jeudi 9 mars 2017
mercredi 8 mars 2017
Alejandra Pizarnik, Arbol de Fuego
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| photo Sara Facio dans un parc de Buenos Aires |
Ce soir, dans ce monde
à Martha Isabel Moïa
ce soir dans ce monde
les mots du rêve de l’enfance de la mort
il n’est jamais « ça », ce que l’on veut dire
la langue natale châtre
la langue est un organe de connaissance
de l’échec de tout poème
castré par sa propre langue qui est l’organe de la ré-création
de la re-connaissance
mais non celui de la résurrection
de quelque chose en guise de négation
de mon horizon de maldoror avec son chien
et rien n’est promesse
entre le dicible
qui équivaut à mentir
(tout ce que l’on peut dire est mensonge)
le reste est silence
sauf que le silence n’existe pas
non
les mots
ne font pas l’amour
ils font l’absence
si je dis « eau », boirais-je?
si je dis « pain », mangerais-je?
ce soir dans ce monde
extraordinaire silence, que celui de cette nuit!
ce qui se passe avec l’âme est-ce qu’on ne la voit pas
ce qui se passe avec l’esprit est-ce qu’on ne le voit pas
d’où vient-elle cette conspiration d’invisibilités?
aucun mot n’est visible
ombres
enceintes visqueuses où se cache
la pierre de la folie
couloirs sombres
je les ai parcourus tous
ô reste un peu plus parmi nous!
ma personne est blessée
ma première personne du singulier
j’écris comme qui… avec un couteau empoigné dans le noir
j’écris comme je suis en train de direla sincérité absolue continuerait étant
l’impossible
ô reste un peu plus parmi nous!
les ébrèchements des mots
en délogeant le palais du langage
la connaissance entre les jambes
qu’as-tu fait du don du sexe?
ô mes morts!
je les ai mangés, j’ai avalé de travers
j’en peux plus, de n’en pouvoir plus
des mots muselés
tout glisse
vers la sombre liquéfaction
et le chien de maldoror
ce soir dans ce monde
où tout est possible
hormis le poème
je parle
en sachant qu’il ne s’agit pas de ça
toujours, il ne s’agit pas de ça
ô aide-moi à écrire le poème le plus oubliable!
celui qui ne soit pas bon, même pas
à être inutile aide-moi à écrire des mots
ce soir dans ce monde
Alejandra Pizarnik
in Árbol de Fuego, Caracas ( diciembre 1971)
Quatre saisons plus une, d'Alain Hoareau (L'Harmattan)
Quatre saisons plus une, Alain Hoareau
Poésie, L'Harmattan
septembre 2016, 108 pages, 13 €
« Il sera déjà trop tard pour les larmes/ en dedans/ lieu de ta présence ». C’est l’évènement de la perte qui va motiver Alain Hoareau à oser la publication de ce recueil de poèmes, Quatre saisons plus une, lui qui pose ses mots depuis si longtemps sur la page. Ce livre est un hommage au temps qui passe au fil des saisons où l’ordre chronologique est bousculé. La mort du père, qui est pour chaque homme un moment inaugural, va conduire le poète à déployer ses ailes pour nous offrir cet envol vers des pays disparus.
L’auteur va tisser, pour un auditoire d’inconnus, une toile ténue et resserrée de sensations et de sentiments pour tenter, du bout des doigts, du bout de sa lyre, de nous permettre d’approcher au plus près de l’émotion et ainsi atteindre le cœur des évènements les plus infimes, les plus anodins, les plus essentiels.
Dans un murmure fragile, dans une traversée risquée, le poète esquisse des moments éphémères dans un cheminement intérieur, qui se dévoile au fil de l’eau, au fil de sa marche en alerte, au fil de sa flânerie, au fil de son parcours intérieur, au fil de ses Rêveries d’un promeneur solitaire. Toute assurance délaissée, il s’acharne à traquer l’ineffable pour suivre la lumière et le vent, les forêts d’ombres, le parfum des saisons.
Il tente de « lutter contre les ruses sournoises du temps » comme l’énonce si bien un autre poète, François Teyssandier, en nous offrant des éclats de vie qui susurrent à nos oreilles des vibratos d’existence, « une ombre sous le voile ».
Alain Hoareau va nous faire cheminer du plus sombre au plus lumineux, de l’automne à l’hiver, du printemps à l’été. Ses mots rythment son chant qui va s’avançant de la complainte à l’hymne à la vie, pour qu’ainsi « derrière l’oubli » vibrent ses mots « au lieu où la corde au silence rejoint/ L’ombre ».
Dans cette plongée impressionniste dans la nature, Alain Hoareau va entamer un « singulier voyage ». Il se laisse pénétrer par ses émotions, et c’est ainsi qu’il parvient à déchiffrer ses désarrois provoqués par cette musique de l’absence « à corps des mots ».
Sans cesse nous percevons le doute qui s’insinue en lui sur la capacité du poète à traduire ce qu’il ressent, toute assurance perdue, toute certitude délaissée. Et il nous avertit : « Les mains ne retiennent ni le sable ni le vent/ Mais les mains se souviennent les mains inventent/… Lorsque la nuit inspire l’abandon au vertige ».
Et pourtant, il réussit ce prodige de débusquer, dans les recoins reculés de son intuition, une expiration de mots ciselés, poignants, libres, qui révèlent une foisonnante palette sonore inscrite dans un temps suspendu, imprimant un souffle musical à un paysage intérieur qui peut faire songer à Debussy. Et il avance, sur son sentier, en toute liberté, se moquant éperdument des règles élémentaires de la versification, de la ponctuation.
Les énigmes des paysages mentaux qu’il traverse l’aident-elles à apprivoiser la mort, à trouver un passage vers la voie qu’il s’acharne à débusquer en lui pour énoncer ce qu’il n’a pas dit encore, à exprimer la déchirure « dans les petits discours du temps » ?
Et dans ce périple ce « Elle » si présente, si essentielle, qui est-elle ? « une ombre sous un voile », « la lèvre du chant laboureur » ? est-ce fruit/ est-ce bouche/ la lèvre qui s’ouvre la dent qui mordille/ et les perles claires d’un frisson près des jambes ». Mais, en fait, ne symboliserait-elle tout simplement la vie dans tout son foisonnement et son implacable finitude ?
Ces saisons qui vont bien au-delà des saisons. Alain Hoareau nous les donne en offrande. Il partage avec générosité ses émois qui se disent avec une grande pudeur, qui doivent s’éprouver avec la légèreté d’une aile de papillon, contre la pesanteur de certains moments de l’existence.
Son propre chemin croisera le nôtre si nous acceptons de nous laisser emporter dans ces vers qui remuent la profondeur sans limite de notre inconscient, l’opacité de tout ce qui y est enfoui comme dans une crypte. Il l’exprime dans ces vers : « Je n’entends pas les chants des morts/ la mort ne sait chanter ».
Que devient alors cette cinquième saison ? Serait-ce la porte secrète, celle qui introduit aux « couleurs clandestines » ? Serait-ce celle qui ouvre vers l’infini de nos possibles ? Ou vers le fini de notre impossible à dire ? Quatre saisons plus une ne traduirait-il pas « une mémoire en chemin », un culte à la vie telle qu’elle va lorsque « les voix résonnent de leur effacement » et « l’illusion est parfaite de pouvoir recommencer » ?
Et Alain Hoareau ouvre notre être à cette question brûlante : « Et toi, de quelle saison es-tu ? »
Alors laissons-nous absorber sans résistance par la grâce de ces vers avec recueillement comme on lit une prière même si on ne croit pas dans un au-delà. Car la poésie n’est-elle pas une nourriture nécessaire à l’âme « lorsque le ciel est à l’envers » dans les temps si troublés et si incertains que nous vivons ?
Pierrette Epsztein
La Cause littéraire
mercredi 1 mars 2017
Photos Isabelle Vaillant, textes Perrine le Querrec
Diaporama de l'exposition l'Orée d'Isabelle Vaillant. Photos Isabelle Vaillant, Textes Perrine Le Querrec, Montage Carole Colnat, Bande Son Frédérick XOonTh
mardi 28 février 2017
vendredi 24 février 2017
Lettre de suicide de Stefan Zweig, à Friderike sa première femme
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| Stefan Zweig et Lotte |
Lettre adressée à Friderike, sa première femme
Le 22 février 1942
Petrópolis,
Ma chère Friderike,
Quand tu recevras cette lettre je me sentirai bien mieux qu’auparavant. Tu m’as vu à Ossining, et après une bonne période de calme, ma dépression m’a accablé de pus belle — je souffrais tellement que je ne pouvais plus me concentrer. Et puis, la certitude — la seule que nous eussions — que cette guerre durerait des années, qu’il faudrait une éternité avant que, dans notre situation, nous puissions retrouver notre foyer, cette certitude était trop décourageante.
J’aimais beaucoup Petrópolis, mais je n’avais pas les livres qu’il me fallait, et la solitude, qui avait eu d’abord un effet si bienfaisant, commença à me peser — l’idée que mon œuvre capitale, le Balzac, ne pourrait jamais être terminée si je ne disposais pas de deux ans de vie paisible ni de tous les ouvrages nécessaires était très dure, et puis cette guerre, qui n’a pas encore atteint son point culminant.
J’étais trop fatigué pour supporter cela (et pauvre Lotte… elle n’avait pas une belle vie avec moi, en particulier parce que sa santé n’était pas des meilleures). Tu as tes enfants, donc un devoir à accomplir, tu as de vastes champs d’intérêts et une énergie intacte. Je suis certain que tu verras des temps meilleurs, et tu me donneras raison de n’avoir pu attendre plus longtemps avec ma « bile noire ». Je t’écris ces lignes dans les dernières heures, tu ne peux imaginer comme je me sens heureux depuis que j’ai pris cette décision. Embrasse tes enfants et ne me plains pas — rappelle-toi ce bon Joseph Roth, et Rieger, comme je me suis réjoui qu’ils n’aient plus à supporter ces tourments.
Avec toute mon affection et mon amitié, courage — tu sais que je suis apaisé et heureux.
Stefan
J'ai lu cette si belle correspondance, FR
Paru dans Deslettres.fr
lundi 20 février 2017
Roger Knobelspiess nous quitte....
"Mon stylo, c’est ma vie bafouée, mon encre, c’est mon sang martyrisé, mon talent, c’est ma tête relevée" Roger Knobelspiess
A vous Roger K
Roger, ami de Fb certes, mais surtout homme qui accompagna ma jeunesse.
Je me souviens de vos longues années d’incarcération en QHS pendant lesquelles vous n’avez cessé de crier votre innocence, de dénoncer et de révéler au grand public les conditions dans lesquelles vivaient les condamnés.
Je me souviens de vos écrits, de vos si belles Lettres de prison, adressées à la femme que vous aimiez alors.
Je me souviens de l’élan de solidarité autour de vous jusqu’à ce qu’enfin, François Mitterand vous gracie en 1981, seulement en 1981.
Je garde auprès de moi tous les livres que vous avez écrits. Je vais les relire pour vous, pour accompagner votre départ.
Je me souviens des épisodes de votre vie. Petit délinquant au départ, vous êtes devenu chien enragé quand votre frère a été abattu. Votre frère si cher à votre coeur.
Je sais combien vous avez toujours été un homme sensible et généreux, ne cessant de dénoncer ce qui vous semblait injuste et cruel.
Je sais combien chacun de vos amis vous pleurent aujourd’hui.
Je pense à vos enfants, surtout vos deux fillettes que vous aimiez comme la prunelle de vos yeux. Votre joie, votre raison de vivre, votre rayon de soleil. Et puis...la vie.
J’ai le plus grand respect pour l’homme que vous avez su être.
J’admire l’écrivain de talent que vous êtes et resterez pour moi.
Au revoir Roger, au revoir....
fruban
le 19 février 2017
Ses livres :
Article de Jean-Michel Cordier, paru dans l'Humanité le 15 août 1990, à sa sortie de prison : Roger oubliera-t-il Knobelspiess ?
ici
Quelques articles :
- dans l'Unité, 8 octobre 1982 :
http://62.210.214.184/unite/u-result_frame.php?catalogueID=1035&Auteur=LEDUC+Paul
- Sur Wikipedia
Ballade pour Roger de Jacques Higelin
Paroles sur le site de Jacques Higelin :
Ballade pour Roger
(J Higelin, Aken Edition)
Roger:
je peux plus dormir
je peux plus rêver
je suis pas sur demain de me réveiller
on a beau me dire tout ce qu'on voudra
je ne suis pas sur que demain le jour se lèvera
je peux plus dormir
je peux plus rêver
tant qu'un ami ou un amour seront enfermes
tant qu'on laissera une innocence
derrière les barreaux de la loi du silence
je peux plus dormir
je veux pas me coucher
je veux résister jusqu'à ce que je vois le ciel s'éclaircir
encore une nuit passée seul
a réfléchir
a ne plus supporter
de voir sa gueule dans le miroir de la solitude
Roger:
j'ai jamais tiré sur personne
j'ai voulu être un perdant qui gagne
20 ans de prison
encore 10 ans suspendus au dessus de ma tete
je ne sais même plus si je suis vivant ou mort
Marie:
en te perdant j'ai perdu mon âme
nul être ne m'a fait source d'autant de bonheur
te souviens tu de ces routes d'Italie
quand je m'allongeais sur toi regardant le ciel
et que tu conduisais heureux ton corps chaud contre le mien
Roger:
réemprisoner depuis 2 ans je tourne dans ma cellule
jusqu'à épuisement
le sentiment d'être né en captivité
de ne plus rien ressentir
Marie:
je veux pas perdre ta main
je veux pas qu'on nous sépare
je veux pas que mon enfant meurt a force de désespoir
Roger:
s'il faut dormir ne plus rêver
Marie:
c'est long d'être sans toi c'est difficile à vivre
Roger:
se reposer oublier chaque jour qui s'en va
Marie:
je voudrais briser ta cage
Roger:
je veux bien dormir entre tes bras
Marie:
écarter tes barreaux
Roger:
fermer les yeux pour mieux sentir
Marie:
je voudrais que tu vives
Roger:
fermer les yeux pour mieux sentir ton coeur
qui bat.
Site Jacques Higelin ICI
Au Salon du livre de Migennes (Yonne), 2015
article et interview de Yannick Petit
"Wagon-Livres" (Radyonne, 90.5 FM), émission littéraire.
(Roger K dans la seconde demi-heure, à 00.44)
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| (Crédit photo : Tony David-Thioux) |
D'autres films sur la chaîne youtube de Roger K
Chaîne youtube de Roger K
jeudi 16 février 2017
Plaidoirie Aslı Erdoğan. Traduction Naz Oke. Adaptation Ricardo Montserrat
Faute de retours, la traduction de la plaidoirie d'ASLI ERDOGAN, telle que Ricardo Montserrat l'a mise en musique et en mots, et qui sera lue par une belle actrice parisienne, dans un beau théâtre parisien, accompagnée par un magnifique musicien méditerranéen, devant le TOUT-MONDE, qui peut faire bouger le monde. Devant le beau monde qui a le pouvoir de libérer.
Les droits ne sont pas libres. Les droits leur appartiennent.
« IL DOIT Y AVOIR UNE ERREUR ! »
Plaidoirie Aslı Erdoğan. Traduction Naz Oke. Adaptation Ricardo Montserrat
Au Tribunal Pénal n°23 de la République de Turquie,
Messieurs les Juges, Vénérables représentants de la Justice,
Je viens, ici, devant vous, présenter ma défense au nom du Droit
Comme si, ici, le Droit existait
Comme si, ici, le Droit existait encore.
Mais, ce que j'ai vécu, ici,
depuis cinq mois,
m’a fait comprendre,
et vous fera comprendre,
j’en suis certaine,
que, désormais,
ici,
la politique étouffe tout processus légal,
la politique intimide le Droit,
en fait un instrument de punition,
pire : de punition « pour l’exemple »
Et peu importe qu'il n'y ait pas de « crime »
Peu importe qu’il il n’y ait pas eu « crime »
Expliquer le Droit aux éminents juristes que vous êtes
outre-passe mes capacités
mais je suis en droit de vous rappeler que défendre le Droit,
pas seulement mon droit,
mais le Droit
est le devoir de tout juge et juriste.
Le Droit a pour tâche
non de défendre l’Etat,
ou le pouvoir politique,
mais de protéger la société et les citoyens.
L’indépendance de la Justice est un droit essentiel
L’indépendance de la Justice est la garantie d’un jugement équitable
pour chaque individu
conformément aux lois.
POURQUOI M’A-T’ON ARRÊTÉE ?
Parce que mon nom figurait dans la liste
du Conseil de consultants du journal « Özgür Gündem ».
Conseil purement symbolique,
n’ayant d’autre existence que sur le papier,
n'ayant aucune prérogative sur les décisions d’un journal
qui, je le rappelle, était légal,
et, dont chaque exemplaire,
chaque carte de journaliste,
étaient contrôlés par les Procureurs,
un journal distribué dans toute la Turquie,
par la principale entreprise de distribution « Turkuaz ».
Pendant ces années où j'étais conseillère,
des procès semblables avaient été ouverts contre le KCK,
mais jamais on ne m’avait appelée à témoigner.
La qualité de conseillère d'Özgür Gündem n'avait jamais été invoquée
comme preuve pouvant m’incriminer de quoi que ce soit.
Durant ma carrière d'auteure,
entamée, il y a 18 ans, au journal Radikal,
aucun procès n’a jamais été engagé,
aucune enquête n'a jamais été ouverte.
Pas une seule plainte n'a été déposée
à l'encontre d’une seule de mes chroniques,
Pas même pour les textes que vous avez ajoutés à l'acte d'accusation.
Jamais je n'ai été citée dans un procès pénal.
Et vous voudriez que j’entre dans l’Histoire de ce siècle,
comme la première et la seule femme de lettres
à être jugée,
bien que n’ayant commis aucun crime contre la loi ?
La première et la seule femme de lettres
à encourir une condamnation à la « perpétuité réelle »,
susceptible d’être commuée en peine de mort ?
Ce n’est qu’une fois en prison
que j’ai appris que je relevais de l’article 302.
Je cite : « Atteinte à l'union et l'unité de l’Etat,
constitution d'organisation armée,
appartenance à une organisation armée,
propagande en faveur d’une organisation armée… »
Pourquoi ces accusations parmi les plus graves,
figurant dans le Code Pénal ,
ont-elles été liées à ma présence dans un organigramme
pour un motif qui n’est ni prévu ni puni par la loi ?
Pourquoi ceux qui ont accepté de figurer
au Conseil de consultants d'un journal légal,
– Bilge Contepe, fondatrice du Parti des Verts,
Ragıp Zarakolu, nommée au Prix Nobel de la Paix,
Necmiye Alpay, linguiste mondialement connue,
et moi-même –
avons-nous été mis dans le même sac
que les militants du PKK-KCK que vous persécutez ?
Notre Conseil, dans sa courte histoire,
ne s'est jamais réuni et n'a pris aucune décision.
« Consultant » signifie, comme son nom l’indique,
que l’on peut nous consulter.
Mais accepter ou non nos conseils
relève de la seule responsabilité de la rédaction.
Le conseiller de Hürriyet, M. Doğan Hızlan,
n’est par exemple responsable
que de ses propres articles dans le journal de votre gouvernement.
Votre acte d’accusation bafoue le Droit
et la légalité des peines.
Je ne peux être condamnée
qu'en vertu d'un texte pénal précis et clair
Où est-il ?
L'individualisation des peines,
existe depuis Babylone et Hammourabi.
La base du Code Pénal est
l'universalité de la loi,
La base du Code Pénal est
la présomption d’innocence,
la différence entre acte et intention,
la nécessité de preuves concrètes confirmant les allégations,
la collecte de preuves à charge et à décharge.
Comment avez-vous pu,
afin de tenter d’y trouver des preuves
d’une supposée appartenance à une organisation terroriste,
extraire,
chirurgicalement,
charcuter,
quatre ou cinq phrases des textes
d'une auteure
qui a écrit durant 26 ans
huit livres et des centaines d'articles,
et a été traduite en une trentaine de langues ?
C'est digne d’un procès en sorcellerie du Moyen-âge
digne de l’Inquisition.
Il y a trois cents ans, m’a-t-on enseigné dans une école turque,
Voltaire dénonçait l’iniquité d’un régime despotique
avec ces mots prophétiques :
« Qui ne pense comme l’autorité
est coupable
et doit être condamné
avant même qu’il ne prouve qu’il est innocent. »
En 2013-2014,
le gouvernement AKP
s'est assis à la table des négociations avec le PKK,
processus de paix interrompu,
suite aux exactions commises par l'armée dans le Kurdistan,
et dont j’ai rendu compte dans des articles
qui, jamais, non jamais, n’ont été attaqués.
Les dirigeants du PKK ont été interviewés par tous les journaux turcs
Leurs déclarations relayées par tous les médias turcs.
Alors comment comprendre, sous l'angle de la logique,
qu’elle soit juridique ou morale,
que, malgré la jurisprudence de la Cour suprême,
ce gouvernement cherche avec insistance des preuves de crimes inexistants ?
Comment comprendre qu’il découvre tout à coup
que Besê Hozat, co-présidente du Conseil d'administration du KCK
a écrit dans Özgür Gündem,
comme s’il ne l’avait jamais su
comme s’il n’avait jamais su qui elle est,
auteure et responsable de ce qu'elle écrit
et, à l'ère d’Internet,
de ce qu’elle diffuse sur les réseaux sociaux ?
Quant à moi ?
Moi. Rien. Rien de tel.
Rien que vous ne sachiez déjà.
Je n'étais pas,
je ne suis pas,
je ne suis pas au courant des chroniques écrites sous pseudo.
je n'ai jamais croisé le nom d'Ali Fırat…
Je sais, je sais :
Chaque auteur peut prendre un pseudo,
peut le changer, s’il le veut.
Plusieurs auteurs peuvent partager un seul pseudo.
Mais comment déterminer d'une façon exacte,
qui est derrière un pseudo
sans avoir vu le texte écrit de façon manuscrite ?
Certes, je suis écrivaine
Mais, avant tout, je suis physicienne
Et, en tant que physicienne, je ne produis pas d’hypothèses
je ne prends pas position sur des choses
dont je ne suis pas sûre
Je ne suis pas une agence de renseignements,
une agence de com… de communication
Je suis encore moins censeure.
Je serais incapable de me censurer moi-même
Et quand je relis ce que j’ai écrit,
je me demande d’où sont venus ces mots
que je lis.
Peu de temps après avoir commencé à écrire,
dans Özgür Gündem,
au printemps 2011,
on m'a proposé de faire partie du Conseil de consultants
Les magazines littéraires ont tous des consultants
des personnalités qui ont atteint une certaine respectabilité.
J'ai accepté…
Quelques mois plus tard,
Zurich m’a nommée « Auteure de la Ville »
J'y suis allée
Puis il y a eu Paris, la bourse Yourcenar
puis l’Autriche.
Fin 2012, grave hémorragie, j’ai arrêté d’écrire.
2013, le prix, « Les Mots sans frontières », m’a été remis en Norvège,
La presse turque, d’ordinaire silencieuse devant mes réussites littéraires,
relaie pour une fois l’information.
Özgür Gündem aurait resté sans réaction.
J’aurais aimé savoir pourquoi mais
c’était contraire à mon éthique.
Oui, mon éthique !
Vous savez, ma vie durant, jamais je n'ai adhéré à une structure politique,
jamais je n'ai dirigé d'organisation, ni d'institution
jamais je n’ai eu de subalternes, ni de patron, ni de chef,
jamais je n’ai fait miennes des idées qui n’étaient pas les miennes.
Jamais je n'ai pris d'ordres de qui que ce soit,
donné d'ordres à qui que ce soit.
Je vous le répète :
je ne suis qu’une auteure,
tout simplement une auteure
juridiquement et moralement responsable de ce qu’elle écrit
et de rien d’autre.
C’est la raison pour laquelle vous ne pouvez me condamner.
Oui, oui, j’ai écrit des choses qui vous déplaisent.
Dans ma chronique intitulée, « 65, 66 », « Yetmiş beş, yetmiş altı »
j’ai parlé de la mort d'un membre du KCK, qui s'était immolé par le feu.
La violence de cet acte m’avait bouleversée.
Mais vouloir croire qu’ainsi je « faisais mienne » la cause du KCK,
qu’ainsi je m’engageai dans le KCK,
serait une interprétation irrationnelle
et paranoïaque,
une distorsion malveillante.
Ce que j’ai écrit, vous vous en moquez
Vous ne l’avez pas lu.
Les chroniques, que j’ai écrites durant 18 ans,
qui m’ont fait connaître internationalement
comme défenseure des droits humains,
vous ne les avez pas lues.
C’est pourtant cette Asli-là que vous voulez taire
Parce que cette Asli-là parle dans le monde entier,
Elle est écoutée davantage que les bourreaux en chef de la démocrature,
Et ça il n’en est pas question !
Logique implacable des dictatures !
Selon cette même logique,
sont membres du KCK,
sont des terroristes,
ceux et celles qui m’ont montré leur solidarité :
écrivains, artistes, musiciens, avocats, éditeurs, universitaires,
hommes politiques des partis HDP, CHP et même de l’AKP,
prix Nobel de littérature, tels Orhan Pamuk et Coetzee,
écrivains prestigieux du PEN international,
Martin Schultz, président du Parlement Européen,
Euro-députés de droite comme de gauche
élus de grandes villes françaises
suisses, italiennes, allemandes
dizaines de milliers de personnes,
citoyens néo-zélandais ou saoudiens.
Tous terroristes
tout simplement parce que solidaires
d'une simple auteure
Membres du KCK
parce que choqués par injustice et l'absence de Droit ?
Quelle farce !
Je n’ai jamais fait que critiquer les atteintes à la liberté d’expression,
les atteintes au droit de s'informer,
je n’ai jamais fait que dénoncer l'arrestation de journalistes et d’écrivains.
Lorsqu'une personne est assassinée,
je ne veux pas savoir,
je ne peux pas le savoir,
si elle était membre du PKK ou non,
auteure d'une attaque terroriste ou non,
et encore moins faire de commentaires.
Ni les policiers ni moi n'avons de ligne directe avec Dieu.
Mais je sais, et vous le savez,
que le fait de condamner une personne morte,
qui ne peut se défendre,
le fait de la déclarer coupable sans aucun jugement,
n'est ni légal, ni humain, ni moral.
C’est « péché » selon les valeurs de l’Islam.
Je sais, et vous le savez, que la torture est un crime.
« La vie ressemble à une blessure
dont on ressent la douleur quand elle refroidit…»
Qui ne peut voir que cette phrase
que le procureur a extraite de mon Journal du Fascisme
n’est que littérature,
n’est que monologue intérieur ?
« Seul l'éclatement du monde intérieur
Provoque la violence du monde extérieur… »
Est-ce que je parle de Turquie ?
Non, je parle de l’univers.
Je parle de ce qui se passe aussi bien dans le ghetto de Varsovie qu'à Paris.
Monsieur le Procureur déduit d’une seule phrase
que je parle de Lice.
Lice ? Vraiment ?
Monsieur le Procureur arrache cette phrase
« Vivre les jours où, des gens, dans des sous-sols, sont brûlés vifs… »
Et la relie aux événements de Lice
Pure poésie !
À la date où je l’avais écrite,
Lice n'avait pas commencé.
Je n’avais aucune information concernant Lice.
Dans mes textes antérieurs, j'avais écrit sur Cizre et Sur,
à partir de rapports d’organisations nationales et internationales,
de témoignages et rapports d’autopsie,
affirmant et confirmant que des enfants avaient été tués à Cizre et Sur.
Oui, des enfants ont été tués à Cizre et à Sur !
Est-ce de ma faute ?
Où est mon erreur ?
IL DOIT POURTANT Y AVOIR UNE ERREUR
J’ai dit, j’ai crié aux forces spéciales
qui ont fait une descente à mon domicile :
« IL DOIT Y AVOIR UNE ERREUR… »
J'ai pensé des jours et des jours,
en relisant le dossier préparé par des policiers maladroits,
qui manquaient certainement de notions de Droit fondamental,
qui avaient lu à la hâte mes textes,
et en avaient extrait des phrases,
qu’il serait immédiatement recalé au regard du Droit, par le Procureur.
« IL DOIT POURTANT Y AVOIR UNE ERREUR ! »
A l'instant où je suis entrée au Tribunal,
j'ai saisi
que ma peine était prévue
que mon crime était inexistant
qu’au seul prétexte que j’étais membre du Conseil de consultants,
je serais définitivement mise dans le même sac que le K.C.K
Pourquoi moi ?
Pourquoi m’avoir choisie, moi, comme cible d'un lynchage politique ?
Pourquoi s’acharner ainsi de toutes ses forces
sur une femme qui n'existe que par sa plume,
si ce n’est parce que le Pouvoir veut instaurer
un rituel de chasse aux sorcières !
Comment ne se rend-il pas compte que la Turquie,
en emprisonnant plus de 150 écrivains,
ampute sa propre langue ?
Comment n’a-t-il pas pas honte de voir dans le monde entier
ma photo et celle de Necmiye
deux des auteures qui défendent le mieux notre littérature,
entre deux gendarmes ?
Si je meurs, si l’un ou l’une de nous meurt,
comment ce gouvernement pourra-t-il jamais se regarder dans la glace ?
J’en ai assez dit.
C’est à vous de parler.
Au nom du Droit.
À vous de dire le Droit.
Cela fait des mois qu’un non-lieu aurait dû être prononcé.
Aujourd'hui, je vous demande de lever les charges
et chefs d'accusation à mon encontre,
Je demande et j’attends d’être acquittée et libérée.
Merci de m'avoir écoutée.
Cordialement,
Aslı Erdoğan
Istanbul, 29.1
Paru dans Free Asli Erdogan
Les droits ne sont pas libres. Les droits leur appartiennent.
« IL DOIT Y AVOIR UNE ERREUR ! »
Plaidoirie Aslı Erdoğan. Traduction Naz Oke. Adaptation Ricardo Montserrat
Au Tribunal Pénal n°23 de la République de Turquie,
Messieurs les Juges, Vénérables représentants de la Justice,
Je viens, ici, devant vous, présenter ma défense au nom du Droit
Comme si, ici, le Droit existait
Comme si, ici, le Droit existait encore.
Mais, ce que j'ai vécu, ici,
depuis cinq mois,
m’a fait comprendre,
et vous fera comprendre,
j’en suis certaine,
que, désormais,
ici,
la politique étouffe tout processus légal,
la politique intimide le Droit,
en fait un instrument de punition,
pire : de punition « pour l’exemple »
Et peu importe qu'il n'y ait pas de « crime »
Peu importe qu’il il n’y ait pas eu « crime »
Expliquer le Droit aux éminents juristes que vous êtes
outre-passe mes capacités
mais je suis en droit de vous rappeler que défendre le Droit,
pas seulement mon droit,
mais le Droit
est le devoir de tout juge et juriste.
Le Droit a pour tâche
non de défendre l’Etat,
ou le pouvoir politique,
mais de protéger la société et les citoyens.
L’indépendance de la Justice est un droit essentiel
L’indépendance de la Justice est la garantie d’un jugement équitable
pour chaque individu
conformément aux lois.
POURQUOI M’A-T’ON ARRÊTÉE ?
Parce que mon nom figurait dans la liste
du Conseil de consultants du journal « Özgür Gündem ».
Conseil purement symbolique,
n’ayant d’autre existence que sur le papier,
n'ayant aucune prérogative sur les décisions d’un journal
qui, je le rappelle, était légal,
et, dont chaque exemplaire,
chaque carte de journaliste,
étaient contrôlés par les Procureurs,
un journal distribué dans toute la Turquie,
par la principale entreprise de distribution « Turkuaz ».
Pendant ces années où j'étais conseillère,
des procès semblables avaient été ouverts contre le KCK,
mais jamais on ne m’avait appelée à témoigner.
La qualité de conseillère d'Özgür Gündem n'avait jamais été invoquée
comme preuve pouvant m’incriminer de quoi que ce soit.
Durant ma carrière d'auteure,
entamée, il y a 18 ans, au journal Radikal,
aucun procès n’a jamais été engagé,
aucune enquête n'a jamais été ouverte.
Pas une seule plainte n'a été déposée
à l'encontre d’une seule de mes chroniques,
Pas même pour les textes que vous avez ajoutés à l'acte d'accusation.
Jamais je n'ai été citée dans un procès pénal.
Et vous voudriez que j’entre dans l’Histoire de ce siècle,
comme la première et la seule femme de lettres
à être jugée,
bien que n’ayant commis aucun crime contre la loi ?
La première et la seule femme de lettres
à encourir une condamnation à la « perpétuité réelle »,
susceptible d’être commuée en peine de mort ?
Ce n’est qu’une fois en prison
que j’ai appris que je relevais de l’article 302.
Je cite : « Atteinte à l'union et l'unité de l’Etat,
constitution d'organisation armée,
appartenance à une organisation armée,
propagande en faveur d’une organisation armée… »
Pourquoi ces accusations parmi les plus graves,
figurant dans le Code Pénal ,
ont-elles été liées à ma présence dans un organigramme
pour un motif qui n’est ni prévu ni puni par la loi ?
Pourquoi ceux qui ont accepté de figurer
au Conseil de consultants d'un journal légal,
– Bilge Contepe, fondatrice du Parti des Verts,
Ragıp Zarakolu, nommée au Prix Nobel de la Paix,
Necmiye Alpay, linguiste mondialement connue,
et moi-même –
avons-nous été mis dans le même sac
que les militants du PKK-KCK que vous persécutez ?
Notre Conseil, dans sa courte histoire,
ne s'est jamais réuni et n'a pris aucune décision.
« Consultant » signifie, comme son nom l’indique,
que l’on peut nous consulter.
Mais accepter ou non nos conseils
relève de la seule responsabilité de la rédaction.
Le conseiller de Hürriyet, M. Doğan Hızlan,
n’est par exemple responsable
que de ses propres articles dans le journal de votre gouvernement.
Votre acte d’accusation bafoue le Droit
et la légalité des peines.
Je ne peux être condamnée
qu'en vertu d'un texte pénal précis et clair
Où est-il ?
L'individualisation des peines,
existe depuis Babylone et Hammourabi.
La base du Code Pénal est
l'universalité de la loi,
La base du Code Pénal est
la présomption d’innocence,
la différence entre acte et intention,
la nécessité de preuves concrètes confirmant les allégations,
la collecte de preuves à charge et à décharge.
Comment avez-vous pu,
afin de tenter d’y trouver des preuves
d’une supposée appartenance à une organisation terroriste,
extraire,
chirurgicalement,
charcuter,
quatre ou cinq phrases des textes
d'une auteure
qui a écrit durant 26 ans
huit livres et des centaines d'articles,
et a été traduite en une trentaine de langues ?
C'est digne d’un procès en sorcellerie du Moyen-âge
digne de l’Inquisition.
Il y a trois cents ans, m’a-t-on enseigné dans une école turque,
Voltaire dénonçait l’iniquité d’un régime despotique
avec ces mots prophétiques :
« Qui ne pense comme l’autorité
est coupable
et doit être condamné
avant même qu’il ne prouve qu’il est innocent. »
En 2013-2014,
le gouvernement AKP
s'est assis à la table des négociations avec le PKK,
processus de paix interrompu,
suite aux exactions commises par l'armée dans le Kurdistan,
et dont j’ai rendu compte dans des articles
qui, jamais, non jamais, n’ont été attaqués.
Les dirigeants du PKK ont été interviewés par tous les journaux turcs
Leurs déclarations relayées par tous les médias turcs.
Alors comment comprendre, sous l'angle de la logique,
qu’elle soit juridique ou morale,
que, malgré la jurisprudence de la Cour suprême,
ce gouvernement cherche avec insistance des preuves de crimes inexistants ?
Comment comprendre qu’il découvre tout à coup
que Besê Hozat, co-présidente du Conseil d'administration du KCK
a écrit dans Özgür Gündem,
comme s’il ne l’avait jamais su
comme s’il n’avait jamais su qui elle est,
auteure et responsable de ce qu'elle écrit
et, à l'ère d’Internet,
de ce qu’elle diffuse sur les réseaux sociaux ?
Quant à moi ?
Moi. Rien. Rien de tel.
Rien que vous ne sachiez déjà.
Je n'étais pas,
je ne suis pas,
je ne suis pas au courant des chroniques écrites sous pseudo.
je n'ai jamais croisé le nom d'Ali Fırat…
Je sais, je sais :
Chaque auteur peut prendre un pseudo,
peut le changer, s’il le veut.
Plusieurs auteurs peuvent partager un seul pseudo.
Mais comment déterminer d'une façon exacte,
qui est derrière un pseudo
sans avoir vu le texte écrit de façon manuscrite ?
Certes, je suis écrivaine
Mais, avant tout, je suis physicienne
Et, en tant que physicienne, je ne produis pas d’hypothèses
je ne prends pas position sur des choses
dont je ne suis pas sûre
Je ne suis pas une agence de renseignements,
une agence de com… de communication
Je suis encore moins censeure.
Je serais incapable de me censurer moi-même
Et quand je relis ce que j’ai écrit,
je me demande d’où sont venus ces mots
que je lis.
Peu de temps après avoir commencé à écrire,
dans Özgür Gündem,
au printemps 2011,
on m'a proposé de faire partie du Conseil de consultants
Les magazines littéraires ont tous des consultants
des personnalités qui ont atteint une certaine respectabilité.
J'ai accepté…
Quelques mois plus tard,
Zurich m’a nommée « Auteure de la Ville »
J'y suis allée
Puis il y a eu Paris, la bourse Yourcenar
puis l’Autriche.
Fin 2012, grave hémorragie, j’ai arrêté d’écrire.
2013, le prix, « Les Mots sans frontières », m’a été remis en Norvège,
La presse turque, d’ordinaire silencieuse devant mes réussites littéraires,
relaie pour une fois l’information.
Özgür Gündem aurait resté sans réaction.
J’aurais aimé savoir pourquoi mais
c’était contraire à mon éthique.
Oui, mon éthique !
Vous savez, ma vie durant, jamais je n'ai adhéré à une structure politique,
jamais je n'ai dirigé d'organisation, ni d'institution
jamais je n’ai eu de subalternes, ni de patron, ni de chef,
jamais je n’ai fait miennes des idées qui n’étaient pas les miennes.
Jamais je n'ai pris d'ordres de qui que ce soit,
donné d'ordres à qui que ce soit.
Je vous le répète :
je ne suis qu’une auteure,
tout simplement une auteure
juridiquement et moralement responsable de ce qu’elle écrit
et de rien d’autre.
C’est la raison pour laquelle vous ne pouvez me condamner.
Oui, oui, j’ai écrit des choses qui vous déplaisent.
Dans ma chronique intitulée, « 65, 66 », « Yetmiş beş, yetmiş altı »
j’ai parlé de la mort d'un membre du KCK, qui s'était immolé par le feu.
La violence de cet acte m’avait bouleversée.
Mais vouloir croire qu’ainsi je « faisais mienne » la cause du KCK,
qu’ainsi je m’engageai dans le KCK,
serait une interprétation irrationnelle
et paranoïaque,
une distorsion malveillante.
Ce que j’ai écrit, vous vous en moquez
Vous ne l’avez pas lu.
Les chroniques, que j’ai écrites durant 18 ans,
qui m’ont fait connaître internationalement
comme défenseure des droits humains,
vous ne les avez pas lues.
C’est pourtant cette Asli-là que vous voulez taire
Parce que cette Asli-là parle dans le monde entier,
Elle est écoutée davantage que les bourreaux en chef de la démocrature,
Et ça il n’en est pas question !
Logique implacable des dictatures !
Selon cette même logique,
sont membres du KCK,
sont des terroristes,
ceux et celles qui m’ont montré leur solidarité :
écrivains, artistes, musiciens, avocats, éditeurs, universitaires,
hommes politiques des partis HDP, CHP et même de l’AKP,
prix Nobel de littérature, tels Orhan Pamuk et Coetzee,
écrivains prestigieux du PEN international,
Martin Schultz, président du Parlement Européen,
Euro-députés de droite comme de gauche
élus de grandes villes françaises
suisses, italiennes, allemandes
dizaines de milliers de personnes,
citoyens néo-zélandais ou saoudiens.
Tous terroristes
tout simplement parce que solidaires
d'une simple auteure
Membres du KCK
parce que choqués par injustice et l'absence de Droit ?
Quelle farce !
Je n’ai jamais fait que critiquer les atteintes à la liberté d’expression,
les atteintes au droit de s'informer,
je n’ai jamais fait que dénoncer l'arrestation de journalistes et d’écrivains.
Lorsqu'une personne est assassinée,
je ne veux pas savoir,
je ne peux pas le savoir,
si elle était membre du PKK ou non,
auteure d'une attaque terroriste ou non,
et encore moins faire de commentaires.
Ni les policiers ni moi n'avons de ligne directe avec Dieu.
Mais je sais, et vous le savez,
que le fait de condamner une personne morte,
qui ne peut se défendre,
le fait de la déclarer coupable sans aucun jugement,
n'est ni légal, ni humain, ni moral.
C’est « péché » selon les valeurs de l’Islam.
Je sais, et vous le savez, que la torture est un crime.
« La vie ressemble à une blessure
dont on ressent la douleur quand elle refroidit…»
Qui ne peut voir que cette phrase
que le procureur a extraite de mon Journal du Fascisme
n’est que littérature,
n’est que monologue intérieur ?
« Seul l'éclatement du monde intérieur
Provoque la violence du monde extérieur… »
Est-ce que je parle de Turquie ?
Non, je parle de l’univers.
Je parle de ce qui se passe aussi bien dans le ghetto de Varsovie qu'à Paris.
Monsieur le Procureur déduit d’une seule phrase
que je parle de Lice.
Lice ? Vraiment ?
Monsieur le Procureur arrache cette phrase
« Vivre les jours où, des gens, dans des sous-sols, sont brûlés vifs… »
Et la relie aux événements de Lice
Pure poésie !
À la date où je l’avais écrite,
Lice n'avait pas commencé.
Je n’avais aucune information concernant Lice.
Dans mes textes antérieurs, j'avais écrit sur Cizre et Sur,
à partir de rapports d’organisations nationales et internationales,
de témoignages et rapports d’autopsie,
affirmant et confirmant que des enfants avaient été tués à Cizre et Sur.
Oui, des enfants ont été tués à Cizre et à Sur !
Est-ce de ma faute ?
Où est mon erreur ?
IL DOIT POURTANT Y AVOIR UNE ERREUR
J’ai dit, j’ai crié aux forces spéciales
qui ont fait une descente à mon domicile :
« IL DOIT Y AVOIR UNE ERREUR… »
J'ai pensé des jours et des jours,
en relisant le dossier préparé par des policiers maladroits,
qui manquaient certainement de notions de Droit fondamental,
qui avaient lu à la hâte mes textes,
et en avaient extrait des phrases,
qu’il serait immédiatement recalé au regard du Droit, par le Procureur.
« IL DOIT POURTANT Y AVOIR UNE ERREUR ! »
A l'instant où je suis entrée au Tribunal,
j'ai saisi
que ma peine était prévue
que mon crime était inexistant
qu’au seul prétexte que j’étais membre du Conseil de consultants,
je serais définitivement mise dans le même sac que le K.C.K
Pourquoi moi ?
Pourquoi m’avoir choisie, moi, comme cible d'un lynchage politique ?
Pourquoi s’acharner ainsi de toutes ses forces
sur une femme qui n'existe que par sa plume,
si ce n’est parce que le Pouvoir veut instaurer
un rituel de chasse aux sorcières !
Comment ne se rend-il pas compte que la Turquie,
en emprisonnant plus de 150 écrivains,
ampute sa propre langue ?
Comment n’a-t-il pas pas honte de voir dans le monde entier
ma photo et celle de Necmiye
deux des auteures qui défendent le mieux notre littérature,
entre deux gendarmes ?
Si je meurs, si l’un ou l’une de nous meurt,
comment ce gouvernement pourra-t-il jamais se regarder dans la glace ?
J’en ai assez dit.
C’est à vous de parler.
Au nom du Droit.
À vous de dire le Droit.
Cela fait des mois qu’un non-lieu aurait dû être prononcé.
Aujourd'hui, je vous demande de lever les charges
et chefs d'accusation à mon encontre,
Je demande et j’attends d’être acquittée et libérée.
Merci de m'avoir écoutée.
Cordialement,
Aslı Erdoğan
Istanbul, 29.1
Paru dans Free Asli Erdogan
mercredi 15 février 2017
Sonnet 83, Pablo Neruda, in La Centaine d'amour
Sonnet 83
Bonheur de te sentir près de moi, dans la nuit,
invisible endormie, sérieusement nocturne
tandis que je démêle, amour, tous mes soucis
comme je le ferais de filets embrouillés.
Ton coeur est loin, parti naviguer dans ses rêves,
dans l'abandon, pourtant, me cherchant sans me voir,
ton corps en respirant complète mon sommeil
comme une plante que redoublerait son ombre.
Debout, une autre vie t'attend, et c'est demain.
De l'être et du non-être où nous nous rencontrâmes,
des frontières perdues dans la nuit, il demeure
quelque chose pourtant, unissante clarté
de la vie, on dirait que c'est le sceau de l'ombre
qui marque de feu ses créatures secrètes.
Pablo Neruda
La Centaine d'amour
lundi 13 février 2017
Odes et germinations (II) in,Les Vers du Capitaine, Pablo Neruda
II
Ces années, tes années, que j'aurais dû sentir
croître comme des grappes près de moi
pour que tu voies enfin comment soleil et terre
t'auraient destinée à mes mains de pierre,
toi qui, grain après grain, eus fait chanter
le raisin en vin dans mes veines.
Le vent ou le cheval
en s'égarant auraient pu me faire passer
par ton enfance,
tu as vu chaque jour le même ciel,
la même boue du sombre hiver,
les branches des pruniers, berceau sans fin,
avec leur violette douceur.
Un rien, quelques kilomètres de nuit,
les distances mouillées
de l'aurore champêtre,
une poignée de terre nous ont séparés, les murs
transparents
que nous n'avons pas traversés, pour que la vie
après cela mette entre nous
toutes les mers
et la terre, et pour que, malgré l'espace,
nous nous rapprochions, nous cherchant
pas à pas,
d'un océan à l'autre,
jusqu'à l'instant où j'ai vu le ciel s'embraser
tandis que tes cheveux volaient dans la lumière,
tu arrivais à mes baisers avec le feu
d'un météore déchaîné,
tu t'es fondue avec mon sang, ma bouche
a reçu, du prunier sauvage
de notre enfance, la douceur,
et je t'ai serrée sur mon coeur
comme si terre et vie étaient à nouveau miennes.
Pablo Neruda
Ode et germinations, in Les Vers du capitaine
trad Claude Couffion
Poésie / Gallimard p 265-267
Un autre extrait de ce poème sur ce blog, ICI
Ces années, tes années, que j'aurais dû sentir
croître comme des grappes près de moi
pour que tu voies enfin comment soleil et terre
t'auraient destinée à mes mains de pierre,
toi qui, grain après grain, eus fait chanter
le raisin en vin dans mes veines.
Le vent ou le cheval
en s'égarant auraient pu me faire passer
par ton enfance,
tu as vu chaque jour le même ciel,
la même boue du sombre hiver,
les branches des pruniers, berceau sans fin,
avec leur violette douceur.
Un rien, quelques kilomètres de nuit,
les distances mouillées
de l'aurore champêtre,
une poignée de terre nous ont séparés, les murs
transparents
que nous n'avons pas traversés, pour que la vie
après cela mette entre nous
toutes les mers
et la terre, et pour que, malgré l'espace,
nous nous rapprochions, nous cherchant
pas à pas,
d'un océan à l'autre,
jusqu'à l'instant où j'ai vu le ciel s'embraser
tandis que tes cheveux volaient dans la lumière,
tu arrivais à mes baisers avec le feu
d'un météore déchaîné,
tu t'es fondue avec mon sang, ma bouche
a reçu, du prunier sauvage
de notre enfance, la douceur,
et je t'ai serrée sur mon coeur
comme si terre et vie étaient à nouveau miennes.
Pablo Neruda
Ode et germinations, in Les Vers du capitaine
trad Claude Couffion
Poésie / Gallimard p 265-267
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