dimanche 8 novembre 2015

Autoportrait à l'Aimée, de Martine Cros, Poésie

‘Autoportrait à l’aimée’, recueil inédit paru aux Éditions Qazaq aujourd’hui
Couverture Autoportrait finale
Il y a deux mois Jean-Claude Goiri, éditeur du Festival Permanent des Mots, introduisit Martine Cros chez nous, les Cosaques des Frontières. Elle a déjà participé au blog avec deux textes. Dès le début, elle exprimait le désir de publier aux Éditions QazaQ son recueil qui paraît aujourd’hui sous le titre : “Autoportrait à l’aimée”. Il va sans dire que j’ai accepté sans hésitation. J’espère que vous ferez un très bon accueil à cette merveilleuse poésie.
Son thème :
« L’aimée. Qui est-elle ? Est-ce la femme en elle qu’elle doit reconnaître, est-ce l’autre, l’être aimé, ou, encore, est-ce la Poésie, la Muse, pour laquelle elle cherche une terre promise? »
Spécialement pour vous, lecteurs, Martine accompagne son livre ici avec quelques mots :
« Sous le masque de bandit dont je me suis revêtu, sous tous les questionnements qui inondent mon visage, sous les fleurs que j’ai encore un peu dans les yeux, dans ce Valjean qui m’écartèle entre agir et penser mais qui m’anime à jamais, dans le portrait de l’âme que me renvoie l’écrire, je rêve de calme et d’art, et d’amour. C’est un portrait où j’oblique encore un peu les yeux, recherchant l’horizon pour sonder l’infini de tous les portraits qui me traversent, qui me sont des esquisses, que seul l’amour pourrait parachever . Un portrait fane, un autre émane. Celui-ci sera gravé sur la toile -!- mais ce n’est peut-être qu’une apparition. Une photographie à un moment donné. Avec ses failles et sa passion...
Lire la suite sur le lien...
Martine Cros
Couverture Autoportrait finale
Il y a deux mois Jean-Claude Goiri, éditeur du Festival Permanent des Mots, introduisit Martine Cros chez nous, les Cosaques des Frontières. Elle a déjà participé au blog avec deux textes. Dès le début, elle exprimait le désir de publier aux Éditions QazaQ son recueil qui paraît aujourd’hui sous le titre : “Autoportrait à l’aimée ". Il va sans dire que j’ai accepté sans hésitation. J’espère que vous ferez un très bon accueil à cette merveilleuse poésie.
Son thème :
« L’aimée. Qui est-elle ? Est-ce la femme en elle qu’elle doit reconnaître, est-ce l’autre, l’être aimé, ou, encore, est-ce la Poésie, la Muse, pour laquelle elle cherche une terre promise? »
Spécialement pour vous, lecteurs, Martine accompagne son livre ici avec quelques mots :
« Sous le masque de bandit dont je me suis revêtu, sous tous les questionnements qui inondent mon visage, sous les fleurs que j’ai encore un peu dans les yeux, dans ce Valjean qui m’écartèle entre agir et penser mais qui m’anime à jamais, dans le portrait de l’âme que me renvoie l’écrire, je rêve de calme et d’art, et d’amour. C’est un portrait où j’oblique encore un peu les yeux, recherchant l’horizon pour sonder l’infini de tous les portraits qui me traversent, qui me sont des esquisses, que seul l’amour pourrait parachever . Un portrait fane, un autre émane. Celui-ci sera gravé sur la toile -!- mais ce n’est peut-être qu’une apparition. Une photographie à un moment donné. Avec ses failles et sa passion.
Tout un temps énigmatique soulève son voile, à peindre ces autoportraits.
Dans une lettre à Verlaine, Mallarmé considère que « le seul devoir du poëte » est de proposer « l’explication orphique de la Terre » ( 16/11/1885).
Le seul devoir que j’apprécie est peut-être celui-là : écrire les levers de voiles du poète.
Ce recueil, je ne l’attendais pas. Il est venu à moi sans que je le sache.
Je l’avais dans mes mains, mais ce sont Jean-Claude Goiri et Jan Doets qui, les yeux dans leurs coeurs, l’ont ouvert, lu, et accueilli, avec tant de délicatesse. Je les remercie infiniment : de donner l’opportunité.
Et plus vite que je n’ai pu l’imaginer, il m’a été donné de la partager avec vous. Vous, amis des réseaux, qui êtes pour beaucoup dans cette réalisation, qui avez partagé mes poèmes, sachez que sous les mots, entre les blancs, vous êtes là, amis, mère, fils, aimées, muses, et je vous offre toute ma gratitude à l’orée de publier ce minois à l’émoi. »
N’hésitez pas à commander ce livre magnifique de Martine, en poursuivant avidement vos achats parmi les dix-sept livres, déjà, du catalogue des Éditions QazaQ qui ont besoin de votre coup de pouce ! Voici les liens :
Autoportrait à l’aimée : http://www.qazaq.fr/pages/martine-cros/
Tous les livres et auteurs: http://www.qazaq.fr/livres-et-auteurs/
Martine Cros 
Bonne lecture !
Jan Doets
Éditeur
http://www.qazaq.fr/pages/martine-cros/



vendredi 6 novembre 2015

Lettre de Gustave Flaubert à Louise Colet (août 1846)

colet flaubert


Deslettres









Du 8 au 9 août 1846

Le ciel est pur ; la lune brille. J’entends des marins chanter qui lèvent l’ancre pour partir avec le flot qui va venir. Pas de nuages, pas de vent. La rivière est blanche sous la lune, noire dans l’ombre. Les papillons se jouent autour de mes bougies, et l’odeur de la nuit m’arrive par mes fenêtres ouvertes. Et toi, dors-tu ? Es-tu à ta fenêtre ? Penses-tu à celui qui pense à toi ? Rêves-tu ? Quelle est la couleur de ton songe ? Il y a huit jours que s’est passée notre belle promenade au bois de Boulogne. Quel abîme depuis ce jour-là ! Ces heures charmantes, pour les autres, sans doute, se sont écoulées comme les précédentes et comme les suivantes, mais pour nous ça a été un moment radieux dont le reflet éclairera toujours notre cœur. C’était beau de joie et de tendresse, n’est-ce pas, ma pauvre âme ? Si j’étais riche, j’achèterais cette voiture-là et je la mettrais dans ma remise, sans jamais plus m’en servir. Oui, je reviendrai, et bientôt, car je pense à toi toujours, toujours, je rêve à ton visage, à tes épaules, à ton cou blanc, à ton sourire, à ta voix passionnée, violente et douce à la fois comme un cri d’amour. Je te l’ai dit, je crois, que c’était ta voix surtout que j’aimais.

Merci de ta bonne lettre, mais ne m’aime pas tant, ne m’aime pas tant, tu me fais mal ! Laisse-moi t’aimer, moi ; tu ne sais donc pas qu’aimer trop, ça porte malheur à tous deux ; c’est comme les enfants que l’on a trop caressés étant petits, ils meurent jeunes ; la vie n’est pas faite pour cela ; le bonheur est une monstruosité ! punis sont ceux qui le cherchent.

[…] Avant de te connaître j’étais calme, je l’étais devenu. J’entrais dans une période virile de santé morale. Ma jeunesse est passée. La maladie de nerfs qui m’a duré deux ans en a été la conclusion, la fermeture, le résultat logique. Pour avoir eu ce que j’ai eu, il a fallu que quelque chose, antérieurement, se soit passé d’une façon assez tragique dans la boîte de mon cerveau. Puis tout s’est rétabli ; j’avais vu clair dans les choses, et dans moi-même, ce qui est plus rare. Je marchais avec la rectitude d’un système particulier fait pour un cas spécial. J’avais tout compris en moi, séparé, classé, si bien qu’il n’y avait pas jusqu’alors d’époque dans mon existence où j’aie été plus tranquille, tandis que tout le monde au contraire trouvait que c’était maintenant que j’étais à plaindre. Tu es venue du bout de tes doigts remuer tout cela. La vieille lie a rebouilli, le lac de mon cœur a tressailli. Mais c’est pour l’Océan que la tempête est faite ! Des étangs, quand on les trouble, il ne s’exhale que de malsaines odeurs. Il faut que je t’aime pour te dire cela. Oublie-moi si tu peux, arrache ton âme avec tes deux mains, et marche dessus pour effacer l’empreinte que j’y ai laissée. Allons, ne te fâche pas.

Non, je t’embrasse, je te baise. Je suis fou. Si tu étais là, je te mordrais ; j’en ai envie, moi que les femmes raillent de ma froideur et auquel on a fait la réputation charitable de n’en pouvoir user, tant j’en usais peu. Oui je me sens maintenant des appétits de bêtes fauves, des instincts d’amour carnassier et déchirant ; je ne sais pas si c’est aimer. C’est peut-être le contraire. Peut-être est-ce le cœur, en moi, qui est impuissant.

La déplorable manie de l’analyse m’épuise. Je doute de tout, et même de mon doute. Tu m’as cru jeune et je suis vieux. J’ai souvent causé avec des vieillards des plaisirs d’ici-bas, et j’ai toujours été étonné de l’enthousiasme qui ranimait alors leurs yeux ternes, de même qu’ils ne revenaient pas de surprise à considérer ma façon d’être, et ils me répétaient : A votre âge ! à votre âge ! vous ! vous ! Qu’on ôte l’exaltation nerveuse, la fantaisie de l’esprit, l’émotion de la minute, il me restera peu. Voilà l’homme dans sa doublure. Je ne suis pas fait pour jouir. Il ne faut pas prendre cette phrase dans un sens terre à terre, mais en saisir l’intensité métaphysique. Je me dis toujours que je vais faire ton malheur, que sans moi ta vie n’aurait pas été troublée, qu’un jour viendra où nous nous séparerons (et je m’en indigne d’avance). Alors la nausée de la vie me remonte sur les lèvres, et j’ai un dégoût de moi-même inouï, et une tendresse toute chrétienne pour toi.

D’autres fois, hier par exemple, quand j’ai eu clos ma lettre, ta pensée chante, sourit, se colore et danse comme un feu joyeux qui vous envoie des couleurs diaprées et une tiédeur pénétrante. Le mouvement de ta bouche quand tu parles se reproduit dans mon souvenir, plein de grâce, d’attrait, irrésistible, provocant ; ta bouche, toute rose et humide, qui appelle le baiser, qui l’attire à elle avec une aspiration sans pareille…

Un an, deux ans, dix, qu’est-ce que cela importe ? Tout ce qui se mesure passe, tout ce qui se compte a un terme.

Il n’y a, en fait d’infini, que le ciel qui le soit à cause de ses étoiles, la mer à cause de ses gouttes d’eau, et le cœur à cause de ses larmes. Par là seul il est grand, tout le reste est petit. Est-ce que je mens ? Réfléchis, tâche d’être calme. Un ou deux bonheurs le remplissent, mais toutes les misères de l’humanité peuvent s’y donner rendez-vous ; elles y vivront comme des hôtes.

Tu me parles de travail ; oui, travaille, aime l’Art. De tous les mensonges, c’est encore le moins menteur. Tâche de l’aimer d’un amour exclusif, ardent, dévoué. Cela ne te faillira pas. L’Idée seule est éternelle et nécessaire. Il n’y en a plus, de ces artistes comme autrefois, de ceux dont la vie et l’esprit étaient l’instrument aveugle de l’appétit du Beau, organes de Dieu par lesquels il se prouvait à lui-même. Pour ceux-là le monde n’était pas ; personne n’a rien su de leurs douleurs ; chaque soir ils se couchaient tristes, et ils regardaient la vie humaine avec un regard étonné, comme nous contemplons des fourmilières.

Tu me juges en femme. Dois-je m’en plaindre ? Tu m’aimes tant que tu t’abuses sur moi ; tu me trouves du talent, de l’esprit, du style… Moi ! moi ! Mais tu vas me donner de la vanité, moi qui avais l’orgueil de n’en pas avoir. Regarde comme tu perds déjà à avoir fait ma connaissance. Voilà la critique qui t’échappe, et tu prends pour un grand homme le monsieur qui t’aime. Que n’en suis-je un ! pour te rendre fière de moi (car c’est moi qui suis fier de toi. Je me dis : C’est elle pourtant qui t’aime ! est-il possible ! (c’est celle-là). Oui, je voudrais écrire de belles choses, de grandes choses et que tu en pleures d’admiration. Je ferais jouer une pièce, tu serais dans une loge, tu m’écouterais, tu entendrais m’applaudir. Mais, au contraire, me montant toujours à ton niveau, est-ce que la fatigue ne va pas te prendre ?… Quand j’étais enfant, j’ai rêvé la gloire comme tout le monde, ni plus, ni moins ; le bon sens m’a poussé tard, mais solidement planté. Aussi est-il fort problématique que jamais le public jouisse d’une seule ligne de moi et, si cela arrive, ce ne sera pas avant dix ans au moins.

Je ne sais pas comment j’ai été entraîné à te lire quelque chose, passe-moi cette faiblesse. Je n’ai pas pu résister à la tentation de me faire estimer par toi. N’étais-je pas sûr du succès ? quelle puérilité de ma part ! Ton idée était tendre de vouloir nous unir dans un livre ; elle m’a ému ; mais je ne veux rien publier. C’est un parti pris, un serment que je me suis fait à une époque solennelle de ma vie. Je travaille avec un désintéressement absolu et sans arrière-pensée, sans préoccupation ultérieure. Je ne suis pas le rossignol, mais la fauvette au cri aigu qui se cache au fond des bois pour n’être entendue que d’elle-même. Si un jour je parais, ce sera armé de toutes pièces, mais je n’en aurai jamais l’aplomb. Déjà mon imagination s’éteint, ma verve baisse, ma phrase m’ennuie moi-même, et si je garde celles que j’ai écrites, c’est que j’aime m’entourer de souvenirs, de même que je ne vends pas mes vieux habits. Je vais les revoir quelquefois dans le grenier où ils sont, et je songe au temps où ils étaient neufs et à tout ce que j’ai fait en les portant.

A propos ! nous étrennerons donc la robe bleue ensemble. Je tâcherai d’arriver un soir vers six heures. Nous aurons toute la nuit et le lendemain. Nous la flamberons, la nuit ! Je serai ton désir, tu seras le mien et nous nous assouvirons l’un de l’autre, pour voir si nous en pouvons nous rassasier. Jamais, non, jamais ! Ton cœur est une source intarissable, tu m’y fais boire à flots, il m’inonde, il me pénètre, je m’y noie. Oh ! que ta tête était belle, toute pâle et frémissante sous mes baisers ! Mais comme j’étais froid ! Je n’étais occupé qu’à te regarder ; j’étais surpris, charmé. C’est maintenant, si je t’avais… Allons, je vais revoir tes pantoufles. Ah ! elles ne me quitteront jamais celles-là ! Je crois que je les aime autant que toi. Celui qui les a faites ne se doutait pas du frémissement de mes mains en les touchant. Je les respire ; elles sentent la verveine et une odeur de toi qui me gonfle l’âme.

Adieu ma vie, adieu mon amour, mille baisers partout. Que Phidias m’écrive, je viens. Cet hiver il n’y aura pas moyen de nous voir ; mais je viendrai à Paris pour trois semaines au moins. Adieu, je t’embrasse là où je t’embrasserai, là où j’ai voulu ; j’y mets ma bouche. Je me roule sur toi.

Mille baisers. Oh ! donne-m’en ! Donne-m’en !

Gustave Flaubert

jeudi 5 novembre 2015

Le monde, poème d' Yves Petident

photo YP









Le monde


Le monde

Une rivière qui trouve sa source
entre deux rochers.
Un cheval terminant sa course
dans l'herbe couchée.

Et ce zèbre qui boit et se ressource
avant que la lionne le digère.
Et si je suis la grande Ours
trouverais je sa tanière ?

Un passant se demande pourquoi il a peur
devant cet autre passant.
un moustique me réveille à toute heure
en suçant mon sang.

Et cette équation qui ne peut se résoudre
à être autre chose qu'une équation.
On se tait quand parle la poudre,
Elle ne pose pas de questions.

Un signal électrique pour impulser un rythme,
un échec commercial pour virer tout le monde,
un coup sec sur la nuque pour la frime,
un coup de trique pour la faconde.

Et entre ses cuisses se perdre
quand on a plus rien à gagner.
S'endormir sous un cèdre
quand la journée ne nous a rien épargné.

Un peu plus de lumière sur une joue,
un peu plus de vérité salée
qui coule sur la peau et déjoue
les rôles et les pis-aller.

Et tout ce que l'on croit posséder
et qui n'appartient qu'à l'autre.
Et ce gosse qui voudrait décider
avant que d'être

Cet ami qui n'existe plus quand
la justice s'en mêle.
Ce corbeau éloquent
qui noircit le ciel.

Accroché à mon monde
J'étreins sa lumière
je peins avec,
des éclats de jour.

Et cette mémoire qui n'en fini pas de trier
J'ai besoin d'elle pour pouvoir oublier.
Un arbre s'est embrasé dans l'orage
Tu m'as embrassé sans partage

Au matin un homme s'est pendu
de n'avoir su dire ses peurs.
Une eau claire éperdue
pourrait faire mon bonheur.

Je n'ai d'autre refuge que ce monde
d'autres subterfuges que d'exister
Je n'ai d'autres horizons à la ronde
que d'être multiple et résister.

Un pas dans la neige
Un rire sans retenue
Et ton fardeau que ces mains allègent
ces mains inconnues
Que tu craignais hier encore

te feront vibrer le corps.


© Yves Petident

22 octobre 2015

Tous droits réservés
Protégé par copyright


Un blog que je vous invite à découvrir

mercredi 4 novembre 2015

Piotr Anderszewski, voyageur intranquille

PIOTR ANDERSZEWSKI







voyageur intranquille


Tout chez Piotr Anderszewski est hors normes, non pas anormal, mais pourrait-on dire, spontanément, « normalement » hors normes.
Et en tout premier lieu évidemment, son talent de musicien. Désormais reconnu de façon à peu près universelle comme l’un des tous premiers pianistes de notre temps, il est avant tout un musicien, presque détaché du véhicule qu’il utilise pour exprimer sa pensée musicale. Ce n’est pas le piano, ni la musique de piano qui l’intéressent, mais la musique tout court, et si possible celle qui ne se soucie pas d’exploiter les ressources, habituellement si flatteuses, de l’instrument.
Hors normes, les débuts de sa carrière. Agé de seulement 20 ans, Piotr Anderszewski, alors tout à fait inconnu, participe au prestigieux Concours International de Leeds. Parvenu au stade des demi-finales du Concours, il inscrit à son programme les Variations opus 27 de Webern, ainsi que les monumentales Variations Diabelli. Le succès obtenu auprès du public comme de la presse est fulgurant. Il ne fait alors plus aucun de doute que, non seulement il accédera à la Finale du concours, mais qu’il s’y verra décerner le Premier Prix. Mais au moment où le Jury annonce les résultats qui le sélectionnent pour la Finale, Piotr Anderszewski a déjà repris le train à destination de Varsovie. Les offres d’impresarios affluent, de même que les propositions de contrats d’enregistrement. Il n’en a cure. Il est reparti à la poursuite de l’essentiel : l’approfondissement de son art. Malgré tout, une carrière est bel et bien lancée.
Hors normes, son répertoire. Les programmes de récital qu’il donne sont savamment composés à partir d’œuvres fanatiquement préparées et qui ont rarement pour source le répertoire passablement rabâché du récital de piano.
Hors normes, son intelligence et l’attrait qu’il exerce sur le public.
Hors normes enfin, la manière dont il soumet son activité d’interprète à un constant questionnement.
Tout cela, pour donner une idée de l’originalité du personnage, qui en fait le digne successeur, si l’on tient absolument à ce genre d’étiquette, des Richter, Michelangeli et autres Glenn Gould, autrement dit des plus importantes personnalités pianistiques du passé le plus récent.
Il n’était naturellement pas question de tenter de cerner la réalité d’un personnage aussi complexe en ayant recours aux recettes habituelles du portrait filmé. Un film qui lui serait consacré ne pouvait dès lors, lui aussi, qu’être hors normes. En accord avec Piotr, et avec sa très active participation, sinon à l‘écriture, du moins à la conception du scénario qui structurerait notre film, je retins pour celui-ci deux options fondamentales.

en tournage à Lisbonne, juillet 2008


Il s’agirait d’un film frontière, quelque part entre le documentaire et la fiction; le film aurait pour cadre un voyage hivernal à travers la Pologne, puis jusqu’en Hongrie, les deux pays dont Piotr est originaire, avant de nous rendre en Allemagne, à Londres, Paris et finalement Lisbonne, où il a décidé récemment de résider. Mais ce périple serait effectué selon un moyen de transport pas vraiment conventionnel. Piotr, tel un troubadour des temps modernes, ne se déplacerait ni en avion, ni en voiture, mais à bord d’un wagon particulier loué pour la circonstance, et qu’il ferait accrocher à tel ou tel train, en fonction des lieux qu’il souhaitait visiter ou dans lesquels il avait prévu de donner des concerts. La planification des concerts des années à l’avance, le caractère figé des salles de concert conventionnelles, sont autant de facteurs qui semblent à Piotr devoir être enfreints pour redonner à la musique sa dimension vivante, et pour casser le caractère routinier de l’activité du musicien en tournée.
Disposant d’un piano de travail installé dans son wagon, Piotr y travaillerait, s’arrêterait au gré de sa fantaisie, une église ou une place de village, en des lieux évocateurs de tel ou tel compositeur. On y débarquerait le matériel nécessaire pour y donner des récitals impromptus.


Un wagon ne pouvait évidemment constituer le décor unique d’un long métrage. Moyen de déplacement, il permettait d’avoir recours au flash back, comme pour circonscrire toute une série d’activités sédentaires : répétitions, séances d’enregistrement et de montage d’un disque etc. Mais, ce serait avant tout un lieu de méditation. D’où la deuxième option que nous avons retenue : il n’y aurait pas dans le film de situation d’interview. Tout ce que Piotr Anderszewski s’apprêtait à révéler de lui-même ferait l’objet d’une narration en voix off qui rythmerait le déroulement des diverses scènes envisagées.
Une structure cinématographique qui intégrait la métaphore ferroviaire, les activités musicales et le récit, était évidemment indispensable, car il était bien dans mon intention de faire en sorte que ce voyage hivernal ne relève pas de la simple anecdote touristique. J’étais bien-sûr convaincu que la juxtaposition de la poésie de l’hiver dans les contrées d’Europe orientale que nous visiterions, et du caractère éminemment cinématographique du parti qu’on pouvait tirer d’un train mis à notre disposition, filmé de l’intérieur aussi bien que de l’extérieur, ne manquerait pas d’avoir une grande force esthétique. Mais nous ambitionnions davantage. Nous faisions un film sur un musicien fascinant, un homme tourmenté et énigmatique. Il ne pouvait être question de sacrifier la musique à une simple esthétique de l’image. La musique devait rester le thème principal de cette aventure, et ce serait le savant mélange de tous ces ingrédients qui procurerait au film sa teneur émotionnelle.

en tournage sur les plages de Lisbonne, juillet 2008


Le répertoire musical au menu du voyage, des répétitions et concerts qui y sont donnés, s’appuie principalement sur des pages essentielles - et inattendues - de Bach, Mozart, Chopin, Beethoven, Brahms, Schumann et Szymanowski.
Quant aux réflexions très personnelles qui ponctuent ces plages musicales, elles naviguent dans les mêmes eaux profondes. Que leur auteur soit remercié ici de s’y être livré avec autant de pudeur que d’abandon.
Bruno Monsaingeon. Juin 2009
à propos du film « Piotr Anderszewski, voyageur intranquille »




www.anderszewski.net


http://www.anderszewski.net/



vendredi 30 octobre 2015

Fantaisie d'automne...... histoire de points, de FRuban

                                       




                                                 Fantaisie d'automne.....
                                                                             une histoire de points




Point.
j'affirme et je signe
certitude et fin de non recevoir
plus rien à voir
passons à autre chose.
                                                               


Points...
énigme et mystère à deviner
imagination ouverte... désir
à moins que par paresse...
pour ne pas écrire etc...

                                                                                         

Point !
étonnement ou bien colère
parfois multiplié
il exagère un peu celui-là
mais que d'émotions en son sein !


                                                                       

Point ?
je ne comprends rien
je te demande ce qu'il en est
lui aussi est répété à l'infini
mais de quel droit me direz-vous ??




Point virgule ;
ne me plaît point
mi-figue mi-raisin
celui-là manque d'assurance
et toujours je dois réfléchir à ;


© fruban

le 13 septembre 2015

Tous droits réservés
Protégé par copyright

Recueil en cours








photos du Net

jeudi 29 octobre 2015

Higelin à la Philharmonie de Paris (2015), extraits



Mise à jour, le 6 avril 2018, suite au décès de Jacques Higelin (1940-2018).
Arte Concert rediffuse Higelin philharmonique, jusqu'au 6 mai 2018.
Alors, je vous souhaite de passer un excellent moment avec Higelin que nous écouterons encore et toujours ! Les poètes, les artistes, jamais ne meurent. 
Malheureusement, il m'est impossible d'intégrer le concert, il vous faudra donc cliquer sur les liens (en bleu) pour visualiser.
C'est tout en bas de la page. FR








Higelin Symphonique


La Philharmonie de Paris fête Jacques Higelin ! Un événement qui célèbre les cinquante ans de carrière du musicien. Ce demi-siècle a permis à Jacques Higelin de s'essayer au rock, à la soul, au jazz... et même de jouer la comédie. Au cours de cette carrière éclectique, Higelin a pourtant toujours su rester fidèle à lui-même. Dans chacun des vingt albums qui ont égrainé son oeuvre, on retrouve le même aspect fantasque, la même impression d'intimité. Ce demi-siècle a notamment été marqué par l'album BBH 75, publié en 1974 et qui vaut à Jacques Higelin sa réputation de pionner du rock français.

Pour ce concert "Higelin symphonique", Jacques Higelin et cinq solistes - Dominique Mahut, Christopher Board, Alice Botté, Arnaud Dieterlen et Zaf - s'associent à l'Orchestre National d'Ile-de-France. Ensemble, ils revisitent les compositions les plus emblématiques du répertoire de Jacques Higelin grâce à des arrangements signés Bruno Fontaine. Un anniversaire en grande pompe donc ! De quoi patienter avant la sortie d'un nouvel album prévu pour 2016...

Photo © Guillaume Laurent



http://live.philharmoniedeparis.fr/embed/1042324/jacques-higelin.html



Désolée, le replay intégral ne se trouve plus.... un jour, qui sait ?


Malheureusement, ce jour est arrivé, le 6 avril 2018, puisque Jacques Higelin vient de nous quitter.

Arte Concert rediffuse Higelin philharmonique jusqu'au 6 mai 2018.


En hommage à Jacques Higelin - décédé le 6 avril 2018 - nous vous proposons de redécouvrir le concert "Higelin Symphonique". Une soirée durant laquelle cette grande figure du rock français réinterprétait ses plus grand succès aux côtés d'un orchestre symphonique. (Arte)

Higelin philharmonique




https://www.arte.tv/fr/videos/063875-000-A/higelin-symphonique-a-la-philharmonie-de-paris/


On peut aussi l'écouter  ICI


mercredi 28 octobre 2015

L'automne, de Cristian Ronsmans

 Que j'aime cette saison, l'automne, qui s'épanche en pleurs sur les pavés de nos trottoirs déchaussés
Entre les chicots et les chicanes que le passeur adroit, de réverbère en réverbère évite avec soin.
Riflard en lutte avec le vent mauvais qui se joint à la partie, le dos rond, le passeur fait face. Invraisemblable incongruité.
Irréductiblement crotté, boueux sauvé des eaux, il se jette sous le porche.
Les godillots dans l'escalier laissent les traces de son voyage en ornières, caniveaux et autres méandres. Crapoteux, il agite sur le pallier les gerbes de son trench engorgé.
Dans la cuisine une paix indicible le gagne, jetant ses arpions sous la table, il regarde ébahi, la buée dessiner des nuages sur les carreaux gris.


© Cristian R

15 octobre 2015

Tous droits réservés
Protégé par copyright








© crédit photos fruban

samedi 24 octobre 2015

Pourquoi j'écris, Alejandra Pizarnik ( Approximations )

Pourquoi j’écris ?
Pourquoi je sanglote au petit matin
Pourquoi soudain ce goût de chant du cygne
Cette écume verte accumulée dans la gorge

Mon coeur est absurde comme un masque dans la pluie
La frayeur l’assimile à la mer
Mon corps est une invasion de tambours dans le silence
  de la nuit

Pourquoi ces nuits comme une oasis pour sorcières
Pourquoi cette conjuration d’absences
Cet enlèvement de la fille du vent

Dans la nuit m’entoure une loge exterminatrice
je t’appelle et tu ne viens pas
je t’aime et tu ne viens pas

Pourquoi tu es venu comme l’éclair
et tu m’as laissée seule dans le dévasté

Si tu écoutais mon bruit de cellule minuscule
peuplée d’agonisants
mon halètement d’asphyxiée

Si soudain tu me voyais à la lisière du réveil,
chanteuse médusée à la cime de son étonnement
Si tu me voyais attachée à ton visage

Alejandra Pizarnik
in, Approximations p16-17
trad Etienne Dobenesque
YpSilon.éditeur


Version originale :

¿Por qué escribo?
Por qué sollozo en madrugada
Por qué de pronto este sabor a canto de cisne
Esta espuma verde acumulada en la garganta
Mi corazón es absurdo como una máscara en la lluvia
El espanto lo asemeja al mar
Mi cuerpo es una invasión de tambores en el silencio de la noche
Por qué estas noches como un oasis para brujas
Por qué esta conjuración de ausencias
Este secuestro de la hija del viento
Me rodea en la noche una logia exterminadora
te llamo y no vienes
Te amo y no vienes
Por qué viniste como el relámpago
y me dejaste sola en lo devastado
Si escucharas mi rumor a celda minúscula
poblada de agonizantes
mi jadeo de asfixiada
Si de prono me vieras en la orilla del despertar,
cantante enmudecida en la cima de su asombro
Si me vieras atada a tu rostro


crédit photo fruban
très beau recueil reçu ces derniers jours
YpSilon.éditeur 

mercredi 21 octobre 2015

Tu attendais, poème de fRuban

           
crédit photo fruban
                               
 Tu attendais



Tu attendais les déferlantes et
devant ton cœur en peine
un océan d'une grise platitude
sans émotions sans états d'âme
Il t'observe impassible presque indifférent
Flux ou reflux tu ne sais plus


Tu attendais les déferlantes et
de drames tus en comptines enfantines
le tournis te saisit t'entraîne en
valses joyeuses ou requiems
Sonne le glas pesant couvercle que t'assènent
lugubres les cloches de bronze


Tu attendais les déferlantes et
tu parles ici tu écoutes là
la nausée remplit ta gorge serrée
la fatigue t'abat quand tu oses quelques pas
sur les graviers étincelants de lumière
Pluie nocturne vivifiante écume



Tu attendais les déferlantes et
tu observes la danse des vautours
ailes séductrices déployées becs et ongles griffus goulus
œil perçant à l'affût d'un faux pas
Toi qui ne cherches que Beauté
tout près de ton Amour


Tu attendais les déferlantes et
l'adagio de son silence caressante présence
envahit ton âme t'offre les flots qui t'englobent
vagues douces qui lèchent ton corps
Tu te niches dans cette chaleur
tu lui souris et tu fuis le futile

©fruban

18 octobre 2015

Tous droits réservés
Protégé par copyright

Recueil en cours





















lundi 19 octobre 2015

Vingt minutes avant la mort : récit de la dernière exécution française (document inédit)

"C’est à ce moment qu’il commence à réaliser que c’est fini"

Par Monique Mabelly (Juge d'instruction)

C'est un document d'histoire, une part oubliée de notre mémoire, un témoignage sobre et saisissant que l'ancien garde des sceaux Robert Badinter a confié au Monde. Il s'agit du "procès-verbal" intime de la dernière exécution capitale en France. Le 9 septembre 1977, Hamida Djandoubi, manutentionnaire tunisien coupable du meurtre de sa compagne, Elisabeth Bousquet, est guillotiné à la prison des Baumettes de Marseille. Juste après l'exécution, la doyenne des juges d'instruction de la ville, Monique Mabelly (1924-2012), commise d'office pour y assister, consigne par écrit ce qu'elle a vu et ressenti.

Trois pages sobres et retenues mais aussi d'effroi et de colère contenue pour décrire les dernières minutes d'Hamida Djandoubi. De la cellule où l'on vient chercher le condamné jusqu'à l'endroit où il sera guillotiné, l'auteur décrit avec précision les circonvolutions autour de la dernière cigarette, les vaines tentatives pour retarder le moment fatal, le couperet qui fend le corps en deux.

Quelques lignes écrites au retour d'une exécution qui suscite en elle "une révolte froide" afin de témoigner. Monique Mabelly léguera dix ans plus tard ce manuscrit à son fils, Rémy Ottaviano, qui l'a remis il y a quelques semaines à Robert Badinter.

Comprendre les origines de ce document : La dernière exécution en France

Lire aussi l'entretien avec l'ancien garde des sceaux, Robert Badinter, qui a défendu et obtenu l'abolition de la peine de mort en 1981 : "Comme la torture hier, la peine de mort est vouée à disparaître"








 Le 9 septembre 1977.

Exécution capitale de Djandoubi, sujet tunisien.

A 15 heures, Monsieur le Président R… me fait savoir que je suis désignée pour y assister.

Réaction de révolte, mais je ne peux pas m'y soustraire. Je suis habitée par cette pensée toute l'après-midi. Mon rôle consisterait, éventuellement, à recevoir les déclarations du condamné.

A 19 heures, je vais au cinéma avec B .et B. B., puis nous allons casse-croûter chez elle et regardons le film du Ciné-Club jusqu'à 1 heure. Je rentre chez moi ; je bricole, puis je m'allonge sur mon lit. Monsieur B. L. me téléphone à 3 heures et quart, comme je le lui ai demandé. Je me prépare. Une voiture de police vient me chercher à 4 heures et quart. Pendant le trajet, nous ne prononçons pas un mot.

Arrivée aux Baumettes. Tout le monde est là. L'avocat général arrive le dernier. Le cortège se forme. Une vingtaine (ou une trentaine ?) de gardiens, les "personnalités". Tout le long du parcours, des couvertures brunes sont étalées sur le sol pour étouffer le bruit des pas. Sur le parcours, à trois endroits, une table portant une cuvette pleine d'eau et une serviette éponge.

On ouvre la porte de la cellule. J'entends dire que le condamné sommeillait, mais ne dormait pas. On le "prépare". C'est assez long, car il a une jambe artificielle et il faut la lui placer. Nous attendons. Personne ne parle. Ce silence, et la docilité apparente du condamné, soulagent, je crois, les assistants. On n'aurait pas aimé entendre des cris ou des protestations. Le cortège se reforme, et nous refaisons le chemin en sens inverse. Les couvertures, à terre, sont un peu déplacées, et l'attention est moins grande à éviter le bruit des pas.

Le cortège s'arrête auprès d'une des tables. On assied le condamné sur une chaise. Il a les mains entravées derrière le dos par des menottes. Un gardien lui donne une cigarette à bout filtrant. Il commence à fumer sans dire un mot. Il est jeune. Les cheveux très noirs, bien coiffés. Le visage est assez beau, des traits réguliers, mais le teint livide, et des cernes sous les yeux. Il n'a rien d'un débile, ni d'une brute. C'est plutôt un beau garçon. Il fume, et se plaint tout de suite que ses menottes sont trop serrées. Un gardien s'approche et tente de les desserrer. Il se plaint encore. A ce moment, je vois entre les mains du bourreau, qui se tient derrière lui flanqué de ses deux aides, une cordelette.

Pendant un instant, il est question de remplacer les menottes par la cordelette, mais on se contente de lui enlever les menottes, et le bourreau a ce mot horrible et tragique : "Vous voyez, vous êtes libre !…" Ça donne un frisson… Il fume sa cigarette, qui est presque terminée, et on lui en donne une autre. Il a les mains libres et fume lentement. C'est à ce moment que je vois qu'il commence vraiment à réaliser que c'est fini – qu'il ne peut plus échapper –, que c'est là que sa vie, que les instants qui lui restent à vivre dureront tant que durera cette cigarette.

CET HOMME VA MOURIR, IL EST LUCIDE




Il demande ses avocats. Me P. et Me G. s'approchent. Il leur parle le plus bas possible, car les deux aides du bourreau l'encadrent de très près, et c'est comme s'ils voulaient lui voler ces derniers moments d'homme en vie. Il donne un papier à Me P. qui le déchire, à sa demande, et une enveloppe à Me G. Il leur parle très peu. Ils sont chacun d'un côté et ne se parlent pas non plus. L'attente se prolonge. Il demande le directeur de la prison et lui pose une question sur le sort de ses affaires.
La deuxième cigarette est terminée. Il s'est déjà passé près d'un quart d'heure. Un gardien, jeune et amical, s'approche avec une bouteille de rhum et un verre. Il demande au condamné s'il veut boire et lui verse un demi-verre. Le condamné commence à boire lentement. Maintenant il a compris que sa vie s'arrêterait quand il aurait fini de boire. Il parle encore un peu avec ses avocats. Il rappelle le gardien qui lui a donné le rhum et lui demande de ramasser les morceaux de papier que Me P. avait déchirés et jetés à terre. Le gardien se baisse, ramasse les morceaux de papier et les donne à Me P. qui les met dans sa poche.

C'est à ce moment que les sentiments commencent à s'entremêler. Cet homme va mourir, il est lucide, il sait qu'il ne peut rien faire d'autre que de retarder la fin de quelques minutes. Et ça devient presque comme un caprice d'enfant qui use de tous les moyens pour retarder l'heure d'aller au lit ! Un enfant qui sait qu'on aura quelques complaisances pour lui, et qui en use. Le condamné continue à boire son verre, lentement, par petites gorgées. Il appelle l'imam qui s'approche et lui parle en arabe. Il répond quelques mots en arabe.

Le verre est presque terminé et, dernière tentative, il demande une autre cigarette, une Gauloise ou une Gitane, car il n'aime pas celles qu'on lui a données. Cette demande est faite calmement, presque avec dignité. Mais le bourreau, qui commence à s'impatienter, s'interpose : "On a déjà été très bienveillants avec lui, très humains, maintenant il faut en finir." A son tour, l'avocat général intervient pour refuser cette cigarette, malgré la demande réitérée du condamné qui ajoute très opportunément : "Ça sera la dernière." Une certaine gêne commence à s'emparer des assistants. Il s'est écoulé environ vingt minutes depuis que le condamné est assis sur sa chaise. Vingt minutes si longues et si courtes ! Tout s'entrechoque.

IL FAUT VITE EFFACER LES TRACES DU CRIME…




La demande de cette dernière cigarette redonne sa réalité, son "identité" au temps qui vient de s'écouler. On a été patients, on a attendu vingt minutes debout, alors que le condamné, assis, exprime des désirs qu'on a aussitôt satisfaits. On l'avait laissé maître du contenu de ce temps. C'était sa chose. Maintenant, une autre réalité se substitue à ce temps qui lui était donné. On le lui reprend. La dernière cigarette est refusée, et, pour en finir, on le presse de terminer son verre. Il boit la dernière gorgée. Tend le verre au gardien. Aussitôt, l'un des aides du bourreau sort prestement une paire de ciseaux de la poche de sa veste et commence à découper le col de la chemise bleue du condamné. Le bourreau fait signe que l'échancrure n'est pas assez large. Alors, l'aide donne deux grands coups de ciseaux dans le dos de la chemise et, pour simplifier, dénude tout le haut du dos.

Rapidement (avant de découper le col) on lui a lié les mains derrière le dos avec la cordelette. On met le condamné debout. Les gardiens ouvrent une porte dans le couloir. La guillotine apparaît, face à la porte. Presque sans hésiter, je suis les gardiens qui poussent le condamné et j'entre dans la pièce (ou, peut-être, une cour intérieure ?) où se trouve la "machine". A côté, ouvert, un panier en osier brun. Tout va très vite. Le corps est presque jeté à plat ventre mais, à ce moment-là, je me tourne, non par crainte de "flancher", mais par une sorte de pudeur (je ne trouve pas d'autre mot) instinctive, viscérale.

J'entends un bruit sourd. Je me retourne – du sang, beaucoup de sang, du sang très rouge –, le corps a basculé dans le panier. En une seconde, une vie a été tranchée. L'homme qui parlait, moins d'une minute plus tôt, n'est plus qu'un pyjama bleu dans un panier. Un gardien prend un tuyau d'arrosage. Il faut vite effacer les traces du crime… J'ai une sorte de nausée, que je contrôle. J'ai en moi une révolte froide.

Nous allons dans le bureau où l'avocat général s'affaire puérilement pour mettre en forme le procès-verbal. D.vérifie soigneusement chaque terme. C'est important, un PV d'exécution capitale ! A 5 h 10 je suis chez moi.

J'écris ces lignes. Il est 6 h 10.

Monique Mabelly (Juge d'instruction)


Journal Le Monde