mercredi 19 août 2020

Ce soir plus que jamais, Françoise R

 


Ce soir, plus encore que ces derniers temps, je ressens ici, d'étranges sensations. Le monde entier m'arrive d'un peu partout, avec ses crimes, ses guerres, le sang inutilement versé. Nous partageons, nous indignons, essayons de masquer notre impuissance. Personnellement, je ne sais plus ce que je dois faire. Jamais encore je n'avais éprouvé un tel malaise.

Dans le même temps, m'arrivent des plages éblouissantes, des rires, des musiques, des poèmes, des peintures.... des envies de bonheur, de gaieté, de légèreté. C'est l'été, les vacances, alors je comprends, du moins j'essaie.

Dans ma tête et dans mon coeur tous ces flashes d'infos, ces partages dramatiques, puis hilarants, parfois stupides.... s'entrechoquent, se mélangent, m'entraînent dans une valse à mille temps qui me déboussole totalement.

Au milieu de tout et son contraire, je me sens prise de balbutiements... j'ai envie de me taire, de m'enfuir.


© fruban







© fruban






mardi 18 août 2020

Orages du 14 août, Françoise R


 Pluies torrentielles, ciel tourmenté, le Soleil se cache pour pleurer. Et les poètes, la tête entre les mains, le coeur écorché vif, ne trouvent que mots noirs. Plus envie de chanter la Beauté et l'Amour, quand ici et là-bas, tout n'est que ruines et cendres froides. La Nature prend le deuil et refuse le ciel bleu et la mer d'huile. Humain, trop humain.


fruban

orages du 14 août 





© photo fruban




lundi 17 août 2020

Erri de Luca, France culture


Emission A voix nue 


Une série d'entretiens proposée par Delphine Japhet. 

Ecrivain, traducteur et poète, Erri De Luca a tenu sa vie durant ses engagements politiques et littéraires : « ouvrir sa bouche pour le muet », donner les mots à ceux que l’on tente de faire taire.




Erri De Luca au Festival du Film de Trente en 2012• Crédits : Niccolò Caranti
                                          





https://www.franceculture.fr/emissions/voix-nue/erri-de-luca-lecrivain-des-vents-contraires


L'écrivain des vents contraires




























Rue de la Muette, la vache qu'un garçon

 




"La vache qu'un garçon était en train de traire"


(Ochs/Ochs/Puyfagès/Mondy/Jaccard) extrait vidéo du sixième cd de Rue de la Muette "Ombres Chinoises"


Dans la rue un chien aboyait une dame qui passait lui a dit se taire

Un chat est rentré dans la maison. Une vache qu'un garçon était en train de traire

Pleurait à cause du petit veau qu’un boucher ce matin tôt avait mis dans sa bétaillère


Le chat a bu un peu de ce lait; quelque part dans son palais le gout de la souris grise

Qu’il avait croquée pour son 4 heures lui donnait des hauts le cœur. Ça c’était une bêtise

Qui gâchait une belle journée. Il est parti digérer au chaud sa friandise 


Le battement des ailes du papillon dans le bec d’un oisillon, caché sous la glycine-

Tu l’avais taillée au sécateur avant de briser mon cœur. J’ai cherché dans la cuisine

Un vase pour y mettre quelques fleurs. Elles ont entrouvert leurs cœurs pour qu’une abeille y butine


Chacun mange plus petit que soi- c’est la vie !- c’est comme ça ! j’ai coupé sous la cellophane

Un petit bout du petit cochon. Avec le coin du torchon, j’ai essuyé mes larmes

En regardant dans une émission une gazelle qu’un lion mangeait dans la savane


Et longtemps  j’ai attendue.  Tu n’es jamais revenue. Qu’est ce que j’ai pu te faire ?

Le chat ronronnait dans la maison et la vache qu’un garçon était en train de traire

Pleurait à cause du petit veau qu’un boucher ce matin tôt avait mis dans sa bétaillère

Avait mis dans sa bétaillère…


© Patrick Ochs juillet 2014




dimanche 16 août 2020

C'est devenu un rituel, par Françoise Ruban

 


C'est devenu un rituel au fil des mois, venir rêver près des eaux calmes. Rêver et rire des facéties des canards abondamment nourris par les passants. Comme j'aimerais vivre près d'une rivière, tellement plus reposante que l'Océan, même si Celui-ci s'est immiscé dans mes gènes !

Belle journée à vous !

















© photos fruban

mardi 21 juillet 2020

Patrick Ochs, La Muette à Drancy





"Comme partout en Europe, on entendait les bottes et les bottes des nazis/Mes parents ont dit hop ! il y en a plein les bottes on s’en va à Paris/Mon petit frère voulait voir les tigres affamés du cirque d’hiver/Moi j’aurais préféré les girls déshabillées des folies bergères/De la gare de l’Est, reste quelques photos/J’avais ma vieille veste et lui mon vieux manteau/On a planqué 6 mois chez le cousin Léon/Sur les grands boulevards, il y avait une fanfare, il y avait un orphéon

Comme partout en Europe tous les peuples à la botte faisaient porter l’étoile/Mes parents ont dit hop ! il y en a plein les bottes faut mettre les voiles/A pied ou a vélo, sur les routes de campagne/Mais on s’est arrêtés sans se faire arrêter bien avant la montagne/ On a planqué 6 mois chez le cousin Dupont/Les fils du chef de gare faisaient péter des pétards et jouaient au ballon/J’ai embrassé cousine dans l’arrière cuisine sur le bout du menton/La main sur sa poitrine au fond de ma poitrine j’entendais l’orphéon

Que l’été était beau, que la vie était chouette/Qui nous a dénoncés qui nous a embarqués Cité de la Muette ?
Dans le camp de Drancy, barbelé vert de gris du côté de Paname/Qui sont ces pauvres gens, ces femmes et ces enfants gardés par des gendarmes/Je te piquais tes ballons, je collais des gnons mais je te regrette Si j’avais su t’aimer, je t’aurais emmené ailleurs sur la planète/Oh mon petit frangin, je t’écris 3 fois rien 3 mots qu’au vent je guette/Vite sortez-nous d’ici, loin du camp de Drancy, Cité de la Muette/Oh mon petit frangin, je t’écris 3 fois rien 3 mots qu’au vent je guette/Vite sortez-nous d’ici, loin du camp de Drancy, Cité de la Muette

Mes parents, mes amis, vite sortez-nous d’ici/Les hommes creusent une galerie secrète/Pour s’enfuir du camp de Drancy la Muette/Tous. Avant la tombée du soir/Avant que le dernier train quitte la gare/Je traîne mon petit frère dans le métro/Pour voir les tigres du cirque Médrano/En remontant le boulevard/J’ai dans mon cœur le cœur de la fanfare

Vite sortez-nous d’ici
Sortez-nous tous d’ici
Loin du camps de Drancy
Sortez-nous tous d’ici…"

Paroles et musique: Patrick Ochs/ Rue de la Muette






Patrick Ochs, le 16 juillet 2020

Triste anniversaire de la rafle du vel d'hiv . Ca finit par un cri. Tous les ans je vous diffuse ma chanson là-dessus. Merci de faire découvrir notre travail si vous jugez que ça en vaut la peine. Abonnez vous à notre chaîne YouTube. Partagez et commentez!


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lundi 29 juin 2020

Note de lecture sur Ostraka de Cristian Ronsmans, par Julien Miavril




Julien Miavril est doté d'une sensibilité très aiguisée. Elle lui permet de traquer les moindres sursauts de l'âme d'un auteur jusque dans ses encoignures et plus infimes recoins et les rehausser pour mieux les mettre dans un écrin de lumière.
Il se livre alors à une analyse fouillée tel un horloger spécialisé dans l'horlogerie ancienne, capable tout en pénétrant dans le ventre d'une comtoise ou d'une pendule à jaquemart, au fur et à mesure de la dépose des différentes pièces, ressorts, engrenages et autres, de nous expliquer dans les plus subtils détails détails le mécanisme et le fonctionnement avec une grande pertinence.
Je lui suis très reconnaissant pour cette note de lecture. (Cristian R)



"Ostraka", livre paru aux éditions du Pont de l'Europe, de Cristian Ronsmans, note de lecture

Par Julien Miavril

Prends-bien garde, ô lecteur, de ne point trop t'égarer en ces contrées philosophiques, toutes emplies de fiel et de sagesse, qui forment la trame de l'ouvrage de Cristian Ronsmans. Tu pourrais avoir à y goûter ce nectar empoisonné et salvateur, que contient tout philtre d'amour au-delà même du secret de sa composition. Le titre choisi fait référence à ces éclats de calcaire, qui n'existent qu'unis et réunis, et sur lesquels est inscrit le brûlant langage des dieux, proches et lointains par essence. Comme une pharmacopée cosmogonique et magique dont le secret aujourd'hui nous échappe. La philosophie qu'y déploie le poète donne, d'un bout à l'autre, à entendre ce rire dionysiaque qui se fait aussi léger que son mal d'amour est profond. Car il semble que la langue de l'Amant blessé qui forme la scène primitive, soit en faillite et comme meurtrie dans son vigoureux essor. Cristian Ronsmans s'échine en effet à pourfendre une à une les différentes figures de l'amour - soudain ou immortel, irruptif ou courtois, déssaisissant ou mortel voire ennuyeux, désespérant ou alors profondément salvateur - Le philosophe assène des coups de marteau en même temps qu'il instaure un nouvel ordre impérieux où mythologie, métaphysique et philosophie se fondent et se confondent :

"Le jour, en effet, où l'Homme acceptera de renouer avec son féminin dont il s'est séparé et quand la femme cessera toute rébellion contre son masculin, viendra enfin le temps de l'anthropos, de l'Humain réconcilié. Un Humain dans la plénitude de toute sa dimension retrouvée. (...) C'est l'Humain, dans sa finitude qui façonne le sort de l'Humanité, son destin dans l'infini de l'Univers où tout est déterminé, qui le dépasse mais où la permission lui est donnée."

Nouvelle eschatologie où l'Homme et la Femme se fondent dans l'Humain, où ils ressuscitent à eux-mêmes dans un geste réconciliateur de rééquilibrage des polarités, où le retour à l'Adam primordial signe l'arrivée d'un homme nouveau, et où la finitude humaine porte et contient l'infinitude en acte et en puissance. Mystification ou pas, démystification au pas, il ne reste qu'à "ouvrir les portes de l'Alphée", autrement dit de l'Eden originel. Arcadie mythique où les nymphes restent victimes de la colère des dieux et où l'aimée transparaît à travers son absence fatale.

Le poète ne tarde pas à nous conduire dans une méditation qui puise sa sève directement depuis les racines de l'arbre du monde, ou l'axis mundi - propriété gardée des géants primordiaux qui voyagent entre Terre et Ciel. Ainsi de ce vieil homme, en dialogue avec son "frère feuillu" à qui il consacre des offrandes, et qui se sacrifie, tel le dieu Odin s'étant pendu à l'arbre premier pour y recevoir le fruit de la connaissance initiatique et sacrée. Sagesse de l'éphémère qui a valeur d'absolu, elle est celle qui se décline au théâtre, sur le ton de la fable, partout où l'Amour fait loi.

Vanité des vanités ! Le poète nous instruit ensuite de la moindre valeur de l'or matériel au regard de l'or de la connaissance. Il décline une puissante parabole sur le thème du Veau D'Or. On y renoue avec la sagesse de l'Ancien testament, comme avec celle contenue dans les traités alchimiques sur les métaux précieux, et qui nous détournent du danger de convoitise guettant celui qui part en quête des trésors de l'Abîme. "Moine au désert de la vie", tel est celui qui s'exile de lui-même pour mieux se retrouver lui-même dans le silence des mondes. Car l'Art exige à la fin patience et empire sans partage. "L'Art est long, mais le temps est court." comme l'affirmait Baudelaire. Et le poète !? "Rien qu'un passager du vent que le vent finira par emporter." Tout est poussière et pâture de vent pour reprendre les mots de "l'Ecclésiaste". Et le poète ne trouve véritablement son lieu que dans la "contemplation de l'univers, dans la matrice du silence sidéral", là où la psyché humaine fusionne avec le Tout.

À cela s'ajoutent de superbes tableaux impressionnistes, par moments surréalistes et troublants, à d'autres plus naturalistes, qui forment la matière d'un double spleen toulousain et bruxellois. Rassemblement de visions intimes et diffuses, le Réel s'y trouve tout à la fois dénudé et transfiguré dans un ultime acte sacrilège de célébration. Aussi, c'est sur la scène d'un "théâtre", où tous sont réduits à n'être que "palpitations sous les tréteaux du monde. Et rien d'autre", que se joue et se noue le drama. Ce théâtre est celui d'une cruauté dont l'éclat est rendu à sa vérité première. Aucune place pour le masque ou le mensonge - pas même le jeu ou la simulation - car la vérité qui s'y expose, déchire en même temps qu'elle délivre "l'éternel indécis" qui trône seul sur la scène.

Et bientôt, le verbe du poète même s'éploie en une théophanie du visage, lieu d'inscription de l'infini et de l'altérité de l'homme en l'homme. Après avoir opéré une distinction entre forme de méditation béate et contemplation sincère et authentique, le poète nous ouvre les portes du cosmos. Il devient ce "matador en habit de lumière éternelle", en même temps que ce "taureau apeuré" qui se constelle dans le ciel même, objet de son extase contemplative. Et l'ombre qui y inscrit son règne, se change en "orage de feu" destiné à se dissoudre dans la nuit. Le combat se poursuit dans l'arène avec "l'Ange des ténèbres", jadis figure démiurgique et créatrice d'amour, et qui emprisonne désormais tout être dans le filet de ses sortilèges vengeurs. Au contact des épaisses ténèbres, et au terme de cette nuit noire dont l'Ange assure la traversée, jaillit enfin la lumière du Royaume où vie et mort s'épousent et où il ne suffit plus de "saper les piliers de l'antique sagesse." Il incombe au contraire de réinventer la Genèse et de troubler le Seuil qui sépare le royaume de la nuit et des morts, de celui de la lumière et des vivants. Le poète y apparaît alors comme ce passeur de plus d'une rive qui inquiète l'ordre voulu par l'Esprit divin. Et au travers d'une écriture puissante, lyrique, fulgurante et lumineuse, Cristian nous révèle les arcanes de cette Sophia Perennis, ou Sagesse première, qui fait la sève rutilante de toute méditation poétique authentique.

Julien Miavril, Strasbourg le 26 juin 2020


mardi 23 juin 2020

Angélique Ionatos, site officiel mis à jour





© Photo : Yann Orhan

Le magasin en ligne d'Angélique Ionatos ouvre ses portes. Retrouvez y une sélection d'albums ainsi que son livre de traductions de poèmes d'Odysseas Elytis

ci-dessous

Angélique Ionatos



RESTE LA LUMIÈRE - MENEI TO ΦΩΣ
CD - 12 TITRES - 2015

LE MONDE

“ Il y a un style Ionatos, que l'on reconnaît, même après huit ans d'un silence discographique... Il fait pleurer pour enfin entendre les mélodies qui iront avec les mots...”
LE JOURNAL DU DIMANCHE

“ Superbe.”
FRANCE CULTURE

“ ‘ Reste la lumière’, est sombre et d'une beauté pure, en réponse à la situation de son pays.”
TÉLÉRAMA

Angélique Ionatos conjugue avec toujours autant de force musique et poésie. Et c'est là que réside son immense talent.
LIBÉRATION
“ La guitariste, aux montées d'arpèges au style inimitable, rayonne de grâce et de détermination.”
LES INROCKUPTIBLES
“ C'est un grand et beau disque, terrible et courageux à l'image de l'artiste d'exception qui l'a conçu.”


Visitez son site et le magasin en ligne dont je ne vous propose ici qu'un tout petit extrait (F Ruban)


https://angelique-ionatos.com/?fbclid=IwAR0kOg66niTmv_6FO8-0sd5vh837xVIp2OecNSWV8q4UrSDi9Ykv189H9Fk



vendredi 19 juin 2020

Le racisme est un virus, par Dany Laferrière



Bon, soyons clair, le racisme naît, vit et pourrait même mourir un jour. Il est contagieux, et se transmet d’un être humain à un autre. Toutefois, sa rapidité de contagion varie selon le lieu ou la situation. On peut d’ailleurs créer de toutes pièces des situations qui augmenteraient sa vitesse et sa puissance, alors que d’autres la diminueraient.

À certains moments on annonce de nouvelles vagues à l’horizon. On s’en étonne alors que des signes avant-coureurs avertissaient de l’imminence du danger. Le chômage, la misère, la violence urbaine, l’absence de courtoisie sont des agents capables d’accélérer son éclosion dans un lieu où sa présence était embryonnaire.

Mais le racisme a cette particularité de ne jamais naître à l’endroit où on se trouve. C’est un virus qui vient toujours d’ailleurs. Si le chômage fait soudain rage, on montre alors du doigt les nouveaux venus qui conservent en eux, semble-t-il, ce gène de la misère qui permet au racisme de féconder. C’est en voyant un malade qu’on apprend l’existence du virus, sinon il reste invisible. Ce qui fonde l’idée que le malade est responsable de la maladie.

Si le Blanc pense que c’est avec le Noir que ce virus est arrivé en Amérique, le Noir croit, lui, que c’est la cupidité du Blanc à vouloir exploiter son énergie qui le garde encore vivant. Il n’y a pas de Noir sans Blanc comme il n’y a pas de Blanc sans Noir. Chacun devant son existence à l’autre.

Voilà un nouveau produit identitaire aussi américain que le hamburger. Une identité créée par un virus. On aimerait assister à cette naissance en laboratoire. Quant aux Amérindiens ils sont encore en confinement dans les réserves.

Le moment historique

On se demande quand tout a commencé en Amérique ? Il y a 400 ans avec le commerce d’esclaves. Les premiers bateaux négriers sont arrivés à ce moment-là sur les côtes d’Amérique. Cela peut sembler lointain, mais sur un plan historique c’était hier.

Les petits-fils d’esclaves font tout pour se rappeler « ces siècles sanglants » tandis que les petits-fils de colons font tout pour les oublier. On ne pense pas toujours à la même chose au même moment. On peut faire remonter la conception du virus quand l’Europe s’est mise à fantasmer sur cette énergie gratuite et inépuisable : la force de travail de l’esclave.

Le but c’est l’argent. Faire travailler les autres gratuitement, avec droit de vie et de mort sur eux. On trouve encore des gens aux États-Unis qui pensent avec nostalgie à cette époque.

Je dis États-Unis parce que les derniers événements s’y sont déroulés, mais je souris de voir l’Europe s’étonner de la violence du racisme américain, oubliant qu’elle était à l’origine de toute cette histoire. C’était la première pandémie puisqu’au moins trois continents étaient impliqués : l’Europe, l’Afrique et l’Amérique.

Le mystère

Il y a un point qui reste mystérieux : le racisme est capable d’apparaître dans les régions les plus reculées, là où il n’y a ni misère, ni chômage, ni même un Noir. On croyait pourtant connaître son mode de fonctionnement.

Son territoire est-il illimité ? Son temps, infini ?

Il y a tant de choses qu’on ignore dans le comportement du virus. On navigue à vue. La seule évidence, c’est la souffrance qu’il produit sur un seul groupe : les Noirs. On serait étonné de la diversité des études faites sur le comportement du virus.

Par exemple, le virus peut-il passer de l’homme à l’animal ? On pourrait le croire en voyant dans le sud des États-Unis, il n’y a pas si longtemps, des endroits publics où il est affiché : « Interdit aux Nègres et aux chiens ».

On pourrait croire que c’est la fantaisie d’un chercheur en laboratoire, en réalité cela fait partie d’un processus de déshumanisation.

 Si le Blanc pense que c’est avec le Noir que ce virus est arrivé en Amérique, le Noir croit, lui, que c’est la cupidité du Blanc à vouloir exploiter son énergie qui le garde encore vivant.

La déshumanisation

Pour que l’esclave puisse accepter sa condition de bête de somme, cela requiert une participation de tous les corps de métier qui ont une certaine influence sur la société.

L’élite politique, intellectuelle et religieuse de l’époque s’est engagée à convaincre l’esclave qu’il est à sa place dans l’organisation de la société coloniale. Ce qu’il est ? Une simple marchandise qu’on cherche à vendre au plus offrant. L’Église lui fait comprendre que tant de souffrance sera récompensée par une place certaine au paradis. Un article du Code noir qui régit tous les aspects de la vie de l’esclave stipule que « le Nègre est un bien meuble ». On est en plein siècle des Lumières.

Pourtant, l’esclavage va fleurir durant cette époque de haute philosophie et de progrès scientifique. On se demande même si le Noir possède une âme. On remarque alors que plus le virus s’installe, plus la police se croit puissante. Une fois qu’il est là, c’est difficile de l’extirper du corps. On cherche ou on fait semblant de chercher un vaccin pour le tuer.

Ce vaccin-là, c’est le siècle des Lumières qui le propose avec l’idée du progrès dans tous les domaines. La Révolution française a tenté un bref moment de tordre le cou à l’esclavage (« périssent les colonies plutôt qu’un principe ! » Robespierre sur l’esclavage).Mais en fait, c’était compter sans la pièce maîtresse : l’argent. Car tout le monde cherche à s’enrichir par la traite négrière. Même les philosophes — Voltaire en tête — possédaient des actions à la Compagnie des Indes.

L’argent

C’est l’argent qui a permis au virus de se propager. Il se nourrit du désir insatiable de l’homme de s’enrichir à peu de frais. Des ouvriers qu’on n’a pas à payer.

Aux États-Unis, Abraham Lincoln croit que l’esclavage ne va pas avec son projet d’une Amérique nouvelle. Guerre de Sécession. Le Nord gagne. Massivement les Noirs montent au nord pour devenir des salariés. On déchante rapidement. Les anciens esclaves devenus ouvriers avaient maintenant un salaire, mais ils travaillaient presque autant qu’avant et devaient vivre dans des taudis à rats qu’ils payaient cher. Ils découvrent que l’ouvrier est un esclave qui règle lui-même ses factures. Mais sa condition n’est pas si différente de celle d’avant. Le problème reste entier.

L’esclavage est dur, mais le capitalisme n’est pas une plaisanterie non plus. Le Nord est un Sud exempt de culpabilité. Le virus s’adapte rapidement à la nouvelle situation. Pour toucher du doigt le problème, il faudrait mettre le Blanc (Nord et Sud) sur le divan du docteur Freud, car le virus s’est caché si bien dans les replis du corps social qu’il est impossible de le débusquer. Au point que le raciste se demande de quoi on l’accuse.

Un peu comme quand le violeur se met à croire que c’est la petite fille qui l’a provoqué.

La distanciation sociale

Si l’Afrique du Sud l’a perfectionné avec l’apartheid, l’Amérique avait compris longtemps avant qu’il fallait une distance sociale. Étrangement cette fois, la distanciation sociale permet au virus de garder sa vigueur.

Rapidement, les États du Sud ont mis en place un système sanitaire qui écarte dans tous les actes de la vie quotidienne le Blanc du Noir. Il ne fallait pas qu’ils soient ensemble dans la même pièce, ni qu’ils passent par la même porte pour entrer dans un lieu public ou privé (les Noirs par la porte de derrière, les Blancs par la porte de devant). Il ne fallait pas qu’ils fréquentent les mêmes bars, sauf s’il y avait deux entrées et deux salles qui ne communiquaient pas. Ils ne mangeaient pas, ne dansaient pas, ne dormaient pas dans la même maison (la maison des maîtres, et au fond de la cour les baraques des esclaves).

Les règles étaient strictement observées à l’époque, car les châtiments étaient lourds. C’était aux Noirs de se tenir à distance. Le Blanc pouvait circuler partout, même dans la case du Noir, mais c’était à ce dernier d’éviter de se trouver sur son chemin, même s’il le trouvait avec sa femme.

Un virus particulier

Je ne sais pas par quel étrange raisonnement on a conclu que le virus du racisme n’était pas chez le Blanc mais chez le Noir, qu’il n’était pas chez le maître mais chez l’esclave. Comme on a cru que la femme était responsable de son viol. C’est pour cela qu’on a mandaté la police pour qu’elle protège le Blanc du Noir. Car c’est de sa faute si le Blanc est raciste. On ne lui reproche rien d’autre que d’être noir. Des penseurs ont affirmé que n’importe qui peut être raciste. N’importe qui peut être un salaud ou un tueur, mais le racisme est un virus particulier. Il a besoin d’un porteur qui se croit supérieur à tout autre individu différent de lui, tout en pensant que le Noir est au bas de l’échelle. Il faut qu’il soit aussi membre d’un groupe puissant et dominateur. Il faut surtout qu’il croie que sa supériorité remonte à des temps immémoriaux.

D’un autre côté, le système doit faire en sorte que le Noir accepte ce bouquet de privilèges comme une évidence.Résultat : quand un Blanc croise un Noir, même dans cette Amérique, il sait qu’il y a quelques siècles cet homme aurait été son « bien meuble ».

Les porteurs sains

Pendant longtemps on a cru que le raciste ressemblait à ces hommes qui portent des cagoules pointues et de longues robes blanches pour se réunir la nuit sous de grands arbres avec des torches et une croix en flammes. Ils font des discours haineux qui affirment la suprématie des Blancs.

Plus tard, on a cru aussi que la nouvelle génération était formée de jeunes punks racistes au crâne rasé et au regard aussi pointu que leur couteau qui monologuent un sabir fait de borborygmes qu’ils accompagnent de saluts nazis en vendant de vieux exemplaires de Mein Kampf. On sait aujourd’hui que le virus a atteint presque tout le monde après quatre siècles. Et que la plupart des porteurs sont sains, c’est-à-dire qu’ils l’ont, mais n’en souffrent pas. Le pire c’est qu’ils peuvent le transmettre.

Supposons que nous en sommes tous atteints : ceux qui subissent comme ceux qui infligent, et qu’il n’y a pas de guérison possible sans un effort collectif. Vous avez vu l’énergie et l’argent dépensés pour l’autre virus, et cela même sans espoir d’une éradication totale. Si nous mettons le même effort, même s’il faut bloquer un moment le système, pour éradiquer une fois pour toutes ce virus du corps humain. Juste un effort pour détruire le virus, sans le relier à une race, ou à un passé même sanglant, même injuste.

Ce sera un très lent processus, mais si nous réussissons, nous aurons l’impression d’être moins idiots et de pouvoir rire en racontant plus tard aux enfants qu’il y a à peine quelques décennies le monde était divisé en races et qu’un individu pouvait mourir à cause de la couleur de sa peau.

Dany Laferrière


LEDEVOIR



Photo: Pedro Ruiz Le Devoir






vendredi 12 juin 2020

Un monde unique, par Jean-Fran






Un monde unique

Lorsque l’on fait la fenaison, l’avenir est à trois jours. Nous avons le nez collé sur la météo, essentiellement trois sites : Pleinchamp, France agricole et Météociel. Le jour où on décide de faucher doit être suivi de deux jours de beau temps si on veut botteler du bon foin.

Cela faisait donc une dizaine de jours qu’on avait « le nez collé au guidon », des préoccupations à court terme. La fenaison est finie, il est temps de prendre du recul pour mieux préparer l’avenir. Deux événements survenus aujourd’hui permettent de prendre du champ.

Un événement majeur : le décès de la première propriétaire à m’avoir fait confiance et donné des terres en fermage. Cette femme qui dans sa jeunesse a été fermière et qui a quitté avec bonheur pour devenir professeur de lettres classiques et modernes. Une carrière d’enseignante prolongée après sa retraite par son attirance pour la Grèce, sa langue et sa culture. Ce qu’elle a su transmettre à ses enfants puisqu’aucun ne fut encouragé à reprendre l’exploitation, la réussite consistant plutôt à en sortir. De fort belles réussites, par ailleurs.

Un autre événement, mineur celui-ci : la livraison de blocs de sel et de seaux de minéraux à lécher. Ce sont pratiquement les seuls aliments achetés pour nos vaches. Le livreur effectue sa dernière livraison, en retraite à la fin du mois, il se laisse aller à ses souvenirs de jeunesse. Il faisait les foins, en petits ballots, chez un voisin qui avait l’âge de l’expérience sur une petite ferme de 40 ha et 20 vaches. Il garde de bons souvenirs et en parle comme si c’était hier.

Je rencontre beaucoup de personnes qui me parlent de bons souvenirs de vacances passées à la ferme.

Une génération, bien sûr !

Je crois quant à moi que ces deux mondes ne doivent pas être opposés. On ne peut se désintéresser ni de l’apprentissage du grec ancien, ni de la culture de la luzerne.

Nous vivons dans un monde unique

JFB

Ce texte est extrait du blog de mon ami Jean-fran. Le poème qui a été lu aux obsèques était "Ithaque" de Konstantin Kavafis. Lu d'abord en grec, par la petite-fille, helléniste elle aussi.

J'ajoute que l'on peut être paysan, aimer écrire et partager son travail, ses passions, ses difficultés.

FR

Jeudi 11 juin 2015




Quand tu partiras pour Ithaque,
souhaite que le chemin soit long,
riche en péripéties et en expériences.

Ne crains ni les Lestrygons, ni les Cyclopes,
ni la colère de Neptune.
Tu ne verras rien de pareil sur ta route si tes pensées restent hautes, 
Si ton corps et ton âme ne se laissent effleurer
que par des émotions sans bassesse.

Tu ne rencontreras ni les Lestrygons, ni les Cyclopes,
ni le farouche Neptune,
si tu ne les portes pas en toi-même,
si ton cœur ne les dresse pas devant toi.

Souhaite que le chemin soit long,
que nombreux soient les matins d'été,
où (avec quelles délices !) tu pénétreras
dans des ports vus pour la première fois.

Fais escale à des comptoirs phéniciens,
et acquiers de belles marchandises :
nacre et corail, ambre et ébène,
et mille sortes d'entêtants parfums.
Acquiers le plus possible de ces entêtants parfums.

Visite de nombreuses cités égyptiennes,
et instruis-toi avidement auprès de leurs sages.
Garde sans cesse Ithaque présente à ton esprit.
Ton but final est d'y parvenir,

mais n'écourte pas ton voyage :
mieux vaut qu'il dure de longues années,
et que tu abordes enfin dans ton île aux jours de ta vieillesse,
riche de tout ce que tu as gagné en chemin,
sans attendre qu'Ithaque t'enrichisse.

Ithaque t'a donné le beau voyage :
sans elle, tu ne te serais pas mis en route.
Elle n'a plus rien d'autre à te donner.

Même si tu la trouves pauvre, Ithaque ne t'a pas trompé.
Sage comme tu l'es devenu à la suite de tant d'expériences,
tu as enfin compris ce que signifient les Ithaques.

 Konstantin Kavafis

Traduction de Marguerite Yourcenar


© photo JFB