jeudi 28 décembre 2017

Jacques Prévert parle de Robert Desnos


















Robert, Robert Desnos
Je suis devant un micro et je parle de toi
et tu es là toi aussi
et même si tu te tais, nous parlons tous les deux
tous les deux comme hier qu’il serait idiot
d’appeler déjà autrefois
Bien sûr le temps nous dépasse
nous impasse
nous trépasse
c’est l’impasse-temps
le trépasse-temps
Mais qu’il soit spatial
ou des cerises, ou perdu, ou gagné
le temps, Robert, dis-moi qui sait ce que c’est
le temps, Robert, dis-moi qui sait ce que c’est.
Il n’a pas de présent
le temps ne fait pas de cadeau
mais ce qu’ils appellent le souvenir
quand il est vrai il est vivant.
Et je parle avec toi  comme il y a des années
dans la rue Saint-Merri, au comptoir d’un bistrot
comme à la terrasse de Cyrano
un Cyrano de Montmartre et pas d’Edmond Rostand
comme à la radio pour Deharme
quand nous faisions des essais de publicité improvisée :
toutes les semaines, deux idiots parlent de la baleine
C’était peut être un projet pour une marque de savon
de parapluie ou de corset
est-ce que je sais ?
on disait des âneries immédiates
des absurdités instantanées
l’absurde n’était
pas encore à la mode
il n’était pas catalogué
on riait, on riait
et maintenant tu es mort
tu es mort
mais tu n’es pas mort à la guerre
tu es mort contre la guerre, la haine, la connerie.
Robert, mon ami
André Verdet m’a raconté qu’à Buchenwald
lorsqu’ arrivait un nouveau convoi de déportés, tu disais :
«Peut être que Prévert est là-dedans»
C’est une grande preuve d’amitié
qu’avoir envie, sans réfléchir, de retrouver un ami.
Et puis sur un grabat de liberté
le typhus t’a emporté.
Comme les hommes, les rats
font la guerre
et la guerre, comme pour les rats,
c’est bonne affaire
une valeur sûre et déclarée
mais on ne déclare jamais la paix
on en parle mais si la guerre est trop froide
au napalm on la fait réchauffer.
Enfin, au revoir, Robert
à la radio aussi le temps est compté
mais l’oiseau bleu couleur du temps
du temps du rêve
du temps de vérité
te salue et te chante amitié


Jacques Prévert



Couplets de la rue de Bagnolet


Le
Soleil de la rue de
Bagnolet
N'est pas un soleil comme les autres.
Il se baigne dans le ruisseau,
Il se coiffe avec un seau,
Tout comme les autres,
Mais, quand il caresse mes épaules,
C'est bien lui et pas un autre,
Le soleil de la rue de
Bagnolet
Qui conduit son cabriolet
Ailleurs qu'aux portes des palais,
Soleil, soleil ni beau ni laid,
Soleil tout drôle et tout content,
Soleil de la rue de
Bagnolet,
Soleil d'hiver et de printemps,
Soleil de la rue de
Bagnolet,
Pas comme les autres.

Robert Desnos




Jacques Prévert
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Robert Desnos
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