vendredi 4 octobre 2019

Pierre Soulages, par Cristian Ronsmans



Réglons nos comptes et arrivé à l'échéance ultime je ne ferai aucun quartier. Dans l'espoir que je puisse en terminer à temps avant le départ.
Voici un texte que je publiai en septembre 2014.
Il concerne l'homme en noir, sorte de Fantomas de cathédrale en ruines, un certain Pierre Soulages dont je visitai le musée à sa gloire, avec Catherine B., à l'été 2014.
Le lendemain de cette visite, un lundi, , sur les 6h du mat., chez Catherine B, dont je vous reparlerai, je fus victime d'un AVC.
Vengeance de l'homme en noir. Possible.

Voici l'intégrale de mon texte écrit en septembre 2014/

Je n'en retranche pas une ligne, un mot, une virgule.


"Je vous avais promis un commentaire sur Pierre Soulages, son musée et ses créations. Le voici.
J’avoue avoir été longtemps soumis à l’autorité du préjugé concernant ce créateur, ne m’appuyant que sur ce que j’en avais vu dans des catalogues, des livres, des reproductions sur le net et sur les propres déclarations nombreuses (il est prolixe) de l’intéressé.

Or donc, il me fallait, c’est un minimum d’intelligence que je me rendisse sur place à Rodez dans le Debir du Maître pour en mon âme et conscience, non pas juger, mais, livrer mon sentiment, mes impressions, mon ressenti, mon analyse à la lumière de mon logos personnel, et ce n’est pas le plus simple, au vu de l’engouement populaire, en toute sérénité et indépendance d’esprit.

Aussi, avant d’entrer dans le vif du sujet, autrement dit de la critique (concept toujours considéré, hélas,comme négatif par la communauté) je tiens à dire que j’ai non seulement été intéressé par certaines créations mais, qui plus est, je les ai trouvées belles. Et je ne dis pas cela, car ce n’est pas mon genre, pour m’attirer les faveurs bienveillantes de tel ou tel. La preuve vous en sera donnée dans la suite de mon propos.

Commençons donc, si vous le voulez bien, par l’arrivée sur les lieux.

Le temps était au beau et Rodez resplendissait, comme de coutume, de cette magnificence affectée des villes mortes depuis des lustres , sans qu’elles en soient conscientes.
Les rayons du grand blond cuivraient les façades de la Cathédrale, à la sévérité défensive des forteresses moyenâgeuses, lui conférant cet air de vieille casserole gothique dans lesquels on confectionne les meilleurs brouets mystiques. « Croyant, à genoux, l’Eglise a un œil sur toi ! ».
Je connais bien la ville et comme je m’en doutais le musée était aux alentours du Foirail. Quelques panneaux indicateurs en indiquaient la direction.

Et même la direction d’un parking.

Soudain plus rien. Comme bien d’autres automobilistes, compagnons à 4 roues provisoires, je m’engageai dans le premier parking venu, non loin d’une immense bâtisse moderne, cubique et rouillée qui selon moi devait constituer l’antre du Maître.
De fait, quittant mon véhicule, le parking donnait sur un bâtiment quelconque baptisé « Carrefour » le long duquel je vis quelques paniers de ménagère à roulettes (les paniers, pas les ménagères !) et j’en conclus, à la lecture de cette enseigne, que le musée était bel et bien bunkerisé, expression architecturale de la « Lingua Quintae Reipublicae », fort à la mode aujourd’hui.

Nous (ma compagne et moi) n’étions pas bien loin du Temple Soulagien.
Un peu comme on gravit la butte du Lion à Waterloo, il nous fallu grimper tout un long escalier, lequel, au fur et à mesure de l’ascension nous permettait de découvrir les contreforts d’une succession de 6 à 7 blockhaus dont un seul, en fait, abritait les œuvres.

De mon point de vue, il me parait difficile de faire plus hideux. Des cubes d’acier calaminés jusqu’à l’os du métal. C’est à la mode, certes. J’avais, en effet, déjà vu cela dans le village du Broc en Auvergne, comme parure de la salle des fêtes. Ce calamiteux et calaminé décor faisait l’orgueil du Maire car cela valait son pesant de cacahouètes généreusement versées par les contribuables, hostiles aux arachides qui avaient tant fait grossir leur porte monnaie. Le « corten » puisque c’est de cela qu’il s’agit (c’est le nom de la ferraille) se vend à prix d’or !
A ce sujet, le Maître ruthénois qui ne peut résister (suffit de voir son expression pour s’en convaincre) à balancer une bonne vanne, n’hésite pas sur le prospectus qui vous est remis à l’entrée de s’exprimer sur son architecture oxydée en ces termes : « Plus les moyens sont limités, plus l’expression est forte ».

Ce premier contact, extérieur avec le musée, franchi, on pénètre enfin dans le lieu où, ne soyez pas trop gourmand, le Maître n’occupe qu’un seul niveau sur les 6 de ce seul blockhaus.

Cela étant, incontestablement l’intérieur de la casemate est infiniment plus sympathique que sa gueule de façade rébarbative. A priori, on peut se demander si les parois ne sont pas constituées du même acier qu’à l’extérieur mais pour le coup, lavé, nettoyé, rapproprié. Bref un métal nickel si j’ose dire avec de joli reflets bleutés, mâtinés de gris renvoyant une image un peu austère mais apaisante, sans agressivité. Assez neutre somme toute et cela va parfaitement convenir à l‘exposition du travail.
Et venons-y.
Qu’est ce que je fais, je parle de l’œuvre ou du bonhomme ?
Allons-y pour l’œuvre, je préfère garder le meilleur pour la fin.
Nous avons fait 2 fois et demi le tour du rez-de-chaussée de la casemate ce qui me semblait un minimum pour se faire une opinion.

Celui-ci est divisé en 6 thèmes. En gros, la période du noviciat, suivie, des œuvres de tâtonnement du style, puis les fameux brous de noix, dans la foulée, les cartons des vitraux de Conques, ensuite nous avons les exercices de styles (lithos etc..) et enfin l’apothéose du noir avec l’inénarrable (qu’on ne peut raconter) Outrenoir.

Le noviciat.
De mémoire, je n’ai pas de mal, c’est court ! ( et on comprend aisément pourquoi). On découvre 3 petites toiles ridicules de taille, d’inspiration et de technique, représentant quelques arbres maigrichons et rabougris. Trois « œuvres » du niveau d’un peintre amateur qui se serait initié à la méthode Bordas : « J’apprends à peindre », avant d’intégrer la première année d’académie.
Mais passons. On se dit qu’il fallait bien que cet élève, à priori peu doué, se fasse la main et le pinceau.

On en arrive, ensuite, à ce que j’appelle le tâtonnement de style qui se distingue par une approche d’une abstraction tragique, avec quelques relents de pointes cubistes. Une approche assez simple dans le fond tant pour l’artiste profane que pour le spectateur profane cultivant des allures de fidèle inspiré par ce monisme pictural !

Ca sent le Mondrian décoloré par l’Oréal et recoloré par l’adepte du brou à la noix. Vous savez ce Mondrian dont Dali disait dans une interview célèbre : Piet ! Piet ! Piet ! Niet !
Mais on ne peut s’empêcher de penser au ténébreux Mal est vitch arrivé avec son carré de chocolat (on se croirait dans Candy crunch) sur fond blanc gélatineux. On pense aussi à un André Beaudin saisi par un coup de blues cubiste dans un Temple protestant. Bref pas de quoi s’émouvoir.

Cependant, tout en cheminant dans ce dédale abstrait, je tombai enfin sur une toile qui retint mon attention. De larges bandes noires, tantôt horizontales, tantôt verticales dans un funèbre enchevêtrement se dessinaient à grands coups de spalter sur un fond grisâtre. Je restai bien évidemment insensible, sans la moindre émotion devant l’œuvre du Maître, quand soudain j’eus une vision. Je dis bien une vision, et non une émotion.

Une réminiscence vénitienne d’un moment vécu revint à la surface de ma conscience.

Avec une bonne dose d’imagination, à force de me torturer les méninges pour donner du crédit aux barbouillages abstraits, mais je ne manque pas d’imagination, s’imposât à moi l’image soudaine de mon déplacement sur la lagune de nuit dans une atmosphère aporétique et un épais brouillard d’où seuls émergeaient de fantomatiques « briccole » que je croyais retrouver chez Soulages.

Me voilà donc à cet instant entre une vision hallucinatoire et une trouble réminiscence d’un moment qui fut en effet un moment d’émotion dans un lointain passé.
Car c’est ce moment précis qui fit émotion. La toile ne fit que me la rappeler. Un peu comme le visage d’un inconnu vous rappelle soudain celui, émouvant, d’un être aimé.
Bref, je dis « in petto » merci à Soulages mais je m’en fichais éperdument. Je n’eus pas eu cette vision, que cela n’eut aucune incidence d’interpellation de mon vécu à l’insu de mon plein gré.
Mais peu m’importât

Et lancés dans notre inexorable parcours, ma compagne et moi avions déjà franchi le seuil de la salle suivante.
Là nous entrâmes dans le vif du sujet. La salle est impressionnante de proportions, mais cela se justifie en raison des dimensions qui avoisinent aisément celles des « Tintoretto » exposés au Palais des Doges dans la Sérénissime.

Ici le pompeux s’installe dans sa plus pure radicalisation immanente !

Au centre ce que je prenais pour un paravent rapporté par un voyageur égaré au pays de Gargantua, était en fait une toile recto/verso épaisse en couches noires diversement étendues. On m’avait, du reste, pour bien comprendre Soulages, invité à entrer dans « l’épaisseur de sa peinture ».

L’occasion se présentait.

Je tournais donc autour du monstre plat comme un allien passé au laminoir. Je le reniflais, flairais cherchant le moindre interstice qui me permettrait de me glisser entre les couches noires jetées à la truelle comme un vulgaire enduit de rebouchage.

Stupéfiant ! Pas la moindre faille. Plus abrupt que le mur de Fontainebleau, y a pas ! La paroi est infranchissable. Varape interdite et varape oustra aussi !!

Déconfit comme une vieille cuisse de canard usagée, je regardai en direction du mur est, sur le côté de la baie vitrée.

Face à moi une immense toile coupée en deux volets comme un dyptique, un pan tout noir et un pan noir hachuré horizontalement de blanc. Sur le côté, les mêmes toiles en formats plus petits. Sans doute les ébauches, les études comme faisaient les Delacroix, Géricault et autres artistes.
Je regardai cela, un moment, l’œil morne, impavide, sans ressenti particulier. Je ne trouvai cela ni beau ni moche. Je me souvins, soudainement, à cet instant des propos sentencieux du Maître : « Je ne dépeins pas, je peins »

Ce qui en dit long sur sa suffisance compensatrice de son insuffisance dans l’Art. Car bien sur qu’il ne dépeint pas. Ca se verrait. Mais étaler de la couleur avec quelques zébrures n’est pas peindre non plus. Ces « œuvres » de son aveu même ne représentent rien mais là, en l’occurrence, elles ne ressemblent à rien non plus.

Normal car il ne dépeint pas plus qu’il ne peint.

J’en étais là de mes ruminations, quand m’étant imperceptiblement approché du monument acrylo-glycérophtalique, j’eus l’illumination. Ce que je prenais à distance pour du noir était du brou de noix ! Sabre de bois ! Ah le coquin ! Le brou de noix, couleur brou de noix donc, astucieusement appliqué renvoyait à distance l’illusion de voir du noir et je n’y avais vu que du feu.

Ah l’habile bonhomme !!!

C’est incontestable, j’en avais la preuve sous le nez, ce Soulages est très fort.

En habile technicien, en artisan consommé, il arrivait à me faire prendre un AVC pour des lanternes. Il est à la peinture ce que Bernard Bilis, magicien connu est à l’émission de Sébastien « Le plus grand cabaret du monde ».
Et bien, moi je le dis haut et fort : Bravo Monsieur Soulages.
En dépit de vos allures de gentleman frimeur vous êtes la fierté de l’illusion humoristique de la France.
Fi des éternels ronchonneurs, des aigris et autres ramollis du bulbe car vous êtes un formidable technicien de la pâte à modeler !

Mais, bon, ce n’est pas tout ça. Ma compagne et moi allions à la découverte d’autres œuvres sidérantes. Un moment je crus découvrir, et m’en extasiais, une bien belle imitation de parquet de lames, au noir bien patiné par les ans, et je me disais que cela serait du plus bel effet pour lambrisser les murs de ma salle de bains.
Cruelle déconvenue. Une fois encore l’illusionniste m’avait bluffé. Tout était dans l’épaisseur (enfin la voilà) de la couleur sur une toile soigneusement marouflée !
Bien joué Soulages !!
Et enfin toujours dans la même salle, je découvris une grande, comment dire, « toile-sculpture », coupée en deux dans l’horizontalité cette fois. On aurait dit deux panneaux longs dans leur horizontale, l’un au dessus de l’autre, chacun ornementé de baguettes fines gainées de métal bleuté ou gris. Chaque baguette étant dans le prolongement exact de celle qui la surplombe et inversement.

Mais, non gros bêtas ! Ce ne sont pas de fines baguettes de métal ! Ce sont des coulures de peinture qui imitent le métal.

Visiblement Maître Soulages, Maître Jacques de la Couche et joyeux compagnon proposait une fois encore une création qui pour l’un des panneaux eut constitué un joli soubassement mural dans ma bibliothèque que j’aurais augmenté d’une belle moulure, ton sur ton, et rehaussé d’une toile de riz au teint mordoré de jaspes cuivrés.

Mais je n’étais pas venu, en dépit des talents incontestables de décorateur de notre hôte, pour ré envisager la déco de my sweet home.
Nous continuâmes donc notre visite par la salle des pas perdus (pour tout le monde) où s’exhibaient ce que je pris pour des Tofolli de jeunesse et qui en vérité constituait une partie du fond lithographique, sérigraphique etc… du Maître.

Entre temps, j’ai oublié de vous le dire, nous avions visité la salle la plus marrante car la plus exhibitionniste. Celle des cartons des fameux vitraux. Je reviendrai plus loin et avec prudence sur l’affaire des vitraux. Cela étant, le narcissisme de la salle des cartons vaut le déplacement pour ceux qui s’intéressent aux spécificités psychanalytiques liées aux postures que peut prendre « l’artiste qui s’y croit » ou finit par s’y croire.

C’est un point, par ailleurs et de façon générale, où je m’inscris en faux contre mon ami Ferry « boite » (comme dirait Pagnol) quand il parle de « blague ». Non, Luc, c’est de l’humour et de la provoc ! Faut dire, à ton corps défendant, que même Dagen, dont les jugements ne valent pas un pruneau, sauf pour quelques constipés de l’art « du même temps que », ne s’en était pas rendu compte !

Nous allions quitté les casemates et sa foule bigarrée qui vient des quatre coins de l’hexagone à pointe cubique quand ma compagne me signalât qu’il y avait peut-être bien une autre salle que nous n’aurions vue, plutôt dissimulée et qu’en somme il faut mériter.

Et combien nous aurions eu grand tort de ne pas y pénétrer pour y admirer le clou du spectacle.

La salle est grande, majestueuse. Elle contraste par la blancheur immaculée de ses murs avec les autres salles et rend un effet des plus pompeux par la mise en valeur du noir des grandes fresques enténébrées avec ce regard glacial du couteau mortel trempé dans l’encre de seiche !
Ici cela sent bon le jansénisme.

Ce n’est pas une cathédrale d’artiste. O non !! C’est l’abbaye de Port Royal du Pierre Lescot de l’outrenoir.

Grandiloquent, certes mais beau !

L’outrenoir n’a rien d’outrancier aux yeux de l’outre quiévrain, comme moi, qui par atavisme, se serait réjouit pour une fois qu’une toile portasse un nom, celui-ci fut : « Ceci n’est pas du noir ».
Mais chez les jansénistes on ne rigole pas.

Cela étant si ma compagne crut, dans une œuvre, distinguer une plage caribéenne avec ses cocotiers sous un soleil couchant, terre de Sienne, personnellement je ne vis dans l’ensemble général que l’aile protectrice de la divinité Hybris exhibant ses coursiers funèbres issus de l’effroyable Erèbe.

Coursiers funèbres que l’on verrait davantage hanter les sièges de sociétés bancaires dans Zurich la froide, ennoblir le catalogue de la Ligne Roset, ou encore meubler les palais défraîchis et poussiéreux des antiques pouvoirs chancelants d’une République en ruine. Fantômes d’une liberté disparue.
Voilà pour la visite. Venons en maintenant au personnage.
Au fond, il ya peu de choses à en dire, tant Soulages est son propre agent de communication. L’homme est un véritable Maître en scène.

Et je conseille vivement de regarder le petit film qu’il s’est consacré à lui-même. Où l’on découvre une sorte de hobereau ruthénois tel le faucon éponyme, esquissant tantôt un sourire ambigu, coulissant du regard, condescendant à lâcher une bribe de phrase à quelque ouvrier de Saint Gobain en blouse blanche qui atteste de sa condition médiocre d’agent de maîtrise devant le Maître.

Et l’on voit aussi dans ce petit film combien le Maître en scène est bigrement intelligent et use de toutes les mises en valeurs possibles de sa personne. Jusqu’à sa taille par exemple. Il en joue à merveille. Il est grand, très grand. Ce qui lui permet de toiser le commun des mortels. Tellement intelligent, est-il, qu’il se grandit sans cesse. A 92 ans, il mesure 1m92 et on peut, dès lors gager, que centenaire il fera deux mètres.

Cette taille renforce en outre sa psychorigidité naturelle liée au rigorisme de sa pensée froide, implacable, dénuée de sensibilité liée à un jansénisme impitoyable. Soulages fait un peu peur à beaucoup et c’est bien son but.

Soulages est une sorte de Christ, chenu, un vieillard roide, vêtu de noir, qui s’avance lentement sur les eaux sombres du Léthé. Il est ce Charon, psychopompe au pourpoint funèbre qui vous fera traverser l’Achéron pour vous déposer sur les berges mortes de l’Hadès de l’art « du même temps que ». Psychopompe et psychopompeux, tel est ce cobra désincarné !

Et tout cela en vous faisant avaler son ultime couleuvre, l’abstraction gestuelle. Oui, je sais, il est assez difficile de ne pas s’esclaffer mais essayons de rester dignes.
Car il serait injuste de lui faire le procès de ne pas posséder un certain savoir-faire à défaut d’avoir quelque chose à faire savoir. Ce qu’en effet il ne revendique pas.
C’est un bel artisan, habile technicien, il a réussi en effet à partir de son outrenoir à créer une certaine luminosité qui n’a rien à voir avec la Lumière. Son refus métaphysique est assez clair, du reste.

Aussi pour quel motif vouloir transfigurer un bon artisan d’excellente facture, un bon communicant en l’artiste français vivant le plus prodigieux que nous possédions ?

Qu’est ce que cette icônerie ?
Je ne vous ferai pas l’injure de citer quelques peintres français vivants qui eussent pu aisément faire l’affaire, tel Gérard Garrouste, au hasard. Enfin presque !

J’ajouterais que s’il ne faut pas prendre les mots pour des idées, et chercher l’Idée sous le symbole (car l’Art est une voie royale d’initiation, pratiquée en solitaire) de la même façon il ne faut pas prendre une vision, pire une hallucination pour une émotion.

D’autant plus que l’émotion doit être traduite. Ce que je m’en vais vous expliquer.

Aussi je crois qu’il est grand temps de faire un cours succinct de l’histoire non de l’art mais de l’esthétique et de son positionnement dans l’histoire de l’Art. Il est du reste un livre « Le sens du Beau » de Luc Ferry « boite » que je conseille vivement et en particulier à Philippe Dagen, qui ne brille guère dans l’obscurité de ses pensées, pas plus que ses amis du marché de l’art, les Chalumeau, et consort.

Succinctement, il fut un temps où l’artiste était ni plus ni moins qu’un intercesseur entre le Divin et les hommes.
Déjà à cette époque il y avait un marché de l’art où on se disputait les grands artistes.
La concurrence entre les Sforza et les Médicis sous cet angle était rude à l’époque.
Mais à la différence de nos Pinault et Arnault d’aujourd’hui les artistes n’étaient pas côtés à Sotheby’s pas plus que les richissimes acquéreurs côtés en bourse.
L’œuvre d’art n’avait pas encore atteint les sommets de vénalité que l’on connait.
Certes il y avait des boutiques ou Ateliers avec les Maîtres et petits Maîtres mais non des écuries comme disent les galeristes, maquignons qui se paient en peau de peintre.
Avec le temps, l’artiste commença à comprendre sous l’influence de la réforme combien sa position avait évoluée au regard de son génie propre. Et d’avoir fait trop longtemps un grand écart entre une œuvre qui réponde aux nécessités de l’harmonie cosmique et au besoin impérieux du génie humain.

Je vais assez rapidement car toute cette genèse lente trouva une première étape décisive aux alentours de 1750 avec la querelle des Anciens et de Modernes. Littéraire d’abord, elle n’allait guère tarder à gagner le monde de l’Art.
C’est à peu près à la même époque qu’allait survenir deux évènements majeurs :
1. La publication de l’Aesthetica de Gottlieb Baumgarten (d’où le concept d’esthétique)
2. L’arrivée du sentencieux Emmanuel Kant

Baumgarten va mettre en évidence la logique impérieuse du confus qui doit dominer chez l’artiste pour accéder à une logique du sensible. Et donc conduire à une connaissance par le sensible et connaissance du sensible.
Ce qui revient à dire que pour Baumgarten cette esthétique doit produire une émotion émanant du champ du sensible et être traduite en une connaissance. On y est.

Seulement voilà. Il y eut Kant. !
Kant est un problème et avait un problème.
Comme tout bon philosophe du Siècle des Lumières, Kant souhaite, veut, exige que la philosophie soit globalisante. Une « philosophie du tout » en somme qui embrasse toutes les disciplines scientifiques comme artistiques.
Rien ne doit lui échapper.
C’est ainsi pour l’exemple, que la philosophie allait aliéner la métaphysique à sa théorie globalisante quand précisément la métaphysique eut une part non négligeable et même importante dans la genèse de la philosophie.
Bref, tout fonctionnait bien jusqu’à ce que le père de la « Cripure de la raison Tique » (voir Louis Guilloux et « Le sang noir ») se heurtât à l’Art.
Kant se montra incapable de conceptualiser l’Art pour mieux se différencier de son antique concurrent, Platon, qui professait le Beau comme l’Idée de la Vérité.
Que faire pour Kant ? Face à cette impasse, il ne lui restait plus qu’à se faire hara-kiri. Rendre à l’Art son indépendance et mieux d’aller jusqu’à en défendre farouchement son indépendance (fort bien) au prix inique, cela étant, pour retrouver une forme d’autorité intellectuelle, de définir, lui Kant, ce qui relève de l’Art ou non à l’aune de sa « Critique du jugement de goût ».

Ah, le goût. « Les goûts et les couleurs, ça ne se discute pas. Sauf qu’on ne cesse d’en parler ! ». Nietzsche.

Premier axiome kantien : Le goût dicte le beau. Il en est le juge en vertu du plaisir esthétique. Il commence quand il se détache du simple plaisir sensuel qui dicte le jugement de goût.

Deuxième axiome : Le goût n’est pas de ce fait affaire de sensualité et moins encore de sensiblerie, mais de jugement.

Troisième axiome : Il faut rechercher un élément d’universalité dans le jugement de goût. Autrement dit, si nous sommes plusieurs, sans pouvoir conceptualiser le beau, à l’instar de Kant (in ne faut pas défier le Maître) que l’ensemble de nos jugements face consensus qui de fait devient principe d’universalité.
Quatrième axiome : « On ne dispute pas du goût, on en discute ».
Pour illustrer sa théorie, Emmanuel ne recule devant rien.
En voici un exemple :
Si je dis : « L’odeur de cette rose m’est agréable », il s’agit d’un jugement subjectif, lié à ma sensualité, ma sensibilité.

Idem si je dis que cette rose est rouge. C’est purement sensuel car un daltonien la verra verte et éternelle.
En revanche, et il ne manque pas d’air le Manu Kant, si je dis « la rose est belle », mon jugement est un jugement de goût indépendant de ma sensibilité qui prétend à l’Universel. Universel, si il se trouve un nombre suffisant de gens qui ont autant de « mauvais goût » que vous et moi pour confirmer mon jugement. Il peut arriver qu’on découvre un nombre aussi important de gens qui ont « bon goût » comme vous et moi.

C’est ainsi, au nom de cette sotte prétention d’un philosophe incapable de conceptualiser, d’objectiver l’Art, d’en dégager l’Idée que la porte fut grande ouverte aux imposteurs de l’Art qui ne craignaient pas grand-chose si ce n’est de se retrouver sur le marché juteux de l’Art au motif qu’un tas de gens étaient en accord d’universalité.
Et une grande porte ouverte aussi à une joyeuse bande d’experts, de spécialistes, tant amateurs effrénés que de critiques professionnels pas moins sectateurs du nouvel art, l’art « du même temps que », décrypteurs de l’impossible décryptage (à se demander pourquoi ils n’ont pas encore décrypter le « code Voynich »), tantôt thuriféraires de ces créations d’ artistes « du même temps que » où trop souvent, la surenchère à une pseudo originalité et l’imposture généralisée sont de mise et tantôt contempteurs violents de ces foutus réactionnaires nostalgiques probablement de l’art mussolinien, qui ont pour seule faute tout en appréciant l’art « du même temps que » d’en dénoncer les innombrables « foutages de gueule » d’une part et l’inculture généralisée, d’autre part et dont, pour un peu on m’accuserait volontiers avec une rage indescriptible. Indescriptible ? Pas pour Soulages, sans doute.
Mais on voit bien, dans ce court exposé, tout le décalage idiot qu’il y a entre Kant qui a ouvert la boite de Pandore et ces centaines de milliers de gens qui se bousculent aux expositions.

Car au nom de quel critère prétendent-ils que je dois avec eux m’extasier devant le génie de pseudos artistes, sous le prétexte qu’ils détiennent la vérité par la force du nombre dans leur critique commune du jugement de goût ? Au nom de cette émotion qui serait universellement ressentie ou de cette émotion qu’il convient de ressentir quoiqu’on en pense en réalité?

Or Kant a bien expliqué que l’émotion n’a rien à voir là dedans ! Et ça c‘est un premier hiatus !
Or, si je ne suis pas d’accord avec Kant au motif, mais je suis platonicien (on l’aura compris) que si pour moi l’émotion est prépondérante, elle n’est qu’un point d’appui.

Un point d’appui pour transformer cette émotion en Connaissance. Ce que Platon appelait « l’Idée » dans sa théorie du Beau.
Or le public dont il est question ne se gène pas pour s’appuyer sur le consensus émotionnel (que réfute Kant) pour mieux l’universaliser. Deuxième hiatus.

Diable ! Ou, mon Dieu ! Qu’il est difficile de supporter l’inculture généralisée. Je n’irai pas plus avant sur ce sujet de l’inculture, j’en aurais pour un bon moment et vous n’en auriez pas eu la patience. C’est très polémique comme sujet et je n’aime guère les polémiques !

Pas de polémique, Victor !

Déjà que si vous en êtes, de cette lecture, arrivés ici, sans m’avoir agoni d’injures, vous bénéficiez d’une extraordinaire faculté d’équanimité.

Aussi et pour clore, revenons à Soulages.
Soulages n’est pas un imposteur ! Une partie de son public, oui !!!
Bien sûr son travail est profondément ennuyeux car s’il est un remarquable technicien qui peut faire avancer le travail des peintres dans une approche différente de la technique et dont la cible est, par conséquent, les professionnels de l’Art, cela n’a aucun intérêt patent pour un public peu averti. Qui aurait envie de suivre les cours de solfège dispensés par Alexandre Tharaud ou Aldo Ciccolini ?

Pour être plus clair, Soulages n’est pas un immense artiste. Même pas un artiste au sens où on l’entendait quand on développât le concept de classification des Beaux-Arts.

On peut à la limite le considérer comme un artiste si on indexe son œuvre à celle d’un habile manœuvrier qui ne serait autre qu’un habile artisan. Et j’ai du respect pour les artisans.

J’en finirai provisoirement sur ce chapitre consacré à Pierre Soulages avec l’affaire des vitraux. Je ne les ai pas vus. J’avoue ! Cela étant, j’ai connu Conques avant les vitraux.

Je n’en ai vu que des photographies. Et je regrette de n’avoir pas eu le temps nécessaire de les voir. Pour le peu, les photos, de ce que j’ai vu cela me semble être d’un profond ennui et d’une épouvantable tristesse, une tristesse janséniste au sein d’un fleuron de l’art roman, si brillant, si émouvant, si humain entre ciel et terre.

J’ai lu quelques déclarations de Soulages sur son approche du vitrail.
Ainsi annonce-t-il, entre autre, sa volonté de faire entrer la lumière naturelle dans l’édifice. Qu’est ce que c’est que cette plaisanterie ?

Primo le meilleur moyen de faire entrer la lumière naturelle consiste à ne lui opposer aucun obstacle. Ce fut souvent le cas dans les églises et abbayes romanes, temples de paix et de sérénité en harmonie avec le cosmos à la différence du gothique qui avait pour but , non de montrer la puissance du divin, mais celle de l’Eglise.

Secundo, quand il y a des vitraux, ceux-ci répondent à un objectif précis. Il y est, en effet, c’est vrai, question de lumière. Mais plus exactement de « Lumière ».

Le vitrail est une parabole qui exprime la Parole, le Verbe divin. Il s’agit donc ici, ni plus ni moins, de la Lumière qui n’est autre que le Verbe.

Rien à voir avec la lumière du petit matin blême.

C’est pourquoi, à priori, je préfère largement chez les artistes de notre temps, l’œuvre d’un Marc Chagall ou encore celle d’un Georges Rouault.

Mais je retournerai un jour à Conques.

Au revoir Monsieur Soulages "


Cristian Ronsmans

©


Texte protégé par copyright

Publié de nouveau en septembre 2019


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dimanche 25 août 2019

Denis Tellier, Ernest (poème)

Ernest


Envie d'être avec toi,
D'entendre ta voix,
ton rire, ta gouaille.
Partager un cigare et des cocktails.
Regarder tes mains expliquer
ce que sera demain.
Tes lèvres qui chuchotent dans ta barbe.
Tes yeux bleus et ton regard intense.
Ta bouille de bourlingueur.
Dis-moi,
Comment ça va Hemingway ?
Je n'ai plus de nouvelles de toi.


© Denis Tellier





manuscrit Denis T


De très nombreux articles de ce blog ont déjà été consacrés à mon ami Denis Tellier.



ICI



© photo Denis Tellier

Fernando Pessoa, Lorsque viendra le printemps


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photo du Net
Fernando Pessoa (1888-1935)



Lorsque viendra le printemps,
si je suis déjà mort,
les fleurs fleuriront de la même manière
et les arbres ne seront pas moins verts
qu’au printemps passé.
La réalité n’a pas besoin de moi.

J’éprouve une joie énorme
à la pensée que ma mort n’a aucune importance.

Si je savais que demain je dois mourir
et que le printemps est pour après-demain,
je serais content de ce qu’il soit pour après-demain.
Si c’est là son temps, quand viendrait-il sinon
en son temps ?
J’aime que tout soit réel et que tout soit précis ;
et je l’aime parce qu’il en serait ainsi, même
si je ne l’aimais pas.
C’est pourquoi, si je meurs sur-le-champ, je meurs content,
parce que tout est réel et tout est précis.

On peut, si l’on veut, prier en latin sur mon cercueil.
On peut, si l’on veut, danser et chanter tout autour.
Je n’ai pas de préférences pour un temps où je ne pourrai plus avoir de préférences.
Ce qui sera, quand cela sera, c’est cela qui sera ce qui est.


Fernando Pessoa – Lorsque viendra le printemps (Quando vier a Primavera, 1915)


Fernando Pessoa (1888-1935) – Le Gardeur de troupeaux (Poésie/Gallimard) – Traduit du portugais par Armand Guibert.




Quando vier a Primavera,
Se eu já estiver morto,
As flores florirão da mesma maneira
E as árvores não serão menos verdes que na Primavera passada.
A realidade não precisa de mim.

Sinto uma alegria enorme
Ao pensar que a minha morte não tem importância nenhuma

Se soubesse que amanhã morria
E a Primavera era depois de amanhã,
Morreria contente, porque ela era depois de amanhã.
Se esse é o seu tempo, quando havia ela de vir senão no seu tempo?
Gosto que tudo seja real e que tudo esteja certo;
E gosto porque assim seria, mesmo que eu não gostasse.
Por isso, se morrer agora, morro contente,
Porque tudo é real e tudo está certo.

Podem rezar latim sobre o meu caixão, se quiserem.
Se quiserem, podem dançar e cantar à roda dele.
Não tenho preferências para quando já não puder ter preferências.
O que for, quando for, é que será o que é.

7-11-1915











"Imaginons que, dans les années 1910-1920, Valéry, Cocteau, Cendrars, Apollinaire et Larbaud aient été un seul et même homme, caché sous plusieurs "masques" : on aura une idée de l'aventure vécue à la même époque au Portugal par celui qui a écrit à lui tout seul les œuvres d'au moins cinq écrivains de génie, aussi différents à première vue les uns des autres que les poètes français que j'ai cités. 

Robert Bréchon dans la préface de la Pléiade consacrée à Fernando Pessoa en 2001.

France Culture






Fernando Pessoa Heteronimia, du peintre Bottelho (2012)
Fernando Pessoa Heteronimia, du peintre Bottelho (2012)• Crédits : Bottelho / Wiki commons


"Peu avant sa mort, dans une lettre adressée au critique Casais Monteiro, Pessoa s'expliquera sur la genèse des hétéronymes. Elle remonte à l'enfance, avec la création du « Chevalier de pas, héros de mes six ans », chargée de combler le vide affectif dont il souffre. A sa mort, la malle où il entassait ses manuscrits a révélé des milliers de pages d'écrits insoupçonnés (près de trente mille pages de textes, touchant à tous les genres excepté le roman) et que l’on n'a pas encore totalement mis à jour. "
France Culture


mercredi 21 août 2019

Pablo Neruda, Ode à Federico Garcia Lorca







Image associée









Si je pouvais pleurer de peur dans une maison abandonnée,
si je pouvais m'arracher les yeux et les manger,
je le ferais pour ta voix d'oranger endeuillé
et pour ta poésie qui jaillit en criant.

Parce que pour toi l'on peint en bleu les hôpitaux
et poussent les écoles, les quartiers maritimes,
et les anges blessés se peuplent de plumes,
et les poissons nuptiaux se coùvrent d'écailles,
et les hérissons s'envolent vers le ciel :
pour toi les ateliers avec leurs membranes noires
se remplissent de cuillères et de sang
et avalent des ceintures déchirées, et se tuent de baisers,
et s'habillent en blanc.

Lorsque tu voles vêtu de pêches,
lorsque tu ris avec un rire de riz furieux,
lorsque tu secoues pour chanter les artères et les dents,
la gorge et les doigts,
je mourrais pour ta douceur,
je mourrais pour les lacs rouges
où tu vis au milieu de l'automne
avec un coursier déchu et un dieu ensanglanté,
je mourrais pour les cimetières
qui passent comme des fleuves cendreux
d'eau et de tombes,
la nuit, entre des cloches étouffées :
fleuves épais comme des dortoirs
de soldats malades, qui tout à coup montent
vers la mort sur des fleuves avec des numéros de marbre
et des couronnes pourries, et des huiles funéraires :
je mourrais pour te voir la nuit
regarder passer les croix noyées,
debout en pleurant,
car face au fleuve de la mort tu pleures
éperdument, douloureusement,
tu pleures en pleurant, les yeux pleins
de larmes, de larmes, de larmes.

Si je pouvais la nuit, éperdument seul,
accumuler oubli et ombre et fumée
sur les chemins de fer et les bateaux à vapeur,
avec un obscur entonnoir,
en mordant les cendres,
je le ferais pour cet arbre où tu pousses,
pour l'eau dorée des nids que tu rassembles,
et pour le liseron qui te couvre les os
et te livre le secret de la nuit.

Des villes à l'odeur d'oignon mouillé
attendent que tu passes en chantant à voix rauque,
de silencieux bateaux de sperme te poursuivent,
et des colombes vertes ont fait leur nid sur tes cheveux,
et puis des coquilles et des semaines,
des mâts torses et des cerises
circulent définitivement lorsque s'avancent
les quinze yeux de ta tête pâle
et ta bouche de sang submergée.

Si je pouvais remplir de suie les mairies
et, en sanglotant, renverser les horloges,
ce serait pour voir quand dans ta maison
survient l'été avec les lèvres déchirées,
surviennent beaucoup de personnes en tenue agonisante,
surviennent des régions de triste splendeur,
surviennent des charrues mortes et des coquelicots,
surviennent des fossoyeurs et des cavaliers,
surviennent des planètes et des cartes ensanglantées,
surviennent des plongeurs couverts de cendre,
surviennent des gens masqués traînant des jeunes filles
transpercées par de grands couteaux,
surviennent des racines, des veines, des hôpitaux,
des sources, des fourmis,
survient la nuit avec le lit
où meurt entre les araignées un hussard solitaire,
survient une rose de haine et d'épingles,
survient une embarcation jaunâtre,
survient un jour de vent avec un enfant,
quand je surviens moi-même avec Oliverio, Norah,
Vicente Aleixandre, Delia,
Maruca, Malva Marina, Maria Luisa y Larco,
la Rubia, Rafael Ugarte,
Cotapos, Rafael Alberti,
Carlos, Bebé, Manolo Altolaguirre,
Molinari,
Rosales, Concha Méndez,
et d'autres que j'oublie.
Laisse-moi te couronner, jeune homme paré de vigueur
et d'un papillon, jeune homme pur
semblable à un éclair noir perpétuellement libre,
et en bavardant entre nous,
à présent, quand il n'y a plus personne entre les rochers,
parlons simplement tel que tu es et tel que je suis:
à quoi servent les vers si ce n'est à la rosée?

A quoi servent les vers si ce n'est pour cette nuit
où un poignard amer nous transperce, pour ce jour,
pour ce crépuscule, pour ce coin brisé
où le cœur frappé de l'homme se dispose à mourir?

La nuit surtout,
la nuit il y a beaucoup d'étoiles,
qui sont toutes dans un fleuve
comme un ruban près des fenêtres
des maisons pleines de pauvres gens.

Parmi eux quelqu'un est mort, ils ont peut-être
perdu leurs places dans les bureaux,
dans les hôpitaux, dans les ascenseurs,
dans les mines,
les êtres souffrent obstinément blessés
et il y a des résolutions et des pleurs de tous côtés:
pendant que les étoiles coulent dans un fleuve interminable
il y a beaucoup de pleurs aux fenêtres.
il y a beaucoup de seuils usés par les pleurs,
les alcôves sont mouillées de pleurs
qui arrivent sous forme de vague pour mordre les tapis.

Federico,
tu vois le monde, les rues,
le vinaigre,
les adieux dans les gares
quand la fumée élève ses roues décisives
vers un lieu où il n'y a rien sinon
quelques barrières, quelques pierres, quelques voies
ferrées.

Il y a tant de gens qui posent des questions
de tous côtés.
Il y a l'aveugle sanglant, et l'irascible, et le
découragé,
et le misérable, l'arbre des ongles,
le brigand avec la jalousie aux trousses.

Telle est la vie, Federico, tu as ici
les choses que peut t'offrir mon amitié
d'homme viril et mélancolique.
Tu sais déjà beaucoup de choses par toi-même,
et tu en apprendras d'autres lentement.


Dans Résidence sur la Terre, Poésie Gallimard. Page 115-119.
Traduit de l'espagnol par Guy Suarès, préface de Julio Cortazar,
Collection Poésie/Gallimard (No 83) (1972),





Oda a Federico Garcìa Lorca

Si pudiera llorar de miedo en una casa sola,
si pudiera sacarme los ojos y comérmelos,
lo haría por tu voz de naranjo enlutado
y por tu poesía que sale dando gritos.

Porque por ti pintan de azul los hospitales
y crecen las escuelas y los barrios marítimos,
y se pueblan de plumas los ángeles heridos,
y se cubren de escamas los pescados nupciales,
y van volando al cielo los erizos:
por ti las sastrerías con sus negras membranas
se llenan de cucharas y de sangre
y tragan cintas rotas, y se matan a besos,
y se visten de blanco.

Cuando vuelas vestido de durazno,
cuando ríes con risa de arroz huracanado,
cuando para cantar sacudes las arterias y los dientes,
la garganta y los dedos,
me moriría por lo dulce que eres,
me moriría por los lagos rojos
en donde en medio del otoño vives
con un corcel caído y un dios ensangrentado,
me moriría por los cementerios
que como cenicientos ríos pasan
con agua y tumbas,
de noche, entre campanas ahogadas:
ríos espesos como dormitorios
de soldados enfermos, que de súbito crecen
hacia la muerte en ríos con números de mármol
y coronas podridas, y aceites funerales:
me moriría por verte de noche
mirar pasar las cruces anegadas,
de pie llorando,
porque ante el río de la muerte lloras
abandonadamente, heridamente,
lloras llorando, con los ojos llenos
de lágrimas, de lágrimas, de lágrimas.

Si pudiera de noche, perdidamente solo,
acumular olvido y sombra y humo
sobre ferrocarriles y vapores,
con un embudo negro,
mordiendo las cenizas,
lo haría por el árbol en que creces,
por los nidos de aguas doradas que reúnes,
y por la enredadera que te cubre los huesos
comunicándote el secreto de la noche.

Ciudades con olor a cebolla mojada
esperan que tú pases cantando roncamente,
y golondrinas verdes hacen nido en tuo pelo,
y silenciosos barcos de esperma te persiguen,
y además caracoles y semanas,
mástiles enrollados y cerezas
definitivamente circulan cuando asoman
tu pálida cabeza de quince ojos
y tu boca de sangre sumergida.

Si pudiera llenar de hollín las alcaldías
y, sollozando, derribar relojes,
sería para ver cuándo a tu casa
llega el verano con los labios rotos,
llegan muchas personas de traje agonizante,
llegan regiones de triste esplendor,
llegan arados muertos y amapolas,
llegan enterradores y jinetes,
llegan planetas y mapas con sangre,
llegan buzos cubiertos de ceniza,
llegan enmascarados arrastrando doncellas
atravesadas por grandes cuchillos,
llegan raíces, venas, hospitales,
manantiales, hormigas,
llega la noche con la cama en donde
muere entre las arañas un húsar solitario,
llega una rosa de odio y alfileres,
llega una embarcación amarillenta,
llega un día de viento con un niño,
llego yo con Oliverio, Norah
Vicente Aleixandre, Delia,
Maruca, Malva Marina, María Luisa y Larco,
la Rubia, Rafael Ugarte,
Cotapos, Rafael Alberti,
Carlos, Bebé, Manolo Altolaguirre,
Molinari,
Rosales, Concha Méndez,
y otros que se me olvidan.

Ven a que te corone, joven de la salud y
de la mariposa, joven puro
como un negro relámpago perpetuamente libre,
y conversando entre nosotros,
ahora, cuando no queda nadie entre las rocas,
hablemos sencillamente como eres tú y soy yo:
para qué sirven los versos si no es para el rocío?
Para qué sirven los versos si no es para esa noche
en que un puñal amargo nos averigua, para ese día,
para ese crepúsculo, para ese rincón roto
donde el golpeado corazón del hombre se dispone a morir?

Sobre todo de noche,
de noche hay muchas estrellas,
todas dentro de un río
como una cinta junto a las ventanas
de las casas llenas de pobres gentes.

Alguien se les ha muerto, tal vez
han perdido sus colocaciones en las oficinas,
en los hospitales, en los ascensores,
en las minas,
sufren los seres tercamente heridos
y hay propósito y llanto en todas partes:
mientras las estrellas corren dentro de un río interminable
hay mucho llanto en las ventanas,
los umbrales están gastados por el llanto,
las alcobas están mojadas por el llanto
que llega en forma de ola a morder las alfombras.

Federico,
tú ves el mundo, las calles,
el vinagre,
las despedidas en las estaciones
cuando el humo levanta sus ruedas decisivas
hacia donde no hay nada sino algunas
separaciones, piedras, vías férreas.

Hay tantas gentes haciendo preguntas
por todas partes.
Hay el ciego sangriento, y el iracundo, y el
desanimado,
y el miserable, el árbol de las uñas,
el bandolero con la envidia a cuestas.

Así es la vida, Federico, aquí tienes
las cosas que te puede ofrecer mi amistad
de melancólico varón varonil.
Ya sabes por ti mismo muchas cosas.
Y otras irás sabiendo lentamente.

Pablo Neruda

Residencia en la tierra, II (1931-1935), Cruz y Raya, Madrid, 1935


















mardi 6 août 2019

Angélique Ionatos interprète Léo Ferré


Cette blessure
Où meurt la mer comme un chagrin de chair
Où va la vie germer dans le désert
Qui fait de sang la blancheur des berceaux
Qui se referme au marbre du tombeau
Cette blessure d'où je viens

Cette blessure
Où va ma lèvre à l'aube de l'amour
Où bat ta fièvre un peu comme un tambour
D'où part ta vigne en y pressant des doigts
D'où vient le cri le même chaque fois
Cette blessure d'où tu viens

Cette blessure
Qui se referme à l'orée de l'ennui
Comme une cicatrice de la nuit
Et qui n'en finit pas de se rouvrir
Sous des larmes qu'affirme le désir

Cette blessure
Comme un soleil sur la mélancolie
Comme un jardin qu'on n'ouvre que la nuit
Comme un parfum qui traîne à la marée
Comme un sourire sur ma destinée
Cette blessure d'où je viens

Cette blessure
Drapée de soie sous son triangle noir
Où vont des géomètres de hasard
Bâtir de rien des chagrins assistés
En y creusant parfois pour le péché
Cette blessure d'où tu viens

Cette blessure
Qu'on voudrait coudre au milieu du désir
Comme une couture sur le plaisir
Qu'on voudrait voir se fermer à jamais
Comme une porte ouverte sur la mort
Cette blessure dont je meurs

Léo Ferré











samedi 3 août 2019

Angélique Ionatos, la Grèce en héritage









Angélique Ionatos
© Angélique Ionatos• Crédits : sadaka Edmond - Sipa





Par Stéphane Manchematin. Réalisation : Doria Zenine. Prise de son : Etienne Leroy. Attachée de production : Claire Poinsignon.



Fille de marin, Angélique Ionatos est née à Athènes en 1954. Elle a quinze ans, en 1969, lorsqu’avec ses parents, elle quitte la Grèce pour fuir la dictature des colonels. La famille pose dans un premier temps les valises en Belgique, avant de s’installer en France. Angélique Ionatos y apprend « la langue de l’exil ».

"Au début des années 70, elle enregistre, en duo avec son frère Photis, un premier album en français : Résurrection, couronné par le prix de l'Académie Charles-Cros.

Dotée d’une allure de déesse grecque et d’une voix grave de contralto, solaire et envoûtante, âpre et sensuelle, Angélique Ionatos entame alors une carrière solo qui la voit, petit à petit, s’imposer comme auteur, compositeur et guitariste. Très vite, elle fait le choix de revenir à la langue grecque. Puisant son inspiration au cœur de la culture traditionnelle grecque, elle commence à chanter les poètes, grecs notamment. C'est par la mise en musique des poèmes du prix Nobel de littérature1979, Odysseas Elytis, qu’elle s’impose définitivement tant auprès du public que de la critique.

Mais Angélique Ionatos a également chanté la poétesse Sappho de l’île de Mytilène, les poètes grecs contemporains mais aussi Pablo Neruda ou Frida Khalo dont elle a mis en musique des extraits du journal intime. Tout au long de ce parcours, elle a recherché des collaborations fructueuses avec des musiciens de toutes origines. Si la magie opère à tous les coups, à chaque nouvel album (une vingtaine à ce jour), c’est autant pour la qualité de la musique et des interprétations que pour la voix.

Angélique Ionatos a publié en 2015, Le soleil sait, une anthologie de poèmes d’Odysseas Elytis qu’elle a traduits en français."
France Culture





















France Culture, A voix nue


mercredi 31 juillet 2019

Alexandre Diego Gary S. ou l'Espérance de vie (Éditions Gallimard).

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photo du Net




S. ou l'espérance de vie par Gary

«Ça commence par une photographie. Mon histoire. C'est un jour d'hiver, ils portent tous deux un manteau, ils se trouvent sur un promontoire. Ils sont enlacés, la tête de ma mère contre le cou de mon père, Ivan Alejandro, et lui serre son épaule avec son bras, sa main. Ils sourient. Ils sont heureux. Radieux. Ça saute aux yeux. Je suis né de cette photographie. C'était le temps de la Splendeur des Amberson. Ils s'étaient rencontrés quelques mois auparavant à une réception du consulat de France à Los Angeles. 
Et maintenant, ils vivaient en France, mariés, amoureux. Il y a trop d'amour dans cette photo. Trop de promesses de bonheur. Ils semblent résolument à l'abri des coups de griffes des fauves de la vie. Je la garde, bien cachée, au fond d'un placard. Cette photographie. Je ne peux pas les voir. Pas les voir ainsi, quand on pense à tout ce qui s'est passé après. Elle fait trop mal, cette image, cette icône.»
(quatrième de couverture)





Un article intéressant dans La République des lettres

 © Jean Bruno / La République des Lettres, Paris, vendredi 17 juillet 2009

https://republique-des-lettres.fr/10844-alexandre-diego-gary.php


S. ou l'espérance de vie (Éditions Gallimard), 2009


"Mon existence ressemble à une succession de mots rayés jusqu'au sang, biffés jusqu'à la moelle. Au point que le papier sur lequel je les couche, sur lequel ils gisent, s'en trouve déchiré, troué par endroits" (Alexandre Diego Gary).


Article dans Le Monde

https://www.lemonde.fr/societe/article/2009/05/26/diego-gary-sa-vie-a-lui-enfin_1198160_3224.html


(...) Aujourd'hui, Diego Gary assure ne plus avoir peur de rien, "pas même d'écrire", parce que l'écriture a toujours été essentielle pour lui, même s'il ne publiait rien. Il n'aurait pas cherché à éditer ce livre si Roger Grenier, conseiller littéraire chez Gallimard, ne lui avait pas donné son imprimatur. "Il a créé quelque chose, le vrai sujet, c'est tout simplement comment exister par soi-même, et il y parvient", explique le journaliste et écrivain, qui était un proche de Romain Gary.

Depuis la publication de son livre, Diego Gary a reçu de nombreux témoignages de félicitations et d'encouragements. "Moi, je me dis que je n'aurai réussi que le jour où j'écrirai un véritable livre de fiction." Il s'est marié en janvier avec une jeune femme, rencontrée il y a quelques années à Barcelone, et attend la naissance d'une petite fille pour le mois d'août. Un vrai changement : il y a encore peu, il se promettait de ne jamais avoir d'enfant parce ce qu'il voulait conserver la possibilité de se suicider. "Là, je vis une révolution copernicienne. Je suis beaucoup mieux dans ma vie." Il faut imaginer Diego Gary heureux.(...)

Alain Abellard






mardi 30 juillet 2019

Voix vives en Méditerranée 2019, Hommage à Michel Baglin





Festival Voix Vives 2019

Hommage à Michel Baglin

Images et montage : Thibault Grasset - ITC Production







Voix vives de Méditerranée en Méditerranée

La Poésie chemin de paix

https://www.facebook.com/voixvivesmediterranee/


samedi 27 juillet 2019

Le Chateau des pauvres, Paul Eluard




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Paul Eluard photo du Net






Le Château des pauvres



Venant de très bas, de très loin, nous arrivons au-delà.

Une longue chaîne d'amants

Sortit de la prison dont on prend l'habitude



Sur leur amour ils avaient tous juré

D'aller ensemble en se tenant la main

Ils étaient décidés à ne jamais céder

Un seul maillon de leur fraternité



La misère rampait encore sur les murs

La mort osait encore se montrer

Il n'y avait encore aucune loi parfaite

Aucun lien admirable

S'aimer était profane

S'unir était suspect



Ils voulaient s'enivrer d'eux-mêmes

Leurs yeux voulaient faire le miel

Leur coeur voulait couver le ciel

Ils aimaient l'eau par les chaleurs

Ils étaient nés pour adorer le feu l'hiver



Ils avaient trop longtemps vécu contradictoires

Dans le chaos de l'esclavage

Rongeant leur frein lourds de fatigue et de méfaits

Ils se heurtaient entre eux étouffant les plus faibles



Quand ils criaient au secours

Ils se croyaient punissables ou fous

Leur drame était le repoussoir

De la félicité des maîtres



Que des baisers désespérés les menottes aux lèvres

Sous le soleil fécond que de retours à rien

Que de vaincus par le trop-plein de leur candeur

Empoignant un poignard pour prouver leur vertu



Ils étaient couronnés de leurs nerfs détraqués

On entendait hurler merci

Merci pour la faim et la soif

Merci pour le désastre et pour la mort bénie

Merci pour l'injustice

Mais qu'en attendez-vous et l'écho répondait



Nous nous délecterons de la monotonie

Nous nous embellirons de vêtements de deuil

Nous allons vivre un jour de plus

Nous les rapaces nous les rongeurs de ténèbres

Notre aveugle appétit s'exalte dans la boue

On ne verra le ciel que sur notre tombeau



Il y avait bien loin de ce Château des pauvres

Noir de crasse et de sang

Aux révoltes prévues aux récoltes possibles



Mais l'amour a toujours des marges si sensibles

Que les forces d'espoir s'y sont réfugiées

Pour mieux se libérer



Je t'aime je t'adore toi

Par-dessus la ligne des toits

Aux confins des vallées fertiles

Au seuil des rires et des îles

Où nul ne se noie ni ne brûle

Dans la foule future où nul

Ne peut éteindre son plaisir

La nuit protège le désir

L'horizon s'offre à la sagesse

Le coeur aux jeux de la jeunesse

Tout monte rien ne se retire



L'univers de fleurs violentes

Protège l'herbe la plus tendre

Je peux t'enclore entre mes bras

Pour me délivrer du passé

Je peux être agité tranquille

Sans rien déranger de ton rêve

Tu me veux simplement heureux

Et nous serons la porte ouverte

A la rosée au grand soleil

Et je t'entraîne dans ma fièvre

Jusqu'au jour le plus généreux



Il n'y a pas glaces qui tiennent

Devant la foudre et l'incendie

Devant les épis enflammés

D'un vrai baiser qui dit je t'aime

Graine absorbée par le sillon

Il n'y aura pas de problèmes

Minuscules si nous voyons

Ensemble l'aube à l'horizon

Comme un tremplin pour dépasser

Tout ce que nous avons été

Quand le crépuscule régnait



Toi la plus désespérées

Des esclaves dénuées

Toi qui venais de jamais

Sur une route déserte

Moi qui venais de très loin

Par mille sentiers croisés

Où l'homme ignore son bien

Innocent je t'ai fait boire

L'eau pure du miroir

Où je m'étais perdu

Minute par minute



Ce fut à qui donna

A l'autre l'illusion

D'avoir un peu vécu

Et de vouloir durer

Ainsi nous demeurâmes

Dans le Château des pauvres

Au loin le paysage

S'aggravait d'inconnu

Et notre but notre salut

Se couvrait de nuages

Comme au jour du déluge



Château des pauvres les pauvres

Dormaient séparés d'eux-mêmes

Et vieillissaient solitaires

Dans un abîme de peines

Pauvreté les menait haut

Un peu plus haut que des bêtes

Ils pourrissaient leur château

La mousse mangeait la pierre

Et la lie dévastait l'eau

Le froid consumait les pauvres

La croix cachait le soleil



Ce n'était que sur leur fatigue

Sur leur sommeil que l'on comptait

Autour du Château des pauvres

Autour de toutes les victimes

Autour des ventres découverts

Pour enfanter et succomber

Et l'on disait donner la vie

C'est donner la mort à foison

Et l'on disait la poésie

Pour obnubiler la raison

Pour rendre aimable la prison



Pauvres dans le Château des pauvres

Nous fûmes deux et des millions

A caresser un très vieux songe

Il végétait plus bas que terre

Qu'il monte jusqu'à nos genoux

Et nous aurions étés sauvés

Notre vie nous la concevions

Sans menaces et sans oeillères

Nous pouvions adoucir les brutes

Et rayonnants nous alléger

Du fardeau même de la lutte



Les aveugles nous contemplent

Les pires sourds nous entendent

Ils parviennent à sourire

Ils ne nous en faut pas plus

Pour tamiser l'épouvante

De subsister sans défense

Ils ne nous en faut pas plus

Pour nous épouser sans crainte

Nous nous voyons nous entendons

Comme si nous donnions à tous

Le pouvoir d'être sans contrainte



Si notre amour est ce qu'il est

C'est qu'il a franchi ses limites

Il voulait passer sous la haie

Comme un serpent et gagner l'air

Comme un oiseau et gagner l'onde

Comme un poisson gagner le temps

Gagner la vie contre la mort

Et perpétuer l'univers



Tu m'as murmuré perfection

Moi je t'ai soufflé harmonie

Quand nous nous sommes embrassés

Un grand silence s'est levé

Notre nudité délirante

Nous a fait soudain tout comprendre

Quoi qu'il arrive nous rêvons

Quoi qu'il arrive nous vivons



Tu rends ton front comme une route

Où rien ne me fait trébucher

Le soleil y fond goutte à goutte

Pas à pas j'y reprends des forces

De nouvelles raisons d'aimer

Et le monde sous son écorce

M'offre sa sève conjuguée

Au long ruisseau de nos baisers



Quoi qu'il arrive nous vivrons

Et du fond du Château des pauvres

Où nous avons tant de semblables

Tant de complices tant d'amis

Monte la voile du courage

Hissons-la sans hésiter

Demain nous serons pourquoi

Quand nous aurons triomphé



Une longue chaîne d'amants

Sortit de la prison dont on prend l'habitude



La dose d'injustice et la dose de honte

Sont vraiment trop amères



Il ne faut pas de tout pour faire un monde il faut

Du bonheur et rien d'autre



Pour être heureux il faut simplement y voir clair

Et lutter sans défaut



Nos ennemis sont fous débiles maladroits

Il faut en profiter



N'attendons pas un seul instant levons la tête

Prenons d'assaut la terre



Nous le savons elle est à nous submergeons-la

Nous sommes invincibles



Une longue chaîne d'amants

Sortit de la prison dont on prend l'habitude



Au printemps ils se fortifièrent

L'été leur fut un vêtement un aliment

L'hiver ils crurent au cristal aux sommets bleus

La lumière baigna leurs yeux

De son alcool de sa jeunesse permanente



Ô ma maîtresse Dominique ma compagne

Comme la flamme qui s'attaque au mur sans paille

Nous avons manqué de patience

Nous en sommes récompensés



Tu veux la vie à l'infini moi la naissance

Tu veux le fleuve moi la source

Nul brouillard ne nous a voilés

Et simplement dans la clarté je te retrouve



Vois les ruines déjà du Château qu'on oublie

Il n'avait pas d'architecture définie

Il n'avait pas de toit

Il n'avait pas d'armure

Agonies et défaites y resplendissaient

La naissance y était obscure



Vois l'ombre transparente du Château des pauvres

Qui fut notre berceau notre vieille misère

Rions à travers elle

Rions du beau temps fixe qui nous met au monde



Il s'est fait un climat sur terre plus subtil

Que la montée du jour fertile

C'est le climat de nos amours

Et nous en jouissons car nous le comprenons



Il est la vérité sa clarté nous inonde



Nous étendons la fleur de la vie ses couleurs

Le meilleur de nous-même

Par delà toute nuit

Notre coeur nous conduit

Notre tendresse unit les heures



Ce matin un oiseau chante

Ce soir une femme espère

L'oiseau chante pour demain

La femme nous reproduit

Le vieux mensonge est absorbé

Par les plus drus rochers par la plume grasse glèbe

Par la vague par l'herbe

Les pièges sont rouillés



Sur la ligne droite qui mène

La cascade à son point de chute

Et sur la longue inclinaison

Qui torture le cours du fleuve

Se fixent mille points d'aplomb

Où la vue et la vie s'émeuvent

Éblouies ou se reposant



Fleuve et cascade du présent

Comme un seul battement de coeur

Pour l'unique réseau du sang

L'eau se mêle à l'espoir visible

Je vois une vallée peuplée

Des grands gardiens de l'ordre intime

L'exaltation jointe à la paix



L'homme courbé qui se redresse

Qui se délasse et crie victoire

Vers son prochain vers l'infini

Le jour souple qui se détend

Moulant la terre somme un gant

L'étincelle devient diamant

La vague enflammée un étang



Tout se retourne la moisson

Devient le grain de blé crispé

La fleur se retrouve bouton

Le désir et l'enfant s'abreuvent

De même chair de même lait

Et la nuit met sous les paupières

De l'homme et de l'eau la même ombre



La vie au cours du temps la vie

Le réel et l'imaginaire

Sont ses deux mains et ses deux yeux

Ma table pèse mon poème

Mon écriture l'articule

L'image l'offre à tout venant

Chacun s'y trouve ressemblant



Le réel c'est la bonne part

L'imaginaire c'est l'espoir

Confus qui m'a mené vers toi

A travers tant de bons refus

A travers tant de rages froides

Tant de puériles aventures

D'enthousiasmes de déceptions



Souviens-toi du Château des pauvres

De ces haillons que nous traînions

Et vrai nous croyons pavoiser

Nous reflétions un monde idiot

Riions quand il fallait pleurer

Voyions en rose la vie rouge

Absolvions ce qui nous ruinait



Dis-toi que je parle pour toi

Plus que pour moi puisque je t'aime

Et plus que tu te souviens pour moi

De mon passé par mes poèmes

Comment pourrais-tu m'en vouloir

Ne compte jamais sur hier

Tant l'ancien temps n'est que chimères



De même que je t'aime enfant

Et jeune fille il faut m'aimer

Comme un homme et comme un amant

Dans ton univers nouveau-né

Nous avions tous deux les mains vides

Quand nous nous sommes abordés

Et nous nous sommes pensés libres



Il ne fallait rien renoncer

Que le mal de la solitude

Il ne fallait rien abdiquer

Que l'orgueil vain d'avoir été

En dépit de la servitude

Ô disais-tu mon coeur existe

Mon coeur bat en dépit de tout



Je ne meurs jamais ni de doute

Je t'aime comme on vient au monde

Comme le ciel éclate et règne

Je suis la lettre initiale

Des mots que tu cherchas toujours

La majuscule l'idéale

Qui te commande de m'aimer



Dans le Château des pauvres je n'ai pu t'offrir

Que de dire ton coeur comme je dis mon coeur

Sans ombre de douleur sans ombre de racines

En enfant frère des enfants qui renaîtront

Toujours pour confirmer notre amour et l'amour



Le long effort des hommes vers leur cohésion

Cette chaîne qui sort de la géhenne ancienne

Est soudée à l'or pur au feu de la franchise

Elle respire elle voit clair et ses maillons

Sont tous des yeux ouverts que l'espoir égalise



La vérité fait notre joie écoute-moi

Je n'ai plus rien à te cacher tu dois me voir

Tel que je suis plus faible et plus fort que les autres

Mais j'avoue et c'est là la raison de me croire



J'avoue je viens de loin et j'en reste éprouvé

Il y a des moments où je renonce à tout

Sans raison simplement parce que la fatigue

M'entraîne jusqu'au fond des brumes du passé

Et mon soleil se cache et mon ombre s'étend



Vois-tu je ne suis pas tout à fait innocent

Et malgré moi malgré colères et refus

Je représente un monde accablant corrompu

L'eau de mes jours n'a pas toujours été changée

Je n'ai pas toujours su me soustraire à la vase



Mes mains et ma pensée ont été obligées

Trop souvent de se refermer sur le hasard

Je me suis trop souvent laissé aller et vivre

Comme un miroir éteint faute de recevoir

Suffisamment d'images et de passions

Pour accroître le poids de ma réflexion



Il me fallait rêver sans ordre sans logique

Sans savoir sans mémoire pour ne pas vieillir

Mais ce que j'ai souffert de ne pouvoir déduire

L'avenir de mon coeur fugitif dis-le toi

Toi qui sais comment j'ai tenté de m'associer

A l'esprit harmonieux d'un bonheur assuré



Dis-le-toi la raison la plus belle à mes yeux

Ma quotidienne bien-aimée ma bien-aimante

Faut-il que je ressente ou faut-il que j'invente

Le moment du printemps le cloître de l'été

Pour me sentir capable de te rendre heureuse

Au coeur fou de la foule et seule à mes cotés



Nul de nous deux n'a peur du lendemain dis-tu

Notre coeur est gonflé de graines éclatées

Et nous saurons manger le fruit de la vertu

Sa neige se dissipe en lumières sucrées

Nous le reproduirons comme il nous a conçus

Chacun sur un versant du jour vers le sommet



Oui c'est pour aujourd'hui que je t'aime ma belle

Le présent pèse sur nous deux et nous soulève

Mieux que le ciel soulève un oiseau vent debout

C'est aujourd'hui qu'est née la joie et je marie

La courbe de la vague à l'aile d'un sourire

C'est aujourd'hui que le présent est éternel



Je n'ai aucune idée de ce que tu mérites

Sauf d'être aimée et bien aimée au fond des âges

Ma limite et mon infini dans ce minuit

Qui nous a confondus pour la vie à jamais

En vous abandonnant nous étions davantage

Ce minuit-là nous fûmes les enfants d'hier

Sortant de leur enfance en se tenant la main

Nous nous étions trouvés retrouvés reconnus

Et le matin bonjour dîmes-nous à la vie

A notre vie ancienne et future et commune



A tout ce que le temps nous infuse de force.





Paul Eluard, 1952


Éluard a achevé ce poème pendant un séjour à Beynac, au bord de la Dordogne, près d'une veille ferme nommée Le Château des pauvres, en août 1952.


in Poésie ininterrompue II (1953), Oeuvres Complètes

Éditions Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, Vol. I et II 1968.



Paul ÉLUARD (Saint-Denis 1895 - Charenton-le-Pont 1952)














Eluard et Dominique
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Marvin Gaye, concert Amsterdam 1976









"Enregistré à Amsterdam au milieu des années 1970, l’un des rares concerts de l’immense "prince de la soul". Marvin Gaye y interprète notamment les célébrissimes "Ain’t No Mountain High Enough" et "What's Going On". Un grand moment !

En 1976, Marvin Gaye est à l’apogée de sa carrière. Après la sortie des albums cultes What's Going on (1971) et Let's Get it on (1973), il entame sa première tournée en Europe, qui le mène sur la scène du Jaap Edenhal d’Amsterdam où il interprète notamment les célébrissimes "Ain’t no Mountain High Enough" et "What's Going on". Se produisant peu en public à cause de ses addictions à l’alcool et à la cocaïne, le chanteur, qui a fait les belles heures de la Motown à partir des années 1960, a connu une existence tourmentée, marquée par la violence paternelle, plusieurs divorces et des épisodes dépressifs. Criblé de dettes à la fin de sa vie et contraint de retourner vivre chez ses parents, il est abattu par son père, pasteur, de deux balles de revolver, la veille de ses 45 ans, en 1984. Ce concert exceptionnel rend hommage au "prince de la soul", trop tôt disparu."

sur Arte concert


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