jeudi 12 janvier 2017

Asli Erdogan, entretien

L’image contient peut-être : 1 personne, sourit





Un entretien avec Aslı Erdoğan, par Delphine Minoui, paru dans Le figaro le 5 janvier. Nous n'avions pas pu vous livrer le contenu, réservé aux abonnés. Il est retranscrit ici, sur le site de l'Institut kurde de Paris.


LE FIGARO. - La prison, que vous n’aviez jamais connue, est le thème central d’un de vos derniers romans, Le Bâtiment de pierre (traduit et publié en 2013 chez Actes Sud). Vous attendiez-vous à finir, un jour, derrière les barreaux ?

Asli ERDOGAN. - Personne n’est jamais prêt à la prison. Mais, depuis 4-5 ans, j’avais comme un pressentiment. Mes écrits sur les violations des droits de l’homme et les minorités n’ont jamais plu en Turquie. Mais ce qui m’arrive dépasse la fiction : si j’avais inventé mon arrestation, personne ne m’aurait cru. Imaginez une douzaine de membres des forces spéciales qui débarquent chez moi en plein après-midi ! Ils étaient encagoulés, portaient des gilets pare-balles. L’un d’eux a pointé son arme automatique vers ma poitrine en hurlant : tu te rends ou je tire ! On m’a interdit d’appeler qui que ce soit. D’ailleurs, ils ont aussitôt pris mon cellulaire - que je n’ai toujours pas récupéré. Ils ont fouillé mon appartement, saisi mes disques durs, épluché mes documents, renversé les 3 500 livres de ma bibliothèque. La perquisition a duré 8 heures ! J’ai beaucoup d’ouvrages d’histoire, sur les Juifs, sur la Palestine... Mais ils n’ont pris que ceux qui concernaient la question kurde. C’est comme s’ils cherchaient désespérément des pièces à conviction pour m’accuser de lien avec le PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan, considéré comme une organisation terroriste par Ankara, NDLR). J’ai ensuite été embarquée au commissariat, interdite de contact avec ma mère ou mon avocat. Au bout de trois jours, je suis passée devant le juge. Quand il a annoncé que j’étais envoyée en prison, je me suis évanouie.

Quelles sont les charges retenues contre vous ?
On m’accuse d’être membre d’une organisation terroriste armée, de porter atteinte à l’unité de l’État et à l’intégrité territoriale du pays, et de faire de la propagande en faveur d’une organisation terroriste... De quoi être passible de la prison à perpétuité. C’est absurde : je n’ai jamais touché une arme de ma vie. Je ne me suis jamais rendue au mont Qandil (nord de l’Irak, où siège la direction militaire du PKK, NDLR), à l’inverse de nombreux journalistes. Mon seul « crime » est d’avoir siégé au comité éditorial du journal prokurde Ozgür Giindem, où je signais également des chroniques (dont Actes Sud vient de publier une compilation, Le silence même n’est plus à toi). Ce qui m’arrive est totalement kafkaïen. Je suis écrivain et ne milite au sein d’aucun parti politique. Le pouvoir turc veut faire de moi un symbole, réduire les autres au silence. Il cherche à faire taire tous ceux qui s’intéressent à la cause kurde. Depuis que les accords de paix ont volé en éclats à l’été 2015, il ne fait plus aucune distinction entre le PKK et les Kurdes.

Vous avez été incarcérée à la prison des femmes de Bakirkôy. Comment s’est passée votre détention ?
Les cinq premiers jours ont été les plus durs à vivre : j’ai été confinée à l’isolement, privée d’eau pendant 48 heures. Ma cellule sentait l’urine. Puis, on m’a transférée dans une section collective, avec 21 autres femmes, toutes accusées de liens avec le PKK. Ma mère ne pouvait me rendre visite qu’une fois par semaine. Quand l’hiver a commencé, il s’est mis à faire très froid. Un jour, je suis tombée malade, j’avais beaucoup de fièvre. C’était un mardi. Mais je n’ai pu accéder à l’infirmerie que le vendredi. Les prisons sont surpeuplées et les surveillants en sous-effectifs. Depuis la purge après la tentative de coup d’État, qui va au-delà des partisans de Gülen (auteur présumé du putsch, NDLR), quelque 50 000 personnes ont été arrêtées. Et puis, il y avait cette rumeur selon laquelle des personnes allaient venir nous attaquer en pleine nuit. On vivait avec la peur. Impossible de fermer l’œil. Mais je sais que la pression internationale m’a permis d’être mieux traitée que d’autres. Je pense à cette femme qui partageait ma cellule au commissariat et que j’ai recroisée brièvement à Bakirkôy : ses jambes et ses bras étaient parcourus d’ecchymoses.

Qu’est-ce qui vous a aidée à tenir en prison ?
Au début, quand il ne faisait pas encore trop froid, je pratiquais mes pas de danse classique dans une petite cour en béton. Je pouvais également disposer de 15 livres, mais pas plus. En prison, tout est quantifié : le nombre de pulls, de pantalons, de carnets de notes. En fait, il est impossible de se concentrer. Les gardes débarquent toujours à l’improviste. Et puis, on est toujours miné par l’inquiétude : sur son sort, sur celui du pays. À la télévision, autorisée dans le foyer central, on assiste, le cœur noué, à la dérive de la Turquie : l’arrestation des journalistes de Cumhuriyet, l’assassinat de l’ambassadeur russe, les attentats, tantôt imputés à Daesh, tantôt au PKK. Quand c’est la guérilla kurde qui est pointée du doigt, les détenues deviennent toutes pâles. Celles qui attendent leur procès craignent que le juge ne soit encore plus sévère. Du coup, cela crée un véritable élan de solidarité entre détenues. À la veille de chaque convocation au tribunal, elles organisent des « soirées de solidarité » : elles boivent du thé, elles chantent. Quand mon tour est venu, elles ont chanté Bella Ciao. Et je me suis mise à danser en pleurant.

Vos compagnes de prison étaient-elles toutes liées au PKK ?
À part la linguiste Necmiye Alpay (également récemment libérée, NDLR), toutes mes codétenues étaient kurdes. Mais à l’exception de quatre ou cinq d’entre elles, visiblement engagées dans la guérilla, il s’agissait surtout de jeunes femmes, la vingtaine, arrêtées pour un simple lien familial, ou même moins que ça. En revanche, ce qui m’a frappée, c’est la façon dont les plus anciennes organisent la vie de la cellule : l'heure du réveil, du thé, les séances de discussion idéologique. Une discipline quasiment militaire. La prison pousse à la radicalisation politique.

Comment vivez-vous votre liberté retrouvée ?
Avec difficulté. En prison, vous êtes dans un état de régression : tout est décidé et contrôlé par les autres. Une fois dehors, vous redevenez adulte : vous avez un compte bancaire, des rendez-vous, des mails auxquels vous devez répondre. Quant à la peur, elle ne vous quitte pas : peur d’être attaquée dans la rue, peur que la police débarque à tout moment pour vous arrêter. Je loge chez ma mère, je n’ai pas encore osé retourner chez moi. Je suis libre, mais je n’ai pas été acquittée. À chaque nouvelle audience, je sais que le juge peut prononcer de lourdes peines. En fait, une partie de moi-même est toujours en prison.

Traque des opposants, guerre contre le PKK, lutte anti-Daech en Syrie... Que cherche le président Erdogan en ouvrant tant de fronts à la fois ?
Il est prêt à toutes les tactiques pour renforcer son pouvoir, pour que les gens disent : il nous a sauvés. Mais c’est le contraire qui se produit. L’oppression mène à la violence. Si j’étais président, j’essaierai de désamorcer les tensions au lieu de mettre de l’huile sur le feu. Chaque jour apporte une mauvaise nouvelle : un attentat contre une boîte de nuit, un reporter arrêté à cause d’un tweet. Un créateur de mode s’est même fait récemment lyncher à sa sortie d’avion. Sur Internet, les attaques verbales se multiplient. La violence déteint sur la société. C’est très inquiétant. ■


Paru ICI, Institut kurde de Paris

et aussi sur la page Free Asli Erdogan



crédit photo Delphine Minoui, Le Figaro

mardi 10 janvier 2017

Poème pour Asli, de Tieri Briet






J’ai écrit un poème pour Asli

L’autre matin, j’ai écrit un poème pour Asli. C’était fin décembre et je ne suis pas poète, mais dans ma vie les poèmes sont au centre. Ceux d’Akhmatova, de Serge Pey et Marie Huot, de Brodsky ou Tranströmer. C’est avec leurs recueils que j’ai construit ma si petite zone, et avec ceux de Mandelstam aussi. Ça donne une cabane de traviole où on peut faire du feu, semblable à ces petites maisons chaleureuses que les Roms construisent au milieu de la zone.

Pendant qu’Anne s’habillait, je lui ai lu mon poème. La première ébauche, celle qu’il ne faut jamais lire. J’étais mal réveillé, j’avais le droit à l’erreur. Elle a trouvé que le mot foudre revenait trop souvent. Elle avait raison mais j’ai été grossier. Un provocateur qui ronchonne avant l’aube. Je lui ai demandé si elle préférait le mot foutre. Je l’ai dit, j’étais mal réveillé. Parce qu’en général j’aime plutôt bien marteler le même mot. C’est mon côté primitiviste qui revient à travers l’insomnie.

J’avais lancé un appel à écrire des poèmes, des phrases solidaires pour Asli. Et dans ma course contre la montre, je n’avais pas trouvé le calme pour écrire une seule phrase. Les poèmes étaient venus d’un peu partout, du Canada à la République tchèque, du Danemark à l’Afrique et j’adorais ça. Ce grand recueil rempli de messages, de cris du cœur et de colère. Ça pulsait dans les réseaux des poètes, entre romanciers et dramaturges énervés de ce qui arrivait là-bas, à Istanbul, la violence démesurée d’un État qui voulait faire taire une romancière.

J’aimais bien mon poème. Anne non mais j’avais pris l’habitude. Je l’aimais bien parce que j’étais resté plusieurs mois sans écrire ne serait-ce qu’une ébauche de poème, et d’un seul coup c’était venu dans la nuit, à l’intérieur d’une insomnie qui m’avait épuisé.

4 JANVIER 2017 / TIERI BRIET

À Asli

Sans la foudre
nous n’aurions pas su
toi et moi
être humains.

Mes amis, mes filles portent ta foudre maintenant,
tes livres dans leurs sacs,
tes phrases glissées au milieu des pensées

Samedi, au marché d’Arles,
Fred est venu depuis Nîmes
en apportant la foudre
du Bâtiment de pierre
à l’intérieur de ses paroles.

Hier Marie a emporté
la foudre blanche électrique
de tes Oiseaux de bois
dans sa maison de Geronimo
près de la mer.

Un peu avant
c’est l’aînée de mes filles qui ouvrait
à deux mains
la foudre d’exil
du Mandarin miraculeux.

Et puis revint
la foudre carcérale
du Bâtiment de pierre
dans la voix d’Aude
au milieu d’Avignon.

Tes mots de foudre
venus du gouffre turc,
les mots de toi
qu’un inconnu a traduits
dans ma foudre maternelle.

Et sans la foudre des langues,
Asli,
nous n’aurions pas su
toi et moi
demeurer humains
sur des terres
inhumaines.



Publié dans Un cahier rouge



lundi 9 janvier 2017

A un ami, de Maria Polydouri






À un ami


Je viendrai un soir, en déviant de la route qui me mène,
je viendrai pour te trouver seul avec ton vieux rêve.
La soirée étirera avec paresse les ombres fines,
en passant devant ton unique fenêtre.
Tu m’accueilleras dans ta chambre silencieuse et des livres
seront abandonnés partout dans un silence profond.
On s’assiéra côte à côte. On parlera de tout ce qui part,
de tout ce qui est mort avant qu’on le perde,
de l’amertume de la vie ingrate, de l’ennui,
de ce dont on n’attend même pas qu’il se réalise,
de l’usure, et doucement dans le calme obscur,
s’effaceront notre parole et notre dernière pensée.
Et la nuit viendra s’arrêter devant la fenêtre,
pour mêler des parfums, des reflets d’astres et des brises
avec le grand appel que la Nature exhalera,
avec ton cœur que le silence ne protégera pas.

Maria Polydouri


Maria Polydouri (1902-1930)
et Kostas Karyotakis (1896-1928)

Quand Maria, rencontre Kostas en 1922, elle a vingt ans, et lui vingt-six. Une attirance irrésistible les pousse l’un vers l’autre mais la vie les sépare. Quelques années plus tard, en 1928, le poète met fin à ses jours, tandis qu’elle est emportée par la tuberculose, dans le sanatorium où séjournait Yannis Ritsos.





Maria Polydouri / Kostas Karotakis : Telles des guitares désaccordées
PAR MARIE-FLORENCE EHRET


Ah tout devait arriver comme ça !
Voir les espoirs et les roses s’effeuiller,
voir les barques des années s’échapper,
s’échapper et s’éteindre.

Michèle Justrabo a choisi, traduit et préfacé ces poèmes dont elle a fait un duo, un dialogue, une chanson presque, triste et belle.
Duo d’amour et de peine a-t-elle sous-titrée cet ensemble, à moins que ce ne soit Bruno Doucey, l’éditeur, qui ait choisi ce sous-titre. Il nous donne à lire les deux poètes, en français d’abord ou en grec, jusqu’à ce qu’à mi-chemin le livre se retourne et change de langue. Ils ont vingt ans ou à peu près en 1920, mais l’élan qui les rapproche est vite brisé. En 28, Kostas atteint de syphilis se donne la mort. Maria s’éteint deux ans plus tard, emportée par la tuberculose.
En vis-à-vis, pages droite et gauche, les poèmes de Maria Polydouri et ceux de Kostas Kariotakis se font écho, même mode clair, lumineux et mineur où beauté et tristesse se mêlent.
La fatigue de l’une accueille la lassitude de l’autre.

Je mourrai par une petite aube mélancolique d’avril, répète Maria Polydouri

Et Kostas répond :

Ou mon âme c’est le tien, ce chagrin,
toutes ces larmes que le soir laisse,
à l’aube, sur les roses éparses

Ces deux trop jeunes morts ont durablement imprégné compositeurs et interprètes grecs, de la chanson populaire au rock, et leur voix reste vivante.



couverture


Traduit du grec par Michèle Justrabo
Édition bilingue
Bruno Doucey
128 p., 15,00 €



Quelques extraits


Nostalgie

Au plus profond du bonheur,
nos amours nous saluent amèrement



Tu n’aimes pas, tu ne t’en souviens pas, voilà !
Même si ta poitrine se soulève, que tu larmoies
car tu ne peux pleurer comme autrefois,
tu n’aimes pas, tu ne t’en souviens pas; allez, pleure !

Tu verras soudain deux yeux bleu azur
_ que tu as caressés un soir, il y a longtemps ! _
et comme si tu entendais en toi frémir
un mal ancien et resurgir,

danse macabre des souvenirs
autour du passé, tu verras fleurir
comme alors et tomber, amère,
une larme de ta paupière.

Tes yeux_ soleils blafards_ qui jettent
leur feu sur un coeur de neige qui fond;
tressaillent les amours mortes,
les premiers chagrins à nouveau s’embrasent...

                                            p.41

                                              ******


Mon Âme



Tu es, mon âme, la fille que mine
sans cesse un amour amer,
qui fut oubliée, les yeux tournés vers
le passé, et telle, elle reste.

Toute seule, comme elle, dans un coin,
le monde et le temps t’ignorent.
Et tu ferais bien un cadavre encore,
si les morts n’étaient sereins.

Comme une petite soeur, elle te ressemble, cette fille
qui se penche, songeuse, et sans fin
se languit du bonheur enfui.

Oui, mon âme, c’est le tien, ce chagrin,
toutes ces larmes que le soir laisse,
à l’aube, sur les roses, éparses.

                                    p.39


Maria Polydouri


vendredi 6 janvier 2017

Tenir parole, Marc Dugardin et Marie Alloy







Quand j'ouvre Femme(s) passagère(s) de l'est, par Serge Prioul









Quand j’ouvre Femme(s) passagère(s) de l’est par Serge Prioul




Quand j’ouvre Femme(s) passagère(s) de l’est 
sous l’abribus où j’attends le car,
il y a sur le banc voisin deux femmes Rom et leurs enfants.

Ciel d’ouest, langue de l’est.
_____ Des nuages passent.

Le ventre aussi est un pays.
/.../
Possédant une langue intérieure et vécue au sang.

Mon ventre frémit
Ventre déviant de lui-même.
âge venant.
De bon vivant.
Embonpoint d’un rire qui vient du ventre.

Je me demande ce que sera sa réponse
quand elle lui demandera pourquoi.

Pourquoi donc aimer particulièrement ces deux vers
et aussi croire que je pourrais les avoir écrits ?
Toujours m’accordent tes questions.

Lecture émotion.

Terrasses. Terrasses d’une autre ville.
Une église ici porte le nom de Saint Sulpice.
C’est le quartier bas, ancien, populaire
_____ vieilles maisons serrées contre l’immense château.
Est né là, après guerre
L’ami photographe du Barroso.

Ta vieille femme pleure en russe,
Ma veuve portugaise pleure en français .
Des ponts se font, comme cela, entre pays et poèmes.

Nuages passant.

J’écris une lettre que je n’enverrai pas.
N’ai pas de vélo non plus pour descendre
à Marseille.
Juste les yeux descendent
Sur la carte
Pas les cyclistes.

Prendre un train, alors. Vite !
Etre ce soir devant les livres. Les amis.
Pourtant n’aimer partir que comme part un Cendrars.

J’ai écrit tout à l’heure
Une moquerie gentille
Évoquant cette place et les poètes
Comme prière, disais-je !
Et je noyais ma rancœur d’un demi-siècle de non-écrit,
ma peur aussi.

Il y a là une amie de ma femme.
Elle me regarde lire, écrire.
Ne pas déranger songe-t-elle !
Lorgnant le moins.

Que crois-tu donc, jolie dame ?
Je n’écris qu’effleure du regard.
Ne pas tout voir
Ne pas tout regarder
Des gens
L’infime seulement a quelque importance.

L’été, la ville a d’autres bruits, d’autres résonances 
Me dit la pharmacienne
Tandis que me retournant
Je prends pour un cheval
Une femme en talons, courant !

La femme en talons, courant 
Comme le titre d’un recueil
A écrire,
Déjà écrit
_____ me souffle un livre qui va se faire.

Lire, continuer. Comme ombres de nuages sur la steppe.
Ou plaine d’Alentejo. Nuages, nuages.

Cette mère russe frappe à la porte
_____ de ma vieille maison.
Pas de neige ici, mais le temps,
_____ les pierres aussi sans doute.
Elles sont de partout, plus dures encore sous le froid.
La pierre gèle 
_____ disent ici les tailleurs de pierre.

Ma mère est née dans cette maison
Un jour des premières gelées de novembre
Entre deux passages de bécasses
Belles mordorées
Reines qui viennent de l’est aussi
Signe de froid quand elles arrivent tôt.

Ma mère est née là
Et je viens d’écrire un poème. Nascimento.
Un sujet pour deux
Pour deux voix
Parce que deux mères / deux voies
Deux amis peuvent aussi écrire un poème
Comme une lettre s’allonge
Comme s’offre et se prolonge ce qu’il faut d’amitié.
Pour vivre.

En écritriturant .
Hier aussi, j’ai écrit les trois syllabes du mot triturer
Mon poème encore évoquait deux amies poètes
Toutes
Toujours écritorturées .

Advient fin et ruine
Jamais vers ne se termine.

******

dessiner lettres et petits bedons bedaines
chantonner rigodon dondaine fil de laine
toutes les lettres de feuilles et de plumes
enclosure volière pitres et tire-bouchons...

Pas de rimes imposait une revue

les mots interdits et les permis

Je n’écrit pas de rimes
Seulement celles qui s’imposent
Suffirait d’une pour m’écrire.

(fous rires dévalant hors de l’école
Glissades roulades et débandades)

******

J’aimerais voler tes mots
M’envoler avec des majuscules.

Un feu illumine mes matins,
Départs
Aux cloches de bois des chandelles.

A cinq heures mots s’enflamment
A six encore...
Puis traîne
Tous les matins de mes soixante ans.

va les aimer
en compagnie
dans la sibérie

toute la vie ?

Me laisserais bien voler
Toute la cendre souffler
Rien en dépôt
Vent
Vent toujours dans les passages.
Harmonie de tes textes
Trouver un mot qui dit
Mais pas comme harmonie
Trop vif
Trop musical...

Ensemble, me souffle
Sonne mieux résonne avec
Une femme se penche en cendres.
Pas facile d’écrire
Tout en lisant le poème
Poursuivant
Qui poursuit ?
Froid de Sibérie
Tiédeur d’une terrasse fougeraise
Mots anglais de passage
Petit train passe aussi sono.

Toujours ton texte
Où je joue les voleurs
Moins que d’autres
Accompagne
Tout autant que nombre de poètes.

On n’en parle pas de ça

Comme les choses vont ensemble
Non ne se mélangent pas
Vont chantant //harmonie, oui !

Cette voleuse aux yeux verts
Est belle autant que ma serveuse
J’ignore comment sont ses yeux
Il faut le soleil
A l’émeraude pour briller.
Soleil aussi fait les yeux brider
Et comme ton livre
Me parlent d’un ailleurs,
Venus de l’est.

D’où suis-je moi
De l’ouest
De quel sud aussi // de quel granit ?
Au bord
Des pluies venues de l’océan

Ta Sibérie est de plaintes
De plaines d’où s’envoler.
Deux hommes pour survivre
Partaient à trois pour manger
Et la neige là ne rime
Efface

Pas p.i.sage où sang se mêle.

Pleurer en lisant Pouchkine 
Parce que la Russie
De beauté
Un pays
Fait pleurer

Taïga glacée
Où je voyageais adolescent.
Troïka et fourrure blanche
Le héros dont on avait brûlé les yeux
Pleurait sa mère
Les larmes sauvent.

Petite mère, disais-tu.

Ma mère est d’ouest
Passage de nuages,
_____ de tant d’ajoncs portés,
Vers la terre se courbe
Que range-t-elle sans fin
En rouge en neige
Dans ses armoires ?

Je pose aussi deux doigts sur ma bouche
Comme ne rien dire
Comme écouter
Un rien tombe
Inéluctable est un mot de fin de vers.

Elle s’appelle Victorine
Un peu de la Victoire
_____ un peu de la rime et du rire
Du père revenu
Cet enfer-là aussi était à l’est.

A l’ouest, la terre brune et lourde
Mais les bras ardents de si loin.

Femmes de l’est
Passages
Il nous faut bien laisser
Entre nos vies
Aller
Voler
Venus de l’ouest
Volant vers
Ces nuages clairs.

Fougères 12 juin 2016


Serge Prioul


Poème paru dans la revue terre à ciel


vendredi 30 décembre 2016

Film, Je lutte donc je suis




Quatre témoins (Dimitris Papachristos, Angélique Ionatos, Stathis Kouvélakis et Dimitris Poulikakos) racontent :
- la suppression totale de la liberté d’expression ;
- les autodafés ;
- les arrestations et incarcérations massives d’opposants ;
- l’exil de nombreux Grecs ;
- la peur ;
- la résistance ;
- la répression meurtrière de l’insurrection de novembre 1973 ;
- la chute du régime.

A défaut d’une expérience récente similaire en France, nous vous transmettons la nôtre : une mémoire pour éviter que les faits ne se répètent. Car peu importe la forme de l’accession au pouvoir (putsch, urnes, occupation), le vingtième siècle l’a montré : les moyens diffèrent mais les conséquences sont presque toujours les mêmes.

Merci de porter également cela à la connaissance des jeunes qui n’imaginent peut-être pas ce qui risque d’arriver, si l’Histoire se répète, et qui ont leur mot à dire, tant qu’il n’est pas trop tard.

Solidairement,

Collectif Anepos

                                                  (voir aussi sur le site officiel du film)

Film, version longue




mercredi 28 décembre 2016

Témoignages sur Umberto Cresci (1887-1965) autour de son récit "L'oiseau"









Il y a très peu de temps, j'ignorais tout d'Umberto Cresci. Jusqu'à un échange avec Marie-Flore, sa petite-fille.
Nous bavardions à propos de l'écrivaine Asli Erdogan actuellement emprisonnée pour ses engagements et ses écrits.( De nombreux articles sur ce blog depuis août 2016. ). Nous évoquions notamment son livre Le bâtiment de pierre (Actes Sud).

"Quand on veut faire taire, les dictateurs trouvent toujours de bons arguments . Mon grand père (intellectuel anarchiste) avait été accusé d'avoir fait dérailler le train où se trouvait Mussolini. Il a été incarcéré dans les geôles du duce pendant 12 ans. Seul dans une cellule, avec interdiction de lire ou d'écrire. Il ne sortait de sa cellule (son "mur de pierre") que pour aller à la torture . A l'isolement pendant tant d'années pour le rendre fou !" MFZ

Ensuite Marie-Flore m'envoya ce texte de son grand-père.



L’oiseau


Ce fut entre ma 30è année et ma 41è année le seul événement heureux. Le bonheur avait alors une jauge inhabituelle. Il me suffisait de voir un nuage qui ressemblât à Mussolini se transformer, comme je l’avais parié, en une potence. Les nuages satisfaisaient toutes mes fantaisies. Puis je n’eus plus de fantaisie, et il m’était indifférent que le ciel fut bleu et vide.
C’est alors que tout glissa en moi, se déplaça. Je n’oubliais pas mes camarades morts sous la torture, et je pensais à ma famille réduite à une vie misérable, mais ces souvenirs n’étaient plus une émanation de moi-même. J’étais comme une matière malléable où s’inscrivaient, s’effaçaient sans cesse toutes les choses, toutes scènes qui avaient pu être mon passé. Etrange sensation d’avoir hors de moi-même tout ce qui m’avait constitué. Je la sentais comme la terre peut percevoir une couche de grés sous une couche d’argile.
Cette dépossession de soi par soi-même ne me causait aucun souci. Je m’y étais fait, elle était allée de pair avec la sous alimentation chaque jours aggravée, tout s’était appauvri, le sang, les nerfs et le cerveau. Des images bizarres naissaient mais cet univers là m’était étranger. Je me comparais à une gare désaffectée.
Pendant longtemps, j’avais un seul plaisir : l’air. Je le prenais. Mes poumons avaient appris à le prendre. Je me couchais sur lui comme, adolescent, sur le sable de Petruccia, une soie fraîche puis tendrement tiède se déroulait tout au long de mes veines, étrange caresse intérieure.
Je rythmais ma respiration sur les battements de mon cœur, et eux qui avaient été si longtemps angoisse étaient devenus compagnons de jeux. Dès lors il n’y eut plus de temps. J’étais suspendu dans la vie comme une goutte d’huile dans l’eau. Puis l’air, à son tour était devenu mon bourreau : une toux labourant mes poumons vint me secouer à vider un estomac vide, et quand elle surgissait au petit matin je croyais qu’on allait m’emmener de nouveau à la torture. Pourtant il y avait longtemps qu’on ne me torturait plus. Et j’en avais déduit que le fascisme durerait encore longtemps en Italie. Mais ce n’était pas ces déchirures de poitrine, cette menace sur le cœur, cette certitude de mort qui m’épouvantait. Mon état physique, les jeux de l’air et des poumons m’avaient mis hors du temps. La toux bouleversait cet hypnose, cette extase et elle m’obligeait à attendre. J’étais de nouveau soumis à une horloge d’accès et de quintes, irrégulière, détraquée, mais inexorable. L’horloge de la toux, son lourd balancier déchirant, m’avait remis dans le temps. Alors la prison fut lourde. J’étais bien prisonnier. Ce devait être vers ma septième année. Tout espoir était perdu. Je n’avais renoncé ni à mes idées, ni à la défaite de l’ennemi. Ma volonté était intacte, sorte de donjon dominant cette planète morte qu’était mon corps. J’avais perdu le ciel et ses nuages ; j’avais perdu l’air ; j’avais perdu l’immobilité pétrifiante du froid et celle déliquescente de l’été torride des Apennins. Plus rien ne se marquait plus sur l’argile informe de mon moi-même. Aucun objet dans ma cellule, aucun travail n’était possible. Y aurait-il eu quelques possibilités, je n’aurais pu m’en saisir. Dès que je pressais le pouce contre l’index, la sueur coulait. Au début des poèmes, des textes de Lénine, des chants, fusaient dans ma cervelle et c’était comme un jet d’eau aux mille paraboles. La mémoire elle aussi s’était tarie. Les cordes vocales qui, dans le monde, vibrent avant même qu’existe le désir de parler, renâclaient comme un moteur gelé et des lambeaux de phrases, sons, notes se traînaient misérablement. Tout espoir était perdu.
J’étais debout tournant le dos à la lucarne lorsque je l’entendis. C’était un silence, mais un silence supplémentaire et j’eus peur de le rompre. Je savais qu’au moindre bruit le silence ne serait plus que silence et linceul. J’étais sûr qu’en tournant la tête mes tendons craqueraient. Je me donnai trente battements de cœur, la tête tourne silencieusement dans ses gonds rouillés, mais je percevais les flocs alourdis du sang. Soudain redevenait comme avant. Ma prudence s’avérait inutile. Je continuai- quelqu’un piquait vite, un crayon sur une feuille pour faire des pointillés. Au trentième battement de cœur, je le vis. C’était un moineau. Il picorait le bord de la lucarne en sautillant, passant et repassant à travers les barreaux. Je sanglotais et riais tout à la fois. C’étaient mes premières larmes et mon premier rire depuis des années.
Il s’enfuit en se laissant tomber, mais quelque chose était changé en moi. Je chantai une chanson enfantine que j’avais oubliée, une ronde. Et chaque jour, le moineau, en échange de quelques miettes de pain noir, m’apportait un souvenir de ma vie et peu à peu mon esprit et mon corps reprirent possession de moi-même. Un jour il manqua. Le lendemain il était encore absent. Le troisième jour la porte s’ouvrit, deux gardiens m’emmenèrent. Dehors le grand air, la lumière, l’espace libre m’étourdirent. Des milliers de moineaux picoraient ma tête et mes jambes. Je m’évanouis.
Quand je revins à moi, ma femme me dit doucement « onze ans Umberto, douze ans « et elle pleure. Puis elle dit « tu n’as pas changé » - « si c’est vrai, c’est à cause d’un moineau. Ecoute……….

récit d'Umberto Cresci





Umberto Cresci né à Arcola ) en 1887
Décédé à la Seyne sur mer en 1965




  

Après avoir lu ce beau texte écrit par Umberto dans sa cellule, j'ai eu envie d'en savoir plus sur cet homme. Marie-Flore me fit parvenir quelques notes rédigées par elle-même, dont je ne cite que quelques extraits.

"Quelle  serait la conservation des souvenirs sans la possibilité de les rappeler ? Aussi,  ce sont des  souvenirs  que maman a bien voulu me transmettre au cours  de sa vie, que je retranscris  aujourd’hui. Quand j’étais jeune,  j’interrogeais aussi ma grand-mère Silfide  sur l’enfance et la jeunesse de maman pour qu’elle me précise certains éléments de sa vie, ce qu’elle faisait avec joie. Bien entendu il n’y a pas d’ordre chronologique,  tout comme il n’y a pas d’opération qui consisterait à replacer ces souvenirs dans l’histoire intérieure, de les situer les uns par rapport aux autres. Il s’agit uniquement de la mémoire affective, de celle (la mémoire) qui a permis à ma maman de revivre des émotions de son passé et ressenties à nouveau au moment présent où elle se racontait à nous.
Flora,  vécut sa première enfance privée de  la présence de son père Umberto, emprisonné pour raison politique, mais elle reçut quand même tout l’amour maternel dont a besoin un enfant. Elle nous parlait quelquefois de cette enfance italienne et bien entendu, c’étaient les moments difficiles et traumatisants dont elle se souvenait. Mais il y eu aussi de  beaux moments dans le tissu de sa vie.

Les perquisitions  dans  la maison
Les « carabinieri » investissaient régulièrement leur logement, mettant sans dessus dessous leur environnement mobilier, fouillant les armoires, soulevant les lits, jetant à terre les documents et les livres. Ma mère était souvent  seule à la maison, ma grand-mère pas très loin, occupée dans son atelier de couture avec les apprentis qu’elle formait. C’est donc elle qui voyait arriver ces hommes « méchants » qui « faisaient pleurer »  sa maman. (...)"

Pendant  mes années lycée, je ne revis mon  grand père que de loin. Il venait souvent à la sortie du lycée et quelquefois attendait, immobile, plus d’une heure pour m’apercevoir. Mais je le fuyais d’autant plus qu’il me cherchait. Il se renseignait sur mon niveau scolaire : la  fille d’un camarade communiste était dans ma classe et l’informait semaine après semaine. Il mourut à mon entrée en terminale sans que nous ayons repris contact. Il emporte le secret de ce 16 aout 1962.
Ma détresse est grande, je suis tourmentée,  maman  est aussi en souffrance.  Et devant mon texte de la Divine Comédie que j’étudie l’année de terminale (l’italien est ma langue principale au bac) je pense à Umberto, mon grand père. C’est une leçon de vie impitoyable et ce que je dois porter est lourd : pourquoi n’ai je pas répondu à son appel à la sortie du lycée ?


Car le passé nous suit, pèse sur nous, toujours, comme une marque indélébile et comme le disait Sartre «  Nous sommes aussi responsable de notre passé ».

                                 (petits extraits du récit de Marie-Flore)




Je suis allée plus tard visiter le blog de René Merle, agrégé d'histoire, docteur ès lettres, chroniqueur, romancier.
Petit extrait :

"Et quand je suis revenu vivre dans cette ville de La Seyne, avec la courte vue de la jeunesse, je remettais à plus tard des entretiens qui m’auraient permis d’éclairer cette vie que je ressentais comme extra-terrestre, tant elle me paraissait magnifiquement en décalage, sinon en distorsion, avec ce que je connaissais de la vie et des gens, de leurs intérêts, de leur philosophie de l’existence... Courte vue disais-je, car la mort est venue le frapper presque aussitôt, trois ans après, alors que j’étais en voyage lointain.

Donc, pas de renseignements biographiques de première mains. Car ce dont nous parlions dans mon adolescence, c’était déjà et avant tout… de Dante ! Car Umberto, qui détestait être enfermé (il l’avait suffisamment été, hélas , dans les prisons fascistes puis dans celles de Pétain ! [2]), avait souhaité que, sauf très mauvais temps, nous nous entretenions au grand air, en marchant par les rues de La Seyne, et particulièrement sur les larges trottoirs de cet alors calme boulevard presque extra-muros où j’habitais. Et c’est ainsi que, à la grande surprise de mes copains, je faisais la « passeggiata » aux côtés d’un vieux monsieur à la veste immuable soigneusement boutonnée, et à la casquette à l’ancienne résolument enfoncée sur le front (je comprenais, sans que cela soit formulé, que ce soin vestimentaire tenait à la fois au respect de soi, et au refus de ce qu’il estimait être le laisser-aller contemporain). Ce vieux monsieur, du moins m’apparaissait-il ainsi (Umberto Cresci était né en 1887), tenait grande ouverte une édition ancienne de La Divina Commedia, que nous lisions à haute voix, à forte voix ! Il me disait que, solitaire dans la campagne, et au grand dam des parents paysans pour lesquels ceci était paresse et temps perdu, il lisait déjà ce poème …" (...)


[2] Arrêté en décembre 1922 avec d’autres anarchistes, sous l’inculpation de hold-up destinés à financer l’organisation, et de projet d’attaque d’un train. Condamné à 18 ans de prison, il sera mis en liberté surveillé en 1933 et pourra en 1935 rejoindre sa famille qui avait fui la privation de ressources, les brutalités et les humiliations sordides, perpétrées par les fascistes à Arcola, où elle résidait.

Umberto Cresci par René Merle ICI


samedi 24 décembre 2016

Moumi , de Denis Tellier, paru dans Revue Météque



photo ©Toshihiro Okada




Moumi habite au sixième étage



Il possède deux chemises blanches et un pantalon noir.
Une paire de chaussettes noires, un pardessus gris,
et un grand balai de paille de riz.
Moumi fredonne des notes toute la journée, en balayant le pavé.
Quand il rentre le soir devant son butagaz et pour l'aider à se coucher,
il chantonne dans le noir.
Hier, il s'est fait écraser par un bus.
Avant de mourir, il a gémi quelques notes graves.
Une infirmière m'a dit que des singes comme lui, elle en voyait tous les jours.
Je suis rentré chez moi dégueuler l'alphabet.


Moumi par Denis Tellier, auteur d'Adrien de la vallée de Thurroch chez LuNatique