mercredi 20 juillet 2016
Après Nice, de Christiane Taubira (16 juillet 2016)
Vallée de larmes….
Nos cœurs portent leur deuil. Sous la mélancolie de ce qu’ils avaient de nous en eux et qu’ils ont emporté. Nous savions leur existence comme ils savaient la nôtre. Telle est notre commune intuition. Nous saurons un peu de leurs vies, ce qui nous sera offert, quand leurs proches commenceront à partager. Nous en saurons alors assez pour leur faire place durable dans nos mémoires. Ils continueront ainsi à être. Par-delà les cris et l’effroi, malgré ce désarroi sans cordages qui nous encorde, plus vibrants encore que cet émoi qui nous fend en dedans et nous laisse cois. Nous les tiendrons au chaud dans nos plis d’âme, bien que pour l’heure, nous soyons saisis de froid.
L’absence…
Une petite-fille vive, parfois rêveuse, qui ne reviendra pas à l’école. Sa meilleure amie qui n’en reviendra pas, comme ça fait mal au fond, là, dans cet endroit qui a plusieurs noms, cœur, poitrine, plexus, torse, poumon, et qui fait suffoquer, qui essouffle, épuise.
Un petit garçon qui ne retrouvera pas la crèche. La crèche ne le retrouve pas. Il y a ces photos, prises à Noël, à l’entrée, sur le panneau en bois. Même sans image, son sourire est là, ses gestes de désir. Il grandissait si vite.
Une adolescente délurée, déjà sûre de vouloir embrasser le monde, et qui manquera à son amoureux. Les premières amours ont cette saveur singulière et ineffable du défi mêlé de douceur. Un charme qui jamais nulle part ne sait se répéter.
Un adolescent dont la voix commençait à se rythmer et à se frotter à la rocaille, le menton s’assombrissant de quelques poils épars et fiers, ne dissimulera plus sa timidité derrière des airs de crooner taciturne.
Une maman qui ne rentrera plus, ces chants qui ne seront plus fredonnés, sous la douche, sur le balcon en arrosant des bégonias gourmands, en remuant la terre sous de récalcitrants asters de Tartarie, après une journée professionnelle pourtant harassante. Une femme, sentimentale et soucieuse, qui ne méditera plus en contemplant les stries des reines d’argent côtoyant de pulpeux aloès, les reflets des aeonium dont les pétales oblongs, offerts comme un soleil, font perler l’eau avant de la laisser rouler dans une chorégraphie de lenteur. Une femme aux reins usés par le labeur, qui n’avait rien perdu de sa joyeuse humeur, ne pestera plus contre sa fille aînée pour la mettre en garde : c’est toujours la trajectoire de la fille qui s’interrompt quand on veut se glisser trop tôt dans les lacets affriolants de la vie, souvent scélérate envers les pauvres. Une femme d’ardeur, qui a déjà dit son fait à la vie pour ses croche-pieds et ses chausse-trappe, et qui, tandis que le jour baisse pavillon, ne rira plus ne lira plus dans une berceuse pour se laver la tête des petitesses du boulot, du brouhaha des transports.
Un père, un amant, un homme qui sifflotait entre les lèvres ou dans la gorge rêvant de brillants chemins de vie pour ses fils, tout en réfléchissant à cette épargne qui préserve l’avenir, ne sonnera plus parce qu’il a oublié ses clés.
Ils ont des prénoms qui résonnent de toutes les contrées du monde, ramenant des senteurs, des sons, des clichés et des clichés, et engendrant un même chagrin, une même désolation qui rappellent que, par-delà terres et mers, les larmes sont sœurs.
Ainsi les pensons-nous, pour leur redonner vie, en attendant que ceux qui les connaissent nous les racontent. Try a little tenderness, la voix d’Aretha Franklin nous obsède.
L’aveuglement qui frappe avec une froideur de robot d’acier n’a jamais eu ni de raison ni raison. Quelles fêlures faut-il à l’esprit pour faire éclore cette démence démentielle, chez l’homo sapiens sapiens, homme qui pourtant sait qu’il sait. De quelles fureurs anciennes et nouvelles, familières ou inédites, matées ou rétives, gronde ce monde où l’hystérie nourrit l’hystérie!
Même de loin, mais si près de la souffrance, nous savons que notre seule offrande, celle qui nous sauve ensemble des étendues et profondeurs de la désespérance, ne peut venir que des signes de la vie qui vainc.
I’ve got dreams to remember (Otis Redding).
Pendant qu’un semeur de mort et d’affliction, exilé en méta-humanité, brisait tant de promesses et de sagesses, le dernier mot n’était pas dit.
Des enfants sont nés cette nuit-là. Je n’ai pas vérifié mais je sais. Car ainsi va la vie qui vainc. Ces bonheurs n’ont pas la vertu de verser une goutte de fraîcheur sur les cœurs en malheur.
Mais ils signent la défaite des semeurs de mort, qui qu’ils soient.
Christiane Taubira
vendredi 15 juillet 2016
Métaphore, de Jean-Louis Garac poète niçois
Nice 84 morts. Des hommes, des femmes, des enfants, de diverses nationalités, de diverses religions, ou philosophies ou athées, ou indifférents à ces questions, et de différentes opinions, et de cultures très variées...Comment leur rendre hommage? Comment les célébrer tous? Comment retrouver leur point commun? Peut-être à travers l'enfance, la leur comme celle de leurs enfants, comme la nôtre...
"Métaphore"
L'enfant de Bodrum est un fantôme terrible, en touches rouge et bleue, en forme évanouie; ce fantôme se retrouve partout sur terre: en Europe, au Moyen-Orient, en Asie, en Afrique et aux Amériques! Il laisse sur son passage autant d'échos qu'un vol d'oiseaux noirs, et d'autres enfants, d'autres corps, d'autres doudous se retrouvent ainsi gisants et dupliqués à l'infini sur les plages, sur les trottoirs et dans tous les lieux dévastés par l'homme...
L'enfant de Bodrum est né et mort si rapidement dans le silence du coeur et de la raison! Il est l'indice irréfutable du vide humain, et il porte à demi-clos tous nos regards et nos pleurs.
Dans la poussière du monde, l'enfant de Bodrum est devenu malgré lui un symbole et une métaphore, et il a basculé dans le champ des philosophes et des poètes. Il est mort en Irak, en Syrie, au Bangladesh, en Belgique, et je ne sais même plus où; et ici, en France, à Toulouse, à Paris et à Nice...
L'enfant de Bodrum a pris ce nom d'emprunt un jour de soleil sur une plage lointaine, mais son identité réelle est simplement la nôtre, ici justement; et il a vécu partout où les lois ne savent jamais agir, et partout où les pays cessent de ressembler à leur légende... Il continue de mourir.
Jean-Louis Garac 15 juillet 2016
Jean-Louis Garac, le blog
street art Brésil, et dessin de Simon Vouet.
Photo de Jean-Louis Garac.
"Métaphore"
L'enfant de Bodrum est un fantôme terrible, en touches rouge et bleue, en forme évanouie; ce fantôme se retrouve partout sur terre: en Europe, au Moyen-Orient, en Asie, en Afrique et aux Amériques! Il laisse sur son passage autant d'échos qu'un vol d'oiseaux noirs, et d'autres enfants, d'autres corps, d'autres doudous se retrouvent ainsi gisants et dupliqués à l'infini sur les plages, sur les trottoirs et dans tous les lieux dévastés par l'homme...
L'enfant de Bodrum est né et mort si rapidement dans le silence du coeur et de la raison! Il est l'indice irréfutable du vide humain, et il porte à demi-clos tous nos regards et nos pleurs.
Dans la poussière du monde, l'enfant de Bodrum est devenu malgré lui un symbole et une métaphore, et il a basculé dans le champ des philosophes et des poètes. Il est mort en Irak, en Syrie, au Bangladesh, en Belgique, et je ne sais même plus où; et ici, en France, à Toulouse, à Paris et à Nice...
L'enfant de Bodrum a pris ce nom d'emprunt un jour de soleil sur une plage lointaine, mais son identité réelle est simplement la nôtre, ici justement; et il a vécu partout où les lois ne savent jamais agir, et partout où les pays cessent de ressembler à leur légende... Il continue de mourir.
Jean-Louis Garac 15 juillet 2016
Jean-Louis Garac, le blog
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Photo de Jean-Louis Garac.
© Tous droits réservés
mardi 12 juillet 2016
Odes et germinations (5), Pablo Neruda, in Los versos del capitan
V
Ton fil de blé et d'eau,
de cristal ou de feu,
la parole et la nuit,
le travail, la colère
et l'ombre et la tendresse,
ton fil les a cousus
peu à peu à mes poches déchirées,
et non seulement dans la zone trépidante
jumelant amour et martyre
comme deux tocsins d'incendie,
tu m'as entendu, mon amour,
mais aussi dans les humbles tâches,
les doux devoirs.
L'huile dorée de l'Italie a nimbé ton visage,
sainte de la cuisine et de l'aiguille,
et ton brin de coquetterie
qui s'attardait devant la glace,
avec tes mains et leurs pétales
à rendre jaloux le jasmin
a nettoyé les plaies, lavé
nos couverts et mon linge.
Mon amour, à ma vie
tu es arrivée, toute prête,
femme coquelicot, femme guérillero :
car si de soie est la splendeur que je parcours
avec ma soif, avec ma faim
apportées seulement pour toi sur notre terre,
derrière cette soie
il y a la fille d'acier
qui va combattre à mon côté.
Amour, amour, c'est là que nous nous rejoignons.
Soie et métal, approche-toi, voici ma bouche.
Pablo Neruda
in, Les vers du capitaine
Odes et germinations (V)
trad Claude Couffion et Christian Rinderknecht
Poésie/Gallimard éd bilingue p 277-279
*****
Hilo de trigo y agua
de cristal o de fuego,
la palabra y la noche,
el trabajo y la ira,
la sombra y la ternura
todo lo has ido poco a poco cosiendo
a mis bolsillos rotos
y no sólo en la zona trepidante
en que amor y martirio son gemelos
como dos campanas de incendio,
me esperaste, amor mío,
sino en las más pequeñas
obligaciones dulces.
El aceite dorado de Italia hizo tu nimbo,
santa de la cocina y la costura,
y tu coquetería pequeñuela,
que tanto se tardaba en el espejo,
con tus manos que tienen
pétalos que el jazmín envidiaría
lavó los utensilios y mi ropa,
desinfectó las llagas.
Amor mío, a mi vida
llegaste preparada
como amapola y como guerrillera:
de seda el esplendor que yo recorro
con el hambre y la sed
que sólo para ti traje a este mundo,
y detrás de la seda
la muchacha de hierro
que luchará a mi lado.
Amor, amor, aquí nos encontramos.
Seda y metal, acércate a mi boca.
Pablo Neruda
5ª parte de "Oda y germinaciones", en "Los versos del Capitan
lundi 11 juillet 2016
Marcel Proust, les nuits de France Culture

"Antoine Bibesco seul me comprend" écrivit Proust un jour dans une lettre. En 1947, l'émission " Tels que les autres - Marcel Proust", fait entendre des amis qui témoignent de leur amitié avec l'écrivain.
Marcel Proust
Marcel Proust• Crédits : Archives Snark - AFP
Des témoins racontent leur Marcel Proust, en 1947, sur la Chaîne Nationale. Parmi eux, le Prince Antoine Bibesco ("Antoine Bibesco seul me comprend " disait Proust), qui évoque son amitié avec son voisin de la rue de Courcelle à Paris. Le prince se souvient de ses soirées chez Marcel Proust et du jour où il lui a présenté sa future femme Elisabeth, espérant que l'écrivain l'apprécierai. Puis le Le Marquis de Loris égrenne à son tour des souvenirs, soirées, visites d'églises, concerts salle Pleyel...
*Production * : Jean-Jacques Fermat
*Réalisation * : Alain Trutat
1ère diffusion : 25/07/1947 sur le Chaîne Nationale
*Indexation web : * Sandrine England, de la Documentation de Radio FranceArchive INA-Radio France
Nuit spéciale - Proust avec Nathalie Mauriac et Stéphane Heuet Par Philippe Garbit
(du vendredi 20 au samedi 21 novembre 2015)
France Culture
samedi 9 juillet 2016
Si tu m'oublies Si tu me olvidas, de Pablo Neruda (Los versos del capitan)
Si tu m'oublies
je veux que tu saches
une chose.
Tu sais ce qu’il en est:
si je regarde
la lune de cristal, la branche rouge
du lent automne de ma fenêtre,
si je touche
près du feu
la cendre impalpable
ou le corps ridé du bois,
tout me mène à toi,
comme si tout ce qui existe,
les arômes, la lumière, les métaux,
étaient de petits bateaux qui naviguent
vers ces îles à toi qui m’attendent.
Cependant,
si peu à peu tu cesses de m’aimer
je cesserai de t’aimer peu à peu.
Si soudain
tu m’oublies
ne me cherche pas,
puisque je t’aurai aussitôt oubliée.
Si tu crois long et fou
le vent de drapeaux
qui traversent ma vie
et tu décides
de me laisser au bord
du coeur où j’ai mes racines,
pense
que ce jour-là,
à cette même heure,
je lèverai les bras
et mes racines sortiront
chercher une autre terre.
Mais
si tous les jours
à chaque heure
tu sens que tu m’es destinée
avec une implacable douceur.
Si tous les jours monte
une fleur à tes lèvres me chercher,
ô mon amour, ô mienne,
en moi tout ce feu se répète,
en moi rien ne s’éteint ni s’oublie,
mon amour se nourrit de ton amour, ma belle,
et durant ta vie il sera entre tes bras
sans s’échapper des miens.
Pablo Neruda
in, Los versos del capitan
traduction de Ricard Ripoll i Villanueva
*******
Si tú me olvidas
QUIERO que sepas
una cosa.
Tú sabes cómo es esto:
si miro
la luna de cristal, la rama roja
del lento otoño en mi ventana,
si toco
junto al fuego
la impalpable ceniza
o el arrugado cuerpo de la leña,
todo me lleva a ti,
como si todo lo que existe,
aromas, luz, metales,
fueran pequeños barcos que navegan
hacia las islas tuyas que me aguardan.
Ahora bien,
si poco a poco dejas de quererme
dejaré de quererte poco a poco.
Si de pronto
me olvidas
no me busques,
que ya te habré olvidado.
Si consideras largo y loco
el viento de banderas
que pasa por mi vida
y te decides
a dejarme a la orilla
del corazón en que tengo raíces,
piensa
que en ese día,
a esa hora
levantaré los brazos
y saldrán mis raíces
a buscar otra tierra.
Pero
si cada día,
cada hora
sientes que a mí estás destinada
con dulzura implacable.
Si cada día sube
una flor a tus labios a buscarme,
ay amor mío, ay mía,
en mí todo ese fuego se repite,
en mí nada se apaga ni se olvida,
mi amor se nutre de tu amor, amada,
y mientras vivas estará en tus brazos
sin salir de los míos.
Pablo Neruda
dimanche 3 juillet 2016
Yves Bonnefoy
Christine Marcandier 2 juillet 2016
Yves Bonnefoy (1923-2016): « aux lointains du chant (…) Il semble que tu puises de l’éternel »
« Toute douceur toute ironie se rassemblaient
Pour un adieu de cristal et de brume,
Les coups profonds du fer faisaient presque silence,
La lumière du glaive s’était voilée ».
Ainsi s’ouvrait, dans Hier régnant désert (1958), l’hommage à « la voix mêlée de couleur grise » d’une cantatrice, ainsi s’élevait le tombeau de Kathleen Ferrier. Yves Bonnefoy, l’un de nos plus grands poètes contemporains, traduit dans le monde entier, est mort hier. Il avait 93 ans. Il connaît l’autre rive, « Là-bas, parmi ces roseaux gris dans la lumière, / Il semble que tu puises de l’éternel ».
Dans son discours de réception du Premio Fil 2013 à Guadalajara (Mexique), en 2014, Yves Bonnefoy soulignait combien notre rapport à la poésie n’est plus quelque chose de « naturel » et « simple ». Elle est pourtant une « forme particulière de questionnement du monde et de l’existence ». Tout son discours disait sa « fondamentale nécessité », il était hymne au mot, à son « évidence » comme à sa puissance évocatoire, ouverture aux autres langues, à la traduction comme écriture :
« Aimons les autres langues. Aimons-les, aujourd’hui, en ce siècle où d’ailleurs elles sont pour chacun de nous plus facilement accessibles, cette affection pour des langues supposément étrangères est une des rares grandes ressources qui nous restent. Pour ma part en tout cas j’ai toujours désiré faire de la traduction de la poésie une activité très étroitement complémentaire de l’écriture poétique proprement dite ».
Dans ce discours, une vie dédiée à la poésie, mais aussi une ouverture à l’Autre — son dernier livre publié ne s’intitule-t-il pas Ensemble encore (Mercure de France, mai 2016) ? —, ouverture à l’Autre par la traduction, le commentaire des textes, de la peinture, de l’Art et de son horizon. L’Arrière-pays est ainsi une autobiographie où se dire revient à dire un rapport à l’œuvre d’art. Ce seront, entre autres, Giacometti. Biographie d’une œuvre ; Goya, les peintures noires ; Breton à l’avant de soi ; Notre besoin de Rimbaud. Mais aussi les traductions de Shakespeare, Yeats, Keats, Leopardi, Séféris ou Pétrarque. Ou l’enseignement, être le passeur de ces œuvres et textes inlassablement aimés, interrogés, commentés, à Vincennes (1969-1970), (1973-1976) et Aix-en-Provence (1979-1981) ou dans des universités étrangères. De 1981 à 1993, ce fut le Collège de France, Yves Bonnefoy est titulaire de la chaire d’Études comparées de la fonction poétique — ses cours sont rassemblés, au Seuil, dans Lieux et destins de l’image : un cours de poétique au Collège de France (1981-1993). Pensons également à ses conférences à Fondation Hugot du Collège de France : La Conscience de soi de la poésie, un titre qui dit aussi une conscience de soi dans et par la poésie, à travers elle.
Dans sa leçon inaugurale, Yves Bonnefoy énonçait que « le lecteur de la poésie n’analyse pas, il fait le serment à l’auteur, son proche, de demeurer dans l’intense. Et d’ailleurs il ferme vite le livre, impatient d’aller vivre cette promesse ». Toujours, cette nécessité « d’être par les mots et pourtant contre eux, d’être par l’appel et malgré le rêve, d’être par la parole et malgré la langue ».
L’œuvre d’Yves Bonnefoy est présence absolue, immédiate et intense — cette présence qu’il disait « évidence mystérieuse » —, elle se « vit », est « expérience », elle est un « état », « la vérité de parole ».

Yves Bonnefoy, Collège de France, 2001. Photo Eric Feferberg. AFP
Yves Bonnefoy venait de publier L’Écharpe rouge (Mercure de France, mai 2016), archéologie de sa vie à travers un texte ancien retrouvé dans un secrétaire fabriqué par son grand-père maternel. « Ce dossier, c’est un classeur de toile jaune, avec un ruban de même couleur pour le fermer, où sont rassemblés des cahiers et des feuilles en divers formats et souvent, manuscrites avec alors plusieurs écritures, car à travers les années, j’ai eu recours à des plumes de toutes sortes, plus ou moins grosses, et à différentes encres, parfois aussi utilisant des crayons. Une longue suite de reprises et d’abandons, depuis, je vois, 1964. Du sans cesse interrompu, de l’inachevable, semble-t-il ».
L’Écharpe rouge, soit une centaine de vers libres inédits qui auraient pu être une « idée de récit », voyage dans un passé double et indissociable, littérature et existence : « Je sentais qu’il y avait dans ce coffre à la clef perdue quelque chose d’important pour ma réflexion sur la poésie et ma propre vie ». Chercher la trace de cette œuvre mystérieuse, revenue du passé, est une manière de faire advenir les souvenirs, ses parents et leur rencontre, son « pays », dans une généalogie qui ne sépare jamais les mots et la vie, quête rimbaldienne, « du sans cesse interrompu, de l’inachevable, l’œuvre de quelqu’un d’autre », dans la double origine de soi et de l’œuvre.
« Vais-je te dire adieu ? Non, qu’à jamais,
A jamais bruisse l’eau, refleurisse l’herbe ! », écrivait Yves Bonnefoy dans L’Heure présente (2011), « Lègue-nous de ne pas mourir désespérés ». Nous, qui avons fait le serment à l’auteur, notre proche, de demeurer dans l’intense.
Amaury da Cunha a écrit, dans Le Monde, un hommage magnifique à Yves Bonnefoy, à lire ici.
Diacritik
dimanche 26 juin 2016
Mater amorosa, Déborah Heissler et Véronique Duflot
Déborah Heissler
publie en 2005 son premier recueil Près d’eux, la nuit sous la neige (Cheyne éditeur) grâce à la Fondation de la Vocation. Par la suite séjours nombreux en Inde, en Chine, puis en Thaïlande et au Vietnam, où elle enseigne le français. Publication de Comme un morceau de nuit, découpé dans son étoffe (Cheyne éditeur, 2010), un recueil en partie rédigé pendant son séjour en Chine, qui sera récompensé par le Prix de poésie francophone Yvan Goll en 2011 ainsi que le Prix du poème en prose Louis Guillaume en 2012. Retour en France. Résidences d’auteurs à Baume les Dames, où elle découvre les éditions Æncrages & Co, puis Rennes. Parution de deux ouvrages en 2013 et 2015 chez ce même éditeur ; Chiaroscuro en collaboration avec André Jolivet et Sorrowful Songs avec des dessins et peintures de Peter Maslow, dans la coll. « Voix de chants ».
Véronique Duflot
après des études d’arts plastiques suivies à Strasbourg, l’univers de Véronique Duflot évolue autour de thèmes pluriels. Elle cherche un répertoire de signes forts, qu’elle aborde de façon instinctive, entre quête de lumière et de matière à travers ses monotypes, pointes sèches et travaux combinatoires.
Ce qui reste
publie en 2005 son premier recueil Près d’eux, la nuit sous la neige (Cheyne éditeur) grâce à la Fondation de la Vocation. Par la suite séjours nombreux en Inde, en Chine, puis en Thaïlande et au Vietnam, où elle enseigne le français. Publication de Comme un morceau de nuit, découpé dans son étoffe (Cheyne éditeur, 2010), un recueil en partie rédigé pendant son séjour en Chine, qui sera récompensé par le Prix de poésie francophone Yvan Goll en 2011 ainsi que le Prix du poème en prose Louis Guillaume en 2012. Retour en France. Résidences d’auteurs à Baume les Dames, où elle découvre les éditions Æncrages & Co, puis Rennes. Parution de deux ouvrages en 2013 et 2015 chez ce même éditeur ; Chiaroscuro en collaboration avec André Jolivet et Sorrowful Songs avec des dessins et peintures de Peter Maslow, dans la coll. « Voix de chants ».
Véronique Duflot
après des études d’arts plastiques suivies à Strasbourg, l’univers de Véronique Duflot évolue autour de thèmes pluriels. Elle cherche un répertoire de signes forts, qu’elle aborde de façon instinctive, entre quête de lumière et de matière à travers ses monotypes, pointes sèches et travaux combinatoires.
Ce qui reste
jeudi 23 juin 2016
Brexit selon Cristian Ronsmans
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| photo Cristian R |
Brexit: Le rêve va peut-être se concrétiser. Je vais mettre un cierge à Saint Boniface, le moine d'Erfurt (patron des brasseurs, alchimiste émérite).
Qu'est devenu le bon temps de la Place du Luxembourg , de sa gare du quartier Léopold avec ses merveilleux stamp café (cafés typiquement bruxellois) : "Garçon, un café filtre. Et pour Monsieur une gueuze alstublif!".
Mais voilà ! Qu'est devenu ce magnifique quartier qu'on aurait dû classer au patrimoine mondial de l'Unesco?
Un site de rave party pour gamins bobos friqués de la petite jeunesse bourgeoise européenne, athéo-chrétienne, porteurs de badges comme si comme si on leur avait accordé la légion d'honneur.
Un site où les pochetrons endimanchés de costards tout aussi étriqués que leurs cerveaux, largement moins étriqués, en revanche, que leurs rémunérations exorbitantes de 6 à 10 000 euros par mois, pour en faire le moins possible et passer le plus clair de leur temps aux terrasses de cafés internationaux, qu'ils ont envahis, inculture en bandoulière, sur cette place de Luxembourg, défigurée, martyrisée, vampirisée.
Et c'est vous, oui vous, avec votre arrogance naturelle, complices de vos suborneurs, ceux qui viennent pointer le vendredi matin et reprenant l'avion à 17h de la même journée, qui osez négocier un compromis de la honte avec vos copains turcs pour éradiquer les migrants dans l'espace Schengen.
Les seuls migrants nuisibles, c'est vous. Partez, retournez chez vous, dans vos prés, vous occuper de vos vaches et basses-cours, ou encore de tamponner les timbres dans quelque bureau de poste de votre province, où vous croupissiez pour notre bonheur.
Rendez-nous Bruxelles que vous avez défigurée avec votre morgue de gamins mal élevés. Vous n'êtes pas bienvenus. Vous avez appauvri la ville, en vivant dans votre Vatican européen, de plus en plus tentaculaire, avec vos airs imbéciles de gens qui ont des affaires soi-disant importantes à régler (le calibrage de la taille des moules, sans doute). Avec votre présence insalubre moralement et intellectuellement, la vie est devenue impossible. La vie à Bruxelles est hors de prix, on ne peut plus se loger à cause du fric puant que vos hordes immondes exhibent sous le nez des Belges cupides, traîtres à la patrie. La circulation est sans cesse perturbée par votre présence, quartiers bouclés pour organiser vos beuveries, bus détournés pour les mêmes raisons, taxis réservés pour vous exclusivement et vous ramener ivres dans vos appartements de luxe. Sur les jolis marchés publics d’autre fois les prix grimpent en flèche et plus un commerçant ne parle français. De sorte que chassés de chez-nous, on doit prendre le train ou la voiture pour faire nos courses en France, pays de la liberté.
Mais maintenant cela suffit. Fini l’Europe ! Fini l’oppression. Fini l’occupation des néo colons européens.
Partez, disparaissez retournez dans vos trous de bouseux. Ne prenez pas cet avertissement au sérieux ? Il vous en cuira et ça finira mal!
Laissez nous en paix avec nos amis, nos compatriotes de souffrance, nos migrants syriens, irakiens et autres. Ils sont des nôtres. Pas vous!!
Nous sommes comme en 1830 au temps de notre indépendance (l’histoire se répète) et allons nous mobiliser pour bouter l'ennemi hors de notre pays.
Rendez-nous notre place du Luxembourg dont vous n'êtes même pas locataire.
Merci au Royaume Uni, pays où il semble que le véritable humanisme n’a pas totalement disparu. Votre Brexit sera votre rédemption et pour nous, notre salut. Si cela pouvait remettre les autres pays européens sur le bon chemin et mettre un terme à leur colonialisme new age de ma ville, Bruxelles !
Ci-dessous images des orgies démoniaques!
Cristian Ronsmans, le 23 juin 2016
Nous avons échangé quelques mots sur ce texte Cri de Colère, dans lequel ceux qui le connaissent, ont pu apprécier la patte littéraire remplie d'humour et d'intelligence. Voici ce qu'il me répondit alors :
FR
"En fait je suis partisan d'une Europe, fédération de peuples qui partageraient un destin commun. Mais je ne suis pas partisan d'une Europe livrée aux marchés de la financiarisation du capitalisme qui offre l'opportunité à de sombres hobereaux de se hausser du col et du porte monnaie sur le dos des pauvres. Aujourd'hui Bruxelles, comme me le disait ma compagne française, comme tu le sais, est une ville qui respire la misère. Et elle a raison.
Ce que je souhaite c'est une Europe de la Culture qui préside au destin de notre union.
Le tout est de savoir ce qu'on entend par Culture.
La Culture est avant tout un Projet de Vie. Dont l'identité culturelle en est la clef de voûte.La culture est toujours une « action » exercée sur la vie elle-même afin qu’elle s’accroisse, se transforme et s’accomplisse toujours mieux
Il s'agirait donc de définir les axes de création, de perfectionnement et d’accomplissement dont nous pourrons être fiers ensemble et individuellement.
Ce Projet de vie, contenu d'un Projet politique qui lui servirait de cadre. Après seulement on pourrait parler du cours du thon sur le marché mondial de la pêche.
Enfin délocalisons le siège de cette Europe en un lieu plus propice et capable d'assumer les gabegies dues aux fonctionnaires qui s'en enrichissent, au mépris des populations autochtones appauvries pécuniairement, moralement et intellectuellement."
Cristian Ronsmans, le 23 juin 2016
© Textes et photos protégés de la copie
Nouvel article de Cristian R, le 24 juin 2016, après la victoire du BREXIT (52%).
"Gifle magistrale infligée à cette Europe des nantis, privilégiés bénéficiant de prébendes et sinécures gagnées sur le dos des contribuables de toutes les populations européennes avec ses cortèges de travailleurs pauvres, de citoyens de seconde zone.
Citoyens sans cesse méprisés quand par voie référendaire à plusieurs reprises (Maastricht, Lisbonne etc..) ils furent consultés et leurs votes toujours laissés pour compte.
Tôt ou tard le boomerang devait leur revenir en pleine face.
L'impunité suffisante accordée à tous ces fonctionnaires kafkaïens de l'Europe devait tôt ou tard cesser et ces derniers payer l'addition de leur arrogance, vénalité et cupidité.
La place du Luxembourg va retrouver son charme d'antan à la lumière d'une aube nouvelle.
Les ténèbres dans lesquels se complaisaient ceux, de cette minorité, petits, moyens et haut fonctionnaires qui se payaient sans scrupules en peaux de pauvres, ces ténèbres s'estompent et la Lumière revient sur la place du Luxembourg.
En route vers l"Euroxit maintenant.
En route vers une belle et véritable Europe de mutualisation des cultures, des projets de vie communs, des projets politiques communs, une Europe du partage non de l'exploitation pour quelques négriers.
Adieu à ces politiques du "toujours plus de financiarisation" au profit des élites oisives, des nantis, parasites qui vivent comme des cratères buboniques sur le corps des humbles, des pauvres mais honnêtes gens.
Vive l'Europe qui s'annonce. Vive l'Europe des humains."
Cristian R, le 24 juin 2016
Quelques images prises par Cristian de ces "orgies démoniaques"....
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| Photos Cristian R |
lundi 20 juin 2016
Discours d'Odysseas Elytis, Prix Nobel de Littérature (1979)
Qu'il me soit permis, je vous en prie, de parler au nom de la luminosité et de la transparence. C'est par ces deux états que se définit l'espace où j'ai vécu et où il m'a été donné de m'accomplir. Etats aussi que j'ai peu à peu perçus comme s'identifiant en moi avec le besoin de m'exprimer.
Il est bon, il est juste qu'apport soit fait à l'art, de ce qu'assignent à chacun son expérience personnelle et les vertus de sa langue. Bien plus encore lorsque les temps sont sombres et qu'il convient d'avoir des choses la plus large vision possible.
Je ne parle pas de la capacité commune et naturelle de percevoir les objets en tous leurs détails, mais du pouvoir de la métaphore de n'en retenir que leur essence, et de les porter à un tel état de pureté que leur signification métaphysique apparaît comme une révélation.
Je pense ici à la façon dont les sculpteurs de la période cycladique firent usage de la matière, parvenant tout juste à la porter au-delà d'elle-même. Je pense aussi aux peintres byzantins d'icônes, qui réussirent, par le seul moyen de la couleur pure, à suggérer le « divin ».
C'est une pareille intervention sur le réel, à la fois pénétrante et métamorphosante, qui a été, de tout temps il me semble, la haute vocation de la poésie. Ne pas se limiter à ce qui est, mais s'étendre à ce qui peut être. Il est vrai que cette démarche n'a pas toujours connu l'estime. Peut-être parce que les névroses collectives ne le permettaient pas. Peut-être encore parce que l'utilitarisme n'autorisait pas les hommes a garder, autant qu'il le fallait, les yeux ouverts.
La Beauté, la Lumière, il arrive qu'on les tienne pour désuètes, pour anodines. Et pourtant! La démarche intérieure qu'exigé l'approche de la forme de l'Ange est, à mon avis, infiniment plus douloureuse que l'autre, qui accouche de Démons de toutes sortes.
Assurément, il y a une énigme. Assurément, il y a un mystère. Mais le mystère n'est pas une mise en scène tirant parti des jeux d'ombre et de lumière pour simplement nous impressionner.
C'est ce qui continue à demeurer mystère même en pleine lumière. C'est alors seulement qu'il prend cet éclat qui séduit et que nous appelons Beauté. Beauté qui est voie ouverte - la seule peut-être - vers cette part inconnue de nous-mêmes, vers ce qui nous dépasse. Voila, cela pourrait être une définition de plus de la poésie: l'art de nous rapprocher de ce qui nous dépasse.
D'innombrables signes secrets dont l'univers est constellé et qui constituent autant de syllabes d'une langue inconnue nous sollicitent de composer des mots, et, avec ces mots, des phrases dont le déchiffrage nous met au seuil de la plus profonde vérité.
Où se trouve donc, en dernière analyse, la vérité? Dans l'usure et la mort que nous constatons chaque jour autour de nous, ou dans cette propension à croire que le monde est indestructible et éternel? Il est sage, je le sais, d'éviter les redondances. Les théories cosmogoniques qui se sont succédé au cours des temps n'ont pas manqué d'en user et d'en abuser. Elles se sont heurtées les unes aux autres, elles ont eu leur temps de gloire, puis elles se sont effacées.
Mais l'essentiel est demeuré. Il demeure.
Et la poésie qui vient se dresser là où le rationalisme dépose ses armes, prend la relève pour avancer dans la zone interdite, faisant ainsi la preuve que c'est elle qui est encore le moins rongée par l'usure. Elle assure, dans la pureté de leur forme, la sauvegarde des données permanentes par quoi la vie demeure œuvre viable. Sans elle et sa vigilance, ces données se perdraient dans l'obscurité de la conscience, tout comme les algues deviennent indistinctes dans le fond des mers.
Voilà pourquoi nous avons grandement besoin de transparence. Pour clairement percevoir les nœuds de ce fil tendu le long des siècles et qui nous aide à nous tenir debout sur cette terre.
Ces nœuds, ces liens, nous les percevons distinctement, d'Heraclite à Platon et de Platon à Jésus. Parvenus jusqu'à nous sous des formes diverses ils nous disent sensiblement la même chose: que c'est à l'intérieur de ce monde-ci qu'est contenu l'autre monde, que c'est avec les éléments de ce monde-ci que se recompose cet autre monde, l'au-delà, cette seconde réalité qui se situe au-dessus de celle que nous vivons contre nature. Il s'agit d'une réalité à laquelle nous avons totalement droit, et seule notre incapacité nous en rend indignes.
Ce n'est pas par rencontre fortuite que, dans les époques saines, le Beau s'identifie au Bien, et le Bien au Soleil. Dans la mesure où la conscience se purifie et s'emplit de lumière, ses parties obscures se rétractent et s'effacent, laissant des vides qui - exactement comme dans les lois physiques - sont comblés par les éléments du sens opposé. Du sorte que ce qui en résulte prend appui sur les deux aspects, je veux dire sur l' « ici » et sur l' « au-delà ». Heraclite ne parlait-il pas déjà d'une harmonie des tensions opposées?
Si c'est Apollon ou Vénus, le Christ ou la Vierge qui incarnent et personnalisent le besoin que nous avons de voir matérialiser ce que nous éprouvons comme une intuition, cela n'a pas d'importance. Ce qui est important, c'est ce souffle d'immortalité qui alors nous pénètre. Et à mon humble avis, la Poésie doit, par-delà toute argumentation doctrinale, permettre de respirer ce souffle.
Comment ne pas me référer ici à Hölderlin, ce grand poète qui portait le même regard vers les dieux de l'Olympe et vers le Christ? La stabilité qu'il a donnée à un genre de vision demeure inestimable. Et l'étendue qu'il nous a découverte, immense. Je dirais même terrifiante, (c’est elle qui l'incita à s'écrier - à une époque où commençait à peine le mal qui aujourd'hui nous submerge-: « A quoi bon des poètes en un temps de manque? » Wozu. Dichter in dürftiger Zeit?
Pour l'homme, les temps furent toujours, hélas, dürftig. Mais la poésie n'a jamais, d'autre part, manqué à sa vocation. C'est là deux faits qui ne cesseront jamais d'accompagner notre destinée terrestre, l'un servant de contre-poids à l'autre. Comment pourrait-il en être autrement? C'est par le Soleil que la nuit et les astres nous sont perceptibles. Notons toutefois, avec le sage antique, que s'il dépasse la mesure, le Soleil devient Text in Greek.Pour que la vie soit possible, nous devons nous tenir à une juste distance du soleil figuré, comme notre planète du soleil naturel. Nous fûmes jadis en faute par ignorance. Nous fautons aujourd'hui par l'étendue de notre savoir. Je ne viens pas, en disant cela, me joindre à la longue file des censeurs de notre civilisation technique. Une sagesse aussi ancienne que le pays d'où je viens m'a enseigné d' accepter l'évolution, à digérer le progrès « avec ses écorces et ses noyaux ».
Mais alors, qu'advient-il de la Poésie? Que représente-t-elle dans pareille société? Voici ce que j'ai à répondre: La poésie est le seul lieu où la puissance du nombre s'avère nulle. Et votre décision d'honorer, cette année, en ma personne, la poésie d'un petit pays, révèle le rapport d'harmonie qui la lie à la conception de l'art gratuit, seule conception à s'opposer désormais à la toute-puissance acquise par l'estimation quantitative des valeurs.
Me référer à des circonstances personnelles serait manquer aux convenances. Et faire l'éloge de ma maison, plus inconvenant encore. Cela est néanmoins parfois indispensable, dans la mesure où pareilles interférences aident à voir plus clairement un certain état de choses. C'est bien le cas aujourd'hui.
Il m'a été donné, chers amis, d'écrire dans une langue qui n'est parlée que par quelques millions de personnes. Mais une langue parlée sans interruption, avec fort peu de différences, tout au cours de plus de deux mille cinq cents ans. Cet écart spatio-temporel, apparemment surprenant, se retrouve dans les dimensions culturelles de mon pays. Son aire spatiale est des plus réduites; mais son extension temporelle infinie. Si je le rappelle, ce n'est certes pas pour en tirer quelque fierté, mais pour montrer les difficultés que doit affronter un poète lorsqu'il doit faire usage, pour nommer les choses qui lui sont les plus chères, des mêmes mots que Sappho par exemple ou Pindare, tout en étant privés de l'audience dont ils disposaient et qui s'étendait, alors, à toute l'humanité civilisée.
Si la langue n'était qu'un simple moyen de communication, il n'y aurait pas de problème. Mais il arrive, parfois, qu'elle soit aussi un instrument de « magie ». De plus, dans ce long cours de siècles, la langue acquiert une certaine manière d'être. Elle devient un haut langage. Et cette manière d'être oblige.
N'oublions pas non plus qu'en chacun de ces vingt-cinq siècles et sans nulle béance, il s'est écrit, en grec, de la poésie. C'est cet ensemble de données qui fait le grand poids de tradition que cet instrument soulève. La poésie grecque moderne en donne une image fort expressive.
La sphère que forme cette poésie, présente, pourrait-on dire, comme toute sphère, deux pôles: A l'un de ces pôles se situe Dionysios Solomos, qui, avant que Mallarmé n'apparaisse dans les lettres européennes, réussit à formuler, avec la plus grande rigueur et cohérence, ainsi que dans toutes ses conséquences, la conception de la poésie pure: soumettre le sentiment à l'intelligence, anoblir l'expression, mobiliser toutes les possibilités de l'instrument linguistique en s'orientant vers le miracle. A l'autre pôle se situe Cavafis, qui, parallèlement à T.S. Eliot, atteint, éliminant toute forme de boursouflure, à l'extrême limite de la concision et à l'expression la plus rigoureusement exacte.
Entre ces deux pôles, et plus ou moins près de l'un ou de l'autre, se meuvent nos autres grands poètes: Costis Palamas, Anguélos Sikkelianos, Nikos Kazantzakis, Georges Seferis.
Tel est, aussi rapidement que schématiquement tracé, le tableau du discours poétique néo-hellénique.
Pour nous qui avons suivi, nous avions à prendre en charge le haut enseignement qui nous avait été légué et à l'adapter à la sensibilité contemporaine. Par-delà les bornes de la technique, il nous fallait parvenir à une synthèse qui, d'une part, assimilât les éléments de la tradition grecque et, de l'autre, exprimât les exigences sociales et psychologiques de notre temps.
En d'autres termes, nous avions à saisir dans sa vérité l'Européen-Grec d'aujourd'hui et à la faire valoir. Je ne parle pas de réussites, je parle d'intentions, d'efforts. Les orientations ont leur importance pour l'investigation de l'histoire littéraire.
Mais comment la création peut-elle se développer librement dans ces directions lorsque les conditions de vie anéantissent, de nos jours, le créateur? Et comment créer une communauté culturelle lorsque la diversité des langues dresse un obstacle infranchissable? Nous vous connaissons et vous nous connaissez par les 20 ou 30 % qui subsistent d'une œuvre, après traduction. Cela est encore plus vrai pour tous ceux d'entre nous qui, prolongeant le sillon tracé par Solomos attendent du discours quelque miracle et qu'entre deux mots, sonnant juste et placés à leur juste place, jaillisse l'étincelle.
Non. Nous demeurons muets, incommunicables.
Nous souffrons de l'absence d'une langue commune. Et les conséquences de cette absence s'observent - je ne crois pas exagérer - jusque dans la réalité politique et sociale de notre patrie commune, l'Europe.
Nous disons - et en faisons chaque jour la constatation - que nous vivons dans un chaos moral. Et cela à un moment où - chose qui ne s'était jamais vue - la répartition de ce qui concerne notre existence matérielle est faite de la façon la plus systématique, dans un ordre qu'on pourrait dire militaire, avec d'implacables contrôles. Cette contradiction est significative. Lorsque, de deux membres, l'un s'hypertrophie, l'autre s'atrophie. Une tendance digne d'éloge, qui incite les peuples d'Europe à s'unir, au sens pythagoricien, en une seule monade, se heurte aujourd'hui à l'impossibilité d'harmonier les parties atrophiques et hypertrophiques de notre civilisation. Nos valeurs ne constituent pas une langue commune.
Pour le poète - cela peut paraître paradoxal mais c'est vrai - la seule langue commune dont il a encore l'usage, ce sont ses sensations. La façon dont deux corps s'attirent et s'attouchent n'a pas changé depuis des millénaires. Et en plus, elle n'a donné lieu à aucun conflit, contrairement aux vingtaines d'idéologies qui ont ensanglanté nos sociétés et nous ont laissé les mains vides.
Lorsque je parle de sensations, je n'entends pas celles, immédiatement perceptibles, du premier ou du second niveau. J'entends celles qui nous portent à l'extrême bord de nous-mêmes. J'entends aussi les "analogies de sensations" qui se forment dans nos esprits.
Car tous les arts parlent par analogies. Une ligne, droite ou courbe, un son aigu ou grave, traduisent un certain contact optique ou acoustique. Nous écrivons tous de bons ou de mauvais poèmes dans la mesure où nous vivons ou raisonnons selon la bonne ou la mauvaise signification du terme. Une image de la mer, telle que nous la trouvons dans Homère, parvient intacte jusqu'à nous. Rimbaud dira "une mer mêlée au soleil". Sauf que lui ajoutera: "c'est là l'éternité." Une jeune fille tenant une branche de myrte chez Archiloque survit dans un tableau de Matisse. Et l'idée méditerranéenne de pureté nous est ainsi rendue plus tangible. D'ailleurs, l'image d'une vierge de l'iconographie byzantine est-elle si différente de celle de ses sœurs profanes? Il suffit de bien peu de chose pour que la lumière de ce monde se transforme en clarté surnaturelle, et inversement. Une sensation héritée des anciens et une autre que nous a léguée le Moyen Age en engendrent une troisième qui leur ressemble, comme un enfant à ses parents. La poésie peut-elle suivre une telle voie? Les sensations peuvent-elles, au terme de cet incessant processus de purification, parvenir à un état de sainteté? Elles reviendront alors, analogies, se greffer sur le monde matériel et agir sur lui.
Il ne suffit pas de mettre nos rêves en vers. C'est trop peu. Il ne suffit pas de politiser nos propos. C'est trop. Le monde matériel n'est au fond qu'un amas de matériaux. A nous de nous montrer bons ou mauvais architectes, d'édifier le Paradis, ou l'Enfer. C'est cela que ne cesse de nous affirmer la poésie - et particulièrement en ces temps dürftiger - cela précisément: que notre destin malgré tout repose entre nos mains.
J'ai souvent tenté de parler de métaphysique solaire. Je n'essayerai pas aujourd'hui d'analyser de quelle façon l'art se trouve impliqué dans une telle conception. Je m'en tiens à un seul et simple fait: le langage des grecs, en tant qu'instrument magique, entretient avec le soleil - réalité ou symbole - des relations intimes. Et ce soleil n'inspire pas seulement une certaine attitude de vie, et donc son sens premier au poème. Il pénètre sa composition, sa structure, et - pour utiliser une terminologie actuelle - ce nucleus duquel se compose la cellule que nous appelons poème.
Ce serait une erreur de croire qu'il sagit là d'un retour à la notion de forme pure. Le sens de la forme, tel que nous l'a légué l'Occident, est un acquis constant, représenté par trois ou quatre modèles. Trois ou quatre moules pourrait-on dire où il convenait de couler à tout prix la matière la plus hétéroclite. Aujourd'hui cela n'est plus concevable. J'ai été l'un des premiers en Grèce à briser ces liens.
Ce qui m'intéressait, obscurément au début, puis de plus en plus consciemment, c'était l'édification du matériau selon un mode architectural chaque fois différent. Il n'est pas besoin pour comprendre cela de se référer à la sagesse des anciens qui conçurent les Parthénons. Il suffit d'évoquer les humbles bâtisseurs de nos maisons et de nos chapelles des Cyclades, trouvant, en chaque occasion, la solution la meilleure. Leurs solutions. Pratiques et belles à la fois, telles enfin que, les voyant, un Le Corbusier ne put qu'admirer et s'incliner.
Peut-être est-ce cet instinct qui s'éveilla en moi lorsque, pour la première fois, il me fallut affronter une grande composition comme le « Axion Esti ». Je compris alors que faute de lui donner les proportions et la perspective d'un édifice, elle n'atteindrait jamais la solidité que je souhaitais.
Je suivis l'exemple de Pindare ou du byzantin Romanos Mélodos qui, pour chacune de leurs odes, ou de leurs cantiques, inventaient chaque fois un mode toujours nouveau. Je vis que la répétition déterminée, à intervalles, de certains éléments de versification donnait effectivement à mon ouvrage cette substance aux facettes multiples et pourtant symétriques qui était mon projet.
Mais alors n'est-il pas vrai que le poème, ainsi entouré d'éléments qui gravitent autour de lui, se transforme en un petit soleil? Cette correspondance parfaite, que je trouve ainsi obtenue, avec le contenu pensé, est, je le crois, l'idéal le plus élevé du poète.
Tenir entre les mains le soleil sans se brûler, le transmettre aux suivants comme un flambeau, est un acte douloureux, mais, je le crois, béni. Nous en avons besoin. Un jour les dogmes qui enchaînent les hommes s'effaceront devant la conscience inondée de lumière, tant qu'elle ne fera plus qu'un avec le soleil, et qu'elle abordera aux rives idéales de la dignité humaine et de la liberté.
Nobel Prize
dimanche 19 juin 2016
Lettre de René Char à Pablo Picasso
24 janvier 1939
Votre œil est le poignet de la lumière. J’ai vu votre Exposition. Jamais la condition plastique n’avait surplombé le convulsif avec une telle sécurité, une telle communicabilité, un tel zénith émotionnel. Soyez remercié. La répartition de la chaleur, de la lumière et du givre manuel consomment la conquête.
J’ai donné à Ch. Zervos pour le prochain Cahier d’art le texte ci-joint. Peut-être consentiriez-vous à lui affranchir la vie ? Je pense au poème d’Eluard que vous aviez si fortement projeté en l’entourant de vos multiplex. Dans les abominables heures que nous vivons où la France est truie, cette Cléopâtre de gouttière tourne le dos à l’Espagne, impossible de donner sa tête à autre chose qu’à cet acier enfant trempé dans la mort…
J’aimerais beaucoup vous parler cher Picasso. Je vais écrire une « étude » sur vous. Voulez-vous avoir l’extrême bonté de dire à ma femme quand je puis vous venir voir. Aujourd’hui je suis un peu souffrant, mais la semaine prochaine je serai tout à l’éventualité de cette rencontre, si vous le voulez bien ?
René Char
Deslettres
( Les archives de Picasso : « On est ce que l'on garde ! » RMN – 24 octobre 2003 ) - (Source image : Modigliani, Picasso and André Salmon in front the Café de la Rotonde, Paris, image taken by Jean Cocteau in Montparnasse, Paris in 1916 (détail), Modigliani Institut Archives Légales, Paris-Rome, © Wikimedia Commons)
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