Déborah Heissler
publie en 2005 son premier recueil Près d’eux, la nuit sous la neige (Cheyne éditeur) grâce à la Fondation de la Vocation. Par la suite séjours nombreux en Inde, en Chine, puis en Thaïlande et au Vietnam, où elle enseigne le français. Publication de Comme un morceau de nuit, découpé dans son étoffe (Cheyne éditeur, 2010), un recueil en partie rédigé pendant son séjour en Chine, qui sera récompensé par le Prix de poésie francophone Yvan Goll en 2011 ainsi que le Prix du poème en prose Louis Guillaume en 2012. Retour en France. Résidences d’auteurs à Baume les Dames, où elle découvre les éditions Æncrages & Co, puis Rennes. Parution de deux ouvrages en 2013 et 2015 chez ce même éditeur ; Chiaroscuro en collaboration avec André Jolivet et Sorrowful Songs avec des dessins et peintures de Peter Maslow, dans la coll. « Voix de chants ».
Véronique Duflot
après des études d’arts plastiques suivies à Strasbourg, l’univers de Véronique Duflot évolue autour de thèmes pluriels. Elle cherche un répertoire de signes forts, qu’elle aborde de façon instinctive, entre quête de lumière et de matière à travers ses monotypes, pointes sèches et travaux combinatoires.
Ce qui reste
dimanche 26 juin 2016
jeudi 23 juin 2016
Brexit selon Cristian Ronsmans
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| photo Cristian R |
Brexit: Le rêve va peut-être se concrétiser. Je vais mettre un cierge à Saint Boniface, le moine d'Erfurt (patron des brasseurs, alchimiste émérite).
Qu'est devenu le bon temps de la Place du Luxembourg , de sa gare du quartier Léopold avec ses merveilleux stamp café (cafés typiquement bruxellois) : "Garçon, un café filtre. Et pour Monsieur une gueuze alstublif!".
Mais voilà ! Qu'est devenu ce magnifique quartier qu'on aurait dû classer au patrimoine mondial de l'Unesco?
Un site de rave party pour gamins bobos friqués de la petite jeunesse bourgeoise européenne, athéo-chrétienne, porteurs de badges comme si comme si on leur avait accordé la légion d'honneur.
Un site où les pochetrons endimanchés de costards tout aussi étriqués que leurs cerveaux, largement moins étriqués, en revanche, que leurs rémunérations exorbitantes de 6 à 10 000 euros par mois, pour en faire le moins possible et passer le plus clair de leur temps aux terrasses de cafés internationaux, qu'ils ont envahis, inculture en bandoulière, sur cette place de Luxembourg, défigurée, martyrisée, vampirisée.
Et c'est vous, oui vous, avec votre arrogance naturelle, complices de vos suborneurs, ceux qui viennent pointer le vendredi matin et reprenant l'avion à 17h de la même journée, qui osez négocier un compromis de la honte avec vos copains turcs pour éradiquer les migrants dans l'espace Schengen.
Les seuls migrants nuisibles, c'est vous. Partez, retournez chez vous, dans vos prés, vous occuper de vos vaches et basses-cours, ou encore de tamponner les timbres dans quelque bureau de poste de votre province, où vous croupissiez pour notre bonheur.
Rendez-nous Bruxelles que vous avez défigurée avec votre morgue de gamins mal élevés. Vous n'êtes pas bienvenus. Vous avez appauvri la ville, en vivant dans votre Vatican européen, de plus en plus tentaculaire, avec vos airs imbéciles de gens qui ont des affaires soi-disant importantes à régler (le calibrage de la taille des moules, sans doute). Avec votre présence insalubre moralement et intellectuellement, la vie est devenue impossible. La vie à Bruxelles est hors de prix, on ne peut plus se loger à cause du fric puant que vos hordes immondes exhibent sous le nez des Belges cupides, traîtres à la patrie. La circulation est sans cesse perturbée par votre présence, quartiers bouclés pour organiser vos beuveries, bus détournés pour les mêmes raisons, taxis réservés pour vous exclusivement et vous ramener ivres dans vos appartements de luxe. Sur les jolis marchés publics d’autre fois les prix grimpent en flèche et plus un commerçant ne parle français. De sorte que chassés de chez-nous, on doit prendre le train ou la voiture pour faire nos courses en France, pays de la liberté.
Mais maintenant cela suffit. Fini l’Europe ! Fini l’oppression. Fini l’occupation des néo colons européens.
Partez, disparaissez retournez dans vos trous de bouseux. Ne prenez pas cet avertissement au sérieux ? Il vous en cuira et ça finira mal!
Laissez nous en paix avec nos amis, nos compatriotes de souffrance, nos migrants syriens, irakiens et autres. Ils sont des nôtres. Pas vous!!
Nous sommes comme en 1830 au temps de notre indépendance (l’histoire se répète) et allons nous mobiliser pour bouter l'ennemi hors de notre pays.
Rendez-nous notre place du Luxembourg dont vous n'êtes même pas locataire.
Merci au Royaume Uni, pays où il semble que le véritable humanisme n’a pas totalement disparu. Votre Brexit sera votre rédemption et pour nous, notre salut. Si cela pouvait remettre les autres pays européens sur le bon chemin et mettre un terme à leur colonialisme new age de ma ville, Bruxelles !
Ci-dessous images des orgies démoniaques!
Cristian Ronsmans, le 23 juin 2016
Nous avons échangé quelques mots sur ce texte Cri de Colère, dans lequel ceux qui le connaissent, ont pu apprécier la patte littéraire remplie d'humour et d'intelligence. Voici ce qu'il me répondit alors :
FR
"En fait je suis partisan d'une Europe, fédération de peuples qui partageraient un destin commun. Mais je ne suis pas partisan d'une Europe livrée aux marchés de la financiarisation du capitalisme qui offre l'opportunité à de sombres hobereaux de se hausser du col et du porte monnaie sur le dos des pauvres. Aujourd'hui Bruxelles, comme me le disait ma compagne française, comme tu le sais, est une ville qui respire la misère. Et elle a raison.
Ce que je souhaite c'est une Europe de la Culture qui préside au destin de notre union.
Le tout est de savoir ce qu'on entend par Culture.
La Culture est avant tout un Projet de Vie. Dont l'identité culturelle en est la clef de voûte.La culture est toujours une « action » exercée sur la vie elle-même afin qu’elle s’accroisse, se transforme et s’accomplisse toujours mieux
Il s'agirait donc de définir les axes de création, de perfectionnement et d’accomplissement dont nous pourrons être fiers ensemble et individuellement.
Ce Projet de vie, contenu d'un Projet politique qui lui servirait de cadre. Après seulement on pourrait parler du cours du thon sur le marché mondial de la pêche.
Enfin délocalisons le siège de cette Europe en un lieu plus propice et capable d'assumer les gabegies dues aux fonctionnaires qui s'en enrichissent, au mépris des populations autochtones appauvries pécuniairement, moralement et intellectuellement."
Cristian Ronsmans, le 23 juin 2016
© Textes et photos protégés de la copie
Nouvel article de Cristian R, le 24 juin 2016, après la victoire du BREXIT (52%).
"Gifle magistrale infligée à cette Europe des nantis, privilégiés bénéficiant de prébendes et sinécures gagnées sur le dos des contribuables de toutes les populations européennes avec ses cortèges de travailleurs pauvres, de citoyens de seconde zone.
Citoyens sans cesse méprisés quand par voie référendaire à plusieurs reprises (Maastricht, Lisbonne etc..) ils furent consultés et leurs votes toujours laissés pour compte.
Tôt ou tard le boomerang devait leur revenir en pleine face.
L'impunité suffisante accordée à tous ces fonctionnaires kafkaïens de l'Europe devait tôt ou tard cesser et ces derniers payer l'addition de leur arrogance, vénalité et cupidité.
La place du Luxembourg va retrouver son charme d'antan à la lumière d'une aube nouvelle.
Les ténèbres dans lesquels se complaisaient ceux, de cette minorité, petits, moyens et haut fonctionnaires qui se payaient sans scrupules en peaux de pauvres, ces ténèbres s'estompent et la Lumière revient sur la place du Luxembourg.
En route vers l"Euroxit maintenant.
En route vers une belle et véritable Europe de mutualisation des cultures, des projets de vie communs, des projets politiques communs, une Europe du partage non de l'exploitation pour quelques négriers.
Adieu à ces politiques du "toujours plus de financiarisation" au profit des élites oisives, des nantis, parasites qui vivent comme des cratères buboniques sur le corps des humbles, des pauvres mais honnêtes gens.
Vive l'Europe qui s'annonce. Vive l'Europe des humains."
Cristian R, le 24 juin 2016
Quelques images prises par Cristian de ces "orgies démoniaques"....
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| Photos Cristian R |
lundi 20 juin 2016
Discours d'Odysseas Elytis, Prix Nobel de Littérature (1979)
Qu'il me soit permis, je vous en prie, de parler au nom de la luminosité et de la transparence. C'est par ces deux états que se définit l'espace où j'ai vécu et où il m'a été donné de m'accomplir. Etats aussi que j'ai peu à peu perçus comme s'identifiant en moi avec le besoin de m'exprimer.
Il est bon, il est juste qu'apport soit fait à l'art, de ce qu'assignent à chacun son expérience personnelle et les vertus de sa langue. Bien plus encore lorsque les temps sont sombres et qu'il convient d'avoir des choses la plus large vision possible.
Je ne parle pas de la capacité commune et naturelle de percevoir les objets en tous leurs détails, mais du pouvoir de la métaphore de n'en retenir que leur essence, et de les porter à un tel état de pureté que leur signification métaphysique apparaît comme une révélation.
Je pense ici à la façon dont les sculpteurs de la période cycladique firent usage de la matière, parvenant tout juste à la porter au-delà d'elle-même. Je pense aussi aux peintres byzantins d'icônes, qui réussirent, par le seul moyen de la couleur pure, à suggérer le « divin ».
C'est une pareille intervention sur le réel, à la fois pénétrante et métamorphosante, qui a été, de tout temps il me semble, la haute vocation de la poésie. Ne pas se limiter à ce qui est, mais s'étendre à ce qui peut être. Il est vrai que cette démarche n'a pas toujours connu l'estime. Peut-être parce que les névroses collectives ne le permettaient pas. Peut-être encore parce que l'utilitarisme n'autorisait pas les hommes a garder, autant qu'il le fallait, les yeux ouverts.
La Beauté, la Lumière, il arrive qu'on les tienne pour désuètes, pour anodines. Et pourtant! La démarche intérieure qu'exigé l'approche de la forme de l'Ange est, à mon avis, infiniment plus douloureuse que l'autre, qui accouche de Démons de toutes sortes.
Assurément, il y a une énigme. Assurément, il y a un mystère. Mais le mystère n'est pas une mise en scène tirant parti des jeux d'ombre et de lumière pour simplement nous impressionner.
C'est ce qui continue à demeurer mystère même en pleine lumière. C'est alors seulement qu'il prend cet éclat qui séduit et que nous appelons Beauté. Beauté qui est voie ouverte - la seule peut-être - vers cette part inconnue de nous-mêmes, vers ce qui nous dépasse. Voila, cela pourrait être une définition de plus de la poésie: l'art de nous rapprocher de ce qui nous dépasse.
D'innombrables signes secrets dont l'univers est constellé et qui constituent autant de syllabes d'une langue inconnue nous sollicitent de composer des mots, et, avec ces mots, des phrases dont le déchiffrage nous met au seuil de la plus profonde vérité.
Où se trouve donc, en dernière analyse, la vérité? Dans l'usure et la mort que nous constatons chaque jour autour de nous, ou dans cette propension à croire que le monde est indestructible et éternel? Il est sage, je le sais, d'éviter les redondances. Les théories cosmogoniques qui se sont succédé au cours des temps n'ont pas manqué d'en user et d'en abuser. Elles se sont heurtées les unes aux autres, elles ont eu leur temps de gloire, puis elles se sont effacées.
Mais l'essentiel est demeuré. Il demeure.
Et la poésie qui vient se dresser là où le rationalisme dépose ses armes, prend la relève pour avancer dans la zone interdite, faisant ainsi la preuve que c'est elle qui est encore le moins rongée par l'usure. Elle assure, dans la pureté de leur forme, la sauvegarde des données permanentes par quoi la vie demeure œuvre viable. Sans elle et sa vigilance, ces données se perdraient dans l'obscurité de la conscience, tout comme les algues deviennent indistinctes dans le fond des mers.
Voilà pourquoi nous avons grandement besoin de transparence. Pour clairement percevoir les nœuds de ce fil tendu le long des siècles et qui nous aide à nous tenir debout sur cette terre.
Ces nœuds, ces liens, nous les percevons distinctement, d'Heraclite à Platon et de Platon à Jésus. Parvenus jusqu'à nous sous des formes diverses ils nous disent sensiblement la même chose: que c'est à l'intérieur de ce monde-ci qu'est contenu l'autre monde, que c'est avec les éléments de ce monde-ci que se recompose cet autre monde, l'au-delà, cette seconde réalité qui se situe au-dessus de celle que nous vivons contre nature. Il s'agit d'une réalité à laquelle nous avons totalement droit, et seule notre incapacité nous en rend indignes.
Ce n'est pas par rencontre fortuite que, dans les époques saines, le Beau s'identifie au Bien, et le Bien au Soleil. Dans la mesure où la conscience se purifie et s'emplit de lumière, ses parties obscures se rétractent et s'effacent, laissant des vides qui - exactement comme dans les lois physiques - sont comblés par les éléments du sens opposé. Du sorte que ce qui en résulte prend appui sur les deux aspects, je veux dire sur l' « ici » et sur l' « au-delà ». Heraclite ne parlait-il pas déjà d'une harmonie des tensions opposées?
Si c'est Apollon ou Vénus, le Christ ou la Vierge qui incarnent et personnalisent le besoin que nous avons de voir matérialiser ce que nous éprouvons comme une intuition, cela n'a pas d'importance. Ce qui est important, c'est ce souffle d'immortalité qui alors nous pénètre. Et à mon humble avis, la Poésie doit, par-delà toute argumentation doctrinale, permettre de respirer ce souffle.
Comment ne pas me référer ici à Hölderlin, ce grand poète qui portait le même regard vers les dieux de l'Olympe et vers le Christ? La stabilité qu'il a donnée à un genre de vision demeure inestimable. Et l'étendue qu'il nous a découverte, immense. Je dirais même terrifiante, (c’est elle qui l'incita à s'écrier - à une époque où commençait à peine le mal qui aujourd'hui nous submerge-: « A quoi bon des poètes en un temps de manque? » Wozu. Dichter in dürftiger Zeit?
Pour l'homme, les temps furent toujours, hélas, dürftig. Mais la poésie n'a jamais, d'autre part, manqué à sa vocation. C'est là deux faits qui ne cesseront jamais d'accompagner notre destinée terrestre, l'un servant de contre-poids à l'autre. Comment pourrait-il en être autrement? C'est par le Soleil que la nuit et les astres nous sont perceptibles. Notons toutefois, avec le sage antique, que s'il dépasse la mesure, le Soleil devient Text in Greek.Pour que la vie soit possible, nous devons nous tenir à une juste distance du soleil figuré, comme notre planète du soleil naturel. Nous fûmes jadis en faute par ignorance. Nous fautons aujourd'hui par l'étendue de notre savoir. Je ne viens pas, en disant cela, me joindre à la longue file des censeurs de notre civilisation technique. Une sagesse aussi ancienne que le pays d'où je viens m'a enseigné d' accepter l'évolution, à digérer le progrès « avec ses écorces et ses noyaux ».
Mais alors, qu'advient-il de la Poésie? Que représente-t-elle dans pareille société? Voici ce que j'ai à répondre: La poésie est le seul lieu où la puissance du nombre s'avère nulle. Et votre décision d'honorer, cette année, en ma personne, la poésie d'un petit pays, révèle le rapport d'harmonie qui la lie à la conception de l'art gratuit, seule conception à s'opposer désormais à la toute-puissance acquise par l'estimation quantitative des valeurs.
Me référer à des circonstances personnelles serait manquer aux convenances. Et faire l'éloge de ma maison, plus inconvenant encore. Cela est néanmoins parfois indispensable, dans la mesure où pareilles interférences aident à voir plus clairement un certain état de choses. C'est bien le cas aujourd'hui.
Il m'a été donné, chers amis, d'écrire dans une langue qui n'est parlée que par quelques millions de personnes. Mais une langue parlée sans interruption, avec fort peu de différences, tout au cours de plus de deux mille cinq cents ans. Cet écart spatio-temporel, apparemment surprenant, se retrouve dans les dimensions culturelles de mon pays. Son aire spatiale est des plus réduites; mais son extension temporelle infinie. Si je le rappelle, ce n'est certes pas pour en tirer quelque fierté, mais pour montrer les difficultés que doit affronter un poète lorsqu'il doit faire usage, pour nommer les choses qui lui sont les plus chères, des mêmes mots que Sappho par exemple ou Pindare, tout en étant privés de l'audience dont ils disposaient et qui s'étendait, alors, à toute l'humanité civilisée.
Si la langue n'était qu'un simple moyen de communication, il n'y aurait pas de problème. Mais il arrive, parfois, qu'elle soit aussi un instrument de « magie ». De plus, dans ce long cours de siècles, la langue acquiert une certaine manière d'être. Elle devient un haut langage. Et cette manière d'être oblige.
N'oublions pas non plus qu'en chacun de ces vingt-cinq siècles et sans nulle béance, il s'est écrit, en grec, de la poésie. C'est cet ensemble de données qui fait le grand poids de tradition que cet instrument soulève. La poésie grecque moderne en donne une image fort expressive.
La sphère que forme cette poésie, présente, pourrait-on dire, comme toute sphère, deux pôles: A l'un de ces pôles se situe Dionysios Solomos, qui, avant que Mallarmé n'apparaisse dans les lettres européennes, réussit à formuler, avec la plus grande rigueur et cohérence, ainsi que dans toutes ses conséquences, la conception de la poésie pure: soumettre le sentiment à l'intelligence, anoblir l'expression, mobiliser toutes les possibilités de l'instrument linguistique en s'orientant vers le miracle. A l'autre pôle se situe Cavafis, qui, parallèlement à T.S. Eliot, atteint, éliminant toute forme de boursouflure, à l'extrême limite de la concision et à l'expression la plus rigoureusement exacte.
Entre ces deux pôles, et plus ou moins près de l'un ou de l'autre, se meuvent nos autres grands poètes: Costis Palamas, Anguélos Sikkelianos, Nikos Kazantzakis, Georges Seferis.
Tel est, aussi rapidement que schématiquement tracé, le tableau du discours poétique néo-hellénique.
Pour nous qui avons suivi, nous avions à prendre en charge le haut enseignement qui nous avait été légué et à l'adapter à la sensibilité contemporaine. Par-delà les bornes de la technique, il nous fallait parvenir à une synthèse qui, d'une part, assimilât les éléments de la tradition grecque et, de l'autre, exprimât les exigences sociales et psychologiques de notre temps.
En d'autres termes, nous avions à saisir dans sa vérité l'Européen-Grec d'aujourd'hui et à la faire valoir. Je ne parle pas de réussites, je parle d'intentions, d'efforts. Les orientations ont leur importance pour l'investigation de l'histoire littéraire.
Mais comment la création peut-elle se développer librement dans ces directions lorsque les conditions de vie anéantissent, de nos jours, le créateur? Et comment créer une communauté culturelle lorsque la diversité des langues dresse un obstacle infranchissable? Nous vous connaissons et vous nous connaissez par les 20 ou 30 % qui subsistent d'une œuvre, après traduction. Cela est encore plus vrai pour tous ceux d'entre nous qui, prolongeant le sillon tracé par Solomos attendent du discours quelque miracle et qu'entre deux mots, sonnant juste et placés à leur juste place, jaillisse l'étincelle.
Non. Nous demeurons muets, incommunicables.
Nous souffrons de l'absence d'une langue commune. Et les conséquences de cette absence s'observent - je ne crois pas exagérer - jusque dans la réalité politique et sociale de notre patrie commune, l'Europe.
Nous disons - et en faisons chaque jour la constatation - que nous vivons dans un chaos moral. Et cela à un moment où - chose qui ne s'était jamais vue - la répartition de ce qui concerne notre existence matérielle est faite de la façon la plus systématique, dans un ordre qu'on pourrait dire militaire, avec d'implacables contrôles. Cette contradiction est significative. Lorsque, de deux membres, l'un s'hypertrophie, l'autre s'atrophie. Une tendance digne d'éloge, qui incite les peuples d'Europe à s'unir, au sens pythagoricien, en une seule monade, se heurte aujourd'hui à l'impossibilité d'harmonier les parties atrophiques et hypertrophiques de notre civilisation. Nos valeurs ne constituent pas une langue commune.
Pour le poète - cela peut paraître paradoxal mais c'est vrai - la seule langue commune dont il a encore l'usage, ce sont ses sensations. La façon dont deux corps s'attirent et s'attouchent n'a pas changé depuis des millénaires. Et en plus, elle n'a donné lieu à aucun conflit, contrairement aux vingtaines d'idéologies qui ont ensanglanté nos sociétés et nous ont laissé les mains vides.
Lorsque je parle de sensations, je n'entends pas celles, immédiatement perceptibles, du premier ou du second niveau. J'entends celles qui nous portent à l'extrême bord de nous-mêmes. J'entends aussi les "analogies de sensations" qui se forment dans nos esprits.
Car tous les arts parlent par analogies. Une ligne, droite ou courbe, un son aigu ou grave, traduisent un certain contact optique ou acoustique. Nous écrivons tous de bons ou de mauvais poèmes dans la mesure où nous vivons ou raisonnons selon la bonne ou la mauvaise signification du terme. Une image de la mer, telle que nous la trouvons dans Homère, parvient intacte jusqu'à nous. Rimbaud dira "une mer mêlée au soleil". Sauf que lui ajoutera: "c'est là l'éternité." Une jeune fille tenant une branche de myrte chez Archiloque survit dans un tableau de Matisse. Et l'idée méditerranéenne de pureté nous est ainsi rendue plus tangible. D'ailleurs, l'image d'une vierge de l'iconographie byzantine est-elle si différente de celle de ses sœurs profanes? Il suffit de bien peu de chose pour que la lumière de ce monde se transforme en clarté surnaturelle, et inversement. Une sensation héritée des anciens et une autre que nous a léguée le Moyen Age en engendrent une troisième qui leur ressemble, comme un enfant à ses parents. La poésie peut-elle suivre une telle voie? Les sensations peuvent-elles, au terme de cet incessant processus de purification, parvenir à un état de sainteté? Elles reviendront alors, analogies, se greffer sur le monde matériel et agir sur lui.
Il ne suffit pas de mettre nos rêves en vers. C'est trop peu. Il ne suffit pas de politiser nos propos. C'est trop. Le monde matériel n'est au fond qu'un amas de matériaux. A nous de nous montrer bons ou mauvais architectes, d'édifier le Paradis, ou l'Enfer. C'est cela que ne cesse de nous affirmer la poésie - et particulièrement en ces temps dürftiger - cela précisément: que notre destin malgré tout repose entre nos mains.
J'ai souvent tenté de parler de métaphysique solaire. Je n'essayerai pas aujourd'hui d'analyser de quelle façon l'art se trouve impliqué dans une telle conception. Je m'en tiens à un seul et simple fait: le langage des grecs, en tant qu'instrument magique, entretient avec le soleil - réalité ou symbole - des relations intimes. Et ce soleil n'inspire pas seulement une certaine attitude de vie, et donc son sens premier au poème. Il pénètre sa composition, sa structure, et - pour utiliser une terminologie actuelle - ce nucleus duquel se compose la cellule que nous appelons poème.
Ce serait une erreur de croire qu'il sagit là d'un retour à la notion de forme pure. Le sens de la forme, tel que nous l'a légué l'Occident, est un acquis constant, représenté par trois ou quatre modèles. Trois ou quatre moules pourrait-on dire où il convenait de couler à tout prix la matière la plus hétéroclite. Aujourd'hui cela n'est plus concevable. J'ai été l'un des premiers en Grèce à briser ces liens.
Ce qui m'intéressait, obscurément au début, puis de plus en plus consciemment, c'était l'édification du matériau selon un mode architectural chaque fois différent. Il n'est pas besoin pour comprendre cela de se référer à la sagesse des anciens qui conçurent les Parthénons. Il suffit d'évoquer les humbles bâtisseurs de nos maisons et de nos chapelles des Cyclades, trouvant, en chaque occasion, la solution la meilleure. Leurs solutions. Pratiques et belles à la fois, telles enfin que, les voyant, un Le Corbusier ne put qu'admirer et s'incliner.
Peut-être est-ce cet instinct qui s'éveilla en moi lorsque, pour la première fois, il me fallut affronter une grande composition comme le « Axion Esti ». Je compris alors que faute de lui donner les proportions et la perspective d'un édifice, elle n'atteindrait jamais la solidité que je souhaitais.
Je suivis l'exemple de Pindare ou du byzantin Romanos Mélodos qui, pour chacune de leurs odes, ou de leurs cantiques, inventaient chaque fois un mode toujours nouveau. Je vis que la répétition déterminée, à intervalles, de certains éléments de versification donnait effectivement à mon ouvrage cette substance aux facettes multiples et pourtant symétriques qui était mon projet.
Mais alors n'est-il pas vrai que le poème, ainsi entouré d'éléments qui gravitent autour de lui, se transforme en un petit soleil? Cette correspondance parfaite, que je trouve ainsi obtenue, avec le contenu pensé, est, je le crois, l'idéal le plus élevé du poète.
Tenir entre les mains le soleil sans se brûler, le transmettre aux suivants comme un flambeau, est un acte douloureux, mais, je le crois, béni. Nous en avons besoin. Un jour les dogmes qui enchaînent les hommes s'effaceront devant la conscience inondée de lumière, tant qu'elle ne fera plus qu'un avec le soleil, et qu'elle abordera aux rives idéales de la dignité humaine et de la liberté.
Nobel Prize
dimanche 19 juin 2016
Lettre de René Char à Pablo Picasso
24 janvier 1939
Votre œil est le poignet de la lumière. J’ai vu votre Exposition. Jamais la condition plastique n’avait surplombé le convulsif avec une telle sécurité, une telle communicabilité, un tel zénith émotionnel. Soyez remercié. La répartition de la chaleur, de la lumière et du givre manuel consomment la conquête.
J’ai donné à Ch. Zervos pour le prochain Cahier d’art le texte ci-joint. Peut-être consentiriez-vous à lui affranchir la vie ? Je pense au poème d’Eluard que vous aviez si fortement projeté en l’entourant de vos multiplex. Dans les abominables heures que nous vivons où la France est truie, cette Cléopâtre de gouttière tourne le dos à l’Espagne, impossible de donner sa tête à autre chose qu’à cet acier enfant trempé dans la mort…
J’aimerais beaucoup vous parler cher Picasso. Je vais écrire une « étude » sur vous. Voulez-vous avoir l’extrême bonté de dire à ma femme quand je puis vous venir voir. Aujourd’hui je suis un peu souffrant, mais la semaine prochaine je serai tout à l’éventualité de cette rencontre, si vous le voulez bien ?
René Char
Deslettres
( Les archives de Picasso : « On est ce que l'on garde ! » RMN – 24 octobre 2003 ) - (Source image : Modigliani, Picasso and André Salmon in front the Café de la Rotonde, Paris, image taken by Jean Cocteau in Montparnasse, Paris in 1916 (détail), Modigliani Institut Archives Légales, Paris-Rome, © Wikimedia Commons)
mercredi 15 juin 2016
Dominique Fernandez, entretien accordé à Grèce Hebdo
GrèceHebdo a rencontré Dominique Fernandez à l’occasion de sa visite en Grèce et de sa conférence au Mégaron-Palais d’Athènes « La Méditerranée dans la culture : richesses et dangers d’une civilisation de croisements ». Ce grand écrivain, essayiste et voyageur, membre de l’Académie Française, nous a parlé des grands sujets qui ont marqué son œuvre : la Méditerranée, « le Sud comme catégorie mentale », l’Italie et la particularité napolitaine, la Russie, l’homosexualité, les voyages, la création des opprimés de toute sotre ainsi que les grands défis de la société contemporaine. L’occasion également d’évoquer son travail sur Palmyre, qui a fait l’objet d’un ouvrage collaboratif publié récemment.
Monsieur Fernandez, pourquoi écrit-on ?
J’ai écrit mon premier roman à l’âge de 11 ans. Ca s’appelait « œil de feu », un roman d’indiens et j’ai su que je voulais être écrivain. J’ai été un enfant malheureux. Mes parents se sont séparés dans des conditions dramatiques. J’étais écartelé entre eux qui ne voulaient plus se voir. A 11 ans, j’avais ma feuille de papier, un crayon et mon univers à moi, invulnérable. C’était un moyen d’être moi-même indépendamment du monde adulte. Je me rappelle que quand ma mère entrait dans ma chambre, je cachais mon cahier dans le tiroir. Je ne voulais même pas qu’elle sache que j’écrive. Elle m’aurait dit que c’était une perte de temps. J’ai compris qu’en tant qu’écrivain on a un monde à soi, tout peut s’écrouler, ça reste. Avec des moyens très simples : il s’agit d’un papier et d’un crayon.
Je crois que seuls les enfants malheureux deviennent des créateurs. Si un enfant est totalement intégré dans une famille, heureux, pourquoi irait-t-il se donner la peine ? Ecrire c’est une discipline, mon roman avait 80 pages tout de même, ou même peindre ou faire de la musique, c’est un effort pour des résultats peut-être ratés. C’est une ascèse. On le fait donc pour compenser quelque chose. A l’époque ce n’était pas si courant d’avoir des parents séparés. Et à 12 ans, j’ai senti que j’étais sexuellement différent. Je n’avais pas encore de sexualité mais je regardais les apollons pas les vénus etc. C’est une époque où l’homosexuel était vraiment maudit, caché et paria. Là aussi, il fallait que je crée un univers à moi qui soit contre ce monde-là.
Si on regarde les créateurs, ceux qui sont surreprésentés ce sont les homosexuels, les juifs face à une époque antisémite, les noirs dans les sociétés racistes. Tout opprimé tend à compenser, s’ils le peuvent, par la création. Au début du XIXème tous les créateurs étaient des juifs. Freud, Schonberg, puisque le monde vous exclut il faut bien trouver un moyen de vivre. J’ai écrit pour ces doubles malheurs : familial et sociétal. Après j’ai énormément milité, à Paris pour le PACS. C’était une véritable souffrance à l’époque, on n’a pas idée aujourd’hui.
Parlant de Naples vous dites que c’est une « ville énigmatique, dont la population a dans son esprit les plus merveilleuses ressources, sans trouver le moyen de les faire fructifier ». Ça pourrait qualifier tous les pays méditerranéens ?
Moi, c’est ce que j’aime dans ces pays. La réussite n’est pas leur idéal. Réussir surtout financièrement ou socialement n’est pas leur idéal. C’est le contraire du « time is money ». A Naples, où j’ai vécu, on jouit de l’instant sans penser beaucoup à l’avenir. Il n’y a pas d’épargne, pas d’accumulation. Si il y a un rayon de soleil, au lieu d’aller à son travail on ira se promener. Il n’y a pas d’horaire, de discipline. Alors évidemment il y a beaucoup d’inconvénients parce que finalement l’économie est très peu développée mais ils sont plus heureux que nous. Contrairement à Paris où l’on se presse pour faire quelque chose d’ « efficace ».
Pendant les dernières années nous avons l’impression que cette démarche est un peu interdite en Europe.
Maintenant c’est effrayant : on est forcé de réussir. Mais Naples résiste, ne change pas.
L’Europe ?
L’Europe oui change. L’Europe s’américanise. Mais le Sud est une catégorie mentale, pas tellement géographique. C’est là où l’on préfère vivre heureux, même pauvrement au lieu de réussir. Il y a une sorte d’instant, une chose spécifiquement méditerranéenne. Ce n’est pas géographique parce qu’en Russie, par exemple, Saint Pétersbourg qui est au Nord est une ville du Sud mentalement. Moscou qui est au Sud est une ville du Nord. Moscou c’est le travail, la richesse, c’est une des villes les plus prospères d’Europe. Et Saint Pétersbourg c’est un peu comme à Naples.
Vous connaissiez la Grèce, est-ce que vous pensez qu’il y a des éléments qui traversent la Méditerranée que l’on peut apercevoir en Italie, en Grèce?
Je connais moins bien la Grèce. Ce n’est ni le monde latin ni catholique. La « Madre » joue un gros rôle ici aussi je crois, je ne sais pas assez mais je crois. Mon premier livre s’appelait la « Mère Méditerranée », j’y expliquais que le pilier de la société méditerranéenne c’était la « Mama ». C’est elle qui gouverne, qui a le pouvoir. Ce n’est pas une société machiste. C’est la femme qui a la maison, les enfants et envoient les hommes se promener dans la rue parce que ça n’a pas beaucoup d’importance. Elles sont les piliers. Le problème est qu’en même temps elles détruisent les enfants, surtout les garçons. Les filles comptent très peu, surtout à l’époque. Il fallait la doter et la marier vite. Les garçons étaient les « enfants-rois », choyés, dorlotés. On leur épargnait toutes les difficultés, on les plaignait d’aller à l’école au lieu de les encourager. Pas d’horaire pour aller se coucher. Ce qui fait qu’à 20 ans, moi j’en ai connu, ils étaient désemparés devant la réalité. J’ai un ami à Palerme, de 50 ans, aisé, il a acheté un appartement moderne. Il est vide. Il vit chez ses parents. L’éducation est différente parce que pour moi l’éducation c’est donner la liberté le plus vite possible à l’enfant. En même temps elle est très généreuse alors c’est très difficile de rompre avec elle. C’est plus facile de rompre avec quelqu’un qui nous persécute.
Finalement la Méditerranée c’est quoi ? Son histoire, ses paysages, ses mœurs ?
C’est tout. L’Italie, la première fois que j’ai vu la mer c’était à 20 ans. C’était un choc total. J’ai décidé d’apprendre l’italien, d’en faire mon métier. J’ai été professeur d’italien et y ait passé ma vie. Alors il y a la beauté, des hommes et des femmes, des villes, des paysages, des tableaux… tout est beau en Italie. Il n’y a pas un village qui ne soit pas une merveille. C’est extraordinaire comme pays. Très varié, parce que vraiment le Nord et le Sud n’ont rien à voir. Et puis l’art de vivre, le bonheur de vivre, l’affectuosité, les rapports humains, tout se passe par les rapports humains. Les institutions fonctionnent très mal mais tout s’arrange si l’on connait quelqu’ un.
Vous avez eu un contact avec la Grèce ancienne présente en Italie ?
J’ai eu une maison en Sicile pendant 20 ans, la Grèce est presque plus belle en Sicile qu’en Grèce. On pêche des statues dans la mer tout le temps. On a retrouvé l’éphèbe de Mozia, une statue grecque, un éphèbe en marbre magnifique et on a fait un petit musée pour elle. Et il y a quelques années on a repêché un satyre que certains attribuent à Praxitèle tellement il est beau. Un satyre en bronze qui danse. Au lieu de le mettre dans un grand musée comme on faisait autrefois, on l’a laissé sur place dans une église désaffectée. Il est tout seul dans ce lieu et c’est inouï. Par ailleurs, beaucoup de colons grecs faisaient venir de Grèce des œuvres d’art, mais il y avait des naufrages. On a retrouvé deux grands bronzes de Calabre. Et il y en a encore beaucoup. La Grèce est très présente, notamment à Paestum près de Naples, une ancienne colonie grecque où il y a une statue d’une silhouette qui plonge. Il y a un village, Piana dei Greci, où l’on y parle Grec encore. Il y a là d’anciens immigrés.
Vous avez étudié le grec ancien ?
Je le lisais même couramment. J’étais à Normale Sup et il fallait maitriser le Grec. J’ai lu tout Homère et Sophocle en grec. Après j’ai eu l’agrégation en italien et je n’ai plus pratiqué malheureusement le grec. J’aimerais réapprendre car pour moi Homère c’est le plus grand des poètes. L’Odyssée est une chose extraordinaire.
Sur les problèmes actuels, vous pensez qu’il y a un problème d’éveil et de lien entre les différentes civilisations ?
Oui pour moi quelque chose de terrible, c’est les médias et la désinformation actuelle. Je voyage beaucoup et tout ce que j’entends et vois sur les pays que je connais est faux. Très incomplet. Pour la Russie par exemple, on parle de corruption, de mafia. Comme si il n’y en avait pas à Marseille aussi. On ne parle jamais de ce qui est magnifique en Russie. La force spirituelle de ce pays, les nouveaux russes c’est une partie infime de la population.
Pour ce qui est de l’Islam, il y a aussi un manque d’information voire une désinformation. Malheureusement, les Etats Unis n’y comprennent rien et ont mis les gens dans le souci avec leurs guerres pour des motifs comme le pétrole. La première chose à faire, ce serait d’enseigner l’Islam à l’Occident et l’Occident à l’Islam. Il n’y a pas de raison de se haïr. Il y a des époques où il y avait des unions formidables. Ils ont apporté les agrumes en Italie, la poterie, le sucre… Mais il y a eu une rupture ensuite. Il y a une chose formidable dans l’Islam. Alors qu’aujourd’hui les médias montrent une espèce de « monstre » de l’islam.
Ils le montrent oui, mais il y a bien des fanatiques, des islamo-fascistes…
Mais aussi pour les catholiques, il y a bien des catholico-fascistes. On a une dame en France qui s’appelle Mme Boutin, qui s’est rendue célèbre autrefois contre le PACS. Elle a parlé pendant 24h de suite à l’Assemblée Nationale avec une Bible et en évoquant Jeanne d’Arc. En disant que c’était la fin de la France, la ruine. Et elle a des gens qui la soutiennent.
J’ai écrit un petit livre sur Palmyre. J’ai fait un petit chapitre sur le vandalisme. Parce qu’on parle des gens qui ont saccagé Palmyre comme de « barbares » mais ce n’était pas les premiers. Les premiers étaient les chrétiens qui ont démoli les statues et idoles grecques à coup de marteau. Pour eux les acropoles c’était le démon. A la Révolution Française, les Jacobins étaient des extrémistes, ils ont démoli toutes les statues de Notre-Dame. Les actuelles sont des copies. Ils ont également détruit toutes les statues de Strasbourg. Ils voulaient raser tous les clochers. La cathédrale de Strasbourg a été sauvée en mettant un bonnet rouge au sommet, en signe Révolutionnaire. L’inquisition c’était aussi totalement effroyable. Quand les catholiques avaient les pouvoirs temporels, c’était comme Daesh. Je crois que toute idéologie dominante veut faire table rase du passé. Tout ce qui était avant est mal. Dès qu’une religion a le pouvoir, elle est intolérante.
On aurait donc un manque de mémoire aujourd’hui ?
Tout à fait, à Palmyre ils ont décapité le directeur archéologique et l’ont pendu dans le théâtre. Quelque chose d’atroce. Or pendant les guerres de religion en France, en 1572, on a eu ce qu’on appelle la Saint-Barthélemy. Au moment où la Reine de France était Catherine de Médicis, une monarque hyper catholique. On a tué tous les protestants. L’Amiral de Coligny qui était en chef a été décapité, émasculé, et pendu par les pieds, exactement comme pour l’archéologue. Et c’est les catholiques qui ont fait ça. Au nom du « seul Dieu ». Parce que chacun croit que le seul Dieu est celui en lequel ils croient. Il faut donc enseigner la tolérance, le respect des religions. De toutes les religions, c’est capital. Dans les écoles en France aujourd’hui il faudrait enseigner aux enfants, même jeunes, ce qu’est l’islam.
Certains utilisent ces exemples pour expliquer que ces civilisations du Proche ou Moyen-Orient sont « en arrière » comme les européens du XVIème siècle que vous citez. Qu’en pensez-vous ?
Je n’y crois pas du tout à ces histoires d’ « arriérés ». Je crois que l’Homme ne change pas. L’Homme, comme matériel humain ne change pas. Certes le décor et les siècles, eux changent. Il se trouve que les catholiques n’ont plus le pouvoir. Ce n’est plus un Etat mais s’ils avaient le pouvoir aujourd’hui je suis certain qu’ils seraient intolérants. C’est le propre des religions d’être intolérants. C’est de croire qu’il n’y a qu’une vérité. Ils refusent le relativisme. Daesh n’est pas arriéré, au contraire, c’est l’homme éternel, qui a le pouvoir et qui l’exerce comme l’histoire l’a montré.
Concernant Palmyre, on a appris récemment que Daesh encercle de nouveau le site – sauf au Sud-ouest. Est-ce un renouveau du drame pour vous ou le site est déjà perdu depuis les destructions ?
D’où qu’on aille il faut faire 200km dans le désert. J’y suis allé quatre fois c’était un des plus bels endroits du monde. Un des plus beaux sites archéologiques. Le Parthénon est magnifique mais entouré d’une ville moderne, l’émotion est faussée. Là c’est une vallée avec 1,5km de colonnes, il y avait deux temples, détruits aujourd’hui. Et puis des tours funéraires, et des colonnes. Le site n’était pas clos, il n’y avait pas de billet, on pouvait se promener la nuit au clair de lune. C’était toute la magie d’un paysage. Le paysage reste mais les monuments ne sont plus tous là. S’ils reprennent le site, je ne sais pas ce qu’il en restera car on ne sait déjà pas ce qu’il reste réellement aujourd’hui. On est très mal informés. On sait que les temples sont démolis. Le théâtre est resté, où Poutine a organisé un concert. Les Russes ont vite repris le site face à des américains impuissants. Pourtant ça n’a aucune importance stratégique, c’est un symbole. L’important c’est la ville et ses habitants, la ville a été détruite aussi. Des gens qui y vivaient sont mort, c’est affreux. Mais ça prouve la force symbolique de Palmyre si ils s’acharnent à la prendre, la reprendre. C’est comme Saint Pétersbourg qu’ils appellent la Palmyre du Nord. Des villes utopiques surgies du néant Saint Pétersbourg des marécages, comme Palmyre du désert.
fernandez3
Etre homosexuel, vous en parlez dans vos œuvres, c’est aussi apporter un nouveau regard sur le monde ?
Oui, parce que ce n’est pas le sexe qui est important. Ce n’est pas la vision sexuelle, c’est le fait d’être rejeté et différent qui donne un regard critique sur la société et sur les valeurs admises : la famille, la patrie… Les opinions dominantes, l’homosexuel, comme d’autres sans doute, les regardent avec critique. Ils se disent qu’avec ces valeurs beaucoup de personnes sont exclues. C’est ça la force de ma sexualité pour moi c’est de remettre en question la société, le monde. Ils ne sont pas tous comme ça bien sûr, certains s’en fichent. Mais un bel exemple c’est Gide, qui était libérateur. C’était le premier qui a été très critique contre Staline, alors qu’avant il était très procommuniste. Il a osé dire que ce n’était pas un paradis. Aussi concernant le colonialisme, après son voyage au Congo, il a dénoncé les excès du colonialisme français et injurié pour cela à l’époque évidemment. Et je crois que parce qu’il était homosexuel il avait ce regard critique. Il n’admettait rien comme vérité, il remettait tout en question. On l’a traité de traître de vendu alors que c’était un homme libre.
Il y a toujours une impuissance d’apprendre dans la société, d’accepter l’évident concernant l’homosexualité. Un refus social qui conduit parfois au désespoir ?
En Italie il n’y a pas de désespoir, bien plus présent dans les pays du Nord. Il y a du suicide en Suède, dans ces pays-là, mais très peu en Italie. Il y a de l’espoir parce que tout ce qui est interdit est permis en réalité. Il y a des barrières mais l’on saute au-dessus très facilement. Par exemple pour l’homosexualité, en principe, c’est très mal vu à cause du Vatican mais en pratique beaucoup ont des expériences homosexuelles au moins. C’est interdit en quelque sorte mais en fait c’est autorisé.
Les lois institutionnalisent par exemple les unions homosexuelles, en Grèce aussi, l’Italie en parle, vous trouvez que c’est un pas positif ?
Oui parce que ça permet la pratique. Pas au niveau affectif, ça n’a aucune importance mais au niveau pratique, si l’un meurt il peut léguer à l’autre. Avant c’était impossible tout ça, le mariage encore plus. En Italie, c’est très difficile à cause du Vatican. Le PACS est en train d’être discuté mais il y a beaucoup de sociétés privées qui l’appliquaient déjà à leurs employés. Officiellement il n’y en avait pas, mais à Bologne, dans les grandes entreprises si elles ont deux employé(e)s dans cette situation, on leur propose des arrangements.
Vous êtes un grand voyageur, vous avez voyagé en Russie, en Amérique du Sud, c’est d’abord la littérature qui vous inspire ? Avant de commencer votre voyage il y a cette curiosité de voir ce qu’ont vu les autres ?
Pour la Russie, par exemple, je n’ai pas pu y aller tôt. Par contre j’ai lu « Guerre et Paix » à 15 ans en trois jours et trois nuits. Depuis ce temps pour moi la culture russe, c’est extrêmement important. J’ai pu aller en Russie en 1986 d’abord c’était le début du Dégel mais c’était encore une Russie soviétique, crasseuse, personne ne travaillait puisque tout était d’Etat. En 1993 j’y suis allé, puis ensuite tous les ans jusqu’à maintenant. J’ai pris le transsibérien, j’ai descendu le cercle polaire. C’est immense, le quart du monde. C’est une référence romanesque, il y a aujourd’hui un écrivain sibérien vivant Andreï Makine que j’aime beaucoup. J’étais par ailleurs la semaine dernière en Ukraine et c’est la terre des grands musiciens. Toute cette richesse culturelle m’a beaucoup attirée en Russie, l’Opéra ou la danse. Si vous allez à Saint-Pétersbourg ou à Moscou il y a trois ou quatre opéras différents. Les gens lisent les poètes dans les Squares, Mandelstam, Pasternak. En France on n’a pas de gens qui lisent Mallarmé à part les étudiants si c’est au programme de l’agrégation.
Dans votre amour pour l’Italie, la Russie, au final il y a quelle place au final dans tous ces amours pour la France ?
Je suis mexicain, né à Paris mais ma famille paternelle est mexicaine. J’y suis allé seulement deux fois au Mexique et j’ai encore de la famille là-bas mais je pense qu’il y a quelque chose dans les gènes qui fait que je ne me suis jamais senti français complètement. C’est pour ça que j’ai voyagé très jeune, à 18 ans. Je me sens les trois, mexicain, français et italien. Je ne vivrais pas ailleurs qu’à Paris mais il faut que je parte de temps en temps.
Vous dites que l’on ne peut pas vivre quand on n’est pas amoureux ?
Tout à fait. Quand on n’est pas amoureux c’est une sorte de mort. Je suis tombé amoureux d’abord de l’Italie avant toute chose. Quand on est amoureux on aime tout. Même les défauts. On les connait on les voit mais l’amour est une force irrésistible. Sans cet amour on est des professeurs très érudits mais moins passionnés.
*Entretien accordé à Lazaros Kozaris, Léa Rollin et Loïc Bremme
Grèce Hebdo
dimanche 12 juin 2016
De juin... attendons le Solstice, poème F.Ruban
Comme on voit sur la branche au mois de mai la rose,
En sa belle jeunesse, en sa première fleur,
Rendre le ciel jaloux de sa vive couleur,
Quand l’Aube de ses pleurs au point du jour l’arrose;
La grâce dans sa feuille, et l’amour se repose,
Embaumant les jardins et les arbres d’odeur;
Mais battue, ou de pluie, ou d’excessive ardeur,
Languissante elle meurt, feuille à feuille déclose.
Ronsard
De juin... attendons le Solstice
Il a tant plu tant grêlé tant inondé tant éclairé
sous les grondements du ciel d'orage
En ce matin de juin mes narines grimacent
Où les senteurs de roses...
Chiffonnées rouillées souillées
leurs boutons ventrus jamais ne s'ouvriront
ils pourrissent tête baissée dans leur prison
Je n'ose y toucher
Toute blessure inocule de sournoises maladies
En ce refuge inespéré s'affolent nos belles butineuses
Halte à Monsanto !
A perte de vue langoureuses s'arrondissent
les collines vertes blondissant avant moisson
kaléidoscope amoureux de formes et de couleurs
Tout m'attire en ce pays d'ocre
S'il n'y avait... ces monstrueux insectes de métal qui déversent
leurs brouillards empoisonnés
Mort
pour la flore et la faune sauvages pour notre Planète blessée
Il y a tant et tant de brume à mon réveil
enveloppant de voiles gris l'horizon alentour
Aube de juin transportée en novembre
Les collines d'hier cachent leur honteuse souffrance
Mon regard embué y voit les reflets argent de l'Océan
Seul le merle au sifflement moqueur
me ramène à la réalité
Juin tes roses font grise mine
On n'est pas sérieux quand on a dix-sept ans
Et qu'on a des tilleuls verts sur la promenade (*)
Tais-toi Arthur !
Ni promenade ni tilleuls en fleurs et je n'ai plus dix-sept ans
Je ne crois plus à ton Roman
Oui la colère m'égare... Tu le sais bien Toi
Mes yeux se ferment à cette mélancolique grisaille
Un peu flouté se dessine ton sourire malicieux
Avec tendresse tu te moques de moi
Toi seul le peux
Là-bas tout là-bas solitaire aux fins fonds de ta terre
de tes forêts profondes tes plaines infinies
Là-bas un canal s'est perdu
Là-bas nous nous sommes re-connus
De juin... attendons le Solstice.
le 7 juin 2016
©fruban
(*) extrait de Roman, Arthur Rimbaud
Tous droits réservés
Protégé par copyright
recueil en cours
| crédit photos fruban |
noyé
halo dans le ciel
ce jour
à 17h15
| crédit photo fruban |
vendredi 10 juin 2016
Orage révélateur, texte de fruban
Orage révélateur
L'orage d'hier soir a sans doute été la goutte d'eau qui a fait déborder ma coupe trop pleine. Overdose de fatigue physique, surmenage, tempêtes sous mon crâne, questions existentielles qui me taraudent. Culpabilité accumulée au fil des années. Ma mère, la ferme de Berthe mise en vente...
Comme trop souvent au cours de mon existence, je surestime mes capacités, je veux faire front. Et lorsque je demande enfin de l'aide, nul ne comprend. Pourquoi ne s'en sortirait-elle pas toute seule ? Elle le peut. Elle n'a qu'à...
Hier, il faisait beau, je me suis battue contre l'herbe envahissante qui avait profité de ma semaine d'absence ! Tondeuse, orties et chardons arrachés à la main, début de plantations au potager. Après avoir fait la même chose dans la maison de mon enfance ! Chaque geste était comme un bras d'honneur, une claque, un coup de pied au cul des emmerdeurs et.... un défi à moi-même !
Tu m'as vue... en sueur, exténuée, sale... mais si heureuse d'être avec toi ! Je n'allais pas gâcher notre rencontre qui est une fête, à chaque fois.
Nourrie, remplie de toi, j'ai continué, continué... jusqu'au soir. Folle que je suis !
L'orage annoncé, menaçant, grondant, fut l'effet boomerang ! Tremblante, j'ai reçu en plein cœur une cascade de remords, d'angoisses, de peurs « ancestrales ».
Les paroles assassines de certains membres de mon entourage claquaient encore plus fort dans mon cœur. Et ce fut le défilé des échecs, des ratages...qui remontaient du gouffre.
Nuit difficile et courte, arrivée bien tard. J'aurais voulu pleurer, les larmes apaisent. Mes yeux restaient secs. J'aurais voulu crier.... STOP ! Je ne pouvais que gémir comme un chiot.
Tes mots puis ceux d'Erri de Luca ( « Le plus et le moins » ) ont été une bouée de sauvetage. Je lisais, me répétais en boucle tes paroles si tendres, si douces, encore et encore ! Avec toi je ne suis jamais seule.
Ce matin je me suis levée tard. J'ai bu mon café en somnambule, les jambes flageolantes. Mon corps entier me faisait mal. Comme après une soirée à boire. J'ai pleuré un peu. Les larmes qui coulaient étaient douces à ma peau. Je suis restée près d'une heure sous la douche chaude. Purificatrice. Chasser, décrasser extérieur et intérieur. Me faire belle. M'estimer de nouveau. Penser à toi. Prononcer ton nom.
Il pleuvait, le vent agitait les branches. Je me suis endormie près de la cheminée.
A mon réveil, j'ai vu tes messages. Mon cœur s'est mis à battre très fort.
Les yeux grand ouverts je rêve..... Je saute dans ma voiture. Je roule. Je cours vers toi. Prends-moi garde-moi aime-moi ! Tu es le Premier homme. Tu es le Dernier. Je suis jeune et je t'aime.
Mais la vie est là, la vie au sourire de harpie me rappelle à la réalité.
Je sais que toujours je serai cette petite fille qui court après l'amour. Cet amour que réclame le petit animal blessé en moi, parce que sa mère l'a abandonné.
« De toutes les blessures celles de l'enfance sont les pires » (Barbara)
Par sa mort, ma mère a fait resurgir tous les abandons. Toutes les culpabilités. Cet héritage est bien trop lourd à porter pour mes épaules et mon cœur si fragiles aujourd'hui.
Le 21 mai 2016
| crédit photo fruban |
dimanche 5 juin 2016
La Prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France, de Blaise Cendrars
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| photo du Web |
En ce temps-là j'étais en mon adolescence
J'avais à peine seize ans et je ne me souvenais
Déjà plus de mon enfance
J'étais à seize mille lieues du lieu de ma naissance
J'étais à Moscou, dans la ville des mille et trois
Clochers et des sept gares
Et je n'avais pas assez des sept gares et des mille
et trois tours
Car mon adolescence était si ardente et si folle
que mon cœur, tour à tour, brûlait
comme le temple d' Éphèse ou comme la Place Rouge
de Moscou quand le soleil se couche.
Et mes yeux éclairaient des voies anciennes.
Et j'étais déjà si mauvais poète
que je ne savais pas aller jusqu'au bout.
Le Kremlin était comme un immense gâteau tartare
croustillé d'or, avec les grandes amandes
des cathédrales toutes blanches
et l'or mielleux des cloches...
Un vieux moine me lisait la légende de Novgorode
J'avais soif et je déchiffrais des caractères cunéiformes
Puis, tout à coup, les pigeons du Saint Esprit
s'envolaient sur la place
et mes mains s'envolaient aussi, avec des bruissements d'albatros
et ceci, c'était les dernières réminiscences du dernier jour
du tout dernier voyage
Et de la mer.
Pourtant, j'étais fort mauvais poète.
Je ne savais pas aller jusqu'au bout.
J'avais faim
Et tous les jours et toutes les femmes dans les cafés
Et tous les verres
j'aurais voulu les boire et les casser
Et toutes les vitrines et toutes les rues
Et toutes les maisons et toutes les vies
Et toutes les roues des fiacres qui tournaient en tourbillon
sur les mauvais pavés
j'aurais voulu les plonger dans une fournaise de glaives
Et j'aurais voulu broyer tous les os
Et arracher toutes les langues
Et liquéfier tous ces grands corps étranges et nus
Sous les vêtements qui m'affolent...
Je pressentais la venue du grand Christ rouge
de la révolution russe...
Et le soleil était une mauvaise plaie
qui s'ouvrait comme un brasier.
En ce temps-là j'étais en mon adolescence
J'avais à peine seize ans et je ne me souvenais
déjà plus de ma naissance
J'étais à Moscou, où je voulais me nourrir de flammes
Et je n'avais pas assez des tours et des gares
que constellaient mes yeux
En Sibérie tonnait le canon, c'était la guerre
la faim le froid la peste le choléra
Et les eaux limoneuses de l'Amour
charriaient des millions de charognes
Dans toutes les gares je voyais partir les derniers trains
Personne ne pouvait plus partir car on ne délivrait plus de billets
et les soldats qui s'en allaient auraient bien voulu rester...
Un vieux moine me chantait la légende de Novgorode.
Moi, le mauvais poète, qui ne voulais aller nulle part,
je pouvais aller partout
Et aussi les marchands avaient encore assez d'argent
pour aller tenter faire fortune.
Leur train partait tous les vendredis matin.
On disait qu'il y avait beaucoup de morts.
L'un emportait cent caisses de réveils et de coucous
de la Forêt-Noire
un autre, des boîtes à chapeaux, des cylindres
et un assortiment de tire-bouchons de Sheffield
Un autre, des cercueils de Malmoë remplis de boîtes de conserve
et de sardines à l'huile
Puis il y avait beaucoup de femmes
Des femmes, des entre-jambes à louer qui pouvaient aussi servir
Des cercueils
Elles étaient toutes patentées
On disait qu'il y avait beaucoup de morts là-bas
Elles voyageaient à prix réduits
et avaient toutes un compte-courant à la banque.
Or, un vendredi matin, ce fut enfin mon tour
On était en décembre
Et je partis moi aussi pour accompagner le voyageur
en bijouterie qui se rendait à Karbine
Nous avions deux coupés dans l'express et trente quatre coffres
de joaillerie de Pforzheim
De la camelote allemande "Made in Germany"
Il m'avait habillé de neuf, et en montant dans le train
j'avais perdu un bouton
Je m'en souviens, je m'en souviens, j'y ai souvent pensé depuis
Je couchais sur les coffres et j'étais tout heureux de pouvoir jouer
avec le browning nickelé qu'il m'avait aussi donné
J'étais très heureux
Insouciant
Je croyais jouer aux brigands
Nous avions volé le trésor de Golconde et nous allions,
grâce au transsibérien, le cacher de l'autre côté du monde
Je devais le défendre contre les voleurs de l'Oural qui avaient attaqué
les saltimbanques de Jules Verne
Contre les khoungouzes, les boxers de la Chine
Et les enragés petits mongols du Grand-Lama
Alibaba et les quarante voleurs
Et les fidèles du terrible Vieux de la montagne
Et surtout, contre les plus modernes
Les rats d'hôtel
Et les spécialistes des express internationaux.
Et pourtant, et pourtant
J'étais triste comme un enfant
Les rythmes du train
La "moëlle chemin-de-fer" des psychiatres américains
Le bruit des portes, des voies, des essieux grinçant
sur les rails congelés
Le ferlin d'or de mon avenir
Mon browning, le piano et les jurons des joueurs de cartes
dans le compartiment d'à côté
L'épatante présence de Jeanne
L'homme aux lunettes bleues qui se promenait nerveusement
dans le couloir et qui me regardait en passant
Froissis de femmes
Et le sifflement de la vapeur
Et le bruit éternel des roues en folie dans les ornières du ciel
Les vitres sont givrées
Pas de nature !
Et derrière, les plaines sibériennes, le ciel bas et les grandes ombres
des Taciturnes qui montent et qui descendent
Je suis couché dans un plaid
Bariolé
Comme ma vie
Et ma vie ne me tient pas plus chaud que ce châle écossais
Et l'Europe tout entière aperçue au coupe-vent
d'un express à toute vapeur
n'est pas plus riche que ma vie
Ma pauvre vie
Ce châle
Effiloché sur des coffres remplis d'or
avec lesquels je roule
Que je rêve
Que je fume
Et la seule flamme de l'univers
est une pauvre pensée...
Du fond de mon cœur des larmes me viennent
Si je pense, Amour, à ma maîtresse ;
Elle n'est qu'une enfant, que je trouvai ainsi
Pâle, immaculée, au fond d'un bordel.
Ce n'est qu'une enfant, blonde, rieuse et triste,
elle ne sourit pas et ne pleure jamais ;
mais au fond de ses yeux, quand elle vous y laisse boire,
tremble un doux lys d'argent, la fleur du poète.
Elle est douce et muette, sans aucun reproche,
avec un long tressaillement à votre approche ;
mais quand moi je lui viens, de-ci, de-là, de fête,
elle fait un pas, puis ferme les yeux
et fait un pas.
Car elle est mon amour, et les autres femmes
n'ont que des robes d'or sur de grands corps de flammes,
ma pauvre amie est si esseulée,
elle est toute nue, n'a pas de corps
elle est trop pauvre.
Elle n'est qu'une fleure candide, fluette,
la fleur du poète, un pauvre lys d'argent,
tout froid, tout seul, et déjà si fané
que les larmes me viennent si je pense à son cœur.
Et cette nuit est pareille à cent mille autres
quand un train file dans la nuit
- Les comètes tombent -
et que l'homme et la femme, même jeunes, s'amusent à faire l'amour.
Le ciel est comme la tente déchirée d'un cirque pauvre
dans un petit village de pêcheurs
en Flandres
Le soleil est un fumeux quinquet
et tout au haut d'un trapèze une femme fait la lune.
La clarinette, le piston, une flûte aigre et un mauvais tambour
et voici mon berceau
Mon berceau
Il était toujours près du piano quand ma mère comme Madame Bovary
jouait les sonates de Beethoven
J'ai passé mon enfance dans les jardins suspendus de Babylone
et l'école buissonnière, dans les gares devant les trains en partance
Maintenant, j'ai fait courir tous les trains derrière moi :
Bâle-Tombouctou
J'ai aussi joué aux courses à Auteuil et à Longchamp
Paris-New York
Maintenant, j'ai fait courir tous les trains tout le long de ma vie
Madrid-Stockholm
Et j'ai perdu tous mes paris
Il n'y a plus que la Patagonie,
la Patagonie, qui convienne à mon immense tristesse,
la Patagonie, et un voyage dans les mers du Sud
Je suis en route.
J'ai toujours été en route
Je suis en route avec la petite Jehanne de France
Le train fait un saut périlleux et retombe sur toutes ses roues
Le train retombe sur ses roues
Le train retombe toujours sur toutes ses roues.
"Blaise, dis, sommes-nous bien loin de Montmartre ?"
Nous sommes loin Jeanne, tu roules depuis sept jours
tu es loin de Montmartre, de la butte qui t'a nourrie,
du Sacré-Cœur contre lequel tu t'es blottie
Paris a disparu et son énorme flambée
il n'y a plus que les cendres continues
la pluie qui tombe
la tourbe qui se gonfle
la Sibérie qui tourne
les lourdes nappes de neige qui remontent
et le grelot de la folie qui grelotte comme un dernier
désir dans l'air bleui
Le train palpite au cœur des horizons plombés
Et ton chagrin ricane...
"Dis, Blaise, sommes-nous bien loin de Montmartre?"
Les inqiétudes
oublie les inquiétudes
Toutes les gares lézardées obliques sur la route
les fils télégraphiques auxquels elles pendent
les poteaux grimaçants qui gesticulent et les étranglent
Le monde s'étire s'allonge et se retire comme un accordéon
qu'une main sadique tourmente
dans les déchirures du ciel, les locomotives en furie
s'enfuient
et dans les trous, les roues vertigineuses les bouches les voix
et les chiens du malheur qui aboient à nos trousses
Les démons sont déchaînés
Ferrailles
Tout est un faux accord
Le broun-roun-roun des roues
Chocs
Rebondissements
Nous sommes un orage sous le crâne d'un sourd...
"Dis, Blaise, sommes-nous bien loin de Montmartre?"
Mais oui, tu m'énerves, tu le sais bien, nous sommes bien loin
La folie surchauffée beugle dans la locomotive
la peste, le choléra, se lèvent comme des braises ardentes
sur notre route
Nous disparaissons dans la guerre en plein dans un tunnel
La faim, la putain, se cramponne aux nuages en débandade
et fiente des batailles en tas puants de morts
Fais comme elle, fais ton métier...
"Dis, Blaise, sommes-nous bien loin de Montmartre?"
Oui, nous le sommes, nous le sommes
Tous les boucs émissaires ont crevé dans ce désert
Entends les sonnailles de ce troupeau galeux
Tomsk
Tchéliabinsk Kainsk Obi Taïchet Verkné Oudinsk
Kourgane Samara Pensa-Toulone
La mort en Mandchourie
est notre débarcadère est notre dernier repaire
Ce voyage est terrible
Hier matin
Ivan Oulitch avait les cheveux blancs
et Kolia Nicolaï Ivanovitch se ronge les doigts
depuis quinze jours...
Fais comme elles, la Mort la Famine, fais ton métier
Ça coûte cent sous,
en transsibérien, ça coûte cent roubles
En fièvre les banquettes et rougeoie sous la table
Le diable est au piano
ses doigts noueux excitent toutes les femmes
La Nature
Les Gouges
Fais ton métier jusqu'à Karbine...
"Dis, Blaise, sommes-nous bien loin de Montmartre?"
Non mais... fiche-moi la paix... laisse-moi tranquille
Tu as les hanches angulaires
ton ventre est aigre et tu as la chaude-pisse
c'est tout ce que Paris a mis dans ton giron
C'est aussi un peu d'âme... car tu es malheureuse
J'ai pitié j'ai pitié viens vers moi sur mon cœur
Les roues sont les moulins à vent du pays de Cocagne
et les moulins à vent sont les béquilles qu'un mendiant
fait tournoyer
Nous sommes les cul-de-jatte de l'espace
Nous roulons sur nos quatre plaies
On nous a rogné les ailes,
les ailes de nos sept péchés
Et tous les trains sont les bilboquets du diable
Basse-cour
Le monde moderne
La vitesse n'y peut mais
le monde moderne
les lointains sont par trop loin
et au bout du voyage c'est terrible d'être un homme
avec une femme...
"Blaise, dis, sommes-nous bien loin de Montmartre?"
J'ai pitié j'ai pitié viens vers moi
je vais te conter une histoire
Viens dans mon lit
Viens sur mon cœur
Je vais te conter une histoire...
Oh viens ! viens !
Aux Fidji règne l'éternel printemps
La paresse
L'amour pâme les couples dans l'herbe haute
et la chaude syphilis rôde sous les bananiers
Viens dans les îles perdues du Pacifique !
Elles ont nom du Phénix, des Marquises,
Bornéo et Java
Et Célèbes à la forme d'un chat.
Nous ne pouvons pas aller au japon
Viens au Mexique !
Sur ses hauts plateaux les tulipiers fleurissent
Les lianes tentaculaires sont la chevelure du soleil
On dirait la palette et les pinceaux d'un peintre
Des couleurs étourdissantes comme des gongs,
Rousseau y a été
il y a ébloui sa vie
C'est le pays des oiseaux
L'oiseau du paradis, l'oiseau-lyre
Le toucan, l'oiseau moqueur
Et le colibri niche au cœur des lys noirs
Viens !
Nous nous aimerons dans les ruines majestueuses
d'un temple aztèque
Tu seras mon idole
Une idole bariolée enfantine un peu laide
et bizarrement étrange
Oh viens !
Si tu veux nous irons en aéroplane et nous survolerons
Le pays des mille lacs,
Les nuits y sont démesurément longues
L'ancêtre préhistorique aura peur de mon moteur
J'atterrirai
Et je construirai un hangar pour mon avion avec les os
fossiles de mammouth
Le feu primitif réchauffera notre pauvre amour
Samowar
Et nous nous aimerons bien bourgeoisement
près du pôle
Oh viens !
Elle dort.
Elle dort
Et de toutes les heures du monde
elle n'en a pas gobé une seule
Tous les visages entrevus dans les gares
toutes les horloges
L'heure de Paris l'heure de Berlin
l'heure de St Pétersbourg et l'heure de toutes les gares
Et à Oufa, le visage ensanglanté du canonnier
et le cadran bêtement lumineux de Grocho
Et l'avance perpétuelle du train
Tous les matins on met les montres à l'heure
Le train avance et le soleil retarde
Rien n'y fait, j'entends les cloches sonores
Le gros bourdon de Notre - Dame
La cloche aigrelette du Louvre qui sonna la Barthélemy
Les carillons rouillés de Bruges-la-Morte
Les sonneries électriques de la bibliothèque
de New-York
Les campagnes de Venise
Et les cloches de Moscou, l'horloge de la Porte - Rouge
qui me comptait les heures quand j'étais dans un bureau
Et mes souvenirs
Le train tonne sur les plaques tournantes
Le train roule
Un gramophone grasseye une marche tzigane
et le monde, comme l'horloge du quartier juif de Prague,
tourne éperdument à rebours.
Effeuille la rose des vents
Voici que bruissent les orages déchaînés
Les trains roulent en tourbillon sur les réseaux enchevêtrés
Bilboquets diaboliques
Il y a des trains qui ne se rencontrent jamais
D'autres se perdent en route
Les chefs de gare jouent aux échecs
Tric - trac
Billard Caramboles Paraboles
La voie ferrée est une nouvelle géométrie
Syracuse Archimède
Et les soldats qui l'égorgèrent
Et les galères et les vaisseaux
Et les engins prodigieux qu'il inventa
Et toutes les tueries
L'histoire antique
L'histoire moderne
Les tourbillons
Les naufrages
Même celui du Titanic que j'ai lu dans le journal
Autant d'images - associations
que je ne peux pas développer dans mes vers
Car je suis encore fort mauvais poète
Car l'univers me déborde
Car j'ai négligé de m'assurer
contre les accidents de chemin de fer
Car je ne sais pas aller jusqu'au bout
Et j'ai peur.
J'ai peur
Je ne sais pas aller jusqu'au bout
Comme mon ami Chagall
je pourrais faire une série de tableaux déments
mais je n'ai pas pris de notes en voyage
"Pardonnez-moi mon ignorance
Pardonnez-moi de ne plus connaître
l'ancien jeu des vers"
comme dit Guillaume Apollinaire
Tout ce qui concerne la guerre
on peut le lire dans les Mémoires de Kouropatkine
ou dans les journaux japonais
qui sont aussi cruellement illustrés
A quoi bon me documenter
Je m'abandonne
aux sursauts de ma mémoire...
À partir d'Irkountsk le voyage devint
beaucoup trop lent beaucoup trop long
Nous étions dans le premier train
qui contournait le lac Baïkal
On avait orné la locomotive de drapeaux
et de lampions et nous avions quitté la gare
aux accents tristes de l'hymne au Tzar.
Si j'étais peintre
je déverserais beaucoup de rouge,
beaucoup de jaune sur la fin de ce voyage
car je crois bien que nous étions tous un peu fous
et qu'un délire immense ensanglantait les faces énervées
de mes compagnons de voyage
Comme nous approchions de la Mongolie
qui ronflait comme un incendie.
Le train avait ralenti son allure
et je percevais dans le grincement perpétuel des roues
les accents fous et les sanglots d'une éternelle liturgie
J'ai vu
J'ai vu les trains silencieux les trains noirs
qui revenaient de l'Extrême-Orient
et qui passaient en fantômes
Et mon œil, comme le fanal d'arrière,
court encore derrière ces trains
À Talga
cent mille blessés agonisaient
faute de soins
J'ai visité les hôpitaux de Kranoïarsk
et à Khilok nous avons croisé un long convoi
de soldats fous
J'ai vu dans les lazarets
des plaies béantes des blessures
qui saignaient à pleines orgues
Et les membres amputés dansaient autour
ou s'envolaient dans l'air rauque
L'incendie était sur toutes les faces dans tous les cœurs
Des doigts idiots tambourinaient sur toutes les vitres
Et sous la pression de la peur
les regards crevaient comme des abcès
Dans toutes les gares on brûlait tous les wagons
Et j'ai vu
J'ai vu des trains de soixante locomotives
qui s'enfuyaient à toute vapeur
pourchassés par les horizons en rut
et des bandes de corbeaux qui s'envolaient
désespérément après
disparaître
dans la direction de Port - Arthur.
À Tchita nous eûmes quelques jours de répit
Arrêt de cinq jours vu l'encombrement de la voie
Nous le passâmes chez Monsieur Iankéléwitch
qui voulait me donner sa fille unique en mariage
Puis le train repartit.
Maintenant c'était moi qui avais pris place au piano
et j'avais mal aux dents
Je revois quand je veux cet intérieur si calme
le magasin du Père et les yeux de sa fille
qui venait le soir dans mon lit
Moussorgsky
Et les lieder de Hugo Wolf
Et les sables du Gobi
Et à Khaïlar une caravane de chameaux blancs
Je crois bien que j'étais ivre
durant plus de cinq cents kilomètres
mais j'étais au piano et c'est tout ce que je vis
Quand on voyage on devrait fermer les yeux
Dormir
J'aurais tant voulu dormir
Je reconnais tous les pays les yeux fermés à leur odeur
et je reconnais tous les trains au bruit qu'il font
Les trains d' Europe sont à quatre temps
tandis que ceux d' Asie sont à cinq ou sept temps
D'autres vont en sourdine sont des berceuses
et il y en a qui dans le bruit monotone des roues
me rappellent la prose lourde de Maeterlinck
J'ai déchiffré tous les textes confus des roues
et j'ai rassemblé les éléments épars d'une violente beauté
Que je possède
Et qui me force.
Tsitsika et Kharbine
Je ne vais pas plus loin
C'est la dernière station
Je débarquai à Kharbine comme on venait de mettre
le feu au bureau de la Croix - Rouge.
O Paris
Grand foyer chaleureux avec les tisons entrecroisés
de tes rues et tes vieilles maisons
qui se penchent au-dessus et se réchauffent
Comme des aïeules
Et voici des affiches, du rouge du vert
Multicolores comme mon passé bref
Du jaune
Jaune
La fièvre couleur des romans de la France à l'étranger.
J'aime me frotter dans les grandes villes
aux autobus en marche
Ceux de la ligne Saint Germain - Montmartre
m'emportent à l'assaut de la Butte
Les moteurs beuglent comme les taureaux d'or
Les vaches du crépuscule broutent le Sacré - Cœur
O Paris
Gare centrale débarcadère des volontés
Carrefour des inquiétudes
Seuls les marchands de couleurs
ont encore un peu de lumière sur leur porte
La compagnie internationale des Wagons-lits
et des Grands Express Européens
m'a envoyé son prospectus :
C'est la plus belle église du monde
J'ai des amis qui m'entourent comme des garde-fous
Ils ont peur quand je pars que je ne revienne plus
Toutes les femmes que j'ai rencontrées
se dressent aux horizons
avec les gestes piteux et les regards tristes
des sémaphores sous la pluie :
Bella, Agnès, Catherine
et la mère de mon fils en Italie
Et celle, la mère de mon amour en Amérique
Il y a des cris de sirène qui me déchirent l'âme
Là-bas en Mandchourie un ventre tressaille encore
comme dans un accouchement
Je voudrais
Je voudrais n'avoir jamais fait mes voyages
Ce soir un grand amour me tourmente
Et malgré moi je pense à la petite Jehanne de France.
C'est par un soir de tristesse
que j'ai écrit ce poème en son honneur
Jeanne
La petite prostituée
Je suis triste je suis triste
J'irai au " Lapin agile "
me ressouvenir de ma jeunesse perdue
Et boire des petits verres
Puis je rentrerai seul
Paris
Ville de la Tour unique
Du grand Gibet
Et de la Roue.
***
Blaise Cendrars
Paris 1913.
Vous pouvez faire ce très beau voyage mis en scène par le Club des Poètes, en cliquant sur le lien ci-dessous :
http://www.poesie.net/transib.htm
![]() |
| photo du web |
samedi 28 mai 2016
Orage au printemps, de Mathieu Hilfiger et Guillaume Steudler
Mathieu Hilfiger
est né en 1979 à Strasbourg. Il crée une oeuvre polymorphe sans discrimination de formes : poèmes en vers et en prose, théâtre, fragments, proses, articles, entretiens, etc., souvent présentés dans des ouvrages ou des revues. Après l’aventure de la revue Le Bateau Fantôme, il lance en 2014 la maison d’édition littéraire éponyme, tournée vers les marges de la création.
Derniers livres parus : De jour comme de nuit, avec Pierre Dhainaut (Le Bateau Fantôme, 2014) et L’Aube animale, Recours au Poème, 2015 (e-book), et en tirage de tête papier. À paraître : Les Résidents, Thot, octobre 2016 (théâtre).
Guillaume Steudler,
né en 1980 à Paris, est plasticien et graphiste. Dans son travail plastique, où la part intuitive de l’improvisation est si importante, il utilise avec une grande liberté gestuelle des techniques mixtes : dessin et peinture, imprimés et collages, figures et mots. Son univers chatoyant, très imaginatif, semble évoquer une rêverie naturaliste microscopique. Il est le concepteur graphique des éditions Le Bateau Fantôme.
www.steudler.artfolio.com
Revue Ce qui reste
mardi 24 mai 2016
Lettre d'Egon Schiele à Anton Peschka
1910
(Vienne)
Peschka ! […] Je brûle d’envie d’aller dans la forêt de Bohême. Mai, juin, juillet, août, septembre : il faut absolument que je voie quelque chose de nouveau, que je l’explore ; je veux déguster les eaux sombres, voir craquer des arbres, des airs sauvages, regarder ébahi des haies de jardin pourrissantes, y surprendre le foisonnement de la vie, entendre bruire les bouquets de bouleaux, frémir les feuilles ; je veux voir la lumière, le soleil, et savourer les humides vallées du soir au vert bleuissant, épier l’éclat fugace des poissons dorés, voir se former les blancs nuages, je voudrais parler aux fleurs. Scruter l’intimité des brins d’herbe, des hommes au teint rose, parler de dignes vieilles églises, de petites chapelles, je veux parcourir sans trêve des collines verdoyantes, parmi de vastes plaines, je veux baiser la terre, humer les tendres, chaudes fleurs des mousses. Alors je donnerai forme à de belles choses : des champs de couleurs…
Au petit matin, je voudrais revoir le soleil se lever, être libre de regarder la terre respirer, dans la lumière vibrante.
Harmoniser les champs qui respirent joie et beauté avec l’air parfumé de roses. De rudes montagnes aux rondeurs matelassées embrument de vastes lointains… Ô toi, terre odorante, devant nous, sous moi, réveille-moi, fais-moi mûrir comme un fruit au soleil ! Toi, sombre, brune terre poussiéreuse, à la rosée odoriférante, parfumée de fleurs, attirant les senteurs. Épanouis-toi au soleil qui, oui, nous donne tout. Joie ! Lumière sans prix, resplendis !
À l’ouvrage, homme actif ! Sois un fleuve inépuisable. Toi, verte vallée, tu me regardes, une verte atmosphère aquatique t’emplit, toi. De mes yeux mi-clos, je pleure de grosses larmes rouges, quand il m’est donné de te voir. Toi, œil douloureux, tu sens le souffle humide de la forêt. Toi qu’assaillent les senteurs, avec quelle ivresse dois-tu respirer l’haleine divine !
Je pleure en riant, ami, je pense à toi ; mieux, tu es en moi !
Voici que je m’allonge dans la mousse vivante, et qui parle, fleurs jaunes, claires, pures ; les eaux, respirant, parlent de la vie…
Et, là-haut, comme il est grand, le monde ! Que je m’enivre, moi aussi, et je perde de vue cette terre prosaïque.
Je dors.
Toutes les mousses viennent à moi et entrelacent, en se fronçant, leur vie dans la mienne. Toutes les fleurs cherchent à me voir, et font vibrer mes sens frémissants. Des floraisons d’un vert oxydé, des fleurs vénéneuses irritables m’emportent dans les hauteurs. Voici que je descends, planant, intact… l’étrange monde. Puis je rêve de chasses sauvages, déchaînées, de rouges champignons pointus, de grands cubes noirs, qui peu à peu s’évanouissent puis, comme par miracle, se remettent à croître, deviennent d’énormes colosses ; je rêve de l’incendie flambant comme un enfer, de la bataille d’étoiles lointaines, jamais regardées, d’yeux gris éternels, de titans précipités, de mille mains qui se tordent comme des visages, de nuages de feu fumants, de millions d’yeux qui me regardent avec bonté, et deviennent blancs, toujours plus blancs, jusqu’à ce que j’entende.
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