samedi 29 novembre 2014

Pablo Neruda, La lettre en chemin

Pablo Neruda, La lettre en chemin
Au revoir, mais tu seras
présente, en moi, à l’intérieur
d’une goutte de sang circulant dans mes veines
ou au-dehors, baiser de feu sur mon visage
ou ceinturon brûlant à ma taille sanglé.

Accueille, ô douce,
le grand amour qui surgit de ma vie
et qui ne trouvait pas en toi de territoire
comme un découvreur égaré
aux îles du pain et du miel.

Je t’ai rencontré une fois
terminée la tempête,
La pluie avait lavé l’air
et dans l’eau
tes doux pieds brillaient comme des poissons.
Adorée, me voici retournant à mes luttes.

Je grifferai la terre afin de t’y construire
une grotte où ton  Capitaine
t’attendra sur un lit de fleurs.
Oublie, ma douce, cette souffrance
qui tel un éclair de phosphore
passa entre nous deux
en nous laissant peut-être sa brûlure.

La paix revint aussi,
elle fait que je rentre
combattre sur mon sol
et puisque tu as ajouté
à tout jamais
à mon cœur la dose de sang qui le remplit
et puisque j’ai
à pleines mains ta nudité,
regarde-moi,
regarde-moi,
regarde-moi sur cette mer où radieux
je m’avance,
regarde-moi en cette nuit où je navigue,
et où cette nuit sont tes yeux.
Je ne suis pas sorti de toi quand je m’éloigne.

Maintenant je vais te le dire :ma terre sera tienne, je pars la conquérir,
non pour toi seule
mais pour tous,
pour tout mon peuple.
Un jour le voleur quittera sa tour.
On chassera l’envahisseur.

Tous les fruits de la vie
pousseront dans mes mains
qui ne connaissaient avant que la poudre.
Et je saurai caresser chaque fleur nouvelle
grâce à tes leçons de tendresse.

Douce, mon adorée,
tu viendras avec moi lutter au corps à corps :
tes baisers vivent dans mon cœur
comme des drapeaux rouges
et si je tombe, il y aura
pour me couvrir la terre
mais aussi ce grand amour que tu m’apportas
et qui aura vécu dans mon sang.
Tu viendras avec moi, je t’attends à cette heure,à cette heure,
à toute heure, je t’attends à toutes les heures.

Et quand tu entendras la tristesse abhorrée
cogner à ton volet,
dis-lui que je t’attends,
et quand la solitude voudra que tu changes
la bague où mon nom est écrit,
dis-lui de venir me parler,
que j’ai dû m’en aller
car je suis un soldat
et que là où je suis,
sous la pluie ou le feu,
mon amour, je t’attends.

Je t’attends dans le plus pénible des déserts,
je t’attends près du citronnier avec ses fleurs,
partout où la vie se tiendra
et où naît le printemps,
mon amour, je t’attends.
Et quand on te dira « cet homme
ne t’aime pas « , oh ! souviens-toi
que mes pieds sont seuls dans la nuit, à la recherche
des doux petits pieds que j’adore.

Mon amour, quand on te dira
que je t’ai oublié, et même
si je suis celui qui le dit,
même quand je te le dirai
ne me crois pas,
qui pourrait, comment pourrait-on
te détacher de ma poitrine,
qui recevrait
alors le sang
de mes veines saignant vers toi ?

Je ne peux pourtant oublier
mon peuple.
Je vais lutter dans chaque rue
et à l’abri de chaque pierre.
Ton amour aussi me soutient :
il est une fleur en bouton
qui me remplit de son parfum
et qui, telle une immense étoile,
brusquement s’épanouit en moi.
Mon amour, il fait nuit.

L’eau noire m’environne
et le monde endormi.
L’aurore ensuite va venir,
entre-temps je t’écris
pour te dire :  » je t’aime. « 
Pour te dire « je t’aime « , soigne,
nettoie, lève,
protège
notre amour, mon cœur.

Je te le confie comme on laisse
une poignée de terre avec ses graines.
De notre amour des vies naîtront.
De notre amour on boira l’eau.
Un jour peut-être
un homme
et une femme
A notre image
palperont cet amour, qui aura lui, gardé la force
de brûler les mains qui le touchent.
Qui aurons-nous été ? quelle importance ?

Ils palperont ce feu.
Et le feu, ma douce, dira ton simple nom
et le mien, le nom que toi seule
auras su parce que toi seule
sur cette terre sais
qui je suis, et nul ne m’aura connu comme toi,
comme une seule de tes mains,
que nul non plus
n’aura su ni comment ni quand
mon cœur flamba :uniquement
tes grands yeux bruns,
ta large bouche,
ta peau, tes seins,
ton ventre, tes entrailles
et ce cœur que j’ai réveillé
afin qu’il chante jusqu’au dernier jour de ta vie.

Mon amour, je t’attends.
Au revoir, amour, je t’attends.
Amour, amour, je t’attends.
J’achève maintenant ma lettre
sans tristesse aucune : mes pieds
sont là, bien fermes sur la terre,
et ma main t’écrit en chemin :
au milieu de la vie, toujours je me tiendrai
au côté de l’ami, affrontant l’ennemi,
avec à la bouche ton nom,
avec un baiser qui jamais
ne s’est écarté de la tienne.

Pablo Neruda
-Les Vers du capitaine
Poésie - Gallimard , traduction Claude Couffon

                                                                                      *****


                                                     La carta en el camino



ADIÓS, pero conmigo 
serás, irás adentro
de una gota de sangre que circule en mis venas
o fuera, beso que me abrasa el rostro 
o cinturón de fuego en mi cintura. 
Dulce mía, recibe
el gran amor que salió de mi vida 
y que en ti no encontraba territorio 
como el explorador perdido
en las islas del pan y de la miel. 
Yo te encontré después 
de la tormenta, 
la lluvia lavó el aire
y en el agua 
tus dulces pies brillaron como peces.

Adorada, me voy a mis combates.

Arañaré la tierra para hacerte una cueva 
y allí tu Capitán
te esperará con flores en el lecho. 
No pienses más, mi dulce, 
en el tormento 
que pasó entre nosotros 
como un rayo de fósforo 
dejándonos tal vez su quemadura.
La paz llegó también porque regreso.
a luchar a mi tierra,
y como tengo el corazón completo
con la parte de sangre que me diste
para siempre,
y como
llevo
las manos llenas de tu ser desnudo, 
mírame,
mírame, 
mírame por el mar, que voy radiante, 
mírame por la noche que navego, 
y mar y noche son los ojos tuyos. 
No he salido de ti cuando me alejo. 
Ahora voy a contarte:
mi tierra será tuya, 
yo voy a conquistarla, 
no sólo para dártela, 
sino que para todos, 
para todo mi pueblo.
Saldrá el ladrón de su torre algún día. 
Y el invasor será expulsado. 
Todos los frutos de la vida 
crecerán en mis manos 
acostumbrados antes a la pólvora. 
Y sabré acariciar las nuevas flores 
porque tú me enseñaste la ternura. 
Dulce mía, adorada,
vendrás conmigo a luchar cuerpo a cuerpo 
porque en mi corazón viven tus besos 
como banderas rojas,
y si caigo, no sólo
me cubrirá la tierra
sino este gran amor que me trajiste
y que vivió circulando en mi sangre. 
Vendrás conmigo, 
en esa hora te espero, 
en esa hora y en todas las horas, 
en todas las horas te espero. 
Y cuando venga la tristeza que odio 
a golpear a tu puerta, 
dile que yo te espero 
y cuando la soledad quiera que cambies 
la sortija en que está mi nombre escrito, 
dile a la soledad que hable conmigo, 
que yo debí marcharme 
porque soy un soldado, 
y que allí donde estoy,
bajo la lluvia o bajo 
el fuego, 
amor mío, te espero, 
te espero en el desierto más duro 
y junto al limonero florecido:
en todas partes donde esté la vida, 
donde la primavera está naciendo, 
amor mío, te espero.
Cuando te digan  "Ese hombre 
no te quiere", recuerda
que mis pies están solos en esa noche, y buscan 
los dulces y pequeños pies que adoro. 
Amor, cuando te digan
que te olvidé, y aun cuando 
sea yo quien lo dice, 
cuando yo te lo diga, 
no me creas, 
quién y cómo podrían 
cortarte de mi pecho 
y quién recibiría 
mi sangre
cuando hacia ti me fuera desangrando? 
Pero tampoco puedo
olvidar a mi pueblo. 
Voy a luchar en cada calle, 
detrás de cada piedra. 
Tu amor también me ayuda:
es una flor cerrada
que cada vez me llena con su aroma 
y que se abre de pronto
dentro de mí como una gran estrella.

Amor mío, es de noche.

El agua negra, el mundo 
dormido, me rodean. 
Vendrá luego la aurora 
y yo mientras tanto te escribo 
para decirte: "Te amo". 
Para decirte  "Te amo", cuida,
limpia, levanta, 
defiende
nuestro amor, alma mía. 
Yo te lo dejo como si dejara 
un puñado de tierra con semillas. 
De nuestro amor nacerán vidas. 
En nuestro amor beberán agua. 
Tal vez llegará un día
en que un hombre 
y una mujer, iguales 
a nosotros, 
tocarán este amor, y aún tendrá fuerza
para quemar las manos que lo toquen. 
Quiénes fuimos? Qué importa? 
Tocarán este fuego
y el fuego, dulce mía, dirá tu simple nombre 
y el mío, el nombre
que tú sola supiste porque tú sola
sobre la tierra sabes
quién soy, y porque nadie me conoció como una, 
como una sola de tus manos,
porque nadie
supo cómo, ni cuándo 
mi corazón estuvo ardiendo:
tan sólo
tus grandes ojos pardos lo supieron, 
tu ancha boca, 
tu piel, tus pechos, 
tu vientre, tus entrañas 
y el alma tuya que yo desperté 
para que se quedara 
cantando hasta el fin de la vida.

Amor, te espero.

Adiós, amor, te espero.

Amor, amor, te espero.

Y así esta carta se termina
sin ninguna tristeza:
están firmes mis pies sobre la tierra,
mi mano escribe esta carta en el camino, 
y en medio de la vida estaré
siempre
junto al amigo, frente al enemigo, 
con tu nombre en la boca
y un beso que jamás 
se apartó de la tuya.

Los versos del capitan







 Voici un extrait d’un recueil qui n’est pas le plus connu de Pablo Neruda, Les vers du Capitaine, et pourtant tout aussi beau que les autres. Le livre est bien longtemps resté sans auteur, ouvrant la portes aux hypothèses les plus extravagantes, mais pour comprendre les raisons véritables pour lesquelles Neruda ne signa pas immédiatement son ouvrage, je lui laisse la parole que je traduis avec grand plaisir. Voici donc l’explication telle qu’elle apparaît dans J’avoue que j’ai vécu, mémoires publiées de façon posthume qui fut traduit par mon ami Claude Couffon pour le compte des éditions Gallimard.


                 « … je vais vous raconter l'histoire de ce livre, l'un des plus discutés que j'ai jamais écrit. Ce fut durant longtemps, un secret. Durant longtemps mon nom n'apparut pas sur sa couverture, comme si je le reniais ou comme si lui-même n'avait pas su qui était son père. De même qu'il existe des enfants naturels, des enfants de l'amour naturel, Les Vers du Capitaine était un livre naturel. Les poèmes qui le constituent furent écrits ici et là et jalonnent mon exil en Europe. Ils furent publiés à Naples de façon anonyme, en 1952. L'amour pour Mathilde, la nostalgie du Chili, les passions civiles emplissent les pages de ce recueil dont un certain nombre d'éditions demeurèrent sans nom d'auteur. Pour la première édition, le peintre Paolo Ricci se procura un papier somptueux, des polices de caractères Bodoni, anciens, et des gravures dont les motifs étaient empruntés aux vases de Pompéi. Avec une ferveur fraternelle, il établit également la liste des souscripteurs. Et le beau volume parut bientôt, tiré tout juste à cinquante exemplaires. Nous célébrâmes longuement l'événement : table fleurie, frutti di mare et vin transparent comme de l'eau — un cru qui était le fils unique des vignes de Capri. Sans oublier l'allégresse des amis qui aimaient notre amour. Quelques critiques méfiants attribuèrent des raisons politiques à l'anonymat du livre. "Le parti s'y est opposé, le parti ne l'approuve pas", dirent-ils. C'était faux. Par bonheur, mon parti ne s'oppose pas à l'expression, quelle qu'elle soit, de la beauté. La vérité est que je n'ai pas voulu pendant longtemps, que ces poèmes blessent Délia, dont je me séparais. Délia del Carril, très douce passagère, fil d'acier et de miel qui lia mes mains dans les années sonores, avait été pour moi pendant dix-huit ans une compagne exemplaire. Ce furent là les raisons profondes, personnelles, respectables — et les seules — de mon anonymat. Plus tard le livre, même sans nom et sans prénom, se fit homme, un homme naturel et courageux. Il se fraya un chemin dans la vie et je dus, finalement, le reconnaître. »


© Traduction Pierre Clavilier


jeudi 27 novembre 2014

Expo Sonia Delaunay, par Cristian Ronsmans

Un bel article de mon critique d'Art préféré : Cristian Ronsmans ! Et ce, loin des autoroutes officielles de la Critique, où l'on se contente trop souvent d'encenser les artistes connus et "dans le vent". Ces critiques d'Art qui ne sont là que pour entériner des évidences. Certes, Sonia Delaunay est célébre, mais le regard que lui porte Cristian Ronsmans me semble neuf et à des années lumière des sempiternels clichés lus ici ou là. 
F.Ruban



                                                     *******


Sonia Delaunay, peintre de l’abstraction conceptuelle.
Dans sa conceptualisation de l’abstraction Sonia Delaunay pratique l’abstraction solaire.
L’abstraction solaire nécessite un œil solaire.
Sonia Delaunay avait l’œil solaire.
Mais qu’est ce qu’un œil solaire ?
Il n’est pas sur que l’inspiration poétique, car quelle que soit l’expression artistique, c’est de cela qu’il s’agit, que celle-ci soit exclusivement indexée comme le chakra vibratoire à la seule conscientisation de l’esprit en une fulgurance qui pour l’artiste se traduit dans le temps et l’espace et dans le registre de la technique artistique utilisée.
L’inspiration poétique peut aussi émaner d’un lieu situé entre sternum et nombril qui n’est autre que ce plexus cœliaque que l’on connaît mieux sous le nom précisément poétique de plexus solaire. C’est le coup de poing dans l’estomac.
Trop souvent comme une sorte de relation évidente quand on évoque l’inspiration poétique, certains mettent cette dernière en relation avec une Transcendance qui peut s’exercer dans le champ du Sacré et de ses hautes sphères alors que d’autres la situent dans le champ d’une Immanence dans laquelle le Sacré se serait diluer jusqu’à se confondre avec la force de l’anthropocentrisme.
Mais peu importe, car dans les deux cas, comme dans une sorte de réflexe atavique, ces interprétations de l’inspiration poétique situent celle-ci dans le champ de l’altitude, celle du cerveau que l’on désigne, d’ordinaire, tantôt par notre propre front ou le sommet du crâne quelque fois pour mieux nous faire entendre.
Or cela réduit singulièrement l’origine motrice de l’inspiration à une seule composante purement cérébrale. En ignorant totalement le coup de poing dans l’estomac que nous avons tous un jour ou l’autre ressenti.
D’où il appert que l’inspiration poétique dans sa transfiguration artistique relève en réalité des deux aspects conjugués dans sa formation initiale. L’un ne va pas sans l’autre.
Comme le faisait justement remarquer Merleau Ponty, à propos du troisième œil, celui qui jette un « regard du dedans » et qui voit ce qui manque, l’inspiration ne peut être visible que si l’on tient compte de l’expiration de l’Etre (à la fois l’Etant donné et l’ex-ister qui fonde les sens, essence). (L’œil et l’Esprit. Merleau Ponty, 1964 aux éditions Gallimard)
Cette dualité inspiration/expiration n’est résolue que dans son troisième terme qu’on appelle respiration.
Ce troisième œil n’est, par voie de conséquence, que la solution concrète exprimée par la respiration.
Aussi, quand je dis que Sonia Delaunay avait l’œil solaire, j’entends par là qu’elle avait résolu, peu importe la manière, seul le résultat compte, la conciliation de l’inspiration avec l’expiration.
Sonia Delaunay avait le troisième œil !
C’est donc au-delà de l’œil solaire, une respiration solaire qu’elle nous offre à contempler. Une œuvre avec une très subtile androgynéité qui la rend complète, qui rend notre regard complet et qui nous réconcilie avec nous-mêmes.
Cristian Ronsmans







Exposition Sonia Delaunay | Musée d'Art moderne... par paris_musees



http://www.mam.paris.fr/fr/expositions/exposition-sonia-delaunay

mercredi 26 novembre 2014

Et pourtant...... Vivre

                                          
crédit photo fruban

Flux et reflux ressac fracassé océan déchaîné
mes cheveux s'envolent tes boucles me caressent
Flots d'infinie turquoise le soleil ruisselle __ ta voile blanche
striée de bleu m'appelle
porte l'écho de ta voix
Novembre de toutes les promesses
Novembre noire détresse


Célébrer les morts
S'asseoir sur la dalle glacée
Déposer brassées fleuries __ immortel arc-en-ciel
Vers l'Au-delà murmurer
Amour et pleurs mêlés


Elégante chorégraphie élan de vie
vers le Sud s'envolent les grues cendrées
Feuillages embrasés coeur enflammé
tapis ambre et ocres aux notes carmin __ automne flamboyant
chant du cygne que guette la cendre
Novembre brouillards des terres brunes
Novembre kaléidoscope d'émotions


Célébrer les vivants
Ecrire baisers mêlés à l'or du gingko
Se souvenir __ vague déferlante passion brûlante
Pour toi mes plus beaux vers
en bouquets déposés


Au rythme des saisons les yeux et le coeur
vacillent des cycles s'achèvent des cycles renaissent
Cris funèbres des corbeaux gazouillis d'hirondelles
Il partit. D'autres virent le jour
Eternellement la Nature renaîtra
nous resterons cendres et poussières
nos serments à jamais gravés sur le sable


Célébrer l'Amour
Dire et clamer à la face du monde
Chanter ou crier __ Adagio ou Requiem
Amour humain à tort et à travers
Amour pour Toi.

Fruban
le 25 novembre 2014

©Tous droits réservés
Protégé par copyright

Recueil en cours






dimanche 23 novembre 2014

Lettres à Milena, Franz Kafka





"La grande facilité d’écrire des lettres doit avoir introduit dans le monde — du point de vue purement théorique — un terrible désordre des âmes : c’est un commerce avec des fantômes, non seulement avec celui du destinataire, mais encore avec le sien propre". Franz Kafka
Rien de plus honteusement fascinant que la correspondance d’un écrivain. Celle de l’auteur lui-même, comme la correspondance de Flaubert, un monument de lucidité et d’ironie, ou celle des lecteurs à l’écrivain (les fantasmes des lectrices de Balzac, les desiderata du public d’Eugène Sue, les « tes rêves se mêlent à mes rêves » de Louise Michel à Hugo). Ce type de lecture procure un plaisir particulier et paradoxal, intellectuel (découvrir obliquement une œuvre), totalement interdit (satisfaire un certain voyeurisme en découvrant la sphère privée) et gratuit (les listes de blanchisserie de Balzac…).
Et puis il y a, par-dessus tout, les Lettres à Milena de Kafka. Parcours.
La silhouette de cette femme, Milena Jesenská, « Milena de Prague », « vraiment fabuleusement belle » disait Kafka, qui fut d’abord sa traductrice puis un des grands amours de sa vie, cette silhouette fugitive et fantomatique (« Es fällt mir ein, daß ich mich an Ihr Gesicht eingentlich in keiner bestimmten Einzelheit erinnern kann… », « Je m'aperçois soudain que je ne puis me rappeler en réalité aucun détail particulier de votre visage. Seulement votre silhouette, vos vêtements, au moment où vous êtes partie entre les tables du café : cela, oui, je me souviens… »).
« Milena. Quel nom riche et lourd, presque trop plein pour être soulevé… Sa couleur, sa forme est celle, merveilleuse d’une femme, une femme que l’on transporte dans ses bras en fuyant le monde ou en fuyant l’incendie, je ne sais pas lequel des deux, et elle se presse dans vos bras avec confiance et enthousiasme, le nom semble vous échapper en bondissant ou n’est-ce que l’impression que vous cause le saut de joie que vous faites avec votre charge ?… ».
« L’éclat de vos yeux supprime la souffrance du monde » lui écrit-il le 3 juin 1920.
Et à Max Brod, l’ami de toujours, le confident, l’exécuteur testamentaire : « C’est un feu vivant, tel que je n’en ai encore jamais vu… En outre extraordinairement fine, courageuse, intelligente, et tout cela, elle le jette dans son sacrifice ou, si on veut, c’est grâce au sacrifice qu’elle l’a acquis ». « Milena est comme la mer, forte comme la mer avec ses masses d’eau ; quand elle se méprend elle se rue aussi avec la force de la mer, quand l’exige la morte lune, la lointaine lune surtout ».
Et dans son Journal, le 2 décembre 1921 : « Toujours Milena, ou peut-être pas Milena, mais un principe, une lumière dans les ténèbres. Elle est le ciel fourvoyé sur terre. »
Milena force Kafka à la voir, il veut rester dans la distance, dans son « impureté », il temporise, ironise, avant de céder : « Prends-moi dans tes bras, c’est l’abîme, accueille-moi dans l’abîme… » : On est en juillet 1920 : ils passent quatre jours à Vienne, quatre jours, « et ton visage au dessus du mien dans la forêt, et ton visage au dessous du mien dans la forêt et ma tête qui repose sur ton sein presque nu… ». « Le premier jour a été celui de l’incertitude, le deuxième celui de la trop grande certitude, le troisième celui du repentir, le quatrième a été le bon. ».
Milena accepte mal cette distance, elle veut revoir Kafka, il refuse, invoque sa maladie, son travail, son impuissance à dominer ses démons. Ils se reverront à Gmund à la frontière autrichienne. Un échec. « Ce jour là nous nous sommes parlé, nous nous sommes écoutés, souvent, longtemps, comme des étrangers. ».
« Ces lettres en zigzag doivent cesser, Milena, elles nous rendent fous. Je ne peux tout de même pas garder un ouragan dans ma chambre ! Oui, ces lettres sont la source de l’impuissance à sortir de ces lettres mêmes ».
Les lettres à Milena s'espacent et finissent par cesser.
L’ultime lettre de Franz est datée de juillet 1923 : elle annonce à Milena qu’il « a trouvé à Müritz une aide prodigieuse en son genre » : Dora Dymant, une Berlinoise de 19 ans qui sut enfin lui apporter l’apaisement et l’accompagna jusqu’à sa mort, l’année suivante le 3 juin. Dans leNarodni Listy du 7 juin 1924, Milena, sans la moindre note d’acrimonie, publie un hommage funèbre : « Il était timide, inquiet, doux et bon, mais les livres qu’il a écrits sont cruels et douloureux. Il voyait le monde plein de démons invisibles qui déchirent et anéantissent l’homme sans défense… Il a écrit les livres les plus importants de la jeune littérature allemande ; toutes les luttes de la génération d’aujourd’hui dans le monde entier y sont incluses, encore que sans esprit de doctrine. Ils sont pleins de l’ironie sèche et de la vision sensible d’un homme qui voyait le monde si clairement qu’il ne pouvait pas le supporter et qu’il lui fallait mourir s’il ne voulait pas faire de concessions comme les autres… ».
Milena rentre à Prague après des années à Vienne. Elle s’engage, poursuit son activité de traductrice et de journaliste, dénonce la montée du nazisme, entre en résistance.
Etrangement, elle écrivait, dès 1919, décrivant un rêve : Quelque part lorsque la planète tout entière a été frappée par la guerre, d’interminables trains quittaient la gare l’un après l’autre… le monde se transformait en un réseau de voies ferrées emportant des êtres affolés, des êtres qui avaient perdu leur maison et leur patrie. Enfin, les trains s’arrêtèrent au bord du vide. Contrôle ! tout le monde descend ! hurla un préposé… Un douanier s’approcha de moi. Je regardais son papier déplié. Je lus, écrit en vingt langues différentes : Condamnés à mort . Elle meurt, déportée, à Ravensbrück le 17 mai 1944.
L’amour de Milena et Kafka se nourrit du manque, de l’absence, - encore plus palpable pour nous qui ne disposons que des lettres de Kafka - totalement et volontairement destructeur (« tu es le couteau avec lequel je fouille en moi ») et construit sur ces vides et ces souffrances un somptueux édifice littéraire. Un espace aux dimensions mêmes du monde : « ou le monde est bien petit, ou nous sommes gigantesques, en tout cas, nous le remplissons ».
Milena lit à Vienne, en 1920, les premières nouvelles de Kafka. Elle décide de traduire ses textes en tchèque, en demande l’autorisation à Kafka, lui envoie ses traductions, qu’il critique…. Ils se rencontrent à Merano, lieu de cure de l’écrivain. Elle a 24 ans, lui 38. Il lui dit ses peurs, ses angoisses, sa maladie. Le ton des lettres oscille entre passion et panique, adoration et crainte. Elle est aussi gaie et passionnée qu’il est dans la retenue, la distance et la complexité. Ce « Toi qui te vis à de telles profondeurs », ce « feu », fascine et mine Franz Kafka. Ils se voient peu, s’écrivent durant deux ans. Milena est omniprésente dans le Journal aux années 1920-1922. Kafka finit par la quitter, submergé par son angoisse, condamnant Milena à ce qu’elle nommera, dans une lettre à Max Brod, le « mal d’absence ». Kafka, lui, cynique envers lui-même comme envers elle, écrit : « ce qui fut un lien brûlant est maintenant un mur, une montagne, ou, plus exactement, une tombe ».
………………………………………
« Ah ! mon dieu ! Milena, si vous êtiez ici ! (…) Et cependant je mentirais si je disais que vous me manquez car, c’est bien là la plus cruelle et la plus parfaite des magies, vous êtes là, comme moi, plus que moi ; où je suis, vous êtes, comme moi, plus que moi. Je ne plaisante pas, il m’arrive de penser que c’est moi qui vous manque ici, puisque vous y êtes ».
« Chère Madame Milena,
Que la journée est brève ! vous suffisez à la remplir, mises à part quelques bagatelles ; la voilà déjà terminée. A peine me reste-t-il une bribe de temps pour écrire à la vraie Milena, l’encore plus vraie étant restée ici toute la journée, dans la chambre, sur le balcon ou dans les nuages. »
« Puis-je recevoir encore une lettre d’ici samedi ? Qu’en pensez-vous ? ce serait possible. Mais cette rage de lettres est insensée. Une seule ne suffit-elle pas ? Ne suffit-il pas d’une certitude ? Bien sûr ! et cependant on renverse la tête, on boit les mots, on ne sait plus rien sinon qu’on ne veut pas cesser. Expliquez-moi ça, Milena ; Milena, M. le Professeur ».
« Dis-moi encore une fois – pas toujours, je ne veux pas toujours – mais dis-moi encore une fois tu ».
« Je ne trouve rien à écrire, je ne sais que flâner autour des lignes dans la lumière de vos yeux, dans l’haleine de votre bouche, comme dans une journée radieuse ».
« J’ai vu aujourd’hui un plan de Vienne ; et je suis resté un moment sans comprendre qu’on ait bâti une si grande ville alors que tu n’as besoin que d’une chambre ».
Après une rencontre de quatre jours à Prague :
« J’ai besoin pour toi de ce temps et de mille fois plus que ce temps : de tout le temps qu’il peut y avoir au monde, celui de penser à toi, de respirer en toi, (…) de ce présent qui t’appartient.
Je ne sais ce que j’ai, je ne puis plus rien t’écrire de ce qui n’est pas ce qui nous concerne seuls, nous dans la cohue de ce monde. Tout ce qui est étranger à cela m’est étranger. (…) Ou le monde est bien petit, ou nous sommes gigantesques, en tout cas, nous le remplissons ».
« Et cependant ce n’est pas toi que j’aime, c’est bien plus, c’est mon existence : elle m’est donnée à travers toi ».
« Hier je t’ai conseillé de ne pas m’écrire chaque jour ; je n’ai pas changé d’avis, ce serait très bon pour nous deux, et je te le conseille encore, et j’y insiste même encore plus ; seulement, Milena, ne m’écoute pas, je t’en prie ; écris-moi quand même tous les jours, tu n’as pas besoin d’en mettre bien long, tu peux faire bien plus bref que tes lettres d’aujourd’hui ; deux lignes à peine, un seul mot, mais de ce mot je ne puis me passer sans une effroyable souffrance ».
« Ensuite : comment évolueront les choses, ce n’est pas de quoi il est question ; ce qu’il y a de certain seulement, c’est que loin de toi je ne puis vivre qu’en donnant raison à la peur, plus raison qu’elle ne le demande, et je le fais sans contrainte, avec ravissement, je m’épanche entièrement en elle ».
« Tu veux toujours savoir, Milena, si je t’aime ; c’est une grave question à laquelle on ne saurait répondre dans une lettre (pas même ma dernière lettre dominicale). Si nous nous revoyons un jour prochain je te le dirai, sois-en certaine, à condition que ma voix ne me trahisse pas.
Tu ne devrais pas me parler de venir à Vienne ; je ne viendrai pas, mais toute allusion à un tel voyage me fait l’effet d’une petite flamme que tu me promènerais sur la peau. C’est déjà tout un incendie ; il ne s’éteint pas ; il continue de brûler aussi fort et même plus. Ce n’est pas ce que cherchais.
(…) J’ai passé hier une journée très agitée, je ne dis pas atrocement agitée, non, agitée tout simplement, je t’en parlerai peut-être prochainement. D’abord, j’avais ton télégramme dans la poche, ce qui détermine une certaine manière de marcher. (…) On se dirige par exemple vers le Cechbrücke, on sort son télégramme, on le lit, il est toujours nouveau (quand on l’a bien relu, le papier est vide, mais à peine remis en poche, il s’y réécrit à nouveau. »
« Pourrais-tu me dire quelques mots du projet Paris ? Où iras-tu ? Est-ce que c’est un endroit bien desservi par la poste ? »
« De quelque façon que je tourne et retourne ta chère lettre, si fidèle, si joyeuse, ta lettre porte-bonheur d’aujourd’hui, c’est une lettre de sauveur. Voilà donc Milena au nombre des sauveurs (si j’y figurais aussi, serait-elle déjà près de moi ? certainement non), Milena à qui la vie ne cesse cependant d’apprendre à son corps défendant qu’on ne peut jamais sauver quelqu’un que par sa présence, et par rien d’autre. Et voilà que, m’ayant sauvé par sa présence, elle essaie encore, après coup, d’autres moyens microscopiques. Tirer quelqu’un de l’eau, c’est splendide, mais lui offrir là-dessus un abonnement gratuit à l’école de natation, qu’est-ce à dire ? »
« Non je ne suis pas fort, et je ne sais pas écrire, et je ne sais rien faire du tout. Et maintenant, toi aussi tu vas te détourner de moi, pas pour longtemps, je le sais, mais un homme ne peut pas tenir longtemps sans que son cœur batte, et comment ferait-il pour battre tant que tu n’es pas tournée vers lui ? »
« C’est un rêve qui m’a donné les dernières nouvelles que j’aie de toi »
« Je t’aime, tête dure, comme la mer aime le menu gravier de ses profondeurs ; mon amour ne t’engloutit pas moins ; et puissé-je être aussi pour toi, avec la permission des cieux, ce qu’est le gravier pour la mer ! t’aimant, j’aime le monde entier ; ton épaule gauche en fait partie ; non, c’est la droite qui a été la première, et c’est pour quoi je l’embrasse s’il m’en prend fantaisie ; ton autre épaule en fait aussi partie. On renverse la tête, on boit les mots, on ne sait plus rien, sinon qu’on ne veut pas cesser… Non, rien,… me taire entre tes bras ».
« Tout le jour j’ai été occupé de tes lettres, tourmenté, amoureux, soucieux, en proie à la crainte imprécise de quelque chose d’imprécis dont l’imprécision consiste surtout à dépasser démesurément mes forces. Je n’ai pas osé relire tes lettres ; il y en a même une demi-page que je n’ai pas osé lire du tout. Pourquoi ne puis-je pas prendre mon parti du fait qu’il n’y a pas mieux à faire que de vivre dans cette tension de suicide constamment différé ? (Tu m’as dit plusieurs fois quelque chose du même genre, et j’essayais de me moquer de toi quand tu le faisais). Pourquoi est-ce que je relâche cette tension afin de m’échapper comme un animal fou (et qui pis est, pourquoi est-ce que j’aime cette folie ?), dérangeant l’électricité, l’affolant, attirant ainsi toute la décharge sur mon corps, au risque d’être foudroyé ?
Je sais exactement ce que je veux dire par là : je ne cherche qu’à capter les plaintes qui s’échappent de tes lettres, les plaintes tues, les plaintes non proférées : et je le peux, car au fond ce sont les miennes. Que nous ayons dû connaître aussi un tel accord dans le domaine des ténèbres, c’est le plus étrange de tout, et je ne puis vraiment y croire qu’une fois sur deux ».
« Il vaut beaucoup mieux maintenant ne pas s’écrire chaque jour ; tu t’en es rendue compte en secret, avant moi. Les lettres quotidiennes, au lieu de me fortifier, me dépriment ; autrefois, je buvais ta lettre d’un trait, et je devenais (…) dix fois plus fort et altéré. Mais maintenant c’est tellement triste ! je me mords les lèvres en te lisant ; rien n’est plus sûr ; sauf la petite douleur dans les tempes ».
« La douleur me guette dans les tempes. Est-ce que la flèche m’a été tirée dans les tempes au lieu de m’être tirée dans le cœur ? »
« Pourquoi me parler, Milena, d’un avenir commun qui ne sera jamais ? Est-ce précisément parce qu’il ne sera pas ? »
« Je n’ai pas encore reçu ta lettre jaune, je te la retournerai sans l’ouvrir. Je me trompe bien s’il n’est pas bon que nous cessions de nous écrire. Mais je ne me trompe pas, Milena.
(…) Ce que tu es pour moi, Milena, ce que tu es pour moi, au-delà de ce monde où nous vivons, n’est pas écrit sur les chiffons de papier que je t’ai envoyés chaque jour. Ces lettres, telles qu’elles sont ne peuvent être bonnes qu’à torturer (…). Mais ce n’est pas là la raison essentielle ; la vraie raison, c’est l’impuissance qui va s’accentuant dans nos lettres, de sortir de ces lettres mêmes, pour toi aussi bien que pour moi ; mille lettres de toi, mille désirs de moi ne changeront rien à la chose ; la grande question, c’est cette voix irrésistible, c’est ta voix, oui littéralement, qui me donne l’ordre de me taire. »
« Je ne te dis pas adieu. Ce n’est pas un adieu, à moins que la pesanteur, qui guette, ne m’entraîne complètement au fond. Mais pourrait-elle le faire puisque tu vis ? »
« Voilà déjà bien longtemps, madame Milena, que je ne vous ai plus écrit, et aujourd’hui encore je ne le fais que par suite d’un hasard. Je ne devrais pas au fond excuser mon silence, vous savez comme je hais les lettres. (…) C’est un commerce avec des fantômes, non seulement avec celui du destinataire, mais encore avec le sien propre ; le fantôme croît sous la main qui écrit, dans la lettre qu’elle rédige, à plus forte raison dans une suite de lettres où l’une corrobore l’autre et peut appeler à témoin. Comment a pu naître l’idée que des lettres donneraient aux hommes le moyen de communiquer ? ( …) Ecrire des lettres c’est ce mettre à nu devant des fantômes ; ils attendent ce geste avidement. Les baisers écrits ne parviennent pas à destination, les fantômes les boivent en route. »
« La sorcellerie épistolaire se remet en branle et recommence à ravager mes nuits, qui se ravagent déjà d’elles-mêmes. Il faut que je cesse, je ne peux plus écrire. Votre insomnie n’est pas la même que la mienne. Ne m’écrivez plus, s’il vous plait ».
Et la dernière :
« Là-dessus, malgré ce qui précède, mes amitiés. Qu’importe si elles sont destinées à tomber dès la porte de votre jardin ? Peut-être n’en sont-elles que plus fortes ».
Franz Kafka, Lettres à Milena, traduction d'Alexandre Vialatte, L'Imaginaire Gallimard, 350 p., 9,50 €

vendredi 21 novembre 2014

Défi à l'Infini, "L'Âme des marées", de Françoise Ruban - par Cristina Castello








photo Cristina Castello
Cristina Castello, grande poète et journaliste argentine, vit actuellement entre la France et l'Argentine. Nous nous connaissons maintenant depuis plusieurs années, et son oeuvre poétique - « Soif », « Orage », « Ombre », "Le Chant des sirènes" - m'accompagne très souvent. Nous sommes devenues amies en poésie, amies et soeurs de coeur. Lorsque j'ai choisi l'expression poétique, c'est Cristina qui m' a encouragée, soutenue, donné l'élan nécessaire. Je lui dois beaucoup si « L'Âme des marées » a vu le jour en octobre 2014.
Nous avons en commun l'amour de la Beauté, de la Justice, de l'Art sous toutes ses formes. La Poésie « como un arma cargada de futuro » / « la poésie comme une arme chargée de futur » (Gabriel Celaya).
Aujourd'hui, Cristina me fait l'honneur et le grand bonheur d'écrire pour moi cet article si beau que je l'ai lu les larmes aux yeux.
Gracias Cristina !


Sur le blog de Cristina Castello





«L’Âme des marées », de Françoise Ruban

Défi à l’Infini


« Monte la voile du courage/ Hissons-la sans hésiter/
Demain nous saurons pourquoi/ Quand nous aurons triomphé »
Paul Éluard


Dans «L’âme des marées», Françoise Ruban se fonde en Poésie et – de là -, met l'Infini au défi de dévaster l'horreur.
La voix de l'auteure est une fureur douce et puissante, qui nous jette un gant au visage et nous pousse à l'Amour.
¿Y a-t-il 36 poèmes ou est-ce –du début à la fin- un seul grand poème?
Ce sont 36 poèmes et un seul: une invocation à l'Éternité.
Entre les strophes peuvent danser les magnolias ou un piano; Chopin, Lorca, Neruda ou Desnos; les cauchemars, la rébellion ou la pertinence de l'aube; l'épouvante devant l'horreur du monde, ou le silence tissé comme un mot. Et toujours l'océan.
Tout peut danser et tout danse, harmonique, dans les flux et reflux mais en tous, Fabrice est omniprésent.
Fabrice, dont le premier nid fut le ventre de notre poète; Fabrice, dans « l'Étoile la plus lumineuse de toutes » depuis 2009 :


«De ses parents on hérite qualités ou défauts
   Certaines valeurs parfois
...Mon cœur me dit
   Que j’hérite de toi
   Mon fils
   Depuis qu’un hiver glacé t’a emmené loin
                      là-bas… là-haut…»


La beauté des vers de Françoise ne cède à aucune facilité, ne fait pas de concessions, et ne se donne pas pour vaincue devant la mort; même si Thanatos guette, accable, harcèle:


«— J’y vois des taches de sang
Ma pensée mélancolique vire au cauchemar
ILS ont assassiné à Gaza
ILS ont assassiné en Grèce
Inlassablement se déroule le film de tant de mises à mort»

Plus que la nostalgie du fils éteint pour ce monde, le verbe de Françoise laisse des traces; également et plus encore: comme celles des ondulations de ces bigoudis qu'on a ôtés. Et il laisse le sillon de la douleur, permanent.
Mais même dans «la Nuit des ténèbres/ la Nuit glacée», vit le cœur de l'Amour.

«L’âme des marées», contient la totalité de l'univers rubanien :
On aime tout ce qui est Beau ou l'on n'aime rien; et ce "tout" inclut le silence:
«De ma chambre écrin de ma folie
dansent sur la pointe des pieds des notes amies
             Nocturne de Chopin Adagio de Mozart
             Puis
             Le silence
                         la Solitude»
Silence. Comme celui de Rimbaud, quand, à dix-huit ans, il acheva Une saison en enfer; comme celui de Hölderlin entre un poème et un autre. Silence, comme celui d'un adagio dans le désert. Silence, également, synthèse de contraires – d'Éros et de Thanatos – et qui est, en outre, un instant d'Éternité, car toujours «meurent et s’allument les étoiles». Comme la Vie, pleine de Grâce.



Cristina Castello
Traduction du castillan : Denise Peyroche


« L’âme des marées »    http://editozap.jimdo.com/livres/
Françoise Ruban
 Éditions « Épingle à nourrice »
ISBN: 979-2. 919521-26-5
15 €
Octobre 2014




«El alma de las mareas», de Françoise Ruban
Desafío al Infinito


Alza la vela el coraje/ Icémosla sin vacilar/
Mañana sabremos por qué/ cuando alcancemos la victoria"
Paul Éluard

En «El alma de las mareas» («L’âme des marées»)/, Françoise Ruban se funda en Poesía y -desde allí-, reta al Infinito a devastar el horror.
La voz de la autora es un furor dulce y potente, que nos arroja el guante y nos desafía al Amor.
¿Son 36 poemas o es –del principio al fin- un gran poema?
Son 36 y es uno: una invocación a la Eternidad.
Pueden, entre las estrofas, danzar las magnolias o un piano; Chopin, Lorca, Neruda o Desnos; las pesadillas, la rebeldía o la pertinacia del alba; el espanto ante el horror del mundo, o el silencio tejido como una palabra. Y siempre el océano.
Todo puede danzar y todo danza, armónico, en las mareas; pero es  Fabrice la omnipresencia en todas.
Fabrice, cuyo nido primero fue el vientre de nuestra poeta; Fabrice, desde 2009 en la
«Estrella, la más luminosa de todas»:
«De los padres heredamos cualidades y defectos
  Ciertos valores, a veces
...Mi corazón me dice
  Que yo heredo de vos
  Mi hijo
  Desde que un invierno helado te llevó lejos
                     allá… arriba…»

La belleza de los versos de FR no se rinde a ninguna facilidad, no hace concesiones, ni se vence ante la muerte; aunque Tánatos aceche, agobie, hostigue:
«— Veo manchas de sangre
Mi pensamiento melancólico se vuelve pesadilla
Asesinaron en Gaza
Asesinaron en Grecia
Incansablemente se celebra la película de tantas muertes»
Más que nostalgia por el hijo clausurado para este mundo, el verbo de Françoise tiene huellas; también y aún: como las de las caricias a aquellos rulos que ya no están. Y  tiene  el surco del dolor, perpetuo.
Aún en  «la Noche de las tinieblas/la Noche helada», vive el  corazón del Amor.

«El alma de las mareas»,  alberga la totalidad del universo rubadiano: Pero se ama todo lo Bello o no se ama nada; y este «todo» incluye el silencio:


"En mi cuarto estuche de mi locura
Bailan de puntillas las notas amigas
Nocturno de Chopin Adagio de Mozart 
Luego 
El Silencio
La Soledad"
         

Silencio. Como el de Rimbaud, cuando a sus dieciocho terminó Una temporada en el infierno;  como el de Hölderlin, entre poema y poema. Silencio, como el de un adagio en el desierto. Silencio, también, síntesis de contrarios –de Eros y Tánatos- y que es, además,  un instante de Eternidad, porque siempre «mueren y se encienden las estrellas». Como la Vida, llena de Gracia.

Cristina Castello
(texto y traducción de los extractos de poemas)

« L’âme des marées »
Françoise Ruban
Éditions « Épingle à nourrice »
ISBN: 979-2. 919521-26-5
15 €
Octobre 2014




photo Cristina Castello