Aujourd'hui 8 mars, mes pensées vont vers toutes les mères qui assistent, meurtries et impuissantes, aux souffrances de la chair de leur chair. Souffrance due à la maladie, à l'oppression tyrannique, aux addictions toxiques, au désespoir.. Ces mères parfois seules, mal aimées, mal aidées.. qui luttent avec un amour désespéré, au chevet de leur enfant et qui offrent sans compter leurs nuits sans sommeil, pour caresser une main ou un front, pour sourire... malgré les larmes qui ne couleront que dans la solitude. Ces mères qui accompagnent jusqu'au seuil de la nuit éternelle, cet enfant que la colère des hommes ou la colère des cieux leur ont arraché. Qu'on les nomme les "folles de la Place de Mai", qu'elles portent le foulard palestinien.. qu'elles vivent tout près de moi, qu'elles se trouvent à des milliers de kilomètres.. Ces femmes sont toutes mes soeurs, dans la douleur et dans le deuil. Jamais un enfant ne devrait quitter cette vie avant celle qui lui a offert la vie.
au bord de la rampe il regardait passer les bateaux
le premier lundi du mois c'était un cargo du Mozambique
qui passait au ralenti
le premier mardi du mois des péniches surchargées
de coke qui venaient d'Ostende
le premier mercredi du mois un rafiot noir
le "Parispéa" qui passait au ralenti
le premier jeudi du mois il avait sa prise de sang et sa
chimiothérapie
le premier vendredi du mois des péniches chargées
de coke qui venaient d'Ostende
le samedi il venait ; il n'y avait rien
Il tirait la langue
son visage était ridé de nostalgie
ses mains remplies de mélancolie
il regardait ses souliers dont la moitié était dans le
vide
Jean de la Ville de Mirmont (1886-1914) est ce jeune poète bordelais mort sur le front le 28 novembre 1914, à l'âge de 27 ans.
Je l'ai découvert d'abord par L'Horizon chimérique, mis en musique par Gabriel Fauré, puis par Julien Clerc.
Plus tard, j'ai lu Les dimanches de Jean Dézert
Le blog de Clélie lui a consacré un très bel article en deux parties.
Quelques extraits Les Dimanches de Jean Dézert
Publié à compte d’auteur en 1914, peu de temps avant la déclaration de guerre, ce roman, qui n’eut aucun succès, est le seul paru du vivant de l’auteur.
L’ironie n’est jamais loin dans les quatre parties de ce court roman. Le narrateur est présent dès les premières lignes, puis semble s’effacer ensuite. L’absurde de la situation fait parfois songer aux écrits de Samuel Beckett…
- Le 24 novembre, il rédige une dernière lettre à sa mère : « Je ne suis pas encore nommé sous-lieutenant, mais j’en remplis actuellement les fonctions selon le dernier remaniement de la compagnie. Je suis en bonne santé et d’excellente humeur, avec le seul regret de vous savoir inquiets et si loin de moi. Au fond, je suis le plus heureux de vous tous, car si je suis emporté, j’espère ne pas même m’en apercevoir ; si je suis blessé, je coucherai dans un bon lit et je serai soigné par d’aimables dames, et si je persiste tel quel, grâce à toi je n’aurais pas trop froid. Au revoir, ma chère maman, bons baisers à vous tous. Ton fils si loin et si près de toi – et sur qui veillent non seulement son étoile, mais toutes les étoiles du ciel. » - 28 novembre 1914: nouvelle journée de « bombardement presque ininterrompu » (JMO). Jean est touché par un obus sur les pentes du mont de Beaulne. « On s’attendait à le trouver broyé. Or, il était entier et, le croirez-vous, debout. Enseveli sous des mètres d’argile, il était figé dans sa dernière attitude à la manière des habitants de Pompéi, saisis dans leur dernière activité quotidienne par la lave incandescente du Vésuve : le buste droit, la tête levée, les yeux ouverts, la baïonnette au canon et la musette au flanc, il s’apprêtait à bondir pour se battre. Il était comme empêché. C’est une vision qui, depuis, me hante chaque nuit. Un gisant en action, oui, c’est ça. » (J. Garcin) - Il est transporté vers une ambulance mais ne peut être sauvé ; il décède dans les premières heures du 29.
NB : En 2013, Jérôme Garcin lui consacre un livre qui mêle fiction et faits réels, Bleus horizons (Gallimard)
SES OEUVRES
L'Horizon chimérique
I
Je suis né dans un port et depuis mon enfance
J’ai vu passer par là des pays bien divers.
Attentif à la brise et toujours en partance,
Mon cœur n’a jamais pris le chemin de la mer.
Je connais tous les noms des agrès et des mâts,
La nostalgie et les jurons des capitaines,
Le tonnage et le fret des vaisseaux qui reviennent
Et le sort des vaisseaux qui ne reviendront pas.
Je présume le temps qu’il fera dès l’aurore,
La vitesse du vent et l’orage certain,
Car mon âme est un peu celle des sémaphores,
Des balises, leurs sœurs, et des phares éteints.
Les ports ont un parfum dangereux pour les hommes
Et si mon cœur est faible et las devant l’effort,
S’il préfère dormir dans de lointains arômes,
Mon Dieu, vous le vouliez, je suis né dans un port.
II
Par l’appel souriant de sa claire étendue
Et les feux agités de ses miroirs dansants
La mer, magicienne éblouissante et nue.
Éveille aux grands espoirs les cœurs adolescents.
Pour tenter de la fuir leur effort est stérile ;
Les moins aventureux deviennent ses amants,
Et, dès lors, un regret éternel les exile.
Car l’on ne guérit point de ses embrassements.
C’est elle, la première, en ouvrant sa ceinture
D’écume, qui m’offrit son amour dangereux
Dont mon âme a gardé pour toujours la brûlure
Et dont j’ai conservé le reflet dans mes yeux.
III
Quel caprice insensé de tes désirs nomades,
Mon cœur, ô toi mon cœur qui devrais être las,
Te fait encore ouvrir la voile au vent des rades
Où ton plus fol amour naguère appareilla ?
Tu sais bien qu’au lointain des mers aventureuses
Il n’est point de pays qui vaille ton essor,
Et que l’horizon morne où la vague se creuse
N’a d’autres pèlerins que les oiseaux du Nord.
Tu ne trouverais plus à la fin de ta course
L’île vierge à laquelle aspirent tes ennuis.
Des pirates en ont empoisonné les sources.
Incendié les bois et dévoré les fruits.
Voyageur, voyageur, abandonne aux orages
Ceux qui n’ont pas connu l’amertume des eaux.
Sache borner ton rêve à suivre du rivage
L’éphémère sillon que tracent les vaisseaux.
IV
Le ciel incandescent d’un million d’étoiles
Palpite sur mon front d’enfant extasié.
Le feu glacé des nuits s’infuse dans mes moelles
Et je me sens grandir comme un divin brasier.
Les parfums de juillet brûlent dans le silence
D’une trop vaste et trop puissante volupté.
Vers l’azur ébloui, comme un oiseau, s’élance,
En des battements fous, mon cœur ivre d’été.
Que m’importe, à présent, que la terre soit ronde
Et que l’homme y demeure à jamais sans espoir ?
Oui, j’ai compris pourquoi l’on a créé le monde ;
C’était pour mon plaisir exubérant d’un soir !
V
Vaisseaux, nous vous aurons aimés en pure perte ;
Le dernier de vous tous est parti sur la mer.
Le couchant emporta tant de voiles ouvertes
Que ce port et mon cœur sont à jamais déserts.
La mer vous a rendus à votre destinée,
Au-delà du rivage où s’arrêtent nos pas.
Nous ne pouvions garder vos âmes enchaînées ;
Il vous faut des lointains que je ne connais pas.
Je suis de ceux dont les désirs sont sur la terre.
Le souffle qui vous grise emplit mon cœur d’effroi,
Mais votre appel, au fond des soirs, me désespère,
Car j’ai de grands départs inassouvis en moi.
VI
Vaisseaux des ports, steamers à l’ancre, j’ai compris
Le cri plaintif de vos sirènes dans les rades.
Sur votre proue et dans mes yeux il est écrit
Que l’ennui restera notre vieux camarade.
Vous le porterez loin sous de plus beaux soleils
Et vous le bercerez de l’équateur au pôle.
Il sera près de moi, toujours. Dès mon réveil,
Je sentirai peser sa main sur mon épaule.
VII
Le vent de l’océan siffle à travers les portes
Et secoue au jardin les arbres effeuillés.
La voix qui vient des mers lointaines est plus forte
Que le bruit de mon cœur qui s’attarde à veiller.
Ô souffle large dont s’emplissent les voilures,
Souffle humide d’embrun et brûlant de salure,
Ô souffle qui grandis et recourbes les flots
Et chasses la fumée, au loin, des paquebots !
Tu disperses aussi mes secrètes pensées,
Et détournes mon cœur de ses douleurs passées.
L’imaginaire mal que je croyais en moi
N’ose plus s’avouer auprès de ce vent froid
Qui creuse dans la mer et tourmente les bois.
VIII
Toi qui te connais mal et que les autres n’aiment
Qu’en de vains ornements qui ne sont pas toi-même,
Afin que ta beauté natale ne se fane,
Mon âme, pare-toi comme une courtisane.
Lorsque reviendra l’ombre et que tu seras nue,
Seule devant la nuit qui t’aura reconnue
Et loin de la cité dont la rumeur t’offense.
Tu te retrouveras pareille à ton enfance,
Mon âme, sœur des soirs, amante du silence.
IX
Ô la pluie ! Ô le vent ! Ô les vieilles années !
Dernier baiser furtif d’une saison qui meurt
Et premiers feux de bois au fond des cheminées !
L’hiver est installé, sans sursis, dans mon cœur.
Vous voilà de retour, mes pâles bien-aimées.
Heures de solitude et de morne labeur,
Fidèles aux lueurs des lampes allumées
Parmi le calme oubli de l’humaine rumeur.
Un instant, j’ai pensé que la plus fière joie
Eût été de m’enfuir, comme un aigle s’éploie,
Au lointain rouge encore des soleils révolus.
Et j’enviais le sort des oiseaux de passage.
Mais mon âme s’apaise et redevient plus sage,
Songeant que votre amour ne me quittera plus.
X
Mon désir a suivi la route des steamers
Qui labourent les flots d’une proue obstinée
Dans leur hâte d’atteindre à l’horizon des mers
Où ne persiste d’eux qu’une vaine fumée.
Longtemps il s’attarda, compagnon des voiliers
Indolents et déchus, qu’un souffle d’aventure
Ranime par instants en faisant osciller
Le fragile appareil de leur haute mâture.
Mais la nuit vient trop vite et ne me laisse plus,
Pour consoler encor mon âme à jamais lasse,
Que les cris de dispute et les chants éperdus
Des marins enivrés dans les auberges basses.
XI
Diane, Séléné, lune de beau métal,
Qui reflète vers nous, par ta face déserte,
Dans l’immortel ennui du calme sidéral,
Le regret d’un soleil dont nous pleurons la perte,
Ô lune, je t’en veux de ta limpidité
Injurieuse au trouble vain des pauvres âmes,
Et mon cœur, toujours las et toujours agité,
Aspire vers la paix de ta nocturne flamme.
XII
Novembres pluvieux, tristes au bord des fleuves
Qui ne reflètent plus le mirage mouvant
Des nuages au ciel, des arbres dans le vent,
Ni l’aveuglant soleil dont nos âmes sont veuves,
Faut-il que notre exil sous vos froides clartés
Ne conserve d’espoir que le peu que nous laisse
Le cri des trains de nuit qui sifflent leur détresse,
Quand les rêves sont morts dans les grandes cités ?
XIII
La Mer est infinie et mes rêves sont fous.
La mer chante au soleil en battant les falaises
Et mes rêves légers ne se sentent plus d’aise
De danser sur la mer comme des oiseaux soûls.
Le vaste mouvement des vagues les emporte,
La brise les agite et les roule en ses plis ;
Jouant dans le sillage, ils feront une escorte
Aux vaisseaux que mon cœur dans leur fuite a suivis.
Ivres d’air et de sel et brûlés par l’écume
De la mer qui console et qui lave des pleurs
Ils connaîtront le large et sa bonne amertume ;
Les goélands perdus les prendront pour des leurs.
XIV
Je me suis embarqué sur un vaisseau qui danse
Et roule bord sur bord et tangue et se balance.
Mes pieds ont oublié la terre et ses chemins ;
Les vagues souples m’ont appris d’autres cadences
Plus belles que le rythme las des chants humains.
À vivre parmi vous, hélas ! avais-je une âme ?
Mes frères, j’ai souffert sur tous vos continents.
Je ne veux que la mer, je ne veux que le vent
Pour me bercer, comme un enfant, au creux des lames.
Hors du port qui n’est plus qu’une image effacée,
Les larmes du départ ne brûlent plus mes yeux.
Je ne me souviens pas de mes derniers adieux…
Ô ma peine, ma peine, où vous ai-je laissée?
Voilà ! Je suis parti plus loin que les Antilles,
Vers des pays nouveaux, lumineux et subtils.
Je n’emporte avec moi, pour toute pacotille,
Que mon cœur… Mais les sauvages, en voudront-ils ?
Posthume, 1920
Les dimanches de Jean Dézert
Les Dimanches de Jean Dézert fut le seul ouvrage que Jean de la Ville de Mirmont publia de son vivant puisqu’il mourut en novembre 1914 au Chemin des Dames juste après avoir fait paraître - à compte d’auteur et à seulement 300 exemplaires
«J'ai imaginé un petit roman quui m'amuserait beaucoup. Le héros de l'histoire serait absurde et tout à fait dans mes goûts... Ce sera désolant sous un aspect ridicule. Mon personnage est définitivement employé de ministère. Il habite mon ancienne chambre de la rue du Bac, en face de Petit Saint-Thomas, sous l'obsession d'un plafond trop bas. Il s'ennuie mortellement par faute d'imagination, mais est résigné à sa médiocrité. Pour essayer de se distraire, il emploie tout un dimanche à suivre les conseils de plusieurs prospectus qu'on lui a donnés dans la rue. Le matin, il prend un bain chaud, avec massage par les aveugles, rue Monge. Puis il se fait couper les cheveux dans un "lavatory rationnel" de la rue Montmartre. Puis il déjeune rue de Vaugirard dans un restaurant végétarien anti-alcoolique. Puis il consulte un somnambule. Puis il va au cinématographe. Il dîne enfin au champagne à 2 fr. 75 aux environs de la barrière du Trône et finit sa soirée en écoutant une conférence gratuite avec auditions musicales chez un pharmacien près de la Gare du Nord. Je n'ai même pas la peine d'inventer.»
Jean de La Ville de Mirmont, Lettre à sa mère.
Préface de François Mauriac
Collection La petite vermillon (n° 88), La Table Ronde
Parution : 05-03-1998
Dans Le Matricule des anges n°23
"Satirique par certaines extravagances, ce livre est une savoureuse évocation de l'abdication devant l'existence, sur fond de siècle finissant. Pour Jean Dézert, le personnage central de ce roman de la non-vie, point d'oasis ni de salut. Agé de 27 ans, il est employé au ministère de l'Encouragement au bien (direction du matériel). Sans passé ni futur, il vit le présent avec l'enthousiasme d'un supplicié. Il loge seul à Paris dans un appartement au plafond si bas que "des personnes à l'imagination facile se croiraient, chez lui, dans l'entrepont d'un voilier." Le jour, il remplit des imprimés, le soir, lorsqu'il ne fume pas, il griffonne son agenda dans lequel il recense de ridicules faits de rue.
Certaines personnes sont touchées par la grâce, lui c'est par le néant. "J'ai mal compris la vie, jusqu'ici", admet-il. Ses grands principes, il les puise dans l'abandon et la résignation : "Lorsqu'on ne peut apporter à un mal aucun remède, il est inutile d'en chercher". Pour se distraire de la solitude, le dimanche, le jeune homme s'autorise quelques sorties en compulsant les prospectus publicitaires : un bain chaud avec massage par des aveugles, un restaurant végétarien, une conférence sur l'hygiène sexuelle... Pas de malheur dans ces pages, juste l'impression d'être inutile, d'être à sa juste place, d'être invisible au monde. Rien ne fleurit sur cette terre étrangère, même lorsqu'une promesse de bonheur pointe le nez. Ainsi, comble de l'absurde, avant leur mariage, la jeune fille remarquera pour la première fois "sa figure si longue"... et c'est le désastre.
Lointain cousin de Bartleby de Melville, ce Jean Dézert incarne à lui tout seul toute la tragédie humaine. Sa résistance devant le cours des événements s'apparente aux frêles gesticulations d'un pantin. Ce livre est une excellente invite pour se plonger dans les Oeuvres complètes de ce poète et conteur publiées aux éditions Champ Vallon."
(..) Ainsi, dans ces années d'avant-grande-guerre, vivait un garçon, natif de Pissos et portant prénom et nom d'un héros de roman créé au même moment par un écrivain du même âge. Des histoires parallèles d'enfants de conditions différentes, arrivés miraculeusement tard dans la vie de leurs parents, fascinés par l'horizon, le voyage et l'aventure.
Le Jean Dézert croqué par Jean de la Ville faisait partie du grand troupeau peuplant les villes, les bureaux et les administrations. Si il avait réellement vécu, si le roman avait été un peu plus long, il serait bien évidemment parti à la guerre en août 1914, éberlué et déboussolé, on le devine.
Car nombreux ont été les Jean Dézert à remplir les tranchées de la Grande Guerre et les cimetières en suivant.
Comme les deux autres Jean, le poète et le menuisier. "
Contes
Recueil posthume
1923
City of Benares
Les Pétrels
La Mort de Sancho
Le Piano droit
Les Matelots de la Belle-Julie
Entretien avec le diable
L’Orage
Mon ami le prophète
L'horizon chimérique (INTRODUCTION DE MARCEL SCHNEIDER ; PREFACE DE FRANCOIS MAURIAC)
Jean de La Ville De Mirmont
Grasset Et Fasquelle Cahiers Rouges 21 Mai 2008
L'oeuvre de Jean de La Ville de Mirmont, tué au front le 28 novembre 1914 à l'âge de 27 ans, se compose d'un court roman, Les Dimanches de Jean Dézert, de contes et de poèmes publiés après sa mort, sous le titre de L'Horizon chimérique. Né à Bordeaux en 1886, Jean de la Ville de Mirmont a passé sa jeunesse dans la capitale girondine. Il y a noué maintes amitiés fidèles, dont celle de François Mauriac qui rédigea la Préface
Février est très souvent le mois des contrastes, à la fois frémissement du printemps qui se ressent, se respire, et hiver qui s'installe vraiment avec chute de température, parfois sévère.
J'ai choisi ici de montrer les prémices printaniers.
Nouka ne s'y trompe pas et réclame déjà les balades et les premiers "bains de soleil" ! Elle qui déteste la pluie et le vent gris et froid. Elle aussi hume cet air nouveau et se réjouit des jours qui s'allongent
Les jonquilles ne demandent qu'à s'ouvrir. Que va-t-il se passer si les gelées s'intensifient brusquement ? Heureusement les prévisions se trompent bien souvent !
Les arbres tendent leurs bras décharnés comme pour implorer les ciels bleus. Le bouleau est toujours l'un des plus beaux.
A chaque fois, je pense à ce film superbe Quand passent les cigognes, vu et revu.
Leur écorce blanche est de celle qui offrent un peu de gaieté et de lumière aux tristes journées d'hiver.
Elégance et souplesse de leurs branches dénudées
Toutes premières violettes encore cachées sous les feuilles mortes
Une branche du séquoïa géant vient caresser le bouleau, elle qui se vante de garder sa parure au plein coeur de l'hiver. Cet arbre majestueux est né d'un petit rejet qui poussait au pied d'un autre géant, dérobé dans un Jardin botanique. C'était en 1986, il mesurait une vingtaine de centimètres seulement, aujourd'hui ce trentenaire s'élève à plus de quinze mètres ! Je ne regrette pas mon petit chapardage !
Ses fruits minuscules et ses premières pousses de l'année, d'un joli vert fragile et tendre
Mousses et lichens envahissent le tronc des plus vieux arbres. Il arrive que le lierre s'en mêle. Toute une vie se cache sous ces épaisses écorces rugueuses et crevassées
Ces vieilles écorces ont chacune leur histoire, leurs secrets... et je leur confie les miens.
Ces cyclamens d'hiver prolifiques, au fil des années, s'étalent en nappes mauve
Petite soeur de Colombie
mi hermana
Tes mots caressent la Vie
chantent l'Amour en criant
Libertad !
Tu es forte ma fragile
Forte de cris qui dénoncent
l'oppression
l'injustice
la corruption
Tu t'es levée pour
Dire
au monde entier
Basta !
Aimer la Vie c'est
combattre la misère
refuser le pouvoir de l'argent
sale
Aimer la Vie c'est
libérer la parole des poètes et des artistes partout à travers le monde
Les bourreaux ont assassiné
Federico Garcia Lorca
Victor Jara
Matoub Lounès....
des poètes des poètes des poètes encore et toujours
des Poètes !
" Dieu le fracas que fait un poète qu'on tue "
c'est Aragon qui nous le dit
Brillent au firmament les étoiles des poètes
emprisonnés
torturés
mutilés
fusillés
Lâchement brutalement férocement avec la force
des puissants
des impuissants
des ignorants
Ces étoiles au firmament brillent
pour toi Angye mon amie
mi amiga
mi hermana
Toi qui t'es levée qui as crié
Toi qui chantes l'Amour la Liberté la Vie
"Ne recueille plus de larmes, cœur tendre.
Et si un enfant prisonnier pleure, tu le diras,
et si un homme est torturé, tu le diras.
Ce n’est pas le moment de rentrer la colère, te dis-je.
C’est l’heure de forger et de faire luire le tranchant."
Angye Gaona, extrait du poème tendre tissu
Traduction: Pedro Vianna
J'ai réuni en un recueil les poètes de différentes nationalités qui ont bien voulu faire un bout de chemin avec Angye Gaona dont le procès est en cours. La sélection présentée ci-dessous inclue deux poèmes non encore traduits (un poème en langue castillane de Mariano Garrido et un autre en langue italienne de Mariano Cinque). A.C.
La Colombe de la paix est un dessin sur affiche de Pablo Picasso réalisé en 1949.
Après la surprise l'étonnement
vinrent désir caresses complicité
quelques violents orages
c'était l'été dans nos cœurs
Eté de poésie de découvertes
Et puis il y eut ce livre
il y a toujours ce livre
Ce livre tel un fil qui relie
Au fil des jours des semaines des mois
des années maintenant
désir caresses s'effilochent
même la complicité perd ses couleurs
Hiver des émotions des sentiments
Toujours la même quête
pour un livre pour des écrits
Ce livre tel un fil qui sépare
Aimer s'apprivoise comme un animal sauvage
c'est du moins ce que j'ai cru
mais complicité désir caresses
sous les ciels gris se sont perdus
Y aura-t-il un nouveau printemps
Le printemps des poètes
Notre printemps
Toi et moi
tant d'oubli
tant de solitude
choisie toujours choisie
Allons-nous lâcher le fil
le fil qui relie le fil qui unit.....
"J'avais un pote à St Naz, son père bossait à Penhoët. Il me racontait des histoires comme ça, comme si c'était vrai. J'écoute les gens encore, j'aime quand les histoires sont fortes et me prennent entièrement. Et puis cette âme ouvrière, libertaire. Et puis pour les hommes." Denis T
I
Il s'appelait Wlodzimietz.
Il était natif de Malbork au sud de Gdansk en Pologne du nord.
C'était un spécialiste de la soudure au carbure de tungstène.
Il travaillait au sein des usines Renault à Boulogne Billancourt.
Il habitait juste à côté, rue Marcel Bontemps.
Il jouait sur son harmonica : "Da Doo Ron Ron" un classique américain de Jeff Barry.
Alors il fallait le voir, comment il creusait ses joues, comment il faisait rouler ses yeux, comment il voulait donner à son air "un air de mur du son".
Il était venu en France en 1964 avec tout ça dans un sac fourre-tout qui trônait sur une chaise en guise de décor et sur lequel était marqué au pochoir et en polonais "zeglarz morski Wlodzimietz".
II
Je l'ai su après, lui il s'appelait Lukas, il habitait Borholmer Strasse bloc 2 dans une cité au 4ème étage à l'Ouest dans Berlin, en bas il y avait le mur.
Tous les mercredi Lukas brandissait à sa fenêtre une roue de vélo, une roue avant...
Elle je l'ai su après, elle s'appelait Mia, elle habitait Borholmer Strasse bloc 3 dans une cité au 6ème étage à l'Est dans Berlin, en bas il y avait le mur.
Tous les mercredi Mia brandissait à sa fenêtre une roue de vélo, une roue arrière...
C'est elle qui a arrêté la première de faire des signaux, les volets de son appartement se sont soudainement fermés du jour au lendemain !
Je l'ai su longtemps après...
III
Lululelaminé avait bossé au laminoir dans le bassin de St Nazaire, il laminait des tôles pour des coques de bateaux.
Il les rendait concaves.
A la fin de son ouvrage, il marquait sur les ferrailles à la craie blanche "Bon pour soudure" ou à la craie jaune "Bon pour soudure au 7/10ème".
En 1956, il avait travaillé sur le "Gascon" un navire vraquier, qui fut assemblé tout au long du goulet à Penhoët.
C'est à 18 heures que tous les ouvriers du réservoir enfourchaient leurs vélos pour rejoindre le bistrot de la Germaine, Quai des Darses.
Le bar faisait six mètres de long, il y avait sur le zinc 58 verres à limonade remplis pour moitié de vin blanc, du "Gros Plant", 58 verres de blanc limé.
Lululelaminé buvait son blanc limé et rentrait chez lui, c'est pour cela qu'il en parle encore aujourd'hui...
Je quitterai
le blanc sommet enneigé
qui réchauffait d'un sourire nu
mon infini isolement.
Je secouerai de mes épaules
la cendre dorée des astres
comme les moineaux
secouent la neige
de leurs ailes.
Ainsi un homme, simple et intègre
ainsi tout joyeux et innocent
je passerai
sous les acacias en fleurs
de tes caresses
et j'irai becqueter
la vitre rayonnante du printemps.
Je serai l'enfant doux
qui sourit aux choses
et à lui-même
sans réticence ni réserve.
Comme si je n'avais pas connu
les fronts mornes
des crépuscules de l'hiver
les ampoules des maisons vides
et les passants solitaires
sous la lune
d'Août.
Un enfant.
Yannis Ritsos
in, Symphonie du printemps
éd Bruno Doucey (2012)
traduit du grec par Anne Personnaz
photo fruban
Le mot de l’éditeur :
“Je suis le ciel étoilé des moissons.” Le poète qui écrit cela paraît pourtant l’avoir perdue, sa bonne étoile. Voyez plutôt : Yannis Ritsos naît en Grèce dans une famille de nobles propriétaires terriens, mais sa jeunesse est marquée par la ruine économique, des drames familiaux et la maladie. Proche du parti communiste grec, il aspire à un idéal de fraternité, mais la dictature dévaste son pays. C’est dans ce contexte désespéré que le poète écrit l’une de ses plus belles oeuvres, jusqu’alors inédite en français : Symphonie du printemps. Un hymne à l’amour, à la nature, à la vie. À mes yeux, un antidote à la crise. Dans la situation douloureuse que connaît la Grèce, le lyrisme explosif de Yannis Ritsos est une tentative de libération par l’imaginaire. Le poète danse à deux pas de l’abîme, les bras tendus vers les étoiles.
Janvier, mois noir, janvier s'achève... Je ne le regretterai pas et lui souhaite bon vent ! Si je pouvais le rayer du calendrier, ou hiberner dès qu'il s'annonce ! On me dira que ce découpage bien arbitraire du Temps est à ignorer, que la Vie et les émotions sont en nous seuls... D'ailleurs, on me le dit et d'ailleurs... j'en ris !
Déjà les jours s'allongent, la lumière a changé, malgré la pluie, le ciel de plomb, les nuages gris sale. La Nature ne m'est pas un simple décor, elle m'abrite en elle, je lui appartiens et la ressens au fond de moi. Tous les rationalismes du monde n'y pourront rien changer ! J'ai besoin pour me nourrir, pour respirer, de la sève qui monte et chasse les mélancolies. J'ai besoin de ces frémissements qui me disent : envole-toi, laisse derrière toi les noires idées de l'hiver en ton coeur !
Certes, il est possible de pleurer et de souffrir sous un soleil de plomb... La Nature est impuissante, mais elle berce et caresse de son mieux, lorsque tout renaît et fleurit et mûrit... Le coeur s'en imprègne, se réchauffe, se gorge d'espérance, et même les nuits me paraissent plus câlines.
Ecouter battre le coeur de la Nature, accorder mes pulsations à ses cycles, n'interdit pas de penser, réfléchir... avec lucidité, esprit critique (et auto-critique !)... connaître les règles de la société des Hommes !
Au milieu de l’hiver, j’apprenais enfin qu’il y avait en moi un été invincible
Albert Camus
Au milieu de l'hiver
Est-ce le ciel trop gris
le vent qui me rend folle
Est-ce cette date anniversaire
plus cruelle cette année encore
Est-ce le fil de la Vie de l'Amour
qui se perd dans les brumes
Est-ce lassitude de lutter
lassitude de sourire
Est-ce soif inassouvie ?
L'errance coupe mes ailes
Est-ce l'aube qui fleurit au petit matin
qui te murmure __ Vis
Est-ce le frémissement des bourgeons
qui délivre la sève dans tes veines ?
Ami, la Nature ne m'aide guère
en ces temps d'hiver
Ce souffle revenu ce rire qui éclate
je les ai retrouvés en caressant les pages
de ce petit livre rouge coquelicot
Il portait ton odeur ta passion
Une pluie fine vient de la côte d'Opale par les plaines de Picardie
Est-ce que la mort annoncée de janvier
t'ouvre maintenant les sentiers vers demain
Est-ce que tes yeux aveugles
peuvent admirer en ton jardin ces nappes de fleurs ?
Demande aux vents du Sud demande aux grues cendrées