergamini avait un frère, décédé à l'âge de dix-huit ans : « 1962-1980. Une vie dans un tiret. L'ordinaire transformé pour toujours par un frère. » Cette disparition va le hanter durant de longues années : « Auparavant ne régnaient que le supplice, l'évitement. Rêver de lui était un cauchemar qui me hantait des jours entiers. » À l'approche du cercle polaire « premier rêve depuis vingt ans, où nous nous retrouvons, où je le perçois serein. » Puis vient « l'acceptation de l'inaccessible », «le détachement du mort. Mon accord de l'inacceptable, la perte ». Le dernier chapitre dit la clôture de la quête : « La fin d'une errance. Je ne cherche plus. Mais rien ne résout son absence. Rien ne la comble. » Plus loin : « Pour la première fois, disponible à la vie. »

Ces pages sont fort belles et émouvantes, mais l'auteur ne cède à aucun moment à la sensiblerie, à la complaisance. Ce fil intime du récit reste tendu et ne s'embarrasse pas de considérations « psychologisantes ». Je l'ai simplement isolé de la trame du texte pour la clarté de mon exposé. Il s'entremêle subtilement à d'autres fils narratifs grâce auxquels le récit acquiert sa force et sa dimension universelle.

Ainsi on appréciera l'art de Bergamini lorsque, dans des notes concises, il dépeint l'enfer d'une traversée de la Baltique, les marins « ravagés par le travail en mer, la solitude et l'alcool. Robustes et taciturnes, broyés ». Il sait, avec une précision et un réalisme féroces, en quelques phrases, camper les personnages avec lesquels il est obligé de cohabiter pendant plusieurs semaines : « Lui, au long nez qui trempe, mange comme un rustre tout ce qui passe à sa portée, mastique bouche ouverte. Elle, visage en pâte à modeler qui tombe doucement, jolis yeux, bouche en cul de poule, tente de se tenir avec la distinction d'une première classe sur le Titanic. » On n'oubliera pas sa description de Riga : « Un peuple assis sur des journaux attend les yeux dans le vide. Les rues ravagées par le dégel, traversées par des taxis hurlants. Des gardes du corps protégent des hommes d'affaires, des mafieux. » Autre exemple à propos du canal de Suez : « Un jeune enfant moricaud, en tunique indigo, porte dans ses bras un agneau blanc aux oreilles noires. Un bébé sale, morve dégoulinante, promène sa poule, un fil à la patte. » Et, de temps à autre, il ponctue son texte de réflexions sur l'écriture : « Écrire emporte tout sur son passage. L'écriture est marquée du sceau de la perte. »

On remarquera également qu'Alexandre Bergamini, sans insister, observe et analyse, avec un humour grinçant, politique, aussi bien les pays de l'est de l'Europe que l'Afrique : « En France, tout le monde se prend pour Napoléon. La bourgeoisie a triomphé. La fierté du néant. » Ou encore : « À Djibouti zone surveillée par l'armée française », passent « des 4 x 4 immatriculés d'ONG françaises, 4 x 4 de coopérants flambant neufs, de militaires, foncent vitres fermées, nous noient dans des nuages de poussière ». Et, plus loin, il voit une « pancarte d'une ONG française de lutte conter le sida : « Pour te protéger, sois fidèle ».

On comprend que le dernier voyage vers « le nord mythique » lui donne dans « l'éblouissement d'un ciel parfaitement blanc » «le sentiment de renaître vierge. Au commencement. Sans trace d'homme ». Il y a dans le récit de Bergamini la trace de Rimbaud fuyant « l'Europe aux anciens parapets » en quête d'absolu. Et, sans aucun doute, un poète pour qui « voyager c'est apprendre à disparaître ».

Aux îles Lofoten, il évoque les ombres romantiques de Milosz et de Gaspard David Friedrich, autres compagnons de route...

Jean Ristat

article paru dans Les Lettres françaises , juillet 2008

SAMEDI, 5 JUILLET, 2008
L'HUMANITÉ

Editions Zulma

Editions Arléa




QUELQUES ROSES SAUVAGES
Littérature française
Alexandre Bergamini
Une photographie se détache de l’humiliation et du désastre, une photographie de deux survivants du camp de Sachsenhausen : deux jeunes hommes sourient et descendent une rue détruite de Berlin, un couple amoureux survivant au milieu du chaos.
Quelques roses sauvages est une enquête personnelle autour d’une photographie, photographie de deux survivants de la Shoah trouvée à Berlin. Enquête d’un écrivain sur les restes d’une mémoire surexploitée, surexposée à la lumière, qui mène le narrateur au camp d’extermination de Sachsenhausen, à Berlin, puis à Westerbork, le camp de transit de Hollande. Devant l’absence, les manques, les trous et les traces, et devant l’impossibilité d’écrire une fiction, Alexandre Bergamini choisit de suivre les méandres intimes et complexes d’un labyrinthe intérieur.

Confronté à une réalité qui s’éloigne et s’effrite, à une vérité insaisissable, aux archives fragmentaires ou détruites, se sont naturellement posées les questions essentielles de la littérature, de la mémoire et de la conscience. « Sacraliser la mémoire est une autre manière de la rendre stérile » écrit Tzvetan Todorov, dans Les Abus de la mémoire. Quelques roses sauvages est un récit sur la survivance ; un parcours et un regard singulier sur le lien entre l’intime et l’Histoire ; un texte qui interroge notre mémoire et appelle un nouveau devoir de mémoire.

160 pages - 17,00 €
septembre 2015
EAN : 9782363080967
Quelques roses sauvages
Arléa, 2015




Quelques extraits


                                            Jour 1

Ange du film de Wim Wenders Les ailes du désir arrêté au milieu d'un flot humain qui poursuit son chemin, mon regard se fixe sur les dalles des trottoirs. J'ai lu - mais où et dans quel livre ? - que ces dalles rectangulaires ont été taillées et façonnées par les prisonniers des camps nazis, notamment celui de Sachsenhausen, à côté de Berlin. Idem pour les briques rouges des immeubles de la ville. Des usines jouxtant les camps, utilisant la main-d'oeuvre gratuite des prisonniers et des déportés afin de servir le Troisième Reich.
Je filme le pas des passants. Sait-on jamais sur quoi l'on marche ?
Pour la première fois à Berlin, pour la première fois en Allemagne. Envahi tout à coup par le passé, dépassé, submergé. Une intrusion de la réalité, une fêlure du temps. "Le réel, c'est quand ça cogne", écrivait Lacan.

Une part de mon histoire, de mon humanité a été agressée, blessée, détruite, ma part manquante. Blessure et révolte transmises. Petit-fils de résistants communistes français du côté maternel, pourquoi suis-je bouleversé par le sort des juifs ? Comment ne pas l'être ? J'écris "juif" avec un "j" minuscule; "juif" n'étant ni le nom d'une nationalité, ni la marque exclusive d'une appartenance religieuse, afin d'englober tous ceux qui sont juifs sans religion, sans tradition et sans appartenance à la communauté juive; "juif" parce que désigné et défini comme tel par les autres.   (p 11 et 12)






"Je préfère appeler le lecteur à la vigilance, contre mon propre livre et ses limites, contre moi-même, que de faire appel à sa crédulité, à son désir de crédulité.
L’artifice littéraire n’est pas ce qui rapproche le plus de la vérité de l’expérience humaine ; pas dans le cas des massacres, des génocides et des pertes. Cela fait partie de la légende et du mythe de la littérature de laisser croire qu’elle se rapproche du vrai en annonçant et en utilisant le faux.
Pour dire la vérité, il n’y a que la vérité, rien d’autre. La vérité avec sa violence, ses manques et ses traces."     (p 89)





L'emplacement géographique des fossés, des miradors et des fils barbelés délimite notre recherche. Le temps est devenu matière immuable. L'air frais, le ciel empli de vents et de nuages. Ce ne sont pas les nuages, ni les vents de 1942, c'est pourtant le même climat, la même nature. Le vide est la seule réponse au surpeuplement. Ce territoire n'est pas une chapelle pourtant il y souffle un air de terre sainte, de sanctuaire. Des roses sauvages ont poussé hors du chemin. Rouges comme des souvenirs dans le vert immense et profond de la disparition. Sauvages comme des cœurs accrochés palpitants.
Nous avons tant besoin de silence pour entendre, de vide pour nous souvenir. Besoin de places pour nous rencontrer et partager ce qui nous reste d'humanité. Ecouter, entendre, laisser en nous la résonance, penser et recueillir les mots justes et nous réinventer. Il n'y a pas de vie sans rébellion. Ces arbres et ces roses sauvages et rouges persistent et vibrent comme la vie dans le désert.   (p 143)



Entretien Kronix


Mercredi 6 juillet 2016


"Un jour, je serai un bel idiot heureux et je n'écrirai plus."
Alexandre Bergamini n'est pas un auteur dont on aborde l’œuvre dans l'insouciance, en se disant qu'on va passer un joli moment de détente entre une tarte aux fraises et la sieste qui suivra. Avec lui, c'est notre exigence (de citoyen, de lecteur, d'auteur) qui est convoquée. L'interview qui suit a été imaginée à partir d'une rencontre et des lectures de trois ouvrages seulement (dont l'un a été chroniqué ici), cités à répétition dans les questions. Votre serviteur ne saurait trop vous inviter à aller plus loin, comme il le fait lui-même.

Grand merci à l'auteur pour sa patience et sa gentillesse.



Kronix: Votre production alterne poèmes et textes en prose, parfois au sein du même livre, vers libres et prose se succèdent. Qu'est-ce que la poésie peut exprimer, qu'une autre forme littéraire ne peut pas ; qu'est-ce que la prose permet de dire que la poésie ne permet pas ?

Alexandre Bergamini : La poésie me donne la liberté que je ne trouve pas dans la prose. Elle permet d'être, et de comprendre, sans se faire comprendre. Quand la prose implique le besoin et la nécessité de se faire comprendre et très rapidement. (Sinon votre lecteur vous a lâché au bout d'une page ou moins). Cette nécessité de compréhension est aliénante. J'aime la liberté elliptique de la poésie, sa force révélatrice du monde. Une compréhension tacite, imaginaire, sensible, laisse au lecteur la possibilité d'être non plus en face mais à côté, dans un sens qu'il croit identique et partagé. Vain certes, mais qui déplace le lecteur de mon côté. Frank Smith, un auteur que j'apprécie, m'a écrit « ce que vous dites jamais ne recouvre ou n’enferme, au contraire.» Il dit aussi que je ne demande pas au lecteur de faire comme moi mais « de faire avec moi ». Je trouve cela très juste. Le lecteur devra faire avec moi. Ou pas.
Je ne demande aucun pacte de croyance, comme on peut le demander (tacitement) pour une fiction. J'en parle dans Quelques roses sauvages : « Je préfère appeler le lecteur à la vigilance, contre mon propre livre et ses limites, contre moi-même, que de faire appel à sa crédulité, à son désir de crédulité. L’artifice littéraire n’est pas ce qui rapproche le plus de la vérité de l’expérience humaine ; pas dans le cas des massacres, des génocides et des pertes. Cela fait partie de la légende et du mythe de la littérature de laisser croire qu’elle se rapproche du vrai en annonçant et en utilisant le faux. Pour dire la vérité, il n’y a que la vérité, rien d’autre. La vérité avec sa violence, ses manques et ses traces. »
J'essaye d'être à ma place, avec ce que je suis. Je ne parle à la place de personne. Je ne propose donc pas un pacte de croyance, mais un pacte de présence. Et la poésie accorde une forme de présence immédiate et brute, un peu folle, directement reliée à soi-même, qui passe par la langue mais au-delà du langage. La poésie n'est pas un jeu de langage scolaire. Elle est l'expression pure de la vie avant même la venue du langage. Elle me permet de me connecter rapidement à mes sensations, à mes émotions, avec ce que je suis quand je ne suis pas défini, lorsque je ne suis rien à mes propres yeux (la plupart du temps). J'espère qu'il en est de même pour le lecteur. Je le pense. Je l'espère encore.

K : Cargo Mélancolie, un voyage sous des latitudes froides puis brûlantes. Il faut vivre ainsi, se confronter aux extrêmes ?

A. B. : Froides puis brûlantes puis polaires (qui associent le froid et la brûlure). Dans les pays brûlants se sont dévoilés des rapports économiques glaçants, et dans le froid polaire, les retrouvailles et la chaleur du frère perdu. C'est comme cela que tout a commencé, en vrai, dans la vie. Ce que j'écris n'est jamais loin de ce que je vis. Ayant une vie intérieure intense, et à fleur de peau, le moindre événement anodin -en apparence- a de multiples répercutions. Donc imaginez le suicide d'un frère, un père tyrannique et une maladie qui frappe...
Mais je suis écrivain et non romancier. J'ai donc -peut-être- devant moi quelques livres à écrire. Une dizaine, guère plus. Étant séropositif, le temps m'est compté. Cela me va parfaitement. Je suis déjà un survivant. Je n'ai aucun problème avec mon temps de vie. Je n'ai qu'un problème d'espace. Où vivre alors que tout espace me convient? Pourquoi suis-je ici alors que je pourrais vivre là-bas ? Nue India parle de cela je crois aussi. Il faut être en soi-même, partout. Parce que nous ne sommes nulle part chez nous.
Conjuguer la chaleur humaine dans les extrêmes me ressemble. J'aime les livres à la fois glaciaux et brûlants. Distants et très intimes (sans être familiers). Verticaux et profonds. Le grand froid vous brûle, vous consume. C'est un paradoxe. Mais la vie est comme cela pour tous, non? Nous désirons aimer la vie et nous faisons face à la mort, nous désirons avec tant d'ardeur l'amour et nous rencontrons la perte. Et si nous voulons nous protéger de la mort et de la perte, de la vie et de l'amour, et bien nous n'aurons rien. Absolument rien. Ce sont des forces qui ne sont pas opposées mais complémentaires, qui fonctionnent en ogive. Forces dont nous tirons notre survie. Puisque nous sommes tous des survivants de notre propre vie, n'est ce pas ?

K : Sang damné est hanté par le suicide de votre frère et cet événement est aussi à l'amorce de Quelques roses sauvages. S'ajoute dans les deux cas un règlement de compte avec la figure de votre père. La colère semble être un excellent carburant de l'écriture chez vous (et peut-être aussi chez les auteurs que vous aimez ?)

A. B. : Au-delà de la colère, il y a un sentiment de perte et d'absence qui est une source plus profonde de l'écriture. Mon frère et sa disparition sous-tendent tous mes livres.
Il y a des choses irrésolues et qui le resteront. Mon père a une responsabilité dans la mort de mon frère, responsabilité qu'il nie. Son déni violent est une violence faite au frère suicidé.
Le monde est violent. La vie aussi. Il faut de l'énergie pour écrire. La colère et l'injustice sont un formidable mélange d'énergies.
J'écris sans doute pour que plus personne ne meurt sous mes yeux.
Une illusion fondamentale.

K : Où situeriez-vous Sang Damné ? On a parfois affaire à une vision documentaire (et nécessaire). Pourquoi ne nommez-vous pas les responsables politiques de l'affaire du sang contaminé ?

A. B. : C'est ce qu'on appelle un récit documenté. Mélange de récit intime et de documents réels. Rapport entre l'intime et le politique qui nourrit mon travail et ma vie, en strates d'écriture, en couches verticales... Le politique au cœur de notre sexualité. La cité au cœur de l'intime. Dans Quelques rose sauvages il s'agit de l'inverse, comment notre histoire personnelle et intime présente, est déjà inscrite -en réalité- au cœur de la grande Histoire passée, sans que nous le sachions, sans que nous en ayons conscience.
Sang Damné est un livre où j'ai pris le lecteur pour un punching-ball. Dans son coin, je ne lui laisse que peu de temps de répit. Et quand il pense qu'il peut s'en tirer, je le coince dans les cordes. Je voulais qu'il se sente cerné, de tous côtés. Ce que nous sommes en réalité.
Les responsables politiques sont tous là. Tous indirectement décrits et reconnaissables. Je ne voulais pas, étant moi-même séropositif, que l'on me reproche une quelconque bataille d'égo avec des noms cités, tous responsables. Des personnes qui me font penser à Eichmann. Et nous (l'éditeur et moi) voulions éviter des procès en diffamation trop faciles. Le livre a été relu 3 fois par des avocats. Je décris un système. Comme le système nazi, où chacun est le maillon plus ou moins conscient d'une chaîne destructrice mais dont il se veut irresponsable et surtout déresponsabilisé. Je fais un lien entre ce système administratif et économique du sang contaminé et le processus de la contamination du sida en France (et dans le monde) qui ont amené au désastre que nous connaissons. Depuis nous comprenons mieux les enjeux des laboratoires. J'espère y avoir contribué...
J'ai proposé dans un blog une analyse complète de l'affaire du sang contaminé. La seule analyse effectuée du début jusqu'à la fin, sur plus de vingt cinq ans de cette affaire d'Etat. Certains journalistes s'en servent toujours...
Je vous invite à le visiter. (Cliquer sur le lien. NdK : ) http://sangdamne-alexandrebergamini.blogspot.fr/ 

K : Dans Quelques roses sauvages, notamment, (mais c'est aussi abordé dans Sang damné), vous posez le constat d'une société de consommation dévorante, de son goût pour l'accumulation industrielle, le nombre, la massification des hommes et des bêtes, la chosification des êtres, et tout cela, si je vous ai bien lu, découlerait en partie de la logique des camps de la mort. Nous en sommes là ?

A. B. : Oui sans aucun doute. Nous sommes des poulets en batterie. (Nous-mêmes écrivains sommes les esclaves les plus pauvres de l'Economie du livre). La planète entière est devenue un immense camp. Qui aujourd'hui peut nier l'état d'exploitation de l'humanité à l'échelle de la planète ? Ceux qui veulent avoir toujours raison contre le réel ? Il suffit de bien ouvrir les yeux, de bien se nettoyer les oreilles.

K : Vous avez été comédien de théâtre. Vous avez confié un jour que vous aviez arrêté cette « carrière »*, parce que vous vous étiez rendu compte que l'état de grâce dans lequel vous étiez allait disparaître. Vous êtes-vous imaginé qu'il pourrait en être de même pour l'écriture, un jour ?

A. B. : L'état de Grâce avait disparu et le désir du Théâtre s'est arrêté. C'est gentil de supposer que je puisse être dans un état de grâce en écrivant, ce qui n'est pas du tout le cas. Je travaille et je me bats. Je ne suis pas carriériste, ni stratège, ni virtuose. La fleur du secret de Zéami, la grâce du moment, n'existe pas en littérature pour moi. Écrire est un long chemin et un écrivain arrive à maturité après un certain nombre de livres, non ? Pas de grâce, mais du travail d'écriture en ce qui me concerne. Et un chemin difficile. Cette difficulté que je reconnais comme chemin. Peut-être Autopsie du sauvage échappe à cela par ses maladresses. Mais je ne parlerai pas de Grâce mais d'urgence, de souffle, de brûlure...
J'écris, je passe mon temps de présence au monde à écrire, je ne fais rien d'autre de ma vie. C'est un choix et un combat permanent. Je fais partie des boxeurs plutôt que des acrobates. Les moments où je n'écris pas, je continue de vouloir écrire ou de penser à l'écriture ou de penser à détruire cette langue de la nation qui m'empêche d'écrire et à détruire toute une partie de la littérature que je trouve prétentieuse, inconsistante et qui se répand.
J'aime la littérature si elle est vitale. Si elle est capable de me sauver de moi-même. Sang damné a sauvé une vie au moins, je le sais, j'ai rencontré celui qu'il a sauvé.

Nous sommes vivants, parce que nous sommes fragiles. Nous sommes vulnérables parce que nous sommes en vie. Écrire est une nécessité qui me tient le nez au vent et me remplit de vitalité. Le combat n'est pas encore fini. J'arrêterai avec plaisir lorsque je serai tout à fait heureux. Vaincu ou vainqueur. Je me suis fait cette promesse : Un jour, je serai un bel idiot heureux et je n'écrirai plus.



(* J'aurais dû parler de parcours. Ah, les mots et leurs pièges !)

Belle émission, Fête du livre de Bron,
en écoute 1.12

Dans À ce stade de la nuit, Maylis de Kerangal offre une variation sur le nom de Lampedusa, un terme qui ramène autant au Guépard (adapté par Visconti au cinéma) qu’à la terrible réalité des migrants en Méditerranée... Une démarche comparable à celle d’Hélène Gaudy et Alexandre Bergamini dont les derniers romans tentent de reconstituer la mémoire des lieux et des personnes marqués par la Shoah, à travers des enquêtes et des témoignages, en particulier sur les camps de Terezin et de Westerbork. Avec la volonté d’éclairer, grâce à l’écriture littéraire, des destins mutilés et des lieux maudits à tout jamais.


ALEXANDRE BERGAMINI
Écrivain, il est l'auteur de recueils de poésie comme Asile (Dumerchez 2011), et de nombreux récits parmi lesquels Cargo mélancolie (Zulma 2008), Sang damné (Seuil 2011), Nue India et Quelques roses sauvages (Arléa 2014 et 2015).

HÉLÈNE GAUDY
Écrivaine, auteure d'ouvrages pour la jeunesse et de livres d'art, elle a publié plusieurs romans dont Si rien ne bouge (Le Rouergue 2009), Plein hiver (Actes Sud 2014) et Une île, une forteresse (Inculte 2016).

MAYLIS DE KERANGAL

Écrivaine, elle a publié des nouvelles et des romans aux éditions Verticales, parmi lesquels Corniche Kennedy (2008), Naissance d'un pont (Prix Médicis 2010), Réparer les vivants (Prix RTL-Lire 2014) et À ce stade de la nuit (2015). Hors-pistes (Thierry Magnier 2014) est son deuxième album pour la jeunesse.