lundi 22 juin 2015

Soirée Poésie-Musique, autour de "L'Âme des marées"



                                       Soirée Poésie-Musique
                                                    20 juin 20115

Deux artistes de grand talent
      Yves Petident, guitare et diction
       Merry Benoit, sitar et percussions indiennes

Un recueil de poèmes « L'Âme des marées » de Françoise Ruban
                   ( éditions épingle à nourrice)

http://www.editionsepingleanourrice.com/pages/livres-liens-commandes/extraits-auteurs.html

Comment s'est opérée la rencontre, à première vue improbable ? Eh bien, ça commence « il était une fois » …....

J'ai rencontré Yves Petident pour la première fois, sur scène, lors du spectacle théâtral « Crosse en l'air », en hommage aux poilus de la Grande Guerre 14-18, plus précisément aux insoumis de l'année 1917. Ces soldats qui refusèrent cette boucherie sans nom, se révoltèrent, se mutinèrent, furent « déshonorés », certains exécutés pour l'exemple.
J'avais beaucoup aimé ce spectacle bouleversant et criant d'humanité et de fraternité humaine. J'en avais parlé ici, sur mon blog. Yves, l'acteur qui disait les poèmes, anonymes pour la plupart, écrits par des soldats déchirés et révoltés, m'avait particulièrement émue, tant son interprétation était criante de vérité !
Il vit mon article et me remercia.
Une amie commune nous a permis de découvrir nos œuvres poétiques respectives. En effet, Yves est également poète !
Au fil des jours, a germé l'idée de mettre en musique quelques poèmes de mon recueil « L'Âme des marées ». Les jours, les semaines passèrent. Yves travailla seul de son côté. J'ignorais tout, de la musique composée, du choix des poèmes.
Lorsque nous abordâmes le lieu de ce récital Poésie-Musique, je proposai mon jardin pour une « première » inédite. Ce jardin qui porte mes empreintes et que j'ai cultivé au fil des années, comme je cultive les mots. Un jardin poétique.

Enfin, nous arrêtâmes la date : 20 juin 2015 ! Veille du Solstice d'été et de la Fête de la Musique, quand les soirées sont longues et belles.

Yves m'annonça une surprise... mais « chut, je n'en dis pas plus ! »

Cette surprise.... quelle surprise, lorsque je vis arriver Merry Benoit , accompagné de son merveilleux et précieux instrument : un sitar tout droit arrivé de Pondichéry ! L'objet est en soi un véritable bijou, une œuvre d'art rarissime. Quant à ses sonorités, elles nous font voyager loin, aux côtés de Ravi Shankar....
Et d'autres percussions indiennes mystérieuses et magiques.

Merry Benoit essentiellement compositeur de musique électronique est attiré, passionné par l'Inde, sa musique, sa culture, sa philosophie de Vie.

Il est actuellement régisseur du Silex d'Auxerre, salle de musiques actuelles très réputée.


Et maintenant, la Soirée Poésie-Musique peut commencer !

 D'abord, installer les musiciens, trouver la "scène" idéale ! Protéger le sitar de l'humidité.
 Avec Merry, nous parlons de cet instrument si beau et précieux. Comment il voyagea de Pondichéry à la France après de nombreux détours !
Yves s'affaire aux derniers branchements... les invités devraient bientôt arriver !


Quelques accords, quelques essais.... J'accueille les invités, et le spectacle commence !



Yves présente notre projet et ce spectacle pour lui et Merry, totalement inédit


Ils commencent par deux poèmes qui me tiennent à coeur. Je sens l'émotion m'envahir...


Je découvre comme chaque invité, les poèmes choisis par Yves







Nos invités de part et d'autres étaient tous là, fidèles au rendez-vous, à quelques exceptions près. J'ai bien sûr regretté l'absence de Laurence Gemble, amie de longue date, pianiste classique qui accompagne Yves dans "Crosse en l'air". J'ai regretté aussi que Dominique G, ma voisine et amie de toujours, n'ait pu se rendre disponible. Juin est un mois qui appelle plusieurs d'entre nous à des engagements nombreux.



Beaucoup d'attention, d'émotion, tant mes mots s'envolaient portés par la voix du conteur  et la musique qui l'accompagnait. Il m'a semblé revivre l'instant où ces mots sortaient de mon coeur brûlant de douleur et d'amour. Mais tant de bonheur aussi de pouvoir les partager !

Nous aurions pu écouter encore et encore ces deux artistes ! Et le pot de l'amitié fut un prolongement si chaleureux... en harmonie avec les senteurs des roses ou du chèvrefeuille. Les oiseaux qui toute la soirée venaient survoler la scène et siffloter pour nous.



De belles rencontres, des découvertes... Laurent, le poète ou Loïc, le dessinateur, dont je parlerai bientôt ici. Tous heureux de sabrer le champagne, en plaisantant et apprenant à se connaître.




Ma petite Justine s'activant ici ou là, partant à l'aventure dans ce jardin
qu'elle connaît si bien.








Les plus proches sont restés très tard, je me souvenais alors d'anciennes soirées d'été... Un petit prince aux boucles blondes, aux yeux rieurs...

F.Ruban

le 21 juin 2015


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mercredi 17 juin 2015

Derrière la Beauté du diable, poème de Françoise Ruban

Derrière la Beauté du diable




                                                                         à Théo, Isaac, Robin




Jeunes gens

On vous dit... on vous croit
en une bulle prisonniers
des écrans tactiles petits poucets
Casquettes et crânes rasés vous surfez
rappeurs ou rockers aux abois
aux arias tournant le dos
pour vous tremolos de divas
pas du tout rigolos

Jeunes gens

On vous dit ... on vous croit
à vos racines à vos ancêtres étrangers __ quand
simplement pudiques et réservés
Au-delà d'une bannière revendiquée
votre cœur votre âme __ Ô combien humaine
votre timide et tendre bienveillance
plus vraie plus sincère __ loin
des élans convenus des paroles obligées


Jeunes gens

On vous dit ... on vous croit
impénitents rêveurs __ Pourtant __ j'ai vu
vos sourires aux yeux baissés
votre bras protecteur entourant mon épaule
en silence la serrant
discrète présence
Comment imaginer plus authentique compassion
plus lumineux Amour

Jeunes gens

__ Ce jour-là
votre sobre élégance
votre regard habillé de noir
ont su dire __ beaucoup mieux que tous les bavards discours
On vous dit … on vous croit
Derrière les apparences
Je crois
Je vous dis

Merci

©fruban

le 16 juin 2015

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Recueil en cours








vendredi 12 juin 2015

Fragment retrouvé

Parfois, tout au fond d'un tiroir, je retrouve quelques mots griffonnés, abandonnés là. En voici un exemple... Début de poème écrit en pensant à toi. Il y a combien de temps ? Je l'ignore. L'ai-je retravaillé ? Nulle réponse, aucune certitude. Le retrouver m'a émue aux larmes. Si la date m'échappe, je retrouve des sensations, des émotions, que je connais si bien.
Aujourd'hui, persuadée qu'il n'est pas revenu par hasard, j'ai envie de le laisser s'envoler. De le laisser vivre sa vie de fragment improbable, témoin de mes nuits d'insomnie, de mes aubes éblouissantes. FR







Dans la pénombre du jour naissant
Recroquevillée sous le vent en rafales  ___  dehors
et les flammes brûlantes dedans
Je songe à ce fil
si rouge parfois si noir
ce fil qui me relie à toi
L'ai-je imaginé
avec les fibres de mon coeur tissé

Frapper aux vitres du Ciel
comme frappent mes doigts sur le clavier
symbole de ma quête
Interroger le Cosmos cet Infini  ____  si proche
Lune à portée de mes paumes

Les mots dessinent tes contours
créent l'Amour
créent le Monde
A certaines heures propices
quand le soleil ferme la nuit
que le ciel épouse la terre
quand la lune autre empreinte de la Vie
prend les lueurs du soleil
que la Nuit noire a avalé
la terre engloutie de ténèbres

Début ou fin du monde
Quand le Ciel est vide
Mon coeur se nourrit de toi

fruban

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crédit photo fruban

lundi 8 juin 2015

Je _________ Voeu, poème de Françoise Ruban

                                   
           


Je ______________  Voeu

taire dissimuler oublier ____  le pourrai-je
Essayer __   Ne plus jamais penser à
     ces visages émaciés
     ces dalles de granit
     ces fleurs déposées

Je _______________  Voeu

de la blanche noirceur de mes nuits
chasser tant de cauchemars  __  Bête traquée
je hurle menacée pourchassée
Danse infernale d'idées sombres incrustées
en mon esprit et mon cœur meurtri

Je ________________   Voeu

ne plus réprimer refouler transcender  __  autant dire
nier renier abandonner
      mes désirs brûlants
      mes folles passions
      mes rêves perdus dans la galaxie

Je _________________  Voeu

laisser le soleil lécher de sa caresse
ma peau assoiffée
fermer les yeux sur le plaisir
inviter les plus tendres souvenirs
sensualité libérée  ___  hors d'ici Thanatos !
m'enivrer de la douceur parfumée
comme si c'était le dernier été

Je __________________  Voeu

transgresser les codes  __   Ne plus être
ce que l'on attend   __  Oser  __  Dire
       aux donneurs de leçons
       aux bons citoyens
       aux beaux parleurs

              Non

©fruban

8 juin 2015

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Recueil en cours



crédit photo fruban


mardi 2 juin 2015

Paco Ibañez chante les poètes andalous





Paco Ibáñez 2008- Poetas andaluces
CD1
01 Déjame en paz, amor tirano (Góngora)
02 La más bella niña (Góngora)
03 Y ríase la gente (Góngora)
04 Que se nos va la pascua, mozas (Góngora)
05 Quién quiere un juguete (Góngora)
06 Bien puede ser, no puede ser (Góngora)
07 No te pude ver (Lorca)
08 Canción de jinete (Lorca)
09 Córdoba (Lorca)
10 La romería (Lorca)
11 Pero tú has de venir (Lorca)
12 Romance de la luna, luna (Lorca)
13 Yo vuelvo por mis alas (Lorca)
14 Mi niña se fue a la mar (Lorca)

CD2
01 Tus ojos me recuerdan (Machado)
02 Era un niño que soñaba (Machado)
03 Volverán las oscuras golondrinas (Bécquer)
04 Andaluces de Jaén (M. Hernández)
05 Balada del que nunca fue a granada (Alberti)
06 Nocturno (Alberti)
07 Muelle del reloj (Alberti)
08 Un español habla de su tierra (Cernuda)
09 El prisionero (Cernuda)
10 El rey Almutamid (Fanny Rubio)

lundi 1 juin 2015

Exil, poème de Martine Cros

J'ai reçu ce très beau recueil de poèmes que je vous recommande 

"A la dérive, c'est le témoignage d'un collectif de poètes car il ne se passe pas un jour sans le récit de naufrages d'exilés aux portes de l' Europe.
A la dérive, ce sont les voix de la poésie pour témoigner de l'inhumain du monde contemporain. "
(Quatrième de couverture)


Mon amie Martine Cros a écrit ce magnifique poème :


Fragments D' EXIL, nous




crédit photo fruban


Fragments d'exil , nous




Je vois les oiseaux ;
       ils s'apprêtent
à partir loin    /   mais  /   je ne suis pas oiseau
      seule

une aile à son voyage





J'ai su le bannissement
       du Caravage
son doute fut l'épure / nous sommes peints
       de sa passion





J'apprends ton évangile
       toi
l'audacieux décentrement    /    l'autre de tous mes je

tu te noies et seule je ne peux rien faire
mort inexpliquée de la lumière  /  fusillée l'onde






 avant de mourir tu
demandes à la mer : le Christ
       a-t-il vraiment vécu
   




depuis le début de l'année
       tu es cent mille





Ton corps bouteille
       à la mer
jetée par-dessus bord
de nos lèvres clouées
       à notre propre fuite



Pas assez, c'est tout
ce que nous savons faire
sous les néons blafards
de la modernité






cet été deux mille fois
       tu es mort tu es morte






A Lampedusa l'automne
crie trois cent fois ton nom
en un seul naufrage
       ton nom qu'il ne connait pas



sous chattertons hurlants  /  le dernier repas du Christ dans la bouche du vent





avant de mourir tu
demandes des ailes à nos yeux
pour naître nouveau






la parole de Mathieu  /  ici, là  /  quelques Portes
       de paradis
si nous avions appris plus tôt
       à les ouvrir  /   ces Êtres qui semblent des portiques





dit-nous
       "Car j'avais faim, et vous m'avez donné à manger "

voici l'amour brûlant de ceux qui ne se tairont pas
dit-nous
       "j'avais soif, et vous m'avez donné à boire "

voici les ponts de mots les cathédrales de soupirs
qui doivent s'élever à la bouche des ordres
dit-nous encor
       "j'étais un étranger, et vous m'avez accueilli "






écoutez bien le vent
qui étale leurs cris
le vent gris
le vent qui charrie
le cri du vent charrie
vos cadavres
dardés de dents
de poissons goulus
vos saisons
piquetées d'os fourbus
déchus de leur chair





De ton regard l'éreintement m'atteint
quelque chose me dépasse
       je nage
à contre courant
de ta vague si mystère
       si moi-même à la fois






Mathieu
dit-nous encor

      "j'étais nu, et vous m'avez habillé,
       j'étais malade, et vous m'avez visité,
       j'étais prisonnier, et vous êtes venus juqu'à moi."


je garde toute voile blanche
de ceux qui accostent
en laquelle je taille l'étoffe
où je vous serre contre le destin
je garde les onguents de camphre  /  les clefs des centres de rétention





"Tu enseveliras les morts"
       dit-nous
sans quoi nous sombrerons dans l'oubli
nous sombrerons dans l'exil aux yeux morts
sans plus de larmes pour pleurer
ces embarcations si frêles
qui échouent
au pied de notre canapé où
nous faisons l'amour






S'appeler Noé aujourd'hui
       Notre-Dame sonne sept heure pleure
       avec les esprits sans foi






 avant de mourir tu
demandes
       si les Oeuvres de Miséricorde
       n'auraient pas fait naufrage avant toi





sept milliards d'exilés




des utérus de nos mères
de nos yeux de faussaires
de l'amour quand celui qui aime
       n'est aimé en retour
des siècles à venir
des mots sans funérailles
des marches animales
des aubes endormies
du chant de Monteverdi
de Sylvia la poésie
du violoncelle qui chatoie
       entre les cuisses
       blanches et nues
de Sonia
de l'exil lui-même
       prenant conscience que
       Sonia n'est pas là où il croit
des chevilles des rêveurs
des geôles et
des ancres immuables
de l'Opéra fabuleux
de la nuit en demande d'étoiles
de Mare Nostrum rafistolant l'ego
des jambes ballantes des anges
       assis sur la stratosphère
       les anges reniflant ballants
       de ne pouvoir rien faire
des ouragans prioritaires
       sur l'Evangile





 avant de mourir tu
m'as dit sans le dire que
        tu vis en moi





Martine Cros,

septembre 2014 / mai 2015

Tous droits réservés
Protégé par copyright

in recueil A la dérive, collectif de poètes


                                               *******





Et cet extrait-présentation sur le blog de Martine Cros


Et tout a l'air si paisible...



Poètes contemporains


A LA DERIVE



Recueil, choix, coordination,
Nicole Barrière

avril 2015






De quelques poèmes,
quelques extraits






Quête





Les arbres tombent
Sous le poids de papillons vieillis
La mer figée fauche les vies
Et des ailes sans oiseaux
Nous pleuvent au travers des yeux




(...)


Cristina Castello, p.26









A ceux dont on ne sait même pas s'ils sont partis




(...)



Piétas émaciées enlaçant chiffons inertes
mortes déjà avant l'horreur
éphèbes prometteurs
terrassés aux soubresauts du désespoir

Des chairs des nerfs des ventres
et des cerveaux
porteurs des signes de mondes forts
en leurs vouloirs



(...)


Françoise Coulmin, p.29











Fragments d'exil, nous






(...)


J'apprends ton évangile
    toi
l'audacieux décentrement    /    l'autre de tous mes je
tu te noies et seule je ne peux rien faire
    mort inexpliquée de la lumière    /   fusillée l'onde


avant de mourir tu
demandes à la mer : le Christ
    a-t-il vraiment vécu



(...)



avant de mourir tu
demandes des ailes à nos yeux
    pour naître nouveau


la parole de Mathieu   /   ici, là   /   quelques Portes
    de paradis
si nous avions appris plus tôt
    à les ouvrir   /   ces Êtres qui semblent des portiques


dit- nous
    "Car j'avais faim, et vous m'avez donné à manger"
voici l'amour brûlant de ceux qui ne se tairont pas


dit-nous
    'j'avais soif, et vous m'avez donné à boire"
voici les ponts de mots les cathédrales de soupirs
qui doivent s'élever à la bouche des ordres




(...)





sept milliards d'exilés
des utérus de nos mères
de nos yeux de faussaires
de l'amour quand celui qui aime
     n'est aimé en retour
des siècles à venir
des mots sans funérailles
des marches animales
des aubes endormies
du chant de Monteverdi
de Sylvia la poésie
du violoncelle qui chatoie
     entre les cuisses
     blanches et nues
de Sonia
de l'exil lui-même
     prenant conscience que
     Sonia n'est pas là où il croit
(...)
de l'Opéra fabuleux






(...)




Martine Cros, p.31/35






Complainte du réfugié




I

(...)


Sans fin je remue les cendres de mon passé :
j'y cherche l'écho de mon âme
enfoui sous la douleur

J'espère un trou dans le réel
une valeur inusitée de la matière
pour ressusciter les miens
pour délivrer la terre
de la mémoire des guerres et des bourreaux



(...)



III

Dans la torpeur morose de l'exil
je rêve encore à des espoirs insensés

Mais mon regard rebondit
contre les parois d'un monde bizarre
- libre à ce qu'on dit
où les lumières des enseignes
ont remplacé les étoiles

(...)

Des tombereaux de sable noir
ont envahi le pli de mes paupières



(...)





Dominique Fenies, p.41/43














D'autres extraits,
demain








 http://www.amazon.fr/dp/1511744324/ref=cm_sw_r_fa_dp_6iEpvb1J22ZES





crédit photo fruban




















dimanche 31 mai 2015

Maman, poème de Françoise Ruban

                             


               Maman



Tant d'émotions
Tant de chagrin
Tant de souvenirs
Instants de joie aux larmes mêlés

Une vie s'arrête
C'est la tienne maman
En mon cœur un chaos indescriptible
Nos rendez-vous manqués

Ma petite enfance marquée
par ces secrets qui rongent un destin
      le tien
      le mien
Ma vie de femme éprise de liberté
      trop rebelle
      pas assez sage
      pas Celle que tu voulais
Un deuil aussi cruel qu'injuste
celui de ton petit-fils
mon fils maman

Je t'ai bien souvent cherchée
je t'ai appelée
autant que je te fuyais
J'ai toujours su que ton départ
à jamais scellerait ma culpabilité
Et pourtant
L'une et l'autre devions vivre
L'une et l'autre devions construire
             sur des sables mouvants

Qui étais-tu réellement
Qu'as-tu cherché désespérément

A l'église j'ai dit
            la femme courageuse brillante
            l'amie attentive dévouée
            l'âme de ton village retrouvé
A l'église j'ai tu
            notre part d'ombre et
            ce lourd secret en toi enfoui
            j'ai tu mes larmes
            parfois remplies d'un sel amer

Aujourd'hui
j'essaie de te trouver
trouver la Paix de l'âme auprès de ton jardin
m'occuper de tes fleurs avec soin
donner vie à ta maison
entendre le rire des petits-enfants
eux aussi partagés à chaque instant
entre les jeux et l'adieu
Ils sont ton avenir maman
Par eux tu vivras dans l'Eternité de nos cœurs
la seule je crois.

©fruban

le 30 mai 2015

Tous droits réservés
Protégé par copyright

poème extrait de "Chorégraphie de cendres" paru en avril 2017
(épingle à nourrice édition)




crédit photo fruban

vendredi 29 mai 2015

Discours de réception à l'Académie française, de Dany Laferrière





Dany LAFERRIÈRE, ayant été élu à l’Académie française à la place laissée vacante par la mort de M. Hector BIANCIOTTI, y est venu prendre séance le jeudi 28 mai 2015, et a prononcé le discours suivant :

Mesdames et Messieurs de l’Académie,

Permettez que je vous relate mon unique rencontre avec Hector Bianciotti, celui auquel je succède au fauteuil numéro 2 de l’Académie française. D’abord une longue digression – il y en aura d’autres durant ce discours en forme de récit, mais ne vous inquiétez pas trop de cette vieille ruse de conteur, on se retrouvera à chaque clairière. C’est Legba qui m’a permis de retracer Hector Bianciotti disparu sous nos yeux ahuris durant l’été 2012. Legba, ce dieu du panthéon vaudou dont on voit la silhouette dans la plupart de mes romans. Sur l’épée que je porte aujourd’hui il est présent par son Vèvè, un dessin qui lui est associé. Ce Legba permet à un mortel de passer du monde visible au monde invisible, puis de revenir au monde visible. C’est donc le dieu des écrivains.

Ce 12 décembre 2013 j’ai voulu être en Haïti, sur cette terre blessée, pour apprendre la nouvelle de mon élection à la plus prestigieuse institution littéraire du monde. J’ai voulu être dans ce pays où après une effroyable guerre coloniale on a mis la France esclavagiste d’alors à la porte tout en gardant sa langue. Ces guerriers n’avaient rien contre une langue qui parlait parfois de révolution, souvent de liberté. Ce jour-là un homme croisé à Port-au-Prince, peut-être Legba, m’a questionné au sujet de l’immortalité des académiciens. Il semblait déçu de m’entendre dire que c’est la langue qui traverse le temps et non l’individu qui la parle, mais que cette langue ne perdurera que si elle est parlée par un assez grand nombre de gens. Il est parti en murmurant : « Ah, toujours des mots… » C’est qu’en Haïti on croit savoir des choses à propos de la mort que d’autres peuples ignorent. La mort est là-bas plus mystique que mystérieuse.

Ici, on se souvient d’Hector Bianciotti comme d’un homme généreux, élégant et cultivé. Trois qualificatifs qui reviennent dès qu’on apprend quelque part que j’entre à l’Académie française. « Au fauteuil de qui ? » « Hector Bianciotti. » « Ah, me répond-t-on, vous êtes chanceux ! Ça va être facile d’en dire du bien. C’est un bon écrivain et un homme courtois. » J’entends ces commentaires louangeurs à Port-au-Prince, à Bruxelles, à Montréal et surtout à Paris. On vient généralement à une pareille cérémonie pour fêter le nouvel élu, mais beaucoup de gens sont ici ce soir pour entendre ce que j’ai à dire à propos d’Hector Bianciotti. Passerai-je l’examen ? Au lieu de comparaître devant vous, je vais plutôt voir l’écrivain français venu d’Argentine afin de comprendre cet étrange hasard qui nous a réunis sur ce fauteuil.

                                                                     *
                                                                  *   *

Comme dans un roman de Proust qu’il ne nomme pas souvent, lui préférant Alberto Savinio, mais dont la grande ombre s’étend sur son œuvre, on remarque chez Bianciotti l’incessant exercice de mémoire où les détails s’accumulent et les analyses se bousculent jusqu’à couvrir parfois la musique intime qui relie les visages aux paysages. Une demi-douzaine de thèmes reviennent presque à chaque livre : la ferme du père, la monotone pampa dont il a tiré des sons plus proches de la musique classique que de la milonga locale, une famille fellinienne, en fait plus proche de Kusturica que de Fellini, avec de gros plans comme ceux sur la grand-mère qui montrent un goût certain pour le cinéma, les départs toujours précipités, l’errance dans les grandes villes, le retour avec son cortège d’émotions confuses, le temps circulaire qui appelle ces étourdissantes répétitions, tout cela fait penser à un enfant qui refuse de descendre du manège malgré une peur croissante. Sa curiosité insatiable et son sens aigu des détails signalent une nature inquiète et fiévreuse. L’emploi imprévisible qu’il fait de l’adjectif dans une phrase par ailleurs classique rappelle Borges.

C’est cet homme élégant jusqu’au bout des ongles qui m’a donné rendez-vous au Grand Splendide, un hôtel que je croyais luxueux mais qui se révèle « de troisième catégorie, selon une appellation bienveillante, mais en réalité sinon du dernier tout au plus d’avant-dernier ordre ». On peut lire cette note dans Le Traité des saisons qui fait penser, par le titre au moins, à un de ces magazines sur papier glacé et parfumé qui accorde des étoiles aux hôtels, aux villes, aux souvenirs, aux nappes, aux paravents, aux mouches, aux roses et même aux oublis. On imagine qu’Hector Bianciotti y publie des chroniques et que la propriétaire du Grand Splendide ne lui fait pas payer le loyer et les repas en espérant qu’il écrira un article qui saura redonner du lustre à cet hôtel déclassé. C’est là qu’il se terre depuis sa disparition du paysage parisien.

Je le trouve dans la petite bibliothèque, confortablement installé dans un fauteuil recouvert de plastique « d’un rouge chimique ». Il interrompt sa lecture pour m’accueillir avec un sourire résigné. Si je rencontre Hector Bianciotti aujourd’hui c’est pour lui faire voir qu’à défaut d’un successeur plus éclatant il y a entre nous des liens si solides qu’ils pourraient justifier un tel choix. Si l’équipe française a gagné la Coupe du monde en 1998 c’est parce que son entraîneur clairvoyant avait privilégié une certaine cohésion parmi les joueurs à cette collection de stars dont il pouvait disposer. Bianciotti qui vient d’Argentine, un des grands pays du football, ne saurait être scandalisé par cette comparaison. J’ai un doute car je viens de m’apercevoir qu’il n’y a pas un seul ballon rond dans toute son œuvre. L’écrivain qui peut lire aujourd’hui les pensées des autres se fend d’un sourire légèrement plus détendu que celui avec lequel il m’avait accueilli. Puis il dépose lentement sur la petite table le livre de Borges sur le bouddhisme qu’il lisait à mon arrivée.

J’allais entrer de plain-pied dans ma plaidoirie quand j’ai vu passer cette silhouette reconnaissable par ses joues gonflées et ce regard las d’un homme qui a traversé bien des tempêtes. C’est Oscar Wilde. La propriétaire de l’hôtel le suit dans l’escalier avec un service à thé sur un grand cabaret rose. Je jette un regard à cet homme prématurément vieilli par un injuste procès de mœurs pour revenir à Bianciotti qui m’offre des yeux doux et purs délicatement posés sur un visage nu. Ainsi commence la soirée avec monsieur Bianciotti. Si j’ai pris du retard dans les présentations c’est que je suis en compagnie d’un homme qui dispose d’un temps infini, ce qui n’est pas votre cas, j’en tiendrai compte.

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Il est indéniable que ce fauteuil numéro 2 que nous partageons a un destin américain. Borges, votre écrivain préféré, et cela pour de diverses raisons, décrit sans ambages les différences entre l’Amérique et l’Europe. Dans Enquêtes il nous présente deux écrivains aux antipodes. D’un côté Valéry, votre Valéry tant aimé, disons plutôt tant admiré car je ne sais pas si on peut aimer Valéry, et de l’autre, Walt Whitman. Pour Borges : « Valéry symbolise d’infinies adresses, mais aussi des scrupules infinis ; Whitman, une vocation de félicité presque incohérente mais titanique ; Valéry personnifie glorieusement les labyrinthes de l’esprit ; Whitman, les interjections du corps. Valéry est le symbole de l’Europe et de son délicat crépuscule ; Whitman, celui du matin américain. » Si certains points dans ce duel de personnalités vous semblent excessifs, je sais que vous partagez avec moi cette idée extravagante qu’un texte bien écrit contient sa propre vérité.

J’ai remonté le fauteuil numéro 2 pour trouver à coté de grands esprits comme Montesquieu un certain François-Jean de Beauvoir, marquis de Chastellux. Cet intellectuel, ami de Voltaire, était aussi un homme d’une certaine bravoure qui participa à la guerre d’Indépendance américaine sous le commandement du comte de Rochambeau. Permettez que je m’arrête un moment sur le nom de Rochambeau. Si le père a fait la guerre d’Indépendance américaine au côté de Washington et qu’il est connu comme étant le vainqueur de Yorktown, si le père était donc du bon côté, le fils fut le pire bourreau envoyé à Saint-Domingue qui deviendra Haïti après la défaite de l’armée napoléonienne à Vertières. C’est lui, François Donatien Rochambeau, qui fit venir de Cuba des chiens pour chasser les esclaves en fuite. Ah, cher Hector Bianciotti la rencontre de l’Amérique et de l’Europe ne fut pas toujours aussi civilisée que le face-à-face de Valéry et de Whitman imaginé par Borges. Vous-même, vous racontez, d’une manière elliptique certes, la condition misérable de ces Indiens qu’on finit par employer comme main-d’œuvre sur leurs propres terres. On n’a qu’à constater cette violence si lourdement présente dans la vie quotidienne des petits fermiers venus parfois du Piémont pour imaginer le sort réservé aux premiers habitants de cette terre.

J’ignore si vous avez été bercé, enfant, comme je le fus en Haïti par les guerres de libération, et si Bolivar a compté pour vous comme il a compté pour moi. Si oui, sachez qu’il séjourna trois mois en Haïti, du 24 décembre 1815 au 31 mars 1816. Épuisé et défait, il chercha de l’aide auprès du général Pétion, alors président de la jeune république haïtienne. Haïti était le seul pays d’Amérique à comprendre une telle passion de liberté. Au terme de son séjour Pétion lui fournit un bateau, des hommes et des armes. En échange il lui demanda de libérer les esclaves des pays conquis au nom d’Haïti. Ces histoires ont nourri mon imaginaire, et chaque fois que je croise un Sud-Américain, mon premier réflexe est de savoir s’il est au courant de cet épisode. Vous n’en avez soufflé mot dans votre œuvre, préférant l’histoire familiale à l’histoire nationale – un point de vue que je partage avec vous. Peut-être parce que la vie fut trop dure pour ces paysans piémontais pour qu’ils se sentent concernés par un quelconque sentiment national. D’ailleurs ces notions idéologiques vous indiffèrent sauf s’il s’agit du populisme de Peron et de sa femme Eva dont vous avez tiré des portraits d’une férocité jubilatoire.

Je me demande si Dumas a compté pour vous, et s’il a illuminé votre enfance comme il l’a fait de la mienne. Si je parle de Dumas c’est parce qu’il a occupé aussi ce fauteuil. Même si ce n’était pas le Dumas des Trois Mousquetaires mais plutôt son fils, l’auteur de La Dame aux camélias. De toute manière les Dumas ont de profondes racines en Haïti puisque c’est une « négresse », selon l’appellation de l’époque, qui a donné naissance au général Dumas, le grand-père de notre confrère Alexandre Dumas fils. Je dois souligner que le nom Dumas ne vient pas du père, le marquis de La Pailleterie, mais de la mère, une jeune esclave du nom de Marie Louise Césette Dumas. Ces Dumas ont le sang vif de ces mousquetaires qui osèrent affronter notre fondateur le cardinal Richelieu. Enfant, j’étais du côté de d’Artagnan, aujourd’hui je me range derrière le Cardinal. Le temps nous joue de ces tours.

J’ajoute que Montesquieu, avec ses observations critiques et ironiques sur l’esclavage, pourrait se retrouver facilement dans un manuel d’histoire de l’Amérique, puisque l’esclavage est à la base de la prospérité de ce continent. Ce fauteuil est le siège de tant d’aventures reliées à l’Amérique que je ne serai pas étonné qu’il devienne un jour le fauteuil américain de l’Académie.

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Ah, l’enfance, elle revient sans cesse comme chez beaucoup d’écrivains, mais dans votre mémoire elle prend une dimension épique. Vos descriptions sont si terrifiantes qu’elles me font regretter mon enfance lumineuse au pied d’une grand-mère sereine. Vous égrenez dans cette œuvre troublante une litanie de malheurs : une terre aride, un père taciturne et violent et une mère cherchant constamment un lieu où s’abriter de la colère de son mari. Elle n’avait qu’à tomber enceinte car le père n’était sensible qu’à l’idée de l’augmentation de la main-d’œuvre. Dans ce carnaval incessant défilait le char allégorique de la grand-mère. À ce regard voilé on sent tout ce que cette femme a représenté pour vous : en premier lieu la résistance à votre père, qui lui vaut une dignité de reine en exil. Cette grand-mère, aussi innocente dans sa méchanceté qu’un insecte nuisible, vous a sauvé de l’ennui tout en vous offrant votre plus beau personnage. Ses nombreuses courses dans la pampa parfois boueuse à la recherche de fermes plus hospitalières où ses autres fils pourraient l’héberger après une dramatique rupture avec votre père. Je me demande si ce personnage plus grand que nature n’était pas une affectueuse tentative de vous rapprocher de cette littérature sud-américaine à vos yeux trop colorée. Car votre grand-mère pourrait se retrouver facilement dans les romans de Garcia Marquez. Vos autres personnages sont tenus, non par les images, mais par ce style classique qui fait de vous un écrivain français, et cela avant que vous ayez songé à écrire un roman en français. Il faut dire que différemment des autres pays sud-américains, l’Argentine s’est toujours mise dans le sillage d’une Europe sobre à l’imagination bridée par l’érudition et l’analyse. Ah ! cette enfance, vous en avez tant parlé en ajoutant chaque fois de nouveaux détails. Vous avez décrit, sous différents éclairages, chaque chambre, chaque meuble, chaque visage. Les exilés font ça pour que vers la fin, au moment où tout s’obscurcira, ils puissent retrouver le chemin du retour.

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Vous aviez tout de suite deviné, cher Hector Bianciotti, que ce monde brutal de la paysannerie structuré par le travail et la violence n’était pas le vôtre. Et vous n’aviez de cesse de le quitter. En cela vous ressemblez à tant de jeunes gens. La scène du départ, à part qu’elle soit émouvante, ne nous apprend rien de nouveau à propos des personnages. Ils sont autour d’une table. La mère, tête baissée, qui regarde le père. Le père, sortant un grand cahier où il a noté tout ce que vous lui devez, vous fait jurer de payer vos dettes. Vous êtes là, abasourdi par tant de mesquineries. Je sais qu’on finit par ressembler à celui qu’on déteste, surtout vers la fin. Vous prenez enfin la route, soulagé, sachant que vous n’allez plus jamais revenir dans ce village perdu où vous avez vécu une enfance si triste. Vous ne saviez pas encore qu’on ne quitte pas son enfance. Et que le voyage ne prend son sens qu’au retour. On vous sait avide de sensations, vous ayant vu, dans la pampa, embrasser la terre, les arbres comme les animaux. Et aussi un garçon de ferme, Florencio. Votre mère semblait désemparée devant une telle frénésie. Ces pages sur la naissance du désir me semblent les plus belles de votre œuvre.

Ces années seront décisives, comme on dit, car vous découvrez en même temps la littérature, les jeunes filles, les jeunes garçons, la misère, la liberté et la politique. On trahit ses amis ou sa famille pour de l’argent ou pour éviter la prison. Tous ces jeunes gens qui vous entourent à Cordoba ou à Buenos Aires trafiquent avec le pouvoir. Ils sont à la fois anges et démons. L’un d’eux vous trahira puis vous sauvera en vous permettant de prendre le bateau pour l’Europe. À quel moment avez-vous compris que toutes ces histoires blessantes, tous ces échecs amoureux, toutes ces rebuffades, toutes ces humiliations étaient les ferments d’une œuvre à venir ? À quel moment avez-vous senti que ces dures conditions dans lesquelles vous avez vécu sont la source de cette élégance qui impressionne tant ces aristocrates croisés sur votre chemin ? À cette aisance millénaire des nantis vous avez opposé avec une grâce incomparable, selon tous les témoignages, votre univers pauvre en biens matériels mais si riche en nuances. Grâce à ce don particulier pour l’écriture, on a l’impression que les livres ont fleuri au bout de vos doigts… Votre sourire fané me dit que cela ne s’est pas passé ainsi. Conquérir Paris n’est chose facile pour personne si j’en crois Balzac, encore moins pour un jeune Argentin venu du fond de la pampa.

Dans Ce que la nuit raconte au jour vous confessez quelque chose qui m’a profondément touché parce que je vous sentais nu à ce moment-là. Du bon usage de l’écriture vous notez avec lucidité « la violence qui ne cesse de m’habiter et que discipline en ce moment le maniement de la plume ». Cet homme affable que vous êtes était donc pétri de violences. On aurait cru que vous teniez de votre mère cette maîtrise des sentiments et cette coulée du récit. C’est vrai mais ce calme était en apparence car c’est l’amertume du père qui irriguait vos phrases. Vous ne brodez jamais quand il s’agit de lui, vous y allez direct. C’est son visage toujours crispé qui se profile au fond de l’œuvre.

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La propriétaire, qui semble au courant de vos habitudes, nous a apporté du café juste à ce moment-là. Vous l’accueillez avec ce sourire derrière lequel vous vous cachez si souvent. Elle remplit nos tasses et vous fait un clin d’œil comme pour vous rappeler qu’elle attend toujours cet article élogieux qui fera revenir la clientèle partie ailleurs. Je perçois chez vous, avec un certain plaisir, un léger goût du kitsch qui s’est manifesté dès votre premier roman Les déserts dorés que le pourtant sévère Maurice Nadeau a voulu éditer. Votre littérature dégageait déjà une forte séduction fondée sur ce mélange inégal de féminité et de masculinité. Je vous imagine, à l’époque, couché sur un divan dans une étroite chambre à coller des étoiles à vos écrivains favoris. Une passion en toutes lettres, que j’ai lue parce que j’ai voulu visiter votre bibliothèque personnelle, me confirme que vous êtes de ces rares écrivains qui préfèrent lire un bon livre plutôt qu’en écrire un mauvais. Je persiste à croire que la bibliothèque est le vrai pays d’un écrivain. Le siège des premières émotions de celui qui regarde le monde par la fenêtre. Je remarque que vous avez apporté ici quelques-uns parmi vos livres favoris. J’imagine qu’on voyage léger quand on va si loin même si cela prend l’aspect d’un petit hôtel de troisième ordre en plein cœur de Paris. Je ne suis pas dupe de tout ce théâtre, comme de ne pas entendre le bruit des pas des clients qui montent l’escalier vers les chambres, ou de voir passer cet homme qui ressemble trop à Alberto Savinio pour ne pas l’être.
Soudain j’ai envie de regarder ces livres en me remémorant ce que vous dites de leurs auteurs. Sur Borges, vous avez raconté avec une juvénile gaieté, je me souviens, cette balade dans Paris. Vous vous êtes arrêtés pour déjeuner, et à la fin du repas quand on a apporté la corbeille de fruits, Borges a écarté les mangues pour choisir la grappe de raisins : « Je n’aime pas les fruits modernes », fait-il. Sur Adolfo Bioy Casares, un homme plein de fantaisie, vous avez écrit qu’il « espérait réussir un jour un livre d’un genre indéfini, qui recueillerait des pensées, des fragments qui seraient avant tout un livre amical. Un livre, ajoutiez-vous, que les voyageurs solitaires aimeraient en trouver au hasard de leurs voyages, dans une chambre d’hôtel ». Voici Victoria Ocampo. Vous lui portez une affection particulière pour avoir façonné la littérature argentine contemporaine en réunissant autour de la revue Sur des écrivains aux tempéraments si différents et aux talents si chatoyants. Dans sa correspondance passionnée avec Victoria Ocampo, Roger Caillois la dévoile ainsi : « Vous êtes une sauvage. Votre douceur même est une douceur d’animal sauvage. » Cet oxymoron vous va comme un gant, cher Hector Bianciotti. Vous ne vous laissez jamais désarçonner par votre interlocuteur comme vous ne cherchez pas non plus à le mettre dans l’embarras. Sabato vous confie qu’il est en train d’écrire un livre bref. « Un récit autobiographique ? » lui demandez-vous. « Oh, vous répond-t-il, toute œuvre est autobiographique ; un arbre de Van Gogh est le portrait de son âme. » C’est aussi mon avis car je vous sens autant dans vos romans que dans vos essais. Et bien sûr, au bout du rayon, votre cher Alberto Savinio avec qui vous n’avez jamais cessé de converser. À propos de lui vous murmurez : « C’est sa voix même qui nous retient, en plein de son inépuisable fantaisie, de son érudition, de son humour, de cet art du paradoxe qu’il manie comme nul autre, et de sa sagesse, sa vieille, son antique sagesse, la sagesse d’un Grec arrivé trop tard en ce monde... » Si j’ai fait ces nombreuses citations c’est surtout pour faire entendre votre musique si personnelle, et cette érudition qui court sur la crête des phrases – le tout soutenu par un feu intérieur sans cesse nourri par des souvenirs douloureux.

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Comme vous êtes beau, Hector, je me suis demandé quel était votre rapport avec votre visage. Je parle à partir des portraits de vous vus dans les médias. Une seule fois j’ai pu observer votre visage en mouvement. C’était à cette émission d’Apostrophes où vous étiez en compagnie d’Umberto Eco. Vous portiez un costume gris et une belle chemise bleue. Bien coiffé (on sent que vous n’avez pas souvent les cheveux en bataille), pétillant, brillant, vous étiez en verve ce soir-là. Umberto Eco observe que l’écriture, quel que soit le sujet, finit par nous servir de miroir. Et suivant notre rapport avec le miroir on est séducteur ou séduit. Je vous imagine séduit plutôt que cherchant à séduire. Vous me paraissez prompt à aimer même si la réciprocité n’est pas assurée. Vous avez, je l’ai vu dans l’émission de télévision, une façon de tendre votre visage vers votre interlocuteur comme pour lui dire que vous n’avez que ça à lui offrir. Vous aimez faire plaisir, et si vous êtes trop fauché pour acheter un bouquet de fleurs, c’est votre énergie ou votre âme que vous offrez.

Vous avez la nostalgie de la maison de Dieu. Le Dieu de la mère, car le père est un mécréant. Vous avez trouvé en la personne de l’abbé Benoît Lobet quelqu’un avec qui débattre de vos doutes, lui-même en garde quelques-uns en réserve. Pourtant sur cette question de la foi vous êtes d’une terrifiante gravité. On vous a cru même intégriste, alors que vous êtes simplement intègre. Si vous aimez les rituels c’est parce qu’ils permettent à l’émotion de traverser les siècles sans perdre de sa force ni de sa fraîcheur. Entre l’amour de la mère et la dure loi du père votre choix semblait évident, mais un sourire furtif me dit que vous ne voyez plus les choses de manière aussi catégorique.

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Au cœur de votre esthétique, cette idée de la beauté qui remonte au temps de la ferme. Vous avez été frappé par cette photo d’une dame habillée de rouge dans le catalogue d’une de vos tantes. Il y a toujours dans ces coins reculés du monde où la vie n’a de sens que par le travail, un être qui se passionne pour l’inutile. Cette tante ne semblait vivre que pour ces catalogues qu’elle recevait par la poste. Durant les heures lourdes de l’après-midi, elle le feuilletait. Un jour, debout près d’elle, vous avez remarqué cette dame en rouge. Plus que la dame elle-même c’est l’émotion qu’elle a provoquée en vous qui a résisté au temps. Vous étiez présent le jour où votre père s’en est pris à cet étrange mode de vie en déchirant tous les catalogues avant de les jeter au feu. Vous avez vu, horrifié et incapable de bouger, les flammes atteindre la dame en rouge. Si la littérature ne peut pas sauver des flammes la beauté, elle ne mérite pas tous les sacrifices qu’on fait pour elle. Cette situation dit bien l’impuissance de l’enfant face au pouvoir. Et depuis vous vous cabrez devant toute autorité.
L’autre évènement qui vous a touché au plus profond c’est bien sûr la mort de votre sœur. Est-ce vrai ? Toujours est-il que l’émotion est là, sous nos yeux. Vous sœur était couturière et votre écriture se rapproche de cet art. Vous brodez parfois jusqu’à atteindre le baroque, mais pas là. Devant la mort vous devenez sobre et tout d’un coup vous tremblez en découvrant la fragilité de cette triade qui soutenait l’édifice familial : la mère-courage, le père-tonnerre et la sœur-fantaisie. Ôtez la fantaisie et tout s’écroule. Le paternel se vide de son sang comme de son sens.

Plus tard, le père meurt. Et, comme pour moi, vous apprenez sa mort par téléphone. C’est le sort des exilés. Vous écrivez : « Lorsqu’on m’a annoncé au téléphone la mort du père, j’avais imaginé un cimetière en désordre. » On pense à tout ce chemin parcouru pour s’éloigner du père, et voilà qu’il faut reprendre la route en sens inverse. Je n’ai pas connu la haine du père, j’ai vécu son absence, et le choc que cela a fait à ma mère.

Vous avez connu pourtant des périodes d’extrême dénuement durant vos débuts à Rome et à Paris. Des situations si angoissantes financièrement que vous auriez eu raison de vous laisser aller, mais ce goût de l’élégance vous a toujours gardé parmi les vivants. Au retour d’une conversation littéraire dans un salon de Paris ou de Rome, où vous avez discuté longuement de Valéry ou de Giuseppe Tomasi di Lampedusa, vous prenez la peine, avant de vous coucher, de laver l’unique chemise que vous possédiez pour la mettre à sécher dans la petite chambre où vous logiez. Votre enfance fut si rude qu’elle vous a dégoûté du travail manuel.

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Cher Hector Bianciotti, cette rage si bien enfouie en vous mais dont les traces sont évidentes dans vos récits me fait penser au poète haïtien Edmond Laforest. Il est né en 1876 et mort en 1915 à Jérémie, surnommée en Haïti la ville des poètes. C’est un pays où l’on doit justifier sa vie en publiant au moins un recueil de poèmes. Laforest était à Jérémie quand les Américains débarquèrent en juillet 1915. Pour protester contre une telle agression, il se noya dans sa piscine avec un dictionnaire Larousse au cou. Si Laforest est mort en dandy résistant, vous avez mis beaucoup de style dans votre vie et aussi dans votre écriture. Pour n’importe qui d’autre ce serait trop, mais chez vous on sent une sincérité si profonde qu’elle finit par séduire le lecteur, et tous ceux qui s’approchent de vous. Une honnêteté même dans la plus artificielle attitude – vous me rappelez Cocteau par moment. Vous aimez l’opéra, vous aimez l’Italie, vous parcourez les musées, mais vous n’avez jamais oublié que derrière la vieille ferme familiale on trouve ce petit cimetière que votre père qualifia un jour d’« enclos de croix ». Cette métaphore si brutale dans son sens comme dans sa forme ne vous a jamais quitté.

En arrivant à cet hôtel j’ai remarqué sur le comptoir de la réception deux de vos titres parmi les plus beaux : L’amour n’est pas aimé et Le Pas si lent de l’amour. Les photographies de vedettes de telenovela épinglées un peu partout me font craindre que la propriétaire, cette femme « obèse, inquisitoriale et blonde » selon une note griffonnée au crayon dans un de vos carnets, s’attende à lire des romans d’amour à l’eau de rose. C’est le genre de quiproquo qui vous amuse. On m’a parlé ici et là de votre humour, de votre esprit espiègle, ce qu’on voit trop rarement dans votre œuvre. Sur les photos : parfois guindé, toujours sérieux, vous donnez l’impression d’un homme triste à ceux qui ne vous connaissent pas ou qui ne vous ont pas connu au bon moment. Dans un article retentissant de Claude Roy où il vous qualifie d’ « élégant vagabond », il remarque aussi chez vous une fierté si grande qu’elle vous empêche de crier – je cite : « si vive est la douleur qui vous étreint ».

Vous puisez votre énergie à deux sources différentes : la fierté déjà mentionnée et l’ambition de maîtriser le français mieux que quiconque. Vous hésitez jusqu’à ce qu’un jour votre alter ego Angelo Rinaldi vous convainque d’écrire en français ce roman que vous portez en vous depuis si longtemps : Sans la miséricorde du Christ. Tous vos thèmes y sont à nouveau présents, même si cette fois le narrateur ne regarde pas directement la caméra, se cachant derrière une certaine Adelaïde Marèse. Le parcours ne diffère pas, sauf pour ce Strasbourg-Saint-Denis, la rue de Paris où vit Adelaïde Marèse. L’ambition est cette fois double : un roman en français et un grand roman. Il est paru en 1985, au moment où je publie Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer. Ces deux livres, du moins par leurs titres, ne sont visiblement pas destinés au même lectorat. Pourtant l’Association des aveugles de Montréal me demande de lire cette même année Sans la miséricorde du Christ pour son public. C’était la première fois que je me lançais dans une pareille aventure. C’était aussi la première fois que mon nom effleurait le vôtre. Après ce discours, nous ne nous quitterons plus.

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Vous revenez souvent, cher Hector Bianciotti, sur cette première métaphore entendue de la bouche de votre père. Je rappelle une nouvelle fois cette scène qui a fondé votre sensibilité et d’une certaine manière votre spiritualité. Vous êtes avec votre père dans le jardin quand il vous montre le petit cimetière qu’il désigne comme l’« enclos de croix » tout en ajoutant que c’est ici, dans cette vie, que tout se passe et qu’il n’y a plus rien d’autre après. L’image est rude mais elle est aussi très puissante puisqu’elle vous a habité si longtemps. Ce n’est pas loin du Villon de la Ballade des pendus, même si bien loin de la Prière à Notre-Dame.

« La pluie nous a débués et lavés
Et le soleil desséchés et noircis.
Pies et corbeaux nous ont les yeux cavés,
Et arraché la barbe et les sourcils. »

Votre père aura été aussi proche de Villon que vous l’êtes de Valéry.

Je voudrais vous présenter un homme solide qui n’a pas peur de la mort, mais pleure à l’amour. Sa langue est plus proche de votre père que de vous. C’est une langue rugueuse qui fut autrefois celle des rois de France. Il s’appelle Gaston Miron. Vous êtes les deux faces de la même médaille Amérique. Vous êtes celui qui est parti, il est celui qui est resté. Voici son poème Compagnon des Amériques :

« Québec ma terre amère ma terre amande
Ma patrie d’haleine dans la touffe des vents
J’ai de toi la difficile et poignante présence
Avec une large blessure d’espace au front
Dans une vivante agonie de roseaux au visage
Je parle avec les mots noueux de nos endurances
Nous avons soif de toutes les eaux du monde
Nous avons faim de toutes les terres du monde
Dans la liberté criée des débris d’embâcle
Nos feux de position s’allument vers le large
L’aïeule prière à nos doigts défaillante
La pauvreté luisant comme des fers à nos chevilles. »

En écoutant le poète je vois votre père, votre mère sarclant cette terre aride et la cohorte des employés agricoles. D’ailleurs il termine en les saluant :


« Salut à toi territoire de ma poésie
Salut les hommes et les femmes
Des pères et mères de l’aventure. »

Vous les avez quittés pour pouvoir les saluer à votre manière européenne. Dans la langue raffinée de ceux qui les ont chassés d’Europe. Vous êtes devenu une célébrité en Argentine parce que vous êtes connu en France. Mais vous êtes triste, et c’est avec ce sentiment que vous avez écrit vos plus belles pages. Celles de la mort de votre sœur ou de la sœur du narrateur, c’est pareil, celles à propos de la tendresse de votre mère, celles surtout sur votre père si différent de vous au début et si semblable à vous à la fin.

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Nous avons chacun rêvé de ce retour pour finalement écrire un livre sur ce thème. Le vôtre c’est, en fait, toute votre œuvre. René Depestre, qui vit à Lézignan-Corbières depuis des années, dit que sa table d’écriture donne sur Jacmel, sa ville natale. Émile Ollivier, qui a passé une grande partie de sa vie à Montréal, affirme qu’il est québécois le jour et haïtien la nuit. C’est un étrange animal que celui qui vit hors de sa terre natale. Sa condition d’exilé lui permet d’ourdir une littérature qui n’est ni tout à fait de là-bas, ni tout à fait d’ici, et c’est là tout son intérêt. Si vos thèmes sont argentins, votre style est français. L’un des apports les plus significatifs de l’exil dans la littérature, c’est la notion du retour. D’autant plus intéressant qu’il s’avère impossible dans la réalité. On ne retourne pas au point de départ car le mouvement est incessant. Ces écrivains de l’exil ont redonné un nouveau sens au mot voyage.

Vous avez appris tant de choses durant cette vie si riche en aventures diverses, et sans chercher à éviter les pièges car vous êtes intrépide. Mais un sentiment inconnu vous attend au détour du chemin : la nostalgie du pays natal. On n’aurait jamais cru que ce monde si brutal vous manquerait un jour. De nombreux écrivains sud-américains vous avaient ouvert le chemin vers Paris. Vous avez suivi leurs traces, comme s’il s’agissait d’un troupeau migrateur. Vous étiez devenu le chroniqueur de leurs errances. Chaque fois que l’un d’eux publie un livre, vous le présentez immédiatement à vos lecteurs. Certains sont devenus des amis, car « l’amitié est une passion sud-américaine ». Borges, bien sûr, mais aussi les sœurs Ocampo, Macedonio Fernandez à sa mort, les Uruguayens Felisberto Hernandez et Juan Carlos Onetti, la Brésilienne Clarice Lispector, l’Argentin universel Alberto Manguel, le Mexicain Octavio Paz, Ernesto Sabato, l’autre aveugle de Buenos Aires, le Cubain Severo Sarduy, et tous ceux, bien moins connus, que vous avez aidés à faire leurs premiers pas dans ce Paris qui exige pour y réussir l’appétit d’un Rastignac. Ils n’ont pas tous fait le voyage, mais ils l’ont tous rêvé. Pour ne pas sombrer dans la dépression, s’il était possible de l’éviter, il faut autre chose que l’ambition, peut-être cette chaleur humaine qui s’appelle l’affection. Alors voici Leonor Fini et ses nombreux chats, et surtout Silvia Baron Supervielle.

Pour moi ce fut d’abord ce trio qui a inscrit la dignité nègre au fronton de Paris : le Martiniquais Aimé Césaire, le Guyanais Léon-Gontran Damas, et le Sénégalais Léopold Sédar Senghor. Ce dernier a occupé pendant dix-huit ans le fauteuil numéro 16. C’est lui qui nous permit de passer, sans heurt, de la négritude à la francophonie. Chaque fois qu’un écrivain, né ailleurs, entre sous cette Coupole, un simple effort d’imagination pourra nous faire voir le cortège d’ombres protectrices qui l’accompagnent.

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Il y a une nouvelle de Borges dans Fictions, « Funes ou la mémoire », qui raconte l’histoire d’un jeune garçon qui se rappelait tout ce qu’il a vu, tout ce qu’on lui a dit, tout ce qu’il a lu. Cette mémoire qui ne sait pas faire le tri n’est pas loin du cauchemar, un cauchemar que le trop plein comme le manque de sensations peut engendrer. J’ai été frappé en vous lisant par cette insistance à évoquer la perte du langage. Comme si vous perceviez qu’un destin tragique vous attendait au détour. Vous qui mettiez tant de passion dans la moindre discussion sur la littérature, voici que la parole se retire de vous. J’ouvre spontanément un de vos livres pour tomber sur ce passage où vous parlez d’un écrivain « qui ne parvient plus à saisir la réalité au moyen des mots ». Dans un portrait de Rainer Maria Rilke vous soulignez « cette frontière du langage où la parole est la demeure de l’être ». À propos de Swift vous découvrez avec tristesse qu’il finit dans un état de pitoyable hébétude, « se limitant à bredouiller la même phrase quand il arrivait à parler ». Parlant d’un personnage dans Ce que la nuit raconte au jour vous notez qu’il s’arrêta : « détournant la tête, cherchant plus loin sur la toile du fond de la nuit, quelque chose de perdu, de secret ». Pourtant ces mots enfuis furent tout pour vous, et vous le dites clairement : « J’ai joué avec les mots, je me suis raconté des rêveries et des fictions, j’ai formé ma conscience. »

J’entends le bruit des sandales de la concierge qui revient avec du café chaud. Près de la fenêtre se tient un Valéry pensif qui observe un oiseau en train de faire son nid. On m’arrête parfois dans la rue pour évoquer ce moment où vous avez dit à la télé que la phrase française la plus mémorable pour vous était : « Le fond de l’air est frais. » Cette candeur a charmé l’assistance et le mot est resté. Qui d’autre qu’un enfant de la pampa prendrait la peine de palper le fond de l’air avec un accent si distinctif ? La pampa ? Le regard de Bianciotti s’est allumé à l’évocation de cette plaine infinie et d’une vie rythmée par les saisons.
Vous avez tout perdu, sauf cette manière de vous tenir que la maladie n’a pu altérer qu’au dernier moment. Jusqu’au cœur de cette douleur qu’est la perte de la mémoire pour un écrivain comme vous si attaché au mot juste et au goût de bien dire, vous avez gardé votre élégance. Quand les idées se sont effacées de votre mémoire, vous vous rappeliez les titres des livres et les noms des auteurs les plus aimés. Vous souvenez-vous aujourd’hui de ce jeune homme si indifférent à la faim et au sommeil qu’il passait ses nuits à discuter de poètes disparus ? Puis le français tant aimé vous a quitté pour l’espagnol de votre enfance, la seule langue qui vous permet d’exprimer le silence.

Comme vous ne trouvez plus d’intérêt à parler, je lirai à votre place ces mots qui disent votre état d’esprit du moment : « Tout est en ordre, maintenant les silhouettes et les drames sont devenus transparents ou infiniment réduits et occupent, inoffensifs, la place qui leur revient dans l’enchevêtrement du temps. » Vous levez la tête pour me regarder longuement, puis vous reprenez le livre de Borges que vous lisiez à mon arrivée. La propriétaire en train de converser près de la fenêtre avec Valéry ne se retourne pas sur mon passage. Son petit rire de fée clochette m’accompagne jusqu’à la porte. Je sors pour trouver Legba qui m’attendait sur le trottoir d’une rue animée. Un taxi m’amène quai Conti afin que je vous fasse part de ma rencontre avec Hector Bianciotti.

Dany Laferrière








Dany Laferrière à l'Académie française (REPLAY) par divad-telehcnop


Belle analyse et hommage de mon ami Cristian Ronsmans


"Quelle élégante analyse à la fois de l’œuvre et de l’écrivain Hector Bianciotti ;
Un texte d’un ineffable ton aérien, où si Laferrière songeait à Fellini, j’ai songé à Malher et la plage du Lido, un après-midi d’étouffante chaleur quand la vue de Tadzio émergeant de l’onde Botticellienne se traduit en bruns sillons sur le visage du vieil homme au cœur mortifié de l’amour incréé.
Mais Laferrière qui n’a pas oublié d’être constant en revient à Borgès, fil rouge alchimique de l’œuvre qu’elle soit celle de l’un ou de l’autre, peu importe, pour autant qu’elle est porteuse de sa « propre » vérité !
Curieuse impression soudain de penser à Stupen Hundred’s. Quoique ? N’est-ce pas cette quête sécessionniste d’une liberté qu’elle soit en Haïti, en Argentine ou en Amérique, avec ses ressorts tragiques, fondements d’une authentique histoire ? Celle gravée dans les mémoires et qui fait le tissu des légendes.
Et c’est bien de cet éternel nègre que nous pouvons tous représenter qu’elle que soit la couleur de notre épiderme dont nous parle Laferrière.
D’ajouter enfin cette phrase clef : « Les exilés font ça pour que vers la fin, au moment où tout s’obscurcira, ils puissent retrouver le chemin du retour. »
Façon pour Laferrière de mettre en évidence la circularité spiralée du temps qui nous fait revenir au point de départ, pas du tout à l’étiage mais plus exactement à celui d’une méta-stase. Avec en point d’orgue ce Désir qui invoque l’espérance quand le besoin ou l’envie se contentent de convoquer l’espoir.
Quelle belle analyse de Bianciotti vous nous offrez, monsieur Laferrière.
Puis au détour de votre chemin vous citez Alberto Savinio dans votre « maison hantée » désormais par la silhouette d’Hector Bianciotti où l’on croise l’inoubliable Victoria Ocampo, la froide lucidité sensible d’Umberto Eco.
Vous évoquez ensuite chez Bianciotti cette volonté de transgression de la tradition qui en assure la pérennité.
Merci cher Dany Laferrière. Merci d’être venu nous parler de Bianciotti avec autant d’élégance que lui. Cette élégance qu’on cultive sur cette terre extraordinaire, dans ce jardin des poètes : Haïti."

Cristian Ronsmans

jeudi 28 mai 2015

Sur une nuit sans ornement, René Char

crédit photo fruban




Sur une nuit sans ornement


Regarder la nuit battue à mort; continuer à nous suffire en elle.
Dans la nuit, le poète, le drame et la nature ne font qu'un, mais en montée et s'aspirant.
La nuit porte nourriture, le soleil affine la partie nourrie.
Dans la nuit se tiennent nos apprentissages en état de servir à d'autres, après nous. Fertile est la fraîcheur de cette gardienne!
L'infini attaque mais un nuage sauve.
La nuit s'affilie à n'importe quelle instance de la vie disposée à finir en printemps, à voler par tempête.
La nuit se colore de rouille quand elle consent à nous entrouvrir les grilles de ses jardins.
Au regard de la nuit vivante, le rêve n'est parfois qu'un lichen spectral.
Il ne fallait pas embraser le cœur de la nuit. Il fallait que l'obscur fui maître où se cisèle la rosée du matin.
La nuit ne succède qu'à elle. Le beffroi solaire n'est qu'une tolérance intéressée de la nuit.
La reconduction de notre mystère, c'est la nuit qui en prend soin : la toilette des élus, c'est la nuit qui l'exécute.
La nuit déniaise notre passé d'homme, incline sa psyché devant le présent, met de l'indécision dans notre avenir.
Je m'emplirai d'une terre céleste.
Nuit plénière où le rêve malgracieux ne clignote plus, garde-moi vivant ce que j'aime.

René Char

mardi 26 mai 2015

Distance, poème de Spyros K

Distance...

Les affabulations de la distance
Constamment changeante
Lancinante pénitence
Réalité intransigeante..
                  ***
L'élasticité du temps
Pareille à celle du désir
Immortalise l'instant
Qu'on a su saisir...
               ***
Tes mains sentent les caresses
Et leur chaleur enveloppante
Irradient de ta tendresse
Et de sa substance dopante...
               ***
Albert a tellement raison
Il faut la perdre pour le comprendre
Le pollen a ses saisons
Et on passe de braises à cendres...
               ***
Déchirer le halo des tentations
Les dépasser les vivre
Comme une course de natation
A côté d'un bateau ivre...
                ***
Si la terre est une orange
Ton parfum ma vitamine
Je me fais éponge
D'une magie qui illumine
              ***
Des dimensions aléatoires
Une densité abstraite
Créatrice d'histoire
Et aussi interprète...
                ***
Dix stances comme une prière
Portée par l'écume du vent
Imaginée hier
Vécue en la rêvant...

Spyros K

le 1er mai 2015

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Protégé par copyright


crédit photo fruban