lundi 11 juillet 2016

Marcel Proust, les nuits de France Culture

Marcel Proust





"Antoine Bibesco seul me comprend" écrivit Proust un jour dans une lettre. En 1947, l'émission " Tels que les autres - Marcel Proust", fait entendre des amis qui témoignent de leur amitié avec l'écrivain.

Marcel Proust
Marcel Proust• Crédits : Archives Snark - AFP
Des témoins racontent leur Marcel Proust, en 1947, sur la Chaîne Nationale. Parmi eux, le Prince Antoine Bibesco ("Antoine Bibesco seul me comprend " disait Proust), qui évoque son amitié avec son voisin de la rue de Courcelle à Paris. Le prince se souvient de ses soirées chez Marcel Proust et du jour où il lui a présenté sa future femme Elisabeth, espérant que l'écrivain l'apprécierai. Puis le Le Marquis de Loris égrenne à son tour des souvenirs, soirées, visites d'églises, concerts salle Pleyel...

*Production * : Jean-Jacques Fermat

*Réalisation * : Alain Trutat

1ère diffusion : 25/07/1947 sur le Chaîne Nationale

*Indexation web : * Sandrine England, de la Documentation de Radio FranceArchive INA-Radio France

Nuit spéciale - Proust avec Nathalie Mauriac et Stéphane Heuet Par Philippe Garbit

(du vendredi 20 au samedi 21 novembre 2015)



France Culture





samedi 9 juillet 2016

Si tu m'oublies Si tu me olvidas, de Pablo Neruda (Los versos del capitan)


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Si tu m'oublies
je veux que tu saches
une chose.
Tu sais ce qu’il en est:
si je regarde
la lune de cristal, la branche rouge
du lent automne de ma fenêtre,
si je touche
près du feu
la cendre impalpable
ou le corps ridé du bois,
tout me mène à toi,
comme si tout ce qui existe,
les arômes, la lumière, les métaux,
étaient de petits bateaux qui naviguent
vers ces îles à toi qui m’attendent.
Cependant,
si peu à peu tu cesses de m’aimer
je cesserai de t’aimer peu à peu.
Si soudain
tu m’oublies
ne me cherche pas,
puisque je t’aurai aussitôt oubliée.
Si tu crois long et fou
le vent de drapeaux
qui traversent ma vie
et tu décides
de me laisser au bord
du coeur où j’ai mes racines,
pense
que ce jour-là,
à cette même heure,
je lèverai les bras
et mes racines sortiront
chercher une autre terre.
Mais
si tous les jours
à chaque heure
tu sens que tu m’es destinée
avec une implacable douceur.
Si tous les jours monte
une fleur à tes lèvres me chercher,
ô mon amour, ô mienne,
en moi tout ce feu se répète,
en moi rien ne s’éteint ni s’oublie,
mon amour se nourrit de ton amour, ma belle,
et durant ta vie il sera entre tes bras
sans s’échapper des miens.

Pablo Neruda

in, Los versos del capitan
traduction de Ricard Ripoll i Villanueva



                                                     *******




Si tú me olvidas
QUIERO que sepas
una cosa.
Tú sabes cómo es esto:
si miro
la luna de cristal, la rama roja
del lento otoño en mi ventana,
si toco
junto al fuego
la impalpable ceniza
o el arrugado cuerpo de la leña,
todo me lleva a ti,
como si todo lo que existe,
aromas, luz, metales,
fueran pequeños barcos que navegan
hacia las islas tuyas que me aguardan.
Ahora bien,
si poco a poco dejas de quererme
dejaré de quererte poco a poco.
Si de pronto
me olvidas
no me busques,
que ya te habré olvidado.
Si consideras largo y loco
el viento de banderas
que pasa por mi vida
y te decides
a dejarme a la orilla
del corazón en que tengo raíces,
piensa
que en ese día,
a esa hora
levantaré los brazos
y saldrán mis raíces
a buscar otra tierra.
Pero
si cada día,
cada hora
sientes que a mí estás destinada
con dulzura implacable.
Si cada día sube
una flor a tus labios a buscarme,
ay amor mío, ay mía,
en mí todo ese fuego se repite,
en mí nada se apaga ni se olvida,
mi amor se nutre de tu amor, amada,
y mientras vivas estará en tus brazos
sin salir de los míos.

Pablo Neruda

dimanche 3 juillet 2016

Yves Bonnefoy






Christine Marcandier  2 juillet 2016

Yves Bonnefoy (1923-2016): « aux lointains du chant (…) Il semble que tu puises de l’éternel »

« Toute douceur toute ironie se rassemblaient
Pour un adieu de cristal et de brume,
Les coups profonds du fer faisaient presque silence,
La lumière du glaive s’était voilée ».

Ainsi s’ouvrait, dans Hier régnant désert (1958), l’hommage à « la voix mêlée de couleur grise » d’une cantatrice, ainsi s’élevait le tombeau de Kathleen Ferrier. Yves Bonnefoy, l’un de nos plus grands poètes contemporains, traduit dans le monde entier, est mort hier. Il avait 93 ans. Il connaît l’autre rive, « Là-bas, parmi ces roseaux gris dans la lumière, / Il semble que tu puises de l’éternel ».
Dans son discours de réception du Premio Fil 2013 à Guadalajara (Mexique), en 2014, Yves Bonnefoy soulignait combien notre rapport à la poésie n’est plus quelque chose de « naturel » et « simple ». Elle est pourtant une « forme particulière de questionnement du monde et de l’existence ». Tout son discours disait sa « fondamentale nécessité », il était hymne au mot, à son « évidence » comme à sa puissance évocatoire, ouverture aux autres langues, à la traduction comme écriture :

« Aimons les autres langues. Aimons-les, aujourd’hui, en ce siècle où d’ailleurs elles sont pour chacun de nous plus facilement accessibles, cette affection pour des langues supposément étrangères est une des rares grandes ressources  qui nous restent. Pour ma part en tout cas j’ai toujours désiré faire de la traduction de la poésie une activité très étroitement complémentaire de l’écriture poétique proprement dite ».

Dans ce discours, une vie dédiée à la poésie, mais aussi une ouverture à l’Autre — son dernier livre publié ne s’intitule-t-il pas Ensemble encore (Mercure de France, mai 2016) ? —, ouverture à l’Autre par la traduction, le commentaire des textes, de la peinture, de l’Art et de son horizon. L’Arrière-pays est ainsi une autobiographie où se dire revient à dire un rapport à l’œuvre d’art. Ce seront, entre autres, Giacometti. Biographie d’une œuvre ; Goya, les peintures noires ; Breton à l’avant de soi ; Notre besoin de Rimbaud. Mais aussi les traductions de Shakespeare, Yeats, Keats, Leopardi, Séféris ou Pétrarque. Ou l’enseignement, être le passeur de ces œuvres et textes inlassablement aimés, interrogés, commentés, à Vincennes (1969-1970), (1973-1976) et Aix-en-Provence (1979-1981) ou dans des universités étrangères. De 1981 à 1993, ce fut le Collège de France, Yves Bonnefoy est titulaire de la chaire d’Études comparées de la fonction poétique — ses cours sont rassemblés, au Seuil, dans Lieux et destins de l’image : un cours de poétique au Collège de France (1981-1993). Pensons également à ses conférences à Fondation Hugot du Collège de France : La Conscience de soi de la poésie, un titre qui dit aussi une conscience de soi dans et par la poésie, à travers elle.

Dans sa leçon inaugurale, Yves Bonnefoy énonçait que « le lecteur de la poésie n’analyse pas, il fait le serment à l’auteur, son proche, de demeurer dans l’intense. Et d’ailleurs il ferme vite le livre, impatient d’aller vivre cette promesse ». Toujours, cette nécessité « d’être par les mots et pourtant contre eux, d’être par l’appel et malgré le rêve, d’être par la parole et malgré la langue ».

L’œuvre d’Yves Bonnefoy est présence absolue, immédiate et intense — cette présence qu’il disait « évidence mystérieuse » —, elle se « vit », est « expérience », elle est un « état », « la vérité de parole ».


Yves Bonnefoy, Collège de France, 2001. Photo Eric Feferberg. AFP

Yves Bonnefoy, Collège de France, 2001. Photo Eric Feferberg. AFP

Yves Bonnefoy venait de publier L’Écharpe rouge (Mercure de France, mai 2016), archéologie de sa vie à travers un texte ancien retrouvé dans un secrétaire fabriqué par son grand-père maternel. « Ce dossier, c’est un classeur de toile jaune, avec un ruban de même couleur pour le fermer, où sont rassemblés des cahiers et des feuilles en divers formats et souvent, manuscrites avec alors plusieurs écritures, car à travers les années, j’ai eu recours à des plumes de toutes sortes, plus ou moins grosses, et à différentes encres, parfois aussi utilisant des crayons. Une longue suite de reprises et d’abandons, depuis, je vois, 1964. Du sans cesse interrompu, de l’inachevable, semble-t-il ».

 L’Écharpe rouge, soit une centaine de vers libres inédits qui auraient pu être une « idée de récit », voyage dans un passé double et indissociable, littérature et existence : « Je sentais qu’il y avait dans ce coffre à la clef perdue quelque chose d’important pour ma réflexion sur la poésie et ma propre vie ». Chercher la trace de cette œuvre mystérieuse, revenue du passé, est une manière de faire advenir les souvenirs, ses parents et leur rencontre, son « pays », dans une généalogie qui ne sépare jamais les mots et la vie, quête rimbaldienne, « du sans cesse interrompu, de l’inachevable, l’œuvre de quelqu’un d’autre », dans la double origine de soi et de l’œuvre.

« Vais-je te dire adieu ? Non, qu’à jamais,
A jamais bruisse l’eau, refleurisse l’herbe ! », écrivait Yves Bonnefoy dans L’Heure présente (2011), « Lègue-nous de ne pas mourir désespérés ». Nous, qui avons fait le serment à l’auteur, notre proche, de demeurer dans l’intense.


Amaury da Cunha a écrit, dans Le Monde, un hommage magnifique à Yves Bonnefoy, à lire ici.


Diacritik

dimanche 26 juin 2016

Mater amorosa, Déborah Heissler et Véronique Duflot

Déborah Heissler

publie en 2005 son premier recueil Près d’eux, la nuit sous la neige (Cheyne éditeur) grâce à la Fondation de la Vocation. Par la suite séjours nombreux en Inde, en Chine, puis en Thaïlande et au Vietnam, où elle enseigne le français. Publication de Comme un morceau de nuit, découpé dans son étoffe (Cheyne éditeur, 2010), un recueil en partie rédigé pendant son séjour en Chine, qui sera récompensé par le Prix de poésie francophone Yvan Goll en 2011 ainsi que le Prix du poème en prose Louis Guillaume en 2012. Retour en France. Résidences d’auteurs à Baume les Dames, où elle découvre les éditions Æncrages & Co, puis Rennes. Parution de deux ouvrages en 2013 et 2015 chez ce même éditeur ; Chiaroscuro en collaboration avec André Jolivet et Sorrowful Songs avec des dessins et peintures de Peter Maslow, dans la coll. « Voix de chants ».

Véronique Duflot

après des études d’arts plastiques suivies à Strasbourg, l’univers de Véronique Duflot évolue autour de thèmes pluriels. Elle cherche un répertoire de signes forts, qu’elle aborde de façon instinctive, entre quête de lumière et de matière à travers ses monotypes, pointes sèches et travaux combinatoires.







Ce qui reste

jeudi 23 juin 2016

Brexit selon Cristian Ronsmans

photo Cristian R





Brexit: Le rêve va peut-être se concrétiser. Je vais mettre un cierge à Saint Boniface, le moine d'Erfurt (patron des brasseurs, alchimiste émérite).

Qu'est devenu le bon temps de la Place du Luxembourg , de sa gare du quartier Léopold avec ses merveilleux stamp café (cafés typiquement bruxellois) : "Garçon, un café filtre. Et pour Monsieur une gueuze alstublif!".
Mais voilà ! Qu'est devenu ce magnifique quartier qu'on aurait dû classer au patrimoine mondial de l'Unesco?
Un site de rave party pour gamins bobos friqués de la petite jeunesse bourgeoise européenne, athéo-chrétienne, porteurs de badges comme si comme si on leur avait accordé la légion d'honneur.
Un site où les pochetrons endimanchés de costards tout aussi étriqués que leurs cerveaux, largement moins étriqués, en revanche, que leurs rémunérations exorbitantes de 6 à 10 000 euros par mois, pour en faire le moins possible et passer le plus clair de leur temps aux terrasses de cafés internationaux, qu'ils ont envahis, inculture en bandoulière, sur cette place de Luxembourg, défigurée, martyrisée, vampirisée.
Et c'est vous, oui vous, avec votre arrogance naturelle, complices de vos suborneurs, ceux qui viennent pointer le vendredi matin et reprenant l'avion à 17h de la même journée, qui osez négocier un compromis de la honte avec vos copains turcs pour éradiquer les migrants dans l'espace Schengen.
Les seuls migrants nuisibles, c'est vous. Partez, retournez chez vous, dans vos prés, vous occuper de vos vaches et basses-cours, ou encore de tamponner les timbres dans quelque bureau de poste de votre province, où vous croupissiez pour notre bonheur.
Rendez-nous Bruxelles que vous avez défigurée avec votre morgue de gamins mal élevés. Vous n'êtes pas bienvenus. Vous avez appauvri la ville, en vivant dans votre Vatican européen, de plus en plus tentaculaire, avec vos airs imbéciles de gens qui ont des affaires soi-disant importantes à régler (le calibrage de la taille des moules, sans doute). Avec votre présence insalubre moralement et intellectuellement, la vie est devenue impossible. La vie à Bruxelles est hors de prix, on ne peut plus se loger à cause du fric puant que vos hordes immondes exhibent sous le nez des Belges cupides, traîtres à la patrie. La circulation est sans cesse perturbée par votre présence, quartiers bouclés pour organiser vos beuveries, bus détournés pour les mêmes raisons, taxis réservés pour vous exclusivement et vous ramener ivres dans vos appartements de luxe. Sur les jolis marchés publics d’autre fois les prix grimpent en flèche et plus un commerçant ne parle français. De sorte que chassés de chez-nous, on doit prendre le train ou la voiture pour faire nos courses en France, pays de la liberté.
Mais maintenant cela suffit. Fini l’Europe ! Fini l’oppression. Fini l’occupation des néo colons européens.
Partez, disparaissez retournez dans vos trous de bouseux. Ne prenez pas cet avertissement au sérieux ? Il vous en cuira et ça finira mal!
Laissez nous en paix avec nos amis, nos compatriotes de souffrance, nos migrants syriens, irakiens et autres. Ils sont des nôtres. Pas vous!!
Nous sommes comme en 1830 au temps de notre indépendance (l’histoire se répète) et allons nous mobiliser pour bouter l'ennemi hors de notre pays.
Rendez-nous notre place du Luxembourg dont vous n'êtes même pas locataire.
Merci au Royaume Uni, pays où il semble que le véritable humanisme n’a pas totalement disparu. Votre Brexit sera votre rédemption et pour nous, notre salut. Si cela pouvait remettre les autres pays européens sur le bon chemin et mettre un terme à leur colonialisme new age de ma ville, Bruxelles !

Ci-dessous images des orgies démoniaques!

Cristian Ronsmans, le 23 juin 2016

Nous avons échangé quelques mots sur ce texte Cri de Colère, dans lequel ceux qui le connaissent, ont pu apprécier la patte littéraire remplie d'humour et d'intelligence. Voici ce qu'il me répondit alors :
FR




"En fait je suis partisan d'une Europe, fédération de peuples qui partageraient un destin commun. Mais je ne suis pas partisan d'une Europe livrée aux marchés de la financiarisation du capitalisme qui offre l'opportunité à de sombres hobereaux de se hausser du col et du porte monnaie sur le dos des pauvres. Aujourd'hui Bruxelles, comme me le disait ma compagne française, comme tu le sais, est une ville qui respire la misère. Et elle a raison.
Ce que je souhaite c'est une Europe de la Culture qui préside au destin de notre union.
Le tout est de savoir ce qu'on entend par Culture.
La Culture est avant tout un Projet de Vie. Dont l'identité culturelle en est la clef de voûte.La culture est toujours une « action » exercée sur la vie elle-même afin qu’elle s’accroisse, se transforme et s’accomplisse toujours mieux
Il s'agirait donc de définir les axes de création, de perfectionnement et d’accomplissement dont nous pourrons être fiers ensemble et individuellement.
Ce Projet de vie, contenu d'un Projet politique qui lui servirait de cadre. Après seulement on pourrait parler du cours du thon sur le marché mondial de la pêche.
Enfin délocalisons le siège de cette Europe en un lieu plus propice et capable d'assumer les gabegies dues aux fonctionnaires qui s'en enrichissent, au mépris des populations autochtones appauvries pécuniairement, moralement et intellectuellement."



Cristian Ronsmans, le 23 juin 2016

© Textes et photos protégés de la copie


Nouvel article de Cristian R, le 24 juin 2016, après la victoire du BREXIT (52%).

"Gifle magistrale infligée à cette Europe des nantis, privilégiés bénéficiant de prébendes et sinécures gagnées sur le dos des contribuables de toutes les populations européennes avec ses cortèges de travailleurs pauvres, de citoyens de seconde zone.
Citoyens sans cesse méprisés quand par voie référendaire à plusieurs reprises (Maastricht, Lisbonne etc..) ils furent consultés et leurs votes toujours laissés pour compte.
Tôt ou tard le boomerang devait leur revenir en pleine face.
L'impunité suffisante accordée à tous ces fonctionnaires kafkaïens de l'Europe devait tôt ou tard cesser et ces derniers payer l'addition de leur arrogance, vénalité et cupidité.
La place du Luxembourg va retrouver son charme d'antan à la lumière d'une aube nouvelle.
Les ténèbres dans lesquels se complaisaient ceux, de cette minorité, petits, moyens et haut fonctionnaires qui se payaient sans scrupules en peaux de pauvres, ces ténèbres s'estompent et la Lumière revient sur la place du Luxembourg.
En route vers l"Euroxit maintenant.
En route vers une belle et véritable Europe de mutualisation des cultures, des projets de vie communs, des projets politiques communs, une Europe du partage non de l'exploitation pour quelques négriers.
Adieu à ces politiques du "toujours plus de financiarisation" au profit des élites oisives, des nantis, parasites qui vivent comme des cratères buboniques sur le corps des humbles, des pauvres mais honnêtes gens.
Vive l'Europe qui s'annonce. Vive l'Europe des humains."
 Cristian R, le 24 juin 2016



Quelques images prises par Cristian de ces "orgies démoniaques"....







Photos Cristian R






lundi 20 juin 2016

Discours d'Odysseas Elytis, Prix Nobel de Littérature (1979)









Qu'il me soit permis, je vous en prie, de parler au nom de la luminosité et de la transparence. C'est par ces deux états que se définit l'espace où j'ai vécu et où il m'a été donné de m'accomplir. Etats aussi que j'ai peu à peu perçus comme s'identifiant en moi avec le besoin de m'exprimer.

Il est bon, il est juste qu'apport soit fait à l'art, de ce qu'assignent à chacun son expérience personnelle et les vertus de sa langue. Bien plus encore lorsque les temps sont sombres et qu'il convient d'avoir des choses la plus large vision possible.

Je ne parle pas de la capacité commune et naturelle de percevoir les objets en tous leurs détails, mais du pouvoir de la métaphore de n'en retenir que leur essence, et de les porter à un tel état de pureté que leur signification métaphysique apparaît comme une révélation.

Je pense ici à la façon dont les sculpteurs de la période cycladique firent usage de la matière, parvenant tout juste à la porter au-delà d'elle-même. Je pense aussi aux peintres byzantins d'icônes, qui réussirent, par le seul moyen de la couleur pure, à suggérer le « divin ».

C'est une pareille intervention sur le réel, à la fois pénétrante et métamorphosante, qui a été, de tout temps il me semble, la haute vocation de la poésie. Ne pas se limiter à ce qui est, mais s'étendre à ce qui peut être. Il est vrai que cette démarche n'a pas toujours connu l'estime. Peut-être parce que les névroses collectives ne le permettaient pas. Peut-être encore parce que l'utilitarisme n'autorisait pas les hommes a garder, autant qu'il le fallait, les yeux ouverts.

La Beauté, la Lumière, il arrive qu'on les tienne pour désuètes, pour anodines. Et pourtant! La démarche intérieure qu'exigé l'approche de la forme de l'Ange est, à mon avis, infiniment plus douloureuse que l'autre, qui accouche de Démons de toutes sortes.



Assurément, il y a une énigme. Assurément, il y a un mystère. Mais le mystère n'est pas une mise en scène tirant parti des jeux d'ombre et de lumière pour simplement nous impressionner.

C'est ce qui continue à demeurer mystère même en pleine lumière. C'est alors seulement qu'il prend cet éclat qui séduit et que nous appelons Beauté. Beauté qui est voie ouverte - la seule peut-être - vers cette part inconnue de nous-mêmes, vers ce qui nous dépasse. Voila, cela pourrait être une définition de plus de la poésie: l'art de nous rapprocher de ce qui nous dépasse.

D'innombrables signes secrets dont l'univers est constellé et qui constituent autant de syllabes d'une langue inconnue nous sollicitent de composer des mots, et, avec ces mots, des phrases dont le déchiffrage nous met au seuil de la plus profonde vérité.

Où se trouve donc, en dernière analyse, la vérité? Dans l'usure et la mort que nous constatons chaque jour autour de nous, ou dans cette propension à croire que le monde est indestructible et éternel? Il est sage, je le sais, d'éviter les redondances. Les théories cosmogoniques qui se sont succédé au cours des temps n'ont pas manqué d'en user et d'en abuser. Elles se sont heurtées les unes aux autres, elles ont eu leur temps de gloire, puis elles se sont effacées.

Mais l'essentiel est demeuré. Il demeure.

Et la poésie qui vient se dresser là où le rationalisme dépose ses armes, prend la relève pour avancer dans la zone interdite, faisant ainsi la preuve que c'est elle qui est encore le moins rongée par l'usure. Elle assure, dans la pureté de leur forme, la sauvegarde des données permanentes par quoi la vie demeure œuvre viable. Sans elle et sa vigilance, ces données se perdraient dans l'obscurité de la conscience, tout comme les algues deviennent indistinctes dans le fond des mers.

Voilà pourquoi nous avons grandement besoin de transparence. Pour clairement percevoir les nœuds de ce fil tendu le long des siècles et qui nous aide à nous tenir debout sur cette terre.

Ces nœuds, ces liens, nous les percevons distinctement, d'Heraclite à Platon et de Platon à Jésus. Parvenus jusqu'à nous sous des formes diverses ils nous disent sensiblement la même chose: que c'est à l'intérieur de ce monde-ci qu'est contenu l'autre monde, que c'est avec les éléments de ce monde-ci que se recompose cet autre monde, l'au-delà, cette seconde réalité qui se situe au-dessus de celle que nous vivons contre nature. Il s'agit d'une réalité à laquelle nous avons totalement droit, et seule notre incapacité nous en rend indignes.

Ce n'est pas par rencontre fortuite que, dans les époques saines, le Beau s'identifie au Bien, et le Bien au Soleil. Dans la mesure où la conscience se purifie et s'emplit de lumière, ses parties obscures se rétractent et s'effacent, laissant des vides qui - exactement comme dans les lois physiques - sont comblés par les éléments du sens opposé. Du sorte que ce qui en résulte prend appui sur les deux aspects, je veux dire sur l' « ici » et sur l' « au-delà ». Heraclite ne parlait-il pas déjà d'une harmonie des tensions opposées?

Si c'est Apollon ou Vénus, le Christ ou la Vierge qui incarnent et personnalisent le besoin que nous avons de voir matérialiser ce que nous éprouvons comme une intuition, cela n'a pas d'importance. Ce qui est important, c'est ce souffle d'immortalité qui alors nous pénètre. Et à mon humble avis, la Poésie doit, par-delà toute argumentation doctrinale, permettre de respirer ce souffle.

Comment ne pas me référer ici à Hölderlin, ce grand poète qui portait le même regard vers les dieux de l'Olympe et vers le Christ? La stabilité qu'il a donnée à un genre de vision demeure inestimable. Et l'étendue qu'il nous a découverte, immense. Je dirais même terrifiante, (c’est elle qui l'incita à s'écrier - à une époque où commençait à peine le mal qui aujourd'hui nous submerge-: « A quoi bon des poètes en un temps de manque? » Wozu. Dichter in dürftiger Zeit?

Pour l'homme, les temps furent toujours, hélas, dürftig. Mais la poésie n'a jamais, d'autre part, manqué à sa vocation. C'est là deux faits qui ne cesseront jamais d'accompagner notre destinée terrestre, l'un servant de contre-poids à l'autre. Comment pourrait-il en être autrement? C'est par le Soleil que la nuit et les astres nous sont perceptibles. Notons toutefois, avec le sage antique, que s'il dépasse la mesure, le Soleil devient Text in Greek.Pour que la vie soit possible, nous devons nous tenir à une juste distance du soleil figuré, comme notre planète du soleil naturel. Nous fûmes jadis en faute par ignorance. Nous fautons aujourd'hui par l'étendue de notre savoir. Je ne viens pas, en disant cela, me joindre à la longue file des censeurs de notre civilisation technique. Une sagesse aussi ancienne que le pays d'où je viens m'a enseigné d' accepter l'évolution, à digérer le progrès « avec ses écorces et ses noyaux ».

Mais alors, qu'advient-il de la Poésie? Que représente-t-elle dans pareille société? Voici ce que j'ai à répondre: La poésie est le seul lieu où la puissance du nombre s'avère nulle. Et votre décision d'honorer, cette année, en ma personne, la poésie d'un petit pays, révèle le rapport d'harmonie qui la lie à la conception de l'art gratuit, seule conception à s'opposer désormais à la toute-puissance acquise par l'estimation quantitative des valeurs.



Me référer à des circonstances personnelles serait manquer aux convenances. Et faire l'éloge de ma maison, plus inconvenant encore. Cela est néanmoins parfois indispensable, dans la mesure où pareilles interférences aident à voir plus clairement un certain état de choses. C'est bien le cas aujourd'hui.

Il m'a été donné, chers amis, d'écrire dans une langue qui n'est parlée que par quelques millions de personnes. Mais une langue parlée sans interruption, avec fort peu de différences, tout au cours de plus de deux mille cinq cents ans. Cet écart spatio-temporel, apparemment surprenant, se retrouve dans les dimensions culturelles de mon pays. Son aire spatiale est des plus réduites; mais son extension temporelle infinie. Si je le rappelle, ce n'est certes pas pour en tirer quelque fierté, mais pour montrer les difficultés que doit affronter un poète lorsqu'il doit faire usage, pour nommer les choses qui lui sont les plus chères, des mêmes mots que Sappho par exemple ou Pindare, tout en étant privés de l'audience dont ils disposaient et qui s'étendait, alors, à toute l'humanité civilisée.

Si la langue n'était qu'un simple moyen de communication, il n'y aurait pas de problème. Mais il arrive, parfois, qu'elle soit aussi un instrument de « magie  ». De plus, dans ce long cours de siècles, la langue acquiert une certaine manière d'être. Elle devient un haut langage. Et cette manière d'être oblige.

N'oublions pas non plus qu'en chacun de ces vingt-cinq siècles et sans nulle béance, il s'est écrit, en grec, de la poésie. C'est cet ensemble de données qui fait le grand poids de tradition que cet instrument soulève. La poésie grecque moderne en donne une image fort expressive.

La sphère que forme cette poésie, présente, pourrait-on dire, comme toute sphère, deux pôles: A l'un de ces pôles se situe Dionysios Solomos, qui, avant que Mallarmé n'apparaisse dans les lettres européennes, réussit à formuler, avec la plus grande rigueur et cohérence, ainsi que dans toutes ses conséquences, la conception de la poésie pure: soumettre le sentiment à l'intelligence, anoblir l'expression, mobiliser toutes les possibilités de l'instrument linguistique en s'orientant vers le miracle. A l'autre pôle se situe Cavafis, qui, parallèlement à T.S. Eliot, atteint, éliminant toute forme de boursouflure, à l'extrême limite de la concision et à l'expression la plus rigoureusement exacte.

Entre ces deux pôles, et plus ou moins près de l'un ou de l'autre, se meuvent nos autres grands poètes: Costis Palamas, Anguélos Sikkelianos, Nikos Kazantzakis, Georges Seferis.

Tel est, aussi rapidement que schématiquement tracé, le tableau du discours poétique néo-hellénique.

Pour nous qui avons suivi, nous avions à prendre en charge le haut enseignement qui nous avait été légué et à l'adapter à la sensibilité contemporaine. Par-delà les bornes de la technique, il nous fallait parvenir à une synthèse qui, d'une part, assimilât les éléments de la tradition grecque et, de l'autre, exprimât les exigences sociales et psychologiques de notre temps.

En d'autres termes, nous avions à saisir dans sa vérité l'Européen-Grec d'aujourd'hui et à la faire valoir. Je ne parle pas de réussites, je parle d'intentions, d'efforts. Les orientations ont leur importance pour l'investigation de l'histoire littéraire.

Mais comment la création peut-elle se développer librement dans ces directions lorsque les conditions de vie anéantissent, de nos jours, le créateur? Et comment créer une communauté culturelle lorsque la diversité des langues dresse un obstacle infranchissable? Nous vous connaissons et vous nous connaissez par les 20 ou 30 % qui subsistent d'une œuvre, après traduction. Cela est encore plus vrai pour tous ceux d'entre nous qui, prolongeant le sillon tracé par Solomos attendent du discours quelque miracle et qu'entre deux mots, sonnant juste et placés à leur juste place, jaillisse l'étincelle.

Non. Nous demeurons muets, incommunicables.

Nous souffrons de l'absence d'une langue commune. Et les conséquences de cette absence s'observent - je ne crois pas exagérer - jusque dans la réalité politique et sociale de notre patrie commune, l'Europe.

Nous disons - et en faisons chaque jour la constatation - que nous vivons dans un chaos moral. Et cela à un moment où - chose qui ne s'était jamais vue - la répartition de ce qui concerne notre existence matérielle est faite de la façon la plus systématique, dans un ordre qu'on pourrait dire militaire, avec d'implacables contrôles. Cette contradiction est significative. Lorsque, de deux membres, l'un s'hypertrophie, l'autre s'atrophie. Une tendance digne d'éloge, qui incite les peuples d'Europe à s'unir, au sens pythagoricien, en une seule monade, se heurte aujourd'hui à l'impossibilité d'harmonier les parties atrophiques et hypertrophiques de notre civilisation. Nos valeurs ne constituent pas une langue commune.

Pour le poète - cela peut paraître paradoxal mais c'est vrai - la seule langue commune dont il a encore l'usage, ce sont ses sensations. La façon dont deux corps s'attirent et s'attouchent n'a pas changé depuis des millénaires. Et en plus, elle n'a donné lieu à aucun conflit, contrairement aux vingtaines d'idéologies qui ont ensanglanté nos sociétés et nous ont laissé les mains vides.

Lorsque je parle de sensations, je n'entends pas celles, immédiatement perceptibles, du premier ou du second niveau. J'entends celles qui nous portent à l'extrême bord de nous-mêmes. J'entends aussi les "analogies de sensations" qui se forment dans nos esprits.

Car tous les arts parlent par analogies. Une ligne, droite ou courbe, un son aigu ou grave, traduisent un certain contact optique ou acoustique. Nous écrivons tous de bons ou de mauvais poèmes dans la mesure où nous vivons ou raisonnons selon la bonne ou la mauvaise signification du terme. Une image de la mer, telle que nous la trouvons dans Homère, parvient intacte jusqu'à nous. Rimbaud dira "une mer mêlée au soleil". Sauf que lui ajoutera: "c'est là l'éternité." Une jeune fille tenant une branche de myrte chez Archiloque survit dans un tableau de Matisse. Et l'idée méditerranéenne de pureté nous est ainsi rendue plus tangible. D'ailleurs, l'image d'une vierge de l'iconographie byzantine est-elle si différente de celle de ses sœurs profanes? Il suffit de bien peu de chose pour que la lumière de ce monde se transforme en clarté surnaturelle, et inversement. Une sensation héritée des anciens et une autre que nous a léguée le Moyen Age en engendrent une troisième qui leur ressemble, comme un enfant à ses parents. La poésie peut-elle suivre une telle voie? Les sensations peuvent-elles, au terme de cet incessant processus de purification, parvenir à un état de sainteté? Elles reviendront alors, analogies, se greffer sur le monde matériel et agir sur lui.

Il ne suffit pas de mettre nos rêves en vers. C'est trop peu. Il ne suffit pas de politiser nos propos. C'est trop. Le monde matériel n'est au fond qu'un amas de matériaux. A nous de nous montrer bons ou mauvais architectes, d'édifier le Paradis, ou l'Enfer. C'est cela que ne cesse de nous affirmer la poésie - et particulièrement en ces temps dürftiger - cela précisément: que notre destin malgré tout repose entre nos mains.

J'ai souvent tenté de parler de métaphysique solaire. Je n'essayerai pas aujourd'hui d'analyser de quelle façon l'art se trouve impliqué dans une telle conception. Je m'en tiens à un seul et simple fait: le langage des grecs, en tant qu'instrument magique, entretient avec le soleil - réalité ou symbole - des relations intimes. Et ce soleil n'inspire pas seulement une certaine attitude de vie, et donc son sens premier au poème. Il pénètre sa composition, sa structure, et - pour utiliser une terminologie actuelle - ce nucleus duquel se compose la cellule que nous appelons poème.

Ce serait une erreur de croire qu'il sagit là d'un retour à la notion de forme pure. Le sens de la forme, tel que nous l'a légué l'Occident, est un acquis constant, représenté par trois ou quatre modèles. Trois ou quatre moules pourrait-on dire où il convenait de couler à tout prix la matière la plus hétéroclite. Aujourd'hui cela n'est plus concevable. J'ai été l'un des premiers en Grèce à briser ces liens.

Ce qui m'intéressait, obscurément au début, puis de plus en plus consciemment, c'était l'édification du matériau selon un mode architectural chaque fois différent. Il n'est pas besoin pour comprendre cela de se référer à la sagesse des anciens qui conçurent les Parthénons. Il suffit d'évoquer les humbles bâtisseurs de nos maisons et de nos chapelles des Cyclades, trouvant, en chaque occasion, la solution la meilleure. Leurs solutions. Pratiques et belles à la fois, telles enfin que, les voyant, un Le Corbusier ne put qu'admirer et s'incliner.

Peut-être est-ce cet instinct qui s'éveilla en moi lorsque, pour la première fois, il me fallut affronter une grande composition comme le « Axion Esti ». Je compris alors que faute de lui donner les proportions et la perspective d'un édifice, elle n'atteindrait jamais la solidité que je souhaitais.

Je suivis l'exemple de Pindare ou du byzantin Romanos Mélodos qui, pour chacune de leurs odes, ou de leurs cantiques, inventaient chaque fois un mode toujours nouveau. Je vis que la répétition déterminée, à intervalles, de certains éléments de versification donnait effectivement à mon ouvrage cette substance aux facettes multiples et pourtant symétriques qui était mon projet.

Mais alors n'est-il pas vrai que le poème, ainsi entouré d'éléments qui gravitent autour de lui, se transforme en un petit soleil? Cette correspondance parfaite, que je trouve ainsi obtenue, avec le contenu pensé, est, je le crois, l'idéal le plus élevé du poète.

Tenir entre les mains le soleil sans se brûler, le transmettre aux suivants comme un flambeau, est un acte douloureux, mais, je le crois, béni. Nous en avons besoin. Un jour les dogmes qui enchaînent les hommes s'effaceront devant la conscience inondée de lumière, tant qu'elle ne fera plus qu'un avec le soleil, et qu'elle abordera aux rives idéales de la dignité humaine et de la liberté.


Nobel Prize




dimanche 19 juin 2016

Lettre de René Char à Pablo Picasso






24 janvier 1939

Cher Picasso,

Votre œil est le poignet de la lumière. J’ai vu votre Exposition. Jamais la condition plastique n’avait surplombé le convulsif avec une telle sécurité, une telle communicabilité, un tel zénith émotionnel. Soyez remercié. La répartition de la chaleur, de la lumière et du givre manuel consomment la conquête.

J’ai donné à Ch. Zervos pour le prochain Cahier d’art le texte ci-joint. Peut-être consentiriez-vous à lui affranchir la vie ? Je pense au poème d’Eluard que vous aviez si fortement projeté en l’entourant de vos multiplex. Dans les abominables heures que nous vivons où la France est truie, cette Cléopâtre de gouttière tourne le dos à l’Espagne, impossible de donner sa tête à autre chose qu’à cet acier enfant trempé dans la mort…

J’aimerais beaucoup vous parler cher Picasso. Je vais écrire une « étude » sur vous. Voulez-vous avoir l’extrême bonté de dire à ma femme quand je puis vous venir voir. Aujourd’hui je suis un peu souffrant, mais la semaine prochaine je serai tout à l’éventualité de cette rencontre, si vous le voulez bien ?

René Char


Deslettres

( Les archives de Picasso : « On est ce que l'on garde ! » RMN – 24 octobre 2003 ) - (Source image : Modigliani, Picasso and André Salmon in front the Café de la Rotonde, Paris, image taken by Jean Cocteau in Montparnasse, Paris in 1916 (détail), Modigliani Institut Archives Légales, Paris-Rome, © Wikimedia Commons)


mercredi 15 juin 2016

Dominique Fernandez, entretien accordé à Grèce Hebdo











GrèceHebdo a rencontré Dominique Fernandez à l’occasion de sa visite en Grèce et de sa conférence au Mégaron-Palais d’Athènes « La Méditerranée dans la culture : richesses et dangers d’une civilisation de croisements ». Ce grand écrivain, essayiste et voyageur, membre de l’Académie Française, nous a parlé des grands sujets qui ont marqué son œuvre : la Méditerranée, « le Sud comme  catégorie mentale », l’Italie et la particularité napolitaine, la Russie, l’homosexualité, les voyages, la création des opprimés de toute sotre ainsi que les grands défis de la société contemporaine. L’occasion également d’évoquer son travail sur Palmyre, qui a fait l’objet d’un ouvrage collaboratif publié récemment.

Monsieur Fernandez, pourquoi écrit-on ?

J’ai écrit mon premier roman à l’âge de 11 ans. Ca s’appelait « œil de feu », un roman d’indiens et j’ai su que je voulais être écrivain. J’ai été un enfant malheureux. Mes parents se sont séparés dans des conditions dramatiques. J’étais écartelé entre eux qui ne voulaient plus se voir. A 11 ans, j’avais ma feuille de papier, un crayon et mon univers à moi, invulnérable. C’était un moyen d’être moi-même indépendamment du monde adulte. Je me rappelle que quand ma mère entrait dans ma chambre, je cachais mon cahier dans le tiroir. Je ne voulais même pas qu’elle sache que j’écrive. Elle m’aurait dit que c’était une perte de temps. J’ai compris qu’en tant qu’écrivain on a un monde à soi, tout peut s’écrouler, ça reste. Avec des moyens très simples : il s’agit d’un papier et d’un crayon.

Je crois que seuls les enfants malheureux deviennent des créateurs. Si un enfant est totalement intégré dans une famille, heureux, pourquoi irait-t-il se donner la peine ? Ecrire c’est une discipline, mon roman avait 80 pages tout de même, ou même peindre ou faire de la musique, c’est un effort pour des résultats peut-être ratés. C’est une ascèse. On le fait donc pour compenser quelque chose. A l’époque ce n’était pas si courant d’avoir des parents séparés. Et à 12 ans, j’ai senti que j’étais sexuellement différent. Je n’avais pas encore de sexualité mais je regardais les apollons pas les vénus etc. C’est une époque où l’homosexuel était vraiment maudit, caché et paria. Là aussi, il fallait que je crée un univers à moi qui soit contre ce monde-là.

Si on regarde les créateurs, ceux qui sont surreprésentés ce sont les homosexuels, les juifs face à une époque antisémite, les noirs dans les sociétés racistes. Tout opprimé tend à compenser, s’ils le peuvent, par la création.  Au début du XIXème tous les créateurs étaient des juifs. Freud, Schonberg, puisque le monde vous exclut il faut bien trouver un moyen de vivre. J’ai écrit pour ces doubles malheurs : familial et sociétal. Après j’ai énormément milité, à Paris pour le PACS. C’était une véritable souffrance à l’époque, on n’a pas idée aujourd’hui.

Parlant de Naples vous dites que c’est une « ville énigmatique, dont la population a dans son esprit les plus merveilleuses ressources, sans trouver le moyen de les faire fructifier ».  Ça pourrait qualifier tous les pays méditerranéens ?

Moi, c’est ce que j’aime dans ces pays. La réussite n’est pas leur idéal. Réussir surtout financièrement ou socialement n’est pas leur idéal. C’est le contraire du « time is money ». A Naples, où j’ai vécu, on jouit de l’instant sans penser beaucoup à l’avenir. Il n’y a pas d’épargne, pas d’accumulation. Si il y a un rayon de soleil, au lieu d’aller à son travail on ira se promener. Il n’y a pas d’horaire, de discipline. Alors évidemment il y a beaucoup d’inconvénients parce que finalement l’économie est très peu développée mais ils sont plus heureux que nous. Contrairement à Paris où l’on se presse pour faire quelque chose d’ « efficace ».

Pendant les dernières années nous avons l’impression que cette démarche est un peu interdite en Europe.

Maintenant c’est effrayant : on est forcé de réussir. Mais Naples résiste, ne change pas.

L’Europe ?

L’Europe oui change. L’Europe s’américanise. Mais le Sud est une catégorie mentale, pas tellement géographique. C’est là où l’on préfère vivre heureux, même pauvrement au lieu de réussir. Il y a une sorte d’instant, une chose spécifiquement méditerranéenne. Ce n’est pas géographique parce qu’en Russie, par exemple, Saint Pétersbourg qui est au Nord est une ville du Sud mentalement. Moscou qui est au Sud est une ville du Nord. Moscou c’est le travail, la richesse, c’est une des villes les plus prospères d’Europe. Et Saint Pétersbourg c’est un peu comme à Naples.

Vous connaissiez la Grèce, est-ce que vous pensez qu’il y a des éléments qui traversent la Méditerranée que l’on peut apercevoir en Italie, en Grèce?

Je connais moins bien la Grèce. Ce n’est ni le monde latin  ni catholique. La « Madre » joue un gros rôle ici aussi je crois, je ne sais pas assez mais je crois. Mon premier livre s’appelait la « Mère  Méditerranée », j’y expliquais que le pilier de la société méditerranéenne c’était la « Mama ». C’est elle qui gouverne, qui a le pouvoir. Ce n’est pas une société machiste. C’est la femme qui a la maison, les enfants et envoient les hommes se promener dans la rue parce que ça n’a pas beaucoup d’importance. Elles sont les piliers. Le problème est qu’en même temps elles détruisent les enfants, surtout les garçons. Les filles comptent très peu, surtout à l’époque. Il fallait la doter et la marier vite. Les garçons étaient les « enfants-rois », choyés, dorlotés. On leur épargnait toutes les difficultés, on les plaignait d’aller à l’école au lieu de les encourager. Pas d’horaire pour aller se coucher. Ce qui fait qu’à 20 ans, moi j’en ai connu, ils étaient désemparés devant la réalité. J’ai un ami à Palerme, de 50 ans, aisé, il a acheté un appartement moderne. Il est vide. Il vit chez ses parents. L’éducation est différente parce que pour moi l’éducation c’est donner la liberté le plus vite possible à l’enfant. En même temps elle est très généreuse alors c’est très difficile de rompre avec elle. C’est plus facile de rompre avec quelqu’un qui nous persécute.

Finalement la Méditerranée c’est quoi ? Son histoire, ses paysages, ses mœurs ?

C’est tout. L’Italie, la première fois que j’ai vu la mer c’était à 20 ans. C’était un choc total. J’ai décidé d’apprendre l’italien, d’en faire mon métier. J’ai été professeur d’italien et y ait passé ma vie. Alors il y a la beauté, des hommes et des femmes, des villes, des paysages, des tableaux… tout est beau en Italie. Il n’y a pas un village qui ne soit pas une merveille. C’est extraordinaire comme pays. Très varié, parce que vraiment le Nord et le Sud n’ont rien à voir. Et puis l’art de vivre, le bonheur de vivre, l’affectuosité, les rapports humains, tout se passe par les rapports humains. Les institutions fonctionnent très mal mais tout s’arrange si l’on connait quelqu’ un.

Vous avez eu un contact avec la Grèce ancienne présente en Italie ?

J’ai eu une maison en Sicile pendant 20 ans, la Grèce est presque plus belle en Sicile qu’en Grèce. On pêche des statues dans la mer tout le temps. On a retrouvé l’éphèbe de Mozia, une statue grecque, un éphèbe en marbre magnifique et on a fait un petit musée pour elle. Et il y a quelques années on a repêché un satyre que certains attribuent à Praxitèle tellement il est beau. Un satyre en bronze qui danse. Au lieu de le mettre dans un grand musée comme on faisait autrefois, on l’a laissé sur place dans une église désaffectée. Il est tout seul dans ce lieu et c’est inouï. Par ailleurs, beaucoup de colons grecs faisaient venir de Grèce des œuvres d’art, mais il y avait des naufrages. On a retrouvé deux grands bronzes de Calabre. Et il y en a encore beaucoup. La Grèce est très présente, notamment à Paestum près de Naples, une ancienne colonie grecque où il y a une statue d’une silhouette qui plonge. Il y a un village, Piana dei Greci, où l’on y parle Grec encore. Il y a là d’anciens immigrés.

Vous avez étudié le grec ancien ?

Je le lisais même couramment. J’étais à Normale Sup et il fallait maitriser le Grec. J’ai lu tout Homère et Sophocle en grec. Après j’ai eu l’agrégation en italien et je n’ai plus pratiqué malheureusement le grec. J’aimerais réapprendre car pour moi Homère c’est le plus grand des poètes. L’Odyssée est une chose extraordinaire.

Sur les problèmes actuels, vous pensez qu’il y a un problème d’éveil et de lien entre les différentes civilisations ?

Oui pour moi quelque chose de terrible, c’est les médias et la désinformation actuelle. Je voyage beaucoup et tout ce que j’entends et vois sur les pays que je connais est faux. Très incomplet. Pour la Russie par exemple, on parle de corruption, de mafia. Comme si il n’y en avait pas à Marseille aussi. On ne parle jamais de ce qui est magnifique en Russie. La force spirituelle de ce pays, les nouveaux russes c’est une partie infime de la population.

Pour ce qui est de l’Islam, il y a aussi un manque d’information voire une désinformation. Malheureusement, les Etats Unis n’y comprennent rien et ont mis les gens dans le souci avec leurs guerres pour des motifs comme le pétrole. La première chose à faire, ce serait d’enseigner l’Islam à l’Occident et l’Occident à l’Islam. Il n’y a pas de raison de se haïr. Il y a des époques où il y avait des unions formidables. Ils ont apporté les agrumes en Italie, la poterie, le sucre… Mais il y a eu une rupture ensuite. Il y a une chose formidable dans l’Islam. Alors qu’aujourd’hui les médias montrent une espèce de « monstre » de l’islam.

Ils le montrent oui, mais il y a bien des fanatiques, des islamo-fascistes…

Mais aussi pour les catholiques, il y a bien des catholico-fascistes. On a une dame en France qui s’appelle Mme Boutin, qui s’est rendue célèbre autrefois contre le PACS. Elle a parlé pendant 24h de suite à l’Assemblée Nationale avec une Bible et en évoquant Jeanne d’Arc. En disant que c’était la fin de la France, la ruine. Et elle a des gens qui la soutiennent.

J’ai écrit un petit livre sur Palmyre. J’ai fait un petit chapitre sur le vandalisme. Parce qu’on parle des gens qui ont saccagé Palmyre comme de « barbares » mais ce n’était pas les premiers. Les premiers étaient les chrétiens qui ont démoli les statues et idoles grecques à coup de marteau. Pour eux les acropoles c’était le démon. A la Révolution Française, les Jacobins étaient des extrémistes, ils ont démoli toutes les statues de Notre-Dame. Les actuelles sont des copies. Ils ont également détruit toutes les statues de Strasbourg. Ils voulaient raser tous les clochers. La cathédrale de Strasbourg a été sauvée en mettant un bonnet rouge au sommet, en signe Révolutionnaire. L’inquisition c’était aussi totalement effroyable. Quand les catholiques avaient les pouvoirs temporels, c’était comme Daesh. Je crois que toute idéologie dominante veut faire table rase du passé. Tout ce qui était avant est mal. Dès qu’une religion a le pouvoir, elle est intolérante.

On aurait donc un manque de mémoire aujourd’hui ?

Tout à fait, à Palmyre ils ont décapité le directeur archéologique et l’ont pendu dans le théâtre. Quelque chose d’atroce. Or pendant les guerres de religion en France, en 1572, on a eu ce qu’on appelle la Saint-Barthélemy. Au moment où la Reine de France était Catherine de Médicis, une monarque hyper catholique. On a tué tous les protestants. L’Amiral de Coligny qui était en chef a été décapité, émasculé, et pendu par les pieds, exactement comme pour l’archéologue. Et c’est les catholiques qui ont fait ça. Au nom du « seul Dieu ». Parce que chacun croit que le seul Dieu est celui en lequel ils croient. Il faut donc enseigner la tolérance, le respect des religions. De toutes les religions, c’est capital. Dans les écoles en France aujourd’hui il faudrait enseigner aux enfants, même jeunes, ce qu’est l’islam.

Certains utilisent ces exemples pour expliquer que ces civilisations du Proche ou Moyen-Orient sont « en arrière » comme les européens du XVIème siècle que vous citez. Qu’en pensez-vous ?

Je n’y crois pas du tout à ces histoires d’ « arriérés ». Je crois que l’Homme ne change pas. L’Homme, comme matériel humain ne change pas. Certes le décor et les siècles, eux changent. Il se trouve que les catholiques n’ont plus le pouvoir. Ce n’est plus un Etat mais s’ils avaient le pouvoir aujourd’hui je suis certain qu’ils seraient intolérants. C’est le propre des religions d’être intolérants. C’est de croire qu’il n’y a qu’une vérité. Ils refusent le relativisme. Daesh n’est pas arriéré, au contraire, c’est l’homme éternel, qui a le pouvoir et qui l’exerce comme l’histoire l’a montré.

Concernant Palmyre, on a appris récemment que Daesh encercle de nouveau le site – sauf au Sud-ouest. Est-ce un renouveau du drame pour vous ou le site est déjà perdu depuis les destructions ?

D’où qu’on aille il faut faire 200km dans le désert. J’y suis allé quatre fois c’était un des plus bels endroits du monde. Un des plus beaux sites archéologiques. Le Parthénon est magnifique mais entouré d’une ville moderne, l’émotion est faussée. Là c’est une vallée avec 1,5km de colonnes, il y avait deux temples, détruits aujourd’hui. Et puis des tours funéraires, et des colonnes. Le site n’était pas clos, il n’y avait pas de billet, on pouvait se promener la nuit au clair de lune. C’était toute la magie d’un paysage. Le paysage reste mais les monuments ne sont plus tous là. S’ils reprennent le site, je ne sais pas ce qu’il en restera car on ne sait déjà pas ce qu’il reste réellement aujourd’hui. On est très mal informés. On sait que les temples sont démolis. Le théâtre est resté, où Poutine a organisé un concert. Les Russes ont vite repris le site face à des américains impuissants. Pourtant ça n’a aucune importance stratégique, c’est un symbole. L’important c’est la ville et ses habitants, la ville a été détruite aussi. Des gens qui y vivaient sont mort, c’est affreux. Mais ça prouve la force symbolique de Palmyre si ils s’acharnent à la prendre, la reprendre. C’est comme Saint Pétersbourg qu’ils appellent la Palmyre du Nord. Des villes utopiques surgies du néant Saint Pétersbourg des marécages, comme Palmyre du désert.

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Etre homosexuel, vous en parlez dans vos œuvres, c’est aussi apporter un nouveau regard sur le monde ?

Oui, parce que ce n’est pas le sexe qui est important. Ce n’est pas la vision sexuelle, c’est le fait d’être rejeté et différent qui donne un regard critique sur la société et sur les valeurs admises : la famille, la patrie… Les opinions dominantes, l’homosexuel, comme d’autres sans doute, les regardent avec critique. Ils se disent qu’avec ces valeurs beaucoup de personnes sont exclues. C’est ça la force de ma sexualité pour moi c’est de remettre en question la société, le monde. Ils ne sont pas tous comme ça bien sûr, certains s’en fichent. Mais un bel exemple c’est Gide, qui était libérateur. C’était le premier qui a été très critique contre Staline, alors qu’avant il était très  procommuniste. Il a osé dire que ce n’était pas un paradis. Aussi concernant le colonialisme, après son voyage au Congo, il a dénoncé les excès du colonialisme français et injurié pour cela à l’époque évidemment. Et je crois que parce qu’il était homosexuel il avait ce regard critique. Il n’admettait rien comme vérité, il remettait tout en question. On l’a traité de traître de vendu alors que c’était un homme libre.

Il y a toujours une impuissance d’apprendre dans la société, d’accepter l’évident concernant l’homosexualité. Un refus social qui conduit parfois au désespoir ?

En Italie il n’y a pas de désespoir, bien plus présent dans les pays du Nord. Il y a du suicide en Suède, dans ces pays-là, mais très peu en Italie. Il y a de l’espoir parce que tout ce qui est interdit est permis en réalité. Il y a des barrières mais l’on saute au-dessus très facilement. Par exemple pour l’homosexualité, en principe, c’est très mal vu à cause du Vatican mais en pratique beaucoup ont des expériences homosexuelles au moins. C’est interdit en quelque sorte mais en fait c’est autorisé.

Les lois institutionnalisent par exemple les unions homosexuelles, en Grèce aussi, l’Italie en parle, vous trouvez que c’est un pas positif ?

Oui parce que ça permet la pratique. Pas au niveau affectif, ça n’a aucune importance mais au niveau pratique, si l’un meurt il peut léguer à l’autre. Avant c’était impossible tout ça, le mariage encore plus. En Italie, c’est très difficile à cause du Vatican. Le PACS est en train d’être discuté mais il y a beaucoup de sociétés privées qui l’appliquaient déjà à leurs employés. Officiellement il n’y en avait pas, mais à Bologne, dans les grandes entreprises si elles ont deux employé(e)s dans cette situation, on leur propose des arrangements.

Vous êtes un grand voyageur, vous avez voyagé en Russie, en Amérique du Sud, c’est d’abord la littérature qui vous inspire ? Avant de commencer votre voyage il y a cette curiosité de voir ce qu’ont vu les autres ?

Pour la Russie, par exemple, je n’ai pas pu y aller tôt. Par contre j’ai lu « Guerre et Paix » à 15  ans en trois jours et trois nuits. Depuis ce temps pour moi la culture russe, c’est extrêmement important. J’ai pu aller en Russie en 1986 d’abord c’était le début du Dégel mais c’était encore une Russie soviétique, crasseuse, personne ne travaillait puisque tout était d’Etat. En 1993 j’y suis allé, puis ensuite tous les ans jusqu’à maintenant. J’ai pris le transsibérien, j’ai descendu le cercle polaire. C’est immense, le quart du monde.  C’est une référence romanesque, il y a aujourd’hui un  écrivain sibérien vivant Andreï Makine que j’aime beaucoup. J’étais par ailleurs la semaine dernière en Ukraine et c’est la terre des grands musiciens. Toute cette richesse culturelle m’a beaucoup attirée en Russie, l’Opéra ou la danse. Si vous allez à Saint-Pétersbourg ou à Moscou il y a trois ou quatre opéras différents. Les gens lisent les poètes dans les Squares, Mandelstam, Pasternak. En France on n’a pas de gens qui lisent Mallarmé à part les étudiants si c’est au programme de l’agrégation.

Dans votre amour pour l’Italie, la Russie, au final il y a quelle place au final dans tous ces amours pour la France ?

Je suis mexicain, né à Paris mais ma famille paternelle est mexicaine. J’y suis allé seulement deux fois au Mexique et j’ai encore de la famille là-bas mais je pense qu’il y a quelque chose dans les gènes qui fait que je ne me suis jamais senti  français complètement. C’est pour ça que j’ai voyagé très jeune, à 18 ans. Je me sens les trois, mexicain, français et italien. Je ne vivrais pas ailleurs qu’à Paris mais il faut que je parte de temps en temps.

Vous dites que l’on ne peut pas vivre quand on n’est pas amoureux ?

Tout à fait. Quand on n’est pas amoureux c’est une sorte de mort. Je suis tombé amoureux d’abord de l’Italie avant toute chose. Quand on est amoureux on aime tout. Même les défauts. On les connait on les voit mais l’amour est une force irrésistible. Sans cet amour on est des professeurs très érudits mais moins passionnés.

*Entretien accordé à Lazaros Kozaris, Léa Rollin et Loïc Bremme



Grèce Hebdo

dimanche 12 juin 2016

De juin... attendons le Solstice, poème F.Ruban

Comme on voit sur la branche au mois de mai la rose,
En sa belle jeunesse, en sa première fleur,
Rendre le ciel jaloux de sa vive couleur,
Quand l’Aube de ses pleurs au point du jour l’arrose;

La grâce dans sa feuille, et l’amour se repose,
Embaumant les jardins et les arbres d’odeur;
Mais battue, ou de pluie, ou d’excessive ardeur,
Languissante elle meurt, feuille à feuille déclose.

Ronsard







De juin... attendons le Solstice


Il a tant plu tant grêlé tant inondé tant éclairé
sous les grondements du ciel d'orage
En ce matin de juin mes narines grimacent
Où les senteurs de roses...
Chiffonnées rouillées souillées
leurs boutons ventrus jamais ne s'ouvriront
ils pourrissent tête baissée dans leur prison
Je n'ose y toucher
Toute blessure inocule de sournoises maladies
En ce refuge inespéré s'affolent nos belles butineuses
Halte à Monsanto !


A perte de vue langoureuses s'arrondissent
les collines vertes blondissant avant moisson
kaléidoscope amoureux de formes et de couleurs
Tout m'attire en ce pays d'ocre
S'il n'y avait... ces monstrueux insectes de métal qui déversent
leurs brouillards empoisonnés
Mort
pour la flore et la faune sauvages pour notre Planète blessée


Il y a tant et tant de brume à mon réveil
enveloppant de voiles gris l'horizon alentour
Aube de juin transportée en novembre
Les collines d'hier cachent leur honteuse souffrance
Mon regard embué y voit les reflets argent de l'Océan
Seul le merle au sifflement moqueur
me ramène à la réalité
Juin tes roses font grise mine

On n'est pas sérieux quand on a dix-sept ans
Et qu'on a des tilleuls verts sur la promenade (*)

Tais-toi Arthur !
Ni promenade ni tilleuls en fleurs et je n'ai plus dix-sept ans
Je ne crois plus à ton Roman
Oui la colère m'égare... Tu le sais bien Toi
Mes yeux se ferment à cette mélancolique grisaille
Un peu flouté se dessine ton sourire malicieux
Avec tendresse tu te moques de moi
Toi seul le peux
Là-bas tout là-bas solitaire aux fins fonds de ta terre
de tes forêts profondes tes plaines infinies
Là-bas un canal s'est perdu
Là-bas nous nous sommes re-connus
De juin... attendons le Solstice.

le 7 juin 2016

©fruban


(*) extrait de Roman, Arthur Rimbaud

Tous droits réservés
Protégé par copyright

recueil en cours


crédit photos fruban
Soleil voilé
noyé
halo dans le ciel
ce jour
à 17h15


crédit photo fruban




vendredi 10 juin 2016

Orage révélateur, texte de fruban

Orage révélateur



L'orage d'hier soir a sans doute été la goutte d'eau qui a fait déborder ma coupe trop pleine. Overdose de fatigue physique, surmenage, tempêtes sous mon crâne, questions existentielles qui me taraudent. Culpabilité accumulée au fil des années. Ma mère, la ferme de Berthe mise en vente...
Comme trop souvent au cours de mon existence, je surestime mes capacités, je veux faire front. Et lorsque je demande enfin de l'aide, nul ne comprend. Pourquoi ne s'en sortirait-elle pas toute seule ? Elle le peut. Elle n'a qu'à...
Hier, il faisait beau, je me suis battue contre l'herbe envahissante qui avait profité de ma semaine d'absence ! Tondeuse, orties et chardons arrachés à la main, début de plantations au potager. Après avoir fait la même chose dans la maison de mon enfance ! Chaque geste était comme un bras d'honneur, une claque, un coup de pied au cul des emmerdeurs et.... un défi à moi-même !
Tu m'as vue... en sueur, exténuée, sale... mais si heureuse d'être avec toi ! Je n'allais pas gâcher notre rencontre qui est une fête, à chaque fois.
Nourrie, remplie de toi, j'ai continué, continué... jusqu'au soir. Folle que je suis !
L'orage annoncé, menaçant, grondant, fut l'effet boomerang ! Tremblante, j'ai reçu en plein cœur une cascade de remords, d'angoisses, de peurs « ancestrales ».
Les paroles assassines de certains membres de mon entourage claquaient encore plus fort dans mon cœur. Et ce fut le défilé des échecs, des ratages...qui remontaient du gouffre.
Nuit difficile et courte, arrivée bien tard. J'aurais voulu pleurer, les larmes apaisent. Mes yeux restaient secs. J'aurais voulu crier.... STOP ! Je ne pouvais que gémir comme un chiot.
Tes mots puis ceux d'Erri de Luca ( « Le plus et le moins » ) ont été une bouée de sauvetage. Je lisais, me répétais en boucle tes paroles si tendres, si douces, encore et encore ! Avec toi je ne suis jamais seule.

Ce matin je me suis levée tard. J'ai bu mon café en somnambule, les jambes flageolantes. Mon corps entier me faisait mal. Comme après une soirée à boire. J'ai pleuré un peu. Les larmes qui coulaient étaient douces à ma peau. Je suis restée près d'une heure sous la douche chaude. Purificatrice. Chasser, décrasser extérieur et intérieur. Me faire belle. M'estimer de nouveau. Penser à toi. Prononcer ton nom.
Il pleuvait, le vent agitait les branches. Je me suis endormie près de la cheminée.
A mon réveil, j'ai vu tes messages. Mon cœur s'est mis à battre très fort.

Les yeux grand ouverts je rêve..... Je saute dans ma voiture. Je roule. Je cours vers toi. Prends-moi garde-moi aime-moi ! Tu es le Premier homme. Tu es le Dernier. Je suis jeune et je t'aime.

Mais la vie est là, la vie au sourire de harpie me rappelle à la réalité.

Je sais que toujours je serai cette petite fille qui court après l'amour. Cet amour que réclame le petit animal blessé en moi, parce que sa mère l'a abandonné.
    « De toutes les blessures celles de l'enfance sont les pires » (Barbara)
Par sa mort, ma mère a fait resurgir tous les abandons. Toutes les culpabilités. Cet héritage est bien trop lourd à porter pour mes épaules et mon cœur si fragiles aujourd'hui.

                                                                           Le 21 mai 2016



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