lundi 13 octobre 2014

Patrick Modiano

http://www.franceculture.fr/2014-10-09-patrick-modiano-prix-nobel-de-litterature-2014#xtor=EPR-32280591

Patrick Modiano, Prix Nobel de Littérature 2014 0

L'Académie Nobel a décerné jeudi 9 octobre  l'attribution du prix Nobel de Littérature 2014 à Patrick Modiano.


>>> L’Evénement Modiano sur France Culture, 14h - minuit, samedi 11 octobre 

Quelques heures après l’attribution du Prix Nobel de Littérature à Patrick Modiano, France Culture a décidé de lui consacrer une édition spéciale de son antenne, en direct et avec des entretiens inédits, des témoignages, des archives, des documentaires, des lectures, des chansons. Tout Modiano, avec un entretien exclusif, en dix heures de radio comme vous ne l’entendrez nulle part ailleurs.



© RF / COLETTE FELLOUS
C’est “l’art de la mémoire avec lequel il a évoqué les destinées humaines les plus insaisissables et dévoilé le monde de l’Occupation”, selon le communiqué de l’Académie suédoise, qui a valu à Patrick Modiano, 69 ans, d’obtenir le prix Nobel de littérature 2014.
L’Académie a souhaité récompenser l’oeuvre du romancier français prenant place dans le Paris de la Seconde Guerre mondiale, dépeignant le poids des évènements tragiques d’une époque troublée sur le destin de personnages ordinaires.
L’architecture des romans de Modiano se déploie dans les rues de la capitale, où il développe les thèmes de la mémoire et de l’identité.
Né en 1945, Jean Modiano, devenu Patrick, vit une enfance difficile. Victime d’un certain abandon de la part de ses parents, il perd tôt son frère, alors âgé de 9 ans. Adolescent, il fugue plusieurs fois du pensionnat où il a été placé ou revend, pour pallier l'impécuniosité de sa mère, des éditions remarquables volées, auxquelles il ajoute parfois lui-même la dédicace d'un grand auteur, afin d’en augmenter la valeur.
Jeune homme intelligent (il obtient son baccalauréat en 1962, avec un an d’avance), Patrick Modiano est soutenu par Raymond Queneau, ami de sa mère, rencontré en 1960, et qui lui donne des leçons particulières de géométrie. "Comme il était obsédé par les mathématiques, il m'aidait à faire mes devoirs de ce qu'on appelait alors géométrie dans l'espace, raconte Patrick Modiano dans une interview à Libération, le 4 octobre 2007. Moi, je n'y comprenais rien. Il essayait de m'expliquer. C'était un ou deux ans après Zazie dans le métro . Il me disait qu'il l'avait écrit à partir d'équations. C'était très obscur pour moi. Il était assez taciturne."
C’est Raymond Queneau qui introduit le jeune homme dans le monde de l’édition littéraire. Patrick Modiano lui remet naturellement le manuscrit de son premier roman, Place de l’Etoile, qui sera publié en 1968 aux éditions Gallimard. Il y raconte l’histoire d’un jeune juif, né juste après la guerre, hanté par l’idée de persécution. L’oeuvre obtient le prix Roger-Nimier et le prix Fénéon. Dès lors, Patrick Modiano se consacre exclusivement à l’écriture.
L’enfance a marqué Modiano. Le passé trouble de son père, arrêté par la Gestapo puis relâché, des parents peu aimants, la mort de son frère, sont autant d’évènements qui le questionnent. “Quand on a des souvenirs énigmatiques, on a besoin de les comprendre”, souligne l’auteur de Un Pedigree(2005), livre où il retrace cette enfance singulière, matrice de son oeuvre. Cette étrange jeunesse est déterminante dans la façon qu’a Modiano de rendre inexplicable l’accessible et de se consacrer aux années noires de l’Occupation : “Je pense que le travail du romancier c’est de mettre du mystère autour de ce qui semble ne pas en avoir, raconte-t-il lors d’une interview. Le mystère est intrinsèque, même les choses les plus banales peuvent être mystérieuses.
En 1970, il épouse Dominique Zerhfuss. Son témoin est Queneau, celui de sa femme, Malraux. Deux ans plus tard, il est récompensé du Grand Prix du roman de l’Académie française pour son troisième ouvrage Les Boulevards de la ceinture, puis par le Prix Goncourt en 1978 pour Rue des boutiques obscures. Son 28ème roman, “Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier”, est sorti le 2 octobre dernier.
Patrick Modiano est le quinzième français à recevoir le prix Nobel de littérature.


Lecture

>>>en mars 2010, Arnaud Laporte recevait dans « Tout arrive ! » Patrick Modiano à l’occasion de la parution de son roman « L’Horizon ». Il revenait alors sur les premières sensations ressenties devant la page blanche de son nouveau roman :
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>>>écoutez l’annonce du comité de l’attribution du Nobel de littérature 2014 à Patrick Modiano, puis la réaction de Guy Walter, écrivain, invité de « La Grande table » :
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>>>la réaction de Sandrine Treiner, directrice adjointe de France Culture dans « La Grande table » :
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>>>Ali Baddou, en mars 2010 dans « Radio libre », s'entretenait avec Patrick Modiano pendant 1h et demie avec des intervenants issus du monde de la culture et des idées :
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Découvrez (en six courtes vidéos)ce portrait de Patrick Modiano de 50 minutes, diffusé sur France 3 en 1996




jeudi 9 octobre 2014

Les Mots, de Spyros K

Les mots entendus hier
Je les ai sentis ce matin
L'âme poreuse comme une pierre
Quand ta voix parle au destin...
                  ***
Les flots amers de ton absence
Comme la chair de la mémoire
Certitude d'une connaissance
Ton encre irrigue mon grimoire...
                  ***
Les sons du vent sont tes appels
Et me concentre sur ton ombre
Ton esprit chante un gospel
Illuminant l'étrange pénombre...
                    ***
Les mots diffus comme des affaires
Prennent une allure très tactile
Petites morsures au corps offert
Et la possibilité d'une île...
                      ***
Le temps soudain fait des siennes
Accordéon au gré des envies
Mais ta conscience sous ses persiennes
Allume les codes de la Vie...


Spyros K

le 5 octobre 2014

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lundi 29 septembre 2014

Critique d'oeuvre, par Cristian Ronsmans - Chronique de l'ère mortifère, de Frédéric Baal







Après quelques articles que j’ai consacrés à divers artistes (toutes « disciplines » confondues) j’ai pris mon temps pour vous parler d’un vieil ami, et complice de quelques frasques du temps jadis, que j’ai retrouvé récemment à l’occasion de la parution de Son livre (20Ans de travail). Il s’agit de Frédéric Baal et « Chronique de l’ère mortifère ».
Retrouvant F.Baal, à la librairie Filigranes pour une séance de dédicace, je me souvins du Théâtre Laboratoire Vicinal ; de Jacques Calonne, du Mage Annachiel, qui se faisait appeler Moisan de Saint Quirouët, de Suzy Embo et de Christian Dotremont , ou encore de Zylberschatz, sorte d’Isaac Laquedem perdant sa virginité dans la compagnie de prêtresses ithyphalliques
C’est donc non sans nostalgie de cette époque que je me lançais, il y a quelques mois, dans la lecture de ce livre inqualifiable (ce qui n’est en rien péjoratif pas plus que d’appeler Dieu, l’innommable).
Cette lecture, avant de l’entamer, suite à l’interview de Frédéric Baal dans la librairie Filigranes, me mettait dans de bonnes dispositions d’esprit, je l’avoue.
L’auteur nous expliquant en effet, ce qui me convenait parfaitement et allait focaliser toute mon attention, que si tant est, et nul ne peut le contester, que la peinture au sens large du terme avait fait sa révolution avec la naissance de l’art contemporain ( que j’appelle « l’art du même temps que ») comme la musique en avait fait tout autant, entamée par Schönberg, Berg, Webern, poursuivie avec Boulez, Stockhausen, Varèse, Ligeti etc..en vérité il n’en était rien de la littérature.
Photo : « ... envague-moi jusqu’à la crête frangée d’écume !... one kiff !... one kiff à toi !... je suis kiff de toi !... c’te meuf est une rafale !... elle est de la dyname !... c’est d’la balle !... j’kiffe à donf sur elle !... roule-moi un baiser salé au boulevard Belle Marchande !... en moins de temps qu’il n’en faut pour te déboutonner au Picpouces Market... one neuille !... one neuille à toi !... je suis neuille de toi !... emporte-moi jusqu’au bout du métropolitranse !... à en dérailler de plaisir... »
Chronique de l'ère mortifère, Editions de la Différence, Paris, 2014.

"Chronique de l'ère mortifère" est disponible en version papier et en version numérique sur tous les sites de vente de livres (Fnac, Amazon...).

@ peinture Picasso, Le baiser, 1969.
Picasso, Le baiser - 1969
Cette dernière étant toujours enlisée dans les rets et le carcan d’une forme figée liée essentiellement au style. Privilégiant ainsi la forme comme l’avait suggéré Buffon dans une idéologie de l’écrit qui persiste à exister encore de nos jours. Oubliant de ce fait et volontairement, que la littérature n’est ni plus ni moins qu’un questionnement permanent, un questionnement du Réel dans la recherche d’une pluralité de sens. Cette pluralité nécessitant de faire sauter les carcans de l’écrit, de la chose écrite qui doit "faire style", quand en réalité elle doit faire sens. Ce qui n’empêchera pas et ce n’est pas le moindre des paradoxes d’exiger pour une bonne compréhension (une bonne prise avec) du Réel, une exigence de style, qui n’est autre qu’une savante élaboration technique.
On m’objectera qu’il est cependant des écrivains modernes, agitateurs de la bien pensance qui n’hésitent pas à bousculer les normes. Peut-être, mais ne comptez pas sur moi pour aller cracher sur Nos Thombs, me languir à l’écoute du dernier Angot à Paris, ou encore m’empiffrer des salades de Musso vinaigrette même, si j’en conviens, il n’est de wel bec que de Paris, comme aurait pu dire Barbara Cartland.
Je penche davantage vers le structuralisme de Roland Barthes avec un gout prononcé pour l’amphibologie ou encore vers le dé constructivisme de Derrida (inspiré par le « Sein und Zeit » de Heidegger).
Et c’est sur deux points de repères, ces deux balises sémiologiques que j’ai entrepris la lecture de cette Chronique de l’ère mortifère. Bien m’en a pris !
Allant jusqu’à lire à haute voix, comme le suggère l’auteur.
Le dire ou l’oralité est la manifestation physique de l’écrit. Où l’on se rend compte que la parole est un geste. Et le geste précède la parole.
On l’aura compris, je pense, il faut donc une sacrée dose de volonté transgressive du lecteur proportionnelle à la transgression de tout code établi par l’auteur, Frédéric Baal.
Sortir du monde sensible ou de l’immédiateté de la lecture et se positionner sur une autre stase, celle du monde de l’intellect. Cela n’a rien de prétentieux si ce n’est la prétention de tenter une conversion de l’écoute car lire devient en ce cas « écouter » pour entrer en résonance avec le texte sans disposer d’un savoir particulier d’initié. C’est de cette dialectique critique, auteur-lecteur, qu’il s’agit si l’on veut percer la pensée primordiale qui a jailli pour donner naissance à l’œuvre. Et comme le fait remarquer avec pertinence Frédéric Baal, la pensée repose sur une création. La pensée est une mise en acte. C’est en ce sens qu’elle est poésie par définition.
La poésie dans son étymologie grecque désigne l’acte de création : « poein ».
Et qui dit création dit souffle ( rouah). C’est l’inspiration. Mais toute inspiration est suivie de l’expiration, dans un cycle de vie et de mort, qui dans cette alternance engendre la respiration. Respiration d’une œuvre, respiration de l’Etre. De sorte pour reprendre l’expression de Merleau-Ponty : « On ne sait plus qui voit et qui est vu ».
Il convient donc de lire Frédéric Baal à haute voix. Pour reprendre le titre détourné d’un bouquin de Ouaknin : Baal, Il faut le lire aux éclats !
La tentative de Chronique de l’ère mortifère est réussie et très aboutie dans la brisure du carcan qui enferme la littérature en la faisant voler en éclats.
De véritables tessons tranchants qui viennent briser tout ce qui fit et fait encore le conformisme de la syntaxe, de la construction littéraire que tantôt Frédéric Baal souligne très élégamment dans ce qu’elle a pu léguer de classicisme. Tantôt en se parodiant elle-même, voire à user du contre pied absolu. Ces éclats partent en tout sens et de ce fait donnent encore plus de sens à l’entreprise.
Cette dialectique critique est donc une tension permanente dont apparemment on ne peut sortir. Tension sans issue.
C’est aussi dans cette tension, unique à chaque fois, que s’inscrit une relation qui n’est plus celle de la lecture subie mais d’une re-création mutuelle de l’œuvre. D’où il appert qu’il y a autant d’interprétations ( et ré-interprétations proportionnelles au nombre de re-lectures) qu’il y a de tensions auteur-lecteur.
C’est pourquoi il ne peut y avoir d’appropriation de la chose écrite par le lecteur. Elle n’appartient à personne dès lors qu’elle existe. Se l’approprier reviendrait à la figer dans une position horizontale. Celle de l’homme couché, mort.
Devant le texte, il ne s’agit pas tant de le comprendre que de se comprendre devant lui. Il en va de même pour l’auteur devant la chose écrite.
Dès cet instant et pour arriver à ses fins, Frédéric Baal sent la nécessité de se livrer à une dé-cérébralisation ou dés-intellectualisation du lecteur et de l’auteur lui-même.
D’où la nécessité impérieuse de déconstruire le langage. Déconstruire les phrases, la syntaxe, la sémantique, et les constructions sémiologiques, et au-delà déconstruire les mots eux-mêmes jusqu’à celle des lettres et in fine du vide laissé, du néant offert par les lettres elles-mêmes déconstruites.
C’est au bord de cet abîme que l’œuvre va jaillir.
C’est des profondeurs de l’abime que jaillit le cri !


Cristian Ronsmans
le 27 septembre 2014

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"Je parierais qu’après avoir payé le billet pour passer sur l’autre rive, la belle Muette a fini par trouver son port, Ici, au bar du dernier verre sous le lustre chaotique de cette incroyable coupole décrépie. L'écriture de Frédéric Baal dans des passages comme celui-ci exige qu’on le lise d’une traite, d’une seule respiration pour mieux se pénétrer de ce décor d’un Fellini qui aurait croisé la route de James Ensor !  " Cristian Ronsmans

« La troupe du grand opéra se produit sur la scène des campagnes dépeuplées… où les fermiers endettés sont aussi fatigués que leurs terres… la diva n’était pas plus tôt montée sur un tracteur qu’elle en est descendue… le rideau se lève sur un décor d’arbres décharnés, de champs arides et de lacs naguère poissonneux… parées d’un collier et de bracelets en verroterie, les sopranotes chantent faux dans les quartiers périphériques où les prima donneuses se vendent au plus offrant… un agriculteur qui se trouvait sous le coup d’une saisie s’est pendu à une poutre... la suie a souillé les masques de carton des marchands de pétrole et des politiciens à leur solde… les sinistrés d’une inondation se hasardent sur une passerelle branlante… d’une trappe aménagée dans le plateau s’échappent les flots d’une marée noire… un pélican mazouté frissonne au fond de la fosse d’orchestre… les intempéries ont dégradé l’édifice… les pluies qui durent plusieurs jours arrosent le magasin des accessoires, transpercent les robes longues, cinglent les tuniques à brandebourgs, fouettent les manches effilochées et les dentelles aux mailles rompues… dans une loge tapissée de photos jaunies, on distingue mal un désordre de petits pots de fard restés ouverts... une perruque est accrochée au mur par un clou... une épée n’a plus ni garde ni fourreau, tandis que les fleurs artificielles d’un chapeau à larges bords traînent dans la poussière... d’autres fois, le sable qu’ont transporté les tempêtes se met sous les ongles d’un fantôme de ténor, remplit les rainures des planchers rongés par des champignons… le soleil qui pénètre le bâtiment a terni les velours et les torchères, fané les rideaux à franges et les embrasses en torsade... les parois suintent, les panneaux travaillent, l’humidité fait jouer les boiseries et les planches des parquets se désassemblent et se soulèvent assez pour qu’elles découvrent des lambourdes vermoulues... une tringle a roulé jusqu’au bas du grand escalier... les bustes s’écaillent sur leur socle de marbre… d’un balcon dépassent des branches d’arbrisseau... les chambranles des portes sont endommagés et les cuivres du bar mangés par le vert-de-gris… un miroir que distinguent des fêlures en étoile reflète des trumeaux pourrissants et des lambris disjoints où se voient des raccords de peinture… un placage de bois gît sur le sol... bêches et fourches rouillent dans les galeries… au parterre, quelques moutons broutent une herbe rare entre les rangs de fauteuils, sous les facettes du lustre qui n’étincellent plus depuis belle muette… à la fin de quel spectacle ses lampes se rallumeraient-elles encore ?... et le vent coulis ne balance-t-il pas ses pendeloques ?... quand les rats font salle comble, il n’y a plus de spectaculaires que les machines rouillées du cintre où moisissent de vieux décors et s’empilent des carcasses de meubles... devant le guichet de location, des billets de faveur jonchent le tapis troué aux mites… la cantatrice apte à doubler n’importe quel rôle a disparu sans laisser d’adresse... l’ombre de Falstaffres se profile sur le mur du vestiaire vide… on ne devait plus jamais revoir le paysan égaré dans les dessous du théâtre... le grand opéra des campagnes a mis la clé sous le paillasson des régions déshéritées… »
Extrait de Chronique de l'ère mortifère, Editions de la Différence, Paris, 2014.

"Chronique de l'ère mortifère" est disponible dans toutes les librairies traditionnelles et sur tous les sites internet de vente de livres (Fnac, Amazon...).
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Frédéric Baal
« La troupe du grand opéra se produit sur la scène des campagnes dépeuplées… où les fermiers endettés sont aussi fatigués que leurs terres… la diva n’était pas plus tôt montée sur un tracteur qu’elle en est descendue… le rideau se lève sur un décor d’arbres décharnés, de champs arides et de lacs naguère poissonneux… parées d’un collier et de bracelets en verroterie, les sopranotes chantent faux dans les quartiers périphériques où les prima donneuses se vendent au plus offrant… un agriculteur qui se trouvait sous le coup d’une saisie s’est pendu à une poutre... la suie a souillé les masques de carton des marchands de pétrole et des politiciens à leur solde… les sinistrés d’une inondation se hasardent sur une passerelle branlante… d’une trappe aménagée dans le plateau s’échappent les flots d’une marée noire… un pélican mazouté frissonne au fond de la fosse d’orchestre… les intempéries ont dégradé l’édifice… les pluies qui durent plusieurs jours arrosent le magasin des accessoires, transpercent les robes longues, cinglent les tuniques à brandebourgs, fouettent les manches effilochées et les dentelles aux mailles rompues… dans une loge tapissée de photos jaunies, on distingue mal un désordre de petits pots de fard restés ouverts... une perruque est accrochée au mur par un clou... une épée n’a plus ni garde ni fourreau, tandis que les fleurs artificielles d’un chapeau à larges bords traînent dans la poussière... d’autres fois, le sable qu’ont transporté les tempêtes se met sous les ongles d’un fantôme de ténor, remplit les rainures des planchers rongés par des champignons… le soleil qui pénètre le bâtiment a terni les velours et les torchères, fané les rideaux à franges et les embrasses en torsade... les parois suintent, les panneaux travaillent, l’humidité fait jouer les boiseries et les planches des parquets se désassemblent et se soulèvent assez pour qu’elles découvrent des lambourdes vermoulues... une tringle a roulé jusqu’au bas du grand escalier... les bustes s’écaillent sur leur socle de marbre… d’un balcon dépassent des branches d’arbrisseau... les chambranles des portes sont endommagés et les cuivres du bar mangés par le vert-de-gris… un miroir que distinguent des fêlures en étoile reflète des trumeaux pourrissants et des lambris disjoints où se voient des raccords de peinture… un placage de bois gît sur le sol... bêches et fourches rouillent dans les galeries… au parterre, quelques moutons broutent une herbe rare entre les rangs de fauteuils, sous les facettes du lustre qui n’étincellent plus depuis belle muette… à la fin de quel spectacle ses lampes se rallumeraient-elles encore ?... et le vent coulis ne balance-t-il pas ses pendeloques ?... quand les rats font salle comble, il n’y a plus de spectaculaires que les machines rouillées du cintre où moisissent de vieux décors et s’empilent des carcasses de meubles... devant le guichet de location, des billets de faveur jonchent le tapis troué aux mites… la cantatrice apte à doubler n’importe quel rôle a disparu sans laisser d’adresse... l’ombre de Falstaffres se profile sur le mur du vestiaire vide… on ne devait plus jamais revoir le paysan égaré dans les dessous du théâtre... le grand opéra des campagnes a mis la clé sous le paillasson des régions déshéritées… »
Extrait de Chronique de l'ère mortifère, Editions de la Différence, Paris, 2014.


                                                  

"Chronique de l'ère mortifère!!
C'est baroque? Non
C'est gothique? Non
C'est renaissance, surréaliste, dadaïste, futuriste, cubiste, anachronique, chronique ou......non, non, non!!!!

Non seulement la langue de F.Baal est tout cela à la fois dans un enchevêtrement inextricable et déconstruit comme lorsqu'on entre dans un château extravagant où l'on n'en finit pas de visiter les mille pièces et davantage qui ne cessent de nous surprendre. Mais on a l'impression étrange de voyager avec Titus d'enfer celui du Gormenghast et si on lit bien, on est bel et bien chez nous, aux portes de l'invisible. "(Cristian R)



« ... ce docteur ès inepties devrait poser sa candidature comme professeur à l’Université de Zéro sur Dix !... il est incapable de crosser une street sans trébucher sur son lacet !... qu’il brigue un emploi à la poste restante !... au bureau des objets trouvés... c’est une lettre dont on n’a pu découvrir la destination !... bonne pour le service des rebuts... qu’il écoule de vieux rossignols en solde !... dépose sa valise vide à la consigne !... (...) il raisonne de travers !... il marche à reculons !... il parle à l’ancienne !... les traînards restent en arrière !... il faut vivre avec son époque !... c’est un esprit sans autre portée qu’archéologique... un immobiliste !... un héros de roman !... » Monologue de Mme Tas-de-fer
Chronique de l'ère mortifère, Frédéric Baal, Editions de la Différence, Paris, 2014.




jeudi 25 septembre 2014

Pablo Neruda, Sonnet XVII






Je ne t'aime pas comme si tu étais rose de sel, de topaze,
Ou la flèche d'œillets qui propagent le feu,
Je t'aime comme l'on aime certaines choses obscures
Secrètement : entre l'ombre et l'âme.

Je t'aime comme une plante qui ne fleurit pas et qui porte
En soi, cachée, la lumière de ses fleurs
Et grâce à ton amour, dans mon corps vit obscur
L'arôme et concentré venu de la terre.

Je t'aime sans savoir comment, ni quand, ni où
Je t'aime d'un amour discret et sans orgueil :
Je t'aime ainsi car je ne sais pas comment aimer autrement

Si ce n'est cette façon dans laquelle je ne suis ni tu es
Si proches, que ta main sur ma poitrine est mienne
Si proches que lorsque tes yeux se ferment à mes rêves.

Pablo Neruda
in, La centaine d'amour

© traduction Pierre Clavilier


                                *****



No te amo como si fueras rosa de sal, topacio
o flecha de claveles que propagan el fuego:
te amo como se aman ciertas cosas oscuras,
secretamente, entre la sombra y el alma.
Te amo como la planta que no florece y lleva
dentro de sí, escondida, la luz de aquellas flores,
y gracias a tu amor vive oscuro en mi cuerpo
el apretado aroma que ascendió de la tierra.
Te amo sin saber cómo, ni cuándo, ni de dónde,
te amo directamente sin problemas ni orgullo:
así te amo porque no sé amar de otra manera,
sino así de este modo en que no soy ni eres,
tan cerca que tu mano sobre mi pecho es mía,
tan cerca que se cierran tus ojos con mi sueño.

crédit photo FR

mardi 23 septembre 2014

Odyssée au fil des ciels

   
crédit photo fruban
                                           


Au fil des saisons du ciel
mes yeux captent s'envolent se perdent
à scruter les migrations des nuages
lumières mouvantes le clair et l'obscur
Inéluctablement attirée __ Là-Haut toujours plus haut
toujours si loin toujours plus beau
Derrière cette aura où filtrent
les rayons pâles ou éblouissants
soleil du levant astre du couchant __ Je te cherche


Savoir effacer le mauvais
ensemble apprendre à pardonner
ne garder que la complicité la sincérité
emprunter de nouvelles allées
ré-apprendre l'amitié égarée
lui offrir du silence apaisé la pureté
choisir un pas de deux
dans l'ombre prudemment esquissé



Au fil des saisons du ciel
mon coeur s'ouvre et se referme
flux incessant va-et-vient d'une âme __ Je cherche
refuge et paix dans le céleste chaos
M'inondent et me caressent les flots de là-haut
m'enivrent bleus purs et translucides
l'Azur est Océan
Me retiennent surtout ces ciels tourmentés où
se bousculent se télescopent de blanches avalanches
brume naissante des matinées d'automne aux cendres mêlées



Savoir savourer l'instant
le parer des voiles de l'éternité
délicatement choisir les fils et tisser
aux couleurs de l'arc-en-ciel
la douceur à la lueur de notre coeur
goûter les caresses des vagues
sans jamais craindre le ressac
se brisant sur les rochers

.

Au fil des saisons du ciel
j'écoute scintiller la Voie lactée
étoiles pétillantes d'un ballet lunaire interstellaire
Luna luna de tous les astres la plus mystérieuse
tu recueilles les pleurs de l'absence
tu inspires aux amants les plus tendres émotions
et des poètes tu deviens Muse
On te dit parfois maléfique __ Moi qui cherche
je te sais de mes nuits confidente




Savoir entendre l'écho des silences
percevoir les larmes sous l'apparence
écouter la fragilité qui bat se débat
sous les vents contraires
guetter l'étoile Vesper et
sous la voûte étoilée murmurer
des mots simples voeux ou suppliques
espérer un écho une voix un appel

F.R
le 22 septembre 2014

©Tous droits réservés
Protégé par copyright

Recueil en cours


crédit photo fruban





jeudi 18 septembre 2014

Lettre de Niki de Saint-Phalle à Pontus, un ami imaginaire et Expo au Grand Palais


http://zone-critique.com/2014/09/18/niki-de-saint-phalle-grand-palais/

par Cassandre Morelle








Niki de Saint-Phalle au Grand Palais
Niki de Saint-Phalle au Grand Palais 17 septembre 2014 – 2 février 2015
Le Grand Palais nous offre une rentrée à l’image de l’orientation amorcée par l’exposition Bill Viola le semestre dernier. La rétrospective Niki de Saint-Phalle jusqu’au 2 Février 2015 est l’exemple même d’une institution s’ouvrant à l’art contemporain, pour notre plus grand plaisir.
La Tate Modern de Londres avait déjà présenté en 2008 une rétrospective sur Niki de Saint-Phalle, la présentant à un public peu alerté de son existence. Même si cette exposition avait la démocratisation comme principal objet, elle n’en était pas moins documentée. Le Grand Palais reprend en partie le travail britannique. Divisée en trois grands axes, ceux ci ne cessent de démontrer que Niki de Saint-Phalle est bien plus qu’une simple artiste, elle incarne aussi un féminisme exacerbé tout en conservant sa part de féminité. Et il est bon de rétablir cet aspect du mouvement, à l’heure où les Femen tendent à le desservir.
La Mort du Patriarche
La Mort du Patriarche
Son appartenance au mouvement des Nouveaux Réalistes est indéniable (comprendre l’équivalent français du Pop Art). Face à « Night Experiment », on pourrait se surprendre à penser « C’est unRobert Rauschenberg !». Cependant une différence est notable : alors que le Pop Art et les Nouveaux Réalistes se séparent de toute expérience personnelle pour faire une oeuvre universelle, Niki de Saint-Phalle puise son inspiration dans les moments clés de son existence, et notamment l’inceste imposé par son père : et c’est cet inceste qui a sans doute exacerbé sa lutte féministe omniprésente. L’exemple flagrant reste le premier long métrage expérimental « Daddy » y faisant référence ainsi qu’à la domination entre les sexes. Sa lecture de l’oeuvre deSimone de Beauvoir Le deuxième Sexe est aussi un catalyseur, elle adopte donc un point de vue existentialiste, voulant se débarrasser de l’enfermement dans la condition féminine (« La Toilette ») et devenir une héroïne d’un monde à réinventer où la femme ne serait pas l’égal de l’homme mais plutôt son supérieur.
Cette volonté de s’affirmer comme supérieure à l’homme transparaît dans sa folie des grandeurs, ses Nanas démesurées, son jardin aux sculptures gigantesques et « Gaudiesque » le « Jardin des Tarots ». Selon Niki de Saint-Phalle, ses « sculptures représentent le monde de la femme amplifié, la folie des grandeurs des femmes, la femme dans le monde d’aujourd’hui, la femme au pouvoir. »
Omniprésente féminité
Dolorès
Dolorès
Les Nanas, symbole du féminisme, n’en sont pas moins féminines. Plusieurs interprétations sont suggérées: petite tête mais corps et ventre imposants donnant une vision unique de la femme comme machine reproductrice ou alors envisageant cette dernière comme un don de la nature plaçant la femme comme être supérieure car seule dotée du pouvoir de création de l’humanité.
Les formes de ces Nanas, les couleurs vives et les courbes caractéristiques de son travail sont autant de raison pour Niki de Saint-Phalle de prouver que seule une femme peut produire ce type d’oeuvre. Elle privilégie alors un art féminin sans pour autant l’isoler du masculin et négliger la compétition avec le sexe opposé.
Niki de Saint-Phalle, le personnage, est elle même l’ambassadrice du féminisme féminin, mannequin chez Vogue avant de devenir artiste, elle considère qu’une femme doit garder tous les privilèges qui lui offre la féminité pour dépasser le sexe jugé fort.
Le Grand Palais nous offre alors une rétrospective complète, brossant l’ensemble du travail de l’artiste tout en mettant en exergue l’engagement de la féministe. La scénographie qui, contre toute attente, trouve un juste milieu entre le rappel subtil de l’univers de l’artiste et la mise en valeur de son oeuvre contribue à en faire l’une des expositions-événements de la rentrée, à ne surtout pas manquer !
  • Niki de Saint-Phalle au Grand Palais du 17 septembre 2014 au 2 février 2015
  •                                                                                                                     Cassandre Morelle
  •                                                                                                                     Cassandre Morelle
Cassandre Morelle





Niki de Saint Phalle  (29 octobre 1930 – 21 mai 2002) est l’une des artistes les plus populaires du XXème siècle , plasticienne, peintre, sculptrice  et réalisatrice de films. Son œuvre est marquée par son féminisme et sa radicalité de pensée qui donnent lieu à des créations atypiques et originales, comme « Nanas ». Dans cette lettre autobiographique adressée à son ami imaginaire, cette femme dévoile sa personnalité passionnante, rebelle et féministe…


Octobre 1991
Cher Pontus,
Quand devient-on rebelle ? Dans le ventre de sa mère ? A cinq ans, à dix ans ?
Je suis née en 1930. ENFANT de la DÉPRESSlON. Pendant que ma mère m'attendait, mon père perdit tout leur argent. En même temps elle découvrit l'INFIDELITÉ de mon père. Elle pleura tout au long de sa grossesse. J'ai ressenti ces LARMES.
Plus tard elle me dirait que TOUT ÉTAIT DE MA FAUTE. Les ennuis étaient venus avec moi. Je la crus.
Certaines cartes du Tarot me furent distribuées le jour de ma naissance : le Magicien (carte de la créativité et de l'énergie) et le Pendu (réceptivité et sensibilité à tout et à chacun). On me tendit aussi la carte de la Lune (imagination et son contrepoint : imagination négative).
Ces cartes deviendraient le matériau, le canevas sur lesquels je peindrais ma vie.
Je prouverais que ma mère avait TORT ! Je passerais ma vie à prouver que j'avais le DROIT D'EXISTER. Un jour ma mère serait fière de moi devenue riche et célèbre. Le plus important pour moi était de prouver que j'étais capable d'aller au bout de mes projets. Un jour j'accomplirais le plus grand jardin de sculptures jamais fait depuis le Parc de Gaudi à Barcelone.
O.K. Peut-être avais-je précipité la chute de la Banque de Saint Phalle mais je deviendrais beaucoup plus célèbre que la banque de mon père.
Oui je prouverais que ma mère avait TORT et je prouverais aussi qu'elle avait RAISON.
Un jour je ferais une chose impardonnable. La pire chose dont une femme soit capable. J'abandonnerais mes enfants pour mon travail. Je me donnerais ainsi une bonne raison de me sentir coupable.
Enfant je ne pouvais pas m'identifier à ma mère, à ma grand-mère, à mes tantes ou aux amies de ma mère. Un petit groupe plutôt malheureux. Notre maison était étouffante. Un espace renfermé avec peu de liberté, peu d'intimité. Je ne voulais pas devenir comme elles, les gardiennes du foyer, je voulais le monde et le monde alors appartenait aux HOMMES. Une femme pouvait être reine mais dans sa ruche et c'était tout. Les rôles attribués aux hommes et aux femmes étaient soumis à des règles très strictes de part et d'autre.
Quand mon père quittait tous les matins la maison à 8 h 30 après le petit déjeuner, il était libre (c'est ce que je pensais). Il avait droit à deux vies, une à l'extérieur et l'autre à la maison.
Je voulais que le monde extérieur aussi devienne mien. Je compris très tôt que les HOMMES AVAIENT LE POUVOIR ET CE POUVOIR JE LE VOULAIS.
OUI, JE LEUR VOLERAIS LE FEU. Je n'accepterais pas les limites que ma mère tentait d'imposer à ma vie parce que j'étais une femme.
NON. Je franchirais ces limites pour atteindre le monde des hommes qui me semblait aventureux, mystérieux, excitant.
Ma nature optimiste m'y aida.
J'avais besoin d'héroïnes auxquelles m'identifier. A l'école le cours d'histoire n'était qu'une longue litanie sur la supériorité de l'espèce mâle et cela m'ennuyait à mourir. On nous parlait bien de quelques femmes : la Grande Catherine, Jeanne d'Arc, Elizabeth d'Angleterre, mais il n'y en avait pas assez pour moi. Je décidai de devenir une héroïne.
Dans les innombrables contes de fées que ma grand-mère me lisait je m'étais déjà identifiée avec le héros. C'était TOUJOURS un garçon qui faisait toujours des bêtises.
N'écoutant que sa voix intérieure et ne perdant jamais de vue le but final, le héros, après bien des difficultés, finissait par trouver le trésor qu'il recherchait.
Je ne souhaitais pas rejeter entièrement ma mère. D'elle j'ai retenu des choses qui m'ont donné beaucoup de plaisir : mon amour des vêtements, de la mode, des chapeaux, des tenues de soirée, des miroirs. Ma mère avait beaucoup de miroirs dans sa maison. Des années plus tard, les miroirs deviendraient un des matériaux essentiels que j'utiliserais dans le Jardin des Tarots en Italie et dans le Cyclope dans la forêt de Fontainebleau, non loin de Paris. Ma mère était une grande amoureuse de la musique, de l'art, de la bonne cuisine. Toutes ces choses, je les ai reçues en partage et elles m'ont aidée à rester en contact avec ma féminité.
Ma mère avait un certain style et du charme. J'aimais sa beauté et le pouvoir qu'elle lui donnait, j'aimais son No 5 de Chanel, sa coiffeuse en verre des années 30 recouverte de crèmes, de poudres et de rouges à lèvres. J'adorais ses boucles brunes, sa peau lisse et blanche. Elle ressemblait à l'actrice Merle Oberon.
Ma mère, cette merveilleuse créature dont j'étais un peu amoureuse (quand je n'avais pas envie de la tuer) je la voyais comme prisonnière d'un rôle imposé. Un rôle qui se transmettait de génération en génération selon une longue tradition jamais remise en question.
Le rôle des hommes leur donnait beaucoup plus de liberté et J'ETAIS RESOLUE A FAIRE MIENNE CETTE LIBERTE.
Mon frère John fut encouragé à faire des études. Pas moi. J'étais jalouse et pleine de rancune que le seul pouvoir que l'on me reconnût fût celui de séduire les hommes. Personne ne se souciait que j'étudie ou non, du moment que je passais mes examens. Tout ce que voulait ma mère était que j'épouse un homme riche et socialement acceptable.
Adolescente, j'ai refusé mon père et ma mère comme modèles ; j'ai refusé aussi leur position sociale. La seule pièce de la maison où je trouvais confort et chaleur était la cuisine, auprès de la domestique noire.
A huit ans, tout mon argent de poche allait à l'achat de bandes dessinées de Wonderwoman et Batman. (Je n'avais pas le droit de les lire et les cachais sous mon matelas.) Une partie de l'argent que je volais à mon père et à ma grand-mère allait aux mendiants. J'aimais bien les mendiants. Ils avaient souvent l'air plus réels qu'un tas de gens circulant dans les rues de New York. C'était 1940 et j'avais dix ans.
J'allais à l'Ecole du Sacré-Cœur, école religieuse de filles, dans la 91ème rue. Tous les mois on donnait à la meilleure de la classe un superbe ruban rouge. Je ne l'ai jamais eu (quoi d'étonnant, je ne faisais rien). Un jour je décidai de sortir et d'acheter un ruban rouge que je fixai sur mon uniforme, comme si j'avais eu le prix d'excellence. Ce ne fut pas apprécié.
L'uniforme de l'école était vert, un vilain vert foncé avec une blouse beige et une cravate verte. Pas surprenant que je désire ardemment la décoration rouge.
Au Noël de 1940 les nonnes nous conduisirent à HARLEM pour apporter des cadeaux aux pauvres familles noires. Comme je me sentais gênée pour ces gens ! Nous étions une dizaine entourant une nonne qui fit un discours ridicule puis deux dames noires nous remercièrent. Je me rappelle avoir pensé : si j'étais à leur place, je vous haïrais. J'avais honte.
Les rues de New York et leur misère et leur agitation furent une vraie école de la vie.
Dehors nous parlions anglais alors que le français était de rigueur à la maison. En ce temps-là l'éducation française cela voulait dire que les enfants pouvaient se montrer mais pas se faire entendre. Pas de sottises. Finir ce que l'on a dans l'assiette (« Pense aux petits chinois qui n'ont rien à manger »...). Si je répondais (ce qui m'arrivait souvent) je recevais une gifle (pratique courante à l'époque).
Je fus exposée très tôt à des influences culturelles diverses et parfois conflictuelles, ce qui m'amena vite à me faire ma propre idée des choses. Et je choisis ce que je voulais croire.
Ma tante Joy (de Géorgie; donc du côté américain de la famille) était une adorable vielle dame qui me gâtait, me lisant des contes ou m'amenant à des fontaines de soda. J'étais une fanatique des glaces au chocolat arrosées de caramel. Nos sorties parfois se terminaient en drame. Il suffisait qu'il y ait un NOIR dans les parages pour que ma tante Joy batte en retraite à toute vitesse. Pourquoi ne me permettait-on pas de m'assoir à côté d'une dame noire quant à la maison nous avions une domestique noire que je considérais comme une grande AMIE ?
Après avoir rejeté mes parents et leur classe, je serais confrontée à l'ÉNORME PROBLÈME DE ME RÉINVENTER ET DE ME RECRÉER. Je ne ressentais aucun sentiment national. Je ne me sentais ni française ni américaine.
Une chose me sauva durant ces difficiles années d'adolescence : MA BOÎTE MAGIQUE SECRÈTE ET IMAGINAIRE cachée sous mon lit. Elle était faite d'un précieux bois sculpté, incrusté d'émaux aux riches couleurs.
NUL AUTRE QUE MOI POUVAIT VOIR LA BOÎTE.
Quand j'étais seule je l'ouvrais et il en jaillissait toutes sortes de poissons extraordinairement bariolés, de génies, de fleurs sauvages au parfum délicieux.
Dans cette boîte qui n'était qu'à moi je gardais mes premiers poèmes, mes rêves de grandeur.
LA BOÎTE ÉTAIT MON REFUGE SPIRITUEL, le commencement d'une vie où eux, mes parents ne pourraient pénétrer. Dans la boîte je déposais mon âme. Je m'entretenais avec elle. Puisqu'il m'était impossible d'avoir une relation profonde avec ma famille, je commencerais à communiquer avec moi-même. De là vient mon éternel besoin de SOLITUDE. C'est dans cette solitude que me viennent les idées pour mon travail. La solitude est aussi nécessaire à ma création que l'air à mes poumons.
Encore aujourd'hui, Pontus, ma boîte magique est sous mon lit. Je l'ouvre tous les jours. Ma structure, ma colonne vertébrale, mon squelette sont dans la boîte.
Parfois elle est remplie de sable, j'ai cinq ans de nouveau, construis des châteaux et rêve de palais.
Ma boîte remplace le monde des adultes auquel je me suis habituée avec difficulté et dont je ne suis pas folle.
La boîte m'a empêchée de devenir une personne cynique et sans illusion.
C'est la boîte de Pandore. Ce qui demeure en elle, c'est l'espoir.





lundi 15 septembre 2014

Le Livre de l'Intranquillité, de Fernando Pessoa




Nous sommes qui nous ne sommes pas, la vie est brève et triste. Le bruit des vagues, la nuit, est celui de la nuit même; et combien l'ont entendu retentir au fond de leur âme, tel l'espoir qui se brise perpétuellement dans l'obscurité, avec un bruit sourd d'écume résonnant dans les profondeurs! Combien de larmes pleurées par ceux qui obtenaient, combien de larmes perdues par ceux qui réussissaient! Et tout cela, durant ma promenade au bord de la mer, est devenu pour moi le secret de la nuit et la confidence de l'abîme. Que nous sommes nombreux à vivre, nombreux à nous leurrer! Quelles mers résonnent au fond de nous, dans cette nuit d'exister, sur ces plages que nous nous sentons être, et où déferle l'émotion en marées hautes! Ce que l'on a perdu, ce que l'on aurait dû vouloir, ce que l'on a obtenu et gagné par erreur; ce que nous avons aimé pour le perdre ensuite, en constatant alors, après l'avoir perdu et l'aimant pour cela même, que tout d'abord nous ne l'aimions pas; ce que nous nous imaginions penser, alors que nous sentions; ce qui était un souvenir, alors que nous croyions à une émotion; et l'océan tout entier, arrivant, frais et sonore, du vaste fond de la nuit tout entière, écumait délicatement sur la grève, tandis que se déroulait ma promenade nocturne au bord de la mer... Qui d'entre nous sait seulement ce qu'il pense, ou ce qu'il désire? Qui sait ce qu'il est pour lui-même? Combien de choses nous sont suggérées par la musique, et nous séduisent par cela même qu'elles ne peuvent exister! La nuit évoque en nous le souvenir de tant de choses que nous pleurons, sans qu'elles aient jamais été! Telle une voix s'élevant de cette paix de tout son long étendue, l'enroulement des vagues explose et refroidit, et l'on perçoit une salivation audible, là-bas sur le rivage invisible.
Fernando Pessoa

Le Livre de l'Intranquillité


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Fernando António Nogueira Pessoa est un écrivain et un poète portugais.

Son père est employé à la secrétairerie d’État et critique musical, il meurt en 1893 de la tuberculose. Sa mère se remarie avec le Consul du Portugal à Durban. Et Fernando Pessoa s’embarque avec sa famille pour l’Afrique du Sud, il commence à apprendre l’anglais. Il est l’un des meilleurs élève de la Durban High School, puis fréquente l’université du Cap et commence à écrire en anglais. Il écrira des poèmes dans cette langue jusqu’en 1921.

Après son retour définitif d’Afrique du Sud en 1905, à l'âge de 17 ans, Pessoa n’a plus jamais voyagé. Il n’a pratiquement plus quitté Lisbonne.

Grâce à l’héritage de sa grand-mère, il ouvre en 1907 un atelier de typographie qui sera vite un désastre financier. L’année suivante, il entre au journal Comércio en tant que « correspondant étranger » et travaille comme traducteur indépendant pour différentes entreprises d’import-export, ce qui sera jusqu’à sa mort sa principale source de revenu.

En 1914, le poète de vingt-cinq ans, introverti, idéaliste, anxieux, voit surgir en lui son double antithétique, le maître "païen" Alberto Caeiro ("Le Gardeur de troupeaux"), suivi de deux disciples : Ricardo Reis, stoïcien épicurien, et Álvaro de Campos, qui se dit "sensationniste". Un modeste gratte-papier, Bernardo Soares, dans une prose somptueuse, tient le journal de son "intranquillité", tandis que Fernando Pessoa lui-même, utilisant le portugais ou l'anglais, explore toutes sortes d'autres voies, de l'érotisme à l'ésotérisme, du lyrique critique au nationalisme mystique.

De son vivant il a régulièrement publié dans des revues littéraires portugaises et en a créé une, avec un autre poète, Mário de Sá-Carneiro, la célèbre Orpheu, il a publié aussi deux textes en anglais et, exception notable, un seul livre important : le recueil de poèmes "Message", en 1934, qui a remporté le prix Antero de Quental .

À sa mort, on découvrit 27 543 textes enfouis dans une malle que l'on a exhumés peu à peu. "Le Livre de l'intranquilllité" n'a été publié qu'en 1982 et son "Faust" en 1988.

Tous ces manuscrits se trouvent désormais à la Bibliothèque nationale de Lisbonne ( sur le site de Babelio, voir lien ci-dessous)

http://www.franceculture.fr/player/reecouter?play=4539155
Christophe Malavoy lit quelques extraits ( France Culture)

.http://www.babelio.com/auteur/Fernando-Pessoa/2526



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