L'orage d'hier soir a sans doute été la goutte d'eau qui a fait déborder ma coupe trop pleine. Overdose de fatigue physique, surmenage, tempêtes sous mon crâne, questions existentielles qui me taraudent. Culpabilité accumulée au fil des années. Ma mère, la ferme de Berthe mise en vente...
Comme trop souvent au cours de mon existence, je surestime mes capacités, je veux faire front. Et lorsque je demande enfin de l'aide, nul ne comprend. Pourquoi ne s'en sortirait-elle pas toute seule ? Elle le peut. Elle n'a qu'à...
Hier, il faisait beau, je me suis battue contre l'herbe envahissante qui avait profité de ma semaine d'absence ! Tondeuse, orties et chardons arrachés à la main, début de plantations au potager. Après avoir fait la même chose dans la maison de mon enfance ! Chaque geste était comme un bras d'honneur, une claque, un coup de pied au cul des emmerdeurs et.... un défi à moi-même !
Tu m'as vue... en sueur, exténuée, sale... mais si heureuse d'être avec toi ! Je n'allais pas gâcher notre rencontre qui est une fête, à chaque fois.
Nourrie, remplie de toi, j'ai continué, continué... jusqu'au soir. Folle que je suis !
L'orage annoncé, menaçant, grondant, fut l'effet boomerang ! Tremblante, j'ai reçu en plein cœur une cascade de remords, d'angoisses, de peurs « ancestrales ».
Les paroles assassines de certains membres de mon entourage claquaient encore plus fort dans mon cœur. Et ce fut le défilé des échecs, des ratages...qui remontaient du gouffre.
Nuit difficile et courte, arrivée bien tard. J'aurais voulu pleurer, les larmes apaisent. Mes yeux restaient secs. J'aurais voulu crier.... STOP ! Je ne pouvais que gémir comme un chiot.
Tes mots puis ceux d'Erri de Luca ( « Le plus et le moins » ) ont été une bouée de sauvetage. Je lisais, me répétais en boucle tes paroles si tendres, si douces, encore et encore ! Avec toi je ne suis jamais seule.
Ce matin je me suis levée tard. J'ai bu mon café en somnambule, les jambes flageolantes. Mon corps entier me faisait mal. Comme après une soirée à boire. J'ai pleuré un peu. Les larmes qui coulaient étaient douces à ma peau. Je suis restée près d'une heure sous la douche chaude. Purificatrice. Chasser, décrasser extérieur et intérieur. Me faire belle. M'estimer de nouveau. Penser à toi. Prononcer ton nom.
Il pleuvait, le vent agitait les branches. Je me suis endormie près de la cheminée.
A mon réveil, j'ai vu tes messages. Mon cœur s'est mis à battre très fort.
Les yeux grand ouverts je rêve..... Je saute dans ma voiture. Je roule. Je cours vers toi. Prends-moi garde-moi aime-moi ! Tu es le Premier homme. Tu es le Dernier. Je suis jeune et je t'aime.
Mais la vie est là, la vie au sourire de harpie me rappelle à la réalité.
Je sais que toujours je serai cette petite fille qui court après l'amour. Cet amour que réclame le petit animal blessé en moi, parce que sa mère l'a abandonné. « De toutes les blessures celles de l'enfance sont les pires » (Barbara)
Par sa mort, ma mère a fait resurgir tous les abandons. Toutes les culpabilités. Cet héritage est bien trop lourd à porter pour mes épaules et mon cœur si fragiles aujourd'hui.
En ce temps-là j'étais en mon adolescence
J'avais à peine seize ans et je ne me souvenais
Déjà plus de mon enfance
J'étais à seize mille lieues du lieu de ma naissance
J'étais à Moscou, dans la ville des mille et trois
Clochers et des sept gares
Et je n'avais pas assez des sept gares et des mille
et trois tours
Car mon adolescence était si ardente et si folle
que mon cœur, tour à tour, brûlait
comme le temple d' Éphèse ou comme la Place Rouge
de Moscou quand le soleil se couche.
Et mes yeux éclairaient des voies anciennes.
Et j'étais déjà si mauvais poète
que je ne savais pas aller jusqu'au bout.
Le Kremlin était comme un immense gâteau tartare
croustillé d'or, avec les grandes amandes
des cathédrales toutes blanches
et l'or mielleux des cloches...
Un vieux moine me lisait la légende de Novgorode
J'avais soif et je déchiffrais des caractères cunéiformes
Puis, tout à coup, les pigeons du Saint Esprit
s'envolaient sur la place
et mes mains s'envolaient aussi, avec des bruissements d'albatros
et ceci, c'était les dernières réminiscences du dernier jour
du tout dernier voyage
Et de la mer.
Pourtant, j'étais fort mauvais poète.
Je ne savais pas aller jusqu'au bout.
J'avais faim
Et tous les jours et toutes les femmes dans les cafés
Et tous les verres
j'aurais voulu les boire et les casser
Et toutes les vitrines et toutes les rues
Et toutes les maisons et toutes les vies
Et toutes les roues des fiacres qui tournaient en tourbillon
sur les mauvais pavés
j'aurais voulu les plonger dans une fournaise de glaives
Et j'aurais voulu broyer tous les os
Et arracher toutes les langues
Et liquéfier tous ces grands corps étranges et nus
Sous les vêtements qui m'affolent...
Je pressentais la venue du grand Christ rouge
de la révolution russe...
Et le soleil était une mauvaise plaie
qui s'ouvrait comme un brasier.
En ce temps-là j'étais en mon adolescence
J'avais à peine seize ans et je ne me souvenais
déjà plus de ma naissance
J'étais à Moscou, où je voulais me nourrir de flammes
Et je n'avais pas assez des tours et des gares
que constellaient mes yeux
En Sibérie tonnait le canon, c'était la guerre
la faim le froid la peste le choléra
Et les eaux limoneuses de l'Amour
charriaient des millions de charognes
Dans toutes les gares je voyais partir les derniers trains
Personne ne pouvait plus partir car on ne délivrait plus de billets
et les soldats qui s'en allaient auraient bien voulu rester...
Un vieux moine me chantait la légende de Novgorode.
Moi, le mauvais poète, qui ne voulais aller nulle part,
je pouvais aller partout
Et aussi les marchands avaient encore assez d'argent
pour aller tenter faire fortune.
Leur train partait tous les vendredis matin.
On disait qu'il y avait beaucoup de morts.
L'un emportait cent caisses de réveils et de coucous
de la Forêt-Noire
un autre, des boîtes à chapeaux, des cylindres
et un assortiment de tire-bouchons de Sheffield
Un autre, des cercueils de Malmoë remplis de boîtes de conserve
et de sardines à l'huile
Puis il y avait beaucoup de femmes
Des femmes, des entre-jambes à louer qui pouvaient aussi servir
Des cercueils
Elles étaient toutes patentées
On disait qu'il y avait beaucoup de morts là-bas
Elles voyageaient à prix réduits
et avaient toutes un compte-courant à la banque.
Or, un vendredi matin, ce fut enfin mon tour
On était en décembre
Et je partis moi aussi pour accompagner le voyageur
en bijouterie qui se rendait à Karbine
Nous avions deux coupés dans l'express et trente quatre coffres
de joaillerie de Pforzheim
De la camelote allemande "Made in Germany"
Il m'avait habillé de neuf, et en montant dans le train
j'avais perdu un bouton
Je m'en souviens, je m'en souviens, j'y ai souvent pensé depuis
Je couchais sur les coffres et j'étais tout heureux de pouvoir jouer
avec le browning nickelé qu'il m'avait aussi donné
J'étais très heureux
Insouciant
Je croyais jouer aux brigands
Nous avions volé le trésor de Golconde et nous allions,
grâce au transsibérien, le cacher de l'autre côté du monde
Je devais le défendre contre les voleurs de l'Oural qui avaient attaqué
les saltimbanques de Jules Verne
Contre les khoungouzes, les boxers de la Chine
Et les enragés petits mongols du Grand-Lama
Alibaba et les quarante voleurs
Et les fidèles du terrible Vieux de la montagne
Et surtout, contre les plus modernes
Les rats d'hôtel
Et les spécialistes des express internationaux.
Et pourtant, et pourtant
J'étais triste comme un enfant
Les rythmes du train
La "moëlle chemin-de-fer" des psychiatres américains
Le bruit des portes, des voies, des essieux grinçant
sur les rails congelés
Le ferlin d'or de mon avenir
Mon browning, le piano et les jurons des joueurs de cartes
dans le compartiment d'à côté
L'épatante présence de Jeanne
L'homme aux lunettes bleues qui se promenait nerveusement
dans le couloir et qui me regardait en passant
Froissis de femmes
Et le sifflement de la vapeur
Et le bruit éternel des roues en folie dans les ornières du ciel
Les vitres sont givrées
Pas de nature !
Et derrière, les plaines sibériennes, le ciel bas et les grandes ombres
des Taciturnes qui montent et qui descendent
Je suis couché dans un plaid
Bariolé
Comme ma vie
Et ma vie ne me tient pas plus chaud que ce châle écossais
Et l'Europe tout entière aperçue au coupe-vent
d'un express à toute vapeur
n'est pas plus riche que ma vie
Ma pauvre vie
Ce châle
Effiloché sur des coffres remplis d'or
avec lesquels je roule
Que je rêve
Que je fume
Et la seule flamme de l'univers
est une pauvre pensée...
Du fond de mon cœur des larmes me viennent
Si je pense, Amour, à ma maîtresse ;
Elle n'est qu'une enfant, que je trouvai ainsi
Pâle, immaculée, au fond d'un bordel.
Ce n'est qu'une enfant, blonde, rieuse et triste,
elle ne sourit pas et ne pleure jamais ;
mais au fond de ses yeux, quand elle vous y laisse boire,
tremble un doux lys d'argent, la fleur du poète.
Elle est douce et muette, sans aucun reproche,
avec un long tressaillement à votre approche ;
mais quand moi je lui viens, de-ci, de-là, de fête,
elle fait un pas, puis ferme les yeux
et fait un pas.
Car elle est mon amour, et les autres femmes
n'ont que des robes d'or sur de grands corps de flammes,
ma pauvre amie est si esseulée,
elle est toute nue, n'a pas de corps
elle est trop pauvre.
Elle n'est qu'une fleure candide, fluette,
la fleur du poète, un pauvre lys d'argent,
tout froid, tout seul, et déjà si fané
que les larmes me viennent si je pense à son cœur.
Et cette nuit est pareille à cent mille autres
quand un train file dans la nuit
- Les comètes tombent -
et que l'homme et la femme, même jeunes, s'amusent à faire l'amour.
Le ciel est comme la tente déchirée d'un cirque pauvre
dans un petit village de pêcheurs
en Flandres
Le soleil est un fumeux quinquet
et tout au haut d'un trapèze une femme fait la lune.
La clarinette, le piston, une flûte aigre et un mauvais tambour
et voici mon berceau
Mon berceau
Il était toujours près du piano quand ma mère comme Madame Bovary
jouait les sonates de Beethoven
J'ai passé mon enfance dans les jardins suspendus de Babylone
et l'école buissonnière, dans les gares devant les trains en partance
Maintenant, j'ai fait courir tous les trains derrière moi :
Bâle-Tombouctou
J'ai aussi joué aux courses à Auteuil et à Longchamp
Paris-New York
Maintenant, j'ai fait courir tous les trains tout le long de ma vie
Madrid-Stockholm
Et j'ai perdu tous mes paris
Il n'y a plus que la Patagonie,
la Patagonie, qui convienne à mon immense tristesse,
la Patagonie, et un voyage dans les mers du Sud
Je suis en route.
J'ai toujours été en route
Je suis en route avec la petite Jehanne de France
Le train fait un saut périlleux et retombe sur toutes ses roues
Le train retombe sur ses roues
Le train retombe toujours sur toutes ses roues.
"Blaise, dis, sommes-nous bien loin de Montmartre ?"
Nous sommes loin Jeanne, tu roules depuis sept jours
tu es loin de Montmartre, de la butte qui t'a nourrie,
du Sacré-Cœur contre lequel tu t'es blottie
Paris a disparu et son énorme flambée
il n'y a plus que les cendres continues
la pluie qui tombe
la tourbe qui se gonfle
la Sibérie qui tourne
les lourdes nappes de neige qui remontent
et le grelot de la folie qui grelotte comme un dernier
désir dans l'air bleui
Le train palpite au cœur des horizons plombés
Et ton chagrin ricane...
"Dis, Blaise, sommes-nous bien loin de Montmartre?"
Les inqiétudes
oublie les inquiétudes
Toutes les gares lézardées obliques sur la route
les fils télégraphiques auxquels elles pendent
les poteaux grimaçants qui gesticulent et les étranglent
Le monde s'étire s'allonge et se retire comme un accordéon
qu'une main sadique tourmente
dans les déchirures du ciel, les locomotives en furie
s'enfuient
et dans les trous, les roues vertigineuses les bouches les voix
et les chiens du malheur qui aboient à nos trousses
Les démons sont déchaînés
Ferrailles
Tout est un faux accord
Le broun-roun-roun des roues
Chocs
Rebondissements
Nous sommes un orage sous le crâne d'un sourd...
"Dis, Blaise, sommes-nous bien loin de Montmartre?"
Mais oui, tu m'énerves, tu le sais bien, nous sommes bien loin
La folie surchauffée beugle dans la locomotive
la peste, le choléra, se lèvent comme des braises ardentes
sur notre route
Nous disparaissons dans la guerre en plein dans un tunnel
La faim, la putain, se cramponne aux nuages en débandade
et fiente des batailles en tas puants de morts
Fais comme elle, fais ton métier...
"Dis, Blaise, sommes-nous bien loin de Montmartre?"
Oui, nous le sommes, nous le sommes
Tous les boucs émissaires ont crevé dans ce désert
Entends les sonnailles de ce troupeau galeux
Tomsk
Tchéliabinsk Kainsk Obi Taïchet Verkné Oudinsk
Kourgane Samara Pensa-Toulone
La mort en Mandchourie
est notre débarcadère est notre dernier repaire
Ce voyage est terrible
Hier matin
Ivan Oulitch avait les cheveux blancs
et Kolia Nicolaï Ivanovitch se ronge les doigts
depuis quinze jours...
Fais comme elles, la Mort la Famine, fais ton métier
Ça coûte cent sous,
en transsibérien, ça coûte cent roubles
En fièvre les banquettes et rougeoie sous la table
Le diable est au piano
ses doigts noueux excitent toutes les femmes
La Nature
Les Gouges
Fais ton métier jusqu'à Karbine...
"Dis, Blaise, sommes-nous bien loin de Montmartre?"
Non mais... fiche-moi la paix... laisse-moi tranquille
Tu as les hanches angulaires
ton ventre est aigre et tu as la chaude-pisse
c'est tout ce que Paris a mis dans ton giron
C'est aussi un peu d'âme... car tu es malheureuse
J'ai pitié j'ai pitié viens vers moi sur mon cœur
Les roues sont les moulins à vent du pays de Cocagne
et les moulins à vent sont les béquilles qu'un mendiant
fait tournoyer
Nous sommes les cul-de-jatte de l'espace
Nous roulons sur nos quatre plaies
On nous a rogné les ailes,
les ailes de nos sept péchés
Et tous les trains sont les bilboquets du diable
Basse-cour
Le monde moderne
La vitesse n'y peut mais
le monde moderne
les lointains sont par trop loin
et au bout du voyage c'est terrible d'être un homme
avec une femme...
"Blaise, dis, sommes-nous bien loin de Montmartre?"
J'ai pitié j'ai pitié viens vers moi
je vais te conter une histoire
Viens dans mon lit
Viens sur mon cœur
Je vais te conter une histoire...
Oh viens ! viens !
Aux Fidji règne l'éternel printemps
La paresse
L'amour pâme les couples dans l'herbe haute
et la chaude syphilis rôde sous les bananiers
Viens dans les îles perdues du Pacifique !
Elles ont nom du Phénix, des Marquises,
Bornéo et Java
Et Célèbes à la forme d'un chat.
Nous ne pouvons pas aller au japon
Viens au Mexique !
Sur ses hauts plateaux les tulipiers fleurissent
Les lianes tentaculaires sont la chevelure du soleil
On dirait la palette et les pinceaux d'un peintre
Des couleurs étourdissantes comme des gongs,
Rousseau y a été
il y a ébloui sa vie
C'est le pays des oiseaux
L'oiseau du paradis, l'oiseau-lyre
Le toucan, l'oiseau moqueur
Et le colibri niche au cœur des lys noirs
Viens !
Nous nous aimerons dans les ruines majestueuses
d'un temple aztèque
Tu seras mon idole
Une idole bariolée enfantine un peu laide
et bizarrement étrange
Oh viens !
Si tu veux nous irons en aéroplane et nous survolerons
Le pays des mille lacs,
Les nuits y sont démesurément longues
L'ancêtre préhistorique aura peur de mon moteur
J'atterrirai
Et je construirai un hangar pour mon avion avec les os
fossiles de mammouth
Le feu primitif réchauffera notre pauvre amour
Samowar
Et nous nous aimerons bien bourgeoisement
près du pôle
Oh viens !
Elle dort.
Elle dort
Et de toutes les heures du monde
elle n'en a pas gobé une seule
Tous les visages entrevus dans les gares
toutes les horloges
L'heure de Paris l'heure de Berlin
l'heure de St Pétersbourg et l'heure de toutes les gares
Et à Oufa, le visage ensanglanté du canonnier
et le cadran bêtement lumineux de Grocho
Et l'avance perpétuelle du train
Tous les matins on met les montres à l'heure
Le train avance et le soleil retarde
Rien n'y fait, j'entends les cloches sonores
Le gros bourdon de Notre - Dame
La cloche aigrelette du Louvre qui sonna la Barthélemy
Les carillons rouillés de Bruges-la-Morte
Les sonneries électriques de la bibliothèque
de New-York
Les campagnes de Venise
Et les cloches de Moscou, l'horloge de la Porte - Rouge
qui me comptait les heures quand j'étais dans un bureau
Et mes souvenirs
Le train tonne sur les plaques tournantes
Le train roule
Un gramophone grasseye une marche tzigane
et le monde, comme l'horloge du quartier juif de Prague,
tourne éperdument à rebours.
Effeuille la rose des vents
Voici que bruissent les orages déchaînés
Les trains roulent en tourbillon sur les réseaux enchevêtrés
Bilboquets diaboliques
Il y a des trains qui ne se rencontrent jamais
D'autres se perdent en route
Les chefs de gare jouent aux échecs
Tric - trac
Billard Caramboles Paraboles
La voie ferrée est une nouvelle géométrie
Syracuse Archimède
Et les soldats qui l'égorgèrent
Et les galères et les vaisseaux
Et les engins prodigieux qu'il inventa
Et toutes les tueries
L'histoire antique
L'histoire moderne
Les tourbillons
Les naufrages
Même celui du Titanic que j'ai lu dans le journal
Autant d'images - associations
que je ne peux pas développer dans mes vers
Car je suis encore fort mauvais poète
Car l'univers me déborde
Car j'ai négligé de m'assurer
contre les accidents de chemin de fer
Car je ne sais pas aller jusqu'au bout
Et j'ai peur.
J'ai peur
Je ne sais pas aller jusqu'au bout
Comme mon ami Chagall
je pourrais faire une série de tableaux déments
mais je n'ai pas pris de notes en voyage
"Pardonnez-moi mon ignorance
Pardonnez-moi de ne plus connaître
l'ancien jeu des vers"
comme dit Guillaume Apollinaire
Tout ce qui concerne la guerre
on peut le lire dans les Mémoires de Kouropatkine
ou dans les journaux japonais
qui sont aussi cruellement illustrés
A quoi bon me documenter
Je m'abandonne
aux sursauts de ma mémoire...
À partir d'Irkountsk le voyage devint
beaucoup trop lent beaucoup trop long
Nous étions dans le premier train
qui contournait le lac Baïkal
On avait orné la locomotive de drapeaux
et de lampions et nous avions quitté la gare
aux accents tristes de l'hymne au Tzar.
Si j'étais peintre
je déverserais beaucoup de rouge,
beaucoup de jaune sur la fin de ce voyage
car je crois bien que nous étions tous un peu fous
et qu'un délire immense ensanglantait les faces énervées
de mes compagnons de voyage
Comme nous approchions de la Mongolie
qui ronflait comme un incendie.
Le train avait ralenti son allure
et je percevais dans le grincement perpétuel des roues
les accents fous et les sanglots d'une éternelle liturgie
J'ai vu
J'ai vu les trains silencieux les trains noirs
qui revenaient de l'Extrême-Orient
et qui passaient en fantômes
Et mon œil, comme le fanal d'arrière,
court encore derrière ces trains
À Talga
cent mille blessés agonisaient
faute de soins
J'ai visité les hôpitaux de Kranoïarsk
et à Khilok nous avons croisé un long convoi
de soldats fous
J'ai vu dans les lazarets
des plaies béantes des blessures
qui saignaient à pleines orgues
Et les membres amputés dansaient autour
ou s'envolaient dans l'air rauque
L'incendie était sur toutes les faces dans tous les cœurs
Des doigts idiots tambourinaient sur toutes les vitres
Et sous la pression de la peur
les regards crevaient comme des abcès
Dans toutes les gares on brûlait tous les wagons
Et j'ai vu
J'ai vu des trains de soixante locomotives
qui s'enfuyaient à toute vapeur
pourchassés par les horizons en rut
et des bandes de corbeaux qui s'envolaient
désespérément après
disparaître
dans la direction de Port - Arthur.
À Tchita nous eûmes quelques jours de répit
Arrêt de cinq jours vu l'encombrement de la voie
Nous le passâmes chez Monsieur Iankéléwitch
qui voulait me donner sa fille unique en mariage
Puis le train repartit.
Maintenant c'était moi qui avais pris place au piano
et j'avais mal aux dents
Je revois quand je veux cet intérieur si calme
le magasin du Père et les yeux de sa fille
qui venait le soir dans mon lit
Moussorgsky
Et les lieder de Hugo Wolf
Et les sables du Gobi
Et à Khaïlar une caravane de chameaux blancs
Je crois bien que j'étais ivre
durant plus de cinq cents kilomètres
mais j'étais au piano et c'est tout ce que je vis
Quand on voyage on devrait fermer les yeux
Dormir
J'aurais tant voulu dormir
Je reconnais tous les pays les yeux fermés à leur odeur
et je reconnais tous les trains au bruit qu'il font
Les trains d' Europe sont à quatre temps
tandis que ceux d' Asie sont à cinq ou sept temps
D'autres vont en sourdine sont des berceuses
et il y en a qui dans le bruit monotone des roues
me rappellent la prose lourde de Maeterlinck
J'ai déchiffré tous les textes confus des roues
et j'ai rassemblé les éléments épars d'une violente beauté
Que je possède
Et qui me force.
Tsitsika et Kharbine
Je ne vais pas plus loin
C'est la dernière station
Je débarquai à Kharbine comme on venait de mettre
le feu au bureau de la Croix - Rouge.
O Paris
Grand foyer chaleureux avec les tisons entrecroisés
de tes rues et tes vieilles maisons
qui se penchent au-dessus et se réchauffent
Comme des aïeules
Et voici des affiches, du rouge du vert
Multicolores comme mon passé bref
Du jaune
Jaune
La fièvre couleur des romans de la France à l'étranger.
J'aime me frotter dans les grandes villes
aux autobus en marche
Ceux de la ligne Saint Germain - Montmartre
m'emportent à l'assaut de la Butte
Les moteurs beuglent comme les taureaux d'or
Les vaches du crépuscule broutent le Sacré - Cœur
O Paris
Gare centrale débarcadère des volontés
Carrefour des inquiétudes
Seuls les marchands de couleurs
ont encore un peu de lumière sur leur porte
La compagnie internationale des Wagons-lits
et des Grands Express Européens
m'a envoyé son prospectus :
C'est la plus belle église du monde
J'ai des amis qui m'entourent comme des garde-fous
Ils ont peur quand je pars que je ne revienne plus
Toutes les femmes que j'ai rencontrées
se dressent aux horizons
avec les gestes piteux et les regards tristes
des sémaphores sous la pluie :
Bella, Agnès, Catherine
et la mère de mon fils en Italie
Et celle, la mère de mon amour en Amérique
Il y a des cris de sirène qui me déchirent l'âme
Là-bas en Mandchourie un ventre tressaille encore
comme dans un accouchement
Je voudrais
Je voudrais n'avoir jamais fait mes voyages
Ce soir un grand amour me tourmente
Et malgré moi je pense à la petite Jehanne de France.
C'est par un soir de tristesse
que j'ai écrit ce poème en son honneur
Jeanne
La petite prostituée
Je suis triste je suis triste
J'irai au " Lapin agile "
me ressouvenir de ma jeunesse perdue
Et boire des petits verres
Puis je rentrerai seul
Paris
Ville de la Tour unique
Du grand Gibet
Et de la Roue.
***
Blaise Cendrars
Paris 1913.
Vous pouvez faire ce très beau voyage mis en scène par le Club des Poètes, en cliquant sur le lien ci-dessous :
Mathieu Hilfiger
est né en 1979 à Strasbourg. Il crée une oeuvre polymorphe sans discrimination de formes : poèmes en vers et en prose, théâtre, fragments, proses, articles, entretiens, etc., souvent présentés dans des ouvrages ou des revues. Après l’aventure de la revue Le Bateau Fantôme, il lance en 2014 la maison d’édition littéraire éponyme, tournée vers les marges de la création.
Derniers livres parus : De jour comme de nuit, avec Pierre Dhainaut (Le Bateau Fantôme, 2014) et L’Aube animale, Recours au Poème, 2015 (e-book), et en tirage de tête papier. À paraître : Les Résidents, Thot, octobre 2016 (théâtre).
Guillaume Steudler,
né en 1980 à Paris, est plasticien et graphiste. Dans son travail plastique, où la part intuitive de l’improvisation est si importante, il utilise avec une grande liberté gestuelle des techniques mixtes : dessin et peinture, imprimés et collages, figures et mots. Son univers chatoyant, très imaginatif, semble évoquer une rêverie naturaliste microscopique. Il est le concepteur graphique des éditions Le Bateau Fantôme.
Peschka ! […] Je brûle d’envie d’aller dans la forêt de Bohême. Mai, juin, juillet, août, septembre : il faut absolument que je voie quelque chose de nouveau, que je l’explore ; je veux déguster les eaux sombres, voir craquer des arbres, des airs sauvages, regarder ébahi des haies de jardin pourrissantes, y surprendre le foisonnement de la vie, entendre bruire les bouquets de bouleaux, frémir les feuilles ; je veux voir la lumière, le soleil, et savourer les humides vallées du soir au vert bleuissant, épier l’éclat fugace des poissons dorés, voir se former les blancs nuages, je voudrais parler aux fleurs. Scruter l’intimité des brins d’herbe, des hommes au teint rose, parler de dignes vieilles églises, de petites chapelles, je veux parcourir sans trêve des collines verdoyantes, parmi de vastes plaines, je veux baiser la terre, humer les tendres, chaudes fleurs des mousses. Alors je donnerai forme à de belles choses : des champs de couleurs…
Au petit matin, je voudrais revoir le soleil se lever, être libre de regarder la terre respirer, dans la lumière vibrante.
Harmoniser les champs qui respirent joie et beauté avec l’air parfumé de roses. De rudes montagnes aux rondeurs matelassées embrument de vastes lointains… Ô toi, terre odorante, devant nous, sous moi, réveille-moi, fais-moi mûrir comme un fruit au soleil ! Toi, sombre, brune terre poussiéreuse, à la rosée odoriférante, parfumée de fleurs, attirant les senteurs. Épanouis-toi au soleil qui, oui, nous donne tout. Joie ! Lumière sans prix, resplendis !
À l’ouvrage, homme actif ! Sois un fleuve inépuisable. Toi, verte vallée, tu me regardes, une verte atmosphère aquatique t’emplit, toi. De mes yeux mi-clos, je pleure de grosses larmes rouges, quand il m’est donné de te voir. Toi, œil douloureux, tu sens le souffle humide de la forêt. Toi qu’assaillent les senteurs, avec quelle ivresse dois-tu respirer l’haleine divine !
Je pleure en riant, ami, je pense à toi ; mieux, tu es en moi !
Voici que je m’allonge dans la mousse vivante, et qui parle, fleurs jaunes, claires, pures ; les eaux, respirant, parlent de la vie…
Et, là-haut, comme il est grand, le monde ! Que je m’enivre, moi aussi, et je perde de vue cette terre prosaïque.
Je dors.
Toutes les mousses viennent à moi et entrelacent, en se fronçant, leur vie dans la mienne. Toutes les fleurs cherchent à me voir, et font vibrer mes sens frémissants. Des floraisons d’un vert oxydé, des fleurs vénéneuses irritables m’emportent dans les hauteurs. Voici que je descends, planant, intact… l’étrange monde. Puis je rêve de chasses sauvages, déchaînées, de rouges champignons pointus, de grands cubes noirs, qui peu à peu s’évanouissent puis, comme par miracle, se remettent à croître, deviennent d’énormes colosses ; je rêve de l’incendie flambant comme un enfer, de la bataille d’étoiles lointaines, jamais regardées, d’yeux gris éternels, de titans précipités, de mille mains qui se tordent comme des visages, de nuages de feu fumants, de millions d’yeux qui me regardent avec bonté, et deviennent blancs, toujours plus blancs, jusqu’à ce que j’entende.
"J'ai touché l'immense en peu d'espace, l'épuisement du corps et l'énergie absorbée par un fruit cru de mer. J'étais une chose de la nature exposée à la saison. Je donnais le nom de l'île à cette liberté. Si je ne suis pas une strate jaune de sa croûte craquelée, fendue par les vignes qui la forent, si des chardons ne poussent pas de mes yeux, si je ne rêve pas la nuit comme un rocher balancé par des bradyséismes, je ne pourrai pas apprendre" Erri de Luca
Ischia, Naples, Turin, les Dolomites - les indications géographiques qui parcourent les trente sept textes réunis ici sont autant de points de repères biographiques de la vie d'Erri de Luca. La liberté rencontrée dans la nature tout autant que dans les luttes politiques, la fraternité entre travailleurs et le partage avec l'étranger, la lecture de la Bible et la figure de l'ange, voilà quelques-uns des motifs que tisse l'écrivain italien dans Le plus et le moins. Un livre inclassable et iconoclaste qui éclaire l'oeuvre et le parcours d'un des auteurs les plus singuliers de notre temps.
extraits de la quatrième de couverture
Le plus et le moins , Gallimard / Du monde entier (2015) traduit de l'italien par Danièle Valin.
Chez De Luca, l’ancrage dans la réalité napolitaine ou ouvrière ou encore alpine est au cœur de nombre de ses ouvrages. Naples, comme Montedidio (honoré du Prix Médicis étranger 2002) ou Le jour avant le bonheur, l’ont montré avec brio et inventivité. L’alpiniste accompli a trouvé moyen d’illustrer l’univers de sa passion par le biais de la fable dans Le poids du papillon.
Depuis, des recueils de nouvelles ou de récits ont accompagné les soubresauts de la vie du Napolitain, finalement relaxé dans un sombre fait divers, d’où il est sorti grandi et prompt à affronter d’autres combats, plus intérieurs sans doute, comme le révèle le dernier opus, ensemble de 37 récits, suivis de trois poèmes, au titre singulier – qui en éclaire la portée, disons, hautement morale, Le plus et le moins.
Entre récits autobiographiques et autres histoires à portée symbolique, l’auteur napolitain, né en 1950, ayant longuement vécu au sceau des réalités parfois très sombres de son parcours, sent l’intense désir d’évoquer, en pages réalistes, nourries d’expériences diverses, ce que fut un certain passé. Passé lointain de l’enfance comme événements plus récents liés aux faits de mai 68, d’un passage douloureux dans la France de 1982. Sans oublier le passé tout proche, lorsque sa mère, ainsi, dut remplacer sa carte d’identité. Chez De Luca, l’intime, le noyau familial rejoint sans cesse les préoccupations communautaires et/ou collectives de la cité.
Sans doute l’auteur, aujourd’hui âgé de 66 ans, ressent-il d’une manière particulière ces diverses périodes de sa vie, dotées, selon son usage, du plus ou moins de la mémoire et du ressenti.
Qu’épingler de plus surprenant, au fil de ces récits, qui remontent avec fluidité le cours de l’existence ?Le pantalon long, le premier baiser de Un poids délicieux ou comment le jeune De Luca a quitté doucement l’enfance pour embrayer d’autres voies.
Naples et sa mère offrent peut-être les plus beaux moments d’une liste d’aventures personnelles que nous conte Erri. Aussi s’attache-t-il, dans l’un de ces épisodes, à nous narrer le choix de ce prénom, italianisé et anglicisé tout à la fois, sur la base de Harry, devenu son prénom rare. Même vue de Torino, Naples est encore entachée d’un mépris certain : « On ne loue pas aux Napolitains » résonne comme une sombre remémoration des usages à l’égard des méridionaux. Education ischitaine, ou l’art de rameuter, autour de la belle petite île Ischia, la pêche aux merveilles, non seulement l’art de pêcher, mais encore l’atmosphère unique de la jeunesse, des amis, et la gravité des rappels, quand bien plus tard l’apnée causa la mort de l’ami cher.
La mère illumine ces brefs récits : derrière l’épaule (pour singer notre chère Sagan), la figure de la mère suscite des descriptions d’un néo-réalisme vibrant. Pas d’âge pour elle, pas de rides au cœur, et une santé à faire blêmir tant de valétudinaires, vieillards ou pas. Le renouvellement de la carte, son anniversaire donnent lieu à de belles séquences empreintes de force, d’émotion, et dotées de ce goût de l’histoire commune et partageable.
Le récit de ce Noël 82, parisien et amer – Erri était ouvrier – montre combien la solidarité entre migrants peut jouer avec efficacité et affection son rôle. Une excellente confusion est une perle qui éclaire ce monde outragé, où l’égalité souffre, et la fraternité, ici reconquise.
Plus sombre, forcément, cette ville découverte sous les feux de la guerre, Belgrade, 1999, sous l’alarme, à pied, laisse des traces indélébiles au marcheur rompu à l’escalade à main nue des réalités.
Rome n’est pas en reste dans ce tableau fidèle de ce qui fut vécu : les bistros romains ont-ils encore dans leur ventre autant de fidèles mémoires tissées de « chiens, de canaris, de vieilles femmes (venant) s’asseoir l’après-midi pour bavarder, donner un coup de main » ?
Une infinie tendresse traverse ces pages : celle d’un être qui s’est donné entier au monde, pour en décrire les aspérités, les fidèles attaches, filiales ou locales.
Un beau livre, de ferveur et d’hommage à toutes les âmes ouvrières, par quelqu’un qui lit la Bible sans croire. Et ce, tous les jours qui s’écrivent.
Lire Le plus et le moins laisse le goût délicieux d’un bain de mer au grand large, lorsqu’on se sent bercé par l’immense, au loin, et pourtant au plus près de soi. Le goût de sel finement déposé sur les lèvres, le grain d’une croûte de sel plus épaisse sur la peau, les cheveux mouillés qui se collent puis sèchent au vent… Un vent de liberté, « l’expérience de la liberté comme d’un désert », qui souffle sur ce magnifique livre d’Erri De Luca, quintessence de l’ensemble de ses livres, que l’on se réjouit de lire et de relire.
Le plus et le moins : 37 textes, fragments inclassables, dans une écriture poétique hors du commun, qui nous font voyager dans un temps et dans un espace, guidés par la géographie des souvenirs de l’auteur, de l’enfance à l’âge adulte : des moments de sa vie à Naples, Ischia, Turin, Paris, les Dolomites. Un voyage sincère et tendre au pays de la fraternité humaine et du partage. Un voyage au pays de la liberté et de la vérité. Un voyage dans le silence habité de l’âme du poète, lorsque l’auteur, dans l’arc tendu de la beauté de son écriture pudiquement évocatrice, sensuelle et sans grandiloquence ni ornementation, nous transporte parmi les éléments de la nature et des saisons, « là où la poussière était l’âme du monde ».
Instantanés de la vie de l’auteur, les textes qui composent ce livre éclairent son œuvre d’une lumière solaire qui vient de l’intérieur, tant ce qu’il décrit émane directement des émotions et des sensations qui le traversent profondément.
On y retrouve les thèmes de prédilection qui animent Erri De Luca et nourrissent son écriture :
- les luttes politiques et sociales des « années de cuivre, comme il dénomme les années 1970, qui « conduisaient le courant électrique des luttes sociales [...] une vraie énergie électrique de transformation »,
- le temps de l’intérêt collectif opposé au temps de l’intérêt individuel d’aujourd’hui « où l’on est évalué en fonction du pouvoir d’achat », symbole de notre monde désespérant et vide, qui sombre dans la barbarie et où il est vital de rester insoumis, de se révolter pour être vivant et porter « la parole contraire » pour tenter de mettre fin aux injustices, aux tyrannies, aux guerres, aux racismes…
- mais aussi le deuil des parents qui prend le goût du silence, « un silence comme les deux lèvres d’une blessure ouverte » et qui provoque aussi « l’exil alimentaire », puisque depuis la mort de sa mère, l’auteur a renoncé à son plat préféré : les aubergines à la parmesane ; une manière si humaine de vivre une telle séparation, puisque pour l’auteur « le deuil se vit plus à table qu’au cimetière ».
Et puis, l’on trouve aussi les souvenirs d’enfance, ceux du « fils égaré » : « je ne suis pas un père, je suis resté un fils, une branche sèche », qui a quitté sa Naples natale sans retour, qui tourne dans sa bouche toute la journée les pages de la Bible comme un « noyau d’olive », qui découvre les amours adolescentes avec le premier baiser : « je sais depuis que le baiser est le sommet atteint, la parfaite ligne d’arrivée » et les étreintes qui empêchent de dormir et transforment en « poissons qui ne ferment pas les yeux ».
L’escalade aussi occupe une place importante dans l’œuvre et la vie de l’auteur-alpiniste : « je pratique l’escalade et je sais qu’un sommet atteint exauce un désir autant qu’il l’épuise »…
Au fil des pages, cette écriture vibrante secoue le corps comme des percussions. Séisme intérieur provoqué par la beauté de textes à l’amplitude évocatrice maximale, à travers une parole minimale, juste et dense. Pas un mot de trop, mais une parole resserrée, traversée par la sensibilité et par l’émotion d’un homme devenu écrivain, par le traumatisme d’une humiliation scolaire, une accusation de tricherie pour sa première rédaction, alors que pour lui « ce fut un précipice d’écriture » qui lui permit de découvrir alors combien l’écriture peut déranger les corps constitués et participer à un acte de résistance. Depuis lors, l’écriture, comme un cadeau, est sa plus fidèle compagne.
Une écriture vitale, une écriture de vie et d’espoir inscrite dans le corps et dans la peau : « j’avais besoin de pages à tenir en main comme un verre et de m’y plonger la tête la première jusqu’au terminus ».
Le plus et le moins est un livre essentiel, d’un auteur essentiel qui, à rebours de la fureur des médiocrates de l’analyse et du commentaire, nous offre, avec humilité et profondeur, une parole authentique.
Donc, un livre à mettre entre toutes les mains… de celles et ceux qui s’interrogent sur notre monde et sur ce que c’est qu’être humain.
Martine Konorski
D.R. Texte Martine Konorski
pour Terres de femmes
Sylvie Fabre G. est née à Grenoble en 1951. Longtemps professeur de Lettres, elle se consacre désormais à l’écriture. Depuis 1976, elle est présente dans de nombreuses revues et anthologies en Europe et au Canada. Elle a publié plus d’une vingtaine de recueils poétiques et de récits chez différents éditeurs dont Frère humain à L’Amourier (Prix Louise Labé 2013) et Tombées des lèvres à L’Escampette (2015), ainsi qu’une trentaine de livres d’artistes avec peintres, photographes, calligraphes et graveurs. Elle pratique la photographie.
Marilyne Bertoncini
corédactrice en chef de la revue Recours
au Poème (recoursaupoeme.fr), docteur
en Littérature, spécialiste de Jean Giono,
collabore avec des artistes, vit, écrit et traduit.
Ses textes et photos paraissent dans diverses
revues françaises et internationales,
et sur son blog : minotaura.unblog.fr. Ses traductions de poètes anglais et australiens et son recueil,
Labyrinthe des Nuits, sont parus chez Recours au Poème
éditeurs, comme sa traduction des poèmes de Ming Di, Livre
des 7 Vies, et Histoire de Famille, illustrés par Wanda Mihuleac,
aux éditions Transignum en mars 2015.
La Dernière Oeuvre de Phidias vient de paraître chez Encres
Vives.
Pierre Rosin
Pierre Rosin est peintre à l’huile, en images numériques et
en poésie. Il a illustré les poèmes de Jacques Thomassaint et
Jean-Claude Touzeil.
Il expose ses images et ses propres poèmes qu’il a regroupés
dans deux recueils poésie & peinture : jardin doux et amers et
courbures.
Certains de ces poèmes sont parus en revue, Traction Brabant,
Terre à ciel, éditions Robin.
Site internet : www.pierrerosin.fr
(Revue Ce qui reste)
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Même si toutes les bonnes choses, comme on dit, ne durent jamais »
Prince (1958-2016)
Sometimes it snows in april
Loin.....au plus près
Loin de toi
loin de moi
A travers l'infini des continents et océans
Ils ont assassiné
Paris Bruxelles Tunis Lahore
en Syrie en Irak en Afghanistan en Côte d'Ivoire s'étendent leurs tentacules
Loin de nous
s'écoule le sang en torrents d'écume rouge
Tout près de toi
tout près de moi
Éclosent les pétales de nacre rose
Premier printemps sourit Vivaldi
les bleus de l'iris rendent le ciel jaloux
avalanches d'ors sur les arbres sur l'herbe mouillée
Tout près de nous
en cascades parfumées s'affolent émotions sentiments
Loin de toi
loin de moi
Des femmes pleurent leurs enfants disparus
au monde des vivants à jamais perdus
à jamais privés d'un destin
le chagrin à jamais ronge leurs entrailles
Loin de nous
se répandent des larmes de douleur d'impuissance
Tout près de toi
tout près de moi
Renaissance de senteurs éclatant
leurs arômes de miel
Narcisse des poètes cœur d'or sur lumineuse blancheur
un fil tissé en je t'aime
Tout près de nous
rythment la cadence l'Amour puissant et ses vœux de silence
Loin de toi
loin de moi
Serpentent sinueux kilomètres longue est la route
Et déboussolé l'avril se fait polaire
sous le fracas du chaos mondial
en Méditerranée toujours sont noyés les innocents
Loin de nous
s'auréole offerte au repos une alcôve aux draps bleus
Tout près de toi
tout près de moi
Se pose si douce une main sur l'épaule
Le jour la nuit avec nous elle chemine
et jamais plus ne trébucherons aux ornières
des blessures du passé
Tout près de nous
fleurissent les baisers sur les lèvres dans le creux du cou glissés
Alors qu’on célèbrera le 22 avril le centenaire de la naissance du violoniste et chef d’orchestre, une importante co-édition retrace le parcours exceptionnel d’un enfant prodige devenu ambassadeur de la paix.
A l'occasion du centenaire de la naissance du violoniste Yehudi Menuhin, réécoutez le récit de sa vie que le musicien livre au micro de Jacques Chancel pour Radioscopie en 1977.
Yehudi Menuhin, un sage ? En 1977, Jacques Chancel reçoit le violoniste dans son émission emblématique Radioscopie. Violoniste et chef d'orchestre, personnage public parmi les plus médiatisés de la musique, musicien engagé, Yehudi Menuhin livre une confession intimiste sur ses racines, son rapport à la musique, son enfance, ses angoisses sur la marche du monde et sa vision de l’avenir.
« J’ai choisi le violon de manière instinctive. C’était un instrument très répandu parmi les Juifs russes. Comme je le dis toujours, le violon est une prolongation de la voix. C’est l’instrument le plus intime, l’instrument que l’on porte avec soi, l’instrument le plus sensible à l’émotion personnelle. Il est à la fois sensuel par la forme et appartient à l’âme par sa sonorité. Il est facile à transporter, donc sans racines, moyen d’expression par excellence du peuple juif. Le violon l'est aussi d’un autre peuple errant : les Tziganes. Les deux peuples ont des liens très forts : errants et déracinés, ils sont deux pôles d'une même condition, les Juifs urbains et littéraires, les Tziganes nomades. Dans la région du sud de la Russie, d'où est originaire ma famille, les Tziganes et les Juifs vivaient cote à cote, et c'est le violon qui était leur instrument par excellence. »