mardi 11 novembre 2014

Mon Rimbe, extrait des "Carnets" de Martine Cros










Mon Rimbe, voilà ta saison aux enfers qui nous revient ! Prélude. C'est par ici. Dira-t-on bientôt que tu n'as pas écrit tes poèmes d'enfant ; il n'y avait pas d'enfants à ton époque !

En fin de compte, mon Rimbe, as-tu jamais existé ? Tu es un pur phantasme verlainien, nouvellien. Le réincarné fabuleux. En transcrivant tes mots, ton ami avait sans doute les yeux assaillis de trop de désir, et il aura commis des étourderies. A moins qu'il n'aie souhaité que son oeuvre personnelle soie publiée sous ton nom divinisé. Alors, quelle étrange idée que la sienne. Quel amour fanatique.

Par l'infini hasard des choses, par la vie éternelle vouée à l'imaginaire de la mort, tu existes en moi aujourd'hui, et moi seule t'écoute, et ressens ce que tes infirmités de rebelle t'infligent, dans leur antre joufflue de vents sahariens.
Le monde en poussière de désastre t'a dévoré. Le grand doute perpétuel t'a inoculé l'anti-matière. Je me ris de savoir si tu es fait de chair, si ta main a écrit  « Qu'en est mon néant, auprès de la stupeur qui vous attend? » ,et si ton outrageuse inventivité a pu être l'apanage d'un autre, et de qui ? Et pourquoi pas l'inverse ?  dit le chercheur ! Peu importe. Ce qui est écrit me transporte. Je me ris des cirques ambulatoires qui sèment après leur passage les verres à coktail sifflés, les imprimés douteux. En moi je le sais et c'est un bien précieux.

Tu écris de ta main frénétique dans mes veines qui ne saillent plus sur ma peau religieuse, tu écris dans mon sang, mes pieds s'enracinent dans tes souliers maudits. J'aime ce défi que tu nous lances encore, ce diamantaire défi d'évidence. Tous les défis sont de strictes vérités : ils s'érigent au pied du mur de la mort et donnent vie.

( Voilà, je sais : tu es l'homme en moi, le seul homme de ma vie, tous les autres sont des rats de ­biblilaboratoire. ( paix ait leurs âmes impératives !). Tu es l'idole aux féminités abstraites en ton corps enfantin, radieux.)

Ne le disons à personne, mon Rimbe de méchant fou. Rimbaud, c'est moi, et je te suis toi-même ! Le soir venu, après avoir fait mine d'être affectés par les clapoteries numériques du monde, nous, nous ferons la bombe, nous boirons du vin en pichet en nous lisant des vers écrits pour que l'ombre vive heureuse. Et nous rirons trop fort en parlant de romances ; hier inexistants, nous avons écrits dans les venelles de l'utopie cruelle ; aujourd'hui nous célébrons notre amour face à la comédie humaine, amants de soif dans une vie de synthèse qui ne doit son nom qu'à la chimie. Et demain donc ! Nous rirons davantage après le déluge, à pleines gorges que nous sommes, car les hommes ne communiquerons plus que par télépathie, il n'y aura plus la parole, plus d'écriture, et personne ne saura, hormis quelque mage dans un désert météorique, que nous aurons été au monde.





Mon Rimbe, par Ernest Pignon-Ernest.
Mon Rimbe, par Ernest Pignon-Ernest.


Un site que je vous recommande, si vous aimez l'Art sous toutes ses formes, la Poésie délicate et élégante

lundi 10 novembre 2014

Lettre d'amour de Rimbaud à Verlaine

Ernest Pignon-Ernest



Les 4 et 5 juillet 1873
Reviens, reviens, cher ami, seul ami, reviens. Je te jure que je serai bon. Si j'étais maussade avec toi, c'est une plaisanterie où je me suis entêté, je m' en repens plus qu'on ne peut dire. Reviens, ce sera bien oublié. Quel malheur que tu aies cru à cette plaisanterie. Voilà deux jours que je ne cesse de pleurer. Reviens. Sois courageux, cher ami. Rien n'est perdu. Tu n'as qu'à refaire le voyage. Nous revivrons ici bien courageusement, patiemment. Ah ! je t'en supplie. C'est ton bien d'ailleurs. Reviens, tu retrouveras toutes tes affaires. J'espère que tu sais bien à présent qu'il n'y avait rien de vrai dans notre discussion. L'affreux moment ! Mais toi, quand je te faisais signe de quitter le bateau, pourquoi ne venais-tu pas ? Nous avons vécu deux ans ensemble pour arriver à cette heure là ! Que vas-tu faire ? Si tu ne veux pas revenir ici, veux-tu que j'aille te trouver où tu es ? Oui c'est moi qui ai eu tort. Oh ! tu ne m'oublies pas, dis ? Non, tu ne peux pas m'oublier.
 Moi, je t'ai toujours là. Dis, réponds à ton ami, est-ce que nous ne devons plus vivre ensemble ?
 Sois courageux. Réponds-moi vite. Je ne puis rester ici plus longtemps.
 N'écoute que ton bon cœur. Vite, dis si je dois te rejoindre. À toi toute la vie.
Rimbaud.
Vite, réponds : je ne puis rester ici plus tard que lundi soir. Je n'ai pas encore un penny ; je ne puis mettre ça à la poste. J'ai confié à Vermersch tes livres et tes manuscrits. Si je ne dois pas te revoir, je m'engagerai dans la marine ou l'armée. Ô reviens, à toutes les heures je repleure. Dis-moi de te retrouver, j'irai, dis-le-moi, télégraphie-moi — Il faut que je parte Lundi Soir, où vas-tu ? Que veux-tu faire ?
Plus tard, Arthur Rimbaud reprend :
Cher ami, j'ai ta lettre datée « En mer ». Tu as tort, cette fois, et très tort. D'abord, rien de positif dans ta lettre : ta femme ne viendra pas, ou viendra dans trois mois, trois ans, que sais-je ? Quant à claquer, je te connais. Tu vas donc, en attendant ta femme et ta mort, te démener, errer, ennuyer des gens. Quoi ? toi, tu n'as pas encore reconnu que les colères étaient aussi fausses d'un côté que de l'autre ! Mais c'est toi qui aurais les derniers torts, puisque, même après que je t'ai rappelé, tu as persisté dans tes faux sentiments. Crois-tu que ta vie sera plus agréable avec d'autres que moi ? Réfléchis-y ! — Ah ! certes non ! — Avec moi seul tu peux être libre, et, puisque je te jure d'être très gentil à l'avenir, que je déplore toute ma part de torts, que j'ai enfin l'esprit net, que je t'aime bien, si tu ne veux pas revenir, ou que je te rejoigne, tu fais un crime, et tu t'en repentiras de LONGUES ANNÉES, par la perte de toute liberté, et des ennuis plus atroces peut-être que tous ceux que tu as éprouvés. Après ça, resonge à ce que tu étais avant de me connaître. Quant à moi, je ne rentre pas chez ma mère. Je vais à Paris. Je tâcherai d'être parti Lundi Soir. Tu m'auras forcé à vendre tous tes habits, je ne puis faire autrement. Ils ne sont pas encore vendus, ce n'est que lundi matin qu'on me les emporterait. Si tu veux m'adresser des lettres à Paris, envoie à L. Forain, 289 rue St-Jacques, pour A. Rimbaud. Il saura mon adresse. Certes, si ta femme revient, je ne te compromettrai pas en t'écrivant, — je n'écrirai jamais. Le seul vrai mot, c'est : reviens, je veux être avec toi, je t'aime. Si tu écoutes cela, tu montreras du courage et un esprit sincère. Autrement, je te plains. Mais je t'aime, je t'embrasse et nous nous reverrons.
Rimbaud. 8 Great College...etc... jusqu'à lundi soir, ou mardi à midi, si tu m'appelles.
Lettre de Rimbaud à Verlaine : « Reviens, reviens, cher ami »Fac-similé lettre de RimbaudLettre de Rimbaud à Verlaine : « Reviens, reviens, cher ami »Fac-similé lettre de RimbaudLettre de Rimbaud à Verlaine : « Reviens, reviens, cher ami »Fac-similé lettre de RimbaudLettre de Rimbaud à Verlaine : « Reviens, reviens, cher ami »Fac-similé lettre de RimbaudLettre de Rimbaud à Verlaine : « Reviens, reviens, cher ami »Fac-similé lettre de Rimbaud

( VERLAINE (Paul), Correspondance générale, 1857-1885 (Tome 1), Paris, Fayard, 2005 ; Image : Détail de Le Coin de Table, Henri Fantin-Latour (1872)/Musée d'Orsay )


http://www.deslettres.fr/rimbaud-et-verlaine-lettres-dor-de-la-passion-reviens-reviens-cher-ami/



samedi 8 novembre 2014

Petit reportage photos à Saint-Nazaire (44) - Première partie

"Haute de trente mètres et visible mieux que les clochers de Chartres à dix lieues à la ronde, la coque énorme entre ses tins du paquebot Normandie...Ville glissant de partout à la mer comme sa voguante cathédrale de tôle, ville où je me suis senti le plus parfaitement(...) dériver comme la gabarre sans mâts du poète sous son doux ciel aventureux"

Julien Gracq, La forme d'une ville (1985) - José Corti


"Alors - Saint-Nazaire - je l'aime d'un amour secret. En partie contrarié, forcément. Et si la poésie était venue à propos ? Nouvelle hypothèse. Pour venir au secours du lieu si souvent blâmé. La poésie armant le super-héros qui va sauver sa ville. Inconsciemment, il y a peut-être un peu de cela. Chercher des mots et des couleurs pour enluminer le tableau pâlichon d'une ville à la remorque de son port, ses chantiers, ses milliers d'ouvriers, et s'ils sont bien choisis, ces mots pourraient alors convaincre d'autres que moi."

Alain Roger, Existence amont (2014) - joca seria


Propulsée par la création de son port au XIXéme siècle, la ville de Saint-Nazaire fascine par son essor démographique et urbain exceptionnel. Riche d'un savoir-faire industriel unique, et chargée d'histoire sociale, elle affiche originalités et contrastes, révèle de multiples visages et offre de nombreuses richesses patrimoniales. L'Ecomusée de Saint-Nazaire s'attache à leur valorisation.


crédit photos Françoise Ruban

crédit photos FR

De par la qualité et la richesse de ses eaux "brassées", l'estuaire de la Loire est un espace naturel de pêche. De la civelle à l'alose, du tamis au carrelet, des pêcheries aux chalutiers, la pêche constitue l'une des activités les plus anciennes de la Loire.





crédit photo FR






crédit photo FR

La sculpture de Mayo

A partir de 1863, un bac assure la traversée régulière de l'estuaire entre Saint-Nazaire et la rive sud à Mindin.Le développement des liaisons entre les deux rives ne cesse d'augmenter, avec des bacs transportant passagers, animaux et véhicules.
A partir de 1959, les liaisons se font avec des bacs amphidromes donnant une place importante au fret des véhicules à moteur, jusqu'à la mise en service du pont de Saint-Nazaire en 1975.
Dans le cadre de la commémoration du bicentenaire de la Révolution française en 1989, Jean-Claude Mayo, artiste sculpteur, d'origine réunionnaise, réalise une oeuvre à partir des ducs d'Albe de l'ancien embarcadère du bac de Mindin.


Son oeuvre se compose de trois parties



crédit photo FR




crédit photo FR



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Le commerce triangulaire


Cartographie Voyage triangulaire, in "Le port de Nantes a 3000 ans", de Catherine Decours


Suite dans un prochain article.....

Photos  du 6 novembre 2014





vendredi 7 novembre 2014

Lettre d'Amadou Hampâté Bâ à la jeunesse (1985)

hampate ba-11985
Mes chers cadets,
Celui qui vous parle est l'un des premiers nés du vingtième siècle. Il a donc vécu bien longtemps et, comme vous l'imaginez, vu et entendu beaucoup de choses de par le vaste monde. Il ne prétend pas pour autant être un maître en quoi que ce soit. Avant tout, il s'est voulu un éternel chercheur, un éternel élève, et aujourd'hui encore sa soif d'apprendre est aussi vive qu’aux premiers jours.
Il a commencé par chercher en lui-même, se donnant beaucoup de peine pour se découvrir et bien se connaître, afin de pouvoir ensuite se reconnaître en son prochain et l'aimer en conséquence. Il souhaiterait que chacun de vous en fasse autant.
Après cette quête difficile, il entreprit de nombreux voyages à travers le monde : Afrique, Proche-Orient, Europe, Amérique. En élève sans complexes ni préjugés, il sollicita l'enseignement de tous les maîtres et de tous les sages qu'il lui fut donné de rencontrer. Il se mit docilement à leur écoute. Il enregistra fidèlement leurs dires et analysa objectivement leurs leçons, afin de bien comprendre les différents aspects de leurs cultures et, par là même, les raisons de leur comportement. Bref, il s'efforça toujours de comprendre les hommes, car le grand problème de la vie, c'est la MUTUELLE COMPRÉHENSION.
Certes, qu'il s'agisse des individus, des nations, des races ou des cultures, nous sommes tous différents les uns des autres ; mais nous avons tous quelque chose de semblable aussi, et c'est cela qu'il faut chercher pour pouvoir se reconnaître en l'autre et dialoguer avec lui. Alors nos différences, au lieu de nous séparer, deviendront complémentarité et source d'enrichissement mutuel. De même que la beauté d'un tapis tient à la variété de ses couleurs, la diversité des hommes, des cultures et des civilisations fait la beauté et la richesse du monde. Combien ennuyeux et monotone serait un monde uniforme où tous les hommes, calqués sur un même modèle, penseraient et vivraient de la même façon ! N'ayant plus rien à découvrir chez les autres, comment s'enrichirait-on soi même ?
A notre époque si grosse de menaces de toutes sortes, les hommes doivent mettre l'accent non plus sur ce qui les sépare, mais sur ce qu'ils ont de commun, dans le respect de l'identité de chacun. La rencontre et l'écoute de l'autre est toujours plus enrichissante, même pour l'épanouissement de sa propre identité, que les conflits ou les discussions stériles pour imposer son propre point de vue. Un vieux maître d'Afrique disait : il y a « ma » vérité et « ta » vérité, qui ne se rencontreront jamais. « LA » Vérité se trouve au milieu. Pour s'en approcher, chacun doit se dégager un peu de « sa » vérité pour faire un pas vers l'autre...
Jeunes gens, derniers-nés du vingtième siècle, vous vivez à une époque à la fois effrayante par les menaces qu’elle fait peser sur l'humanité et passionnante par les possibilités qu'elle ouvre dans le domaine des connaissances et de la communication entre les hommes. La génération du vingt et unième siècle connaîtra une fantastique rencontre de races et d'idées. Selon la façon dont elle assimilera ce phénomène, elle assurera sa survie ou provoquera sa destruction par des conflits meurtriers. Dans ce monde moderne, personne ne peut plus se réfugier dans sa tour d'ivoire. Tous les États, qu'ils soient forts ou faibles, riches ou pauvres, sont désormais interdépendants, ne serait-ce que sur le plan économique ou face aux dangers d'une guerre internationale. Qu'ils le veuillent ou non, les hommes sont embarqués sur un même radeau : qu'un ouragan se lève, et tout le monde sera menacé à la fois. Ne vaut-il pas mieux essayer de se comprendre et de s'entraider mutuellement avant qu'il ne soit trop tard ?
L'interdépendance même des États impose une complémentarité indispensable des hommes et des cultures. De nos jours, l'humanité est comme une grande usine où l'on travaille à la chaîne : chaque pièce, petite ou grande, a un rôle défini à jouer qui peut conditionner la bonne marche de toute l'usine.
Actuellement, en règle générale, les blocs d'intérêt s'affrontent et se déchirent. Il vous appartiendra peut-être, ô jeunes gens, de faire émerger peu à peu un nouvel état d'esprit, davantage orienté vers la complémentarité et la solidarité, tant individuelle qu'internationale. Ce sera la condition de la paix, sans laquelle il ne saurait y avoir de développement.
La civilisation traditionnelle (je parle surtout de l'Afrique de la savane au sud du Sahara, que je connais plus particulièrement) était avant tout une civilisation de responsabilité et de solidarité à tous les niveaux. En aucun cas un homme, quel qu’il soit, n'était isolé. Jamais on n'aurait laissé une femme, un enfant, un malade ou un vieillard vivre en marge de la société, comme une pièce détachée. On lui trouvait toujours une place au sein de la grande famille africaine, où même l'étranger de passage trouvait gîte et nourriture. L'esprit communautaire et le sens du partage présidaient à tous les rapports humains. Le plat de riz, si modeste fût-il, était ouvert à tous.
L'homme s'identifiait à sa parole, qui était sacrée. Le plus souvent, les conflits se réglaient pacifiquement grâce à la « palabre » : « Se réunir pour discuter, dit l'adage, c’est mettre tout le monde à l’aise et éviter la discorde ». Les vieux, arbitres respectés, veillaient au maintien de la paix dans le village. « Paix ! », « La paix seulement ! », sont les formules-clé de toutes les salutations rituelles africaines. L'un des grands objectifs des initiations et des religions traditionnelles était l'acquisition, par chaque individu, d'une totale maîtrise de soi et d'une paix intérieure sans laquelle il ne saurait y avoir de paix extérieure. C'est dans la paix et dans la paix seulement que l'homme peut construire et développer la société, alors que la guerre ruine en quelques jours ce que l'on a mis des siècles à bâtir !
L'homme était également considéré comme responsable de l'équilibre du monde naturel environnant. Il lui était interdit de couper un arbre sans raison, de tuer un animal sans motif valable. La terre n'était pas sa propriété, mais un dépôt sacré confié par le Créateur et dont il n'était que le gérant. Voilà une notion qui prend aujourd'hui toute sa signification si l'on songe à la légèreté avec laquelle les hommes de notre temps épuisent les richesses de la planète et détruisent ses équilibres naturels.
Certes, comme toute société humaine, la société africaine avait aussi ses tares, ses excès et ses faiblesses. C'est à vous, jeunes gens et jeunes filles, adultes de demain, qu'il appartiendra de laisser disparaître d'elles-mêmes les coutumes abusives, tout en sachant préserver les valeurs traditionnelles positives. La vie humaine est comme un grand arbre et chaque génération est comme un jardinier. Le bon jardinier n'est pas celui qui déracine, mais celui qui, le moment venu, sait élaguer les branches mortes et, au besoin, procéder judicieusement à des greffes utiles. Couper le tronc serait se suicider, renoncer à sa personnalité propre pour endosser artificiellement celle des autres, sans y parvenir jamais tout à fait. Là encore, souvenons-nous de l'adage : « Le morceau de bois a beaucoup séjourné dans l’eau, il flottera peut-être, mais jamais il ne deviendra caïman !
Soyez, jeunes gens, ce bon jardinier qui sait que, pour croître en hauteur et étendre ses branches dans toutes les directions de l'espace, un arbre a besoin de profondes et puissantes racines. Ainsi, bien enracinés en vous-mêmes, vous pourrez sans crainte et sans dommage vous ouvrir vers l'extérieur, à la fois pour donner et pour recevoir.
Pour ce vaste travail, deux outils vous sont indispensables : tout d'abord, l'approfondissement et la préservation de vos langues maternelles, véhicules irremplaçables de nos cultures spécifiques ; ensuite, la parfaite connaissance de la langue héritée de la colonisation (pour nous la langue française), tout aussi irremplaçable, non seulement pour permettre aux différentes ethnies africaines de communiquer entre elles et de mieux se connaître, mais aussi pour nous ouvrir sur l'extérieur et nous permettre de dialoguer avec les cultures du monde entier.
Jeunes gens d'Afrique et du monde, le destin a voulu qu'en cette fin du vingtième siècle, à l'aube d'une ère nouvelle, vous soyez comme un pont jeté entre deux mondes : celui du passé, où de vieilles civilisations n'aspirent qu'à vous léguer leurs trésors avant de disparaître, et celui de l'avenir, plein d'incertitudes et de difficultés, certes, mais riche aussi d'aventures nouvelles et d'expériences passionnantes. Il vous appartient de relever le défi et de faire en sorte qu'il y ait, non-rupture mutilante, mais continuation sereine et fécondation d'une époque par l'autre.
Dans les tourbillons qui vous emporteront, souvenez-vous de nos vieilles valeurs de communauté, de solidarité et de partage. Et si vous avez la chance d'avoir un plat de riz, ne le mangez pas tout seuls. Si des conflits vous menacent, souvenez-vous des vertus du dialogue et de la palabre !
Et lorsque vous voudrez vous employer, au lieu de consacrer toutes vos énergies à des travaux stériles et improductifs, pensez à revenir vers notre Mère la Terre, notre seule vraie richesse, et donnez-lui tous vos soins afin que l'on puisse en tirer de quoi nourrir tous les hommes. Bref, soyez au service de la Vie, sous tous ses aspects !
Certains d'entre vous diront peut-être: « C’est trop nous demander! Une telle tâche nous dépasse ! ». Permettez au vieil homme que je suis de vous confier un secret : de même qu'il n'y a pas de « petit » incendie (tout dépend de la nature du combustible rencontré), il n'y a pas de petit effort. Tout effort compte, et l'on ne sait jamais, au départ, de quelle action apparemment modeste sortira l'événement qui changera la face des choses. N'oubliez pas que le roi des arbres de la savane, le puissant et majestueux baobab, sort d'une graine qui, au départ, n'est pas plus grosse qu'un tout petit grain de café...
Amadou Hampâté Bâ, écrivain malien qui a côtoyé Théodore Monod à l'Institut français d'Afrique noire, et siégé à l'UNESCO, écrit cette lettre six ans avant sa disparition.

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lundi 3 novembre 2014

Par delà l'Histoire officielle, Guido Carlotto, le musicien qui fut un "bébé volé" de la dictature argentine



Guido Carlotto, le musicien qui fut un "bébé volé" de la dictature argentine

Publié le 01/11/2014 à 18H15, mis à jour le 02/11/2014 à 13H38

Le musicien Guido Carlotto/Ignacio Hurban en août dernier, avec sa grand-mère Estela Carlotto, la grande militante, présidente de l'Association des Grandes-Mères de la Place de Mai".

 © Natacha Pisarenko/AP/SIPA
Ignacio/Guido est aujourd'hui le plus célèbre des "bébés volés" de la dictature argentine, reconnu comme le petit fils de la présidente des "Grands-Mères de la Place de Mai". Elevé par des paysans, ce pianiste se demandait d'où lui venait la fibre artistique avant de découvrir que son père biologique était musicien. Ce 1er novembre, il donne son premier concert comme pianiste de jazz.

Le pianiste, compositeur et directeur de l'école municipale de musique d'Olavarria (ville de la Pampa à 350 km de la capitale) s'appelait jusqu'à l'été dernier Ignacio Hurban. Le 5 août, il est devenu Guido Montoya Carlotto quand un test ADN lui a révélé sa véritable identité. Et est devenu célèbre lorsque l'organisation des "Grands-Mères de la Place de Mai" ont annoncé qu'un 114e enfant volé durant la dictature avait été retrouvé, et identifié comme le petit-fils de l'infatigable militante Estela Carlotto, la présidente de l'organisation.

Fils de militants opposés à la dictature et petit fils d'Estela Carlotto

Depuis, il croule sous les demandes d'entretiens, les invitations de présidents, les propositions de concerts.
 Mercredi il sera reçu par le pape en compagnie de sa grand-mère, mais cela ne lui fait pas grand effet. "Ces derniers mois, ma vie a été tellement bouleversée, alors aller voir le pape..."

En parlant avec ses grands-mères, il a appris qu'il était issu d'une famille de musiciens. "Quand j'ai appris que mon grand-père jouait du saxophone, mon père de la batterie et que mon autre grand-père adorait le jazz, quelle révélation, j'ai compris d'où ça venait", raconte le musicien. "Tout ça me fait penser que la musique était plus ancrée dans mon identité que dans mes papiers", lâche "Nacho", son surnom, confié en adoption à un couple de pauvres paysans, après que ses parents, des membres d'une guérilla opposée à la dictature, ont été exécutés par les militaires.

L'amour de la musique

A l'âge de 10 ans, c'est un bal folklorique de village qui a fait basculer le petit Ignacio dans la musique, lui révélant de manière anticipée son identité, musicale. Il est surtout séduit par le musicien qui joue du clavier, et qui sera plus tard son professeur. "Cet évènement m'a paru si extraordinaire, j'étais ému. C'est le début d'une relation (avec la musique) qui dure", confie le jazzman de 36 ans. Après quatre cours de musique, le professeur l'encourage à persévérer.

Il se souvient de son premier piano, un clavier électronique de marque Casio : "Mes parents me l'ont acheté dans le magasin d'électroménager d'Olavarria en payant à crédit, c'était très cher pour nous." Dans la campagne proche d'Olavarria, il a grandi dans une maison sans électricité, sans télévision. Le clavier fonctionnait avec des piles, mais leur prix était parfois un obstacle sur le chemin de l'apprentissage. A la ferme, il avait accès à la bibliothèque du propriétaire. C'est d'ailleurs dans sa maison qu'il voit un piano pour la première fois. Il est émerveillé.

A l'école communale, ils ne sont que huit dans sa classe. Après une enfance heureuse, il s'apprête à travailler dans le BTP. "Mon père me disait : comme nous ne sommes pas propriétaires des terres,  tu seras toujours employé, alors il faut que tu fasses des études pour pouvoir progresser", témoigne Guido Carlotto. Dans les années 1990, la construction est en crise et il ne trouve pas de travail. "Quitte à mourir de faim,se dit-il, autant que ce soit en faisant ce qui me passionne." Il part pour Buenos Aires. A 21 ans, il rassemble 1.000 dollars, "c'était beaucoup d'argent pour moi", afin d'acheter un piano. Au magasin, le vendeur lui répond : "Avec cet argent, tu peux t'acheter un  barbecue, mais pas un piano", raconte-t-il en riant. Quelques années plus tard, à force d'économies, il finira par s'acheter un piano d'occasion de marque Rönish qui trône encore dans sa maison.

Ce samedi 1er novembre, au ND Teatro de Buenos Aires, il va interpréter les morceaux de son disque "Musa rea" et de nouvelles compositions, une fusion entre le jazz et le folklore argentin.
Guido Carlotto en concert le 1er octobre dernier dans l'ancienne Ecole de la marine de Buenos Aires, qui servit de centre de torture pour la dictature argentine entre 1976 et 1983.
Guido Carlotto en concert le 1er octobre dernier dans l'ancienne Ecole de la marine de Buenos Aires, qui servit de centre de torture pour la dictature argentine entre 1976 et 1983. © Natacha Pisarenko/AP/SIPA


vendredi 31 octobre 2014

Chronique de l'ère mortifère, de Frédéric Baal

Quelques critiques



Critique de Nicolas Maréchal




Vaincre le mal par la verve 



Elle fait mal, notre époque. Elle broie les hommes, elle les humilie, elle invente chaque jour de nouvelles formes à la vulgarité, et elle en jouit. Frédéric Baal, dans sa Chronique de l 'ère mortifère, nous plonge au cœur de cette douleur et de cette jouissance. Les premières pages prennent le lecteur par la main et le promènent dans un monde qui ressemble au nôtre après l'apocalypse - une errance presque nostalgique, au milieu des débris, des traces putrescentes d'une humanité qu'une voix se charge de faire revivre.

Car le titre ne ment pas : il s'agit bien d'une chronique. Peu à peu des lumières s'allument - de forts néons, bien entendu - et l'on entend le vacarme d'une fête. C'est le « grand bal carnavalesque du Cabaret de la Belle-Poule », où s'avancent d'étranges et pourtant très familiers personnages. Ils prennent la parole, s'en emparent comme les truands qu'ils ont toujours été. Il y a « Madame Tas-de-fer », qui part dans un long et torrentiel monologue, une tempête lyrico-bouffe vomissant une vision cynique, explosée et explosive, de l'histoire contemporaine, de l'économie, de la psychologie des masses, de l'écologie et de la politique en général : « N'est-il pas naturel aux misérables de consentir des sacrifices? »
Elle ne se laissera arracher la parole que par le « président-directeur général d'une société multinationale », qui lui aussi crachera ses vérités crues, ses fielleux conseils pour arnaquer son prochain, pour dominer, écraser, flatter, pour faire, encore et toujours, du fric. Il y a du Machiavel échevelé chez Baal, « c'est peu dire que nous établissons notre fortune sur la ruine d'autrui » ; il y a du Céline en grande forme et en colère, à la langue éruptive et libérée, souvent poétique, toujours agressive ; il y a du Verheggen, un plaisir des jeux de mots qui font sens et montrent que la réalité est une jeune fille faible qu'on peut pervertir comme on veut, « et qu’on ne me parle plus de Salman Rugir ! » ; il y a du Jérôme Bosch, une galerie jubilatoire et inquiétante de tout ce qui pourrit notre monde, des déguisements qu’on retourne, des rictus qui se déforment jusqu’à dévorer le lecteur dompté par cette « chronique de l'ère postrétroderniste... le nouvel obscurantisme... en avant, machine arrière toute ! »

Et puis il y a le coup de grâce : non contents de salir tout ce qui fait la société humaine, nos narrateurs délirants s'attaquent à ce qu’on espérait sauf : « j’ai formé le dessein d’être un artiste ». A travers leur voix, l’art et la littérature ne servent plus qu’à imposer la vanité des puissants et des rusés : « ne suffit-il pas de prendre la pose ? et surtout qu’on se le dise? »
Les chefs d'oeuvres sont revisités, réécrits, et bientôt on perçoit les gains qu’on pourrait tirer à traîner « Marcel Prose » en justice pour plagiat, ou à simuler « un malaise au cours d’un vernissage... on m’emporterait inanimé sur une civière... une performance médicale... »
Rien n’est épargné.

Frédéric Baal est bien connu dans le monde du théâtre. Il a fondé en 1970 le Théâtre Laboratoire Vicinal, avec son frère Frédéric Flamand. On le savait spécialiste de l’oeuvre de Reinhoud. On le découvre romancier avec sa Chronique de l’ère mortifère, un chant d'amour en creux à tout ce que l'homme a réussi de beau, une leçon d’ironie et de verve, qui laisse son lecteur décoiffé et un peu moins sûr de lui qu'avant - les devoirs de tout bon livre.
 Nicolas Maréchal




http://fr.calameo.com/read/003621924f208e524111f

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La créativité de Frédéric Baal est un acte de  rupture et de rébellion, un cri de rage et de détresse.


Critique de Annie Forest-Abou Mansour sur son blog littéraire "L'Ecritoire des muses", 10 mars 2014.

Dans son roman non roman, Chronique de l’ère mortifère,  Frédéric Baal, avec un large éventail de choix énonciatifs, tente de faire adhérer le lecteur à sa conception/déception de la société contemporaine. Les entraves des multinationales, les abus des soi-disant grands de ce monde, (Deux cent cinquante millions de dollars de bénéfice l’année dernière !... et net d’impôt ! … si nos esclaves du traire-monde ne travaillent pas pour nous, pour qui travaillent-ils donc, je vous le demande… nous tenons ces chiens en laisse !), les agissements mortifères des responsables des Etats, des élus  et de nombreux être humains égocentriques et égoïstes, vivant simplement le moment présent  sans penser à l’avenir, tels des chancres insidieux et proliférant, tuent la justice, la fraternité, l’égalité, l’art, l’écologie et asservissent l’être humain et son environnement : « L’usine salissait l’eau de la rivière. Poissons infectés. Sols pollués. Pêche et jardinage funestes. Tumeur dans l’estomac et cancer du poumon. Nettoyaient leurs installations et les œsophages des riverains. (…) Rassurez-vous, une mort restée inexpliquée s’explique par l’au-delà. Cercueil avec service après-vente ».

     Au cœur de pays fictifs, mais pourtant tellement vrais comme  « l’Anglepoterre », le lecteur découvre un décor dégradé, délabré : « (…) maisons chétives et maussades plantées à contre-jour. Tristes rues enténébrées. Immeubles gris de poussière.(…) Trottoirs que les pluies ont défoncés. Façade noircie du bureau de poste. (…) Carcasses de voitures blanchies par les fientes d’étourneaux ». L’esthétique du pourrissement (« Pommes pourries dans un cageot »), du délabrement est le substrat du texte.  Le lecteur observe l’effondrement du monde. La quasi-totalité  des termes de l’ouvrage connote l’idée de quelque chose qui s’achève, qui se meurt. Le liseur assiste à la décadence, à la déchéance de la société, à sa progression vers la servitude et le néant.

    La verve satirique de Frédéric Baal  accuse violemment et vertement une société injuste, inégalitaire et  tyrannique. L’auteur nous donne à entendre une « Mme Tas-de-fer », méprisante, arrogante, dominatrice, donnant des leçons de politique machiavéliques. L’esprit rempli de clichés colonialistes, racistes, sociaux, elle s’indigne que « nos indigènes ne sont plus ce qu’ils ont été… (elle a) peine à croire qu’ils veuillent s’affranchir de notre tutelle ». Les pauvres, êtres selon elle inférieurs,   responsables de leur pauvreté n’ont qu’à l’accepter : «ils exagèrent leur malheur…ils cèdent à la tentation du pathétique… mourir ! … un fait divers tellement banal !... d’ailleurs, la mort est à la mode… ne pouvaient-ils naître civilisés comme nous ? ». Frédéric Baal, à travers les propos  dédaigneux  de madame Tas-de-fer dénonce le libéralisme sauvage et ses inégalités : « j’ai un sens très vif de l’iniquité… (…) les rapines d’une classe restreinte prévalent sur les droits des travailleurs et la protection de l’environnement ! … nous n’en sommes pas à une infamine près !... » Non seulement la politique, mais aussi la culture, la religion sont  touchées par la décadence. La culture « anémiée (est) à la mode »,  « un aspirateur enfermé dans une cage en plexiglas » devient une œuvre d’art. Le plaisir de lire disparaît. Désormais avec les liseuses, « le devenir écranique », le lecteur ne cherche que l’information rapide : « la lecture fléchée… vous parcourez des yeux, introduit par une flèche, un très court extrait d’une œuvre (…) le New Roman Zappé »  et ces flèches « vous aident à traverser au pas de course les fragments nécessaires à l’intelligence – la plus limitée possible, rassurez-vous ». La langue et la réflexion s’appauvrissent alors, tuant tout esprit critique. Des  « théologiens criminels de diverses confessions interdisent à des milliards de mystifiés l’usage du préservatif… affaire à suivre dans les fosses communes du terrifié-monde ». Dans cette ère mortifère,  le mensonge et la corruption sont  de mise en politique  (« nous établissons notre fortune sur la ruine d’autrui »)  même au plus haut niveau de l’Eglise : « Nous couvrons nos manœuvres d’une apparence de légalité ». « L’Opressus Dei épaule les forces conservatrices… ». La débauche, l’immoralité, les abus d’influence, les injustices dominent notre époque qui se délite, sombre vers le néant. Comme le dit Frédéric Baal « la faucheuse rôde partout ». Les systèmes politiques, sociaux mortifères se banalisent et drainent l’homme vers sa perte.

    La parole de Frédéric Baal est l’écho tonitruant de sa penséeLa chair du mot exulte. Le rythme saccadé, les exclamations, les ruptures syntaxiques donnent une grande véhémence à son  texte. L’écriture de Frédéric Baal est marginale, de l’ordre de la transgression, de la révolte. Frédéric Baal bouleverse la syntaxe,   manie habilement la contrepétrie (« Alibabanque et les quarante valeurs », « La Fonpeine et Le conte de Rire ») joue avec les mots, les fait rimer entre eux : « systole et diastole ». Il multiplie  les néologismes (« une belle fumière »),  renouvelle les clichés, glisse des allusions historiques, littéraires, (« Babillage sans comptage n’est que ruine du parrainage » renvoie, par exemple à La Fontaine, « qu’en eussent dit Barbelé et Pelluchet… ? » à Flaubert,  « Tout est pour le mieux dans le milliardaire des mondes … » à Voltaire) use de l’anagramme, du sophisme. Il tricote l’esthétique (« nos demeures seigneuriales du XVIIIe siècle et de leurs salon au parquet de palissandre, desservis par des portes sculptées, meublés en Boule ou en Chippendale, parés de tableaux historiques, décorés d’armures et de trophées,  de tapisseries à ramages et de tentures de soie brochées d’or… » au grotesque,  mêle un langage recherché doté d’un vocabulaire rare, de verbes conjugués au subjonctif imparfait (« …mes entreprises ne fussent assombries par des revers, ne devinssent hasardeuses n’éprouvassent des vicissitudes … ») à un langage familier, parfois même vulgaire, insérant des phrases argotiques vieillies qu’il actualise par l’introduction d’une expression inattendue : « Je ne vais pas me faire bananer par une poire blette ! ». Le double sens de certains mots renforce l’ironie donnant à entendre la violence de la voix, de l’oral.

    La créativité de Frédéric Baal est un acte de  rupture et de rébellion, un cri de rage et de détresse. Elle sort des normes littéraires traditionnelles. L’écrivain sait que ce n’est qu’en dehors de la normalité qu’on peut pousser à la réflexion, à la liberté,  au changement et au respect des plus démunis. Frédéric Baal est un nouveau Céline (en ce qui concerne l’écriture), un nouveau Voltaire. Un livre à livre car une petite chronique ne peut en épuiser la richesse incommensurable.

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2014/03/10/chronique-de-l-ere-mortifere-5319116.html


Extraits de l'Ere mortifère


« ... certains, par un prodige qu’on n’osait plus espérer de leur souffle court et de leur bouche pâteuse, me gratifient des pires injures pimentées de railleries acerbes !... je leur ai dit de parler meilleur et ils continuent à me tailler !... ils m’assaisonnent à l’envi !... m’agressent sévère !... (...) qu’ils déchargent leur fiel en propos haineux !... ils en seront pour leurs frais !... ils s’épuisent en efforts inutiles... me provoquer ?... qu’ils s’en gardent bien !... je me dérobe à leurs coups... j’ai la repartie facile... je suis preste à la réplique !... j’amène ces brochets au bout de ma ligne !... je les passe de loin en subtilités captieuses!... leurs saillies bouffonnes ne m’impressionnent guère... je ne leur tiens pas rigueur de leurs attaques, j’ai pris le parti d’en rire... il ferait beau voir qu’ils m’éreintent sans que je leur réponde... leurs raisonnements super balèzes, qu’ils disent, ne convainquent pas… tant s’en faut qu’ils m’empêchent de m’exprimer, qu’au contraire je leur coupe le sifflet !... »
Monologue de Mme Tas-de-fer, Chronique de l'ère mortifère, Frédéric Baal, Editions de la Différence, Paris, 2014.
« Chronique de l'ère mortifère » est disponible dans toutes les librairies traditionnelles et sur tous les sites internet de vente de livres (Fnac, Amazon...).
@peinture James Ensor

jeudi 30 octobre 2014

Feu sur le quartier général!: Mort d'un coeur pur

Feu sur le quartier général!: Mort d'un coeur pur







mardi 28 octobre 2014


Mort d'un coeur pur

Il n'aura pas la légion d'honneur à titre posthume. Il est vrai qu'il ne pratiquait pas l'optimisation fiscale, les stock options, les retraites chapeau, le travail forcé en Birmanie, l'empoisonnement du delta du Niger ou des côtes bretonnes, la corruption à l'échelle continentale et le néocolonialisme capitaliste à la sauce Françafrique. Il n'aura donc pas le droit, non plus, aux condoléances serviles et kimiljonguiennes des ordures et des décombres qui contrôlent, certes de plus en plus mal, l'appareil politico-médiatique.
Il s'appelait Rémi Fraisse, il avait vingt et un ans et il est mort pour empêcher un barrage de se construire et de perpétuer la  vision délirante d'une agriculture productiviste qui, ailleurs en France, a déjà transformé des rivières en zones hautement toxiques et fait rôder notre fin dans nos canalisations.
La manière dont l'enquête multiplie les circonvolutions pour expliquer sa mort rappelle un scénario que même Yves Boisset aurait trouvé caricatural. On attend le moment où le procureur conclura que Rémi Fraisse s'est suicidé en se tirant une grenade lacrymogène dans le dos juste pour embêter les forces de l'ordre. Tout le monde ne peut pas mourir, aurait dit Lautréamont, de la rencontre fortuite sur une table de dissection entre un jet privé et une déneigeuse.
Rémi Fraisse appartenait à cette fraction de la jeunesse qui, de Tarnac à Notre Dame des Landes, des places d'Espagne ou de Turquie aux centres sociaux italiens, de la vallée de Suze à Taksim, d'Exarchia à Occupy Wall street, de ZAD en TAZ, s'est libérée de la matrice et a compris que ce que "nos enfants allaient payer", ce n'étaient pas les intérêts de cette dette fantasmatique inventée par un système aux abois pour domestiquer la population, non, ce qu'ils allaient payer, c'étaient les conséquences écologiques d'un mode de production aberrant. 
Pour un peu méditer cette fin violente, il est peut-être temps de lire A nos amis (La Fabrique) qui vient de paraître sept ans après l'Insurrection qui vient et en confirme tellement d'intuitions.
On a toujours raison de se révolter, et de refuser le choix entre une fin effroyable et un effroi sans fin.