dimanche 19 mars 2017

L'Eternité à Lourmarin, par René Char



Camus et Char
Albert Camus et René Char chez ce dernier à L'Isle-sur-la-Sorgue près d'Avignon 






Texte écrit par René Char à la mort d'Albert Camus (1960) dans un accident de voiture, la nuit.

L'Eternité à Lourmarin


Il n'y a plus de ligne droite ni de route éclairée
... avec un être qui nous a quittés. Où s'étourdit
notre affection? Cerne après cerne, s'il approche
c'est pour aussitôt s'enfouir. Son visage parfois
vient s'appliquer contre le nôtre, ne produi-
sant qu'un éclair glacé. Le jour qui allongeait
le bonheur entre lui et nous n'est nulle part
Toutes les parties- presqu'excessives -d'une
présence se sont tout à coup disloquées. Routine
de notre vigilance...Pourtant cet être supprimé
se tient dans quelquechose de rigide, de désert,
d'essentiel en nous, où nos millénaires ensemble
font juste l'épaisseur d'une paupière tirée.
Avec celui que nous aimons, nous avons cessé
de parler, et ce n'est pas le silence. Qu'en est-
il alors? Nous savons ou croyons savoir. Mais
seulement quand le passé qui signifie s'ouvre
pour lui livrer passage. Le voici à notre hauteur,
plus loin, devant.
A l'heure de nouveau contenue où nous question-
nons tout le poids d'énigme, soudain commence
la douleur, celle de compagnon à compagnon,
que l'archer, cette fois, ne transperce pas.


René CHAR




René Char















« La mort n'est qu'un sommeil entier et pur avec le signe plus qui le pilote et l'aide à fendre le flot du devenir. » 
Les matinaux - La parole en archipel,
René Char



Albert Camus


« Même ma mort me sera disputée. Et pourtant ce que je désire de plus profond aujourd'hui est une mort silencieuse, qui laisserait pacifiés ceux que j'aime. »  
Albert Camus  "Carnets" 1949-1959










lundi 13 mars 2017

Ariane Mouchkine, sur France Culture (27mn x2)

L'Invité culture de la Matinale  par Caroline Broué
le samedi de 7h10 à 7h30




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Dans cette première heure de la Matinale du samedi, Ariane Mnouchkine nous parle du Théâtre du Soleil et de sa dernière création collective, "Une chambre en Inde". Une pièce qui porte sur scène nos cauchemars, notre sidération, tout en riant de nous-mêmes et du monde.




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L’art et la culture peuvent-ils encore sauver le monde ? A l'aube de 2017, la dramaturge, metteure en scène et directrice du Théâtre du soleil Ariane Mnouchkine nous livre dans cette deuxième heure de la Matinale du samedi ses inquiétudes et ses espoirs.



Bibliographie


Le Théâtre du Soleil – Les Cinquante premières années
Actes sud, 2014

Fondé par Ariane Mnouchkine il y a cinquante ans, le Théâtre du Soleil marque l'époque par sa longévité, son parcours exemplaire et la renommée mondiale de ses spectacles. Béatrice Picon-Vallin, accompagnée de voix du Soleil, raconte l'épopée d'un théâtre qui se distingue, au-delà de la qualité de ses créations artistiques, par l'originalité de son fonctionnement, ses méthodes de travail et son rapport au monde. Ce livre, enrichi d'une iconographie largement inédite, est le premier récit historique sur la troupe.

 Sur FRANCE CULTURE













Magnum Photos

samedi 11 mars 2017

Interview d'Asli Erdogan, jeudi 9 mars 2017, dans LGL


C’est l’une des grandes voix de la littérature contemporaine. La romancière turque ASLI ERDOGAN, arrêtée en août dernier à Istanbul, vient de passer 4 mois en prison. Elle risque la réclusion à perpétuité. En cause : ses chroniques, réunies chez Acte Sud sous le titre « Le silence même n’est plus à toi ».








Ozan Kose / AFP






photo Delphine Minoui

mercredi 8 mars 2017

Alejandra Pizarnik, Arbol de Fuego

photo Sara Facio
dans un parc de Buenos Aires




Ce soir, dans ce monde
à Martha Isabel Moïa
ce soir dans ce monde
les mots du rêve de l’enfance de la mort
il n’est jamais « ça », ce que l’on veut dire
la langue natale châtre
la langue est un organe de connaissance
de l’échec de tout poème
castré par sa propre langue qui est l’organe de la ré-création
de la re-connaissance
mais non celui de la résurrection
de quelque chose en guise de négation
de mon horizon de maldoror avec son chien
et rien n’est promesse
entre le dicible
qui équivaut à mentir
(tout ce que l’on peut dire est mensonge)
le reste est silence
sauf que le silence n’existe pas
non
les mots
ne font pas l’amour
ils font l’absence
si je dis « eau », boirais-je?
si je dis « pain », mangerais-je?
ce soir dans ce monde
extraordinaire silence, que celui de cette nuit!
ce qui se passe avec l’âme est-ce qu’on ne la voit pas
ce qui se passe avec l’esprit est-ce qu’on ne le voit pas
d’où vient-elle cette conspiration d’invisibilités?
aucun mot n’est visible
ombres
enceintes visqueuses où se cache
la pierre de la folie
couloirs sombres
je les ai parcourus tous
ô reste un peu plus parmi nous!
ma personne est blessée
ma première personne du singulier
j’écris comme qui… avec un couteau empoigné dans le noir
j’écris comme je suis en train de direla sincérité absolue continuerait étant
l’impossible
ô reste un peu plus parmi nous!
les ébrèchements des mots
en délogeant le palais du langage
la connaissance entre les jambes
qu’as-tu fait du don du sexe?
ô mes morts!
je les ai mangés, j’ai avalé de travers
j’en peux plus, de n’en pouvoir plus
des mots muselés
tout glisse
vers la sombre liquéfaction
et le chien de maldoror
ce soir dans ce monde
où tout est possible
hormis le poème
je parle
en sachant qu’il ne s’agit pas de ça
toujours, il ne s’agit pas de ça
ô aide-moi à écrire le poème le plus oubliable!
celui qui ne soit pas bon, même pas
à être inutile aide-moi à écrire des mots
ce soir dans ce monde

Alejandra Pizarnik
in Árbol de Fuego, Caracas ( diciembre 1971)

Quatre saisons plus une, d'Alain Hoareau (L'Harmattan)







Quatre saisons plus une, Alain Hoareau

Poésie, L'Harmattan

septembre 2016, 108 pages, 13 €




« Il sera déjà trop tard pour les larmes/ en dedans/ lieu de ta présence ». C’est l’évènement de la perte qui va motiver Alain Hoareau à oser la publication de ce recueil de poèmes, Quatre saisons plus une, lui qui pose ses mots depuis si longtemps sur la page. Ce livre est un hommage au temps qui passe au fil des saisons où l’ordre chronologique est bousculé. La mort du père, qui est pour chaque homme un moment inaugural, va conduire le poète à déployer ses ailes pour nous offrir cet envol vers des pays disparus.
L’auteur va tisser, pour un auditoire d’inconnus, une toile ténue et resserrée de sensations et de sentiments pour tenter, du bout des doigts, du bout de sa lyre, de nous permettre d’approcher au plus près de l’émotion et ainsi atteindre le cœur des évènements les plus infimes, les plus anodins, les plus essentiels.
Dans un murmure fragile, dans une traversée risquée, le poète esquisse des moments éphémères dans un cheminement intérieur, qui se dévoile au fil de l’eau, au fil de sa marche en alerte, au fil de sa flânerie, au fil de son parcours intérieur, au fil de ses Rêveries d’un promeneur solitaire. Toute assurance délaissée, il s’acharne à traquer l’ineffable pour suivre la lumière et le vent, les forêts d’ombres, le parfum des saisons.
Il tente de « lutter contre les ruses sournoises du temps » comme l’énonce si bien un autre poète, François Teyssandier, en nous offrant des éclats de vie qui susurrent à nos oreilles des vibratos d’existence, « une ombre sous le voile ».
Alain Hoareau va nous faire cheminer du plus sombre au plus lumineux, de l’automne à l’hiver, du printemps à l’été. Ses mots rythment son chant qui va s’avançant de la complainte à l’hymne à la vie, pour qu’ainsi « derrière l’oubli » vibrent ses mots « au lieu où la corde au silence rejoint/ L’ombre ».
Dans cette plongée impressionniste dans la nature, Alain Hoareau va entamer un « singulier voyage ». Il se laisse pénétrer par ses émotions, et c’est ainsi qu’il parvient à déchiffrer ses désarrois provoqués par cette musique de l’absence « à corps des mots ».
Sans cesse nous percevons le doute qui s’insinue en lui sur la capacité du poète à traduire ce qu’il ressent, toute assurance perdue, toute certitude délaissée. Et il nous avertit : « Les mains ne retiennent ni le sable ni le vent/ Mais les mains se souviennent les mains inventent/… Lorsque la nuit inspire l’abandon au vertige ».
Et pourtant, il réussit ce prodige de débusquer, dans les recoins reculés de son intuition, une expiration de mots ciselés, poignants, libres, qui révèlent une foisonnante palette sonore inscrite dans un temps suspendu, imprimant un souffle musical à un paysage intérieur qui peut faire songer à Debussy. Et il avance, sur son sentier, en toute liberté, se moquant éperdument des règles élémentaires de la versification, de la ponctuation.
Les énigmes des paysages mentaux qu’il traverse l’aident-elles à apprivoiser la mort, à trouver un passage vers la voie qu’il s’acharne à débusquer en lui pour énoncer ce qu’il n’a pas dit encore, à exprimer la déchirure « dans les petits discours du temps » ?
Et dans ce périple ce « Elle » si présente, si essentielle, qui est-elle ? « une ombre sous un voile », « la lèvre du chant laboureur » ? est-ce fruit/ est-ce bouche/ la lèvre qui s’ouvre la dent qui mordille/ et les perles claires d’un frisson près des jambes ». Mais, en fait, ne symboliserait-elle tout simplement la vie dans tout son foisonnement et son implacable finitude ?
Ces saisons qui vont bien au-delà des saisons. Alain Hoareau nous les donne en offrande. Il partage avec générosité ses émois qui se disent avec une grande pudeur, qui doivent s’éprouver avec la légèreté d’une aile de papillon, contre la pesanteur de certains moments de l’existence.
Son propre chemin croisera le nôtre si nous acceptons de nous laisser emporter dans ces vers qui remuent la profondeur sans limite de notre inconscient, l’opacité de tout ce qui y est enfoui comme dans une crypte. Il l’exprime dans ces vers : « Je n’entends pas les chants des morts/ la mort ne sait chanter ».
Que devient alors cette cinquième saison ? Serait-ce la porte secrète, celle qui introduit aux « couleurs clandestines » ? Serait-ce celle qui ouvre vers l’infini de nos possibles ? Ou vers le fini de notre impossible à dire ? Quatre saisons plus une ne traduirait-il pas « une mémoire en chemin », un culte à la vie telle qu’elle va lorsque « les voix résonnent de leur effacement » et « l’illusion est parfaite de pouvoir recommencer » ?
Et Alain Hoareau ouvre notre être à cette question brûlante : « Et toi, de quelle saison es-tu ? »
Alors laissons-nous absorber sans résistance par la grâce de ces vers avec recueillement comme on lit une prière même si on ne croit pas dans un au-delà. Car la poésie n’est-elle pas une nourriture nécessaire à l’âme « lorsque le ciel est à l’envers » dans les temps si troublés et si incertains que nous vivons ?

Pierrette Epsztein

La Cause littéraire


mercredi 1 mars 2017

Photos Isabelle Vaillant, textes Perrine le Querrec





Diaporama de l'exposition l'Orée d'Isabelle Vaillant. Photos Isabelle Vaillant, Textes Perrine Le Querrec, Montage Carole Colnat, Bande Son Frédérick XOonTh


vendredi 24 février 2017

Lettre de suicide de Stefan Zweig, à Friderike sa première femme

Stefan Zweig et Lotte


Lettre adressée à Friderike, sa première femme



Le 22 février 1942

Petrópolis,

Ma chère Friderike,

Quand tu recevras cette lettre je me sentirai bien mieux qu’auparavant. Tu m’as vu à Ossining, et après une bonne période de calme, ma dépression m’a accablé de pus belle — je souffrais tellement que je ne pouvais plus me concentrer. Et puis, la certitude — la seule que nous eussions — que cette guerre durerait des années, qu’il faudrait une éternité avant que, dans notre situation, nous puissions retrouver notre foyer, cette certitude était trop décourageante.
J’aimais beaucoup Petrópolis, mais je n’avais pas les livres qu’il me fallait, et la solitude, qui avait eu d’abord un effet si bienfaisant, commença à me peser — l’idée que mon œuvre capitale, le Balzac, ne pourrait jamais être terminée si je ne disposais pas de deux ans de vie paisible ni de tous les ouvrages nécessaires était très dure, et puis cette guerre, qui n’a pas encore atteint son point culminant.
J’étais trop fatigué pour supporter cela (et pauvre Lotte… elle n’avait pas une belle vie avec moi, en particulier parce que sa santé n’était pas des meilleures). Tu as tes enfants, donc un devoir à accomplir, tu as de vastes champs d’intérêts et une énergie intacte. Je suis certain que tu verras des temps meilleurs, et tu me donneras raison de n’avoir pu attendre plus longtemps avec ma « bile noire ». Je t’écris ces lignes dans les dernières heures, tu ne peux imaginer comme je me sens heureux depuis que j’ai pris cette décision. Embrasse tes enfants et ne me plains pas — rappelle-toi ce bon Joseph Roth, et Rieger, comme je me suis réjoui qu’ils n’aient plus à supporter ces tourments.

Avec toute mon affection et mon amitié, courage — tu sais que je suis apaisé et heureux.

Stefan




J'ai lu cette si belle correspondance, FR



Paru dans Deslettres.fr



lundi 20 février 2017

Roger Knobelspiess nous quitte....


"Mon stylo, c’est ma vie bafouée, mon encre, c’est mon sang martyrisé, mon talent, c’est ma tête relevée" Roger Knobelspiess









A vous Roger K


Roger, ami de Fb certes, mais surtout homme qui accompagna ma jeunesse.
Je me souviens de vos longues années d’incarcération en QHS pendant lesquelles vous n’avez cessé de crier votre innocence, de dénoncer et de révéler au grand public les conditions dans lesquelles vivaient les condamnés.
Je me souviens de vos écrits, de vos si belles Lettres de prison, adressées à la femme que vous aimiez alors.
Je me souviens de l’élan de solidarité autour de vous jusqu’à ce qu’enfin, François Mitterand vous gracie en 1981, seulement en 1981.
Je garde auprès de moi tous les livres que vous avez écrits. Je vais les relire pour vous, pour accompagner votre départ.
Je me souviens des épisodes de votre vie. Petit délinquant au départ, vous êtes devenu chien enragé quand votre frère a été abattu. Votre frère si cher à votre coeur.
Je sais combien vous avez toujours été un homme sensible et généreux, ne cessant de dénoncer ce qui vous semblait injuste et cruel.
Je sais combien chacun de vos amis vous pleurent aujourd’hui.
Je pense à vos enfants, surtout vos deux fillettes que vous aimiez comme la prunelle de vos yeux. Votre joie, votre raison de vivre, votre rayon de soleil. Et puis...la vie.
J’ai le plus grand respect pour l’homme que vous avez su être.
J’admire l’écrivain de talent que vous êtes et resterez pour moi.
Au revoir Roger, au revoir....

fruban
le 19 février 2017

Ses livres :









Article de Jean-Michel Cordier, paru dans l'Humanité le 15 août 1990, à sa sortie de prison : Roger oubliera-t-il Knobelspiess ? 

ici 


Quelques articles :

- dans l'Unité, 8 octobre 1982 :

http://62.210.214.184/unite/u-result_frame.php?catalogueID=1035&Auteur=LEDUC+Paul

 - Sur Wikipedia



Ballade pour Roger de Jacques Higelin




Paroles sur le site de Jacques Higelin :


Ballade pour Roger

(J Higelin, Aken Edition)
Roger:
je peux plus dormir
je peux plus rêver
je suis pas sur demain de me réveiller
on a beau me dire tout ce qu'on voudra
je ne suis pas sur que demain le jour se lèvera

je peux plus dormir
je peux plus rêver
tant qu'un ami ou un amour seront enfermes
tant qu'on laissera une innocence
derrière les barreaux de la loi du silence

je peux plus dormir
je veux pas me coucher
je veux résister jusqu'à ce que je vois le ciel s'éclaircir
encore une nuit passée seul
a réfléchir
a ne plus supporter
de voir sa gueule dans le miroir de la solitude

Roger:
j'ai jamais tiré sur personne
j'ai voulu être un perdant qui gagne
20 ans de prison
encore 10 ans suspendus au dessus de ma tete
je ne sais même plus si je suis vivant ou mort

Marie:
en te perdant j'ai perdu mon âme
nul être ne m'a fait source d'autant de bonheur
te souviens tu de ces routes d'Italie
quand je m'allongeais sur toi regardant le ciel
et que tu conduisais heureux ton corps chaud contre le mien

Roger:
réemprisoner depuis 2 ans je tourne dans ma cellule
jusqu'à épuisement
le sentiment d'être né en captivité
de ne plus rien ressentir

Marie:
je veux pas perdre ta main
je veux pas qu'on nous sépare
je veux pas que mon enfant meurt a force de désespoir

Roger:
s'il faut dormir ne plus rêver

Marie:
c'est long d'être sans toi c'est difficile à vivre

Roger:
se reposer oublier chaque jour qui s'en va

Marie:
je voudrais briser ta cage

Roger:
je veux bien dormir entre tes bras

Marie:
écarter tes barreaux

Roger:
fermer les yeux pour mieux sentir

Marie:
je voudrais que tu vives

Roger:
fermer les yeux pour mieux sentir ton coeur
qui bat.

Site Jacques Higelin ICI


Au Salon du livre de Migennes (Yonne), 2015
article et interview de Yannick Petit
"Wagon-Livres" (Radyonne, 90.5 FM), émission littéraire.
(Roger K dans la seconde demi-heure, à 00.44)

(Crédit photo : Tony David-Thioux)













D'autres films sur la chaîne youtube de Roger K


Chaîne youtube de Roger K