mercredi 28 juin 2017

"Adrien de la vallée de Thurroch", de Denis Tellier


Adrien... le retour au bercail !

photo Denis

En juillet 2016, j'avais déjà consacré un article à Denis Tellier, écrivain de grand talent, à la plume originale. Ecrivain, sculpteur, peintre....mille cordes à son arc !
Si aujourd'hui, je reviens sur "Adrien de la vallée de Thurroch", c'est que pour acheter ce livre rare, lu et relu avec grand plaisir, il vous faut maintenant le commander directement à son auteur.

Où joindre Denis Tellier ?  ICI
Vous pouvez aussi laisser un message sur ce blog, il lui sera transmis.

Pour lire l'article que je lui avais consacré, c'est ICI

Un petit extrait

(...) "De suite, il m'a semblé entrer dans une langue, une écriture, autres que celles d'un romancier. Des images, des sonorités, un rythme qui sont ceux du Poète. Comme un long poème en prose. (p 14-16)

      Lorsqu' Adrien entre en scène, je me suis d'abord demandé qui il était... Croisements entremêlés des époques. Très vite, on apprend à le découvrir, on croit le connaître, et puis...
Ces corbeaux freux omniprésents qui planent sur vos mots, sur cette vallée. Oiseaux de mauvaise augure, mauvais présage ? La Mort rôde. (dernières lignes p 20)

On voit, on respire (ah ! les odeurs!!), on entend vivre cette campagne ardennaise. Les superstitions, le dur labeur. Des images saisissantes « les rideaux amidonnés à la fumée des âtres » « entretenir un bon voisinage croûte que croûte » ! Et tout au long, j'en découvrirai tant et tant...

Je me suis arrêtée plusieurs fois. Réfléchir à ce « Je »... Vous Denis, glissé dans la peau d'Adrien ?

La description de sa maison est plus vraie que si elle était là, sous mes yeux. Des souvenirs remontent en moi... Elle m'a rappelé la maison de Raoul, entre Creuse et Corrèze, début années 70. Chez lui, je me croyais des années en arrière, complètement hors du temps. Presque l'époque d'Adrien - « cela sentait l'homme seul, l'intérieur confiné et le rance ». La présence de la mère...morte.

On entre brutalement dans la Guerre. Déjà j'entrevois l'horreur « il bondissait sur les têtes, de casque en casque » ! Et tout au long de ce récit poétique, l'horreur sera là, progressivement atroce."(....)
FRuban, juillet 2016


Note de lecture de Marie-Flore Zannis


Il sait écrire Denis Tellier , il sait si bien écrire qu’on ne peut que tourner les pages de son roman jusqu’à la dernière, sans s’arrêter et qu’on le relit dès qu’il est terminé (et sans doute le relirai-je encore). Pourtant rien ne me rattache à ce pays des Ardennes mais combien m’a émue l’histoire d’Adrien, ce paysan revenu cabossé ,dehors et dedans, de la grande guerre , et prisonnier de ses souvenirs .
"C’est plus tard, en se couchant, dans le mâchonnement de l’étonnement , que les souvenirs de la journée, remontaient en tête"
Le récit est presque surréaliste et les mots si précis pour décrire la misère, les taudis, la solitude, le sang des tranchées , la rudesse
"il fallait voir, ces laboureurs, sur la toile de fond de l’horizon, sortir des champs dans le contre jour des guigois sur la pointe des pieds avec, posées sur leurs cous des têtes d’un autre âge " . 
Mais aussi les paysages, les arbres, les champs, les fleurs, les oiseaux, le vent du Nord ,
Son écriture est particulière, étonnants ces mots qu’il pose avec une douceur consumé puis à coup violent de burin mais toujours concise, épurée. La poésie court tout au long , car Denis est un artiste, sculpteur sur bois, c’est pourquoi ses mots sont sculptés comme on taille une pièce de bois et tout ce qu’il peut y ajouter pour éclairer sa vision (...)
MFZ, le 24 novembre 2017

samedi 24 juin 2017

Ciels de Juin / avant le Solstice, fruban

crédit photo fruban





                                                         Ciels de Juin
                                                                                 avant le Solstice




D'abord bleu encre le ciel
s'illumine de voiles rose saumon
s'empourpre avant d'ouvrir les portes de la Nuit
Les derniers oiseaux se sont tu
Au loin meugle une vache
Brusquement le noir s'est installé
Le Silence aussi
L'air frais entre par la fenêtre ouverte
Les silhouettes fantomatiquement noires des arbres
rendent le ciel plus clair
Le Silence de la Nuit


Quelques heures avant le flamboiement du ciel
Un peu de vent dans les ramures
J'écoute le merle les tourterelles les hirondelles
celles-ci plutôt espiègles batifolent   ___  sarabande joyeuse
Passereaux mésanges déjà regagnent leur nid
simple trou dans la muraille enfouissement dans le lierre
Bientôt tout ce petit monde de l'été fleurissant
se taira   ___   le Silence jusqu'à demain
Toujours meugle une vache
dans le jour dans la nuit elle pleure elle appelle


Ce soir tout au loin un chien aboie
Légère la brise caresse mes bras nus
et soulève mes cheveux
Le Silence alentour
Derrière mes paupières closes ton visage sourit
Respirer les étoiles qui clignotent
M'ouvrir au ciel si vaste qu'il m'emporte
   ___    dans l'infini de la Nuit
Le sommeil se fait lourd tellement lourd


Je regarde le ciel à l'approche du Solstice...


© fruban

le 19 juin 2017

Tous droits réservés

vendredi 23 juin 2017

Antoine Choplin, écrivain



J'ai découvert Antoine Choplin il y a très peu de temps, avec Quelques jours dans la vie de Tomas Kusar, depuis j'ai lu Le héron de Guernica et La nuit tombée, avec un désir très grand de découvrir certains recueils de poèmes, d'autres romans aussi. Je me demande bien pourquoi cet écrivain au talent original, n'a pas plus d'existence dans les medias. Ses livres sont de ceux qui nous happent, nous emmènent, tant pour la beauté de sa plume que pour les faits qu'il raconte. Autour de Vaclav Havel, de la destruction de Guernica, de la catastrophe de Tchernobyl. Ses personnages principaux, humbles, simples, sont de ceux qui savent observer, ressentir, comprendre l'essentiel. Une grande poésie dans le regard porté sur le monde. Des descriptions toujours portées par un regard de poète. Que ce soit pour décrire l'horreur ou la beauté du monde. Des personnages attachants.
Je recommande à tous de lire Antoine Choplin ! fruban











Le 33e prix Louis-Guilloux remis à Antoine Choplin

pour son livre "Quelques jours dans la vie de Tomas Kusar"(éd La Fosse aux ours)

(Juin 2017)


"Antoine Choplin et le témoin inattendu
Histoire d’un livre. La rencontre d’un photographe proche de Vaclav Havel a été pour l’auteur le déclencheur d’un roman longuement mûri sur la dissidence tchèque.

LE MONDE DES LIVRES | 31.05.2017 à 17h10 | Par Florent Georgesco (Collaborateur du "Monde des livres")


"Quelques jours dans la vie de Tomas Kusar", d’Antoine Choplin, La Fosse aux ours, 280 p., 18 €.

Un père emmène son fils au théâtre. Nous sommes en 1979, à Paris, où Stéphan Meldegg met en scène à l’Essaïon, pour la première fois en France, Audience et Vernissage, de Vaclav Havel. Près de quarante ans passent. L’adolescent qui découvrait l’œuvre et la figure du dissident tchèque alors en prison, l’un des symboles les plus puissants des combats pour la liberté à l’ère soviétique, est devenu romancier. Antoine Choplin se souvient : « Ce jour-là, j’ai commencé à comprendre ce qui arrivait. Une petite veilleuse venait de s’allumer. Cela n’a pas fait de moi un exégète de cette période historique, mais j’ai développé une attention constante aux événements qui se produisaient à l’Est. » (....)


Le photographe tchèque Bohdan Holomicek en 2009. Fred Tannzau/AFP





Lire la suite ICI

                                                                ***


Extrait d'un article dans CULTUR'ELLE

Publié le 19 janvier 2017 par CAROLINE DOUDET (L'IRRÉGULIÈRE)

"Coup de coeur pour ce roman extraordinaire qui retrace avec brio et une grande maîtrise de la narration la lutte pour les libertés et contre le joug communiste — la peur, la surveillance constante par la police et les traîtres qui se font passer pour des amis. Sans que les dates soient précisées, le roman alterne ellipses de plusieurs années, et moments de la dissidence, jusqu’à la victoire finale et l’élection de Václav Havel. Entre Prague et la campagne Tchèque, entre réel et fiction, se construit l’histoire d’une révolution de velours menée par des écrivains, incarnation d’une conscience nationale en marche…"

                                                              ***


Dans BRICABOOK


"Ouvrir Quelques jours dans la vie de Tomas Kusar est une plongée dans un univers en suspension. Tomas Kusar n’est pas un homme connu, mais il fait partie de ces êtres qui savent vivre et prendre le temps de contempler l’univers, de lui rendre sa véritable part. Tomas n’a rien d’exceptionnel pour certains : il est garde barrière à Trutnov en Tchécoslovaquie, il aime se promener dans la forêt, un amoureux de la nature, féru de photographie. Voler des instants, les figer pour toujours, et rendre grâce au temps, à ce qui rend la vie belle, faite de ces petits instants suspendus … Pour certains Tomas est homme de rien, à mes yeux il est homme de tout.

Il vit, là, sans anicroches, jusqu’à ce qu’il fasse la rencontre d’un homme fantasque au grand coeur : Václav Havel . Ce dernier n’est pas encore président de la Tchécoslovaquie, mais il est un dramaturge en opposition au régime en place…

Voici un roman porté par une douce grâce. Une rencontre, une amitié instantanée, fidèle et sans failles entre ces deux-là. Une évidence, presque. Pourtant ils ont des vies complètement différentes. Mais entre eux, nulle question, le lien est là, de façon naturelle. Et beau. Nous les suivons à travers différentes péripéties, des activités dissidentes, des passages en prison, mais aussi de très beaux instants en forêt, à écouter le temps de la vie qui s’écoule.

Encore une fois j’ai été charmée par cette histoire. Quelle belle ode à ces Justes souvent restés dans l’ombre mais qui portent en eux le germe de l’Histoire, sans lesquels celle de la Tchécoslovaquie n’aurait pas été la même.

Merci monsieur Choplin (et là tout d’un coup, je comprends pourquoi vous êtes resté un romancier de l’ombre.)"


                                                         ***



Bibliographie et entretiens d'Antoine Choplin sur Babelio

notamment à propos de son livre "Le héron de Guernica" (éd du Rouergue)








Antoine Choplin



mercredi 14 juin 2017

Colloque de Juin / d'hier à demain, poème

photo fruban







Colloque de Juin
                                     d'hier à demain



Des fois je suis seul avec moi-même  
je vis en libre promeneur 
je ne fais plus rien avec ce qui m'entoure 
une paresse non 
une mollesse non 
je reste dans ma tête
Pas la force de m'enfuir de rejoindre le monde 
tapi en moi j'écoute et je pense



Fenêtre ouverte un grand silence
et quelques chants d'oiseaux de nuit
Et lui dans le Sud  __  quel silence perçoit-il
quels murmures dans sa nuit
Sans moi sans nous
Ce soir juste avant la tombée de la nuit
un seul gros nuage rose dans un ciel encore bleu gris
Magie des reflets du couchant...


Au matin le jardin m'offre de belles senteurs d'herbe mouillée
mêlées à celles des roses du sureau des seringats du chèvrefeuille
Pluies abondantes et tout petit orage hier soir
arrosage salutaire pour la terre assoiffée
Un peu de soleil vite caché  nuages gris menaçants
Et moi je tourne mon regard vers le Sud... Mélancolique absence.



Il est dans la lune non 
il est chez lui il regarde transforme l'existence
Il est dans le soleil non  ___   il cherche l'ombre 
Il articule des mots en plein air dans le  silence
Il aimerait parfois faire des gestes semblables à ceux des autres 
non ses bras frôlent ses hanches
Il aimerait attendre encore un peu atteindre l'heure suivante
Il ne sait pas quand elle tombera...
il sait seulement qu'à ce moment là il s'écartera
Eviter le rebondissement du temps



Légère accalmie des éléments
le merle a repris son chant les hirondelles leur chorégraphie en folie
Elle a faim ça la fait sourire... ces mots qu'il lui dit si souvent
Ces mots qui lui manquent
Mots simples de tendresse protectrice mots de malice
qui n'appartiennent qu'à lui
Elle aimerait s'endormir jusqu'à son retour
Belle au bois dormant s'éveillant
au souffle caressant de ses baisers



J'équipe des équipages j'enselle mes chevaux
mes doigts rejettent ma tignasse en arrière
Je passerai dans la nuit.... j'ai envie de te voir
C'est en marchant à l'ombre dans le raidillon tout à l'heure
que j'ai pensé à toi... si fort
Je te regarde
Nous nous regardons
Nos lèvres bougent
Tes yeux
Ta voix


Samedi bien noir et agité
par intermittence le soleil revient
De nouveau ça gazouille au jardin
Alors elle aussi elle gazouille
Mélancolique et amoureuse mélodie
Comme celui du rossignol son chant s'envole et se perd ... vers là-bas
Il se pourrait qu'au détour d'un sentier serpentant les garrigues
quelques notes chatouillent son oreille éveillée.



Le 14 juin 2017

© à quatre mains, Toi et Moi

Tous droits réservés




Massif des Monges, Col de la Croix de Veyre
(photo du Net)

site, Transhumance Alpes de Hte Provence








mardi 13 juin 2017

Lettre d’Egon Schiele à Leopold Czihaczek



Egon Schiele, autoportrait à la physalis



1er septembre 1911

Tout ce qui est sorti de ma main ces deux ou trois dernières années, qu’il s’agisse de peinture, de dessin ou d’écriture, est censé « engager l’avenir ». Jusqu’à présent, je n’ai rien fait d’autre que de donner, et m’en trouve si enrichi que je suis obligé de continuer à faire don de moi-même. Si l’artiste aime son art par-dessus tout, il doit être capable de laisser choir son meilleur ami lui-même. Pourquoi suis-je resté loin de vous ? Certains, je le sais, donnent une réponse injuste à cette question, et vous devez croire que je fais la mauvaise tête. En réalité, je tâche de résister à toutes les agressions de la vie. J’aspire à tout connaître par expérience ; pour y parvenir, il faut que je sois seul, je n’ai pas le droit de me laisser amollir, mais je dois être dur, en me laissant guider par la seule pensée. — D’ores et déjà, je suis arrivé à différentes choses ; entre autres, certaines de mes peintures se trouvent à Hagen, en Westphalie, au musée Folkwang, ou chez Cassirer [un propriétaire de galerie] à Berlin, etc., ce qui me laisse froid, du reste. — Je sais que j’ai fait d’énormes progrès sur le plan artistique, je me suis enrichi de mille expériences, ai lutté sans trêve contre l’art « commercial ». […] Le peu que j’ai appris de psychologie au contact des « réalités » me permet d’affirmer ceci : les petits sont vaniteux, et trop petits pour pouvoir connaître la fierté, et les grands sont trop grands pour pouvoir être vaniteux. […] La chose la plus précieuse à mes yeux, c’est ma propre grandeur. — Suivent quelques aphorismes de mon cru :

Aussi longtemps qu’existent les éléments, la mort absolue sera impossible.

Qui n’est pas affamé d’art est proche de la décrépitude.

Seuls les esprits bornés rient de l’effet produit par une œuvre d’art.

Portez votre regard à l’intérieur de l’œuvre d’art, si vous en êtes capable.

Une œuvre d’art n’a pas de prix ; pourtant, elle peut être acquise.

Il est certain qu’au fond, les Grands étaient des hommes bons.

J’ai plaisir à le constater, ils sont rares, ceux-là qui ont le sens de l’art. — Signe constat de la présence du divin dans l’art.

Les artistes vivront éternellement.

Je sais qu’il n’existe pas d’art moderne, mais seulement un art, — qui est éternel.

Si quelqu’un demande qu’on lui explique une œuvre d’art, ce n’est pas la peine de répondre à son vœu : il est trop borné pour comprendre.

Je peins la lumière qui émane de tous les corps.

L’œuvre d’art érotique, elle aussi, a un caractère sacré !

J’irai si loin qu’on sera saisi d’effroi devant chacune de mes œuvres d’art « vivant ».

Le véritable amateur d’art doit avoir l’ambition de pouvoir détenir en sa possession aussi bien l’œuvre d’art la plus ancienne, que la plus moderne.

Une unique œuvre d’art « vivant » suffit à assurer l’immortalité à un artiste.

Les artistes sont si riches, qu’ils doivent se donner sans trêve ni relâche.

L’art ne saurait être utilitaire.

Mes tableaux devront être placés dans des édifices semblables à des temples.


Deslettres




Je peins la lumière, livre


« Enfant éternel que je suis. J’ai toujours suivi la voie des gens ardents sans vouloir être en eux, je disais – je parlais et ne parlais pas, j’écoutais et voulais les entendre fort plus fort encore et regarder en eux. Je me sacrifiais pour d’autres, ceux qui me faisaient pitié, ceux qui étaient loin ou bien ne me voyaient pas moi qui voyais. Bientôt quelques-uns ont reconnu le visage de celui qui voit au-dedans et alors ils n’ont plus posé de questions. »

Ce choix de textes pour l’essentiel inédits en français révèle la trajectoire d’un peintre aussi radical qu’impétueux, qui n’eut de cesse de s’élever contre l’académisme et l’esprit petit-bourgeois. Au travers de vingt-sept poèmes et vingt-et-une lettres adressées à ses proches, Schiele défend une vision de l’art offensive et révoltée.



Un très joli petit livre que je vous recommande

FR

dimanche 11 juin 2017

Le Phénix, Paul Eluard (1951)

Paul et Dominique Eluard, 1952






Le Phénix (1951) rend hommage à Dominique la troisième compagne de Paul Eluard. Grâce à elle, tel le phénix, le poète renaît de ses cendres après le départ de Gala et la mort prématurée de Nusch, ses deux premières muses. De très beaux poèmes, chantant la vie, la femme et l’amour renaissant


Air Vif

J’ai regardé devant moi
Dans la foule je t’ai vue
Parmi les blés je t’ai vue
Sous un arbre je t’ai vue

Au bout de tous mes voyages
Au fond de tous mes tourments
Au tournant de tous les rires
Sortant de l’eau et du feu

L’été l’hiver je t’ai vue
Dans ma maison je t’ai vue
Entre mes bras je t’ai vue
Dans mes rêves je t’ai vue

Je ne te quitterais plus.



Certitude

Si je te parle c’est pour mieux t’entendre
Si je t’entends je suis sûr de comprendre

Si tu souris c’est pour mieux m’envahir
Si tu souris je vois le monde entier

Si je t’étreins c’est pour me continuer
Si nous vivons tout sera à plaisir

Si je te quitte nous nous souviendrons
Et nous quittant nous nous retrouverons.




Chanson

Dans l’amour la vie a encore
L’eau pure de ses yeux d’enfant
Sa bouche est encore une fleur
Qui s’ouvre sans savoir comment

Dans l’amour la vie a encore
Ses mains agrippantes d’enfant
Ses pieds partent de la lumière
Et ils s’en vont vers la lumière

Dans l’amour la vie a toujours
Un cœur léger et renaissant
Rien n’y pourra jamais finir
Demain s’y allège d’hier.




Dominique aujourd’hui présente

Toutes les choses au hasard
Tous les mots dits sans y penser
Et qui sont pris comme ils sont dits
Et nul n’y perd et nul n’y gagne

Les sentiments à la dérive
Et l’effort le plus quotidien
La vague souvenir des songes
L’avenir en lutte à demain

Les mots coincés dans un enfer
De roues usées de lignes mortes
Les choses grises et semblables
Les hommes tournant dans le vent

Muscles voyants squelette intime
Et la vapeur des sentiments
Le cœur réglé comme un cercueil
Les espoirs réduits à néant

Tu es venue à l’après midi crevait la terre
Et la terre et les hommes ont changé de sens
Et je me suis trouvé réglé comme un aimant
Réglé comme une vigne

A l’infini notre chemin le but des autres
Des abeilles volaient futures de leur miel
Et j’ai multiplié mes désirs de lumière
Pour en comprendre la raison

Tu es venue j’étais très triste j’ai dit oui
C’est à partir de toi que j’ai dit oui au monde
Petite fille je t’aimais comme un garçon
Ne peut aimer que son enfance

Avec la force d’un passé très loin très pur
Avec le feu d’une chanson sans fausse note
La pierre intacte et le courant furtif du sang
Dans la gorge et les lèvres

Tu es venue le vœu de vivre avait un corps
Il creusait la nuit lourde il caressait les ombres
Pour dissoudre leur boue et fondre leurs glaçons
Comme un œil qui voit clair

L’herbe fine figeait le vol des hirondelles
Et l’automne pesait dans le sac des ténèbres
Tu es venue les rives libéraient le fleuve
Pour le mener jusqu’à la mer

Tu es venue plus haute au fond de ma douleur
Que l’arbre séparé de la forêt sans air
Et le cri du chagrin du doute s’est brisé
Devant le jour de notre amour

Gloire l’ombre et la honte ont cédé au soleil
Le poids s’est allégé le fardeau s’est faire rire
Gloire le souterrain est devenu sommet
La misère s’est effacée

La place d’habitude où je m’abêtissais
Le couloir sans réveil l’impasse et la fatigue
Se sont mis à briller d’un feu battant des mains
L’éternité s’est dépliée

Ô toi mon agitée et ma calme pensée
Mon silence sonore et mon écho secret
Mon aveugle voyante et ma vue dépassée
Je n’ai plus eu que ta présence

Tu m’as couvert de ta confiance.




Et un sourire

La nuit n’est jamais complète
Il y a toujours puisque je le dis
Puisque je l’affirme
Au bout du chagrin une fenêtre ouverte
Une fenêtre éclairée
Il y a toujours un rêve qui veille
Désir à combler faim à satisfaire
Un cœur généreux
Une main tendue une main ouverte
Des yeux attentifs
Une vie la vie à se partager




Il faut bien y croire

Les jeux de ces curieux enfants qui sont les nôtres
Jeux simples qui leur font les yeux émerveillés
Pleins d’une fièvre qui les rapproche et les éloigne
Du monde où nous rêvons de faire place aux autres

Les jeux d’azur et de nuages
De gentillesses et de courses à la mesure d’un cœur futur
Qui ne sera jamais coupable
Les yeux de ces enfants qui sont nos yeux anciens

Nous eûmes plus de charmes que jamais les fées.





Je t’aime

Je t’aime pour toutes les femmes que je n’ai pas connues
Je t’aime pour tous les temps où je n’ai pas vécus
Pour l’odeur du grand large et l’odeur du pain chaud
Pour la neige qui fond pour les premières fleurs
Pour les animaux purs que l’homme n’effraie pas
Je t’aime pour aimer
Je t’aime pour toutes les femmes que je n’aime pas

Qui me reflète sinon toi-même je me vois si peu
Sans toi je ne vois rien qu’une étendue déserte
Entre autrefois et aujourd’hui
Il y a eu toutes ces morts que j’ai franchies sur de la paille
Je n’ai pas pu percer le mur de mon miroir
Il m’a fallu apprendre mot par mot la vie
Comme on oublie

Je t’aime pour ta sagesse qui n’est pas la mienne
Pour la santé
Je t’aime contre tout ce qui n’est qu’illusion
Pour ce cœur immortel que je ne détiens pas
Tu crois être le doute et tu n’es que raison
Tu es le grand soleil qui me monte à la tête
Quand je suis sûr de moi.

1950



Marine

Je te regarde et le soleil grandit
Il va bientôt couvrir notre journée
Eveille-toi cœur et couleur en tête
Pour dissiper les malheurs de la nuit

Je te regarde tout est nu
Dehors les barques ont jeu d’eau
Il faut tout dire en peu de mots
La mer est froide sans amour

C’est le commencement du monde
Les vagues vont bercer le ciel
Toi tu te berces dans tes draps
Tu tires le sommeil à toi

Eveille-toi que je suive tes traces
J’ai un corps pour t’attendre pour te suivre
Des portes de l’aube aux portes de l’ombre
Un corps pour passer ma vie à t’aimer

Un cœur pour rêver hors de ton sommeil



Nous deux

Nous deux nous tenant par la main
Nous nous croyons partout chez nous
Sous l’arbre doux sous le ciel noir
Sous tous les toits au coin du feu
Dans la rue vide en plein soleil
Dans les yeux vagues de la foule
Auprès des sages et des fous
Parmi les enfants et les grands
L’amour n’a rien du mystérieux
Nous sommes l’évidence même
Les amoureux se croient chez nous




Printemps

Il y a sur la plage quelques flaques d’eau
Il y a dans les bois des arbres fous d’oiseaux
La neige fond dans la montagne
Les branches des pommiers brillent de tant de fleurs
Que le pâle soleil recule

C’est par un soir d’hiver dans un monde très dur
Que je vis ce printemps près de toi l’innocente
Il n’y a pas de nuit pour nous
Rien de ce qui périt n’a de prise sur toi
Et tu ne veux pas avoir froid

Notre printemps est un printemps qui a raison




Sérénité

Mes sommets étaient à ma faille
J’ai roulé dans tous mes ravins
Et je suis bien certain que ma vie est banale
Mes amours ont poussé dans un jardin commun
Mes vérités et mes erreurs
J’ai pu les peser comme on pèse
Le blé qui double le soleil
Ou bien celui qui manque aux granges
J’ai donné à ma soif l’ombre d’un gouffre lourd
J’ai donné à ma joie de comprendre la forme
D’une jarre parfaite



Le Phénix


Je suis le dernier sur ta route
Le dernier printemps la dernière neige
Le dernier combat pour ne pas mourir

Et nous voici plus bas et plus haut que jamais.

Il y a de tout dans notre bûcher
Des pommes de pin des sarments
Mais aussi des fleurs plus fortes que l'eau

De la boue et de la rosée,

La flamme est sous nos pieds la flamme nous couronne
A nos pieds des insectes des oiseaux des hommes
Vont s'envoler

Ceux qui volent vont se poser.

Le ciel est clair la terre est sombre
Mais la fumée s'en va au ciel
La ciel a perdu tous ses feux.

La flamme est restée sur la terre

La flamme est la nuée du coeur
Et toutes les branches du sang
Elle chante notre air

Elle dissipe la buée de notre hiver.

Nocturne et en horreur a flambé le chagrin
Les cendres ont fleuri en joie et en beauté
Nous tournons toujours le dos au couchant

Tout a la couleur de l'aurore.


La mort, l'amour, la vie

J’ai cru pouvoir briser la profondeur de l’immensité
Par mon chagrin tout nu sans contact sans écho
Je me suis étendu dans ma prison aux portes vierges
Comme un mort raisonnable qui a su mourir
Un mort non couronné sinon de son néant
Je me suis étendu sur les vagues absurdes
Du poison absorbé par amour de la cendre
La solitude m’a semblé plus vive que le sang
Je voulais désunir la vie
Je voulais partager la mort avec la mort
Rendre mon cœur au vide et le vide à la vie
Tout effacer qu’il n’y ait rien ni vire ni buée
Ni rien devant ni rien derrière rien entier
J’avais éliminé le glaçon des mains jointes
J’avais éliminé l’hivernale ossature
Du voeu de vivre qui s’annule

Tu es venue le feu s'est alors ranimé
L'ombre a cédé le froid d'en bas s'est étoilé
Et la terre s'est recouverte
De ta chair claire et je me suis senti léger
Tu es venue la solitude était vaincue
J'avais un guide sur la terre je savais
Me diriger je me savais démesuré
J'avançais je gagnais de l'espace et du temps
J'allais vers toi j'allais sans fin vers la lumière
La vie avait un corps l'espoir tendait sa voile
Le sommeil ruisselait de rêves et la nuit
Promettait à l'aurore des regards confiants
Les rayons de tes bras entrouvraient le brouillard
Ta bouche était mouillée des premières rosées
Le repos ébloui remplaçait la fatigue
Et j'adorais l'amour comme à mes premiers jours.

Les champs sont labourés les usines rayonnent
Et le blé fait son nid dans une houle énorme
La moisson la vendange ont des témoins sans nombre
Rien n’est simple ni singulier
La mer est dans les yeux du ciel ou de la nuit
La forêt donne aux arbres la sécurité
Et les murs des maisons ont une peau commune
Et les routes toujours se croisent.
Les hommes sont faits pour s’entendre
Pour se comprendre pour s’aimer
Ont des enfants qui deviendront pères des hommes
Ont des enfants sans feu ni lieu
Qui réinventeront les hommes
Et la nature et leur patrie
Celle de tous les hommes
Celle de tous les temps.

Paul Eluard

Le Phénix,
éditions Seghers (1951)









Paul Eluard, 1895-1952



jeudi 8 juin 2017

La ronde sous la cloche, Aloysius Bertrand



La ronde sous la cloche


Douze magiciens dansaient une ronde sous la grosse cloche
de Saint-Jean. Ils évoquèrent l’orage l’un après l’autre,
et du fond de mon lit je comptai avec épouvante douze
voix qui traversèrent processionnellement les ténèbres.

Aussitôt la lune courut se cacher derrière les nuées,
et une pluie mêlée d’éclairs et de tourbillons fouetta
ma fenêtre, tandis que les girouettes criaient comme des
grues en sentinelle sur qui crève l’averse dans les bois.

La chanterelle de mon luth, appendu à la cloison, éclata ;
mon chardonneret battit de l’aile dans sa cage ; quelque
esprit curieux tourna un feuillet du Roman-de-la-Rose qui
dormait sur mon pupitre.

Mais soudain gronda la foudre au haut de Saint-Jean. Les
enchanteurs s’évanouirent frappés à mort, et je vis de
loin leurs livres de magie brûler comme une torche dans
le noir clocher.

Cette effrayante lueur peignait des rouges flammes du
purgatoire et de l’enfer les murailles de la gothique
église, et prolongeait sur les maisons voisines l’ombre
de la statue gigantesque de Saint-Jean.

Les girouettes se rouillèrent ; la lune fondit les nuées
gris de perle ; la pluie ne tomba plus que goutte à goutte
des bords du toit, et la brise, ouvrant ma fenêtre mal
close, jeta sur mon oreiller les fleurs de mon jasmin
secoué par l’orage.

Aloysius BERTRAND
Recueil : "Gaspard de la nuit"



photo du Net



mardi 6 juin 2017

Emission de France Culture sur Nikos Kazantzakis

Rencontres autour de Nikos Kazantzakis - Georges Stassinakis et Nicolas Zallu


Nikos Kazantzakis : si le cœur de l'homme ne déborde pas d'amour ou de colère, rien ne peut se faire
30.05.2017



Penseur influencé par Nietzsche et Bergson, dont il suivit l'enseignement à Paris, Níkos Kazantzákis fera jaillir sa propre source : une éthique puissante où résonnent les mots lutte, refus des espoirs, quête d’une certaine immortalité à travers l’élaboration d’un surhomme qui s’incarnera dans l’Ulysse de son "Odyssée".

Níkos Kazantzákis se situe sur le plan de la spiritualité. Son but permanent était l’harmonie, la liberté absolue. Dieu pour Kazantzákis est dans chaque être, même le plus athée. Pour lui nous créons Dieu. Il a ainsi étudié toutes les religions : bouddhiste, taoïste, juive, chrétienne, musulmane, mais plus que tout autre, c’est le triste qui l’a le plus impressionné.

Nikos Kazantzakis est l'un des écrivains européens les plus importants du XXe siècle, auteur de "Alexis Zorba", adapté au cinéma sous le titre" Zorba le Grec" et de "La dernière tentation du Christ", Poète, érudit et homme d'action engagé dans son temps.



Une œuvre prolifique et protéiforme : poésie, roman, essai, livres pour la jeunesse, théâtre, récits de voyage, traductions, scénarios... Ses œuvres sont fondées sur le sens de la liberté, la protection de la nature, les valeurs humanistes et spirituelles et un vif intérêt aux autres peuples et cultures.

Un homme véritable est celui qui résiste, qui lutte et qui n'a pas peur au besoin de dire Non, même à Dieu. Níkos Kazantzákis, "Lettre au Greco"

Une rencontre enregistrée en janvier 2017, dans le cadre de la Chaire Esprit méditerranéen - Paul Valery de l'Université de Corse, sous le haut patronage de la Délégation Interministérielle à la Méditerranée.

Georges Stassinakis, fondateur et président de la Société internationale des Amis de Nikos Kazantzakis (SIANK), chevalier de l'Ordre national du Mérite de la République française, auteur de nombreuses publications et rédacteur en chef de la revue annuelle "Le Regard Crétois".

*Le titre fait référence à une citation de Nikos Kazantzakis.






Lire et écouter aussi sur France Culture (ci-dessous)

France Culture




"La dernière tentation du Christ" par Martin Scorsese

lundi 5 juin 2017

Couleurs vous êtes des jours, de f.ruban


Couleurs, vous êtes des jours


Comme le Rimbe pour les voyelles, sans le connaître à l'époque, depuis que je suis gamine, je vois les jours de la semaine en couleurs. Ne me demandez surtout pas pourquoi, je n'en sais fichtrement rien ! Je continue à les voir ainsi...
Dimanche rouge
Lundi blanc
Mardi gris pâle
Mercredi noir
Jeudi jaune
Vendredi gris
Samedi noir.

fruban
le 3 juin 2017

dimanche 4 juin 2017

Il ne faut pas, Jacques Prévert






photo du Net





Il ne faut pas…

Il ne faut pas laisser les intellectuels jouer avec les allumettes
Parce que Messieurs quand on le laisse seul
Le monde mental Messssieurs
N’est pas du tout brillant
Et sitôt qu’il est seul
Travaille arbitrairement
S’érigeant pour soi-même
Et soi-disant généreusement en l’honneur des travailleurs du bâtiment
Un auto-monument
Répétons-le Messssssieurs
Quand on le laisse seul
Le monde mental
Ment
Monumentalement.

Jacques Prévert