mercredi 21 septembre 2016
samedi 17 septembre 2016
La lettre en chemin, Pablo Neruda (Les vers du capitaine)
La lettre en chemin
présente, en moi, à l'intérieur
d'une goutte de sang circulant dans mes veines
ou au-dehors, baiser de feu sur mon visage
ou ceinturon brûlant à ma taille sanglé.
Accueille, ô douce,
le grand amour qui surgit de ma vie
et qui ne trouvait pas de territoire
comme un découvreur égaré
aux îles du pain et du miel.
Je t'ai rencontrée une fois
terminée la tempête,
la pluie avait lavé l'air
et dans l'eau
tes doux pieds brillaient comme des poissons.
Adorée, me voici retournant à mes luttes.
Je grifferai la terre afin de t'y construire
une grotte où ton Capitaine
t'attendra sur un lit de fleurs.
Oublie, ma douce,
cette souffrance
qui tel un éclair de phosphore
passa entre nous deux
en nous laissant peut-être sa brûlure.
La paix revint aussi, elle fait que je rentre
combattre sur mon sol,
et puisque tu as ajouté
à tout jamais
à mon cœur la dose de sang qui le remplit
et puisque
j'ai à pleines mains ta nudité,
regarde-moi,
regarde-moi,
regarde-moi sur cette mer où radieux je m'avance,
regarde-moi en cette nuit où je navigue,
et où mer et nuit sont tes yeux.
Je ne suis pas sorti de toi quand je m'éloigne.
Maintenant je vais te le dire :
ma terre sera tienne,
je pars la conquérir,
non pour toi seule
mais pour tous,
pour tout mon peuple.
Un jour le voleur quittera sa tour.
On chassera l'envahisseur.
Tous les fruits de la vie
pousseront dans mes mains
qui ne connaissaient avant que la poudre.
Et je saurai caresser chaque fleur nouvelle
grâce à tes leçons de tendresse.
Douce, mon adorée,
tu viendras avec moi lutter au corps à corps:
tes baisers vivent dans mon cœur
comme des drapeaux rouges
et si je tombe, il y aura
pour me couvrir la terre
mais aussi ce grand amour que tu m'apportas
et qui aura vécu circulant dans mon sang.
Tu viendras avec moi,
je t'attends à cette heure,
à cette heure, à toute heure,
je t'attends à toutes les heures.
Et quand tu entendras la tristesse abhorrée
cogner à ton volet,
dis-lui que je t'attends,
et quand la solitude voudra que tu changes
la bague où mon nom est écrit,
dis-lui de venir me parler,
que j'ai dû m'en aller car je suis un soldat
et que là où je suis,
sous la pluie ou
le feu,
mon amour, je t'attends.
Je t'attends dans le plus pénible des déserts,
je t'attends près du citronnier avec ses fleurs,
partout où la vie se tiendra
et où naît le printemps,
mon amour, je t'attends.
Et quand on te dira: « Cet homme
ne t'aime pas », oh! souviens-toi
que mes pieds sont seuls dans la nuit, à la recherche
des doux petits pieds que j'adore.
Mon amour, quand on te dira
que je t'ai oubliée, et même
si je suis celui qui le dit,
même quand je te le dirai
ne me crois pas,
qui pourrait, comment pourrait-on
te détacher de ma poitrine,
qui recevrait
alors le sang de mes veines saignant vers toi ?
Je ne peux pourtant oublier
mon peuple.
Je vais lutter dans chaque rue
et à l'abri de chaque pierre.
Ton amour aussi me soutient :
il est une fleur en bouton
qui me remplit de son parfum
et qui, telle une immense étoile,
brusquement s'épanouit en moi.
Mon amour, il fait nuit.
L’eau noire m'environne
et le monde endormi.
L'aurore ensuite va venir,
entre-temps je t'écris
pour te dire : «Je t'aime. »
Pour te dire « Je t'aime », soigne,
nettoie, lève,
protège
notre amour, mon cœur.
Je te le confie comme on laisse
une poignée de terre avec ses graines.
De notre amour des vies naîtront.
De notre amour on boira l'eau.
Un jour peut-être
un homme
et une femme
à notre image
palperont cet amour, qui aura, lui, gardé la force
de brûler les mains qui le touchent.
Qui aurons-nous été ? Quelle importance?
Ils palperont ce feu
et le feu, ma douce, dira ton simple nom
et le mien, le nom que toi seule
auras su parce que toi seule
sur cette terre sais
qui je suis, et que nul ne m'aura connu comme toi,
comme une seule de tes mains,
que nul non plus
n'aura su ni comment ni quand
mon cœur flamba uniquement
tes grands yeux bruns,
ta large bouche,
ta peau, tes seins,
ton ventre, tes entrailles
et ce cœur que j'ai réveillé
afin qu'il chante
jusqu'au dernier jour de ta vie.
Mon amour, je t'attends.
Au revoir, amour, je t'attends.
Amour, mon amour, je t'attends.
J'achève maintenant ma lettre
sans tristesse aucune : mes pieds
sont là, bien fermes sur la terre,
et ma main t'écrit en chemin :
au milieu de la vie, toujours
je me tiendrai
au côté de l'ami, affrontant l'ennemi,
avec à la bouche ton nom,
avec un baiser qui jamais
ne s'est écarté de la tienne.
Pablo Neruda
Les Vers du capitaine
*****
La carta en el camino
Adios, pero conmigo
serás, irás adentro
de una gota de sangre que circule en mis venas
o fuera, beso que me abrasa el rostro
o cinturón de fuego en mi cintura.
Dulce mía, recibe
el gran amor que salió de mi vida
y que en ti no encontraba territorio
como el explorador perdido
en las islas del pan y de la miel.
Yo te encontré después
de la tormenta,
la lluvia lavó el aire
y en el agua
tus dulces pies brillaron como peces.
Adorada, me voy a mis combates.
Arañaré la tierra para hacerte una cueva
y allí tu Capitán
te esperará con flores en el lecho.
No pienses más, mi dulce,
en el tormento
que pasó entre nosotros
como un rayo de fósforo
dejándonos tal vez su quemadura.
La paz llegó también porque regreso.
a luchar a mi tierra,
y como tengo el corazón completo
con la parte de sangre que me diste
para siempre,
y como
llevo
las manos llenas de tu ser desnudo,
mírame,
mírame,
mírame por el mar, que voy radiante,
mírame por la noche que navego,
y mar y noche son los ojos tuyos.
No he salido de ti cuando me alejo.
Ahora voy a contarte:
mi tierra será tuya,
yo voy a conquistarla,
no sólo para dártela,
sino que para todos,
para todo mi pueblo.
Saldrá el ladrón de su torre algún día.
Y el invasor será expulsado.
Todos los frutos de la vida
crecerán en mis manos
acostumbrados antes a la pólvora.
Y sabré acariciar las nuevas flores
porque tú me enseñaste la ternura.
Dulce mía, adorada,
vendrás conmigo a luchar cuerpo a cuerpo
porque en mi corazón viven tus besos
como banderas rojas,
y si caigo, no sólo
me cubrirá la tierra
sino este gran amor que me trajiste
y que vivió circulando en mi sangre.
Vendrás conmigo,
en esa hora te espero,
en esa hora y en todas las horas,
en todas las horas te espero.
Y cuando venga la tristeza que odio
a golpear a tu puerta,
dile que yo te espero
y cuando la soledad quiera que cambies
la sortija en que está mi nombre escrito,
dile a la soledad que hable conmigo,
que yo debí marcharme
porque soy un soldado,
y que allí donde estoy,
bajo la lluvia o bajo
el fuego,
amor mío, te espero,
te espero en el desierto más duro
y junto al limonero florecido:
en todas partes donde esté la vida,
donde la primavera está naciendo,
amor mío, te espero.
Cuando te digan "Ese hombre
no te quiere", recuerda
que mis pies están solos en esa noche, y buscan
los dulces y pequeños pies que adoro.
Amor, cuando te digan
que te olvidé, y aun cuando
sea yo quien lo dice,
cuando yo te lo diga,
no me creas,
quién y cómo podrían
cortarte de mi pecho
y quién recibiría
mi sangre
cuando hacia ti me fuera desangrando?
Pero tampoco puedo
olvidar a mi pueblo.
Voy a luchar en cada calle,
detrás de cada piedra.
Tu amor también me ayuda:
es una flor cerrada
que cada vez me llena con su aroma
y que se abre de pronto
dentro de mí como una gran estrella.
Amor mío, es de noche.
El agua negra, el mundo
dormido, me rodean.
Vendrá luego la aurora
y yo mientras tanto te escribo
para decirte: "Te amo".
Para decirte "Te amo", cuida,
limpia, levanta,
defiende
nuestro amor, alma mía.
Yo te lo dejo como si dejara
un puñado de tierra con semillas.
De nuestro amor nacerán vidas.
En nuestro amor beberán agua.
Tal vez llegará un día
en que un hombre
y una mujer, iguales
a nosotros,
tocarán este amor, y aún tendrá fuerza
para quemar las manos que lo toquen.
Quiénes fuimos? Qué importa?
Tocarán este fuego
y el fuego, dulce mía, dirá tu simple nombre
y el mío, el nombre
que tú sola supiste porque tú sola
sobre la tierra sabes
quién soy, y porque nadie me conoció como una,
como una sola de tus manos,
porque nadie
supo cómo, ni cuándo
mi corazón estuvo ardiendo:
tan sólo
tus grandes ojos pardos lo supieron,
tu ancha boca,
tu piel, tus pechos,
tu vientre, tus entrañas
y el alma tuya que yo desperté
para que se quedara
cantando hasta el fin de la vida.
Amor, te espero.
Adiós, amor, te espero.
Amor, amor, te espero.
Y así esta carta se termina
sin ninguna tristeza:
están firmes mis pies sobre la tierra,
mi mano escribe esta carta en el camino,
y en medio de la vida estaré
siempre
junto al amigo, frente al enemigo,
con tu nombre en la boca
y un beso que jamás
se apartó de la tuya.
in, Los versos del capitan
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samedi 10 septembre 2016
Angélique Ionatos, état d'urgence
Vendredi 09 septembre 2016
Roderic Mounir
«Il m’est impossible de parler de l’amour et des petites fleurs quand je vois l’état du monde actuel.»YANN ORHAN
Tragédienne au chevet d’un pays exsangue, la chanteuse grecque a publié Reste la lumière, un disque irrigué par les mots des poètes hellènes. Elle se confie avant sa venue à Genève pour Poésie en Ville.
Quarante ans de carrière, près de vingt albums et de nombreux spectacles nourris de poésie et de littérature. L’an dernier, Reste la lumière a rompu un silence discographique de près de dix ans. Un enregistrement à la tonalité sombre, un cri de colère suscité par la crise grecque, pour ne pas sombrer dans le désespoir.
Nous rencontrons Angélique Ionatos alors qu’elle effectue sa rentrée scénique, fin août à Vevey. Elle revient passablement déprimée de Lesbos, où elle possède une maison et passe ses étés. «C’est un désastre, les réfugiés s’entassent dans des camps. Heureusement, l’aide s’est organisée depuis l’an dernier, quand ils étaient entre 800 et 1000 à affluer quotidiennement, errant sur l’île. La Méditerranée est devenue un grand cimetière humide. Alors me baigner, non, pas cette année.» D’Athènes, Angélique Ionatos brosse un tableau tout aussi sinistre – fermetures d’enseignes en série, clochardisation galopante...
Son nouveau disque a été réalisé dans l’urgence, comme un coup de gueule. «Il y a eu cet espoir très fort avec Tsipras, et tout s’est effondré. Il s’est couché, sans doute n’a-t-il pas eu le choix...» L’espoir et le réconfort, la chanteuse est allée les puiser chez les poètes, ces phares de la Grèce par tous les temps. A commencer par Odysseus Elytis, prix Nobel de littérature 1979 (disparu en 1996), qu’elle a traduit et interprété à maintes reprises. Elle dit ne pas pouvoir le lire sans avoir les larmes aux yeux. «C’était un homme austère, sévère. J’allais souvent le voir pour lui demander l’autorisation de reprendre ses poèmes. Une relation de confiance s’est nouée entre nous.»
Témoigner de son temps
«Courage», qui ouvre l’album, est une adresse aux femmes et à leur contribution mésestimée dans un monde d’hommes. «Elytis la termine en disant ‘Donne-moi la fierté et débarrasse-moi de la colère’. Moi, la colère, il ne me l’a pas enlevée...» Angélique Ionatos s’avoue pessimiste, constatant que la «stratégie du choc» dirigée contre le peuple a pour but de l’accabler et de le réduire à la passivité.
Pourquoi chanter la révolte, obstinément? «Parce que je ne sais rien faire d’autre!», répond sans surprise l’intéressée. «Un artiste, à mon sens, doit témoigner de son temps. Il m’est impossible de parler de l’amour et des petites fleurs quand je vois l’état du monde actuel.» Angélique Ionatos déplore d’ailleurs le manque d’engagement des artistes. «Je ne comprends pas ce silence, c’est pourtant le moment!» Elle déteste le terme «divertissement», s’inscrit dans la tradition des poètes engagés, des lanceurs d’alerte.
Parmi les auteurs choisis figure aussi Dimitri Mortayas, à l’origine du titre de l’album: «Et si l’arbre brûle, reste la cendre et la lumière», dit son poème, tandis que «le vent mauvais s’épuise» et que «notre détermination à nous battre reste intacte». Pas de femmes parmi les auteurs de ces textes? «Si, une: moi», rétorque celle qui a jadis célébré Sappho de Mytilène, Rosa Luxembourg, Frida Kahlo ou Alfonsina Storni, rebelles et atypiques. Son texte pour Reste la lumière s’intitule «Mes Sœurs sorcières», parce que les fées l’«ennuient» et qu’en grec, le même mot (mágissa) désigne la sorcière et la magicienne.
Les socialistes français
Angélique Ionatos n’a heureusement pas eu à subir l’opprobre ni l’oppression dans sa chair. Elle a 15 ans lorsqu’elle fuit le régime des colonels, en 1969. «Mon père, un marin de gauche, ne voulait pas que nous grandissions sous une dictature, il a bien fait.» Elle passe une décennie en Belgique, enregistre avec son frère Photis un premier disque en 1972 (Résurrection), distingué par l’Académie Charles-Cros. Puis elle met le cap sur Paris, en plein grand soir mitterrandien. Espoirs depuis balayés. «J’ai du dégoût. Ce qui se passe aujourd’hui n’est pas le socialisme. J’en veux aussi beaucoup aux socialistes français d’avoir laissé la Grèce se débrouiller seule. Ce pays est la porte d’entrée de l’Europe, celui qui reçoit le plus de réfugiés!»
Au ban de l’Europe, tout en bas de l’échelle sociale, les rares lieux dans lesquels les naufragés de la guerre et de la pauvreté trouvent un réel appui sont des squats «solidaires» à Thessalonique ou Athènes – certains fermés par les autorités, d’autres attaqués par des militants d’extrême droite. «Les Grecs ont toujours été un peuple de la diaspora, il y a autant de Grecs à l’étranger que dans le pays, rappelle Angélique Ionatos. Ce sont donc des gens qui ressentent dans leur chair ce que c’est que d’abandonner sa terre et partir en exil.»
Les yeux mitraillettes
Si elle peine à citer des artistes actuels qui lui titillent l’oreille, leur préférant les poètes grecs, Theodorakis, Neruda, Barbara et Ferré, la guitariste demeure une compositrice en recherche, résolument contemporaine. Elle a eu le bonheur de jouer à Athènes et Patras, et d’y être accueillie chaleureusement, ses paroles en résonance immédiate.
Son trio à géométrie variable repose sur un binôme invariable, composé de sa guitare et celle de sa cadette Katerina Fotinaki, également chanteuse (elles ont publié un album en duo, Comme un jardin la nuit, en 2008). «Je l’adore. C’est elle qui m’a écrit, elle voulait quitter la Grèce et tenter sa chance en France. On s’entend magnifiquement bien, je pense que notre collaboration est loin d’être finie.»
En somme, elle aurait de quoi être heureuse, et pourtant. «La colère m’en empêche. Quand je monte sur scène et que je me mets à chanter, elle se déclenche toute seule, j’ai les yeux comme des mitraillettes. Katerina me l’a fait remarquer l’autre jour, mais je n’arrive pas à me calmer.» Angélique Ionatos explique cela d’une voix douce, enrobée d’un suave accent grec. Son insurrection est une seconde nature. «Je n’arrive pas à me résoudre à l’état du monde.» Alors que l’entretien s’achève, elle s’inquiète: «Ça va, ça ne vous a pas trop déprimé?»
Reste la lumière (2015, Ici d’ailleurs). http://angelique-ionatos.com/
Trio Angélique Ionatos en concert jeudi 29 septembre à 21h aux aux Bains des Pâquis, Genève (Festival Poésie en Ville). www.ville-ge.ch/culture/poesie
Culture et Musique, le Courrier
Site Angélique Ionatos
vendredi 9 septembre 2016
Hommages à Michèle Desbordes, lettre de Jean-Yves Masson sur le site des éditions Verdier et dans la presse
J’ai fait la connaissance de Michèle Desbordes au cours d’un dîner, sous le grand arbre qui se trouve devant la bergerie qui donne son nom aux éditions Verdier, près de Lagrasse. Il y a tout de suite eu entre nous une forte sympathie, et une séduction où entrait beaucoup d’un esprit d’enfance que je lui ai connu et dont, à d’autres moments, il est arrivé qu’elle se défende, peut-être parce que son enfance avait été moins heureuse que la mienne et qu’elle y revenait moins volontiers que moi. Je connaissais d’elle, alors, son premier roman, L’Habituée, qui a paru en même temps que le mien, à l’automne 1996. Ces débuts communs chez le même éditeur créaient entre nous une solidarité en dépit des années qui nous séparaient. Michèle allait bientôt publier La Demande, le récit qui marqua pour elle le début d’une reconnaissance publique très large. C’était là son deuxième roman, mais son troisième livre : car le premier, en 1986, était un livre de poésie, passé inaperçu. Il est pourtant profondément lié à toute son œuvre et, d’une certaine façon, la fonde. Sombres dans la ville où elles se taisent avait paru chez Arcane 17, la maison d’édition fondée à Saint-Nazaire par Christian Bouthemy, et dont le catalogue, quand on le reprend aujourd’hui, est l’un des meilleurs de l’édition de ces années quatre-vingt si riches en découvertes littéraires. On verra, à relire ce premier livre de poésie, qu’une grande partie de tout ce qu’elle a écrit par la suite sort des souvenirs et des obsessions qui y avaient trouvé leur première mise en forme, peut-être encore imparfaite, mais riche de promesses.
Michèle n’aura eu le temps d’écrire, de 1996 à 2005, qu’une dizaine de livres, si l’on compte ceux qu’elle a achevés avant sa mort et qui vont paraître bientôt. Est-ce assez ou n’est-ce pas assez pour faire une « œuvre » ? C’est assez, je crois, d’autant qu’elle s’inscrit dans la tradition très française du roman ou du récit court, et qu’il est des noms dans notre littérature dont la survie méritée est due à moins de pages encore. Dans ce tournant du siècle où nous sommes, auquel elle restera liée, dans ce temps où tout n’est que bruit, publicité, propagande, rumeurs et slogans, l’œuvre de Michèle Desbordes s’impose par sa formidable puissance de silence. Le titre du livre de poésie que j’ai cité le dit, c’est une œuvre dont la plupart des personnages, des femmes surtout, mais quelques hommes aussi, se taisent, et qui tourne autour de ce silence intérieur que notre temps a plus qu’aucun autre besoin d’apprendre à écouter.
Au fil des conversations, des rencontres – de quelques brouilles aussi, car Michèle Desbordes était une personne entière et il n’était pas toujours facile d’être à la hauteur de son exigence – une complicité s’est tissée, et je voudrais dire, à l’heure où cette voix vient de se taire, que cette complicité entre nous était fondée sur une passion commune de la poésie. Bien sûr, Michèle était une lectrice passionnée de Faulkner, de Pavese, de Virginia Woolf et de bien d’autres : mais justement, ces écrivains-là, romanciers, romancières, sont de celles et de ceux qui ont aboli les frontières sottement dressées par les critiques et par nos habitudes de lecture entre le « roman » et la « poésie ». On le vit bien quand Michèle Desbordes, pour un numéro du Nouveau Recueil que je dirigeais sur un thème qui m’est cher, celui de la frontière, revint à la poésie et écrivit un récit sur le voyage de Hölderlin à Bordeaux qui était un poème narratif, et qui devint l’un de ses plus beaux livres (Dans le temps qu’il marchait), un texte brisé de grandes trouées de silence.
Hölderlin était l’une des grandes passions de Michèle Desbordes. La connaissance intime qu’elle avait de son œuvre était impressionnante. Elle en savait par cœur des poèmes entiers, des lettres entières. C’est des lettres de Hölderlin à sa mère que sort le roman qu’elle avait porté le plus longtemps en elle, Le Commandement, qu’elle publia chez Gallimard en 2001 et qui est dédié à la mémoire du romancier Jacques Desbordes, son mari, dont elle assumait de bien des manières l’héritage, à commencer par la décision de reprendre son nom. Le Commandement ne fut pas un succès comparable à La Demande ni même à La Robe bleue, parce que le sujet en est âpre, la phrase tourmentée, et la vérité, comme celle de L’Habituée, dure à entendre. Vingt ans avaient été nécessaires, à ce qu’en disait Michèle Desbordes, pour écrire ce livre, vingt ans de silence et quelques mois d’écriture. Vingt ans à chercher comment écrire, à s’interdire peut-être de s’y risquer, à lire passionnément en attendant l’heure de se sentir prête. Je crois que finir ce livre fut pour Michèle une victoire sur elle-même, mais je ne sais pourquoi, je la devine chèrement payée. Dès le moment où elle était en train de l’achever, elle se sut atteinte d’une maladie dont elle avait peu de chances de guérir. Le jour où elle me l’apprit, nous étions sur le parking d’une gare ; j’étais allé lui rendre visite chez elle à Baule, au bord de la Loire, j’allais reprendre le train pour Paris. Elle me parla de sa maladie d’une voix très douce, qui ne tremblait pas, avec une grande sagesse, en me disant que son désir était modeste et qu’elle souhaitait seulement encore achever quelques livres avant de s’en aller. Les propos qu’elle avait tenus ce jour-là se sont alors éclairés pour moi : en me montrant la Loire qui passait au fond de son étroit jardin, ce grand fleuve français par excellence qui aura été le sien, elle m’avait dit qu’elle souhaitait que ses cendres y soient un jour dispersées.
Je pense à cette dispersion des cendres, avec laquelle je n’arrive pas, aujourd’hui, à me sentir en accord, quoique je connaisse bien cette phrase si frappante de Hölderlin qui évoque la disgrâce de ces temps de peu de lumière où nous sommes, où nous quittons la vie, dit-il, dans des boîtes hideuses, alors que l’homme antique se livrait au bûcher. Il faudrait, précisément, un bûcher, comme ceux qu’a décrit Josef Winkler dans son livre terrible et sublime sur l’Inde ; il nous faudrait des rituels, et même ces pleureuses que Rilke réclame dans le Requiem, ou ces Plaintes qui accompagnent les morts pour la traversée du pays d’Egypte à la fin de la Dixième élégie. De tous ces textes, de ces œuvres que nous aimions, de cette passion qui était la nôtre pour la poésie, nous avons souvent parlé au fil de nos rencontres ! Une amitié est faite de cela : de paroles et de silence.
Avec son livre sur Camille Claudel, Michèle Desbordes s’est approchée encore plus près, à travers la fiction, des raisons du silence sur lequel était conquise toute son œuvre : le silence des femmes qui n’ont jamais eu droit à la parole. Un silence pétrifié d’amour et de terreur, face à la douce violence de tous les pouvoirs, maternels, paternels, fraternels ou conjugaux. La Robe bleue m’est dédié parce que Michèle avait décidé d’abandonner ce livre qui, littéralement, tombait en fragments, et qu’après avoir lu ces fragments, je lui ai suggéré, pour ainsi dire, de « coudre la robe » : d’écrire un texte continu au lieu de laisser le destin de Camille en lambeaux. Il fallait pour cela un point de vue, et ce fut ce moment où, dans cet hospice en Provence, elle attend les visites si rares de Paul : en partant de ce point de vue – de ce silence – et en trouvant un point d’appui narratif qui était, encore une fois, une « demande » capable d’aimanter le récit, tout devait s’organiser de soi-même. Du coup, avant de finir son livre sur Faulkner, Michèle reprit les fragments rédigés autour de Camille Claudel et achevé La Robe bleue dont l’écriture atteint à l’intensité du poème comme bien peu de textes de prose.
Nous écrivons des livres. Nous les lançons dans l’abîme du temps. Nous les jetons comme des bouées pour ne pas nous noyer, comme des bouteilles à la mer qui en appellent à l’amitié du lecteur à venir, qui saura les décrypter. Ou pas. Il y avait au fond de l’écriture de Michèle Desbordes un secret, plusieurs peut-être, qu’elle a soigneusement cachés, dont je sais que je les ignore, dont je n’ai pas reçu la confidence, au milieu de tant de plus petites confidences qui me furent faites – toujours avec l’ordre de les taire. Quelqu’un, je le souhaite, décryptera plusieurs de ces secrets à force d’interroger ses livres. Ils sont, me semble-t-il, de ceux qui résisteront à la relecture, une fois qu’ils auront pris de l’âge. Il y avait dans l’œuvre de Michèle quelque chose d’analogue à cette moitié droite de son visage qu’elle n’aimait pas montrer et qu’elle dérobait au regard, tout en vous regardant avec un air où pouvait passer tout d’un coup une gaieté folle. Michèle aimait la vie : le bon vin, les fromages, les fruits bien mûrs, les poires des jardins de la Loire (ces fruits tellement français, comme dit Roland Barthes) et les fruits de la Guadeloupe où elle avait vécu. Elle savait s’étonner des choses. Elle aimait les chats et les livres. Elle aurait voulu que sa maison au bord de la Loire conservât, après sa mort, quelque chose de sa présence, et que des écrivains puissent venir y travailler comme elle y avait elle-même travaillé. Cela, malheureusement, ne se fera pas, aucune institution n’ayant accepté le legs ; mais il sera toujours possible à ceux qui aimeront cette œuvre d’aller regarder la Loire à Baule, emprès d’Orléans, ou de penser à elle depuis le pont de Beaugency. Son œuvre est celle d’une femme qui a mérité, je crois, d’être considérée comme un poète, et si je mets ce mot au masculin ce n’est pas pour faire injure à sa féminité, mais en me souvenant qu’en latin poeta est un mot masculin de forme féminine comme, nauta, le marin.
Poète donc, je lui donne ce titre : parce que la poésie est, entre mille définitions qu’on peut en donner, cette tension de la langue quand elle parvient au point où elle se tisse de silence. Des générations de femmes vouées au silence, ses ancêtres muettes derrière leurs pas de portes qui ressemblent tant à mes taciturnes aïeules des vallées d’Auvergne, avaient accédé à la parole à travers leur descendante, cette héritière amoureuse des livres qui osa écrire après avoir voué sa vie aux livres, en dirigeant des bibliothèques. Michèle Desbordes tissa ses propres livres sur la trame de ses lectures, qui étaient immenses et passionnées. Elle avait le don le plus rare, qui est la force d’admirer. Le destin semble avoir décidé qu’elle ne pourrait garder longtemps cette parole chèrement conquise : et Dieu sait de quels nœuds était faite la maladie qui l’a forcée au grand silence définitif. Mais le jour où tous ses livres seront réunis en un seul volume – ce jour viendra –, je crois qu’on verra la cohérence et la beauté de ce parcours arraché à la nuit, celui d’une œuvre où écriture et lecture sont nouées l’une à l’autre, non par amour de l’érudition, mais par le souci essentiel de chercher les mots dans lesquels puiser, jusqu’au dernier, la force de vivre encore un jour.
Jean-Yves Masson
©Jean-Yves Masson
Parue le 8 mars 2006 dans la revue Poezibao
Michèle Desbordes (1940-2006)
Originaire d’un village de Sologne, Michèle Desbordes grandit à Orléans. À l’issue d’études littéraires en Sorbonne, elle devient conservateur de bibliothèques. Elle exerce d’abord dans des universités parisiennes, puis en Guadeloupe en lecture publique. En 1994, elle est nommée directrice de la Bibliothèque de l’université d’Orléans. Elle décède en janvier 2006 à Beaugency, en Sologne.
Sur le site des éditions Verdier
Esquisse d’une approche des émotions
Hommage de Gérard Bobillier (Salon du Livre, mars 2006)
En 1986, à 46 ans, Michèle Desbordes, sous le pseudonyme de Michèle Marie Denor, publie chez Arcane 17, dirigé alors par Christian Bouthémy : Sombres, dans la ville où elles se taisent, un recueil de poésie, comme l’on dit. Dès lors, Michèle Desbordes pointera, en poète, le signifiant dans sa mélancolique opacité. En effet, le poète est libre et peut choisir son mode pour décliner la véracité. Pour Michèle Desbordes, ce sera le narratif.
C’est aux Temps Modernes, à Orléans, chez Catherine Martin-Zay, que Gabriel Bergounioux, frère de Pierre, me présentera une dame vêtue d’une robe simple, blanche, comme l’écriture que je découvrirai plus tard.
Michèle Desbordes me dit qu’un texte d’elle circule tout à fait négativement dans diverses maisons d’édition, me propose son envoi, que j’accepte. Quelques jours passent et je reçois L’Habituée. Je lis, m’enthousiasme et cherche – c’est un dimanche –, son numéro de téléphone à La Baule. En vain. Je finis par la joindre. Commence alors entre nous une aventure éditoriale. Dans L’Habituée, ce qui prévaut, c’est d’avantage l’effacement que le silence. C’est aussi le texte le plus complexe de Michèle Desbordes au regard de ses architectures narratives. Il ressort de cette complexité qu’une dimension méta-existentielle semble garantir le lecteur de l’idée d’être en trop, pour moitié, devrait-on dire.
Puis, c’est La Demande, vous connaissez l’objet de cette demande, que je crois fortement inspiré par un texte de Silvio d’Arzo, Maison des autres, que nous avons publié dans la collection italienne « Terra d’altri », et qui avait fortement marqué Michèle Desbordes. La Demande est un succès. Prix France Télévision, prix Jean Giono, etc. Un succès tout à fait légitime.
Michèle nous présente ensuite, le temps passe, Le Commandement. Je ne suis pas sans réserve à la lecture de ce nouveau texte. J’en fais part à Michèle qui le prend mal, c’est humain, trop humain. Michèle est devenue un auteur couronné. Rupture, rupture au profit du père, je veux dire du porte-drapeau de la littérature française – Gallimard. Michèle a donc conclu provisoirement que les fraternités sont difficiles. Voyons à l’ombre du grand Œdipe.
Elle publiera rue Sébastien Bottin Le Commandement, et au salon de Pontalis, Le Lit de la mère. Mais le succès, comme l’océan, se retire doucement. Que s’est-il passé rue Sébastien Bottin ? Je ne sais.
Sous le charme actif de Jean-Yves Masson, elle reviendra à Verdier avec La Robe bleue, un texte offert à Camille Claudel, qui guerroie avec les grandes chimères, celles-ci s’employant à la jeter au puits de la déraison. Le succès revient. Et, sur les joues de Michèle aussi, les bonnes traces que donne la reconnaissance tentent une coloration que la maladie déjà lui dispute.
C’est tard pour Michèle. Il lui faut impérativement s’attaquer au « père du texte », pour dire Michon, à Faulkner. Ce sera Un été de glycine. Faulkner a-t-il trop résisté à Michèle Desbordes, trop cédé, je ne sais. Ceux qui font l’opinion littéraire ont-ils accepté loyalement le fait qu’une femme se coltine Faulkner – je ne sais – bref, ce titre est un échec de librairie et nous avons certainement notre part dans cet échec. C’est avec cela que doit faire maintenant Michèle Desbordes, contre la maladie qui gagne. Elle écrira encore, et ce seront des éditions posthumes. L’Emprise, qui sortira en septembre de cette année, est bien dans la veine de La Demande. C’est l’histoire d’un pacte générationnel – ou comment se construisent nos fondements dans un temps, celui de son enfance, qui n’est pas posé sur le substrat du langage. Viendra ensuite Les petites terres, autobiographie radicale du poète-narrateur qui nous réunit ce jour.
Ces éditions à venir et celle qui paraîtra chez Laurence Tepper seront assurément la cérémonie de la renaissance pour Michèle. En janvier, la maladie a décidé d’éteindre la lumière. Et c’est le 30 de ce mois de cette année 2006 que ses cendres furent confiées aux eaux glorieuses de la Loire, au pont de Beaugency. À portée de regard de Baule, ce bord de Loire cher à Michèle.
Libération, jeudi 26 janvier 2006, par Jean-Baptiste Harang
Michèle Desbordes est morte mardi, à Baule, près de Beaugency (Loiret), dans sa maison, où ses chats regardaient par la fenêtre monter la brume de la Loire qui nimbait parfois ses livres. Elle est morte du noir qu’on devine au fond du tunnel des longues maladies. Elle n’en disait rien, on la croyait ailleurs, aux antipodes de nos jours, lorsque les soins trop lourds qu’on devine maintenant la confinaient dans sa douleur. Elle ne disait pas son âge et cachait dans son écharpe son profil droit qu’elle n’aimait pas. Michèle Desbordes est morte à 65 ans, nous aimons ses livres. Nous l’aimons.
Taiseuse. Maintenant qu’on sait qu’elle naquit en août 1940, on se souvient autrement de cette page du dernier livre, salut à Faulkner, où une femme enceinte trébuche et souffre sur la route de l’exode. Michèle Desbordes ne parlait jamais d’elle-même dans ses livres, ou plutôt nous ne le savions pas. Elle parlait d’ailleurs peu, elle écrivait. Ce sont des livres d’écriture, des mots pour se taire, roulés dans la tête ou sur les doigts luisants des chapelets plus que dans le gueuloir, des mots pour dire du silence, dire la vie de ceux qui ne disent rien. Ainsi on parlait peu dans L’Habituée(Verdier, 1997), on entendait un fleuve, du vent sur le fleuve, une maison, dans La Demande(Verdier, 1999), la servante Tassine et son maître, manière de Vinci dont le nom n’est pas dit, près du même fleuve, échangent plus de regards que de mots. Même la « demande » du titre n’était pas prononcée. Puis, parmi peu d’autres livres parut La Robe bleue (Verdier, 2004), histoire d’une femme taiseuse : assise dans une maison de santé, elle attend trente ans un homme, attend son frère Paul, elle s’appelle Camille Claudel et ne le dit pas.
Seule. Michèle Desbordes a passé son enfance à aimer les livres, à guetter dans les travées de la bibliothèque d’Orléans le pas lourd du directeur, Georges Bataille. Plus tard, après avoir traversé les océans, elle deviendra elle-même directrice d’une bibliothèque à Orléans. Plutôt qu’écrire trop tôt, elle épousa un écrivain, Jacques Desbordes, le quitta sans divorce et plus tard fit de son nom de veuve un nom d’écrivain. Elle vécut huit ans un autre amour à la Guadeloupe, et revint seule. Elle dit longtemps tout ce qu’elle savait d’elle à son psychanalyste, et garda le don du silence pour ses livres, pour parler des autres. Elle disait : « J’ai abordé le roman lorsque j’ai compris qu’on pouvait raconter une absence d’histoire. » Aujourd’hui restent l’absence et une dizaine d’ouvrages à relire dans la lenteur du fleuve, elle voulait que l’on disperse ses cendres sur la Loire. Dans le silence reposée.
Le Monde, vendredi 27 janvier 2006, par Xavier Houssin
Discrétion et silence sont les maîtres mots de son œuvre.
La romancière Michèle Desbordes est morte, mardi 24 janvier, à l’âge de 65 ans, dans sa maison de Baule, dans le Loiret, au terme d’un long combat, courageux et discret, contre la maladie.
Discrétion et silence sont les maîtres mots de l’œuvre de Michèle Desbordes, écrite comme on effleure, en images non installées. Réflexive, ressentie. Le public l’a véritablement découverte en 1999 avec La Demande (Verdier), qui obtiendra le prix France-Télévisions. Elle y met en scène un troublant huis clos entre un maître italien de la Renaissance vieillissant venu sur les bords de Loire à l’invitation du roi de France et sa servante sans âge. Pudeur d’une relation qui s’apprivoise dans l’économie de la parole et l’écoulement lent du quotidien. Phrases en miroir posé. Au rythme gris et bleu du fleuve.
Née en août 1940 en Sologne, Michèle Desbordes a passé son enfance et sa jeunesse à Orléans. Dévoreuse des livres de la bibliothèque municipale, elle y croise presque chaque jour, sans savoir qui il est, le directeur, un certain Georges Bataille. Elle lui succédera à ce poste bien des années après. Ces hasards nécessaires… « Les mots, disait-elle, mis les uns avec les autres, ne peuvent que Vous conduire vers l’inconnu. » Elle est taraudée tôt par le désir d’écrire, mais garde ses phrases à distance. Après ses études en Sorbonne, elle travaille longtemps dans des bibliothèques universitaires à Paris, puis est nommée en Guadeloupe. Elle y restera huit ans.
Une parenthèse féconde, envahie d’océan. Le temps d’apprivoiser les battements profonds de sa mer intérieure. Juste avant son départ en 1986, Michèle Desbordes s’était décidée à publier ses premiers textes. Sombres dans la ville où elles se taisent (Arcanes 17, puis Verdier) rassemble ses poèmes sur le silence. Ce thème récurrent, absolu, venu d’un grandir où l’affection et la tendresse ne rencontraient jamais les mots, elle le reprend dans L’Habituée, son premier roman (Verdier, 1997). Il y est question déjà du rôle du regard. Ce qui se pressent ainsi, malgré les lèvres closes. Seule la mort libère la parole. Un peu…
Après La Demande, suivront Le Commandement (Gallimard, 2000), La Robe bleue (Verdier, 2004), sur les dernières années de Camille Claudel, Un été de glycine (Verdier, 2005), autour de la figure de Faulkner, à qui elle voue une absolue admiration. Chaque fois, Michèle Desbordes écrit dans la distance. Paradoxe d’un recul qui permet une indicible proximité avec des personnages qu’elle laisse au lecteur le soin d’approcher lui-même. Pour parvenir, elle s’impose une épure. « Quand je trouve que c’est trop “beau”, trop “bien”, expliquait-elle, je casse, j’élimine, je rogne, les mots, les adverbes, les adjectifs, jusqu’à ce qu’il ne reste presque plus rien. » On est alors emporté dans une compassion sans réserve. Immédiate. C’est saisir l’inaccompli. Y apporter une suite.
Michèle Desbordes a publié aussi des proses poétiques Le Lit de la mer (Gallimard, 2001) et Dans le temps qu’il marchait (Laurence Teper, 2004), long poème narratif sur le voyage de Hölderlin de Bordeaux à Nürtingen, histoire de frontières, de souffrances en éclats. Elle avait rédigé aussi le texte de Carnet de visite (Nathan, 1999), de photographies de Hien Lam-duc sur le vécu à domicile des personnes âgées. Un pas sur le côté. Donner voix au silence. Savoir rester discret…
Hommage de Renaud Donnedieu de Vabres, 26 janvier 2006
J’apprends avec tristesse la disparition de Michèle Desbordes. C’est bien sûr La Demande, ce merveilleux récit évoquant la rencontre et le long commerce silencieux entre une servante française et un grand artiste italien du XVIe siècle, qui a suscité l’engouement et l’admiration de très nombreux lecteurs. Mais on retrouve dans tous ses récits et romans de L’Habituée au Lit de la mer en passant par Le Commandement, la même alliance de mystère et d’intensité, de ferveur et d’exactitude, de noblesse et de proximité, de hauteur d’inspiration et de cœur.
Elle a su, mieux que personne, exprimer le silence de l’exil intérieur, tel celui de Camille Claudel dans La Robe bleue. Ces extrémités de l’âme, ces sombres pays enfouis, Michèle Desbordes a réussi à les transcrire grâce à un très lent travail sur les mots, à la patience ardente avec laquelle elle suivait sa vision intérieure. Sa force intuitive, sa sensibilité fraternelle lui ont permis d’entrer, dans des textes lumineux qui vont bien au-delà du commentaire, en empathie avec William Faulkner dans Un été de glycine ou Holderlin au fil des pages de Dans le temps qu’il marchait. Elle a rejoint leur nuit avec la discrétion poignante qui caractérise toute son œuvre.
Quelques-unes de ses oeuvres

"Et on aurait pu croire qu'elle demeurait là par goût, par plaisir peut-être, l'endroit était si beau, toutes ces allées qui montaient et descendaient dans l'odeur des cèdres et des pins, la chambre, le pavillon dont elle s'éloignait de plus en plus rarement, et encore faudrait-il qu'on vînt la chercher, qu'on lui fît savoir que dehors l'air était si doux, si odorant, si bien qu'elle marchait là emmenée dans tous les parfums qu'on lui disait, elle montait et descendait les allées les sentiers jusqu'à ce qu'à nouveau elle sentit la douleur dans la jambe, alors elle disait qu'elle avait mal à la jambe et qu'il lui fallait rentrer, elle passait devant la chapelle, les rangs de cyprès. Elle Camille dans le jour qui tombait, quand elle regagnait le pavillon et la petite chambre de l'étage, refusant ce soir-là comme les autres la nourriture qu'on lui donnait et préférant remplir d'eau la même vieille casserole à l'émail ébréché, où elle faisait bouillir les pommes de terre qu'elle mangeait avec le beurre ou l'huile que la mère envoyait(...)"
in, La robe bleue, éd Verdier p101



J'ai lu plusieurs oeuvres de Michèle Desbordes, découverte il y a quelques mois. La beauté de son écriture, l'originalité dans la construction de ses récits, la poésie inhérente à chacun de ses livres...me donnent envie de tout lire ! J'aimerais citer tant et tant d'extraits ! Sans doute le ferai-je peu à peu, afin que les lecteurs de ce blog tombent en amour eux aussi ! Je compléterai cet article au fil des jours.
FRuban
Michèle n’aura eu le temps d’écrire, de 1996 à 2005, qu’une dizaine de livres, si l’on compte ceux qu’elle a achevés avant sa mort et qui vont paraître bientôt. Est-ce assez ou n’est-ce pas assez pour faire une « œuvre » ? C’est assez, je crois, d’autant qu’elle s’inscrit dans la tradition très française du roman ou du récit court, et qu’il est des noms dans notre littérature dont la survie méritée est due à moins de pages encore. Dans ce tournant du siècle où nous sommes, auquel elle restera liée, dans ce temps où tout n’est que bruit, publicité, propagande, rumeurs et slogans, l’œuvre de Michèle Desbordes s’impose par sa formidable puissance de silence. Le titre du livre de poésie que j’ai cité le dit, c’est une œuvre dont la plupart des personnages, des femmes surtout, mais quelques hommes aussi, se taisent, et qui tourne autour de ce silence intérieur que notre temps a plus qu’aucun autre besoin d’apprendre à écouter.
Au fil des conversations, des rencontres – de quelques brouilles aussi, car Michèle Desbordes était une personne entière et il n’était pas toujours facile d’être à la hauteur de son exigence – une complicité s’est tissée, et je voudrais dire, à l’heure où cette voix vient de se taire, que cette complicité entre nous était fondée sur une passion commune de la poésie. Bien sûr, Michèle était une lectrice passionnée de Faulkner, de Pavese, de Virginia Woolf et de bien d’autres : mais justement, ces écrivains-là, romanciers, romancières, sont de celles et de ceux qui ont aboli les frontières sottement dressées par les critiques et par nos habitudes de lecture entre le « roman » et la « poésie ». On le vit bien quand Michèle Desbordes, pour un numéro du Nouveau Recueil que je dirigeais sur un thème qui m’est cher, celui de la frontière, revint à la poésie et écrivit un récit sur le voyage de Hölderlin à Bordeaux qui était un poème narratif, et qui devint l’un de ses plus beaux livres (Dans le temps qu’il marchait), un texte brisé de grandes trouées de silence.
Hölderlin était l’une des grandes passions de Michèle Desbordes. La connaissance intime qu’elle avait de son œuvre était impressionnante. Elle en savait par cœur des poèmes entiers, des lettres entières. C’est des lettres de Hölderlin à sa mère que sort le roman qu’elle avait porté le plus longtemps en elle, Le Commandement, qu’elle publia chez Gallimard en 2001 et qui est dédié à la mémoire du romancier Jacques Desbordes, son mari, dont elle assumait de bien des manières l’héritage, à commencer par la décision de reprendre son nom. Le Commandement ne fut pas un succès comparable à La Demande ni même à La Robe bleue, parce que le sujet en est âpre, la phrase tourmentée, et la vérité, comme celle de L’Habituée, dure à entendre. Vingt ans avaient été nécessaires, à ce qu’en disait Michèle Desbordes, pour écrire ce livre, vingt ans de silence et quelques mois d’écriture. Vingt ans à chercher comment écrire, à s’interdire peut-être de s’y risquer, à lire passionnément en attendant l’heure de se sentir prête. Je crois que finir ce livre fut pour Michèle une victoire sur elle-même, mais je ne sais pourquoi, je la devine chèrement payée. Dès le moment où elle était en train de l’achever, elle se sut atteinte d’une maladie dont elle avait peu de chances de guérir. Le jour où elle me l’apprit, nous étions sur le parking d’une gare ; j’étais allé lui rendre visite chez elle à Baule, au bord de la Loire, j’allais reprendre le train pour Paris. Elle me parla de sa maladie d’une voix très douce, qui ne tremblait pas, avec une grande sagesse, en me disant que son désir était modeste et qu’elle souhaitait seulement encore achever quelques livres avant de s’en aller. Les propos qu’elle avait tenus ce jour-là se sont alors éclairés pour moi : en me montrant la Loire qui passait au fond de son étroit jardin, ce grand fleuve français par excellence qui aura été le sien, elle m’avait dit qu’elle souhaitait que ses cendres y soient un jour dispersées.
Je pense à cette dispersion des cendres, avec laquelle je n’arrive pas, aujourd’hui, à me sentir en accord, quoique je connaisse bien cette phrase si frappante de Hölderlin qui évoque la disgrâce de ces temps de peu de lumière où nous sommes, où nous quittons la vie, dit-il, dans des boîtes hideuses, alors que l’homme antique se livrait au bûcher. Il faudrait, précisément, un bûcher, comme ceux qu’a décrit Josef Winkler dans son livre terrible et sublime sur l’Inde ; il nous faudrait des rituels, et même ces pleureuses que Rilke réclame dans le Requiem, ou ces Plaintes qui accompagnent les morts pour la traversée du pays d’Egypte à la fin de la Dixième élégie. De tous ces textes, de ces œuvres que nous aimions, de cette passion qui était la nôtre pour la poésie, nous avons souvent parlé au fil de nos rencontres ! Une amitié est faite de cela : de paroles et de silence.
Avec son livre sur Camille Claudel, Michèle Desbordes s’est approchée encore plus près, à travers la fiction, des raisons du silence sur lequel était conquise toute son œuvre : le silence des femmes qui n’ont jamais eu droit à la parole. Un silence pétrifié d’amour et de terreur, face à la douce violence de tous les pouvoirs, maternels, paternels, fraternels ou conjugaux. La Robe bleue m’est dédié parce que Michèle avait décidé d’abandonner ce livre qui, littéralement, tombait en fragments, et qu’après avoir lu ces fragments, je lui ai suggéré, pour ainsi dire, de « coudre la robe » : d’écrire un texte continu au lieu de laisser le destin de Camille en lambeaux. Il fallait pour cela un point de vue, et ce fut ce moment où, dans cet hospice en Provence, elle attend les visites si rares de Paul : en partant de ce point de vue – de ce silence – et en trouvant un point d’appui narratif qui était, encore une fois, une « demande » capable d’aimanter le récit, tout devait s’organiser de soi-même. Du coup, avant de finir son livre sur Faulkner, Michèle reprit les fragments rédigés autour de Camille Claudel et achevé La Robe bleue dont l’écriture atteint à l’intensité du poème comme bien peu de textes de prose.
Nous écrivons des livres. Nous les lançons dans l’abîme du temps. Nous les jetons comme des bouées pour ne pas nous noyer, comme des bouteilles à la mer qui en appellent à l’amitié du lecteur à venir, qui saura les décrypter. Ou pas. Il y avait au fond de l’écriture de Michèle Desbordes un secret, plusieurs peut-être, qu’elle a soigneusement cachés, dont je sais que je les ignore, dont je n’ai pas reçu la confidence, au milieu de tant de plus petites confidences qui me furent faites – toujours avec l’ordre de les taire. Quelqu’un, je le souhaite, décryptera plusieurs de ces secrets à force d’interroger ses livres. Ils sont, me semble-t-il, de ceux qui résisteront à la relecture, une fois qu’ils auront pris de l’âge. Il y avait dans l’œuvre de Michèle quelque chose d’analogue à cette moitié droite de son visage qu’elle n’aimait pas montrer et qu’elle dérobait au regard, tout en vous regardant avec un air où pouvait passer tout d’un coup une gaieté folle. Michèle aimait la vie : le bon vin, les fromages, les fruits bien mûrs, les poires des jardins de la Loire (ces fruits tellement français, comme dit Roland Barthes) et les fruits de la Guadeloupe où elle avait vécu. Elle savait s’étonner des choses. Elle aimait les chats et les livres. Elle aurait voulu que sa maison au bord de la Loire conservât, après sa mort, quelque chose de sa présence, et que des écrivains puissent venir y travailler comme elle y avait elle-même travaillé. Cela, malheureusement, ne se fera pas, aucune institution n’ayant accepté le legs ; mais il sera toujours possible à ceux qui aimeront cette œuvre d’aller regarder la Loire à Baule, emprès d’Orléans, ou de penser à elle depuis le pont de Beaugency. Son œuvre est celle d’une femme qui a mérité, je crois, d’être considérée comme un poète, et si je mets ce mot au masculin ce n’est pas pour faire injure à sa féminité, mais en me souvenant qu’en latin poeta est un mot masculin de forme féminine comme, nauta, le marin.
Poète donc, je lui donne ce titre : parce que la poésie est, entre mille définitions qu’on peut en donner, cette tension de la langue quand elle parvient au point où elle se tisse de silence. Des générations de femmes vouées au silence, ses ancêtres muettes derrière leurs pas de portes qui ressemblent tant à mes taciturnes aïeules des vallées d’Auvergne, avaient accédé à la parole à travers leur descendante, cette héritière amoureuse des livres qui osa écrire après avoir voué sa vie aux livres, en dirigeant des bibliothèques. Michèle Desbordes tissa ses propres livres sur la trame de ses lectures, qui étaient immenses et passionnées. Elle avait le don le plus rare, qui est la force d’admirer. Le destin semble avoir décidé qu’elle ne pourrait garder longtemps cette parole chèrement conquise : et Dieu sait de quels nœuds était faite la maladie qui l’a forcée au grand silence définitif. Mais le jour où tous ses livres seront réunis en un seul volume – ce jour viendra –, je crois qu’on verra la cohérence et la beauté de ce parcours arraché à la nuit, celui d’une œuvre où écriture et lecture sont nouées l’une à l’autre, non par amour de l’érudition, mais par le souci essentiel de chercher les mots dans lesquels puiser, jusqu’au dernier, la force de vivre encore un jour.
Jean-Yves Masson
©Jean-Yves Masson
Parue le 8 mars 2006 dans la revue Poezibao
Michèle Desbordes (1940-2006)
| photo Vincent Fournier |
Originaire d’un village de Sologne, Michèle Desbordes grandit à Orléans. À l’issue d’études littéraires en Sorbonne, elle devient conservateur de bibliothèques. Elle exerce d’abord dans des universités parisiennes, puis en Guadeloupe en lecture publique. En 1994, elle est nommée directrice de la Bibliothèque de l’université d’Orléans. Elle décède en janvier 2006 à Beaugency, en Sologne.
Sur le site des éditions Verdier
Esquisse d’une approche des émotions
Hommage de Gérard Bobillier (Salon du Livre, mars 2006)
En 1986, à 46 ans, Michèle Desbordes, sous le pseudonyme de Michèle Marie Denor, publie chez Arcane 17, dirigé alors par Christian Bouthémy : Sombres, dans la ville où elles se taisent, un recueil de poésie, comme l’on dit. Dès lors, Michèle Desbordes pointera, en poète, le signifiant dans sa mélancolique opacité. En effet, le poète est libre et peut choisir son mode pour décliner la véracité. Pour Michèle Desbordes, ce sera le narratif.
C’est aux Temps Modernes, à Orléans, chez Catherine Martin-Zay, que Gabriel Bergounioux, frère de Pierre, me présentera une dame vêtue d’une robe simple, blanche, comme l’écriture que je découvrirai plus tard.
Michèle Desbordes me dit qu’un texte d’elle circule tout à fait négativement dans diverses maisons d’édition, me propose son envoi, que j’accepte. Quelques jours passent et je reçois L’Habituée. Je lis, m’enthousiasme et cherche – c’est un dimanche –, son numéro de téléphone à La Baule. En vain. Je finis par la joindre. Commence alors entre nous une aventure éditoriale. Dans L’Habituée, ce qui prévaut, c’est d’avantage l’effacement que le silence. C’est aussi le texte le plus complexe de Michèle Desbordes au regard de ses architectures narratives. Il ressort de cette complexité qu’une dimension méta-existentielle semble garantir le lecteur de l’idée d’être en trop, pour moitié, devrait-on dire.
Puis, c’est La Demande, vous connaissez l’objet de cette demande, que je crois fortement inspiré par un texte de Silvio d’Arzo, Maison des autres, que nous avons publié dans la collection italienne « Terra d’altri », et qui avait fortement marqué Michèle Desbordes. La Demande est un succès. Prix France Télévision, prix Jean Giono, etc. Un succès tout à fait légitime.
Michèle nous présente ensuite, le temps passe, Le Commandement. Je ne suis pas sans réserve à la lecture de ce nouveau texte. J’en fais part à Michèle qui le prend mal, c’est humain, trop humain. Michèle est devenue un auteur couronné. Rupture, rupture au profit du père, je veux dire du porte-drapeau de la littérature française – Gallimard. Michèle a donc conclu provisoirement que les fraternités sont difficiles. Voyons à l’ombre du grand Œdipe.
Elle publiera rue Sébastien Bottin Le Commandement, et au salon de Pontalis, Le Lit de la mère. Mais le succès, comme l’océan, se retire doucement. Que s’est-il passé rue Sébastien Bottin ? Je ne sais.
Sous le charme actif de Jean-Yves Masson, elle reviendra à Verdier avec La Robe bleue, un texte offert à Camille Claudel, qui guerroie avec les grandes chimères, celles-ci s’employant à la jeter au puits de la déraison. Le succès revient. Et, sur les joues de Michèle aussi, les bonnes traces que donne la reconnaissance tentent une coloration que la maladie déjà lui dispute.
C’est tard pour Michèle. Il lui faut impérativement s’attaquer au « père du texte », pour dire Michon, à Faulkner. Ce sera Un été de glycine. Faulkner a-t-il trop résisté à Michèle Desbordes, trop cédé, je ne sais. Ceux qui font l’opinion littéraire ont-ils accepté loyalement le fait qu’une femme se coltine Faulkner – je ne sais – bref, ce titre est un échec de librairie et nous avons certainement notre part dans cet échec. C’est avec cela que doit faire maintenant Michèle Desbordes, contre la maladie qui gagne. Elle écrira encore, et ce seront des éditions posthumes. L’Emprise, qui sortira en septembre de cette année, est bien dans la veine de La Demande. C’est l’histoire d’un pacte générationnel – ou comment se construisent nos fondements dans un temps, celui de son enfance, qui n’est pas posé sur le substrat du langage. Viendra ensuite Les petites terres, autobiographie radicale du poète-narrateur qui nous réunit ce jour.
Ces éditions à venir et celle qui paraîtra chez Laurence Tepper seront assurément la cérémonie de la renaissance pour Michèle. En janvier, la maladie a décidé d’éteindre la lumière. Et c’est le 30 de ce mois de cette année 2006 que ses cendres furent confiées aux eaux glorieuses de la Loire, au pont de Beaugency. À portée de regard de Baule, ce bord de Loire cher à Michèle.
Libération, jeudi 26 janvier 2006, par Jean-Baptiste Harang
Michèle Desbordes est morte mardi, à Baule, près de Beaugency (Loiret), dans sa maison, où ses chats regardaient par la fenêtre monter la brume de la Loire qui nimbait parfois ses livres. Elle est morte du noir qu’on devine au fond du tunnel des longues maladies. Elle n’en disait rien, on la croyait ailleurs, aux antipodes de nos jours, lorsque les soins trop lourds qu’on devine maintenant la confinaient dans sa douleur. Elle ne disait pas son âge et cachait dans son écharpe son profil droit qu’elle n’aimait pas. Michèle Desbordes est morte à 65 ans, nous aimons ses livres. Nous l’aimons.
Taiseuse. Maintenant qu’on sait qu’elle naquit en août 1940, on se souvient autrement de cette page du dernier livre, salut à Faulkner, où une femme enceinte trébuche et souffre sur la route de l’exode. Michèle Desbordes ne parlait jamais d’elle-même dans ses livres, ou plutôt nous ne le savions pas. Elle parlait d’ailleurs peu, elle écrivait. Ce sont des livres d’écriture, des mots pour se taire, roulés dans la tête ou sur les doigts luisants des chapelets plus que dans le gueuloir, des mots pour dire du silence, dire la vie de ceux qui ne disent rien. Ainsi on parlait peu dans L’Habituée(Verdier, 1997), on entendait un fleuve, du vent sur le fleuve, une maison, dans La Demande(Verdier, 1999), la servante Tassine et son maître, manière de Vinci dont le nom n’est pas dit, près du même fleuve, échangent plus de regards que de mots. Même la « demande » du titre n’était pas prononcée. Puis, parmi peu d’autres livres parut La Robe bleue (Verdier, 2004), histoire d’une femme taiseuse : assise dans une maison de santé, elle attend trente ans un homme, attend son frère Paul, elle s’appelle Camille Claudel et ne le dit pas.
Seule. Michèle Desbordes a passé son enfance à aimer les livres, à guetter dans les travées de la bibliothèque d’Orléans le pas lourd du directeur, Georges Bataille. Plus tard, après avoir traversé les océans, elle deviendra elle-même directrice d’une bibliothèque à Orléans. Plutôt qu’écrire trop tôt, elle épousa un écrivain, Jacques Desbordes, le quitta sans divorce et plus tard fit de son nom de veuve un nom d’écrivain. Elle vécut huit ans un autre amour à la Guadeloupe, et revint seule. Elle dit longtemps tout ce qu’elle savait d’elle à son psychanalyste, et garda le don du silence pour ses livres, pour parler des autres. Elle disait : « J’ai abordé le roman lorsque j’ai compris qu’on pouvait raconter une absence d’histoire. » Aujourd’hui restent l’absence et une dizaine d’ouvrages à relire dans la lenteur du fleuve, elle voulait que l’on disperse ses cendres sur la Loire. Dans le silence reposée.
Le Monde, vendredi 27 janvier 2006, par Xavier Houssin
Discrétion et silence sont les maîtres mots de son œuvre.
La romancière Michèle Desbordes est morte, mardi 24 janvier, à l’âge de 65 ans, dans sa maison de Baule, dans le Loiret, au terme d’un long combat, courageux et discret, contre la maladie.
Discrétion et silence sont les maîtres mots de l’œuvre de Michèle Desbordes, écrite comme on effleure, en images non installées. Réflexive, ressentie. Le public l’a véritablement découverte en 1999 avec La Demande (Verdier), qui obtiendra le prix France-Télévisions. Elle y met en scène un troublant huis clos entre un maître italien de la Renaissance vieillissant venu sur les bords de Loire à l’invitation du roi de France et sa servante sans âge. Pudeur d’une relation qui s’apprivoise dans l’économie de la parole et l’écoulement lent du quotidien. Phrases en miroir posé. Au rythme gris et bleu du fleuve.
Née en août 1940 en Sologne, Michèle Desbordes a passé son enfance et sa jeunesse à Orléans. Dévoreuse des livres de la bibliothèque municipale, elle y croise presque chaque jour, sans savoir qui il est, le directeur, un certain Georges Bataille. Elle lui succédera à ce poste bien des années après. Ces hasards nécessaires… « Les mots, disait-elle, mis les uns avec les autres, ne peuvent que Vous conduire vers l’inconnu. » Elle est taraudée tôt par le désir d’écrire, mais garde ses phrases à distance. Après ses études en Sorbonne, elle travaille longtemps dans des bibliothèques universitaires à Paris, puis est nommée en Guadeloupe. Elle y restera huit ans.
Une parenthèse féconde, envahie d’océan. Le temps d’apprivoiser les battements profonds de sa mer intérieure. Juste avant son départ en 1986, Michèle Desbordes s’était décidée à publier ses premiers textes. Sombres dans la ville où elles se taisent (Arcanes 17, puis Verdier) rassemble ses poèmes sur le silence. Ce thème récurrent, absolu, venu d’un grandir où l’affection et la tendresse ne rencontraient jamais les mots, elle le reprend dans L’Habituée, son premier roman (Verdier, 1997). Il y est question déjà du rôle du regard. Ce qui se pressent ainsi, malgré les lèvres closes. Seule la mort libère la parole. Un peu…
Après La Demande, suivront Le Commandement (Gallimard, 2000), La Robe bleue (Verdier, 2004), sur les dernières années de Camille Claudel, Un été de glycine (Verdier, 2005), autour de la figure de Faulkner, à qui elle voue une absolue admiration. Chaque fois, Michèle Desbordes écrit dans la distance. Paradoxe d’un recul qui permet une indicible proximité avec des personnages qu’elle laisse au lecteur le soin d’approcher lui-même. Pour parvenir, elle s’impose une épure. « Quand je trouve que c’est trop “beau”, trop “bien”, expliquait-elle, je casse, j’élimine, je rogne, les mots, les adverbes, les adjectifs, jusqu’à ce qu’il ne reste presque plus rien. » On est alors emporté dans une compassion sans réserve. Immédiate. C’est saisir l’inaccompli. Y apporter une suite.
Michèle Desbordes a publié aussi des proses poétiques Le Lit de la mer (Gallimard, 2001) et Dans le temps qu’il marchait (Laurence Teper, 2004), long poème narratif sur le voyage de Hölderlin de Bordeaux à Nürtingen, histoire de frontières, de souffrances en éclats. Elle avait rédigé aussi le texte de Carnet de visite (Nathan, 1999), de photographies de Hien Lam-duc sur le vécu à domicile des personnes âgées. Un pas sur le côté. Donner voix au silence. Savoir rester discret…
Hommage de Renaud Donnedieu de Vabres, 26 janvier 2006
J’apprends avec tristesse la disparition de Michèle Desbordes. C’est bien sûr La Demande, ce merveilleux récit évoquant la rencontre et le long commerce silencieux entre une servante française et un grand artiste italien du XVIe siècle, qui a suscité l’engouement et l’admiration de très nombreux lecteurs. Mais on retrouve dans tous ses récits et romans de L’Habituée au Lit de la mer en passant par Le Commandement, la même alliance de mystère et d’intensité, de ferveur et d’exactitude, de noblesse et de proximité, de hauteur d’inspiration et de cœur.
Elle a su, mieux que personne, exprimer le silence de l’exil intérieur, tel celui de Camille Claudel dans La Robe bleue. Ces extrémités de l’âme, ces sombres pays enfouis, Michèle Desbordes a réussi à les transcrire grâce à un très lent travail sur les mots, à la patience ardente avec laquelle elle suivait sa vision intérieure. Sa force intuitive, sa sensibilité fraternelle lui ont permis d’entrer, dans des textes lumineux qui vont bien au-delà du commentaire, en empathie avec William Faulkner dans Un été de glycine ou Holderlin au fil des pages de Dans le temps qu’il marchait. Elle a rejoint leur nuit avec la discrétion poignante qui caractérise toute son œuvre.
Quelques-unes de ses oeuvres
in, La robe bleue, éd Verdier p101

J'ai lu plusieurs oeuvres de Michèle Desbordes, découverte il y a quelques mois. La beauté de son écriture, l'originalité dans la construction de ses récits, la poésie inhérente à chacun de ses livres...me donnent envie de tout lire ! J'aimerais citer tant et tant d'extraits ! Sans doute le ferai-je peu à peu, afin que les lecteurs de ce blog tombent en amour eux aussi ! Je compléterai cet article au fil des jours.
FRuban
mardi 6 septembre 2016
François Laur, poète (1943-2016)
| photo Revue Texture |
François Laur :
« La beauté gifle comme un grain ».
C’est une ode au désir (sous toutes ses formes) que donne à lire François Laur dans son récent recueil, « La beauté gifle comme un grain ». Non pas parce qu’il cite en exergue Annie Le Brun qui écrit merveilleusement ce qu’est le désir : « La puissance du désir est de sans cesse relier l’imaginaire et la réalité, en exaltant l’une par l’autre ». C’est tout simplement parce que dans ces petites proses ciselées comme jamais, François Laur dit le désir qui refuse de s’éteindre, bien qu’à chaque instant « s’en vienne un bruit de cloches sombres ».
Ce n’est pas égoïsme érotique car les échos du monde sont présents : « femmes de Kobanê arme à la main pour être libres », « les no pasarán », « au Kurdistan syrien, démocratie directe, autonomie des femmes », les oiseaux, le paysage, « À chaque page du journal, une escalade dans l’atroce, horreur à n’en plus finir » ... C’est que « le désir est notre existence », désir du monde comme désir de la femme. La préciosité de la langue sert aussi bien à chanter la femme aimée et son corps qu’à fabriquer du texte. Car l’important pour le poète, c’est l’écriture.
Mais il n’y a pas que la préciosité ; les poèmes de François Laur regorgent de mots rares : vésanie, nycthémère, organsin, tussor, lucques, culmen, soulas, fluence, éburnéen… L’allitération n’est pas absente : « pantelants, replis pulpeux et palpitants »… Les références à l’écriture sont nombreuses et délibérées : mot, calligraphie, écrire, livre, jambage, boucle, vocable, formule, texte, stylet, lettre, graphie, page, bâton, odelette, cantilène, laisse, verset, rythme, hymne, compte, rime… L’exergue est fréquente, la citation est revue et corrigée : « la barque de l’amour ne se brisera pas contre la vie courante » (d’après Maïakovski) ou utilisée « l’échange sans marché où la valeur d’usage ne serait que l’échange du don » (on reconnaît le vocabulaire marxiste). L’écriture est désir qui fonde l’écriture. Si l’angoisse saisit François Laur, le désir du monde est toujours là, tout comme le désir d’écriture. Le poète suggère un monde « guéret d’horreurs » pour mieux le refuser, comme il refuse les banalités, les clichés : s’il franchit un pont roman, c’est pour ajouter aussitôt qu’il ne rejoindra pas Compostelle !
Écriture plurielle donc, la femme aimée tisonne les mots charnus. Le corps amoureux écrit de multiples façons, François Laur écrit le corps. Le monde du produire et du marché est l’immonde. Comment s’étonner alors que cette plaquette se termine par cet alexandrin « En allant vers ton risque, tu écris le mien » ? Car, finalement, de la dichotomie entre le désir et l’horreur à n’en plus finir, c’est le désir qui sort vainqueur.
Lucien Wasselin.
Éditions Rafael de Surtis
collection Pour un Ciel désert. 56 pages, 15 €.
En librairie ou sur commande chez l’éditeur : 7 rue Saint Michel. 81170 Cordes sur Ciel.
***
François Laur
Une trentaine de poèmes en prose composent La Beauté gifle comme un grain, le dernier recueil paru de François Laur. Outre que c’est un bel objet, cousu, avec une mise en page de qualité, jamais gifle n’a autant caressé celui qui, pour la recevoir, la parcourt comme l’amour se lève. Impossible en effet de s’imprégner autrement de cet auteur si discret qu’il n’élève jamais la voix. Ajoutez à cela un exergue d’Annie Le Brun : « La puissance du désir est de sans cesse relier l’imaginaire et la réalité, en exaltant l’une par l’autre. » Ce pourrait être, en résumé, l’art poétique de François Laur. C’est dire la force d’attraction de ce recueil. Il est de ces livres « tissés de flammes du soleil, ceux qui se dansent, qui enivrent, qui font somptueusement tituber ». Trouvère de notre temps, dont rien n’est occulté, ni les rues qui ressassent la tristesse, ni les grèves, ni les migrants qui se noient, François Laur chante, par-dessus tout, l’amour. « Mon sang rit s’emporte feule, s’enivre de toi tisserande en accueil. »
La femme aimée est ici célébrée. On a trop perdu la grâce de le faire. Elle est l’égale absolue, voire la suzeraine des troubadours, non perchée à la fenêtre inaccessible, au cœur du verger, de la maison, du lit nuptial. Elle respire, odore par tout son corps, ordonne le jour et la nuit dans un naturel qui chamboulerait bien des existences si leurs titulaires pouvaient subodorer que cela se peut. « Malheur à qui est sans désir », écrit à raison François Laur. Le bonheur ? « Contre moi, sentir le lilas sur tes seins le velours de ton ventre le pli profond où je te touche. Ne rien oublier. » L’étreinte, l’orgasme ? Les voici dans les deux seuls vers à proprement parler de ce recueil « Tu me maintiens sur la plus haute vague, / en m’insufflant un peu d’éternité. » Sa prose est infiniment rythmée, et musicale à la fois, et surtout truffée, presque au sens propre pour la narine, de trouvailles multipliées. « Le cœur tambour, je bois ta soif surgie sur le bout de ta langue, à ton ventre le vin du rêve ; ta voix se tresse de galets qu’entre-heurte le flot, de contralto et d’abandon poignant. »
L’amour, écrit François Laur, écarte un peu les horreurs du monde. « La caresse de ta voix me rend le cœur plus léger […] Avec toi, tes ritournelles, oubliés – tout merveilleusement ! – extorqueurs de désirs, trafiquants de peur fabricants de tristesse furieux de dieu bombes humaines. » Il offre tout le contraire de cette écriture décharnée, queue de comète de Tel Quel, qui fait les pâmoisons des ayatollahs que l’émotion fait vomir, qu’ils récusent. Lui, nous emporte dans son souffle. « Nous nous savions mortels, mais je n’y croyais pas. Sous l’impact du crabe fouisseur, j’ai appris ce que vivre l’instant veut dire : auprès de toi, avec et par toi rayonnante, continûment reprendre haleine dans l’affection et le bruit neufs. » Lire François Laur, c’est se préparer « à manger des burlats cueillis sur le sourire » de l’aimée. C’est s’ouvrir comme un fruit pour le partage. C’est se préparer à la délicatesse : « La chaleur de ta voix a eu raison de mon manque d’oreille. L’aigue-marine de tes yeux a laminé ma cataracte. » Et encore : « Les mouillures à tes lèvres m’ont appris les senteurs d’exister ; tu m’as ouvert ton lit, guidé en toi pour me faire franchir l’horizon. »
Pierre Perrin, note inédite du 25 août 2016
***
Dans Recours au poème
J'ÉCRIS TON NOM CHAQUE JOUR
de :
François Laur
AS-TU OUBLIÉ LE SUSPENS DE TES MAINS ?
Que de fois, tes mains ont guidé. Elles venaient, doigts et paume rêveurs, sans trop connaître leur pouvoir, tes doigts frôlaient un peu comme hésitants comme oublieux se glissaient se frayaient passage doucement très doucement griffaient et les choses se taisaient, un temps. Sous ta main, tel baignant dans la verdure à l'accord reconnu, le laps factuel croissait en incessant avènement. Haut feuillage (ciel de lit fastueux), herbe tiède et tendre comme un ventre savaient que c'est de toi que vibreraient mes veines.
Nous nous explorions lèvres à peau langue à lèvres, ainsi qu'on fait d'un fruit pulpe jus dans la bouche, qu'on savoure leurs justes noces. Il y avait des cris ravalés, des gémirs de pariade. Nous exultions.
Tes mains vouaient à l'ici fragile, ici précaire ; elles disaient repas, elles disaient fontaine, cruche, agora, verger. Elles tentaient une calligraphie politique, rejouaient Marx. Elles disaient : « Risque-toi dans même la confiance que rien ne prouve ». Extase propagée d'un frisson, c'est ainsi qu'elles nous ont hissés sur la vague, fait garder pied complètement à nous exister.
François Laur
***
collection Pour un Ciel désert. 56 pages, 15 €.
En librairie ou sur commande chez l’éditeur : 7 rue Saint Michel. 81170 Cordes sur Ciel.
***
Dans Revue Possibles
François Laur, La Beauté gifle comme un grain
éd. Rafaël de Surtis, 2016, 56 pages, 15 €
.François Laur
Une trentaine de poèmes en prose composent La Beauté gifle comme un grain, le dernier recueil paru de François Laur. Outre que c’est un bel objet, cousu, avec une mise en page de qualité, jamais gifle n’a autant caressé celui qui, pour la recevoir, la parcourt comme l’amour se lève. Impossible en effet de s’imprégner autrement de cet auteur si discret qu’il n’élève jamais la voix. Ajoutez à cela un exergue d’Annie Le Brun : « La puissance du désir est de sans cesse relier l’imaginaire et la réalité, en exaltant l’une par l’autre. » Ce pourrait être, en résumé, l’art poétique de François Laur. C’est dire la force d’attraction de ce recueil. Il est de ces livres « tissés de flammes du soleil, ceux qui se dansent, qui enivrent, qui font somptueusement tituber ». Trouvère de notre temps, dont rien n’est occulté, ni les rues qui ressassent la tristesse, ni les grèves, ni les migrants qui se noient, François Laur chante, par-dessus tout, l’amour. « Mon sang rit s’emporte feule, s’enivre de toi tisserande en accueil. »
La femme aimée est ici célébrée. On a trop perdu la grâce de le faire. Elle est l’égale absolue, voire la suzeraine des troubadours, non perchée à la fenêtre inaccessible, au cœur du verger, de la maison, du lit nuptial. Elle respire, odore par tout son corps, ordonne le jour et la nuit dans un naturel qui chamboulerait bien des existences si leurs titulaires pouvaient subodorer que cela se peut. « Malheur à qui est sans désir », écrit à raison François Laur. Le bonheur ? « Contre moi, sentir le lilas sur tes seins le velours de ton ventre le pli profond où je te touche. Ne rien oublier. » L’étreinte, l’orgasme ? Les voici dans les deux seuls vers à proprement parler de ce recueil « Tu me maintiens sur la plus haute vague, / en m’insufflant un peu d’éternité. » Sa prose est infiniment rythmée, et musicale à la fois, et surtout truffée, presque au sens propre pour la narine, de trouvailles multipliées. « Le cœur tambour, je bois ta soif surgie sur le bout de ta langue, à ton ventre le vin du rêve ; ta voix se tresse de galets qu’entre-heurte le flot, de contralto et d’abandon poignant. »
L’amour, écrit François Laur, écarte un peu les horreurs du monde. « La caresse de ta voix me rend le cœur plus léger […] Avec toi, tes ritournelles, oubliés – tout merveilleusement ! – extorqueurs de désirs, trafiquants de peur fabricants de tristesse furieux de dieu bombes humaines. » Il offre tout le contraire de cette écriture décharnée, queue de comète de Tel Quel, qui fait les pâmoisons des ayatollahs que l’émotion fait vomir, qu’ils récusent. Lui, nous emporte dans son souffle. « Nous nous savions mortels, mais je n’y croyais pas. Sous l’impact du crabe fouisseur, j’ai appris ce que vivre l’instant veut dire : auprès de toi, avec et par toi rayonnante, continûment reprendre haleine dans l’affection et le bruit neufs. » Lire François Laur, c’est se préparer « à manger des burlats cueillis sur le sourire » de l’aimée. C’est s’ouvrir comme un fruit pour le partage. C’est se préparer à la délicatesse : « La chaleur de ta voix a eu raison de mon manque d’oreille. L’aigue-marine de tes yeux a laminé ma cataracte. » Et encore : « Les mouillures à tes lèvres m’ont appris les senteurs d’exister ; tu m’as ouvert ton lit, guidé en toi pour me faire franchir l’horizon. »
Pierre Perrin, note inédite du 25 août 2016
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Dans Recours au poème
J'ÉCRIS TON NOM CHAQUE JOUR
de :
François Laur
AS-TU OUBLIÉ LE SUSPENS DE TES MAINS ?
Que de fois, tes mains ont guidé. Elles venaient, doigts et paume rêveurs, sans trop connaître leur pouvoir, tes doigts frôlaient un peu comme hésitants comme oublieux se glissaient se frayaient passage doucement très doucement griffaient et les choses se taisaient, un temps. Sous ta main, tel baignant dans la verdure à l'accord reconnu, le laps factuel croissait en incessant avènement. Haut feuillage (ciel de lit fastueux), herbe tiède et tendre comme un ventre savaient que c'est de toi que vibreraient mes veines.
Nous nous explorions lèvres à peau langue à lèvres, ainsi qu'on fait d'un fruit pulpe jus dans la bouche, qu'on savoure leurs justes noces. Il y avait des cris ravalés, des gémirs de pariade. Nous exultions.
Tes mains vouaient à l'ici fragile, ici précaire ; elles disaient repas, elles disaient fontaine, cruche, agora, verger. Elles tentaient une calligraphie politique, rejouaient Marx. Elles disaient : « Risque-toi dans même la confiance que rien ne prouve ». Extase propagée d'un frisson, c'est ainsi qu'elles nous ont hissés sur la vague, fait garder pied complètement à nous exister.
François Laur
***
Sur TESSELLES, le blog de François Laur
CES LIENS QUI DÉLIVRENT
Longtemps, pour tenter de sourire, j’ai dû brinquebaler en nocturne tardif, m’abreuver d’alcools et de charivari, cavalcader jusqu’aux aubes blêmes où j’allais m’engloutir dans un sommeil peuplé de spasmes nauséeux.
Mais, éveillées les haleines tièdes, je t’ai vue cheminer nue. Tu étais nue en blouse roumaine, et tes mains tes reins, leur puissance de source a répandu ses baumes après ces longs mois saturés de fiel. Tu as donné au jour une harmonie du soir, un nuage blanc au bleu trop dur, la pénombre aux chambres d’été, le vin des rêves à la vie. Sur de riches herbages ou les draps froissés, tu m’as passé au doigt l’anneau de ta confiance, au cou tes cuisses en collier.
Quand je tombais de vide en vide comme un qui tombe pour mourir, tu auras été celle qui est venue, porteuse d’une joie d’exister contagieuse, sève ardente et senteurs d’humus, feu de la saint-jean au cœur. Tu es venue comme les sept couleurs après fracas et trombe d’eau. Tu auras été promesse de vibrer, de palpiter selon l’air des saisons.
Ton sang à fleur de peau rosit la douceur des choses.
Carcassonne, 24-26 juin 2016.
CE QUE JE DOIS AU FROISSEMENT DU THYM
Les choses sont là et je suis à elles, absentes ou sous mes yeux. Ainsi je nais au chèvrefeuille en plein soleil, à l’escargot sous une acanthe un jour de pluie, au figuier dans la pénombre. Et dans les plis ombre et lumière jaillit comme un défaut, un manque ; l’air vibre, l’horizon, tout soudain, c’est l’absence de toi, de toi à l’instant si lointaine. Le sang cherche à régler son pouls, le paysage que tu enrobes se déploie, inflexions bombements buissons sillons rivière, les remuements du cœur dans les frissons du frêne, ciel lavé, large plage mouillée. Sans doute, le cosmos ne s’ordonne-t-il plus au tintement de l’angélus, mais le sillage de ton parfum comble mes mains du somptueux de tes reins, et mon regard de toi, dénudée yeux fermés. À vue perdue, la nuit esseule, tant que l’aube de ta chair ne luit pas comme, de temps à autre, aux confins de l’espace aimanté, le silencieux essaim de galaxies opales.
Alors, les mots éclosent à nos lèvres pour agréer le vivre, conjurer sa fêlure et dire ses baisers ; ses saveurs de miel de sel de houblon et de fraise, celle des algues fouet des sorcières ; ses sourires de fontaine, ses voyages d’encre ; sa précaire profusion.
Je reprends pied dans le réel.
Carcassonne, 10-15 juin 2016
DANS LE VŒU DES REGARDS
D’où m’est venu ce désir de quêter, cet unique désir de m’adonner à ta recherche ? Toi, t’aimais-je avant de t’avoir vue, étais-tu déjà là parce que tu étais mon unique pensée, par chance toi la teneur de mes rêves ? Quelque heureux coup de dés t’avait-il inventée pour moi, à chaque fois vivante et fragmentaire, à chaque fois aussitôt dérobée, à chaque fois plus obsédante ? Je savais que, sans toi, exister me serait désastreux ; le monde, sylve équatoriale dont les branches grifferaient mes yeux, forêt puante humide obscure où j’essaierais de m’enfoncer pour esquiver toute clairière.
Et nous nous sommes parvenus. Tu n’étais pas copie de la chimère des hantises. C’était au bord d’un étang, tu venais d’y nager, tu consentais à sa lumière et avais construit ton jardin ta maison prêts à l’accueil sur le dévers, au beau milieu des ceps. L’eau, en surface, avait le bleu de tes iris, mais le fond luisait noir, du même noir que tes pupilles, de ce noir qu’est l’excès du réel sur tout traité des passions aussi bien que sur nos paroles où, constamment, foisonnent des appeaux, braises, bribes, brises et dérives.
20 juin 2016
***
CES LIENS QUI DÉLIVRENT
Longtemps, pour tenter de sourire, j’ai dû brinquebaler en nocturne tardif, m’abreuver d’alcools et de charivari, cavalcader jusqu’aux aubes blêmes où j’allais m’engloutir dans un sommeil peuplé de spasmes nauséeux.
Mais, éveillées les haleines tièdes, je t’ai vue cheminer nue. Tu étais nue en blouse roumaine, et tes mains tes reins, leur puissance de source a répandu ses baumes après ces longs mois saturés de fiel. Tu as donné au jour une harmonie du soir, un nuage blanc au bleu trop dur, la pénombre aux chambres d’été, le vin des rêves à la vie. Sur de riches herbages ou les draps froissés, tu m’as passé au doigt l’anneau de ta confiance, au cou tes cuisses en collier.
Quand je tombais de vide en vide comme un qui tombe pour mourir, tu auras été celle qui est venue, porteuse d’une joie d’exister contagieuse, sève ardente et senteurs d’humus, feu de la saint-jean au cœur. Tu es venue comme les sept couleurs après fracas et trombe d’eau. Tu auras été promesse de vibrer, de palpiter selon l’air des saisons.
Ton sang à fleur de peau rosit la douceur des choses.
Carcassonne, 24-26 juin 2016.
CE QUE JE DOIS AU FROISSEMENT DU THYM
Les choses sont là et je suis à elles, absentes ou sous mes yeux. Ainsi je nais au chèvrefeuille en plein soleil, à l’escargot sous une acanthe un jour de pluie, au figuier dans la pénombre. Et dans les plis ombre et lumière jaillit comme un défaut, un manque ; l’air vibre, l’horizon, tout soudain, c’est l’absence de toi, de toi à l’instant si lointaine. Le sang cherche à régler son pouls, le paysage que tu enrobes se déploie, inflexions bombements buissons sillons rivière, les remuements du cœur dans les frissons du frêne, ciel lavé, large plage mouillée. Sans doute, le cosmos ne s’ordonne-t-il plus au tintement de l’angélus, mais le sillage de ton parfum comble mes mains du somptueux de tes reins, et mon regard de toi, dénudée yeux fermés. À vue perdue, la nuit esseule, tant que l’aube de ta chair ne luit pas comme, de temps à autre, aux confins de l’espace aimanté, le silencieux essaim de galaxies opales.
Alors, les mots éclosent à nos lèvres pour agréer le vivre, conjurer sa fêlure et dire ses baisers ; ses saveurs de miel de sel de houblon et de fraise, celle des algues fouet des sorcières ; ses sourires de fontaine, ses voyages d’encre ; sa précaire profusion.
Je reprends pied dans le réel.
Carcassonne, 10-15 juin 2016
DANS LE VŒU DES REGARDS
D’où m’est venu ce désir de quêter, cet unique désir de m’adonner à ta recherche ? Toi, t’aimais-je avant de t’avoir vue, étais-tu déjà là parce que tu étais mon unique pensée, par chance toi la teneur de mes rêves ? Quelque heureux coup de dés t’avait-il inventée pour moi, à chaque fois vivante et fragmentaire, à chaque fois aussitôt dérobée, à chaque fois plus obsédante ? Je savais que, sans toi, exister me serait désastreux ; le monde, sylve équatoriale dont les branches grifferaient mes yeux, forêt puante humide obscure où j’essaierais de m’enfoncer pour esquiver toute clairière.
Et nous nous sommes parvenus. Tu n’étais pas copie de la chimère des hantises. C’était au bord d’un étang, tu venais d’y nager, tu consentais à sa lumière et avais construit ton jardin ta maison prêts à l’accueil sur le dévers, au beau milieu des ceps. L’eau, en surface, avait le bleu de tes iris, mais le fond luisait noir, du même noir que tes pupilles, de ce noir qu’est l’excès du réel sur tout traité des passions aussi bien que sur nos paroles où, constamment, foisonnent des appeaux, braises, bribes, brises et dérives.
20 juin 2016
***
Sur P / oésie, le blog d'Alain Freixe
RAYON VERT
Bromure de chrome, véronèse, verdaccio, et voilà que paraissent vergers, bosquets, prairies, frondaisons où ramage comme une écriture – vocables arborescents, paroles en pléiades.
Permets à ma langue de couler s’étaler te joncher te vêtir comme une averse feuillée sur nappe de flocons neufs comme liane enlaçant un buste de marbre comme graphisme sur ce feuillet
tes épaules tes flancs tes reins tes seins à embraser l’écorce tendre de la nuit ton ventre frais de houle lente toison dorée comme l’automne lèvres ourlées tel un sillon
ta peau s’étoile de promesse plus qu’amandier en fin d’hiver. Le ciel verdit, tatoué d’astres tombés du nid et qui se prêtent à l’empennage.
© François Laur
lundi 8 août 2016
Lettre d'adieu de Léonard Cohen à Marianne Ihlen
Mise à jourdu 11 novembre 2016
Léonard Cohen a rejoint Marianne le Jeudi 10 novembre 2016.
So long Léonard...
Je mets en exergue la lettre à Marianne :
“Marianne, le temps où nous sommes si vieux et où nos corps s’effondrent est venu, et je pense que je vais te suivre très bientôt. Sache que je suis si près derrière toi que si tu tends la main, je pense que tu pourras atteindre la mienne. Tu sais que je t’ai toujours aimée pour ta beauté et ta sagesse, je n’ai pas besoin d’en dire plus à ce sujet car tu sais déjà tout. Maintenant, je veux seulement te souhaiter un très bon voyage. Adieu, ma vieille amie. Mon amour infini, nous nous reverrons”.LC
La lettre d’adieu de Leonard Cohen à Marianne Ihlen, muse de “So Long Marianne”
07
AOÛT
07/08/2016 | 13h51
Les deux hommes que j’ai aimés sont morts, tous deux étaient des iliens (l’un Corse, l’autre Cubain), tous les deux avaient été torturés et n’avaient pas parlé, l’un par la gestapo, l’autre par Batista, ils étaient la force, la résistance, la bonté incarnés, tous les deux communistes… je vais les suivre bientôt et mon corps s’est effondré, je le crains notre idéal aussi, mais un jour les temps reviendront, il me suffit de tendre la main pour sentir la leur dans la mienne pour d’autres combats dignes de nous… Cet adieu de Léonard Cohen ne peut que parler à ceux qui ont longtemps aimé et qui sont unis par une vie si pleine, si belle, que la question de la survie n’a plus vraiment d’importance, pas plus que de savoir si l’univers est infini. (Danielle Bleitrach)
Leonard Cohen au Montreux Jazz Festival en 2013 (FABRICE COFFRINI / AFP)

Avant qu’elle ne meure, Leonard Cohen a fait parvenir à sa muse, Marianne Ihlen, une lettre d’adieu magnifique. Elle avait notamment inspiré “So long, Marianne”, et “Bird on the Wire”.
La muse de Leonard Cohen, Marianne Ihlen, qui a inspiré Bird on the Wire et So Long, Marianne, est décédée le 29 juillet en Norvège, à l’âge de 81 ans. Ils s’étaient rencontrés dans une épicerie de l’île d’Hydra, en Grèce, dans les années 1960, et étaient devenus amants. Pendant des années, Marianne Ihlen et son fils Axel Junior ont partagé la vie de Leonard Cohen en Grèce et au Canada.
“Elle était remplie de joie que Leonard ait déjà écrit quelque chose pour elle”
Quand le Montréalais a appris que la santé de Marianne se détériorait, il a pris sa plume pour lui écrire une dernière lettre poignante. Le réalisateur de documentaires et ami de Marianne, Jan Christian Mollestad, l’avait prévenu. Il a eu le temps de la lui lire avant qu’elle ne s’éteigne, comme le rapporte la radio canadienne CBC Radio. “Il n’a fallu que deux heures pour que cette magnifique lettre de Leonard à Marianne arrive, a-t-il raconté. Nous l’avons donnée à Marianne le lendemain, elle était pleinement consciente et remplie de joie que Leonard ait déjà écrit quelque chose pour elle”.
Avant qu’elle ne meure, il a lu le contenu de cette lettre à l’héroïne de So long, Marianne, qu’il relaye comme suit :
“Marianne, le temps où nous sommes si vieux et où nos corps s’effondrent est venu, et je pense que je vais te suivre très bientôt. Sache que je suis si près derrière toi que si tu tends la main, je pense que tu pourras atteindre la mienne. Tu sais que je t’ai toujours aimée pour ta beauté et ta sagesse, je n’ai pas besoin d’en dire plus à ce sujet car tu sais déjà tout. Maintenant, je veux seulement te souhaiter un très bon voyage. Adieu, ma vieille amie. Mon amour infini, nous nous reverrons”.
Mollestad raconte que lorsqu’il a lu l’expression “si tu tends la main”, Marianne l’a tendue. Elle est décédée deux jours plus tard. Il a alors répondu à Leonard Cohen en lui disant que dans ses derniers moments de vie, il lui avait fredonné l’air de Bird on a Wire “car c’était la chanson dont elle se sentait la plus proche”, et qu’il l’a quittée en disant “So long, Marianne”.
Histoire et Société
LE 7H43
par Patrick Cohen
Du lundi au vendredi à 7h43
"Mon amour éternel, nous nous reverrons" : la lettre de Leonard Cohen à Marianne
mardi 9 août 2016
France Inter
Léonard Cohen a rejoint Marianne le Jeudi 10 novembre 2016.
So long Léonard...
Je mets en exergue la lettre à Marianne :
“Marianne, le temps où nous sommes si vieux et où nos corps s’effondrent est venu, et je pense que je vais te suivre très bientôt. Sache que je suis si près derrière toi que si tu tends la main, je pense que tu pourras atteindre la mienne. Tu sais que je t’ai toujours aimée pour ta beauté et ta sagesse, je n’ai pas besoin d’en dire plus à ce sujet car tu sais déjà tout. Maintenant, je veux seulement te souhaiter un très bon voyage. Adieu, ma vieille amie. Mon amour infini, nous nous reverrons”.LC
La lettre d’adieu de Leonard Cohen à Marianne Ihlen, muse de “So Long Marianne”
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AOÛT
07/08/2016 | 13h51
Les deux hommes que j’ai aimés sont morts, tous deux étaient des iliens (l’un Corse, l’autre Cubain), tous les deux avaient été torturés et n’avaient pas parlé, l’un par la gestapo, l’autre par Batista, ils étaient la force, la résistance, la bonté incarnés, tous les deux communistes… je vais les suivre bientôt et mon corps s’est effondré, je le crains notre idéal aussi, mais un jour les temps reviendront, il me suffit de tendre la main pour sentir la leur dans la mienne pour d’autres combats dignes de nous… Cet adieu de Léonard Cohen ne peut que parler à ceux qui ont longtemps aimé et qui sont unis par une vie si pleine, si belle, que la question de la survie n’a plus vraiment d’importance, pas plus que de savoir si l’univers est infini. (Danielle Bleitrach)
Marianne Ihlen pose pour la postérité au verso du deuxième album du chanteur, Songs from a Room, sorti en 1969, qui s’ouvre sur le morceau Bird on the Wire. Elle est assise devant sa machine à écrire, dans leur petite maison blanche d’Hydra, radieuse et vêtue d’une simple serviette.
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Leonard Cohen au Montreux Jazz Festival en 2013 (FABRICE COFFRINI / AFP)
Avant qu’elle ne meure, Leonard Cohen a fait parvenir à sa muse, Marianne Ihlen, une lettre d’adieu magnifique. Elle avait notamment inspiré “So long, Marianne”, et “Bird on the Wire”.
La muse de Leonard Cohen, Marianne Ihlen, qui a inspiré Bird on the Wire et So Long, Marianne, est décédée le 29 juillet en Norvège, à l’âge de 81 ans. Ils s’étaient rencontrés dans une épicerie de l’île d’Hydra, en Grèce, dans les années 1960, et étaient devenus amants. Pendant des années, Marianne Ihlen et son fils Axel Junior ont partagé la vie de Leonard Cohen en Grèce et au Canada.
“Elle était remplie de joie que Leonard ait déjà écrit quelque chose pour elle”
Quand le Montréalais a appris que la santé de Marianne se détériorait, il a pris sa plume pour lui écrire une dernière lettre poignante. Le réalisateur de documentaires et ami de Marianne, Jan Christian Mollestad, l’avait prévenu. Il a eu le temps de la lui lire avant qu’elle ne s’éteigne, comme le rapporte la radio canadienne CBC Radio. “Il n’a fallu que deux heures pour que cette magnifique lettre de Leonard à Marianne arrive, a-t-il raconté. Nous l’avons donnée à Marianne le lendemain, elle était pleinement consciente et remplie de joie que Leonard ait déjà écrit quelque chose pour elle”.
Avant qu’elle ne meure, il a lu le contenu de cette lettre à l’héroïne de So long, Marianne, qu’il relaye comme suit :
“Marianne, le temps où nous sommes si vieux et où nos corps s’effondrent est venu, et je pense que je vais te suivre très bientôt. Sache que je suis si près derrière toi que si tu tends la main, je pense que tu pourras atteindre la mienne. Tu sais que je t’ai toujours aimée pour ta beauté et ta sagesse, je n’ai pas besoin d’en dire plus à ce sujet car tu sais déjà tout. Maintenant, je veux seulement te souhaiter un très bon voyage. Adieu, ma vieille amie. Mon amour infini, nous nous reverrons”.
Mollestad raconte que lorsqu’il a lu l’expression “si tu tends la main”, Marianne l’a tendue. Elle est décédée deux jours plus tard. Il a alors répondu à Leonard Cohen en lui disant que dans ses derniers moments de vie, il lui avait fredonné l’air de Bird on a Wire “car c’était la chanson dont elle se sentait la plus proche”, et qu’il l’a quittée en disant “So long, Marianne”.
Histoire et Société
LE 7H43
par Patrick Cohen
Du lundi au vendredi à 7h43
"Mon amour éternel, nous nous reverrons" : la lettre de Leonard Cohen à Marianne
mardi 9 août 2016
France Inter
mardi 2 août 2016
A une femme, il ouvrit les portes d'Alphée, de Cristian Ronsmans
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| photo Cristian Ronsmans |
Les fidèles lecteurs de ce blog connaissent déjà les articles, poèmes...de mon ami Cristian. Aujourd'hui, c'est avec bonheur que je vous offre ces lignes superbes.
A une femme, il ouvrit les portes d’Alphée, fils de l’océan. Elle se baigna jusqu’à l’extase dans l’eau lustrale. Las, dans le fleuve sacré, une goutte d’eau de Mara sommeillait. Il la mit en garde de ne boire jamais de cette eau amère. Curieuse, impatiente de connaître sa totalité, elle brava l’interdit sacré. Depuis, bannie de l’Arcadie heureuse, errante au-delà des mondes, elle tente de rassembler les morceaux épars de son être. Quelque fois, le soir, scrutant l’éclat céleste, il peut la voir, étoile errante, Esther, le visage grave, empreint d’une infinie tristesse, filer dans la blancheur des grands luminaires célestes.
Cristian R
mardi 26 juillet 2016
Exil, par Angélique Ionatos, dans Le Monde diplomatique (août 2015)
Le révélateur grec
Exil
par Angélique Ionatos
Les poètes sont en exil. Dans notre monde soumis à une nouvelle barbarie, celle de la ploutocratie, il faut les interroger pour retrouver la mémoire et l’utopie tout à la fois. Ce sont eux qui veillent sur notre humanité.
Ma « belle et étrange patrie (1) », qui a déposé une terre si fertile sur mes racines, m’a enseigné que la poésie depuis toujours nourrit le chant. Et ce chant peut devenir un cri.
C’est le hasard qui nous fait naître dans un pays plutôt que dans un autre. Et c’est l’exil qui nous fait prendre conscience de notre identité culturelle.
Je n’ai pas choisi l’exil ; je l’ai subi et j’en ai souffert. Pour m’intégrer —donc pour survivre— sur la terre « d’accueil », il m’a fallu pour quelque temps renoncer à mon identité. Et, pour commencer, il fallait apprendre la langue étrangère, sinon on n’existe pas.
Notre monde occidental est, à tort ou à raison, logocentrique. Il s’installe donc une distance (physique et mentale) entre nous, expatriés, et notre pays d’origine. C’est précisément cette distance qui nous dispensera au fil du temps des richesses insoupçonnées. Entre autres, celle de la redécouverte de notre patrie.
Ce qui m’a aidée à supporter l’exil lorsqu’il devenait trop lourd, ce fut la poésie. « Grecque me fut donnée ma langue, humble ma maison sur les sables d’Homère. Unique souci ma langue sur les sables d’Homère (2). »
Lorsque j’ai enfin commencé à bien comprendre et parler le français, j’ai pu me tourner vers le grec et le redécouvrir dans toute sa beauté, sa singularité, sa richesse et sa liberté.
En 1992, je recevais d’Odysseus Elytis un petit livre à la couverture bleue cartonnée, dont le titre était gravé en rouge. Sous le titre, il y avait le dessin d’une sirène tenant dans une main un bateau et dans l’autre un poisson. Le poème s’intitulait « Parole de juillet » (3). Ce titre a tout de suite sonné dans ma tête comme « Parole d’honneur ! ».
Et j’ai commencé à le mettre en musique. C’est devenu une élégie ; mais une élégie solaire. La couleur du deuil serait blanche. Le thrène (4) se déroulerait en plein midi avec la déloyale et stridente concurrence des cigales. « Une cigale qui a su convaincre des milliers d’autres, la conscience éblouissante comme un été (5). »
Voici les premiers vers de « Parole de juillet » : « Mesuré est le lieu des hommes, et les oiseaux ont reçu le même, mais immense ! » Et plus loin : « Le Soleil sait. Il descend en toi pour regarder. Car l’extérieur n’étant que reflet, c’est dans ton corps que la nature demeure et de là qu’elle se venge. Comme dans une sauvagerie sacrée pareille à celle du lion ou de l’Anachorète Ta propre fleur pousse que l’on nomme Pensée. »
Depuis quelques mois, mon pays se trouve au cœur de l’actualité. J’entends et je lis des commentaires qui souvent me blessent. Or je connais la situation tragique dans laquelle se trouvent mes compatriotes, pour l’avoir vue de près. Dans ma ville, Athènes, où les murs crient leur misère, mais aussi dans ma propre famille. L’humiliation est terrible ! C’est pour cela que j’ai eu le désir de parler des poètes, ces autres exilés. J’ai eu le désir de remettre leur parole au cœur de cette tourmente. Et de vous en faire cadeau.
Le premier devoir d’un artiste est de témoigner de son temps. Et de résister ! « Chacun selon ses armes », dit le poète Elytis. Pour redonner espoir et dignité.
Souvent je me sens découragée parce qu’impuissante face à tant de malheur. Parfois même je suis tentée de me taire.
Alors, je lis mes poètes. Leurs mots jamais ne s’oxydent à l’haleine du désespoir. Leur parole est politique et souvent prophétique. Et voilà que l’espoir revient comme « un chant de maquisard dans la forêt des aromates (6) ».
Angélique Ionatos
Chanteuse, guitariste et compositrice. Elle a quitté la Grèce des colonels en 1969.
(1) Titre d’un poème d’Odysseus Elytis (1911-1996), poète grec, Prix Nobel de littérature 1979.
(2) Odysseus Elytis, Axion Esti, Gallimard, Paris, 1996 (1re éd. 1987).
(3) Du recueil Les Elégies de la pierre tout-au-bout, 1991.
(4) Lamentation chantée lors des funérailles.
(5) Odysseus Elytis, poème Glorificat.
(6) Níkos Gátsos (1911-1992), Amorgos, Desmos, Paris, 2001.
Le Monde diplomatique
samedi 23 juillet 2016
Lettre à la folie, de Léo Ferré, dans Lettres non postées
[Sans date]
Madame,
J’étais dans une table des matières à me morfondre — dans un livre de références — entre un terme de marine et un terme de numismatique, et je vivais d’expédients, soudoyant la syntaxe, crachant du vocabulaire, improvisant des épithètes. J’eusse donné mon néant pour me sortir de cette impasse, que l’on me prît avec ma pauvre syllabe, mon informe phonation, pour faire n’importe quoi, pour servir n’importe quel prétexte. J’étais le mot « CROUP ». À France-Soir on ne voulut pas de moi. Alors vous m’avez donné la main.
J’avais des hiboux de choc plantés sur l’éclairage municipal et qui défendaient mes yeux de dormeur éveillé. Je passais mes nuits sous leurs ailes. Nous avions des radios optiques pour communiquer. Les sons, je les voyais. Je voyais l’aigle d’Hutchinson trompetter, les chevaux de mon ID s’ébrouer, la souris de la rue des Capucines chicoter. Je voyais les clameurs de la rame sous le massicot et Flaubert, impassible, la tête sous le subjonctif, les gorges des rossignols peintes au gargyl et chantant des sérénades pharmaceutiques, les sanglots du gravier malmené sous le flux de mes pas. Je voyais le chameau de mon manteau de 1928 blatérer, les chiens de fusil d’après l’amour clabauder, l’éléphantiasis barrir. Je voyais la plainte du pointillé justement découpé d’après la notice, les lamentations dunlopillo dans le silence du rayon d’ameublement de l’éternel Printemps emprès l’Opéra, les protestations métalliques de la boîte des petits pois surfins ébouillantés deux fois. Alors, vous m’avez souri.
Nous marchions ensemble, depuis la dernière glaciation
Je voyais d’autres cris, l’obésité de la rue quand les services de voirie la laissait s’empâter et qu’elle gémissait sous sa peau tendue. La poétique de la ville n’était qu’une vision extatique que mon œil formulait et que je contrôlais en permanence à l’aide de petits instruments que j’avais fabriqués : une lunette spéciale pour voir les glouglous s’échappant du caniveau, place Clichy, à l’aube du 12 mars 1953, les bras en ficelle autour de l’abstraction et l’œil auditeur, bien entendu, un papier-verre pour nettoyer les idées imbéciles se promenant dans la rue, en rang d’écoliers, un couteau à trancher le spectre, une bille à rouler l’indicible, une bille qui n’amassait pas la mousse et qui changeait de couleur à chaque révolution autour de mon système solaire, une grille pour lire les écritures : une pour l’indo-européen, une pour le sanscrit, une pour les cigales, une pour les microbes criant sous le flot de pénicilline et qui attendent le jusant sous le doigt de Dieu du thermomètre minute. J’étais toujours le mot « CROUP ». Alors, vous m’avez dit : « Viens ! »
J’en voyais de toutes sortes.
Un soir, à Montparnasse, une vieille de soixante, et qui s’ouvrit à ma voix, derrière une roulotte abandonnée, et cette femme dérivait sur mon orbite, et elle me parlait avec l’accent yiddish… et ma man dans la proche, je rentrais à l’hôtel Excelsior et me rebâtissais sa jeunesse. L’inquiétude de la chair, chez une vieillarde, cela me semblait formidablement attachant. Je ne me lavais plus les mains. J’en avais pour quelques jours à susciter ma mémoire… Je la hélai, elle s’arrêta, nous nous signâmes d’un commun accord et j’étais sous elle. Son système ébahi, je me revis dans la pénombre de sa chair non datée et vibrante comme à ses premières richesses, autrefois. L’huile des femmes est douce comme l’olive, parfumée comme l’arachide, persistante comme la noix.
Glisser dans leurs couloirs cette perle inconsciente…
Alors vous m’avez dit : « Tu es Fou, mon petit… »
Que d’enfants ai-je fait aux femmes inconnues
Des rouges des pâlis des portes de secours
Dans les cafés souvent je buvais leurs vertus
Devant mon verre blême une source d’amour
MA tête dans la broussaille de leur fente
Je demandais de la monnaie au préposé
Cent francs et quatre femmes mesurant la pente
Que je leur musiquais avec mes yeux gavés…
Le petit père Kanters n’en croyait pas son comité de lecture, il gardait de Denoël cet air absent et catéchiste qui fait les grands éditeurs méconnus. La tristesse de cet individu me coupait comme une boîte de conserve mal vidée, quand on y va avec la langue. Et lux perpetua luceat eis… Alors, vous vous êtes mise à ressembler à quelqu’un. Mon Dieu, quelle bouche !… une cerise en hiver…
Madame, vous êtes une feuille d’automne. Votre parure est couleur feu et mes yeux mimétiques vous enveloppent de flammes quand ils vous regardent. Vous avez un joli nom, folie, un nom de cosmétique sur la tête du corbeau de monsieur Poe. Jamais plus de rideaux à mon théâtre, jamais plus… Je suis votre boulet, votre haine, votre supplice, et vous êtes ma contrebasse et ma brosse en cheveux d’étoiles fileuses qui filent le parfait amour sur cet univers à bulles de savon et à nègres authentiques, qu’ils soient noirs dehors ou dedans, peu importe. La couleur est affaire de sentiment.
Je sentais l’absurde, une odeur de végétal trahi, un paravent, une chimère. J’étais malade, cassé. Mes béquilles de verre faisaient un bruit de pattes mathématiques sur les pavés de marbre de votre maison. Alors vous m’avez dit : « Entre ! »
Quelle maison ! je m’en souviens, les pièces mûres comme des fruits tropiques, des meubles indifférents comme le style du vide, les effrayants tapis de laines voyantes, et la vaisselle… la vaisselle du creux de l’ennui où je buvais longtemps, et vos objets !, les délices du verbe, l’accent aigu sur l’or des hommes, la préposition devant l’âtre, et vos propositions devant l’Être… Mort debout, tout contre votre idée, je ne pourrissais plus. Mais avant, nous fîmes l’amour, du mauve, rien que du mauve et puis de l’innocence. Dehors il plut. Nous sortîmes par vos masques, lentement, avec préciosité, et tout penchait autour de nous, les arbres, les plis d’ombres, les roses pâleurs du soleil couchant. On était bien. On calculait nos chances et le sublime s’y mêlant, des lianes nous enroulaient de Palestrina ; tout chantait autour de nous, tout palpitait, tout coulait comme un miel, tout finissait comme un missel. C’était très beau, follement beau. Nous étions toujours l’un à l’autre, comme deux feuilles accolées d’un papier bible et pour nous séparer il fallut qu’un oiseau des îles infime, petit, petit, vint immiscer son bec entre nos songes.
Léo Ferré, in Lettres non postées
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