mardi 2 juillet 2019

Un dernier souvenir, Fabrice L



Ne pas faire ses valises

Et pourtant dire adieu

Sur un port arrimé

Regarder vers le large

...Et entendre ta voix

A l’écoute du vent



Sur un embarcadère

Au milieu des filets

Ouvrir enfin les yeux

Vers une destinée

Attendre la marée

Aux cris des goélands

Et que dans mes cheveux

Se révèle le vent



Quitter sa terre, déraciné

Laisser tomber le passé

Je n’avais rien demandé

Enfant du monde exilé.



Relever les amarres

Pour mettre enfin les voiles

Affronter les embruns

Sous le ciel grisé

Vers l’horizon bleuté

S’enivrer de ces rires

Et ne plus croire en moi

Que quelques fois



Quitter sa terre, déraciné

Laisser tomber le passé

Je n’avais rien demandé

Enfant du monde exilé.



Oublier les amers

Sous un soleil mouillé

Sur des vagues brisées

Dessiner par l’écume

Au-delà des nuages

Sur une autre jetée

Pouvoir apercevoir

La lumière espérée.



Quitter sa terre, déraciné

Laisser tomber le passé

Je n’avais rien demandé

Enfant du monde exilé.



     ©   Fabrice L.



Tous droits réservés

Protégé par copyright



in recueil "L'Âme des marées" paru en octobre 2014 (éd épingle à nourrice)

In memoriam pour Bernard



In memoriam, pour Bernard









Bernard, collègue et ami très cher, le soleil était au rendez-vous pour t'accompagner dans ta nouvelle demeure. Lorsque lundi, j'ai appris que tu nous quittais, je n'ai pu m'empêcher de penser que tu voulais rejoindre nos amis de Charlie. Seul sourire malicieux dans le choc que je reçus en plein coeur.
Je t'avais rencontré quand ton fils aîné exposait ses photos superbes, tout près de chez moi. Nous étions heureux de nous revoir, nous nous étions promis de nous faire signe très bientôt. Et puis la vie, les aléas... nous pensions avoir le temps. Nous croyons toujours avoir le temps. Hélas, il est souvent trop tard, lorsque la Camarde rôde et a fait son choix.
Que de monde, que de visages connus, parfois reconnus difficilement... Les souvenirs, les anecdotes, reviennent, et tu es là, parmi nous. Des pétales de rose te recouvrent. Les hommages, le recueillement, une foule immense...Tu étais aussi un élu municipal pendant vingt ans, un maire humain, généreux, dévoué, innovateur..
Au revoir mon ami... salue pour moi les Charlie, avec lesquels tu vas continuer à être impertinent, rebelle, talentueux ! Je guetterai... il se peut que j'entende résonner ta batterie, et qu'avec Fab vous repreniez le concert !


© fruban, le 14 janvier 2015

vendredi 8 mars 2019

Incendies (extrait), de Wajdi Mouawad



Je t'ai cherché partout.

Là-bas, ici, n'importe où.

Je t'ai cherché sous la pluie.

Je t'ai cherché au soleil

Au fond des bois

Au creux des vallées

En haut des montagnes

Dans les villes les plus sombres

Dans les rues les plus sombres

Je t'ai cherché au sud.

Au nord,

A l'est,

A l'ouest,

Je t'ai cherché en creusant sous la terre pour y enterrer mes amis morts,

Je t'ai cherché en regardant le ciel.

Je t'ai cherché au milieu des nuées d'oiseaux

Car tu étais un oiseau.

Et qu'y a-t-il de plus beau qu'un oiseau,

Qu'un oiseau plein d'une inflation solaire ?

Qu'y a-t-il de plus seul qu'un oiseau,

Qu'un oiseau seul au milieu des tempêtes

Portant aux confins du jour son étrange destin ?

A l'instant, tu étais l'horreur.

A l'instant tu es devenu le bonheur.

Horreur et bonheur.

Le silence dans ma gorge.

Tu doutes ?

Laisse-moi te dire.

Tu t'es levé.

Et tu as sorti ce petit nez de clown.

Et ma mémoire a explosé,

Ne tremble pas.

Ne prends pas froid.

Ce sont mes mots anciens qui viennent du plus loin de mes souvenirs.

Des mots que je t'ai si souvent murmurés.

Dans ma cellule,

Je te racontais ton père.

Je te racontais son visage,

Je te racontais ma promesse faite au jour de ta naissance.

Quoiqu'il arrive je t'aimerai toujours,

Quoiqu'il arrive je t'aimerai toujours

Sans savoir qu'au même instant, nous étions toi et moi dans notre défaite

Puisque je te haïssais de toute mon âme.

Mais là où il y a de l'amour, il ne peut y avoir de haine.

Et pour préserver l'amour, aveuglément j'ai choisi de me taire.

Une louve défend toujours ses petits.

Tu as devant toi Jeanne et Simon.

Tous deux tes frère et soeur

Et puisque tu es né de l'amour,

Ils sont frère et soeur de l'amour.

Ecoute

Cette lettre je l'écris avec la fraîcheur du soir.

Elle t'apprendra que la femme qui chante était ta mère.

Peut-être que toi aussi te tairas-tu.

Alors sois patient.

Je parle au fils, car je ne parle pas au bourreau.

Sois patient.

Au-delà du silence.

Il y a le bonheur d'être ensemble.

Rien n'est plus beau que d'être ensemble.

Car telles étaient les dernières paroles de ton père.

Ta mère.

Wajdi Mouawad

Incendies




 "Lorsque le notaire Lebel fait aux jumeaux Jeanne et Simon Marwan la lecture du testament de leur mère Nawal, il réveille en eux l'incertaine histoire de leur naissance : qui donc fut leur père, et par quelle odyssée ont-ils vu le jour loin du pays d'origine de leur mère ? En remettant à chacun une enveloppe, destinées l'une à ce père qu'ils croyaient mort et l'autre à leur frère dont ils ignoraient l'existence, il fait bouger les continents de leur douleur : dans le livre des heures de cette famille, des drames insoupçonnés les attendent, qui portent les couleurs de l'irréparable. Mais le prix à payer pour que s'apaise l'âme tourmentée de Nawal risque de dévorer les destins de Jeanne et de Simon."








samedi 9 février 2019

L'Egée, poème d'Odysseas Elytis


« Je considère la poésie comme une source d’innocence emplie de forces révolutionnaires. Ma mission est de concentrer ces forces sur un monde que ne peut admettre ma conscience, de telle manière qu’au moyen de métamorphoses successives, je porte ce monde à l’exacte harmonie de mes rêves. Je me réfère à une sorte de magie moderne dont la mécanique nous conduit à la découverte de notre vérité profonde. C’est pourquoi je crois, par idéalisme, que j’évolue vers une direction encore jamais atteinte. Espérant obtenir une liberté délivrée de toute contrainte, et une justice qui puisse être confondue avec la lumière absolue, je suis un idolâtre, qui sans le vouloir, parvient à la sainteté.»

Odysseas Elytis

Athènes, 27 mars 1972.





L'ÉGÉE


I
L'amour
L'archipel
La proue de ses écumes
Et les goélands de ses rêves
Au grand mât le marin agite
Une chanson
L'amour
Sa chanson
Les horizons de son voyage
Et l'écho de sa nostalgie
Sur son rocher le plus mouillé la fiancée attend
Un bateau
L'amour
Son bateau
L'insouciance de ses vents
Et le foc de son espoir
À sa moindre ondulation c'est une île qui berce
La venue.
II
Joueuses les eaux
Dans les détroits ombreux
Par leurs baisers disent l'aurore
Qui s'annonce
Horizon —
Et les colombes sauvages
Font vibrer un son dans leur grotte
Éveil bleu dans la source
Du jour
Soleil —
Le vent offre la voile
À la mer
Les caresses des cheveux
Dans l'insouciance de ton rêve
Fraîcheur —
Vague dans la lumière
Faisant renaître les yeux
Là où la Vie fait voile
Vers le belvédère
Vie —
III
Bruit des eaux baiser caresse sur le sable — Amour
Le goéland offre sa liberté bleue
À l'horizon
Les vagues s'en vont et s'en reviennent
Réponse d'écume à l'oreille des coquillages
Qui a pris la blonde et la brunie ?
Le zéphyr au souffle translucide
S'incline voile du rêve
Au loin
Amour murmure sa promesse — Bruit des eaux.


Odysseas Elytis


trad Michel Volkovitch


© photo fruban




















mardi 5 février 2019

Nazim Hikmet, poèmes


Ce n’est pas pour me vanter,
mais j’ai traversé d’un trait, comme une balle, les dix
      années de ma captivité.
Et si on laisse de côté les douleurs que j’ai au foie,
le cœur est toujours le même, la tête celle d’autrefois.

                                                                                                                  Nazim Hikmet



Pense Taranta-Babu :
Le coeur
La tête
et le bras de l'homme
fouillant les entrailles de la terre
ont créé de tels dieux d'acier aux yeux de feu
qu'ils peuvent écraser la terre
d'un coup de poing.
L'arbre qui donne des grenades une fois par an
peut en donner mille fois plus.
Si grand, si beau est notre monde
et si vaste, si vaste, le bord des mers
que nous pouvons tous chaque nuit
nous allongeant côte à côte
sur les sables d'or chanter les eaux étoilées.
Que c'est beau de vivre, Taranta-Babu
Que c'est beau de vivre
comprenant le monde comme un livre
le sentant comme un chant d'amour
s'étonnant comme un enfant
VIVRE !
Vivre un à un
et tous ensemble
comme on tisse une étoffe de soie
Vivre comme on chante en choeur
un hymne à la joie

Vivre...
Et pourtant quelle drôle d'affaire Taranta-Babu
Quelle drôle d'histoire
Que cette chose incroyablement belle
que cette chose indiciblement joyeuse
soit tellement dure aujourd'hui
tellement étroite
tellement sanglante
tellement dégoûtante


Vivre




VOYAGE A BARCELONE SUR LE BATEAU DE….

En prison, sur la pierre de la fontaine
Yousouf l’Infortuné a dessiné son bateau.
Un prisonnier qui boit à la fontaine
Regarde la proue effilée du bateau
Glisser sur des mers sans murs.

Près de la fontaine un arbre tout blanc
Un prunier.

Ouvre encore une voile, Yousouf l’Infortuné
Attire vers toi le port où tu vas
Et arrache une branche au prunier
Pour que les pigeons de la prison suivent ton sillage.

Prends-moi aussi Yousouf
Sur ton bateau.
Mon bagage n’est pas lourd:
Un livre, un cahier et une photo.

Allons-nous-en, frère, allons-nous-en
Le monde vaut la peine d’être vu.

La mer s’est calmée
Rougeurs dans le ciel
C’est l’aurore
La nuit qui nous semblait infinie
Est finie.
Voici devant nous la Barcelone du Frente popular
Fini notre voyage
Amenez les voiles, l’ancre à la mer!
Les pigeons qui suivaient notre sillage
s’en retournent dire aux copains
que nous sommes arrivés à bon port.

Et Yousouf, envoyant un juron magnifique
Aux fers et aux murs de là-bas
Agite vers la ville qui nous fait face
Sa branche fleurie de prunier.
Mon regard va de lui à Barcelone:
Et sur la ville, là-bas, tout au fond
Je vois des flammes se tordre
là-bas je vois côte à côte
Lénine, Bakounine, Robespierre
et le paysan Mehmet qui gît à Doumloupinar…

C’est ainsi que Yousouf et moi
Passagers d’un bateau
Né de la fontaine d’une prison
Nous avons vu à Barcelone dans l’aurore
La liberté se battre en chair et en os
Nous l’avons regardée les yeux en flammes
Et comme la peau brune et chaude d’une femme
De nos mains d’hommes affamés
Nous avons touché la Liberté.




IL NEIGE DANS LA NUIT…Extrait

« Les chants des hommes

Sont plus beaux qu’eux-mêmes

Plus lourds d’espoir

Plus tristes

Plus durables…

J’ai toujours compris tous les chants

Rien en ce monde

De tout ce que j’ai pu boire et manger

De tous les pays où j’ai voyagé

De tout ce que j’ai pu voir et entendre

De tout ce que j’ai pu toucher et comprendre

Rien, rien

Ne m’a rendu aussi heureux

Que les chants

Les chants des hommes.





IL NEIGE DANS LA NUIT ET AUTRES POEMES….Extrait

Aujourd’hui c’est dimanche.
Pour la première fois aujourd’hui
ils m’ont laissé sortir au soleil,
et moi,
pour la première fois de ma vie,
m’étonnant qu’il soit si loin de moi
qu’il soit si bleu
qu’il soit si vaste
j’ai regardé le ciel sans bouger.
Puis je me suis assis à même la terre, avec respect,
je me suis adossé au mur blanc.
En cet instant, pas question de gamberger.
En cet instant, ni combat, ni liberté, ni femme.
La terre, le soleil et moi.
Je suis heureux.


Le plus beau des océans
est celui que l’on n’a pas encore traversé.
Le plus beau des enfants
n’a pas encore grandi.
Les plus beaux de nos jours
sont ceux que nous n’avons pas encore vécus.
Et les plus beaux des poèmes que je veux te dire
sont ceux que je ne t’ai pas encore dits.

Que c’est beau de penser à toi :
à travers les rumeurs de morts et de victoire
en prison
alors que j’ai passé la quarantaine…

Que c’est beau de penser à toi :
ta main oubliée sur un tissu bleu
et dans tes cheveux
la fière douceur de ma terre bien-aimée d’Istanbul…
C’est comme un second être en moi
que le bonheur de t’aimer…
le parfum de la feuille de géranium au bout de mes doigts,
une quiétude ensoleillée
et l’invite de la chair :
striée d’écarlate
l’obscurité
chaude
dense…


Il neige dans la nuit, extrait (1945)


La plus drôle des créatures

Comme le scorpion, mon frère,
Tu es comme le scorpion
Dans une nuit d’épouvante.

Comme le moineau, mon frère,
Tu es comme le moineau
Dans ses menues inquiétudes.

Comme la moule, mon frère,
Tu es comme la moule
Enfermée et tranquille.

Tu es terrible, mon frère,
Comme la bouche d’un volcan éteint.

Et tu n’es pas un, hélas,
Tu n’es pas cinq,
Tu es des millions.

Tu es comme le mouton, mon frère,
Quand le bourreau habillé de ta peau
Quand le bourreau lève son bâton
Tu te hâtes de rentrer dans le troupeau
Et tu vas à l’abattoir en courant, presque fier.

Tu es la plus drôle des créatures, en somme,
Plus drôle que le poisson
Qui vit dans la mer sans savoir la mer.

Et s’il y a tant de misère sur terre
C’est grâce à toi, mon frère,
Si nous sommes affamés, épuisés,
Si nous somme écorchés jusqu’au sang,
Pressés comme la grappe pour donner notre vin,
Irai-je jusqu’à dire que c’est de ta faute, non
Mais tu y es pour beaucoup, mon frère.


Nâzım Hikmet – La plus étrange des créatures (Dünyanın En Tuhaf Mahluku, 1947)
Comme le scorpion, mon frère,
Tu es comme le scorpion
Dans une nuit d’épouvante.
Comme le moineau, mon frère,
Tu es comme le moineau,
Dans ses menues inquiétudes.
Comme la moule, mon frère,
Tu es comme la moule
Enfermée et tranquille.
Tu es terrifiant, mon frère,
Comme la bouche d’un volcan éteint.
Et tu n’es pas un, hélas,
Tu n’es pas cinq,
Tu es des millions.
Tu es comme le mouton, mon frère,
Quand le bourreau habillé de ta peau
Quand l’équarisseur lève son bâton
Tu te hâtes de rentrer dans le troupeau
Et tu vas à l’abattoir en courant, presque fier.
Tu es la plus étrange des créatures, en somme,
Plus drôle que le poisson
Qui vit dans la mer sans savoir la mer.
Et s’il y a tant de misère sur terre
C’est grâce à toi, mon frère,
Si nous sommes affamés, épuisés,
Si nous sommes écorchés jusqu’au sang,
Pressés comme la grappe pour donner notre vin,
Irai-je jusqu’à dire que c’est de ta faute, non,
Mais tu y es pour beaucoup, mon frère.

*

Dünyanın En Tuhaf Mahluku

Akrep gibisin kardeşim,
korkak bir karanlık içindesin akrep gibi.
Serçe gibisin kardeşim,
serçenin telaşı içindesin.
Midye gibisin kardeşim,
midye gibi kapalı, rahat.
Ve sönmüş bir yanardağ ağzı gibi korkunçsun, kardeşim.
Bir değil,
beş değil,
yüz milyonlarlasın maalesef.
Koyun gibisin kardeşim,
gocuklu celep kaldırınca sopasını
sürüye katılıverirsin hemen
ve âdeta mağrur, koşarsın salhaneye.
Dünyanın en tuhaf mahlukusun yani,
hani şu derya içre olup
deryayı bilmiyen balıktan da tuhaf.
Ve bu dünyada, bu zulüm
senin sayende.
Ve açsak, yorgunsak, alkan içindeysek eğer
ve hâlâ şarabımızı vermek için üzüm gibi eziliyorsak
kabahat senin,
– demeğe de dilim varmıyor ama –
kabahatın çoğu senin, canım kardeşim!



Nâzım Hikmet (1901-1963) – Il neige dans la nuit et autres poèmes (Poésie/Gallimard, 1999) – Préface de Claude Roy – Traduit du turc par Münevver Andaç et Güzin Dino.







Nâzım Hikmet Ran, né le 21 novembre 1901 à Salonique, et mort le 3 juin 1963 à Moscou, est un poète turc, puis citoyen polonais, longtemps exilé à l'étranger pour avoir été membre du Parti communiste de Turquie. Son grand-père paternel, Mehmed Nâzım Pacha, était le gouverneur de Salonique, libéral et poète. Wikipédia

Très bel article sur Ballast











mercredi 30 janvier 2019

Les crépuscules d'Aragon, avec Jean Ristat














TOMBEAU DE MONSIEUR ARAGON
PAR JEAN RISTAT
(extraits)

I

Écriture rends-nous la mémoire avant que

L'oubli n'enfouisse nos songes comme dans

Un jardin abandonné le tohu-bohu

Des lilas et des herbes mouillées où se bousculent

Des odeurs je pense à toi ami maintenant

Que la rumeur t'a enseveli je

Me retrouve seul dans l'attente des roses

Que tu aimais égorger avec des ciseaux

D'argent Ô comme le temps me manque au milieu

De la rie comme au bord d'une tombe à qui

Parlé-je donc devant ce miroir brisé Ô

J'ai avalé les ombres et leurs flammes de cendre

J'appelle au secours les morts me répondent comme

En écho et les vivants ne m'entendent pas

Charognards regardez j'ai un trou dans le cœur

Une étoile y est tombée un soir de
Noël

Creusant un cratère où le feu a la couleur

Du sang.

II

C'était dans la nuit du vingt et trois au vingt et

Quatre en décembre avant que le jour ne se rende

À la ténèbre dans la chambre aux volets clos

Depuis combien de jours obstiné gardais-tu

Les yeux fermés semblait-il sourd à nos paroles

Des femmes te veillaient attentives et douces à

Tes lèvres un jeune homme presqu'un enfant encor

Tout l'après-midi avait cherché sur ton corps

Des veines enfouies comme des violettes

Dans un miroir où l'ombre flamboie le cœur

À ton poignet ne tresse plus de collier

Ô vagues comme des perles une à une chues

Et ma main dans ta main je t'appelle et ma bouche

Contre ton oreille je veux te retenir

Ne t'en va pas ne t'en va pas reviens vers nous

Egarés comme des enfants dans la forêt

Des ombres aiguisées comme des couteaux

O père à qui toute parole est refusée

Quel roc dans ta gorge retient le souffle qui

Porte les mots quel enchantement nous dérobe

À ta vue déjà les jambes bleuissent et

Le ventre alors elles se sont penchées vers

Toi dans la clarté des lampes baissées mais

Rien n'y faisait pas même la tendre prière

De chasser l'intrus dans ta poitrine et tes vains

Efforts ponctués par les sourcils comme des

Virgules c'est la fin murmura-t-elle en se

Retirant alors je me suis agenouillé

Comme le passeur je t'ai pris par la main et

Je me suis nommé ami et nous ne savions

Plus à quelle rive tu nous attendais ni

S'il fallait encore espérer te rejoindre et

Nous nous regardâmes sans oser nommer ce

La qui allait venir Ô j'ai dans les yeux soudain

Lorsque je me retournai cette suspension

De la respiration ce halètement

Interrompu le silence enfin de l'éclair

Et l'attente de la foudre qui allait te

Rendre à tes habits d'opéra Ô mon ami

Farouche te voilà terrassé et son pied

Sur ta bouche elle te brise arrache la langue

Libère les vents turbulents qui t'habitaient

Alors la terreur nous jeta contre le mur

Et tremblant j'ai entendu ce courant d'air rompre

Tes os t'abattre par deux fois comme un volcan

Crache les haleines de feu qui obscurcissent

Le soleil et les pestilences qui dorment dans

Le ventre des nuages par deux fois j'ai vu

L'antre de la mort se refermer sur ta gorge

Aux battements d'oiseau blessé mordue.

III

Alors elles t'habillèrent en grande hâte et

Je ne te voyais plus miroir éclaté corps

Livré à la charogne dont les plaies suintaient

Comme un mur de salpêtre après la chute des

Astres sur ta peau marqués comme au bagnard

La lettre rougie cratère où le

Sang sèche à la commissure des lèvres
O

Voici la longue patience de la nuit

Les draps défaits du ciel et le désordre des

Étoiles renversées comme un jeu de quilles

Les tiroirs éventrés et les livres ouverts les

Chasseurs de trésor et les pilleurs d'épaves
O

Comme le temps me manque pour vaincre l'oubli

Maintenant que dans mes mains le feu s'éteint im

Mobile

IV

Et comme elles s'affairaient autour de toi je

Fermai la porte de la chambre derrière elles

J'entrai dans la cuisine je m'assis je me

Levai je bus je marchai dans l'appartement

Il soufflait dans ma gorge un grand vent de sable et

Je hâtais le pas traversant les pièces puis

Elles m'appelèrent à voix basse
O te voici

Paré de noir et de blanc le cou offert à

La signature d'une cravate que je

Nouai
O comme tu es calme et beau dans le

Silence du sommeil et comme ta peau est

Douce
O vase pourquoi craignais-je alors de te

Briser
O cygne aux ailes couchées sur

Les draps comme des nuées
O corps découpé

Dans l'ombre comme je t'appelais tu ne me

Répondis pas comme je baisais tes lèvres
O

Tu ne tressaillis point miroir de suie où les

Larmes comme des corbeaux sur le ciel d'hiver

S'effacent.

Jean Ristat





Le Feu
I

Écriture rends-nous la mémoire avant que

L’oubli n’enfouisse nos songes comme dans

Un jardin abandonné le tohu-bohu

Des lilas et des herbes mouillées où se bousculent

Des odeurs je pense à toi ami maintenant

Que la rumeur t’a enseveli je

Me retrouve seul dans l’attente des roses

Que tu aimais égorger avec des ciseaux

D’argent Ô comme le temps me manque au milieu

De la vie comme au bord d’une tombe à qui

Parlé-je donc devant ce miroir brisé Ô

J’ai avalé les ombres et leurs flammes de cendre

J’appelle au secours les morts me répondent comme

En écho et les vivants ne m’entendent pas

Charognards regardez j’ai un trou dans le cœur

Une étoile y est tombée un soir de Noël

Creusant un cratère où le feu a la couleur

Du sang

II

C’était dans la nuit du vingt et trois au vingt et

Quatre décembre avant que le jour ne se rende

À la ténèbre dans la chambre aux volets clos

Depuis combien de jours obstiné gardais-tu

Les yeux fermés semblait-il sourd à nos paroles

Des femmes te veillaient attentives et douces à

Tes lèvres un jeune homme presqu’un enfant encor

Tout l’après-midi avait cherché sur ton corps

Des veines enfouies comme des violettes

Dans un miroir où l’ombre flamboie le cœur

À ton poignet ne tresse plus de collier

Ô vagues comme des perles une à une chues

Et ma main dans ta main je t’appelle et ma bouche

Contre ton oreille je veux te retenir

Ne t’en va pas ne t’en va pas reviens vers nous

Égarés comme des enfants dans la forêt

[...]

Jean Ristat

Tombeau de Monsieur Aragon, dans Ode pour hâter la venue du printemps, suivi de Tombeau de Monsieur Aragon, Le Parlement d’amour, La Mort de l’aimé, préface d’Omar Berrada, Poésie/Gallimard, 2008











mardi 22 janvier 2019

Dans l'univers de Denis Tellier















A propos de la sortie de "Adrien de la vallée de Thurroch" (2012)

Où se trouve la vallée de Thurroch ? Si on y regarde bien plusieurs pistes sont données dans le livre mais la vérité c'est que ce lieu a été totalement imaginé par Denis Tellier, 63 ans, Ballayriot.

S’inspirant des Ardennes, l’auteur donne un cadre enchanteur à son premier roman Adrien de la vallée de Thurroch où il s’adonne à une écriture en prose souvent sombre mais entrecoupée de passages beaucoup plus amusants. L’ouvrage est sortie aux éditions Lunatique le 18 juin « pour l’appel du général De Gaulle », plaisante-t-il.
Voyageur, rêveur et artiste.

Denis Tellier, né à Paris en 1949, a été elevé par sa grand-mère à Grandpré. Il a eu une vie pleine de rebondissements. « J’ai toujours été bien où je me trouvais que ce soit à Paris, à Toulouse ou dans les Ardennes. J’ai fait plein de choses : pompier, berger, poseur de coq sur les clochers, bûcheron et même Père-Noël ! Quand j’ai réemménagé dans les Ardennes parce que j’avais rencontré quelqu’un, j’ai formé des jeunes au métier de bûcheron au CAT (Centre d’aide par le travail) de Belleville-sur-Bar. »
Il est aussi artiste. « En 1972, un tiroir s’est ouvert. J’ai pris un couteau et j’ai sculpté du bois. J’ai aussi fait de la peinture et j’ai exposé dans de grandes galeries. J’essaie de faire en sorte que ce soit amusant ou qu’il y ait un message. » Il a par exemple imaginé un instrument en bois qui aurait pu être utilisé sous Louis XIV : le claque-joues. Les femmes en auraient possédé un pour se rougir les joues avant le passage du roi. Mais Denis Tellier aime ce qui dérange et n’hésite pas à faire des oeuvres qui peuvent lui valoir la censure, comme ce tableau qui représente un enfant « qui s’est fait exploser au Vietnam. »
Tout au long de ce parcours hors du commun et de ses voyages, ses cahiers ne le quittaient jamais.
« J’y écrivais des phrases de temps à autre. Puis, j’ai sorti un premier livre de poésies où je racontais des scènes que j’observais ou que j’ai vécues. Parfois, c’était “ hard “ mais bon c’est comme ça que j’écris. J’y décrivais pas exemple un tas d’ordures », se rappelle-t-il.

Un ouvrage qui parle des Ardennes et des Ardennais

Dans ce premier roman, à travers les yeux d’Adrien, on retrouve toutes les idées qui font la personnalité de l’auteur. «Je m’en prends beaucoup aux curés et aux militaires », lance-t-il. L’histoire prend place dans le sud des Ardennes au lendemain de la Première guerre mondiale comme un clin d’oeil aux membres de sa famille qui ont péri au cours de cette guerre – trois de ses grands oncles. Son grand-père, lui, n’a pas survécu à la Seconde guerre mondiale. « Il fallait que je dise quelque chose pour ces hommes mais aussi pour dénoncer la guerre parce que je trouve ça scandaleux. »
Le personnage Adrien, fermier de métier, revient meurtri du combat et diminué après avoir reçu en plein visage de nombreux éclats d’obus. Il décide alors de travailler de ferme en ferme et après chaque jour de travail, il écrit pour se soulager de sa douleur dans un cahier. Il raconte la guerre mais aussi des scènes qu’il a vécues ensuite. Le récit est parfois dur et critique, parfois amusant, mais l’amour du personnage pour les hommes transparaît toujours, malgré sa solitude.
« Je ne sais pas pourquoi je l’ai appelé Adrien, ce n’est une référence à personne de ma famille. Ce que je sais c’est que toutes petites déjà, mes filles me disaient : “ Papa, il faudrait que tu le sortes ton livre sur Adrien de la vallée de Thurroch depuis le temps que tu en parles  ! ". Il y avait au moins mille pages sur Adrien, alors j’ai dû retravailler beaucoup le texte pour qu’il soit publié. J’ai dû supprimer beaucoup de passages. »  Pour les éditions Lunatique, le livre a été un véritable coup de coeur puisqu’il a été sélectionné par elles pour concourir au prix Léo Ferré à Grigny, dans le Rhône.
Aujourd’hui, Denis Tellier écrit sur une petite table en bois qui porte l’inscription Gabriel Garcia Marquez car il est jaloux de son écriture, toujours dans ses cahiers et toujours à la plume. Un nouvel ouvrage racontant les aventures non encore publiées d’Adrien verra peut-être le jour prochainement ou alors toute autre chose, qui sait ce qui trotte dans la tête de ce personnage débordant d’imagination.

Orianne Roger


La Semaine des Ardennes

mardi 14 août 2012

mardi 15 janvier 2019

In memoriam, pour Bernard










Bernard, collègue et ami très cher, le soleil était au rendez-vous pour t'accompagner dans ta nouvelle demeure. Lorsque lundi, j'ai appris que tu nous quittais, je n'ai pu m'empêcher de penser que tu voulais rejoindre nos amis de Charlie. Seul sourire malicieux dans le choc que je reçus en plein coeur.
Je t'avais rencontré quand ton fils aîné exposait ses photos superbes, tout près de chez moi. Nous étions heureux de nous revoir, nous nous étions promis de nous faire signe très bientôt. Et puis la vie, les aléas... nous pensions avoir le temps. Nous croyons toujours avoir le temps. Hélas, il est souvent trop tard, lorsque la Camarde rôde et a fait son choix.
Que de monde, que de visages connus, parfois reconnus difficilement... Les souvenirs, les anecdotes, reviennent, et tu es là, parmi nous. Des pétales de rose te recouvrent. Les hommages, le recueillement, une foule immense...Tu étais aussi un élu municipal pendant vingt ans, un maire humain, généreux, dévoué, innovateur..
Au revoir mon ami... salue pour moi les Charlie, avec lesquels tu vas continuer à être impertinent, rebelle, talentueux ! Je guetterai... il se peut que j'entende résonner ta batterie, et qu'avec Fab vous repreniez le concert !


fruban, le 14 janvier 2015


lundi 7 janvier 2019

Henrich Heine


Près de la mer, la mer nocturne et déserte,
Un jeune homme est debout,
Le cœur plein de chagrin, l'esprit plein de doute;
Sombre et triste, il interroge les flots:
« Oh! expliquez-moi l'énigme de la vie,
L'antique et douloureuse énigme,
Sur laquelle tant d'hommes se sont penchés:
Savants à calottes hiéroglyphiques,
Magiciens en turban et barrettes noires,
Têtes coiffées de perruques et mille autres
Pauvres fronts humains baignés de sueur.
Dites-moi, la vie humaine a-t-elle un sens?
D'où vient l'homme? Où va-t-il?
Qui habite là-haut dans les étoiles d'or? »
Les flots murmurent leur éternelle chanson,
Le vent souffle, et les nuages s'enfuient,
Les étoiles scintillent, indifférentes et froides,
Et un fou attend une réponse.

Heinrich Heine, Questions




© photo fruban