lundi 20 octobre 2014

Lettre de Stéphane Hessel à son petit-fils Daniel



Stéphane Hessel (20 octobre 1917 – 27 février 2013), résistant de la première heure, rescapé des camps de la mort, est devenu un diplomate engagé sur les droits de l’homme, la question des « sans-papiers » ou le conflit israélo-palestinien. L’auteur du best-seller politique Indignez-vous ! (2010), manifeste du mouvement des indignés, est un homme de famille attentif à la transmission de l’Histoire.



Mon Daniel, ça y est ! Elle est donc née, Marie, elle fait de moi un arrière-grand-père. Ca fait un mois que j'y pense tous les jours et que je résiste à l'envie d'en parler avec toi. Quelque chose m'intimide devant cette échéance qui me coiffe du bonnet du patriarche.
Je n'ai sûrement pas été un bon grand-père pour toi: ta vie débordante de musique, de voyages, de rencontres, d'échecs et de triomphes, j'aurais dû y être plus présent, plus mêlé. La mienne déjà si longue charrie encore trop d'engagements. Nos contacts ont été des moments de joie, de tendresse, de rigolade, pas de méditation.
Cette naissance appelle de la méditation, pas seulement de l'émerveillement joyeux. Je vais peut-être te sembler tout à coup bien pontifiant. Ce n'est pas mon habitude. Mais tu ne mesures peut-être pas l'importance du coup que tu as réussi et dont je suis jaloux.
Tu es déjà toi-même le produit d'apports multiples. Tes deux grands-pères viennent l'un de Berlin, l'autre de Chinon et leurs ascendants de Saint-Pétersbourg, de Londres et de Tulle. Mais ce que ta compagne Leïla apporte à cet enfant est inestimable: l'Orient des tziganes et l'Afrique de la Mauritanie. Marie sera donc le fruit d'un vrai métissage. Elle sera un passeur et je compte sur toi pour développer en elle cette qualité, la rendre fière de la diversité de ses composantes. Dans les replis de ce siècle encore jeune mais déjà compliqué, elle aura l'occasion d'en faire usage et profit.
Un jour quand elle aura vingt ans elle tombera sur une camarade qui étudie l'histoire de France du XXe siècle, si loin déjà mais riche encore de massacres recensés et où les historiens auront repéré une date, 1944, et un drôle d'organisme clandestin qui, en pleine guerre, a réfléchi sur l'après-guerre et qui s'est appelé Conseil national de la Résistance. En 2024 Marie aura vingt ans et ce sera le quatre-vingtième anniversaire du programme du CNR. Il ne restera plus personne depuis longtemps qui ait vécu cette époque. Mais avec les formidables progrès qu'aura fait l'archivage historique, il y aura bien un chercheur pour cliquer sur son ordinateur et découvrir sur son écran l'Appel lancé à quelques jours de la naissance de Marie lors du soixantième anniversaire de ce texte par une bande de camarades de la Résistance.
Et nous supposerons qu'alors sa camarade à elle lui dira: "je vois que ton grand-père a signé cet appel et qu'il était un résistant".
Elle se retournera vers toi et te demandera ce que cela veut dire. J'aimerais que tu lui fasses une réponse qui stimule son intérêt pour ce vocable. Parce que c'est un vocable précieux, à mon sens, pour une jeune femme du XXIe siècle, pour celle que sera devenu ce fragile et vaillant bébé que nous avons vu hier reposant entre les mains larges et noires de Leïla.
De moi, si elle te pose la question, tu peux lui dire ceci: ton arrière-grand-père a eu beaucoup de chance. Quand il a eu vingt ans le monde ne s'était pas débarrassé de la détestable habitude de faire des guerres pour faire triompher une nation, une race, une idéologie. Et ayant en face de lui un fou dangereux qui voulait subjuguer toutes les autres races à la race aryenne (comme elle aura appris l'histoire du XXe siècle à l'école elle saura de qui tu parles) mon grand-père n'avait aucune hésitation pour savoir à qui et à quoi il s'agissait pour lui de résister. Reste la question du comment. Si ta camarade a parlé de lui comme d'un résistant, c'est que les hasards et les chances dont il a bénéficié lui ont permis de reprendre le combat. Tant d'autres auraient voulu le reprendre et en ont été empêchés. Tant d'autres ont été bien contents de ne pas le reprendre. Il a pris des risques, a failli plusieurs fois y laisser la peau, a donné du fil à retordre à l'ennemi, a survécu.
Tu tâcheras de raconter ça le plus sobrement possible à Marie pour qu'elle y voie une jolie légende (tu enjoliveras un peu pour qu'elle ne s'ennuie pas trop).
Mais ensuite tu lui poseras les vraies questions sur la "résistance". "Et toi, lui demanderas-tu, à quoi as-tu envie de résister ?"
Ne la guide pas trop dans sa réponse. Laisse parler son instinct poétique, ses émotions adolescentes.
Ce n'est évidemment pas à moi, ni non plus à toi de définir pour Marie ce qui l'indigne, ce qui l'enthousiasme, ce au nom de quoi et à quoi elle veut résister.
Et je te rends attentif, ici, à la vitesse à laquelle les problèmes du monde évoluent, se renouvellent, se transforment et comme il est difficile (impossible !) de prévoir quels seront les défis de 2024.
Nous sentons bien que de grandes explosions techniques, scientifiques, peut-être morales sont en cours, ou - plus grave encore - en attente. Des impatiences. Des tentations violentes. Des crispations communautaires, ce sont les pires !
Mais aussi des avancées patientes et courageuses dans le domaine du savoir sur l'homme, sur son inhumanité à résorber, un épanouissement peut-être de cette géopoétique dont le grand écrivain franco-britannique Kenneth White est le prophète.
En vingt ans le monde aura forcément beaucoup changé. Vois comme il n'a déjà plus rien à voir avec celui où nous avons élu François Mitterrand à la présidence et l'avons accompagné jusqu'au Panthéon, une rose à la main.
Pas question donc de décider à quoi Marie devra - ou surtout voudra - résister. Mais sois sûr que la jeune femme qu'elle sera devenue, enfant du Nord et du Sud, de l'Orient et de l'Occident, saura peser ses choix.
Dis-lui alors simplement de la part de son arrière-grand-père qu'elle ne deviendra elle-même et heureuse et forte qu'en refusant fermement de se plier à une pente des choses qui lui sera présentée comme inévitable ou à donner son aval à une situation qui la choque mais qu'on lui dira irrémédiable. De quelque direction que soufflera le vent de l'histoire, c'est la façon courageuse dont Marie tendra sa voile qui fera d'elle la navigatrice dont on s'accordera à dire qu'elle est une vraie résistante. Et la déesse de l'amour, la plus exigeante de toutes, lui prodiguera sa protection. Mais voilà, cher Daniel, que par ce vent je me laisse emporter.
Pardonne-moi: j'aurais dû résister.

mardi 14 octobre 2014

Exposition Rétrospective de Jacques Chantarel (1924-2011), à Avallon (89)


 La ville d'Avallon présente Jacques CHANTAREL - L'émotion au bout du pinceau

Salles St Pierre et La Fabrique, du 20 septembre au 11 novembre 2014

Commissaire de l'Exposition : Philippe Mottron






Exposition Jacques CHANTAREL (1924-2011), Peintre, paysagiste abstrait





Du samedi 20 septembre 2014 au mardi 11 novembre 2014
Salles Saint-Pierre et la Fabrique, Avallon
Abstraction lyrique des années cinquante. Attaché toute sa vie à la peinture et au monde de l’art : de l’école supérieure des Arts Estienne à une bibliographie impressionnante d’Evelyne Artaud, Pierre Cabanne, René Deroudille, Jean-Jacques Levêque, Paul Santenac ….. Il a bénéficié de plusieurs bourses d’état ce qui lui a permis de s’expatrier entre autres 3 mois à Londres et 1 an à Amsterdam. Il fut un des membres fondateur de la jeune Ecole de Paris dite « Ecole de Strasbourg ». Il a souvent exposé à l’étranger : New York, Prague, ….. mais également en France et dans plusieurs galeries célèbres : Zunini, L’oeil écoute, Paul Facchetti, Art actuel, Galerie Garnier, Geneviève Thevenos et Galerie Bernheim…. Il est référencé au Bénézit et chez Akoun. Présent au Centre d’Art du Tremblay (89), de sa création à nos jours, il rejoint dans les années 1996/1997 avec Jean-Louis Vetter, le bureau des Artistes Contemporains Icaunais (ACI) pour en garantir l’organisation, la qualité et la pérennité. L’Yonne lui doit 50 ans de sa vie investis dans l’art plastique départemental.

 Philippe MOTTRON



Peinture de sensations, rétiniennes et épidermiques, qui scande le chant du monde.
Dans ses toiles, l'eau, l'air, le feu solaire, se gonflent, éclatent à l'instant de leur fusion génératrice, dans des mouvements tourbillonnaires creusés par un fougueux souffle cosmique.
La couleur naît de l'osmose des éléments, elle se tend en gestes vifs, s'accroche à la crête des vagues, ondule dans la chevelure des herbes, se condense en vapeurs brillantes irradiées de lumière... respiration de la terre.
                                                                                                                 Françoise Vacher







La charge émotionnelle du geste reste soumise à un dynamisme allusif, suggestif, plein de subtilité retenue, d'expressivité tactile, qui restitue davantage la perception que la possession et nous fait participer intimement à son épanouissement.
Sa vision du paysage où se lisent, dans le ballet des formes, les signes éclatants ou tendres de l'heure et du jour, est avant tout poésie; chaque tableau est une texture rythmique où se délivrent et se propagent les impulsions du coeur et les réactions des sens.
                                                                        Pierre Cabanne







Peinture qui dégage du sentiment de la nature un art dont la meilleure définition serait : un impressionnisme abstrait. Des ondulations chromatiques souples, très larges, d'une tendre luminosité, où passe un souffle à la fois lyrique, musical et optique, d'une harmonie raffinée et sereine de grande classe.
                                                                                    L'Observateur

Jacques Chantarel en 2009
crédit photo Agnès Chantarel (sa fille)





© crédit photos Françoise Ruban

tous droits réservés

lundi 13 octobre 2014

Patrick Modiano

http://www.franceculture.fr/2014-10-09-patrick-modiano-prix-nobel-de-litterature-2014#xtor=EPR-32280591

Patrick Modiano, Prix Nobel de Littérature 2014 0

L'Académie Nobel a décerné jeudi 9 octobre  l'attribution du prix Nobel de Littérature 2014 à Patrick Modiano.


>>> L’Evénement Modiano sur France Culture, 14h - minuit, samedi 11 octobre 

Quelques heures après l’attribution du Prix Nobel de Littérature à Patrick Modiano, France Culture a décidé de lui consacrer une édition spéciale de son antenne, en direct et avec des entretiens inédits, des témoignages, des archives, des documentaires, des lectures, des chansons. Tout Modiano, avec un entretien exclusif, en dix heures de radio comme vous ne l’entendrez nulle part ailleurs.



© RF / COLETTE FELLOUS
C’est “l’art de la mémoire avec lequel il a évoqué les destinées humaines les plus insaisissables et dévoilé le monde de l’Occupation”, selon le communiqué de l’Académie suédoise, qui a valu à Patrick Modiano, 69 ans, d’obtenir le prix Nobel de littérature 2014.
L’Académie a souhaité récompenser l’oeuvre du romancier français prenant place dans le Paris de la Seconde Guerre mondiale, dépeignant le poids des évènements tragiques d’une époque troublée sur le destin de personnages ordinaires.
L’architecture des romans de Modiano se déploie dans les rues de la capitale, où il développe les thèmes de la mémoire et de l’identité.
Né en 1945, Jean Modiano, devenu Patrick, vit une enfance difficile. Victime d’un certain abandon de la part de ses parents, il perd tôt son frère, alors âgé de 9 ans. Adolescent, il fugue plusieurs fois du pensionnat où il a été placé ou revend, pour pallier l'impécuniosité de sa mère, des éditions remarquables volées, auxquelles il ajoute parfois lui-même la dédicace d'un grand auteur, afin d’en augmenter la valeur.
Jeune homme intelligent (il obtient son baccalauréat en 1962, avec un an d’avance), Patrick Modiano est soutenu par Raymond Queneau, ami de sa mère, rencontré en 1960, et qui lui donne des leçons particulières de géométrie. "Comme il était obsédé par les mathématiques, il m'aidait à faire mes devoirs de ce qu'on appelait alors géométrie dans l'espace, raconte Patrick Modiano dans une interview à Libération, le 4 octobre 2007. Moi, je n'y comprenais rien. Il essayait de m'expliquer. C'était un ou deux ans après Zazie dans le métro . Il me disait qu'il l'avait écrit à partir d'équations. C'était très obscur pour moi. Il était assez taciturne."
C’est Raymond Queneau qui introduit le jeune homme dans le monde de l’édition littéraire. Patrick Modiano lui remet naturellement le manuscrit de son premier roman, Place de l’Etoile, qui sera publié en 1968 aux éditions Gallimard. Il y raconte l’histoire d’un jeune juif, né juste après la guerre, hanté par l’idée de persécution. L’oeuvre obtient le prix Roger-Nimier et le prix Fénéon. Dès lors, Patrick Modiano se consacre exclusivement à l’écriture.
L’enfance a marqué Modiano. Le passé trouble de son père, arrêté par la Gestapo puis relâché, des parents peu aimants, la mort de son frère, sont autant d’évènements qui le questionnent. “Quand on a des souvenirs énigmatiques, on a besoin de les comprendre”, souligne l’auteur de Un Pedigree(2005), livre où il retrace cette enfance singulière, matrice de son oeuvre. Cette étrange jeunesse est déterminante dans la façon qu’a Modiano de rendre inexplicable l’accessible et de se consacrer aux années noires de l’Occupation : “Je pense que le travail du romancier c’est de mettre du mystère autour de ce qui semble ne pas en avoir, raconte-t-il lors d’une interview. Le mystère est intrinsèque, même les choses les plus banales peuvent être mystérieuses.
En 1970, il épouse Dominique Zerhfuss. Son témoin est Queneau, celui de sa femme, Malraux. Deux ans plus tard, il est récompensé du Grand Prix du roman de l’Académie française pour son troisième ouvrage Les Boulevards de la ceinture, puis par le Prix Goncourt en 1978 pour Rue des boutiques obscures. Son 28ème roman, “Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier”, est sorti le 2 octobre dernier.
Patrick Modiano est le quinzième français à recevoir le prix Nobel de littérature.


Lecture

>>>en mars 2010, Arnaud Laporte recevait dans « Tout arrive ! » Patrick Modiano à l’occasion de la parution de son roman « L’Horizon ». Il revenait alors sur les premières sensations ressenties devant la page blanche de son nouveau roman :
Lecture
Partager

>>>écoutez l’annonce du comité de l’attribution du Nobel de littérature 2014 à Patrick Modiano, puis la réaction de Guy Walter, écrivain, invité de « La Grande table » :
Lecture
Partager

>>>la réaction de Sandrine Treiner, directrice adjointe de France Culture dans « La Grande table » :
Lecture
Partager

Lecture
Partager

>>>Ali Baddou, en mars 2010 dans « Radio libre », s'entretenait avec Patrick Modiano pendant 1h et demie avec des intervenants issus du monde de la culture et des idées :
Lecture
Partager





Découvrez (en six courtes vidéos)ce portrait de Patrick Modiano de 50 minutes, diffusé sur France 3 en 1996




jeudi 9 octobre 2014

Les Mots, de Spyros K

Les mots entendus hier
Je les ai sentis ce matin
L'âme poreuse comme une pierre
Quand ta voix parle au destin...
                  ***
Les flots amers de ton absence
Comme la chair de la mémoire
Certitude d'une connaissance
Ton encre irrigue mon grimoire...
                  ***
Les sons du vent sont tes appels
Et me concentre sur ton ombre
Ton esprit chante un gospel
Illuminant l'étrange pénombre...
                    ***
Les mots diffus comme des affaires
Prennent une allure très tactile
Petites morsures au corps offert
Et la possibilité d'une île...
                      ***
Le temps soudain fait des siennes
Accordéon au gré des envies
Mais ta conscience sous ses persiennes
Allume les codes de la Vie...


Spyros K

le 5 octobre 2014

Tous droits réservés
Protégé par copyright













lundi 29 septembre 2014

Critique d'oeuvre, par Cristian Ronsmans - Chronique de l'ère mortifère, de Frédéric Baal







Après quelques articles que j’ai consacrés à divers artistes (toutes « disciplines » confondues) j’ai pris mon temps pour vous parler d’un vieil ami, et complice de quelques frasques du temps jadis, que j’ai retrouvé récemment à l’occasion de la parution de Son livre (20Ans de travail). Il s’agit de Frédéric Baal et « Chronique de l’ère mortifère ».
Retrouvant F.Baal, à la librairie Filigranes pour une séance de dédicace, je me souvins du Théâtre Laboratoire Vicinal ; de Jacques Calonne, du Mage Annachiel, qui se faisait appeler Moisan de Saint Quirouët, de Suzy Embo et de Christian Dotremont , ou encore de Zylberschatz, sorte d’Isaac Laquedem perdant sa virginité dans la compagnie de prêtresses ithyphalliques
C’est donc non sans nostalgie de cette époque que je me lançais, il y a quelques mois, dans la lecture de ce livre inqualifiable (ce qui n’est en rien péjoratif pas plus que d’appeler Dieu, l’innommable).
Cette lecture, avant de l’entamer, suite à l’interview de Frédéric Baal dans la librairie Filigranes, me mettait dans de bonnes dispositions d’esprit, je l’avoue.
L’auteur nous expliquant en effet, ce qui me convenait parfaitement et allait focaliser toute mon attention, que si tant est, et nul ne peut le contester, que la peinture au sens large du terme avait fait sa révolution avec la naissance de l’art contemporain ( que j’appelle « l’art du même temps que ») comme la musique en avait fait tout autant, entamée par Schönberg, Berg, Webern, poursuivie avec Boulez, Stockhausen, Varèse, Ligeti etc..en vérité il n’en était rien de la littérature.
Photo : « ... envague-moi jusqu’à la crête frangée d’écume !... one kiff !... one kiff à toi !... je suis kiff de toi !... c’te meuf est une rafale !... elle est de la dyname !... c’est d’la balle !... j’kiffe à donf sur elle !... roule-moi un baiser salé au boulevard Belle Marchande !... en moins de temps qu’il n’en faut pour te déboutonner au Picpouces Market... one neuille !... one neuille à toi !... je suis neuille de toi !... emporte-moi jusqu’au bout du métropolitranse !... à en dérailler de plaisir... »
Chronique de l'ère mortifère, Editions de la Différence, Paris, 2014.

"Chronique de l'ère mortifère" est disponible en version papier et en version numérique sur tous les sites de vente de livres (Fnac, Amazon...).

@ peinture Picasso, Le baiser, 1969.
Picasso, Le baiser - 1969
Cette dernière étant toujours enlisée dans les rets et le carcan d’une forme figée liée essentiellement au style. Privilégiant ainsi la forme comme l’avait suggéré Buffon dans une idéologie de l’écrit qui persiste à exister encore de nos jours. Oubliant de ce fait et volontairement, que la littérature n’est ni plus ni moins qu’un questionnement permanent, un questionnement du Réel dans la recherche d’une pluralité de sens. Cette pluralité nécessitant de faire sauter les carcans de l’écrit, de la chose écrite qui doit "faire style", quand en réalité elle doit faire sens. Ce qui n’empêchera pas et ce n’est pas le moindre des paradoxes d’exiger pour une bonne compréhension (une bonne prise avec) du Réel, une exigence de style, qui n’est autre qu’une savante élaboration technique.
On m’objectera qu’il est cependant des écrivains modernes, agitateurs de la bien pensance qui n’hésitent pas à bousculer les normes. Peut-être, mais ne comptez pas sur moi pour aller cracher sur Nos Thombs, me languir à l’écoute du dernier Angot à Paris, ou encore m’empiffrer des salades de Musso vinaigrette même, si j’en conviens, il n’est de wel bec que de Paris, comme aurait pu dire Barbara Cartland.
Je penche davantage vers le structuralisme de Roland Barthes avec un gout prononcé pour l’amphibologie ou encore vers le dé constructivisme de Derrida (inspiré par le « Sein und Zeit » de Heidegger).
Et c’est sur deux points de repères, ces deux balises sémiologiques que j’ai entrepris la lecture de cette Chronique de l’ère mortifère. Bien m’en a pris !
Allant jusqu’à lire à haute voix, comme le suggère l’auteur.
Le dire ou l’oralité est la manifestation physique de l’écrit. Où l’on se rend compte que la parole est un geste. Et le geste précède la parole.
On l’aura compris, je pense, il faut donc une sacrée dose de volonté transgressive du lecteur proportionnelle à la transgression de tout code établi par l’auteur, Frédéric Baal.
Sortir du monde sensible ou de l’immédiateté de la lecture et se positionner sur une autre stase, celle du monde de l’intellect. Cela n’a rien de prétentieux si ce n’est la prétention de tenter une conversion de l’écoute car lire devient en ce cas « écouter » pour entrer en résonance avec le texte sans disposer d’un savoir particulier d’initié. C’est de cette dialectique critique, auteur-lecteur, qu’il s’agit si l’on veut percer la pensée primordiale qui a jailli pour donner naissance à l’œuvre. Et comme le fait remarquer avec pertinence Frédéric Baal, la pensée repose sur une création. La pensée est une mise en acte. C’est en ce sens qu’elle est poésie par définition.
La poésie dans son étymologie grecque désigne l’acte de création : « poein ».
Et qui dit création dit souffle ( rouah). C’est l’inspiration. Mais toute inspiration est suivie de l’expiration, dans un cycle de vie et de mort, qui dans cette alternance engendre la respiration. Respiration d’une œuvre, respiration de l’Etre. De sorte pour reprendre l’expression de Merleau-Ponty : « On ne sait plus qui voit et qui est vu ».
Il convient donc de lire Frédéric Baal à haute voix. Pour reprendre le titre détourné d’un bouquin de Ouaknin : Baal, Il faut le lire aux éclats !
La tentative de Chronique de l’ère mortifère est réussie et très aboutie dans la brisure du carcan qui enferme la littérature en la faisant voler en éclats.
De véritables tessons tranchants qui viennent briser tout ce qui fit et fait encore le conformisme de la syntaxe, de la construction littéraire que tantôt Frédéric Baal souligne très élégamment dans ce qu’elle a pu léguer de classicisme. Tantôt en se parodiant elle-même, voire à user du contre pied absolu. Ces éclats partent en tout sens et de ce fait donnent encore plus de sens à l’entreprise.
Cette dialectique critique est donc une tension permanente dont apparemment on ne peut sortir. Tension sans issue.
C’est aussi dans cette tension, unique à chaque fois, que s’inscrit une relation qui n’est plus celle de la lecture subie mais d’une re-création mutuelle de l’œuvre. D’où il appert qu’il y a autant d’interprétations ( et ré-interprétations proportionnelles au nombre de re-lectures) qu’il y a de tensions auteur-lecteur.
C’est pourquoi il ne peut y avoir d’appropriation de la chose écrite par le lecteur. Elle n’appartient à personne dès lors qu’elle existe. Se l’approprier reviendrait à la figer dans une position horizontale. Celle de l’homme couché, mort.
Devant le texte, il ne s’agit pas tant de le comprendre que de se comprendre devant lui. Il en va de même pour l’auteur devant la chose écrite.
Dès cet instant et pour arriver à ses fins, Frédéric Baal sent la nécessité de se livrer à une dé-cérébralisation ou dés-intellectualisation du lecteur et de l’auteur lui-même.
D’où la nécessité impérieuse de déconstruire le langage. Déconstruire les phrases, la syntaxe, la sémantique, et les constructions sémiologiques, et au-delà déconstruire les mots eux-mêmes jusqu’à celle des lettres et in fine du vide laissé, du néant offert par les lettres elles-mêmes déconstruites.
C’est au bord de cet abîme que l’œuvre va jaillir.
C’est des profondeurs de l’abime que jaillit le cri !


Cristian Ronsmans
le 27 septembre 2014

Tous droits réservés
Protégé par copyright



"Je parierais qu’après avoir payé le billet pour passer sur l’autre rive, la belle Muette a fini par trouver son port, Ici, au bar du dernier verre sous le lustre chaotique de cette incroyable coupole décrépie. L'écriture de Frédéric Baal dans des passages comme celui-ci exige qu’on le lise d’une traite, d’une seule respiration pour mieux se pénétrer de ce décor d’un Fellini qui aurait croisé la route de James Ensor !  " Cristian Ronsmans

« La troupe du grand opéra se produit sur la scène des campagnes dépeuplées… où les fermiers endettés sont aussi fatigués que leurs terres… la diva n’était pas plus tôt montée sur un tracteur qu’elle en est descendue… le rideau se lève sur un décor d’arbres décharnés, de champs arides et de lacs naguère poissonneux… parées d’un collier et de bracelets en verroterie, les sopranotes chantent faux dans les quartiers périphériques où les prima donneuses se vendent au plus offrant… un agriculteur qui se trouvait sous le coup d’une saisie s’est pendu à une poutre... la suie a souillé les masques de carton des marchands de pétrole et des politiciens à leur solde… les sinistrés d’une inondation se hasardent sur une passerelle branlante… d’une trappe aménagée dans le plateau s’échappent les flots d’une marée noire… un pélican mazouté frissonne au fond de la fosse d’orchestre… les intempéries ont dégradé l’édifice… les pluies qui durent plusieurs jours arrosent le magasin des accessoires, transpercent les robes longues, cinglent les tuniques à brandebourgs, fouettent les manches effilochées et les dentelles aux mailles rompues… dans une loge tapissée de photos jaunies, on distingue mal un désordre de petits pots de fard restés ouverts... une perruque est accrochée au mur par un clou... une épée n’a plus ni garde ni fourreau, tandis que les fleurs artificielles d’un chapeau à larges bords traînent dans la poussière... d’autres fois, le sable qu’ont transporté les tempêtes se met sous les ongles d’un fantôme de ténor, remplit les rainures des planchers rongés par des champignons… le soleil qui pénètre le bâtiment a terni les velours et les torchères, fané les rideaux à franges et les embrasses en torsade... les parois suintent, les panneaux travaillent, l’humidité fait jouer les boiseries et les planches des parquets se désassemblent et se soulèvent assez pour qu’elles découvrent des lambourdes vermoulues... une tringle a roulé jusqu’au bas du grand escalier... les bustes s’écaillent sur leur socle de marbre… d’un balcon dépassent des branches d’arbrisseau... les chambranles des portes sont endommagés et les cuivres du bar mangés par le vert-de-gris… un miroir que distinguent des fêlures en étoile reflète des trumeaux pourrissants et des lambris disjoints où se voient des raccords de peinture… un placage de bois gît sur le sol... bêches et fourches rouillent dans les galeries… au parterre, quelques moutons broutent une herbe rare entre les rangs de fauteuils, sous les facettes du lustre qui n’étincellent plus depuis belle muette… à la fin de quel spectacle ses lampes se rallumeraient-elles encore ?... et le vent coulis ne balance-t-il pas ses pendeloques ?... quand les rats font salle comble, il n’y a plus de spectaculaires que les machines rouillées du cintre où moisissent de vieux décors et s’empilent des carcasses de meubles... devant le guichet de location, des billets de faveur jonchent le tapis troué aux mites… la cantatrice apte à doubler n’importe quel rôle a disparu sans laisser d’adresse... l’ombre de Falstaffres se profile sur le mur du vestiaire vide… on ne devait plus jamais revoir le paysan égaré dans les dessous du théâtre... le grand opéra des campagnes a mis la clé sous le paillasson des régions déshéritées… »
Extrait de Chronique de l'ère mortifère, Editions de la Différence, Paris, 2014.

"Chronique de l'ère mortifère" est disponible dans toutes les librairies traditionnelles et sur tous les sites internet de vente de livres (Fnac, Amazon...).
Ajouter une légende

Frédéric Baal
« La troupe du grand opéra se produit sur la scène des campagnes dépeuplées… où les fermiers endettés sont aussi fatigués que leurs terres… la diva n’était pas plus tôt montée sur un tracteur qu’elle en est descendue… le rideau se lève sur un décor d’arbres décharnés, de champs arides et de lacs naguère poissonneux… parées d’un collier et de bracelets en verroterie, les sopranotes chantent faux dans les quartiers périphériques où les prima donneuses se vendent au plus offrant… un agriculteur qui se trouvait sous le coup d’une saisie s’est pendu à une poutre... la suie a souillé les masques de carton des marchands de pétrole et des politiciens à leur solde… les sinistrés d’une inondation se hasardent sur une passerelle branlante… d’une trappe aménagée dans le plateau s’échappent les flots d’une marée noire… un pélican mazouté frissonne au fond de la fosse d’orchestre… les intempéries ont dégradé l’édifice… les pluies qui durent plusieurs jours arrosent le magasin des accessoires, transpercent les robes longues, cinglent les tuniques à brandebourgs, fouettent les manches effilochées et les dentelles aux mailles rompues… dans une loge tapissée de photos jaunies, on distingue mal un désordre de petits pots de fard restés ouverts... une perruque est accrochée au mur par un clou... une épée n’a plus ni garde ni fourreau, tandis que les fleurs artificielles d’un chapeau à larges bords traînent dans la poussière... d’autres fois, le sable qu’ont transporté les tempêtes se met sous les ongles d’un fantôme de ténor, remplit les rainures des planchers rongés par des champignons… le soleil qui pénètre le bâtiment a terni les velours et les torchères, fané les rideaux à franges et les embrasses en torsade... les parois suintent, les panneaux travaillent, l’humidité fait jouer les boiseries et les planches des parquets se désassemblent et se soulèvent assez pour qu’elles découvrent des lambourdes vermoulues... une tringle a roulé jusqu’au bas du grand escalier... les bustes s’écaillent sur leur socle de marbre… d’un balcon dépassent des branches d’arbrisseau... les chambranles des portes sont endommagés et les cuivres du bar mangés par le vert-de-gris… un miroir que distinguent des fêlures en étoile reflète des trumeaux pourrissants et des lambris disjoints où se voient des raccords de peinture… un placage de bois gît sur le sol... bêches et fourches rouillent dans les galeries… au parterre, quelques moutons broutent une herbe rare entre les rangs de fauteuils, sous les facettes du lustre qui n’étincellent plus depuis belle muette… à la fin de quel spectacle ses lampes se rallumeraient-elles encore ?... et le vent coulis ne balance-t-il pas ses pendeloques ?... quand les rats font salle comble, il n’y a plus de spectaculaires que les machines rouillées du cintre où moisissent de vieux décors et s’empilent des carcasses de meubles... devant le guichet de location, des billets de faveur jonchent le tapis troué aux mites… la cantatrice apte à doubler n’importe quel rôle a disparu sans laisser d’adresse... l’ombre de Falstaffres se profile sur le mur du vestiaire vide… on ne devait plus jamais revoir le paysan égaré dans les dessous du théâtre... le grand opéra des campagnes a mis la clé sous le paillasson des régions déshéritées… »
Extrait de Chronique de l'ère mortifère, Editions de la Différence, Paris, 2014.


                                                  

"Chronique de l'ère mortifère!!
C'est baroque? Non
C'est gothique? Non
C'est renaissance, surréaliste, dadaïste, futuriste, cubiste, anachronique, chronique ou......non, non, non!!!!

Non seulement la langue de F.Baal est tout cela à la fois dans un enchevêtrement inextricable et déconstruit comme lorsqu'on entre dans un château extravagant où l'on n'en finit pas de visiter les mille pièces et davantage qui ne cessent de nous surprendre. Mais on a l'impression étrange de voyager avec Titus d'enfer celui du Gormenghast et si on lit bien, on est bel et bien chez nous, aux portes de l'invisible. "(Cristian R)



« ... ce docteur ès inepties devrait poser sa candidature comme professeur à l’Université de Zéro sur Dix !... il est incapable de crosser une street sans trébucher sur son lacet !... qu’il brigue un emploi à la poste restante !... au bureau des objets trouvés... c’est une lettre dont on n’a pu découvrir la destination !... bonne pour le service des rebuts... qu’il écoule de vieux rossignols en solde !... dépose sa valise vide à la consigne !... (...) il raisonne de travers !... il marche à reculons !... il parle à l’ancienne !... les traînards restent en arrière !... il faut vivre avec son époque !... c’est un esprit sans autre portée qu’archéologique... un immobiliste !... un héros de roman !... » Monologue de Mme Tas-de-fer
Chronique de l'ère mortifère, Frédéric Baal, Editions de la Différence, Paris, 2014.




jeudi 25 septembre 2014

Pablo Neruda, Sonnet XVII






Je ne t'aime pas comme si tu étais rose de sel, de topaze,
Ou la flèche d'œillets qui propagent le feu,
Je t'aime comme l'on aime certaines choses obscures
Secrètement : entre l'ombre et l'âme.

Je t'aime comme une plante qui ne fleurit pas et qui porte
En soi, cachée, la lumière de ses fleurs
Et grâce à ton amour, dans mon corps vit obscur
L'arôme et concentré venu de la terre.

Je t'aime sans savoir comment, ni quand, ni où
Je t'aime d'un amour discret et sans orgueil :
Je t'aime ainsi car je ne sais pas comment aimer autrement

Si ce n'est cette façon dans laquelle je ne suis ni tu es
Si proches, que ta main sur ma poitrine est mienne
Si proches que lorsque tes yeux se ferment à mes rêves.

Pablo Neruda
in, La centaine d'amour

© traduction Pierre Clavilier


                                *****



No te amo como si fueras rosa de sal, topacio
o flecha de claveles que propagan el fuego:
te amo como se aman ciertas cosas oscuras,
secretamente, entre la sombra y el alma.
Te amo como la planta que no florece y lleva
dentro de sí, escondida, la luz de aquellas flores,
y gracias a tu amor vive oscuro en mi cuerpo
el apretado aroma que ascendió de la tierra.
Te amo sin saber cómo, ni cuándo, ni de dónde,
te amo directamente sin problemas ni orgullo:
así te amo porque no sé amar de otra manera,
sino así de este modo en que no soy ni eres,
tan cerca que tu mano sobre mi pecho es mía,
tan cerca que se cierran tus ojos con mi sueño.

crédit photo FR