vendredi 6 janvier 2017

Quand j'ouvre Femme(s) passagère(s) de l'est, par Serge Prioul









Quand j’ouvre Femme(s) passagère(s) de l’est par Serge Prioul




Quand j’ouvre Femme(s) passagère(s) de l’est 
sous l’abribus où j’attends le car,
il y a sur le banc voisin deux femmes Rom et leurs enfants.

Ciel d’ouest, langue de l’est.
_____ Des nuages passent.

Le ventre aussi est un pays.
/.../
Possédant une langue intérieure et vécue au sang.

Mon ventre frémit
Ventre déviant de lui-même.
âge venant.
De bon vivant.
Embonpoint d’un rire qui vient du ventre.

Je me demande ce que sera sa réponse
quand elle lui demandera pourquoi.

Pourquoi donc aimer particulièrement ces deux vers
et aussi croire que je pourrais les avoir écrits ?
Toujours m’accordent tes questions.

Lecture émotion.

Terrasses. Terrasses d’une autre ville.
Une église ici porte le nom de Saint Sulpice.
C’est le quartier bas, ancien, populaire
_____ vieilles maisons serrées contre l’immense château.
Est né là, après guerre
L’ami photographe du Barroso.

Ta vieille femme pleure en russe,
Ma veuve portugaise pleure en français .
Des ponts se font, comme cela, entre pays et poèmes.

Nuages passant.

J’écris une lettre que je n’enverrai pas.
N’ai pas de vélo non plus pour descendre
à Marseille.
Juste les yeux descendent
Sur la carte
Pas les cyclistes.

Prendre un train, alors. Vite !
Etre ce soir devant les livres. Les amis.
Pourtant n’aimer partir que comme part un Cendrars.

J’ai écrit tout à l’heure
Une moquerie gentille
Évoquant cette place et les poètes
Comme prière, disais-je !
Et je noyais ma rancœur d’un demi-siècle de non-écrit,
ma peur aussi.

Il y a là une amie de ma femme.
Elle me regarde lire, écrire.
Ne pas déranger songe-t-elle !
Lorgnant le moins.

Que crois-tu donc, jolie dame ?
Je n’écris qu’effleure du regard.
Ne pas tout voir
Ne pas tout regarder
Des gens
L’infime seulement a quelque importance.

L’été, la ville a d’autres bruits, d’autres résonances 
Me dit la pharmacienne
Tandis que me retournant
Je prends pour un cheval
Une femme en talons, courant !

La femme en talons, courant 
Comme le titre d’un recueil
A écrire,
Déjà écrit
_____ me souffle un livre qui va se faire.

Lire, continuer. Comme ombres de nuages sur la steppe.
Ou plaine d’Alentejo. Nuages, nuages.

Cette mère russe frappe à la porte
_____ de ma vieille maison.
Pas de neige ici, mais le temps,
_____ les pierres aussi sans doute.
Elles sont de partout, plus dures encore sous le froid.
La pierre gèle 
_____ disent ici les tailleurs de pierre.

Ma mère est née dans cette maison
Un jour des premières gelées de novembre
Entre deux passages de bécasses
Belles mordorées
Reines qui viennent de l’est aussi
Signe de froid quand elles arrivent tôt.

Ma mère est née là
Et je viens d’écrire un poème. Nascimento.
Un sujet pour deux
Pour deux voix
Parce que deux mères / deux voies
Deux amis peuvent aussi écrire un poème
Comme une lettre s’allonge
Comme s’offre et se prolonge ce qu’il faut d’amitié.
Pour vivre.

En écritriturant .
Hier aussi, j’ai écrit les trois syllabes du mot triturer
Mon poème encore évoquait deux amies poètes
Toutes
Toujours écritorturées .

Advient fin et ruine
Jamais vers ne se termine.

******

dessiner lettres et petits bedons bedaines
chantonner rigodon dondaine fil de laine
toutes les lettres de feuilles et de plumes
enclosure volière pitres et tire-bouchons...

Pas de rimes imposait une revue

les mots interdits et les permis

Je n’écrit pas de rimes
Seulement celles qui s’imposent
Suffirait d’une pour m’écrire.

(fous rires dévalant hors de l’école
Glissades roulades et débandades)

******

J’aimerais voler tes mots
M’envoler avec des majuscules.

Un feu illumine mes matins,
Départs
Aux cloches de bois des chandelles.

A cinq heures mots s’enflamment
A six encore...
Puis traîne
Tous les matins de mes soixante ans.

va les aimer
en compagnie
dans la sibérie

toute la vie ?

Me laisserais bien voler
Toute la cendre souffler
Rien en dépôt
Vent
Vent toujours dans les passages.
Harmonie de tes textes
Trouver un mot qui dit
Mais pas comme harmonie
Trop vif
Trop musical...

Ensemble, me souffle
Sonne mieux résonne avec
Une femme se penche en cendres.
Pas facile d’écrire
Tout en lisant le poème
Poursuivant
Qui poursuit ?
Froid de Sibérie
Tiédeur d’une terrasse fougeraise
Mots anglais de passage
Petit train passe aussi sono.

Toujours ton texte
Où je joue les voleurs
Moins que d’autres
Accompagne
Tout autant que nombre de poètes.

On n’en parle pas de ça

Comme les choses vont ensemble
Non ne se mélangent pas
Vont chantant //harmonie, oui !

Cette voleuse aux yeux verts
Est belle autant que ma serveuse
J’ignore comment sont ses yeux
Il faut le soleil
A l’émeraude pour briller.
Soleil aussi fait les yeux brider
Et comme ton livre
Me parlent d’un ailleurs,
Venus de l’est.

D’où suis-je moi
De l’ouest
De quel sud aussi // de quel granit ?
Au bord
Des pluies venues de l’océan

Ta Sibérie est de plaintes
De plaines d’où s’envoler.
Deux hommes pour survivre
Partaient à trois pour manger
Et la neige là ne rime
Efface

Pas p.i.sage où sang se mêle.

Pleurer en lisant Pouchkine 
Parce que la Russie
De beauté
Un pays
Fait pleurer

Taïga glacée
Où je voyageais adolescent.
Troïka et fourrure blanche
Le héros dont on avait brûlé les yeux
Pleurait sa mère
Les larmes sauvent.

Petite mère, disais-tu.

Ma mère est d’ouest
Passage de nuages,
_____ de tant d’ajoncs portés,
Vers la terre se courbe
Que range-t-elle sans fin
En rouge en neige
Dans ses armoires ?

Je pose aussi deux doigts sur ma bouche
Comme ne rien dire
Comme écouter
Un rien tombe
Inéluctable est un mot de fin de vers.

Elle s’appelle Victorine
Un peu de la Victoire
_____ un peu de la rime et du rire
Du père revenu
Cet enfer-là aussi était à l’est.

A l’ouest, la terre brune et lourde
Mais les bras ardents de si loin.

Femmes de l’est
Passages
Il nous faut bien laisser
Entre nos vies
Aller
Voler
Venus de l’ouest
Volant vers
Ces nuages clairs.

Fougères 12 juin 2016


Serge Prioul


Poème paru dans la revue terre à ciel


vendredi 30 décembre 2016

Film, Je lutte donc je suis




Quatre témoins (Dimitris Papachristos, Angélique Ionatos, Stathis Kouvélakis et Dimitris Poulikakos) racontent :
- la suppression totale de la liberté d’expression ;
- les autodafés ;
- les arrestations et incarcérations massives d’opposants ;
- l’exil de nombreux Grecs ;
- la peur ;
- la résistance ;
- la répression meurtrière de l’insurrection de novembre 1973 ;
- la chute du régime.

A défaut d’une expérience récente similaire en France, nous vous transmettons la nôtre : une mémoire pour éviter que les faits ne se répètent. Car peu importe la forme de l’accession au pouvoir (putsch, urnes, occupation), le vingtième siècle l’a montré : les moyens diffèrent mais les conséquences sont presque toujours les mêmes.

Merci de porter également cela à la connaissance des jeunes qui n’imaginent peut-être pas ce qui risque d’arriver, si l’Histoire se répète, et qui ont leur mot à dire, tant qu’il n’est pas trop tard.

Solidairement,

Collectif Anepos

                                                  (voir aussi sur le site officiel du film)

Film, version longue




mercredi 28 décembre 2016

Témoignages sur Umberto Cresci (1887-1965) autour de son récit "L'oiseau"









Il y a très peu de temps, j'ignorais tout d'Umberto Cresci. Jusqu'à un échange avec Marie-Flore, sa petite-fille.
Nous bavardions à propos de l'écrivaine Asli Erdogan actuellement emprisonnée pour ses engagements et ses écrits.( De nombreux articles sur ce blog depuis août 2016. ). Nous évoquions notamment son livre Le bâtiment de pierre (Actes Sud).

"Quand on veut faire taire, les dictateurs trouvent toujours de bons arguments . Mon grand père (intellectuel anarchiste) avait été accusé d'avoir fait dérailler le train où se trouvait Mussolini. Il a été incarcéré dans les geôles du duce pendant 12 ans. Seul dans une cellule, avec interdiction de lire ou d'écrire. Il ne sortait de sa cellule (son "mur de pierre") que pour aller à la torture . A l'isolement pendant tant d'années pour le rendre fou !" MFZ

Ensuite Marie-Flore m'envoya ce texte de son grand-père.



L’oiseau


Ce fut entre ma 30è année et ma 41è année le seul événement heureux. Le bonheur avait alors une jauge inhabituelle. Il me suffisait de voir un nuage qui ressemblât à Mussolini se transformer, comme je l’avais parié, en une potence. Les nuages satisfaisaient toutes mes fantaisies. Puis je n’eus plus de fantaisie, et il m’était indifférent que le ciel fut bleu et vide.
C’est alors que tout glissa en moi, se déplaça. Je n’oubliais pas mes camarades morts sous la torture, et je pensais à ma famille réduite à une vie misérable, mais ces souvenirs n’étaient plus une émanation de moi-même. J’étais comme une matière malléable où s’inscrivaient, s’effaçaient sans cesse toutes les choses, toutes scènes qui avaient pu être mon passé. Etrange sensation d’avoir hors de moi-même tout ce qui m’avait constitué. Je la sentais comme la terre peut percevoir une couche de grés sous une couche d’argile.
Cette dépossession de soi par soi-même ne me causait aucun souci. Je m’y étais fait, elle était allée de pair avec la sous alimentation chaque jours aggravée, tout s’était appauvri, le sang, les nerfs et le cerveau. Des images bizarres naissaient mais cet univers là m’était étranger. Je me comparais à une gare désaffectée.
Pendant longtemps, j’avais un seul plaisir : l’air. Je le prenais. Mes poumons avaient appris à le prendre. Je me couchais sur lui comme, adolescent, sur le sable de Petruccia, une soie fraîche puis tendrement tiède se déroulait tout au long de mes veines, étrange caresse intérieure.
Je rythmais ma respiration sur les battements de mon cœur, et eux qui avaient été si longtemps angoisse étaient devenus compagnons de jeux. Dès lors il n’y eut plus de temps. J’étais suspendu dans la vie comme une goutte d’huile dans l’eau. Puis l’air, à son tour était devenu mon bourreau : une toux labourant mes poumons vint me secouer à vider un estomac vide, et quand elle surgissait au petit matin je croyais qu’on allait m’emmener de nouveau à la torture. Pourtant il y avait longtemps qu’on ne me torturait plus. Et j’en avais déduit que le fascisme durerait encore longtemps en Italie. Mais ce n’était pas ces déchirures de poitrine, cette menace sur le cœur, cette certitude de mort qui m’épouvantait. Mon état physique, les jeux de l’air et des poumons m’avaient mis hors du temps. La toux bouleversait cet hypnose, cette extase et elle m’obligeait à attendre. J’étais de nouveau soumis à une horloge d’accès et de quintes, irrégulière, détraquée, mais inexorable. L’horloge de la toux, son lourd balancier déchirant, m’avait remis dans le temps. Alors la prison fut lourde. J’étais bien prisonnier. Ce devait être vers ma septième année. Tout espoir était perdu. Je n’avais renoncé ni à mes idées, ni à la défaite de l’ennemi. Ma volonté était intacte, sorte de donjon dominant cette planète morte qu’était mon corps. J’avais perdu le ciel et ses nuages ; j’avais perdu l’air ; j’avais perdu l’immobilité pétrifiante du froid et celle déliquescente de l’été torride des Apennins. Plus rien ne se marquait plus sur l’argile informe de mon moi-même. Aucun objet dans ma cellule, aucun travail n’était possible. Y aurait-il eu quelques possibilités, je n’aurais pu m’en saisir. Dès que je pressais le pouce contre l’index, la sueur coulait. Au début des poèmes, des textes de Lénine, des chants, fusaient dans ma cervelle et c’était comme un jet d’eau aux mille paraboles. La mémoire elle aussi s’était tarie. Les cordes vocales qui, dans le monde, vibrent avant même qu’existe le désir de parler, renâclaient comme un moteur gelé et des lambeaux de phrases, sons, notes se traînaient misérablement. Tout espoir était perdu.
J’étais debout tournant le dos à la lucarne lorsque je l’entendis. C’était un silence, mais un silence supplémentaire et j’eus peur de le rompre. Je savais qu’au moindre bruit le silence ne serait plus que silence et linceul. J’étais sûr qu’en tournant la tête mes tendons craqueraient. Je me donnai trente battements de cœur, la tête tourne silencieusement dans ses gonds rouillés, mais je percevais les flocs alourdis du sang. Soudain redevenait comme avant. Ma prudence s’avérait inutile. Je continuai- quelqu’un piquait vite, un crayon sur une feuille pour faire des pointillés. Au trentième battement de cœur, je le vis. C’était un moineau. Il picorait le bord de la lucarne en sautillant, passant et repassant à travers les barreaux. Je sanglotais et riais tout à la fois. C’étaient mes premières larmes et mon premier rire depuis des années.
Il s’enfuit en se laissant tomber, mais quelque chose était changé en moi. Je chantai une chanson enfantine que j’avais oubliée, une ronde. Et chaque jour, le moineau, en échange de quelques miettes de pain noir, m’apportait un souvenir de ma vie et peu à peu mon esprit et mon corps reprirent possession de moi-même. Un jour il manqua. Le lendemain il était encore absent. Le troisième jour la porte s’ouvrit, deux gardiens m’emmenèrent. Dehors le grand air, la lumière, l’espace libre m’étourdirent. Des milliers de moineaux picoraient ma tête et mes jambes. Je m’évanouis.
Quand je revins à moi, ma femme me dit doucement « onze ans Umberto, douze ans « et elle pleure. Puis elle dit « tu n’as pas changé » - « si c’est vrai, c’est à cause d’un moineau. Ecoute……….

récit d'Umberto Cresci





Umberto Cresci né à Arcola ) en 1887
Décédé à la Seyne sur mer en 1965




  

Après avoir lu ce beau texte écrit par Umberto dans sa cellule, j'ai eu envie d'en savoir plus sur cet homme. Marie-Flore me fit parvenir quelques notes rédigées par elle-même, dont je ne cite que quelques extraits.

"Quelle  serait la conservation des souvenirs sans la possibilité de les rappeler ? Aussi,  ce sont des  souvenirs  que maman a bien voulu me transmettre au cours  de sa vie, que je retranscris  aujourd’hui. Quand j’étais jeune,  j’interrogeais aussi ma grand-mère Silfide  sur l’enfance et la jeunesse de maman pour qu’elle me précise certains éléments de sa vie, ce qu’elle faisait avec joie. Bien entendu il n’y a pas d’ordre chronologique,  tout comme il n’y a pas d’opération qui consisterait à replacer ces souvenirs dans l’histoire intérieure, de les situer les uns par rapport aux autres. Il s’agit uniquement de la mémoire affective, de celle (la mémoire) qui a permis à ma maman de revivre des émotions de son passé et ressenties à nouveau au moment présent où elle se racontait à nous.
Flora,  vécut sa première enfance privée de  la présence de son père Umberto, emprisonné pour raison politique, mais elle reçut quand même tout l’amour maternel dont a besoin un enfant. Elle nous parlait quelquefois de cette enfance italienne et bien entendu, c’étaient les moments difficiles et traumatisants dont elle se souvenait. Mais il y eu aussi de  beaux moments dans le tissu de sa vie.

Les perquisitions  dans  la maison
Les « carabinieri » investissaient régulièrement leur logement, mettant sans dessus dessous leur environnement mobilier, fouillant les armoires, soulevant les lits, jetant à terre les documents et les livres. Ma mère était souvent  seule à la maison, ma grand-mère pas très loin, occupée dans son atelier de couture avec les apprentis qu’elle formait. C’est donc elle qui voyait arriver ces hommes « méchants » qui « faisaient pleurer »  sa maman. (...)"

Pendant  mes années lycée, je ne revis mon  grand père que de loin. Il venait souvent à la sortie du lycée et quelquefois attendait, immobile, plus d’une heure pour m’apercevoir. Mais je le fuyais d’autant plus qu’il me cherchait. Il se renseignait sur mon niveau scolaire : la  fille d’un camarade communiste était dans ma classe et l’informait semaine après semaine. Il mourut à mon entrée en terminale sans que nous ayons repris contact. Il emporte le secret de ce 16 aout 1962.
Ma détresse est grande, je suis tourmentée,  maman  est aussi en souffrance.  Et devant mon texte de la Divine Comédie que j’étudie l’année de terminale (l’italien est ma langue principale au bac) je pense à Umberto, mon grand père. C’est une leçon de vie impitoyable et ce que je dois porter est lourd : pourquoi n’ai je pas répondu à son appel à la sortie du lycée ?


Car le passé nous suit, pèse sur nous, toujours, comme une marque indélébile et comme le disait Sartre «  Nous sommes aussi responsable de notre passé ».

                                 (petits extraits du récit de Marie-Flore)




Je suis allée plus tard visiter le blog de René Merle, agrégé d'histoire, docteur ès lettres, chroniqueur, romancier.
Petit extrait :

"Et quand je suis revenu vivre dans cette ville de La Seyne, avec la courte vue de la jeunesse, je remettais à plus tard des entretiens qui m’auraient permis d’éclairer cette vie que je ressentais comme extra-terrestre, tant elle me paraissait magnifiquement en décalage, sinon en distorsion, avec ce que je connaissais de la vie et des gens, de leurs intérêts, de leur philosophie de l’existence... Courte vue disais-je, car la mort est venue le frapper presque aussitôt, trois ans après, alors que j’étais en voyage lointain.

Donc, pas de renseignements biographiques de première mains. Car ce dont nous parlions dans mon adolescence, c’était déjà et avant tout… de Dante ! Car Umberto, qui détestait être enfermé (il l’avait suffisamment été, hélas , dans les prisons fascistes puis dans celles de Pétain ! [2]), avait souhaité que, sauf très mauvais temps, nous nous entretenions au grand air, en marchant par les rues de La Seyne, et particulièrement sur les larges trottoirs de cet alors calme boulevard presque extra-muros où j’habitais. Et c’est ainsi que, à la grande surprise de mes copains, je faisais la « passeggiata » aux côtés d’un vieux monsieur à la veste immuable soigneusement boutonnée, et à la casquette à l’ancienne résolument enfoncée sur le front (je comprenais, sans que cela soit formulé, que ce soin vestimentaire tenait à la fois au respect de soi, et au refus de ce qu’il estimait être le laisser-aller contemporain). Ce vieux monsieur, du moins m’apparaissait-il ainsi (Umberto Cresci était né en 1887), tenait grande ouverte une édition ancienne de La Divina Commedia, que nous lisions à haute voix, à forte voix ! Il me disait que, solitaire dans la campagne, et au grand dam des parents paysans pour lesquels ceci était paresse et temps perdu, il lisait déjà ce poème …" (...)


[2] Arrêté en décembre 1922 avec d’autres anarchistes, sous l’inculpation de hold-up destinés à financer l’organisation, et de projet d’attaque d’un train. Condamné à 18 ans de prison, il sera mis en liberté surveillé en 1933 et pourra en 1935 rejoindre sa famille qui avait fui la privation de ressources, les brutalités et les humiliations sordides, perpétrées par les fascistes à Arcola, où elle résidait.

Umberto Cresci par René Merle ICI


samedi 24 décembre 2016

Moumi , de Denis Tellier, paru dans Revue Météque



photo ©Toshihiro Okada




Moumi habite au sixième étage



Il possède deux chemises blanches et un pantalon noir.
Une paire de chaussettes noires, un pardessus gris,
et un grand balai de paille de riz.
Moumi fredonne des notes toute la journée, en balayant le pavé.
Quand il rentre le soir devant son butagaz et pour l'aider à se coucher,
il chantonne dans le noir.
Hier, il s'est fait écraser par un bus.
Avant de mourir, il a gémi quelques notes graves.
Une infirmière m'a dit que des singes comme lui, elle en voyait tous les jours.
Je suis rentré chez moi dégueuler l'alphabet.


Moumi par Denis Tellier, auteur d'Adrien de la vallée de Thurroch chez LuNatique








samedi 10 décembre 2016

Asli Erdogan, l'écrivaine turque embastillée

Asli Erdogan





Asli Erdogan, l'écrivaine turque embastillée



Ce samedi, c'est la Journée internationale des droits de l'Homme. Les soutiens d'Asli Erdogan ne vont pas manquer de manifester pour réclamer la libération de la romancière et journaliste turque, emprisonnée depuis le 16 août. Des rassemblements sont annoncés en France, notamment à Brest et Nantes, lundi.
Dans son dernier roman traduit en français, Le bâtiment de pierre ( Actes Sud ), inspirée par la détention de ses parents sous la dictature militaire, Asli Erdogan racontait l'horreur du monde carcéral en Turquie. Triste ironie : c'est elle qui se trouve maintenant dans une cellule à Istanbul.
Âgée de 49 ans, Asli Erdogan, qui partage avec le président turc un patronyme courant, mais rien d'autre, est devenue le symbole des milliers d'intellectuels qui se sont opposés à la toute puissance de Recep Tayyip Erdogan. Et qui en payent le prix.
Depuis que le pouvoir turc s'est lancé dans une implacable chasse aux opposants de tout poil, après le coup d'état manqué de juillet, on compte plus de 36 000 personnes derrière les barreaux. Asli Erdogan attend son procès pour « propagande en faveur d'une organisation terroriste ». Traduisez : soutien aux indépendantistes kurdes armés. Une absurdité, quand on sait qu'elle a toujours milité pour la non-violence.
Quelques jours avant son arrestation, la romancière avait publié sur son blog une « lettre grave et nécessaire », où elle faisait part de ses craintes pour les libertés publiques...
Une goutte d'eau cependant, comparée à l'ensemble de son œuvre. Car Asli Erdogan écrivait dans Özgür Günden, journal pro-Kurde désormais interdit ; elle avait dénoncé les viols de jeunes Kurdes par la police ; milité pour la reconnaissance du génocide arménien. Convaincue qu'un peuple qui refuse de voir ses propres crimes est un peuple qui s'abîme.

Patrick ANGEVIN

paru dans « Ouest-France » du 10-11 décembre 2016





vendredi 9 décembre 2016

Asli Erdogan, On n'enfermera pas sa voix

ASLI ERDOGAN On n'enfermera pas sa voix


ASLI ERDOGAN On n'enfermera pas sa voix
Ceci n'est pas un conte.
Suite à l'appel de Tieri Briet et Ricardo Monserrat concernant l'emprisonnement d'Asli Erdoganromancière et journaliste turque, voici la lecture de cet appel ainsi que quelques-uns des textes d'Asli Erdogan.Trouvez plus bas l'intégralité de cette lecture.

Date: 22/11/16
Lieu: studio RDWA
Durée: 32'13
Réalisation:Tania et Henri



jeudi 8 décembre 2016

LU cie & co: Lectures quotidiennes pour Aslı Erdoğan







LU cie & co: Lectures quotidiennes pour Aslı Erdoğan: Aslı Erdoğan. On le sait, l'écrivaine turque de 49 ans  Aslı Erdoğan a été arrêtée à son domicile d'Istanbul durant la nuit...


On le sait, l'écrivaine turque de 49 ans Aslı Erdoğan a été arrêtée à son domicile d'Istanbul durant la nuit du 16 au 17 août 2016, tout comme vingt autres membres de la rédaction du journal d'opposition "Özgün Güden" auquel elle collabore depuis plus de dix ans. Il y a déjà presque quatre mois de cela. Depuis, elle est toujours incarcérée à la prison pour femmes d'Istanbul et risque la prison à vie pour des chefs d'accusation comme celui d'être "membre d'une organisation terroriste armée". Son procès devrait débuter le 29 décembre.

Que faire? La lire, la soutenir, lui écrire, parler d'elle...








dimanche 4 décembre 2016

Tristan Cabral, poète

Tristan Cabral


C'est en lisant ce texte d'André Chenet que j'ai voulu aller au-devant de Tristan Cabral trop peu connu de moi.



L'ami Tristan Cabral me manque; sa folie contagieuse; ses visions sur l'échelle de Jacob et ses larmes qui explosent comme des éclats de rire contre tout ce qui nous sépare et nous expose au règne des assassins. Il est depuis des mois dans un hôpital de Montpellier. Il n'en dit guère plus à part peut-être "une opération de l'oesophage sans gravité". Il me demande des nouvelles du pays; se souvient de l'Avenue Florida à Buenos Aires où jadis il avait croisé Borgès en compagnie de son compagnon de l'époque. Comme j'aimerais aujourd'hui lui faire découvrir ces univers polyphoniques où je rajeunis de jours en jours; sommeils brefs, yeux et sens en alerte. Les voyous sont beaux à Buenos Aires, les poètes s'adressent au peuple;, au ciel et à la terre. Les femmes brûlent d'une beauté intérieure sans affectation, elles ne font rien pour séduire sinon vous transpercer d'un regard aiguisé.
Mon ami, ta dernière lettre m'a tellement réjoui mais aussi empli d'une tristesse profonde. Le poème est un pont; un rendez-vous certain où ne manquons jamais de rien.
La légende de Tristan Cabral (extrait) :
.../...
Tristan Cabral tout de noir vêtu de la tête aux pieds
sous un ciel d'apocalypse flamboyant
ouvre le livre des Heures de de la nuit profonde
lui seul sait déchiffrer les ouvrages du sang
les hautes dérives dévorantes du temps
Chevrier des Cévennes dans les maquis de l'âme humaine
prophète halluciné au milieu des bûchers de Montségur
je l'ai rencontré sur mon chemin ardent de Palestine,
moi-aussi je n'étais qu'un enfant complètement déboussolé
Dans une autre vie je l'ai retrouvé à Istanbul
en compagnie de Nazim Hikmet
ils fumaient assis côte à côte un narguilé parfumé
sous les poutres de métal du pont de Galata
en se saoulant de poésie et de thé fort
Il me donnait des rendez-vous fabuleux
parmi les ruines de la vieille Europe
Partout où des victimes se tordaient de douleur
il n'avait de cesse de dénoncer les crimes
au bord des charniers des Balkans
où pleuvaient des pétales de roses folles
dans la Grèce épouvantée des colonels
contre lesquelles Yannis Ritsos arma "le premier mot"
.../...
André Chenet, in "La légende de Tristan Cabral"

photo du Net



Biographie

Tristan Cabral, poète est né à Arcachon, le 29 février 1944.
Etudes secondaires à Bergerac, puis faculté de théologie protestante à Montpellier. Il abandonne le pastorat, entreprend des études de philosophie. Nommé professeur de philosophie au lycée Daudet à Nîmes, il y exerça son métier durant trente ans.
Il fit une entrée fracassante en littérature " en portant son cadavre sur son dos " comme écrivit Roger Gilbert-Lecomte. En 1974, effectivement le professeur de philosophie Yann Houssin du lycée Daudet préfaça un recueil de poèmes intitulé : " Ouvrez le feu " d'un jeune poète de 24 ans, Tristan Cabral, qui s'est suicidé en 1972.
La critique est élogieuse : " Qu'on se donne le temps d'écouter cette voix tourmentée, cette poésie convulsive, aux couleurs de feu dans le maquis des mots. " écrit François Bott dans le journal " Le Monde ". Nous apprendrons plus tard en 1977 que Tristan Cabral est bien vivant et que le préfacier Yann Houssin est en fait le poète Cabral.
Cabral occupe une place singulière dans le paysage poétique contemporain. C'est un révolté permanent au lyrisme flamboyant allant à contre-courant des modes d'écriture du moment. Au travers de ses textes, il épouse la cause des exclus, des taulards, des aliénés, des insoumis, de tous ceux que la société écrase.

Bibliographie :

Testament Funambule, Actes Sud, 2008
Requiem Océan, Bord à bord avec Xavier Grall, Voix d'encre, 2007
L'Enfant de guerre, Le Cherche-Midi, 2001
La Messe en mort, Le Cherche-Midi, 1999
L'Enfant d'eau, Livre I du Quatuor de l'Atlantique, Cahiers de l'Égaré, 1997
Mourir à Vukovar, Cheyne, 1997
Le Désert-Dieu, éditions De l'Alpha et Oméga, 1996
Le Passeur d'Istanbul, éditions Du Griot, 1992
La Lumière et l'exil, Le Temps parallèle, 1986
Le Passeur de silence, La Découverte, 1986
Et sois cet Océan ! Plasma, 1981
Demain, quand je serai petit, Plasma, 1979
Du pain et des pierres, Plasma, 1977
Ouvrez le feu !, Plasma, 1975

(dans Maison de la Poésie)




Sur le blog de ses amis

LaFrenière

André Chenet (Danger Poésie)


Le Passeur de silence (extrait)



À mon ami Gaston Miron
.

Plus personne n’arrive à Ellis Island…
des visages anciens glissaient sur l’East River
Et j’étais plein d’un vieux sang arménien
ou peut-être italien je portais le carquois de l’indien brise-lames
avec pour toute aurore
le vieux regard des émigrants
vêtus de peur et de douleur

plus personne n’arrive à Ellis Island…

Sur l’East River
j’allais dans un canot avec Petite Fleur
couchée en chien de fusil
je portais vers le Nord des ballots de lueurs
les oies du Cap Tourmente
s’en venaient vers le cœur acéré du flécheur
et j’attendais la longue nuit des couteaux

plus personne n’arrive à Ellis Island…

Je suis plein d’un vieux sang arménien
ou bulgare
et j’ai vu à Brooklyn un certain marchand d’ombres
qu’on appelait Bontchek
qui calculait la nuit
tout le temps qui restait
avant la venue du Messie
Je suis le voyageur des mémoires manquées

mais Ellis Island est fermé pour toujours…

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                                  Tristan Cabral, in Le Passeur de silence (extrait)