lundi 11 mai 2015

Le Fraudeur et A la cyprine d'Eugène Savitzkaya






Qu'en pense Cristian Ronsmans ?


"Eugène Savitzkaya signe « Le fraudeur », aux éditions de Minuit !
On ne me laissera donc jamais en paix ? Dans une sorte d’ignorance réconfortante ? Jamais on n’aura pitié de celui qui ne veut pas savoir la vie des autres, Moi !!!
En ce sens mon vieil ami Frédéric Baal (encore que souvent je me sente plus vieux que lui) ne m’épargne guère et je ne saurais trop lui avouer ma reconnaissance.
Or donc, me voilà ce soir, grâce à lui, en la librairie Tropismes, toutes ouïes orientées vers ce magnifique poète qu’il m’offre à découvrir, Eugène Savitzkaya.
Fraudeur ! In petto, je me dis du fraudeur au faussaire la frontière est ténue. Le fraudeur ne sera-t-il pas tenté, ipso facto, de jouer les contrefacteurs ? Avec ses airs lunaires, pape de la monnaie du Pape, de la fausse mornifle, de l’artiche de contre bande ? Poète, il va nous la jouer « Bonobo de la monnaie de singe », non ?
Et bien non !!!
En fait le seul qui ne fraude pas, c’est ce poète fou, qui est aussi le fou, dont je finis par être fou car il me rend fou. A force de ne rien frauder. Et dans ce monde qu’il dénonce (c’est pas bien ! Quoique !), un peu à la manière d’un Dali que la différence entre un fou et lui réside dans le fait qu’il n’est pas fou, on comprend très vite que le fraudeur ne triche pas !
Fraudeur d’une cohésion sociale qui s’appuie sur la fraude institutionnalisée lave de tout péché. Le seul qui ne triche pas et c’est à cela qu’on reconnaît un poète, c’est Eugène Savitzkaya. Il va jusqu’à pratiquer une ascèse qui le dépollue ! Rupture avec le monde « du spectacle » pour mieux comprendre le spectacle et apprendre à penser par soi-même.
C’est donc bien un homme au-delà du poète qui ne triche pas !
Là-dessus, je termine sur ce qui fit l’objet d’un petit débat concernant l’attente. On est avec Eugène Savitzkaya aux antipodes, qu’on se le dise, de l’attente Becketienne que certains évoquèrent. Pour une raison simple qui réside dans la non-fin de l’histoire te de l’aventure de Savitzkaya. L’arrivée de Godot, si elle devait arriver, sonnerait le glas de l’histoire et la mort de l’espoir.
Eugène Savitzkaya n’est pas dans la mort de l’espoir qu’il entretient depuis que la soupe attend le faucheux à moins que ce ne soit l’inverse.
Cette attente est d’un autre ordre. Difficilement définissable car de l’ordre du vécu. Une sorte d’utopie synchrone avec une u-chronie, une brèche dans l’inframonde où certes la disponibilité subjective existe mais sans en avoir la totale maitrise. Une sorte de monde imaginal, de l’entre deux où il y a de fait une attente où l’on attend rien !
Bref, on l’aura compris, j’aime ce poète-écrivain- romancier, ça c’est pour la forme. Authentique poète pour le fond ! Et pour la forme poétique, « A la Cyprine » hommage vulvaire et athanor poétique qui relève de la transcendance."

Cristian Ronsmans


                                                                   *****


Eugène Savitzkaya
Rencontre à la librairie Tropismes, le jeudi 7 mai 2015, avec l'écrivain Eugène Savitzkaya à l'occasion de la parution de son nouveau roman "Fraudeur" et d'un recueil de poèmes inédits "A la cyprine", tous deux publiés par les éditions de Minuit.
Entretien mené par Philippe Dewolf, lectures par Eugène Savitzkaya et Frédéric Baal.


crédit photo Barbara Cortvrient


crédit photo Barbara Cortvrient



crédit photo Barbara Cortvrient













D'autres extraits sur la chaîne Youtube de Frédéric Baal

https://www.youtube.com/channel/UCTauazJ94hN7hj0iO60Behw

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http://www.liberation.fr/livres/2015/03/18/cours-y-vite_1223412

Cours-y vite
PHILIPPE LE GUILLOU 18 MARS 2015 À 18:36

LIBÉ DES ÉCRIVAINS Roman d’escapades, «Fraudeur» voit Eugène Savitzkaya retrouver les enchantements d’un «garçon léger»
Dix ans après Fou trop poli, sous la forme d’une reconstitution poétique, protéiforme, éclatée, c’est à une singulière exploration de l’enfance et de son territoire que nous convie Eugène Savitzkaya dans Fraudeur. Peu de noms, de personnes ou de lieux, on devine que l’on est en Belgique, un bel été, en août 1969, dans une campagne boisée, profuse, intacte, peuplée de bêtes, un «pays des délices» à l’abri du remembrement, de la reconfiguration destructrice. Une figure se détache et aimante tout le récit, celle d’un garçon sans nom, léger, «aux os légers», chaussé de fines baskets, porté à l’escapade nocturne, à l’immersion dans la nature, les prairies, les vergers, les taillis, les buissons d’orties, à l’errance aussi dans le parc déserté d’un château proche ou à la contemplation, plus prosaïque, d’un dépotoir où il guette les rats et médite «devant un tas de coquilles de moules sous des sureaux luxuriants». Cette figure jamais nommée, et dont les promenades tissent le roman, cet adolescent marcheur, attiré par les champs, les étangs et les bois, les fruits sauvages et le chaume, saisi par le mystère d’une nature remplie d’invisibles présences, c’est celle du fou, du «fraudeur», du garçon libre qui s’échappe du carcan familial, d’une fratrie composée d’un aîné, gardien comme lui des noisetiers pourpres, et d’un frère plus jeune, un enfant de 2 ans beau comme un bonze. La famille, la maison tiennent, en effet, une place importante dans cette évocation discontinue, faite de tableaux successifs, loin de tout asservissement réaliste ou chronologique. Le père, mineur, «père au charbon», explorateur souterrain piochant avec son pic la silice des charbonnages dans la région de Liège, apparaît çà et là mais celle dont la présence dormante, l’effacement progressif, avant l’absence, sature le texte, c’est la mère, russe d’origine, la mère disparue mais immortelle, toujours là, capable de commander aux éléments, la mère dont les gestes et la voix ne cessent de hanter le fraudeur ou le fou, l’enfant qui divague, celui qui se souvient - l’écrivain. D’elle, il ne reste pas grand-chose, un poème, des photographies, des recettes, mais elle est là, au cœur du paradis de bouleaux et de reines-claudes, dans le silence d’une chambre sentant les bananes et l’enfant grandit et chemine, «gardant dans ses narines sa fragrance intime, l’onctueuse douceur de sa peau, le son de sa voix voilée et un peu rauque, et la souplesse de ses doigts».
Philippe Guillou
Libération

vendredi 8 mai 2015

Comme étrangère derrière un voile, de Françoise Ruban

Ce matin, impression de regarder sans voir, de sentir sans ressentir, d'écouter sans entendre. Comme derrière un voile. Etrangère à mon environnement familier, étrangère à moi-même.
Maman nous a quittés le 30 avril 2015, y-a-t-il un lien entre cette impression qui m'habite ? Certes, le chagrin, les bouffées d'enfance qui jaillissent sans crier gare. Le désir de les revivre, de les raconter à mes proches. Les aller-retour incessants entre ta maison, maman, et la mienne. Ces réveils en pleine nuit... Où suis-je ?
Le premier printemps est la saison la plus tendre, celle que je préfère. Renouveau comme re-naissance. Les feuillages d'un vert fragile et délicat. Premières fleurs, premières senteurs, gazouillis moqueurs. J'aime respirer ces senteurs fraîches. M'enivrer de sève nourricière, promesse de vie.
Ce matin, encore plus que les jours précédents, la magie ne semble plus m'atteindre. Tout est semblable et tout est différent. Spectatrice d'un film qui ressemble à ce que je connais. Tout semble en place, pourtant je ne ressens plus, je ne reconnais plus.
Alors, forcément, j'ai pensé à L'Etranger de Camus.
Fruban
8 mai 2015


                                                                ********



"Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J’ai reçu un télégramme de l’asile : « Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués. » Cela ne veut rien dire. C’était peut-être hier.
L’asile de vieillards est à Marengo, à quatre-vingts kilomètres d’Alger. Je prendrai l’autobus à deux heures et j’arriverai dans l’après-midi. Ainsi, je pourrai veiller et je rentrerai demain soir. J’ai demandé deux jours de congé à mon patron et il ne pouvait pas me les refuser avec une excuse pareille. Mais il n’avait pas l’air content. Je lui ai même dit : « Ce n’est pas de ma faute. » Il n’a pas répondu. J’ai pensé alors que je n’aurais pas dû lui dire cela. En somme, je n’avais pas à m’excuser. C’était plutôt à lui de me présenter ses condoléances. Mais il le fera sans doute après-demain, quand il me verra en deuil. Pour le moment, c’est un peu comme si maman n’était pas morte. Après l’enterrement, au contraire, ce sera une affaire classée et tout aura revêtu une allure plus officielle.
J’ai pris l’autobus à deux heures. Il faisait très chaud. J’ai mangé au restaurant, chez Céleste, comme d’habitude. Ils avaient tous beaucoup de peine pour moi et Céleste m’a dit : « On n’a qu’une mère. » Quand je suis parti, ils m’ont accompagné à la porte. J’étais un peu étourdi parce qu’il a fallu que je monte chez Emmanuel pour lui emprunter une cravate noire et un brassard. Il a perdu son oncle, il y a quelques mois.
J’ai couru pour ne pas manquer le départ. Cette hâte, cette course, c’est à cause de tout cela sans doute, ajouté aux cahots, à l’odeur d’essence, à la réverbération de la route et du ciel, que je me suis assoupi. J’ai dormi pendant presque tout le trajet. Et quand je me suis réveillé, j’étais tassé contre un militaire qui m’a souri et qui m’a demandé si je venais de loin. J’ai dit « oui » pour n’avoir plus à parler.

L'Etranger (1942)

Albert Camus


Mélancolie, Edvard Munch



                                                              ******

Et cette chanson m'est venue aux lèvres






                                   The stranger song


It's true that all the men you knew were dealers
who said they were through with dealing
Every time you gave them shelter
I know that kind of man
It's hard to hold the hand of anyone
who is reaching for the sky just to surrender.

And then sweeping up the jokers that he left behind
you find he did not leave you very much
not even laughter
Like any dealer he was watching for the card
that is so high and wild
he'll never need to deal another
He was just some Joseph looking for a manger
He was just some Joseph looking for a manger.

And then leaning on your window sill
he'll say one day you caused his will
to weaken with your love and warmth and shelter
And then taking from his wallet
an old schedule of trains, he'll say
I told you when I came I was a stranger
I told you when I came I was a stranger.

But now another stranger seems to want you to ignore his dreams
as though they were the burden of some other
O you've seen that man before
his golden arm dispatching cards
but now it's rusted from the elbow to the finger
And he wants to trade the game he plays for shelter
Yes he wants to trade the game he knows for shelter.

You hate to watch another tired man
lay down his hand
like he was giving up the holy game of poker
And while he talks his dreams to sleep
you notice there's a highway
that is curling up like smoke above his shoulder
It's curling up like smoke above his shoulder.

You tell him to come in sit down
but something makes you turn around
The door is open you can't close you shelter
You try the handle of the road
It opens do not be afraid
It's you my love, you who are the stranger
It is you my love, you who are the stranger.

Well, I've been waiting, I was sure
we'd meet between the trains we're waiting for
I think it's time to board another
Please understand, I never had a secret chart
to get me to the heart of this
or any other matter
Well he talks like this
you don't know what he's after
When he speaks like this,
you don't know what he's after.

Let's meet tomorrow if you chose
upon the shore, beneath the bridge
that they are building on some endless river
Then he leaves the platform
for the sleeping car that's warm
You realize, he's only advertising one more shelter
And it comes to you, he never was a stranger
And you say ok the bridge or someplace later.

And then sweeping up the jokers
that he left behind
you find he did not leave you very much
not even laughter
Like any dealer he was watching for the card
that is so high and wild
he'll never need to deal another
He was just some Joseph looking for a manger
He was just some Joseph looking for a manger.

And leaning on your window sill
he'll say one day you caused his will
to weaken with your love and warmth and shelter
And then taking from his wallet
an old schedule of trains
he'll say I told you when I came I was a stranger
I told you when I came I was a stranger.

Paroles et musique Léonard Cohen


Traduction de Jean Guiloineau :



La chanson de l'étranger

Il est vrai que tous les hommes que tu connaissais étaient
des joueurs qui disaient avoir renoncé à chaque fois que tu leur
donnais asile. Je connais ce genre d'homme. Il est difficile
de tenir la main de celui qui ne veut aller au ciel que pour capituler.

Et, balayant les jokers qu'il a laissés, tu découvriras
qu'il ne t'a pas laissé grand-chose, même pas le rire. Comme tout flambeur,
il attendait une carte si forte qu'il n'aurait plus jamais besoin
d'en tirer une autre. Il était comme un Joseph à la recherche d'une étable.

Puis penché sur l'appui de ta fenêtre, il te dira qu'un jour
tu as affaibli sa volonté avec ton amour, ta chaleur et ton abri.
Et sortant de son portefeuille un vieil horaire de chemins de fer,
il te dira, Je t'ai expliqué quand je suis arrivé que j'étais étranger.

Mais maintenant un autre étranger semble vouloir que tu ignores ses rêves,
comme s'ils étaient le fardeau de quelqu'un d'autre. Tu as déjà vu
cet homme, ses bras d'or distribuant les cartes, mais maintenant
ils ont rouillé du coude jusqu'au bout des doigts. Et il veut changer
son jeu contre un abri. Il veut échanger le jeu qu'il connaît contre un abri.

Tu détestes regarder un autre homme fatigué poser la main comme
s'il abandonnait le jeu sacré du poker. Et tandis qu'il raconte
ses rêves pour s'endormir, tu remarques une grande route qui s'enroule
comme une fumée au-dessus de son épaule.

Tu lui dis d'entrer, de s'asseoir, mais quelque chose te fait te retourner.
La porte est ouverte. Tu ne peux fermer ton abri. Tu essaies la poignée
de la route. Elle s'ouvre. N'aie pas peur. C'est toi, mon amour,
c'est toi l'étrangère.

J'ai attendu, j'étais sûr que nous nous rencontrerions entre les trains
que nous attendions, je pense qu'il est l'heure d'en prendre un autre.
S'il te plaît, comprends que je n'ai jamais eu de carte secrète.
Voilà, c'est ce qu'il dit, tu ne sais pas ce qu'il recherche.
Quand il parle comme ça, peu t'importe ce qu'il recherche.

Retrouvons-nous demain si tu le décides, sur le rivage, sous le pont
qu'ils construisent au-dessus d'un fleuve sans fin. Puis tu te rends
compte qu'il quitte le quai pour le wagon-lit où il fait chaud,
il cherche seulement un autre abri. Et tu t'aperçois qu'il n'a jamais
été étranger. Et tu dis : "D'accord, le pont, ou un autre endroit
plus tard".

Et, balayant les jokers qu'il a laissés, tu découvres qu'il ne t'a pas
laissé grand-chose, même pas le rire. Comme tout flambeur, il attendait
une carte si forte qu'il n'aurait plus jamais besoin d'en tirer une autre.
Il était comme un Joseph à la recherche d'une étable.

Et penché sur l'appui de ta fenêtre il te dira qu'un jour tu as affaibli
sa volonté avec ton amour, ta chaleur et ton abri. Et, sortant
de son portefeuille un vieil horaire de chemins de fer, il te dira,
Je t'ai expliqué quand je suis arrivé que j'étais étranger.

lundi 4 mai 2015

Yehida, poème de Cristian Ronsmans

Yehida.

J’irai cracher sur les tripes du Grand Drôle
Et la croûte encore chaude, ventre qui se brise,
Hurle, couinements abjects, Ishtar aux entrailles béantes.
Un flot noir couvre de cendres et les hommes
Et les dieux.
La terre défie le ciel.
Les eaux d’en haut rejoignent les eaux d’en bas.
Ne dis pas le jour et refuse la nuit !
Tranche la tête et détranche le corps,
Matière informe, le Grand Drôle est tout décousu !
Organisons le carnaval de ses funérailles.
La mort du Grand Drôle !
Dans le liquide amniotique, l’incréé,
Qadmon ! Tes étincelles ne brillent plus
Sur les hécatombes ensevelies dans l’horreur des hommes.
Sur un mausolée construit en deux mille ans
Où je t’attends, Grand Drôle, les confettis pleuvent en myriades.
Dans cette soupe primordiale il ne reste que toi
Je te regarde et je t’attends Grand Drôle.
Mais tu ne viendras pas !
Excuse-moi, on a frappé à la porte.
Bonjour mère Maquerelle, quel bon vent vous amène ?

Cristian R

18 avril 2015

Tous droits réservés
Protégé par copyright


Marc Chagall, Le frappement du rocher

jeudi 30 avril 2015

Une mère est morte, de Tatiana ROY


crédit photo fruban

Le muguet du jardin de Maman, qui vient de nous quitter, aujourd'hui à 13 h. Aurai-je un jour la force d'écrire un poème pour toi...  je t'offre ce poème qui me touche beaucoup, de Tatiana Roy, la femme de Jules Roy. Grande poètesse restée trop longtemps dans l'ombre du grand homme, son Julius, comme elle l'appelait.   FR, le 30 avril 2015


Une Mère est morte


Parfois je suis pleine de voix anciennes
le moment vient on entend Son pas
on ne voit rien dans le miroir qui n'y soit déjà
on croit vivre longtemps l'immédiat
alors qu'il file à vive allure
Et ce ciel terriblement vivant qui nous guette
par-dessus les étoiles sans jour et sans nuit
elle prie
muettes les lèvres remuent
Où s'ouvre donc cette porte
qui ne se referme que sur soi ?
O lumière ! Est-elle dehors est-elle dedans ?
peut-être l'avait-elle un instant entrevue
quand la brèche s'entrebâillait ?
Les jours se suivent de si près en la souffrance
à peine un peu de nuit pour séparer
et les nuits s'emboîtent si étroitement aux nuits
les jours entre elles s'effacent.
La jeunesse en secret la visite
alors qu'elle se débat et halète
aborde l'autre rive
une icône en main.
Aux bouts d'une longue table
deux hommes qu'elle ne sut aimer
l'accueillent sur le seuil
et déposent sur son front
le baiser fraternel et glacé qui scelle leur complicité.
La tombe de ma mère conduit les pas
vers le plus haut silence
peut-être que le miroir du souvenir
n'est ni miroir ni souvenir
peut-être que les larmes d'un instant de peine
ne frémissent pas sous la chaleur d'un baiser
peut-être n'y a-t-il pas de mystère
sous cette dalle
où se penche le bouleau
peut-être que mes lèvres ne savent plus prier
et l'image s'est assombrie dans le passé
de douleur et sous la solitude
peut-être éclatera-t-il mon coeur d'un mal encore plus aigu
peut-être que la lumière usée de ses yeux
ne pénètre plus en mon âme
tu es là malheureuse telle étais-tu vivante
peut-être me pardonneras-tu


Tatiana Roy
Ne restera qu'un peu de vent

vendredi 24 avril 2015

Âme écartelée, poème de Françoise Ruban

crédit photo fruban




Âme écartelée

senteurs multicolores promesses renouvelées
chaudes sensations de la Nature printanière
Méditerranée aux flots enflammés de rouge
à jamais souillée de l'espoir en sang des migrants


Rayons lumineux de l'aube sur ton corps ensommeillé
tes lèvres frémissent tes narines se gonflent
Des gazouillis joyeux et amoureux
te hèlent hors du lit
Trop vite ton esprit s'obscurcit
Des chrétiens d'Orient tu perçois les cris
Lâchement égorgés cibles jusque dans nos murs
Cimetières profanés  lieux de culte menacés
par ces vermines assoiffées d'étendre leurs tentacules afin
que plus jamais ne bouge ce qui porte le nom d'humains
Pieuvre planétaire partout déployant
haine féroce enserrant jusqu'à la mort
toute promesse de printemps
Amour
Beauté
Liberté


Tes yeux s'arrêtent
chorégraphie d' hirondelles et envol délicat des premiers papillons
bourdonnement d'abeilles semences de Vie
Tes yeux se ferment
ta peau halée caressée
ton cœur apaisé presque ensorcelé
aux allegros enchanteurs de ce concert
Vous qui donnez la Vie
ne laissez pas la folie aveugle et lâche répandre
partout les ténèbres et la mort
Aidez les poètes amoureux jardiniers de la Vie
à se lever tous ensemble __  No pasaran
Faites que les sèves nourricières
jamais ne deviennent mortel venin
roulant flots de sang noir


Âme écartelée

ne cède pas à l'inespoir
enivre-toi d'éphémères instants
prodigue à ton jardin des soins d'éternité
repeins de bleu la Méditerranée

© fruban

le 24 avril 2015

Tous droits réservés
Protégé par copyright

Recueil en cours



dessin de Plantu

mercredi 22 avril 2015

Le noir éclabousse le bleu, par Françoise Ruban

Il me devient de plus en plus difficile, de jour en jour, de savoir que penser, que dire, qu'échanger, face à la lourdeur du monde. Devrais-je me taire, puisque les mots sont si dérisoires ? Devrais-je dénoncer encore et encore, faire oeuvre militante ? Devrais-je feindre d'ignorer toutes ces victimes, en Méditerranée, parce qu'ils rêvaient d'un monde meilleur qu'ils achetèrent au prix de la mort ? Devrais-je offrir poèmes, musiques ou photos, quand bien même le coeur n'y est plus ? Devrais-je continuer à croire que seuls la Beauté et l'Amour sauveront le monde, alors qu'à chaque instant, on massacre au nom de la religion ? Alors qu'autour de moi, je ne vois qu'insolence, mensonge, et impuissance des politiciens ?
Et pourtant, la Nature est tellement belle ! Il suffirait de la contempler, d'écouter les promesses qu'elle renouvelle au rythme des saisons. Je le fais bien sûr, mais est-ce ma faute si le noir éclabousse le bleu?

fruban

le 20 avril 2015


Dessin de Plantu

dimanche 19 avril 2015

Editorial, par François Régis Hutin




                                                     Editorial, par François Régis Hutin



                              « Le pas des mendiants fera trembler la terre »


    Voici longtemps déjà, nous avons cité cette phrase de Bernanos : « Le pas des mendiants fera trembler la terre ». En 1990, nous posions la question : « Aurons-nous un jour, des boat-people qui s'efforceront de traverser la Méditerranée ? Enverrons-nous alors la Royale pour les repêcher ou pour les refouler ? (1) »
    Voici que la prophétie de Bernanos se réalise aujourd'hui. Voici que l'interrogation d'hier devient tragique réalité. Les années passent avec leur lot de naufrages dans cette Méditerranée lumineuse, berceau de notre civilisation. Les plus importants connus ont fait environ deux cents morts chaque fois. Mais l'intensité va croissant avec, pour un seul naufrage, quatre cents victimes le 12 avril. Le total des noyades connues atteint 3 400 en 2014. Depuis le début de l'année, 900 personnes ont péri.
     Le dispositif Mare Nostrum mis en place en 2013 a permis le sauvetage de 150 000 personnes. Mais ceux qui se préoccupent de ces mouvements migratoires estiment que plus de 500 000 migrants sont en marche vers l'Europe, provenant soit de l'Est ou de l'Ouest africain, soit du Moyen-Orient. C'est la grande fuite devant la misère, devant la faim et plus encore, ces dernières années, devant les guerres, les exclusions ethniques, les persécutions religieuses, les exactions dictatoriales.
    Mare Nostrum , coûtant très cher, a été remplacé par le dispositif Triton, moins onéreux, sans doute moins efficace, alors que la situation se tend. Désormais, les passeurs sont armés. Ils n'hésitent pas à faire usage de leurs armes pour récupérer les embarcations vides dont les passagers ont été sauvés par les navires de secours. De plus, on se bat entre migrants à bord de ces esquifs. On a vu des passagers jetés à la mer à la suite de querelles ethniques ou religieuses.
« La Méditerranée, c'est la route la plus mortelle du monde », a déclaré un représentant du HCR (2) .


Endiguer et organiser la migration


            L'Union européenne, confrontée à cet énorme problème, ne sait toujours pas comment le traiter. A cause de la convention de Dublin qui prévoit que le premier Etat où arrive le migrant doit le prendre en charge, les pays riverains les plus proches de l'Afrique sont en première ligne. L'Italie n'en peut plus : 10 500 réfugiés y ont débarqué en deux semaines. « L'Italie porte un fardeau énorme pour l'Europe... Cela ne va plus », déclarent les autorités italiennes. Il devient évident, nécessaire, urgent que l'Union européenne mette en marche les dispositifs de solidarité, donc d'accueil par chacun des pays européens, selon ses moyens. Malheureusement, la France ne brille pas par sa générosité en ce domaine. L'Allemagne est beaucoup plus ouverte...
           N'oublions pas que la Turquie, le Liban, la Jordanie abritent chacun des centaines de milliers de réfugiés. Il faut rapidement, en Union européenne, un grand sursaut. Il faut regarder les choses en face. Agir efficacement vaut mieux que de détourner les regards comme nous le faisons actuellement. Plutôt que de laisser se dérouler anarchiquement une migration jusqu'à présent inévitable, il faut s'efforcer de l'endiguer et de l'organiser et donc y mettre tous les moyens.
            Par ailleurs, après le bombardement d'une école d'Alep, Andrea Riccardi de la Communauté de Sant'Egidio lance un appel : « Il faut mettre en place des couloirs humanitaires pour les civils et imposer la paix au nom de ceux qui souffrent. » C'est ainsi que l'on pourra peut-être tarir les migrations à leurs sources.

( 1)   Ouest-France, 7-8 avril 1990
(2) Haut-Commissariat aux Réfugiés de l'Onu


                                                                                       François Régis Hutin


                                                 
Dans la nuit du 18 au 19 avril, un nouveau naufrage aurait fait 700 morts !

Dans Ouest-France de dimanche 19 avril
http://www.ouest-france.fr/un-bateau-chavire-700-migrants-auraient-trouve-la-mort-3344964


"On redoute un nouveau drame de l'immigration en Méditerranée. La nuit dernière, un bateau transportant 700 migrants aurait chaviré.

 Le chavirage d'un bateau transportant des migrants aurait fait jusqu'à 700 morts dans la nuit de samedi à dimanche au large des côtes libyennes, rapporte le Times of Malta.

Les secours ont repêché 28 rescapés après le naufrage, qui a eu lieu à la limite des eaux territoriales libyennes, à environ 120 miles nautiques au sud de l'île italienne de Lampedusa, écrit le journal maltais sur son site internet.

L'alerte a été lancée vers minuit. Le bateau aurait chaviré lorsque les migrants se sont massés du même côté à l'approche d'un navire marchand, ajoute-t-il.

« La pire hécatombe »

Si ces chiffres étaient confirmés, il s'agirait de la « pire hécatombe jamais vue en Méditerranée », a-t-elle Carlotta Sami, porte-parole du Haut-commissariat aux Nations unies pour les réfugiés en Italie.

Quelque 21 cadavres ont été récupérés, selon les médias italiens. L'AFP indique qu'il n'a pas été possible dans l'immédiat d'obtenir confirmation de cette information.

Une importante opération de secours a été mise en place avec le concours des marines italienne et maltaise, a indiqué à l'AFP un porte-parole de la marine maltaise.

500 à 1000 migrants récupérés chaque jour

Deux autres naufrages ont fait quelque 450 morts et disparus en moins d'une semaine. Là encore, ce sont les récits de survivants qui ont permis d'établir ces bilans, alors que le flux de migrants provenant de la Libye ne cesse de grossir. Entre 500 et parfois 1 000 personnes sont chaque jour récupérées par les garde-côtes italiens ou des navires marchands.

Plusieurs organisations internationales et humanitaires ont dénoncé ces derniers jours l'incurie des autorités européennes, réclamant davantage de moyens. « Il faut une opération Mare nostrum européenne », a ainsi déclaré la porte-parole du HCR. L'opération italienne Mare nostrum de sauvetage des migrants a été remplacée par l'opération Triton, une opération de surveillance des frontières beaucoup plus modeste. "

Ouest-France, 19 avril 2015


Dessin d'Herman, Tribune de Genève, 16 avril 2015

vendredi 17 avril 2015

Improbable horizon, de Françoise Ruban







L'Océan là devant moi
Dans son infinie nappe turquoise
Au sourire de notes marines
Le silence étourdissant
  dépose une cantate

  caresse mon âme brûlante
Quelques voiles gonflent et glissent
     doucement
      délicieusement
          amoureusement

Mes rêves passagers clandestins
Embarquent
Vers un appel
   venu de loin
         au-delà
           de l'horizon
Autre galaxie
Là-bas
Au bout de la ligne droite

Les goélands taisent leurs cris
Ailes ouvertes
Immobilité planante
Malicieux compagnons de voyage
Ils savent
Et leurs clins d'oeil complices
Eclairent le sillon à peine creusé
Ils dansent sur un scénario
Ecrit cette nuit
     Ballet musical
     Voluptueux

A peine quelques échos
Rumeurs sourdes
Le port de pêche vaste chantier
Où gisent sur cales les chalutiers géants
Monstrueux insectes aux hélices rouillées
Aux coques béantes
Echoués
Inertes
Sur le bitume stérile

De plus loin encore
               montent
                       des relents calcinés
Peste
Brune
Mortifère
Assassine
Cris surgis
  d'un passé endormi
       souterrain cauchemar
 Années torturées
Hurlant la Mort
Loups assoiffés
Chairs éclatées
   en un chaos
          ensanglanté

L'Océan là devant moi
M'ouvre sa nappe turquoise
Son sourire de notes marine...

Rejoindre la magie du rêve
Fuir vers cet Ailleurs aux horizons lointains aux rivages incertains
       Au-delà
             de la Mer éternelle
Pénétrer le Mystère
      Auréolé
       de
     Bleu

©   F.R
le 03 mai 2012

in, L'Âme des marées
recueil paru en octobre 2014
éditions épingle à nourrice
http://editozap.jimdo.com/livres/


crédit photos fruban

mardi 14 avril 2015

Tu es plus belle que le ciel et la mer, de Blaise Cendrars

Tu es plus belle que le ciel et la mer
Quand tu aimes il faut partir
Quitte ta femme quitte ton enfant
Quitte ton ami quitte ton amie
Quitte ton amante quitte ton amant
Quand tu aimes il faut partir
Le monde est plein de nègres et de négresses
Des femmes des hommes des hommes des femmes
Regarde les beaux magasins
Ce fiacre cet homme cette femme ce fiacre
Et toutes les belles marchandises
II y a l’air il y a le vent
Les montagnes l’eau le ciel la terre
Les enfants les animaux
Les plantes et le charbon de terre
Apprends à vendre à acheter à revendre
Donne prends donne prends
Quand tu aimes il faut savoir
Chanter courir manger boire
Siffler
Et apprendre à travailler
Quand tu aimes il faut partir
Ne larmoie pas en souriant
Ne te niche pas entre deux seins
Respire marche pars va-t’en
Je prends mon bain et je regarde
Je vois la bouche que je connais
La main la jambe l’œil
Je prends mon bain et je regarde
Le monde entier est toujours là
La vie pleine de choses surprenantes
Je sors de la pharmacie
Je descends juste de la bascule
Je pèse mes 80 kilos
Je t’aime

Blaise Cendrars,
 Feuilles de route, 1924