jeudi 4 février 2016

Frémissements or et pervenche, poème fruban

crédit photo fruban



                                                                                     "Parfois résister c'est rester, parfois résister c'est partir. Par fidélité à soi, à nous. Pour le dernier mot à l'éthique et au droit."

ChTaubira 




Frémissements or et pervenche
par les vents balayés
violence en avalanches
Sous la cendre scories persistantes
ciels muets s'enfuyant
Voletez mésanges bleues et
toi rouge-gorge solitaire à la poitrine de feu
Au pied d'arbres sous l'hiver dépouillés
lumineuses nappes mauve


Sur mes lèvres se dessinent
refrain tendre et mélancolique
quelques mots du Plat Pays
           / sous un ciel si bas qu'un canal s'est pendu /
Comme écho aux murmures à ton oreille chuchotés et perdus
Et je regarde
Et je hume
Et je respire ton souffle
Et j'interroge les insondables voûtes
célestes là-haut ici-bas fripées de feuilles séchées


Tu le sais Toi
J'aimerais croire
Croire que demain sur les plages sur les flots
s'effaceront les cris le sang des migrants
réfugiés exilés assassinés   __   aux portes
de mépris d'indifférence d'une Europe
oublieuse de l'Histoire et des libertés
Un jour prochain vous perdrez la partie
C'est écrit


Tu le sens Toi
Là-bas en la profondeur des forêts
replié retranché au fond de ta vie
la guerre sous tes pas toujours
Loup sauvage et solitaire tu te terres
Petite marmotte tu te dorlotes   __   parfois tu sanglotes
Clandestins nos pas cheminent sentiers retirés
Une voie le long du canal
     / j'avance avec toi


Frémissements or et pervenche
par les vents balayés
douceur tendre des baisers
Au-delà et partout   __    Résistance
des bourgeons enflent l'espérance
Ce matin venu de loin muet un appel
Libres et rebelles
pour la mémoire la beauté
               / amour à fleur de peau
Demain le printemps des peuples
Notre printemps
         Amor mio



fruban

le 2 février 2016

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Protégé par copyright











crédit photos fruban

mercredi 3 février 2016

Cristina Castello, interviewée par Rodica Draghincescu (sortie du livre" En écrivant la vie")

photo Cristina Castello



CRISTINA CASTELLO : « LA POÉSIE EST LA RÉVOLUTION DE DIEU »
Publié le 26 Mars 2015 par Cristina Castello
Catégories : #Entrevistas-Entretiens de CRISTINA CASTELLO


Cristina Castello, interviewée pour  le livre

« En écrivant la vie » de Rodica Draghincescu [1]



     

Cristina Castello, écrivain, journaliste (avec plus de 3.500 entrevues à des personnalités de la vie politique et culturelle du monde entier, présentatrice d’émissions à la télévision argentine), s’est engagée dans la lutte contre les injustices sociales et politiques de son pays, mais surtout il s’agit d’une femme passionnée de littérature. Je propose donc ici une sorte de présentation générale, suivie d’un questionnaire qui puisse situer ses expériences, ses chemins, visibles au cœur culturel de son peuple et aux regards de ceux qui de partout ailleurs l’admirent et la célèbrent (RD).





RD : Vous avez toujours en considération l’ensemble des aspirations et déceptions de toutes les histoires que vous avez vécues. Quel est votre projet idéologique ? 

CC : Aujourd’hui les viscères du monde hurlent et je sens cela dans l’os de l’âme. Mais je suis encore imprégnée, et pour toujours, des concepts du penseur argentin José Ingenieros, que j’ai lu à l’âge de onze ans. Par exemple, lorsqu’on jette des regards visionnaires sur une étoile et qu’on tend vers une très haute élévation impossible à atteindre, avide de perfection et rebelle à la médiocrité, c’est qu’on possède l’inexplicable élan d’un idéal. Ce sont des mots qui m’imprègnent tels la persistance des liserons et qui palpitent encore en moi, à la manière de cette étoile. C’est ainsi que je n’adhère à aucun « isme » et j’abhorre la plupart d'entre eux, parce qu'ils sont sans soutien axiologique, et de caractère purement instrumental. Je n’ai rien à voir avec les « droites », certes, mais je répudie de même tout dogmatisme qui emprisonne l’âme ou la lucidité. Je suis une libre penseuse, un franc-tireur d’idées, de sentiments et de semences. Je défends des valeurs. Je fais germer la bonté, la justice, la liberté, l’égalité… La beauté, en somme, qui embrasse l’éthique et l’esthétique. On pourrait dire en termes non conventionnels –puisque je ne le suis pas– que la mienne est une idéologie de mains ouvertes. Pour donner. Ce qui signifie marcher à cœur ouvert et la conscience éveillée ; et avoir aussi exposé le corps et la vie –et ce n’est pas une métaphore– pour défendre la vie de « mes » prochains. Rappelez-vous ce que dit John Donne… « La mort de tout homme me diminue, parce que j'appartiens à l’humanité », c’est ce dont il s’agit.

RD : Oui… vous avez écrit « cette odeur à prison, cette odeur. Celle-là ». Quelle a été votre expérience par rapport à cela ? 

CC : Heureusement j’ai vécu de ce côté-ci des grilles –en liberté– mais j’ai été menacée de mort et « interdite » comme journaliste, et –par un mandat intérieur inexplicable– j’ai converti ma vie en une lutte sans trêve pour la paix et la défense des êtres humains emprisonnés, torturés et portés disparus. Ce fut pendant le génocide qui eut lieu en Argentine entre 1976-1983 et dont les responsables furent les criminels –appelés ainsi également par la justice, lorsque celle-ci était encore digne de ce nom– commandés par Jorge Rafael Videla, président de facto, Eduardo Emilio Massera y Orlando Ramón Agosti ; c’est curieux… tous utilisaient deux prénoms… pour renforcer la puissance de leur cruauté ? Bon, tout au long de notre vie, nous avons tous, une ou plusieurs zones de fracture, un point culminant. Cela peut se passer à partir d’expériences belles ou horribles, mais –dans n’importe quel cas– ces circonstances divisent notre vie en un avant et un après. On n'en sort jamais indemne, mais meilleure ou pire, et cela dépend du matériau que l’on trouve à l’ « intérieur » de nous-mêmes. Le matin du 24 mars 1976, aussitôt que le coup d’état, meurtrier et tortionnaire, fut déclaré dans mon pays, et que la mort fit son apparition brutale, commença l’une de deux étapes qui convertirent mes jours en un avant et un après. Ce n’est qu'en raison d'un mandat intérieur ou pour un destin qui criait Humanité, que j’ai consacré ces années-là de ma presque adolescence à la défense de ceux que souffraient. Pour moi, ce n’était pas important «de quel côté » ils se trouvaient; la seule chose importante pour moi, c’était qu’ils souffraient (« Qui sont ceux qui souffrent ? Je ne sais pas, mais ils m’appartiennent » : Pablo Neruda). Alors une profonde douleur s’est emparée de moi et j’ai couru de prison en prison, en subissant les démarches humiliantes que cela impliquait ; et j’ai couru d’un dignitaire de l’Église à un autre… et je les exècre d’autant plus que j’aime les bons curés de Jésus, dont beaucoup ont été portés disparus. Et « disparu » veut dire N.N. (en espagnol-argentin : des tombeaux sans nom) et dans la plupart des cas, sans corps dedans. « Disparus », après avoir été enlevés de chez eux : des enfants, des vieux, des malades, et des femmes portant des enfants dans leurs ventres… Des êtres humains ! Et il y  eut des personnes considérées à tort comme appartenant à « l'Intelligence Service », lesquelles passaient des nuits et des nuits à attendre et surveiller la porte de l'appartement où je vivais toute seule. Quant à mes journées, je les consacrais à la recherche des personnes disparues, et je passais mes nuits d’insomnie, le dos courbé sur des feuilles blanches, à écrire sans arrêt; inutile de vous dire que j’ai eu à endurer toutes sortes d’intimidations. Le sujet en lui-même justifierait des livres et des livres. Je n’ai jamais compris, et je n’arriverai jamais à comprendre tant de cruauté, et pourtant cela ne me paralyse pas. Je deviens plus forte dans l’horreur, surtout lorsqu’il s’agit du prochain : comme si mon âme portait mon corps, pour y résister. Et je continue. Toujours.

 RD : Comment se fait-il que vous soyez encore vivante ? 

CC : Disons, à titre de synthèse et au risque de paraître simpliste, que je suis vivante parce que Dieu l’a voulu. Parce que par exemple, ils ont torturé la pauvre mère d’un prisonnier « porté disparu », seulement parce que la police (ou l'armée) a trouvé au cours d'une perquisition chez elle une correspondance clandestine reçue de son fils par mon intermédiaire. Ne connaissant pas même le jeune homme, je lui faisais  parvenir ses courriers par pure humanité. Et elle, la pauvre mère du martyr, ayant souffert l’horreur de la torture, n’a amás dénoncée. Alors vous voyez… Il paraît qu’un ange me protège pour que je protège à mon tour, et que, sans le savoir, je suis née avec un destin prédéterminé, consacré à la poésie, à la défense de la justice et de la liberté. Et à partir de ce génocide j’ai voué toute ma vie à la lutte pour que « Plus jamais ». « Plus jamais » est une sentence paradigmatique en Argentine… Ce serait long de l’expliquer maintenant. Mais, encore une fois et au risque de simplifier, je dis que cela signifie la lutte pour la paix pour que « plus jamais » de tortures, « plus jamais » de répression, « plus jamais » la maudite mort. « Plus jamais » de génocides, « plus jamais » de coups d’État. « Plus jamais » l’homme comme erreur et horreur de la Nature. « Plus jamais » les places vides des rires d'enfants avortés à cause de la gégène électrique manipulée par des monstres qui, auparavant, avaient violé leurs mères. Plus jamais… « Plus jamais » !

RD : Comment est l’ambiance politique et idéologique dans laquelle se développe la culture de votre pays ? 

CC : C’est curieux… c’est la deuxième fois que vous dites « idéologie », et je ressens l’expression comme un frisson. Comme vous le savez, bien avant Fukuyama il se produisait déjà ce qu’il a mis en mots : la fin de l’histoire et la mort des idéologies. Des arguments pervers pour proclamer l’idéologie du « dieu Marché », moyennant laquelle on tue des millions de personnes. Avec des armes et avec la famine. Ce sont des idéologies du vide et de l’indifférence qui ont commencé à surgir au siècle dernier, et qui se sont aussi développées au sein de la vieille civilisation européenne, et elles sont encore en vigueur, même si parfois elles se cachent, par exemple, derrière ce qu’à l’école de Frankfort– Adorno, Horkheimer– on a appelé raison instrumentale. Aujourd’hui nous vivons le fondamentalisme de la violence qui s’exerce sur la majorité des êtres humains. Et l’Argentine est l’une de ses grandes victimes. Dans ce cadre, pourtant, il y a des politiques réconfortantes provenant de l’actuel gouvernement en matière de ce qu’on appelle « les droits de l’homme », et si je m’exprime ainsi, c'est parce que j'estime que le bonheur fait lui aussi partie  des droits de l'être humain  et je ne vois pas comment quelqu’un qui n’a pas de quoi manger, ni de quoi payer ses études ou de se soigner pourrait être heureux. Je veux parler des huit millions d’exclus de la vie depuis 1976, et, en ce qui concerne les conditions économiques,  ça ne s'est pas vraiment amélioré notamment à cause du « gouvernement » de l’ancien président Carlos Menem, une « personne » qui a vendu l’Argentine et les argentins et qui devrait se trouver aujourd’hui en prison. Et malgré tout cela la culture crie « présent » et ce pays, où je suis née, possède un haut niveau culturel, avec plusieurs Prix Nobel, avec un mouvement émancipateur important comme il devrait exister dans tous les pays appelés du « premier Monde » un mouvement porté par des personnes créatives, qui savent faire de l’art et d'autres qui font tout ce qui est possible pour aider ceux qui n'ont plus rien. Mais presque tout se fait grâce aux artistes, aux gens habiles, créatifs, aux scientifiques. Ceux qui sont animés par le désir et l’imagination. « Si par hasard, lorsque je me couche, je ne m’attache pas aux barreaux de mon lit, je me réveille un quart d’heure plus tard, inévitablement, sur le toit de mon armoire », a écrit, le poète argentin Oliverio Girondo. Il volait, il imaginait. Mais être artiste ou scientifique, c'est à dire ingénieux ou créatif, et avoir une conduite cohérente dans ce pays –plus que dans bien d’autres– c’est se condamner à l’exclusion, en ce qui concerne la qualité de vie et le travail. Bref, c’est être un héros.

RD : Plus que dans d’autres pays de l’Amérique Latine ? 

CC : Bon… L’Argentine n’échappe pas aux conséquences fâcheuses du « modèle » unipolaire, qui ne devrait plus exister et qui est en train de s’épuiser. Elle fait partie –comme toute l’Amérique Latine– de ce qu’on appelle le Tiers Monde : celui des inégalités, de l’injustice, de la violence et de la pauvreté. Or, c’est un cas non assimilable aux autres pays de l’Amérique indo-hispanique. De par ses origines historiques elle a une forte connotation européenne, mais aujourd’hui elle est un miroir déformant ne restituant que peu ou prou son héritage culturel. Cependant, et même si cela semble contradictoire, il s'y développe une culture très ouverte à travers laquelle la poésie, la musique, la danse, la peinture et toutes les expressions artistiques entravent les desseins du « dieu Marché » et se développent à travers tous les secteurs socioculturels. Alors, c'est avec un soupir intérieur, et presque en état de grâce, que je ressens les forces de création et de vie. La vie elle-même !

RD : S’agit-il d’une conjoncture culturelle propice au fleurissement des publications littéraires ? 

CC : Les publications littéraires fleurissent mais tout se fait à partir des efforts individuels et de petits groupes qui payent pour publier leurs productions et qui ne vendent presque rien. C’est un groupe très restreint celui qui exerce la résistance comme revendication de la vie et de l'art, et c’est la raison pour laquelle ils n’ont pas de place dans ce qu’on appelle les mass media. Par ailleurs, les suppléments « culturels » des journaux ne publient presque rien en poésie ; et, lorsqu’ils le font, c’est sans recherche préalable ni compréhension esthétique. La poésie est la grande absente, et il arrive pourtant que sa voix apparaisse –soufflée par des « poètes en service commandé »– dans les discours officiels des gouvernants, qui en utilisent les  tours de langage et les ficelles  pour « s’en flatter » et pour mieux la condamner à l’oubli. Quant aux grandes maisons d’éditions –actuellement la plupart sous le contrôle de capitaux espagnols–, ce sont des monopoles et elles ne publient pas de la culture mais des objets de consommation qui abrutissent les gens. Des masques. Ce sont des masques de la nuit et du désert, dont l’objectif est de dénigrer les écrivains authentiques et par voie de conséquence l’intelligence humaine, puisqu'il ne s'agit principalement que de nier la parole quand celle-ci est porteuse de la lumière.

RD : De quelle génération de poètes venez-vous ? Quels maîtres revendiquez-vous ? Y-avait- il des groupes ou des écoles dominantes pendant vos premières années de littérature ? 

CC : Non, « Je n’ai jamais appartenu » à aucune génération de poètes parce que –jusqu’à présent– je n’ai fait partie d’aucun groupe. Je suis une intimiste et j'ai toujours préféré  le dialoguer à deux que les conversations en assemblées. Par ailleurs je déteste les gens qui avancent avec des masques, j’aime les cristaux ; je guette le mystère et la beauté. Il y eut un temps où je passais des nuits entières, dans mon jardin de fleurs toutes blanches, à attendre, anxieuse et patiente, la naissance d’un jasmin. Il s’agit de mes petits et infinis instants de plaisir. Cela doit être parce que je jouis de ce que Louis Aragon a appelé la passion de l’absolu, et  que je l’endure aussi. J’écris depuis l’âge de quatre ans mais j’ai toujours essayé de cacher ma poésie… même si elle apparaissait dans mes écrits journalistiques et dans la respiration de mon âme. Maintenant j’ai un tout petit peu changé et c'est dans « mon » Paris tant aimé qu’a été publié en octobre 2004, mon premier livre de poèmes en version bilingue (français-espagnol) : « Soif ». J’ai soif. Et je ne proviens pas d'un seul poète mais de tous. J’ai commencé à écrire parce que je suis née habitée par la poésie, celle que j’ai découverte et appréciée avant même d’en avoir eu la mémoire, avec ma mère : La « Chiquita » Batmalle, un être venant d'un autre monde. Elle était poète, pleine d’amour et de poésie, et a su me transmettre sa faim d’Azur, son désir d’Infini. Elle fut mon « Grand Maître », aussi importante que tous ceux qui ont éclairé et éclairent encore mon être. Paul Éluard, Robert Desnos, Paul Celan, Arthur Rimbaud, Federico Garcia Lorca, ou les argentins Roberto Juarroz et Alejandra Pizarnik. Des lumières parmi tant de lumières, c’est mon impératif des yeux toujours ouverts.

RD : Est-ce que pour vous l’écriture est un acte révolutionnaire ? 

CC : Oui, la poésie est la révolution de Dieu. C’est un engagement avec la vie. Elle est révélatrice et prophétique. C’est un  univers secret qui se fraie un passage dans un monde brutal, pour ouvrir les consciences et les cœurs. Eh oui… à Rome on appelait les poètes vates –ce qui veut dire devins, comme l’a bien signalé Philip Sidney dans son Apologie for Poetry–. Et n’importe quelle écriture est révolutionnaire s’il s’agit vraiment de littérature et non pas de vide, parce qu’elle est résistance et persistance d’aurores ; parce qu’elle est conscience critique du monde, moteur de l’imagination et épanouissement de l’esprit. C’est une arme. Pour le bien et la liberté, et elle a le pouvoir de transformer le monde, particulièrement la poésie. C’est pourquoi tant de poètes bleus ont souffert et ont été assassinés dans les camps de concentration; parce que la poésie comme tous les arts véritables, représente un danger pour le Pouvoir. Le Pouvoir veut des esclaves et l’art est un horizon définitif de liberté. Et nous savons déjà, avec l’espagnol Léon Felipe, qu’il y a un tyran qui attache, et un autre tyran qui détache. Et entre les deux, le domaine de la liberté, l'épopée prométhéenne, toute de tension angoissante et soutenue, d’équilibre et d’amour.

RD : Comment définiriez-vous votre acte poétique ? Et l’acte politique ? 

CC : Tout acte est politique, et la poésie, pour moi, est un voyage vers le dedans, une intériorité, un mode de connaissance : « Qu’est-ce qu’écrire ? C’est quelque chose que tu ne peux pas pratiquer avant que tu n'aies extrait la dernière ligne de toi-même », dit un poète russe. Et c’est cela dont il s’agit. Mais je sens que l’acte poétique n’est pas seulement l’acte d’écrire, mais l’intention de trouver le vrai et la mesure de l’amour envers l’humanité. Quant à moi, sans la poésie dont je suis totalement imprégnée je me sentirais perdue dans ce monde.

RD : Est-ce que vous dites et vous provoquez la réalité ? En général, combien de temps dure la réalité ? À quel point elle croise-t-elle la fiction qui, n'est, par ailleurs, qu’une forme possible de la réalité ? 

CC : La fiction est une parabole qui révèle ce qu’on appelle réalité. Mais… qu’est-ce que la réalité ? Je me méfie de ce mot. La réalité, oui… « Cette clé de clôture à toutes les portes du désir » écrivit Olga Orozco, poète argentine. Et moi, je suis d'accord avec elle. La réalité est quelque chose de « déjà fait », c’est ce qui nous est « donné » comme seule possibilité. C’est un mur. C’est une fin. C’est de la résignation. Je refuse de l’accepter. Je veux la construire autrement. Voyons… « Guerre en Irak », disent-ils. C’est ça, la réalité ? Non. Boucherie unilatérale en Irak. Existe-t-il la réalité ou bien ce qui existe, ce sont les yeux qui la regardent ? La mer est liquide, dit-on. Oui… c’est ce qu’il paraît. Mais non. Qu’est-ce qu’il y a de plus solide que la mer, qui nous précède et qui nous succédera ? Qu’y a-t-il de plus solide que les bouquets d’écume à l’aide desquels elle séduit les étoiles ? Qu’y a-t-il de plus solide que ses abîmes insondables… que ni l’homme ni son imagination ne peuvent atteindre ?

RD : Du journalisme et de la poésie. Dans quel cadre ? 

CC. Dans le cadre de l’engagement, évidemment. Je ne suis pas journaliste. Je suis personne et je suis poète. Je profite du journalisme pour trafiquer des valeurs et de la poésie, en semant toujours. En outre, le journalisme du monde d’aujourd’hui –sauf quelques exceptions- me dégoûte. Il n’accomplit point le devoir éthique d’informer, ni de former. La lumière des postes de télévisions a la couleur de la mort, car elle ignore ceux qui souffrent ou bien elle se sert d’eux pour créer de gros titres assoiffés de sensationnalisme. En tant qu’habitants de cette planète, de n’importe quel pays, nous sommes des survivants des massacres et nous vivons entre les parents des assassinés, victimes du Pouvoir impitoyable. Mais la plupart des entreprises journalistiques se taisent, parce que pour elles tout est marchandise et intérêts. Alors je suis heureuse en faisant du journalisme seulement quand je peux être libre, absolument libre. Comme je l’ai été lors de mon programme de télévision, auquel je reviendrai, « Sans masque » ou à la radio, et plus rarement dans les médias de presse écrite. Lorsque j’y écrivais, je n’ai jamais trahi mes idées ; par conséquent j’ai été très censurée et, fatalement, il m'est arrivé de m'autocensurer.

RD : Votre poésie protège la vérité, la bonté, la paix, la lumière, la musique, l’amour, la langue. Vos paroles suggèrent, cachent, découpent le monde en séquences de sentiments et de sons et d’images dynamiques. Votre écriture est rapide, forte, séduisante, captivante. Votre poésie acquiert rapidement la polyphonie des mots. D’où provient cet appétit pour la parole ? 

CC : Du ventre de ma mère. J’ai toujours été amoureuse des mots mais j’ai pris tout mon temps avant de m’apercevoir que l’écriture pouvait changer ma vie, même lorsque j’étais une inconnue pour tous. Mais ... ne me croyez pas, puisque je ne suis pas celle qui écrit, mais les lectures dont je me suis nourries depuis mon enfance ; c’est le ciel qui me pénètre, la solidité de la mer, des arbres, des fleurs, de l'amour, de l'humanité, tout ce qui est poésie. Ce sont les  phares ceux qui écrivent mes mots, les bonnes personnes, la lune qui me regarde par la fenêtre, les gestes fraternelles qui me causent une implosion, et même l'horreur qui me met en alerte. Ce sont les aubes, les oiseaux et les mains qui s’ouvrent en offrande envers les semblables. Ce sont la musique et la peinture et l'art tout entier. Ils me chuchotent les mots, de même manière que ma faim de connaissance, les personnes que j'aime et les visages de chaque être anonyme qui, depuis n'importe quelle rue, me découvre la carte de sa géographie intérieure.

 RD : Vous avez écrit, dans « Semences » : « Je veux. Je veux et je sème. Je veux. /Que nous enseignions la bonté avec bonté. /Que le ciel soit toujours piqué d’étoiles,/Je veux des adultes au rire virginal /Et des  chérubins en portraits d’enfants./Que les sans pitié respirent Blake/Que Rilke exorcise l'évidence/Que les petits vieux vivent dans l’honneur./Que le Pays, le Continent, le Monde, l’Univers/Soient pour des égaux et sans discrimination ». Vous dialoguez avec le monde. La langue vous procure les preuves, elle vous détaille la réalité, fixe les règles et exige bien plus au-delà de son articulation magique. Je ne souhaite pas vous demander l’origine de vos sources mais sur le statut métaphorique généralisé de votre poésie. Pourriez-vous nous dire quelque chose à ce sujet ? 

CC : Non, parce que je ne le sais pas. Je sais seulement que je ne veux pas pécher contre l’imagination ni contre les sentiments. Que je déteste les artifices, que je ne veux pas me rendre à la parole facile… Celle-là même dont tant de gens se servent pour créer ce qu’ils envoient après à certains concours. « J’ai la beauté facile et c'est heureux », écrivit mon Paul Éluard, et moi aussi, je la désire mais seulement pour appréhender cette beauté. Je ne veux pas me rendre à la parole facile, à la vox et praeterea nihil : ce n’est que de la voix pour de la voix, que des mots pour des mots, rien. Je veux sortir jusqu’à la dernière ligne de moi-même. Je veux écrire au rythme de mon frémissement et avec tous mes frères et mes sœurs humains. Je ne veux pas avoir toutes les réponses mais poser beaucoup de questions. Je ne veux pas tuer l’enfant qui vit en moi. Je veux désapprendre ce que j’ai appris, pour pouvoir tout regarder comme si c’était la première fois.

RD : Suggérer, demander ou prétendre telle ou telle chose, en une décade où l’espoir d’être compris est inexistant, signifie avoir du courage, de l’initiative. Votre désir est votre devoir, et ceci efface toutes les crises de la poésie dont nous aimons tant parler. Vous êtes directe, combative, sensorielle, passionnée, spirituelle ; vous n’aimez pas le sens de l’abstraction. Êtes-vous une poète du « non » ou du « oui » ? 

CC : Je ne sais pas si c’est du courage. Je crois que dans mon cas, il s’agit de l’impossibilité d’être différente de ce que je suis. Mais… Vous êtes une observatrice perspicace : lorsque vous comparez en moi le désir et le devoir, que je ressens presque comme un destin, vous êtes en train de me définir. Et vous me présentez aussi dans la perspective de la combativité et de la spiritualité. Vous savez Rodica ? Je crois que le tout fait partie du tout. Je suis dionysiaque pour sentir et –plus généralement– apollinienne en ce qui concerne le style. Je déteste les qualificatifs ainsi que les textes pamphlétaires, et chaque jour je tends vers davantage de synthèse. Mais ceci n’élude point l’engagement. En un seul mot, il peut y avoir une tension spirituelle qui nous restitue de sa puissance, comme cela arrive parfois d'un seul coup de pinceau ou d'une seule note musicale, pour le peintre ou le musicien. En outre, il y a des moments de l’esprit qui me conduisent vers une forme ou vers une autre. Alors je peux écrire « Soif gorge sable » au lieu de… « J’ai soif comme si dans ma gorge il y avait du sable » Mais aussi, et avec l’expérience du génocide qui commença en Argentine en ce jour de l’année 1976 : « Le vingt-quatre mars deux mille quatre devrait être une photo jaunie / du 24 mars 1976. / Mais des assassins de christs peignent en couleurs la photo jaunie. / La font renaître. / Elle devrait être une photo démodée à cause du temps passé. Avorté l’horreur par sève et vie. / À sa place : Clic et des yeux bouillonnant d’espoirs. / Clic et des visages cartographiés d’âmes en veillée. / Clic et des certitudes de ravissements. / Mais la corruption du fric requiert aussi la répression… » Après ceci, je ne crois pas qu’il me soit nécessaire de répondre à votre question, à savoir si je suis un poète du « oui » ou du « non », n’est-ce pas ?

RD : Quel est le motif central de votre œuvre poétique ? 

CC : Ma soif. Soif éternelle, bénite, une soif insatiable.

RD : « Eau. Musique. Art. Vie. Égalité. Justice. Liberté. Transparence. Soif » Ce sont les mots-clés de votre production ? 

CC : Soif est le mot central qui englobe tous les autres. De toute façon, les mots surgissent comme un besoin désespéré pour être authentique vis-à-vis de mes sentiments. C’est ainsi que quand j’écris, j’essaie d’ôter jusqu’au dernier voile pour trouver la dernière couche qui soit en moi. Justement, le premier poème qu’écrivit l’irlandais Seamus Heaney s’appelle Digging (en creusant). En creusant en lui-même. Et après l’avoir écrit, il sentit avoir ouvert une aire de lumière qui l’intégrait à la vraie vie. Comme Cátulo dont les poésies d’amour ont un caractère unique, dû à l’austérité avec laquelle il exprima les délices et les tourbillons amoureux. Alors vous voyez… la poésie est aussi une fenêtre vers la source du silence.

RD : Dans un numéro de « Tel Quel » (1965) Jean-Pierre Faye affirmait que le mot « poésie » est le plus laid de la langue française. Comment est perçu le mot « poésie » en Argentine ? 

CC : De la même manière. La poésie est le plus outragé des arts. Mais il n’y a pas une Argentine unique : en ce qui concerne ce point de vue, il y en a au moins deux. Il y a un secteur médiatisé et indifférent mais il y a aussi une Argentine occulte qui attend la lumière, celle des larges minorités que les mass médias ignorent. J’ai appris avec certitude combien d’âmes font partie de cette Argentine occulte, surtout grâce à mon programme de télévision, dont le centre était la poésie et le regard poétique du monde dans toute sa vérité. De jour en jour, nous avions davantage de téléspectateurs, de jour en jour d’une adhésion croissante. Alors, au-delà de l’indifférence de ceux qui veulent assassiner la poésie, elle subsiste; peut-être parce que lorsqu’on la connaît, elle se met à vivre en nous et elle devient alors incontournable en imposant un état d’alerte et de désir, de disponibilité. Une promesse.

RD : Votre écriture ne tourne pas autour des apparences et, de cette manière, elle prend un aspect de corps à corps. Chez vous on trouve le besoin de l’expérience physique. Vous altérez les astuces du langage et vous approfondissez les choses. Avez-vous déjà songé à définir le « verbe poétique » ? 

CC : Robert Frost s'est très bien exprimé à propos de cela. Vous vous en souvenez ?… Il a dit qu’un poème commence comme un nœud dans la gorge, comme un souvenir nostalgique ou comme un amour; et puis que vient la pensée et que la pensée conduit aux mots. Excusez-moi… laissez-moi répondre avec ces mots. Je n’aime pas les définitions. La poésie, elle « est ».

RD : C’est fascinant l’indépendance de votre poésie. Y a-t-il en Argentine des poètes qui vous ressemblent ? 

CC : Il y en a beaucoup et de très bons, ainsi que dans toute l'Amérique latine, et beaucoup parmi eux sont tombés dans l'oubli. Néanmoins, je ne sais pas si nous pouvons parler de similitudes. Chacun a son style mais le diapason sur lequel s’installe toute la musique du poème est différente pour tous. C’est la sonate ou l’hymne de chacun.

RD : S’il vous semble propice, vous pouvez signaler les mauvaises tendances de la poésie universelle contemporaine. 

CC : Je sens que tout ce qui a une tendance, surtout si elle est mauvaise –telle est votre question?-, suppose de la soumission à ce qu'imposent les modes. Donc, ce n’est point de la poésie. Or, s’il y a tant de lumière, pourquoi donc parler de l’obscurité ? Tant de lumière. Tant de lumière. Il y en a tant.

RD : Pourriez-vous formuler un vœu pour tous les poètes de nos jours ? 

CC : « Un grondement : la / vérité en personne / est apparue / au sein de l’humanité / au cœur même / du concert de leurs métaphores ». Paul Celan l’a dit pour moi, et si nous tous prenons ce flambeau, les viscères du monde n’hurleront plus. Jamais. « Plus jamais ».



J'ai participé à cette interview en 2004, alors que je n’avais publié qu’un seul recueil de poèmes. Voir ma bibliographie ICI. J’ai décidé de vous la faire connaître, car elle est toujours d’actualité. Je remercie le poète André Chenet, pour sa correction de la traduction française (CC)

mercredi 27 janvier 2016

Lettre d’Elie Wiesel à Maître Jakubowicz : « Une justice sans mémoire est une justice incomplète, fausse et injuste. »




Lettre d’Elie Wiesel à Maître Jakubowicz : « Une justice sans mémoire est une justice incomplète, fausse et injuste. »:

 Elie Wiesel (30 septembre 1928), écrivain juif américain, est un des rescapés du camp d'Auschwitz. Cette expérience traumatisante, il la mettra noir sur blanc dans son ouvrage La Nuit. Dans ce témoignage épistolaire délivré au cours du procès de Klaus Barbie en 1987, Elie Wiesel érige la Mémoire comme rempart face au crime absolu.


Maître,

Je souhaiterais vous exposer le sentiment que m’inspire le témoignage que vous m’avez demandé d’apporter au procès qui occupe actuellement la cour d’assises du Rhône.

Je m’efforcerai de parler de quelques absents anonymes, non pour eux. Nul n’a le droit de s’exprimer en leur nom. Si les morts ont quelque chose à dire, ils le diront à leur manière. Peut-être le disent-ils déjà. Sommes-nous capables, ou dignes, de les entendre ?

Puis-je préciser d’emblée que je n’éprouve à l’égard de l’accusé aucune haine? Je ne l’ai jamais rencontré ; nos routes ne se sont guère croisées. Mais j’ai rencontré des tueurs qui, comme lui, se voulaient ennemis de mon peuple et de l’humanité. Il se peut que j’aie connu l’une ou l’autre de ses victimes. Je leur ressemblais comme elles me ressemblaient : à l’intérieur du royaume de la malédiction, érigé par l’accusé et ses camarades, tous les détenus juifs, tous les juifs avaient le même visage, les mêmes yeux ; tous étaient voués au même destin.

Parfois, on a l’impression que c’était toujours le même juif qu’en tous lieux l’ennemi avait tué six millions de fois.

Non, il n’y a aucune haine en moi ; il n’y en a jamais eu. Il ne s’agit pas ici de haine ; il s’agit seulement de justice. Et de mémoire. Il s’agit de rendre justice à la mémoire.

Un souvenir : printemps 1944. Quelques jours avant la fête juive de Pentecôte-Shavouot. Il y a quarante-trois ans, presque jour pour jour. J’avais quinze ans et demi, mon fils va avoir quinze ans dans six jours.

Je vivais dans une petite ville juive enfouie dans les Carpathes où mon enfance, profondément religieuse, fut agitée par des songes et des prières messianiques. Loin de Jérusalem, je vivais pour Jérusalem ; et Jérusalem vivait en moi.

Bien que sous un régime fasciste, les juifs de Hongrie ne souffraient pas trop. Mes parents tenaient un commerce, mes trois soeurs allaient à l’école, le Shabbat nous enveloppait de sérénité… La guerre ? Elle courait vers sa fin. Les Alliés allaient débarquer dans un jour, dans une semaine. L’Armée rouge se trouvait à vingt ou trente kilomètres. Puis…

Les Allemands envahirent la Hongrie le 19 mars 1944. Dès lors, les événements se précipitèrent à un rythme qui ne nous donna pas de répit. Décrets et mesures antisémites se suivaient : interdiction de voyage, confiscation des biens, port de l’étoile jaune, le ghetto, les transports.

Nous assistâmes à un rétrécissement systématique de notre univers. Pour les juifs, le pays se limita à une ville, la ville à un quartier, le quartier à une rue, la rue à une chambre, la chambre à un wagon scellé traversant le paysage nocturne de Pologne.

Comme les enfants juifs d’Izieu, l’adolescent juif de ma ville arriva un après-midi à la gare d’Auschwitz. C’est quoi ? nous demandions-nous. Nul ne savait. Le nom n’évoquait aucun souvenir en nous. Le soir, peu avant minuit, le train se mit en marche. Une femme, dans notre wagon, se mit à cirer : je vois un feu, un feu ! On la fit taire. Je me souviens du silence dans le wagon. Comme je me souviens du reste. Les barbelés s’étirant à l’infini. Les hurlements des détenus chargés de notre « accueil », les coups de feu tirés par les SS, l’aboiement de leurs chiens. Et, au-dessus de nous tous, au-dessus de la planète, des flammes immenses s’élevant vers le ciel comme pour le dévorer… Depuis cette nuit-là, il m’arrive souvent de regarder le ciel et de le voir enflammé…

Mais cette nuit-là, je ne pus regarder le ciel longtemps. Trop occupé à m’accrocher aux miens. Un ordre retenti : « En rang, par familles. » C’est bien, pensai-je : nous resterons ensemble. Pour quelques minutes seulement : « Hommes à droite, femmes à gauche. », vint un nouvel ordre. Les coups pleuvaient de tous les côtés. Je n’ai pas pu dire au revoir à ma mère. Ni à ma grand-mère. Je n’ai pas pu embrasser ma petite soeur… Avec mes deux soeurs aînées, elles s’éloignaient, portées par la marée noire et affolée… Séparation qui coupa ma vie en deux. J’en parle rarement, presque jamais. Je ne peux évoquer ni ma mère, ni ma petite soeur… Pourtant, je sais… je sais tout… Non, pas tout… On ne peut pas tout savoir… Je pourrais imaginer, mais je me l’interdis. Il faut savoir quand s’arrêter… Mon regard s’arrête au seuil des chambres à gaz : même en pensée, je refuse de violer l’intimité des victimes, au moment de leur mort.

Ce que j’ai vu me suffit. J’ai vu, dans un petit bois, quelque part dans Birkenau, des enfants vivants que les SS jetaient dans les flammes… Parfois, je maudis mon regard… Il aurait dû me quitter sans jamais revenir… Il aurait dû rester avec les petits corps calcinés.

Depuis cette nuit, j’éprouve un amour profond et immense pour les vieillards et les enfants. Chaque vieillard me rappelle mon grand-père, ma grand-mère, chaque enfant me rapproche de ma petite soeur, la soeur des enfants juifs d’Izieu…

Pendant des nuits et des nuits, je ne cessais de me demander : que signifie donc tout cela ? Quel est le sens de cette entreprise meurtrière ? Elle fonctionnait à la perfection. Les tueurs tuaient, les victimes périssaient, le feu brûlait et tout un peuple assoiffé d’éternité devenait cendres, anéanti par une nation qui jusqu’alors, fut considérée comme la plus éduquée, la plus civilisée du monde… Diplômés des grandes universités, amateurs de musique et de peinture, des médecins, des avocats, des philosophes participaient à la Solution finale et se rendaient complices de la mort… Savants et ingénieurs inventaient des méthodes plus efficaces pour exterminer des masses de plus en plus denses en un temps record… Comment était-ce possible ?

Je ne connais pas la réponse.

Par son envergure, par son côté ontologique et par ses ambitions eschatologiques, cette tragédie défie et dépasse toutes les réponses. Si quelqu’un prétend en trouver une, elle ne peut qu’être fausse. Tant de deuils, tant d’agonies, tant de morts d’un côté, et une réponse de l’autre ? On ne comprend Auschwitz sans Dieu ni avec Dieu. On ne le conçoit sur le plan de l’homme ni du ciel. Pourquoi, chez l’ennemi, tant de haine à l’égard des enfants et des vieillards juifs ? Pourquoi cet acharnement contre un peuple dont la mémoire de souffrance est la plus ancienne du monde ?

A l’époque, il me semblait que le but de l’ennemi était de s’en prendre à Dieu lui-même, afin de le chasser de son trône céleste. Ainsi l’ennemi créa-t-il une société parallèle à la nôtre, un univers opposé au nôtre, avec ses fous et ses princes, ses lois et ses coutumes, ses prophètes et juges et,oui, un univers maudit et envoûté où l’on parlait une autre langue, où l’on annonçait une religion nouvelle : celle de la cruauté, une religion dominée par l’inhumain, une société qui évoluait de l’autre côté de la société, de l’autre côté de la vie, de l’autre côté de la mort peut-être, un univers où un petit morceau de pain valait toutes les théories, où un adolescent en uniforme détenait un pouvoir absolu sur mille et mille détenus, où les êtres humains semblaient appartenir à une espèce différente tremblant devant la mort qui avait les attributs de Dieu…

Juif, il m’est impossible de ne pas mettre l’accent sur l’épreuve de mon peuple pendant la tourmente. N’y voyez pas une intention de nier ou de minimiser les souffrances des populations occupées ou les supplices subis par nos camarades, nos amis chrétiens ou laïcs que l’ennemi commun punissait avec une impardonnable brutalité.

Nous leur portons affection et admiration. Comme s’ils étaient nos frères ? Ils sont nos frères. Juif, j’insiste là-dessus : toutes les victimes d’Hitler n’étaient pas juives, mais tous les juifs étaient des victimes. Pour la première fois, un peuple tout entier — du plus petit au plus grand, du plus riche au plus déshérité — fut condamné à l’anéantissement. Le déraciner, l’extraire de l’Histoire, le tuer dans la mémoire en tuant sa mémoire, tel fut le projet de l’ennemi. A Izieu, les enfants juifs jouaient et chantaient comme jouaient et chantaient les enfants juifs de ma ville : ils étaient morts déjà — on les voyait morts à Berlin — mais ils ne le savaient pas. Car être juif était un crime qui réclamait la peine capitale. Marqué, isolé, humilié, battu, affamé, torturé, le juif fut livré au bourreau non pour avoir proclamé une vérité quelconque, ni pour avoir adopté un comportement interdit ; le juif fut condamné à mort parce qu’il était né juif, parce qu’il portait en lui une mémoire juive.

Déclaré sous-homme, donc ne méritant ni compassion ni pitié, le juif était né que pour mourir — de même que le tueur était né pour tuer. Par conséquent, le tueur ne se sentait nullement coupable. Un chercheur américain l’a formulé ainsi : le tueur n’avait pas perdu le sens moral, mais celui du réel. Il pensait faire le bien en débarrassant la terre de ses « parasites » juifs.

Est-ce la raison pour laquelle Klaus Barbie, comme Adolf Eichman avant lui, ne se sent pas coupable ? A part Höss, le commandant d’Auschwitz, jugé et pendu en Pologne, aucun tueur ne s’est repenti — et pourtant, des tueurs, il y en avait. Il en fallait des bourreaux pour éliminer un million et demi d’enfants juifs ; il en fallait des tueurs pour anéantir quatre millions et demi de juifs adultes…

Auschwitz et Treblinka, Madjanek et Ponär, Belzec et Mauthausen, et tant d’autres, tant d’autres noms : partout c’est l’apocalypse. Partout, des cortèges muets se dirigent vers les fosses remplies de cadavres. Peu de larmes, de pleurs. D’apparence résignée, songeuses, les victimes semblent quitter le monde sans regret. Comme si ces hommes, ces femmes renonçaient à vivre dans une société défigurée, dénaturée par la haine et la violence.

Après la guerre, le survivant essaya de raconter, de témoigner. Mais qui pourrait trouver les mots pour dire l’indicible ?

Le silence recueilli des vieillards qui savaient, celui des enfants qui avaient peur de savoir… L’épouvante des mères devenues folles, la lucidité terrifiante des fous dans un monde délirant… Le chant grave d’un rabbi récitant le Kaddish, le murmure de ses disciples qui le suivent jusqu’au bout, jusqu’au ciel…

La petite fille si sage qui déshabille son frère plus jeune qu’elle… Elle lui dit de ne pas avoir peur ; non, il ne faut pas avoir peur de la mort… Peut-être disait-elle : il ne faut pas avoir peur des morts… Et, dans le cité, la grande et ancienne cité de Kiev, cette mère et ses deux enfants devant quelques soldats allemands qui rient… Ils lui prennent un enfant, le tuent devant ses yeux… Puis, ils s’emparent du second et le tuent aussi… Elle veut mourir, mais les tueurs préfèrent qu’elle reste vivante et habitée par la mort… Alors, elle saisit les deux petits corps, les serre sur sa poitrine et se met à danser… Comment décrire cette mère ? Comment raconter cette danse ? Il y a, dans cette tragédie, quelque chose qui fait plus que mal — et j’ignore ce que c’est.

Je sais qu’il nous faut parler. Je ne sais pas comment. Comme il s’agit d’un crime absolu, tout langage ne peut qu’être imparfait. D’où le sentiment d’impuissance chez le survivant. Il lui était plus facile de s’imaginer libre à Auschwitz qu’il serait pour un homme libre de s’imaginer prisonnier à Auscwhitz. Voilà le problème : qui n’a pas vécu l’événement, jamais ne le connaîtra. Et pourtant, le survivant est conscient de son devoir de témoigner. De raconter. De protester chaque fois qu’un chercheur quelconque, moralement pervers, ose nier la mort des morts. Et la véracité de leur mémoire transmise par les survivants.

Or, pour les survivants, il se fait tard. Leur nombre diminue. Il n’y en a plus beaucoup, il y en a de moins en moins. Ils se rencontrent de plus en plus aux enterrements. Peut-on mourir plus qu’une fois ? Oui, on peut. Le survivant meurt chaque fois que, en pensée, il rejoint les cortèges nocturnes qu’il n’a jamais vraiment quittés. Comment s’en détacher sans les trahir ? Longtemps, il leur parlait — comme je parle à ma mère et à ma petite soeur : je les vois encore s’éloigner sous le ciel embrasé… Je leur demande de me pardonner de ne les avoir pas suivies.

C’est pour les morts, mais aussi pour les survivants, et plus encore pour leurs enfants – et les vôtres – que ce procès est important ; il pèsera sur l’avenir.

Au nom de la justice ? Au nom de la mémoire. Une justice sans mémoire est une justice incomplète, fausse et injuste. L’oubli serait une injustice absolue au même titre que Auschwitz fut le crime absolu. L’oubli serait le triomphe définitif de l’ennemi.

C’est que l’ennemi tue deux fois. La seconde en essayant d’effacer les traces de son crime. C’est pourquoi il poussa son projet sanglant d’épouvante jusqu’aux limites du langage et bien au-delà, pour le situer trop loin, hors d’atteinte, hors de notre perception. « Même si tu survis, même si tu racontes, nul ne te croira », disait un SS à un jeune juif quelque part en Galicie.

Ce procès a déjà opposé un démenti à ce tueur. Les témoins ont parlé ; leur vérité a pénétré la conscience de l’humanité. Grâce à eux, les enfants juifs d’Izieu ne seront jamais oubliés.

Gardiens de leurs tombes invisibles, tombes de cendre incrustées dans un ciel de nuit et de brumes éternelles, il nous incombe de leur rester fidèles. C’est difficile, voire impossible, de les évoquer en paroles ? Il faut essayer. Refuser de parler, alors que la parole est attendue, serait reconnaître le triomphe ultime du désespoir.

« Tu cherches le feu ? disait un grand rabbi hassidique. Cherche-le dans la cendre. »

C’est ce que vous faites ici depuis le début de ce procès, c’est ce que nous avons tenté de faire depuis la Libération. Nous avons cherché, dans la cendre, une vérité pour affirmer — malgré tout — la dignité de l’homme ; elle n’existe que dans la mémoire.

Grâce à ce procès, les rescapés trouvent une justification à leur survie. Leur témoignage compte, leur mémoire fera partie de la mémoire collective. Bien sûr, rien ne pourrait ramener les morts à la vie. Mais grâce aux rencontres vécues dans l’enceinte de la cour d’assises, grâce aux paroles dites devant cette cour, l’accusé ne pourra pas tuer les morts à nouveau. S’il réussissait, ce ne serait pas sa faute, mais la nôtre.

Se déroulant sous le signe de la justice, ce procès doit faire honneur à la mémoire.


Elie Wiesel

mardi 26 janvier 2016

Ludovic Janvier, poète


Ludovic Janvier, romancier et essayiste disparu le 20 janvier 2016, fait entendre, en poésie, une voix qui ne se soucie d’aucune référence, d’aucune révérence : alliance d’un rythme affirmé, d’une rythmique, et d’une volonté de dire les éclats de mémoire, d’ironie, de fureur, les commotions soudaines. Sa parole ne craint ni la violence, ni la gouaille, ni la dérision froide, elle assemble une succession d’instants qui objectent, qui poussent au désespoir lucide, qui ne cherchent pas plus à adoucir le manque que les mœurs. L’impatience en est l’énergie première sans cesse convoquée et toujours insatisfaite.
Disparition de Ludovic Janvier
D'ascendance haïtienne et française, Ludovic Janvier est né à Paris en 1934. Le projet d'écrire est chez lui très ancien, il remonte à l'adolescence. Le trajet public commence par une réflexion sur le Nouveau Roman (Une parole exigeante, 1964) et surtout deux essais consacrés à l'œuvre de Samuel Beckett (Pour Samuel Beckett, 1966, et Beckett par lui-même, 1969) avec lequel il traduit de l'anglais D'un ouvrage abandonné (1967) et Watt (1968). En somme, une lente préface à la vie d'écrivain.
C'est avec La Baigneuse, roman  publié dans la collection « Le Chemin » en 1968, qu'il s'engage tout à fait dans l'écriture de la parole. S'ensuivront deux fictions cruciales, Naissance (1984) et Monstre, va (1988). Puis son goût pour l'écart et sa passion de l'instantané le conduisent vers le poème (La Mer à boire, 1987) et la nouvelle (Brèves d'amour, 1993-2002), deux formes plus fidèles à la vitesse de l'émotion. À partir de là, conscient d'écrire pour la voix et de situer son travail hors les genres, il continue son va-et-vient entre prose et poésie. Son dernier recueil,Apparitions, paraîtra en mars 2016 dans la collection « Blanche ».

À propos de Monstre,va, par Jacques Réda

« L'histoire est celle d'un fait divers sanglant qui pourra paraître ordinaire. Pour ma part, je dirais : classique. Non pas dans le sens devenu courant qui rejoint "habituel", mais en pensant au classicisme tragique qui, de Sophocle au boulevard du Crime, a le double mérite de nous faire dresser les cheveux sur la tête, et de nous désopiler l'âme et la rate par effet de catharsis. Ce qui se passe dans Monstre, va aurait pu se produire dans une petite cour antique étriquée, mais remplie à craquer de hantises et d'antagonismes, comme une cocotte-minute à l'échappement insuffisant. Un jour (on ne sait trop pourquoi celui-là plutôt qu'un autre), ça éclate. Ici, nous ne sommes pas en quelque Paphlagonie, mais dans la banlieue pavillonnaire de Paris. Cependant le triste héros de l'histoire est une sorte de potentat. Le roi en titre (son père) a pris le large sur l'immensité du Pont depuis longtemps. Donc lui, le fils, règne, exerçant certains droits imprescriptibles du potentat : s'il lui arrive de rôder dans son petit domaine, de lire, de songer à écrire et de s'étudier complaisamment (tous caractères qui ne suffiraient pas à le distinguer de l'humanité normale), principalement il ne fait rien. Il a pourtant déjà l'âge emblématique où l'on fixe Alexandre, ou bien Jésus, et sans doute une nostalgie de grands actes ennuage le fond trouble de son cœur. Mais il ne règne pas seul et c'est une des origines du drame. Sa mère a conservé la réalité du pouvoir. En abuse-t-elle ? Non et oui, compensant presque avec amour l'incurie du Prince, lequel en souffre nécessairement. C'est une souffrance chronique, avivée par les coups d'épingle que lui portent un geste, un regard, une réflexion. II suffira donc d'un prétexte infime, à peine un incident, pour que le monstre enfin se déclare, accomplisse la loi de son destin. [...]
Ce serait en somme une histoire d'une lugubre banalité, si le déroulement des faits et leurs motifs ne nous en étaient livrés à travers l'optique particulière et le monologue mental de l'assassin. Et de telle façon odieusement adroite qu'on s'en trouve à son tour comme possédé. Il devient aussi impossible de ne pas réprouver le bavard auteur du crime, que d'éviter d'entrer dans son jeu. Il fait rire. Et non seulement d'un rire de dérision ou de pitié (on n'en éprouve guère), mais de ce rire spontané qui entraîne, ou qu'entraînent, sympathie et participation. Nous sommes pris au piège. Et la moindre ironie du livre n'est pas de placer le lecteur dans cette situation infernale, où évolue comme un poisson dans l'eau un monstre candide et roué, un démon de deuxième ordre que sa casuistique préserve. Là-dessus, bien sûr, la psychologie aurait à dire son mot. Elle se contenterait d'immature, par exemple, ou de pervers. Mais Monstre, va n'est pas un ouvrage d'analyse. C'est plutôt une étude de voix, où tout est calculé pour que cette voix enveloppe et envahisse, avec l'allégresse un peu faraude d'un boniment. Autant que par les termes de son discours, où fusent constamment des incidentes qui déconcertent par un surcroît de justesse de ton, elle agit par l'efficacité de ses ruptures de rythme, ses déplacements d'intonation. On pourrait aussi bien parler d'une danse verbale, que l'infâme et brillant soliste règle à sa guise pour s'étourdir et fasciner, sans qu'un instant la cohésion de son numéro en souffre. Ici et là, pourtant, on croit discerner les fils qui animent la marionnette, le bout du nez de l'autre auteur du livre – celui qui le signe, le ventriloque virtuose qui fait : Coucou ! Voilà, du moins, qui nous libère. Et permet d'attirer l'attention sur un aspect plus  symbolique de ce roman, sans y mettre d'insistance. Car il paraît constitutif de toute entreprise littéraire, même si le sujet n'en est pas toujours un crime de cette nature : écrire n'est pas innocent. »
Jacques Réda, La NRF n° 422, mars 1988


Son oeuvre, parution NRF
Bibliographie :

Une parole exigeante, essai, Éditions de Minuit, 1964
La baigneuse, roman, Gallimard 1968
Beckett par lui-même, Éditions du Seuil, essai, 1969
Face, récit, Gallimard, 1975
Naissance, roman, Gallimard, 1984
La mer à boire, poèmes, Gallimard 1987
Monstre, va, roman, Gallimard, 1988
Entre jour et sommeil, poèmes, Seghers, 1992
Brèves d’amour, nouvelles, Gallimard, 1993
En mémoire du lit, Brèves d’amour 2, nouvelles, Gallimard, 1996 (Bourse Goncourt de la nouvelle 1996)
Pour Samuel Beckett, essai, Éditions de Minuit, 1996
Bientôt le soleil, sur Pierre Bonnard, Éditions Flohic, 1998
Doucement avec l’ange, poèmes, 2001 (Prix Charles Vildrac, 2001, SGDL)
Tue-le, Voix, Gallimard 2002
Bon d’accord allez je reste, Éditions Inventaire/Invention, 2003
Des rivières plein la voix, promenade, Gallimard 2004
Encore un coup au cœur, Brèves d’amour 3, nouvelles, Gallimard, 2002
La Mer à boire, Poésie / Gallimard, 2006


On quittera toujours la mer à reculons
c’est toujours le même regret
c’est la même lenteur debout
qui vous déchire d’avec le pays
chaque adieu vous retourne infiniment
chaque pas qu’on pose hors de l’eau
veut creuser jusqu’à l’eau encore


Ludovic Janvier
in,  La Mer à boire
 Gallimard- Collection Poésie p 70
 Préface de Chantal Thomas.



Neige

Neige dehors neige dedans
neige lente sur les frissons
neige noire à crever les yeux
pas un humain qui vous réponde
il doit leur neiger sur la voix
est-ce que tout le monde est mort
est-ce que je suis le dernier vivant
enfoui sous quelques flocons de rien
(posant le rien tout autour je veux dire)
corrompu jusqu’à l’os par le deuil et le froid
car il neige à n’en plus finir
de plein fouet sur le chagrin
comme autrefois doucement sans pardon
neige légère à serrer le cœur
neige lourde à tuer le temps
c’est bien l’éternité comme prévu
qui précipite exactement sur moi
c’est tout simple il ne fallait pas naître

Ludovic Janvier
in, La mer à boire, Gallimard.



Ludovic Janvier, né à Paris en 1934 et mort le 20 janvier 2016 à Paris, est un romancier, essayiste, nouvelliste et poète français. Il est le petit-fils de l'écrivain et homme politique haïtien Louis-Joseph Janvier.


Tue-le!

Écrite en mémoire de la "voix dedans et parfaite", l'oeuvre de Ludovic Janvier raconte l'obstination d'un écrivain à fuir la condamnation du silence. 
Deux livres réaffirment la singularité du timbre de cet auteur exigeant.

Comment dire? Sur quel ton? À travers quelle voix? Depuis la publication en 1964 de son essai sur le Nouveau Roman, Une parole exigeante (Minuit), Ludovic Janvier réitère ses sommations au silence. Convaincu que l'écriture est la perpétuelle tentation d'apaiser l'"infinie fringale de nommer", il s'inflige le désespérant et indispensable devoir du discours. Opiniâtre, il s'obstine à croire aux mots et s'acharne à combler, par le goutte-à-goutte de la "parole sablier", ce manque que tout propos porte forcément en lui.
"Jamais les humains ne supporteront qu'il n'y ait pas de mots", écrit-il dans l'un de ses textes. Romancier, essayiste, poète et nouvelliste, Ludovic Janvier est avant tout l'écrivain public d'une "armée d'ombres aspirant au repos, le repos d'avoir été dit". Réquisitionnées par la fiction, apostrophées par l'écriture, rétablies dans leurs singularités lors de monologues et de soliloques, ces ombres vibrent dans tous ses ouvrages, et notamment dans ses deux nouveaux recueils de nouvelles Tue-le! et Encore un coup au coeur. "Écouteur", Ludovic Janvier se révèle à travers la voix de l'autre. À travers toutes ces voix qui occupent, sans la saturer, la portée qui préside à la musique de ses livres, harmonieuse, fragile et douce. Des voix aux multiples timbres pour s'écouter soi. Des incarnations pour s'observer du dehors. "Vous n'avez sans doute devant vous que le fantôme de Ludovic Janvier, ne soyez pas déçu par mon air égaré!", prévient l'écrivain avant de se soumettre à un entretien qui s'achèvera, forcément, par l'évidence de l'impossible à dire. "Dans un texte, Pied à pied, je me suis moqué des interviews! Je me suis amusé à parodier les deux instances en présence lors d'une entrevue : qui veut savoir quoi... et qui répond à côté de la plaque!" Jamais le silence, toujours la parole.

Commençons par un contre-pied... Dans l'un de vos textes, "La passe!", vous célébrez le souvenir d'un jeune ami footballeur, virtuose du dribble. Vous révélez avoir reçu le "baptême de la pensée" de ce "Fregoli des espaces"! Même en cette période de Coupe du Monde de football, l'éloge n'est-il pas excessif?
Non! Il y a comme une écriture qui se déploie sur la pelouse d'un stade. Le Marocain Ben Barek était un dentellier sublime. Les Hollandais Johan Cruyff et Marco Van Basten, et bien sûr Michel Platini, ont connu eux aussi ces moments de grâce. Certains joueurs semblent réfléchir balle au pied, comme s'ils aiguillonnaient une idée de la pointe de leurs chaussures. Lorsqu'ils filent en direction de l'aile, avec cette réflexion au bout de leurs crampons, les attaquants écrivent une page. Quand ils centrent en retrait, après avoir réussi un débordement, ils me donnent l'impression de dessiner une espèce de paraphe que le but achève en apposant sa signature... Le jeune Landrau, le footballeur évoqué dans "La passe!" a réellement existé : on aurait dit qu'il griffonnait quelque chose dans son couloir, qu'il s'en allait mûrir un proverbe dans cette marge. J'aime le football, même si le rugby procure peut-être des émotions plus intenses : en 1973, j'ai pleuré à un match entre les All Blacks et les Barbarians anglais. L'un de mes poèmes, C'est pas Mozart que je regrette, porte la marque de cette rencontre inouïe.
Revenons sur le terrain de la littérature. Deux ouvrages paraissent, Encore un coup au coeur et Tue-le!. L'un semble dévolu à la vocalité, l'autre à une rêverie plus narrative. Estimez-vous qu'ils possèdent chacun leur propre tonalité?
Ma première idée était de réunir tous ces textes dans un seul volume. Je me suis rapidement aperçu que ce livre unique aurait été trop composite. Rédigés au fil des ans, ces récits s'inscrivent effectivement dans deux courants : les textes de Tue-le! sont affiliés au monologue et au soliloque, ceux de l'ouvrage Encore un coup au coeur expriment davantage une envie "d'entendre des voix". Il m'a donc semblé légitime d'élaborer deux volumes, dotés de couleurs distinctes. Je ne sais pas pourquoi certaines choses me viennent habillées théâtralement et d'autres vêtues de façon plus narrative, plus descriptive. Je n'ai pas la clef de ce mystère. Je ressens autant le besoin d'être à l'écoute d'une voix que de raconter des histoires. Au fond, tout cela se ressemble un peu : la narration classique, le récit discursif à l'apparence de soliloque ou encore la poésie, ce petit bloc cristallisé autour d'un instant... Adieu les genres! Comme disait Mallarmé, tout est poème. Dès lors que l'on travaille le rythme, il n'y a pas de prose. Et je suis un rythmicien enragé...
La musique semble de plus en plus présente dans vos écrits...
C'est vrai. Elle est de plus en plus présente, mais comme un arrière-pays, comme un appel. La musique divulgue un horizon parfait que la parole tente d'atteindre. Mallarmé a très bien perçu que si la musique était cet absolu, nous lui étions pourtant supérieurs par la parole. Le musical et le vocal sont engagés dans un dialogue à la fois désespérant et encourageant. J'écris avec la volonté absolue de faire du rythme. Le peintre Ingres suggérait que le dessin était "la probité de la peinture". J'ai envie de le paraphraser en disant que la vocalité est la probité de l'écriture.
Chacun de vos textes paraît être une folle tentative pour répondre à l'impossible à dire. Est-ce ainsi que vous envisagez la littérature?
Dans son Tractacus logicophilosophicus, publié en 1921, Ludwig Josef Wittgenstein a écrit : "Ce dont on ne peut pas parler, il faut le taire". C'est exactement le contraire! La parole est faite de ce dont on ne peut pas parler. L'envie d'exprimer est faite du désarroi de ne jamais pouvoir dire. Je ressens ce désir irrépressible de nommer l'innommable. Dès qu'il y a un enjeu, enjeu de se taire ou de répondre, je tombe du côté de la réponse à l'émotion. Je ne peux pas garder le silence. En ce sens, l'écriture est peut-être une réponse à la mer depuis le premier mot; la mer est sans doute la seule grande figure de l'infini, de l'infini en mouvement. Je veux répondre à ce silence qui me prend lorsque je contemple un tableau de Cézanne ou que j'écoute un prélude de Chopin.
La fréquentation de Samuel Beckett, et notamment de son livre L'Innommable, paru en 1953, m'a encouragé dans cette entreprise accablante et nécessaire : "Cependant je suis obligé de parler. Je ne me tairai jamais. Jamais", écrit-il. L'Innommable m'a fait pleurer quand je l'ai lu. En travaillant sur l'oeuvre de Beckett1, j'ai oeuvré à mes soubassements. Sans le savoir, j'étais dans ma cave. Quelque chose en moi demandait à venir. J'ai été encouragé par son exemple, même si Sam était neutre et muet sur vos créations. Il ne disait jamais ce qu'il pensait de vos écrits. Après ce trajet périphérique, je n'ai plus pensé qu'à mes propres vocalises. Ce que j'écris, je crois, ressemble de plus en plus à ce que je voudrais écrire... mais évidemment je ne sais pas ce que je voudrais écrire.
Vous avez écrit : "Quelle idée de demander ses raisons à la musique!" N'est-il pas tout aussi vain de demander ses raisons à l'écriture?
On ne peut pas demander ses raisons à la musique, et encore moins à la parole. Comme l'a bien compris Beckett, c'est l'épuisement même de demander ses raisons à la parole. Laissons tomber le désespérant creusement de la parole par elle-même... Creusons plutôt le lit de Procuste dans lequel nous sommes allongés, ce lit inadéquat, jamais à votre taille, jamais à la bonne mesure! Ce lit dans lequel nous nous débattons et qui constitue le logis de la langue. Nous sommes dans le langage comme dans une habitation aux dimensions inappropriées.
Recourir à des voix multiples et singulières, comme vous le faites dans vos récits, n'est-ce pas une façon de trouver la bonne distance... et d'éviter de choisir entre le "trop près" du "tu", le "trop loin" du "on" et le "trop dehors" du "il"?
C'est exactement cela. Carlo Emilio Gadda, le romancier italien de L'Affreux Pastis de la rue des Merles, édité en 1957, estimait que les pronoms étaient les "poux du langage". Je souscris à cette affirmation. L'autofiction est une blague! L'hétérofiction est une blague! L'allofiction aussi! Tout cela, c'est de la blague... Faire parler une voix, ou être à l'écoute de cette voix, permet d'éluder cette question traditionnelle de la position du narrateur par rapport à l'instance pronominale qu'il couche, plus ou moins voilée, sur le papier. Faire parler l'autre, voilà la grande affaire. Je, tu, il, nous, vous... De la blague! Avec un pronom, quel qu'il soit, "on" n'est jamais là.
Parfois, pourtant, certains personnages s'adressent brusquement au narrateur. Ils invoquent un écrivain quelquefois prénommé Ludovic et lui demandent de leur "arranger les phrases"... Est-ce une manière de dire que "vous" êtes quand même là?
Oui, ces petits coups de présence apparaissaient déjà dans le roman Monstre, va (ndlr, dans ce roman, paru chez Gallimard en 1988, le meurtrier s'appelait d'ailleurs Ludovic...). Ce n'est pas de la coquetterie, c'est une envie de me mettre un peu en jeu, de m'exposer, de passer plus ou moins déguisé dans mes textes... comme Alfred Hitchcock traversait ses films.
Un ancien boxeur devenu clochard, une femme à moitié folle dans un asile, un infirmier psychopathe... Vous rentrez dans tous ces personnages, aussi différents qu'ils puissent être, avec une déconcertante facilité.
C'est encore plus que cela! J'ai de plus en plus l'impression de m'installer avec écoute et bagages dans une situation, un personnage, une voix : je joue l'écouteur. Est-ce de l'hystérie? Du fantasme? Du théâtre plus ou moins bien interprété? C'est un mystère pour moi. Peut-être que je n'habite pas très bien en moi. Peut-être ne suis-je pas très bien logé... Je suis certainement un locataire incrédule de moi-même, et ce détour par l'autre me procure sans doute une étrange assurance. J'avais besoin de ce non moi très tôt, certainement dès le début, mais j'ai oublié cette envie pour ne la retrouver qu'après un énorme détour. Le plus étrange, c'est que ce plongeon dans l'autre a commencé avec mon roman Naissance, édité en 1984, et qu'il s'agissait d'une voix de femme... Il y a beaucoup de voix de femmes dans mes livres... Pour les hommes, la femme est l'autre absolu. En somme, on pourrait dire que je veux de l'autre, que je m'envoie en l'air sous les espèces de l'autre... Bref. Ne psychiatrisons pas! Et puis j'ai mes saints patrons, c'est rassurant. Dans Ulysse, le livre apparemment le plus viril, le récit culbute lorsque James Joyce passe soudain au suave monologue de Molly. N'oublions pas non plus Jules Michelet, auteur de cette phrase : "J'ai les deux sexes de l'esprit".
L'humour est inséparable de cette démarche...
Dès qu'un propos se présente, la dérision s'en mêle. L'écrivain à la voix profonde et grave -et Dieu sait qu'il y en a dans nos régions!- me fait m'esclaffer. Il s'agit peut-être d'une précaution, d'une mise à distance pour ne pas sombrer dans la cruauté et le sentimentalisme qui me guettent à tout instant. En tout cas, c'est un réflexe. Un réflexe interne à l'acte d'écrire, un peu comme la tentation du trop, du trop dire.
L'ironie et le sarcasme expriment ma méfiance envers la foi et la croyance. Je me méfie du bien dire, du prêchi-prêcha, de la croyance mythifiante. J'aime le court-circuit, l'étincelle critique et parfois cocasse. J'aime l'inattendu d'une confrontation entre deux mondes, entre deux couleurs. C'est pourquoi dans la poésie que j'écris, à l'étonnement de certains, je moque. En plein jouir, ou en plein dithyrambe, j'introduis un son faux, une fêlure. Ça me fait du bien quand j'écris, ça me soulage, ça me prévient du risque de sombrer dans l'unicolore, la monotonie ou le prosélytisme. C'est cela, le monde. Le chaos de la contradiction. Le sérieux m'ennuie.
L'ennui, justement. "C'est depuis ce plus rien de l'ennui, écrivez-vous, que la parole fait perler le mot inattendu". Est-il réellement à la source de l'écriture?
L'écriture est l'enfant de l'ennui. Quand on ne s'ennuie pas, on n'a pas envie d'écrire. Pour écrire, il faut que le temps brusquement s'ouvre et que quelque chose de l'intérêt pour le monde cesse. La parole s'installe dans cet ennui qui est tout à la fois le temps qui ne passe pas et le regret du monde.
Vous vous ennuyez beaucoup actuellement?
Ah... J'ai en chantier des poèmes et une prose un petit peu délirante, un "prose balai" qui récapitule et donne son sens à toutes mes poussières de littérature. Une prose ramasse-miettes!

Ludovic Janvier
Encore un coup au coeur
Gallimard
188 pages, 14,90 euros
Tue-le!
Gallimard (L'arbalète)
200 pages, 16 euros


© Le Matricule des Anges et ses rédacteurs

Pascal Paillardet


Article paru dans le N° 039
Juin-août 2002
par Pascal Paillardet







dimanche 17 janvier 2016

Lettre de René Char à Yvonne

Janvier 1952

Le cœur soudain privé, l’hôte du désert devient presque lisiblement le cœur fortuné, le cœur agrandi, le diadème.

Je n’ai plus de fièvre ce matin. Ma tête est de nouveau claire et vacante, posée comme un rocher sur un verger à ton image. Le vent, qui soufflait du Nord hier, fait tressaillir par endroits le flanc meurtri des arbres.

Je sens que ce pays te doit une émotivité moins défiante et des yeux autres que ceux à travers lesquels il considérait toutes choses auparavant. Tu es partie mais tu demeures dans l’inflexion des circonstances , puisque lui et moi avons mal. Pour te rassurer dans ma pensée, j’ai rompu avec les visiteurs éventuels, avec les besognes et la contradiction. Je me repose comme tu assures que je dois le faire. Je vais souvent à la montagne dormir. C’est alors, en vérité, qu’avec l’aide d’une nature à présent favorable, je m’évade des échardes enfoncées dans ma chair, vieux accidents, âpres tournois.
Pourras-tu accepter contre toi un homme si haletant ?

Lunes et nuit, vous êtes un loup de velours noir, village, sur la veillée de mon amour.

« Scrute tes paupières », me disait ma mère, penchée sur mon avant-sommeil d’écolier. J’apercevais flottant un petit caillou, tantôt paresseux, tantôt strident, un galet pour verdir dans l’herbe. Je pleurais. Je l’eusse voulu dans mon âme, et seulement là.

Chant d’insomnie:
Amour hélant, l’Amoureuse viendra,
Gloria de l’été, ô fruits !
La flèche du soleil traversera ses lèvres,
Le trèfle nu sur sa chair bouclera,
Miniature semblable à l’iris, l’orchidée,
Cadeau le plus anciens des prairies au plaisir
Que la cascade instille, que la bouche délivre.

Je voudrais me glisser dans une forêt où les plantes se refermeraient et s’étreindraient derrière nous, forêt nombre de fois centenaire, mais elle reste à semer. C’est un chagrin d’avoir, dans sa courte vie, passé à côté du feu avec des mains de pêcheur d’éponges. « Deux étincelles, tes aïeules », raille l’alto du temps, sans compassion.

L’automne ! Le parc compte ses arbres bien distincts ! Celui-ci est roux traditionnellement ; cet autre fermant le chemin est une bouillie d’épines. Le rouge-gorge est arrivé, le gentil luthier des campagnes. Les gouttes de son chant s’égrènent sur le carreau de la fenêtre. Dans l’herbe de la pelouse grelottent de magiques assassinats d’insectes. Ecoute, mais n’entends pas.

Mon éloge tournoie sur les boucles de ton front, comme un épervier à bec droit.

Parfois j’imagine qu’il serait bon de se noyer à la surface d’un étang où nulle barque ne s’aventurerait. Ensuite, ressusciter dans le courant d’un vrai torrent où tes couleurs bouillonneraient.

L’air que je sens toujours prêt à manquer à la plupart des êtres, s’il te traverse, a une profusion et des loisirs étincelants.

Il faut que je craque ce qui enserre cette ville où tu trouves retenue. Vent, vent, vent autour des troncs et sur les chaumes.
J’ai levé les yeux sur la fenêtre de ta chambre. As-tu tout emporté ? Ce n’est qu’un flocon qui fond sur ma paupière. Laide saison où l’on croit regretter, où l’on projette, alors qu’on s’aveulit.

Tu es plaisir, avec chaque vague séparée de ses suivantes. Enfin toutes à la fois chargent. C’est la mer qui se fonde, qui s’invente. Tu es plaisir, corail de spasmes.

Absent partout où l’on fête un absent.

Je ris merveilleusement avec toi.
Voilà la chance unique.

Qui n’a pas rêvé, en flânant sur le boulevard des villes, d’un monde qui, au lieu de commencer avec la parole, débuterait avec les intentions ?

Quel mouvement hostile t’accapare ? Ta personne se hâte, ton baiser disparaît. L’un avec les inventions de l’autre, sans départ, multipliait les sillages.

Je ne puis être et ne veux vivre que dans l’espace et dans la liberté de mon amour. Nous ne sommes pas ensemble le produit d’une capitulation, ni le motif d’une servitude plus déprimante encore. Aussi menons-nous malicieusement l’un contre l’autre une guérilla sans reproche.

Nos paroles sont lentes à nous parvenir, comme si elles contenaient, séparées, une sève suffisante pour rester closes tout un hiver ; ou mieux, comme si, à chaque extrémité de la silencieuse distance, se mettant en joue, il leur était interdit de s’élancer et de se joindre. Notre voix court de l’un à l’autre ; mais chaque avenue, chaque treille, chaque fourré, la tire à lui, la retient, l’interroge. Tout est prétexte à la ralentir.
Souvent je ne parle que pour toi, afin que la terre m’oublie.

Après le vent c’est toujours plus beau, bien que la douleur de la nature continuât.

Je viens de rentrer. J’ai longtemps marché. Tu es la Continuelle. Je fais du feu. Je m’assois dans le fauteuil de panacée. Dans les plis des flammes barbares, ma fatigue escalade à son tour. Métamorphose bienveillante alternant avec la funeste.

Dehors le jour indolore se traîne, que les verges des saules renoncent à fustiger. Plus haut, il y a la mesure de la futaie que l’aboi des chiens et le cri des chasseurs déchirent.

Notre arche à tous, la très parfaite, naufrage à l’instant de son pavois. Dans ses débris et sa poussière, l’homme à tête de nouveau-né réapparait. Déjà mi-liquide, mi-fleur.

La terre feule, les nuits de pariade. Un complot de branches mortes n’y pourrait tenir.

S’il n’y avait sur terre que nous, mon amour, nous serions sans complices et sans alliés. Avant-coureurs candides ou survivants hébétés.

L’exercice de la vie, quelques combats au dénouement sans solution mais aux motifs valides, m’ont appris à regarder la personne humaine sous l’angle du ciel dont le bleu d’orage lui est le plus favorable.

Toute la bouche et la faim de quelque chose de meilleur que la lumière — de plus échancré et de plus agrippant — se déchaînent.

Celui qui veille au sommet du plaisir est l’égal du soleil comme de la nuit. Celui qui veille n’a pas d’ailes, il ne poursuit pas.

J’entrouvre la porte de notre chambre. Y dorment nos jeux. Placés par ta main même. Blasons durcis, ce matin, comme du miel de cerisier.

Il est des parcelles de lieux où l’âme rare subitement exulte. Alentour ce n’est qu’espace indifférent. Du sol glacé elle s’élève, déploie tel un chant sa fourrure, pour protéger ce qui la bouleverse, l’ôter de la vue du froid.

Mon exil est enclos dans la grêle. Mon exil monte à sa tour de patience. Pourquoi le ciel se voûte-t-il ?

Pourquoi le champ de la blessure est-il de tous le plus prospère ?Les hommes aux vieux regards, qui ont eu un ordre du ciel transpercé, en reçoivent sans s’étonner la nouvelle.

Affileur de mon mal je souffre d’entendre les fontaines de ta route se partager la pomme des orages.

Une clochette tinte sur la pente des mousses où tu t’assoupissais, mon ange du détour. Le sol de graviers nains était l’envers humide du long ciel, les arbres, des danseurs intrépides.
Trêve, sur la barrière, de ton museau repu d’écumes, jument de mauvais songe, ta course est depuis longtemps terminée.

Cet hivernage de la pensée occupée d’un seul être que l’absence s’efforce de placer à mi-longueur du factice et du surnaturel.

Ce n’est pas simple de rester hissé sur la vague du courage quand on suit du regard quelque oiseau volant au déclin du jour.

Je ne confonds pas la solitude avec la lyre du désert. Le nuage cette nuit qui cerne ton oreille n’est pas de neige endormante, mais d’embruns enlevés au printemps.

Il y a deux iris jaunes dans l’eau verte de la Sorgue. Si le courant les emportait, c’est qu’ils seraient décapités.

Ma convoitise comique, mon vœu glacé : saisir ta tête comme un rapace à flanc d’abîme. Je t’avais, maintes fois, tenue sous la pluie des falaises, comme un faucon encapuchonné.

Voici encore les marches du monde concret, la perspective obscure où gesticulent des silhouettes d’hommes dans les rapines et la discorde. Quelques-unes, compensantes, règlent le feu de la moisson, s’accordent avec les nuages.

Merci d’être, sans jamais te casser, iris, ma fleur de gravité. Tu élèves au bord des eaux des affections miraculeuses, tu ne pèses pas sur les mourants que tu veilles, tu éteins des plaies sur lesquelles le temps n’a pas d’action, tu ne conduis pas à une maison consternante, tu permets que toutes les fenêtres reflétées ne fassent qu’un seul visage de passion, tu accompagnes le retour du jour sur les vertes avenues libres.

René Char

CHAR OK





in, Deslettres

vendredi 15 janvier 2016

Lettre de Rainer Maria Rilke à un jeune poète

17 février 1903

Cher Monsieur,

Votre lettre vient à peine de me parvenir. Je tiens à vous en remercier pour sa précieuse et large confiance. Je ne peux guère plus. Je n’entrerai pas dans la manière de vos vers, toute préoccupation critique m’étant étrangère. D’ailleurs, pour saisir une œuvre d’art, rien n’est pire que les mots de la critique. Ils n’aboutissent qu’à des malentendus plus ou moins heureux. Les choses ne sont pas toutes à prendre ou à dire, comme on voudrait nous le faire croire. Presque tout ce qui arrive est inexprimable et s’accomplit dans une région que jamais parole n’a foulée. Et plus inexprimables que tout sont les œuvres d’art, ces êtres secrets dont la vie ne finit pas et que côtoie la nôtre qui passe.

Ceci dit, je ne puis qu’ajouter que vos vers ne témoignent pas d’une manière à vous. Ils n’en contiennent pas moins des germes de personnalité, mais timides et encore recouverts. Je l’ai senti surtout dans votre dernier poème : Mon âme. Là quelque chose de propre veut trouver issue et forme. Et tout au long du beau poème À Léopardi monte une sorte de parenté avec ce prince, ce solitaire. Néanmoins, vos poèmes n’ont pas d’existence propre, d’indépendance, pas même le dernier, pas même celui à Léopardi. Votre bonne lettre qui les accompagnait n’a pas manqué de m’expliquer mainte insuffisance, que j’avais sentie en vous lisant, sans toutefois qu’il me fût possible de lui donner un nom.

Vous demandez si vos vers sont bons. Vous me le demandez à moi. Vous l’avez déjà demandé à d’autres. Vous les envoyez aux revues. Vous les comparez à d’autres poèmes et vous vous alarmez quand certaines rédactions écartent vos essais poétiques. Désormais (puisque vous m’avez permis de vous conseiller), je vous prie de renoncer à tout cela. Votre regard est tourné vers le dehors ; c’est cela surtout que maintenant vous ne devez plus faire. Personne ne peut vous apporter conseil ou aide, personne. Il n’est qu’un seul chemin. Entrez en vous-même, cherchez le besoin qui vous fait écrire : examinez s’il pousse ses racines au plus profond de votre cœur. Confessez-vous à vous-même : mourriez- vous s’il vous était défendu d’écrire ? Ceci surtout : demandez-vous à l’heure la plus silencieuse de votre nuit: « Suis-je vraiment contraint d’écrire ? » Creusez en vous-même vers la plus profonde réponse. Si cette réponse est affirmative, si vous pouvez faire front à une aussi grave question par un fort et simple : « Je dois », alors construisez votre vie selon cette nécessité. Votre vie, jusque dans son heure la plus indifférente, la plus vide, doit devenir signe et témoin d’une telle poussée. Alors, approchez de la nature. Essayez de dire, comme si vous étiez le premier homme, ce que vous voyez, ce que vous vivez, aimez, perdez. N’écrivez pas de poèmes d’amour. Évitez d’abord ces thèmes trop courants : ce sont les plus difficiles. Là où des traditions sûres, parfois brillantes, se présentent en nombre, le poète ne peut livrer son propre moi qu’en pleine maturité de sa force. Fuyez les grand sujets pour ceux que votre quotidien vous offre. Dites vos tristesses et vos désirs, les pensées qui vous viennent, votre foi en une beauté. Dites tout cela avec une sincérité intime, tranquille et humble. Utilisez pour vous exprimer les choses qui vous entourent, les images de vos songes, les objets de vos souvenirs. Si votre quotidien vous paraît pauvre, ne l’accusez pas. Accusez-vous vous-même de ne pas être assez poète pour appeler à vous ses richesses. Pour le créateur rien n’est pauvre, il n’est pas de lieux pauvres, indifférents. Même si vous étiez dans une prison, dont les murs étoufferaient tous les bruits du monde, ne vous resterait-il pas toujours votre enfance, cette précieuse, cette royale richesse, ce trésor des souvenirs ? Tournez là votre esprit. Tentez de remettre à flot de ce vaste passé les impressions coulées. Votre personnalité se fortifiera, votre solitude se peuplera et vous deviendra comme une demeure aux heures incertaines du jour, fermée aux bruits du dehors. Et si de ce retour en vous-même, de cette plongée dans votre propre monde, des vers vous viennent, alors vous ne songerez pas à demander si ces vers sont bons. Vous n’essaierez pas d’intéresser des revues à ces travaux, car vous en jouirez comme d’une possession naturelle, qui vous sera chère, comme l’un de vos modes de vie et d’expression. Une œuvre d’art est bonne quand elle est née d’une nécessité. C’est la nature de son origine qui la juge. Aussi, cher Monsieur, n’ai-je pu vous donner d’autre conseil que celui-ci : entrez en vous-même, sondez les profondeurs où votre vie prend sa source. C’est là que vous trouverez la réponse à la question : devez-vous créer ? De cette réponse recueillez le son sans en forcer le sens. Il en sortira peut-être que l’Art vous appelle. Alors prenez ce destin, portez-le, avec son poids et sa grandeur, sans jamais exiger une récompense qui pourrait venir du dehors. Car le créateur doit être tout un univers pour lui-même, tout trouver en lui-même et dans cette part de la Nature à laquelle il s’est joint.

Il se pourrait qu’après cette descente en vous- même, dans le « solitaire » de vous-même, vous dussiez renoncer à devenir poète. (Il suffit, selon moi, de sentir que l’on pourrait vivre sans écrire pour qu’il soit interdit d’écrire.) Alors même, cette plongée que je vous demande n’aura pas été vaine. Votre vie lui devra en tout cas des chemins à elle. Que ces chemins vous soient bons, heureux et larges, je vous le souhaite plus que je ne saurais le dire.

Que pourrais-je ajouter ? L’accent me semble mis sur tout ce qui importe. Au fond, je n’ai tenu qu’à vous conseiller de croître selon votre loi, gravement, sereinement. Vous ne pourriez plus violemment troubler votre évolution qu’en dirigeant votre regard au dehors, qu’en attendant du dehors des réponses que seul votre sentiment le plus intime, à l’heure la plus silencieuse, saura peut-être vous donner.

J’ai eu plaisir à trouver dans votre lettre le nom du professeur Horacek. J’ai voué à cet aimable savant un grand respect et une reconnaissance qui durent déjà depuis des années. Voulez-vous le lui dire ? Il est bien bon de penser encore à moi et je lui en sais gré.

Je vous rends les vers que vous m’aviez aimablement confiés, et vous dis encore merci pour la cordialité et l’ampleur de votre confiance. J’ai cherché dans cette réponse sincère, écrite du mieux que j’ai su, à en être un peu plus digne que ne l’est réellement cet homme que vous ne connaissez pas.

Dévouement et sympathie.

Rainer Maria Rilke.


photo du Net 

dimanche 10 janvier 2016

André Comte-Sponville




Emission Les Mots de minuit








" Plus doué pour la pensée que pour la vie". Il y a dans ce signe particulier qu'admet le docteur en philosophie qu'il est un écart avec le ici et maintenant qui oblige à toujours chercher "à penser neuf et penser juste". Qui amène à aller de temps à autre du côté des états modifiés de conscience qui apaisent. L'humanisme de Montaigne qu'il découvre à 30 ans, lui va bien comme un gant de velours.
D'accord pour parler avec son éditeur d'"Un livre-bilan, à la fois singulier et fort"! Dans cette émission, André Comte-Sponville complète cette série d'entretiens avec François L'Yvonnet. Une chose est remarquable dans notre conversation : le peu de temps laissé au silence, comme si l'enfant, perdu entre la mélancolie d'une mère et l'autoritarisme d'un père, mal à l'aise avec le langage qu'il fut, continuait chez l'adulte d'aspirer à dire nécessairement et à combler nos incomplétude et solitude existentielles. Ce "doué pour l'angoisse"  ("Du tragique au matérialisme (et retour)" en 2015) qui a aussi traité du désespoir, de la béatitude ou des grandes vertus est passé par la foi ou le communisme. Il a signé une oeuvre, moins médiatique que celle de certains de ses contemporains. Comme viatique, elle est substantielle et suffisante, souvent intranquille... Une vie, en somme.

"Ce n'est pas qu'il faille vivre au présent. C'est que nul n'a jamais vécu autre chose. Vivre au présent, ce n'est pas un idéal, qu'il faudrait atteindre. C'est la vérité de vivre. Essayez un peu de vivre une seconde de passé, ou une seconde d'avenir! Tout ce que vous pourrez faire, c'est vivre une seconde de souvenir ou d'anticipation. Mais le souvenir est actuel comme l'anticipation. Vous n'êtes pas sorti du présent : vous êtes passé du présent de l'attention à celui de la mémoire ou de l'attente. Vous auriez d'ailleurs bien tort de vous l'interdire. Vivre au présent, ce n'est pas vivre dans l'instant, ni même dans l'hédonisme du carpe diem! Il ne s'agit pas de s'amputer vivant de la mémoire et de l'imagination, mais de comprendre que le souvenir, l'image ou le projet n'existent qu'au présent, comme tout le reste. Aucun instant n'est une demeure pour l'homme, mais le présent seul, qui dure et qui change, mais la conscience seule, qui anticipe et se souvient. Habitez donc la présence de votre souvenir, la présence de votre anticipation, plutôt que le manque en vous (qui n'a de réalité qu'imaginaire) du passé ou du futur!"

Couverture  "C'est chose tendre que la vie"





C'est chose tendre que la vie : Entretiens avec François L'Yvonnet par Comte-Sponville


                                                                     

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