lundi 14 novembre 2016

Autoportrait d'Asli Erdogan, poète turque emprisonnée







Je suis née à Istanbul en 1967. J'ai grandi à la campagne, dans un climat de tension et de violence. Le sentiment d'oppression est profondément enraciné en moi.
L'un de mes souvenirs, c'est à quatre ans et demi, lorsqu'est venu chez nous un camion rempli de soldats en armes. Ma mère pleure. Les soldats emmènent mon père. Ils le relâchent, plusieurs heures après, parce qu'ils recherchaient quelqu'un d'autre. Mon père avait été un dirigeant important du principal syndicat étudiant de gauche. Mes parents ont planté en moi leurs idéaux de gauche, mais ils les ont ensuite abandonnés. Mon père est devenu un homme violent. Aujourd'hui il est nationaliste.
J'étais une enfant très solitaire qui n'allait pas facilement vers les autres. Très jeune j'ai commencé à lire, sans avoir l'intention d'en faire mon métier. Je passais des journées entières dans les livres. La littérature a été mon premier asile. J'ai écrit un poème, et une petite histoire que ma grand-mère a envoyés à une revue d'Istanbul. Mes textes ont été publiés, mais ça ne m'a pas plus du tout : j'étais bien trop timide pour pouvoir me réjouir.
Plusieurs années plus tard, à 22 ans, j'ai écrit ma première nouvelle, qui m'a valu un prix dans un journal. Je n'ai pas voulu que mon texte soit publié. J'étais alors étudiante en physique. Je suis partie faire des recherches sur les particules de haute énergie au Centre Européen de Recherche Nucléaire de Genève. Je préparais mon diplôme le jour et j'écrivais la nuit. Je buvais et je fumais du haschich pour trouver le sommeil. J'étais terriblement malheureuse. En arrivant à Genève, j'avais pensé naïvement que nous allions discuter d'Einstein, de Higgs et de la formation de l'univers. En fait je me suis retrouvée entourée de gens qui étaient uniquement préoccupés par leur carrière. Nous étions tous considérés comme de potentiels prix Nobel, sur lesquels l'industrie misait des millions de dollars. Nous n'étions pas là pour devenir amis. C'est là que j'ai écrit "Le Mandarin miraculeux". Au départ j'ai écrit cette nouvelle pour moi seule, sans l'intention de la faire lire aux autres. Elle a finalement été publiée plusieurs années plus tard.
Je suis retournée en Turquie, où j'ai rencontré Sokuna dans un bar reggae. Il faisait partie de la première vague d'immigrés africains en Turquie. Très rapidement je suis tombée amoureuse de lui.
Ensemble, nous avons vécu tous les problèmes possibles et imaginables. Perquisitions de la police, racisme ordinaire : on se tenait la main dans la rue, les gens nous crachaient dessus, m'insultaient ou essayaient même de nous frapper. La situation des immigrés était alors terrible. La plupart étaient parqués dans un camp, à la frontière entre la Syrie et la Turquie. Plusieurs fois, j'ai essayé d'alerter le Haut Commissariat aux Réfugiés de l'ONU sur leur sort. Mais c'était peine perdue. Je ne faisais que nous mettre davantage en danger Sokuna et moi. Puis Sokuna a été impliqué dans une histoire de drogue et il nous a fallu partir. Des amis m'ont trouvé une place dans une équipe de scientifiques au Brésil, qui travaillaient sur ma spécialité. Je pouvais y terminer mon
doctorat, mais Sokuna n'a pas pu me suivre. Il a disparu, un an après. Je suis restée seule avec mes remords. Rio n'est pas une ville facile à vivre pour les migrants. J'ai alors décidé de renoncer à la physique pour me consacrer à l'écriture. Mais ce n'est qu'à mon retour en Turquie que j'ai écrit "La Ville dont la cape est rouge", dont l'intrigue se passe à Rio. L'héroïne est une étudiante turque, qui se perd dans l'enfer de la ville brésilienne. J'étais étrangère au Brésil, mais aussi étrangère en Turquie. Je ne me sens chez moi que lorsque j'écris. Vingt ans plus tard, aujourd'hui, je me sens toujours comme une sans-abri.
J'aime bien Cracovie, je pourrais y rester encore longtemps, mais je sais bien qu'il faut laisser la place à ceux qui attendent un asile. Il faudra bien que je retourne en Turquie. En attendant, chaque jour, je me dis que dans mon pays tout le monde sait bien que je suis devenue l'écrivaine turque la plus populaire. Tout le monde le sait, mais pourtant tout le monde se tait. C'est sans doute cela, aujourd'hui, l'exil le plus terrible.
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Ce texte a été lu, en septembre 2016, lors d'une émission de France Culture consacrée à Asli Erdogan.









jeudi 10 novembre 2016

Poésie...ceci n'est pas un poème



J'écris beaucoup mais... la Poésie n'est pas à mes yeux une écriture comme les autres.
J'écris peu de poèmes.
Pour que viennent les mots de la poésie j'ai besoin de ressentir un besoin irrépressible.
Besoin né de fortes émotions.
Le monde qui chavire, ma vie qui chavire.
Une sensation forte de joie de plaisir... en regardant autour de moi.
Souvent, c'est la Nature qui guide ma plume
les ciels, l'Océan, leur immensité et leurs mystères.

Jamais je ne réussis le moindre vers devant la page blanche.
M'attabler à heures fixes, me convaincre que je « dois » écrire... jamais cela ne marche !
Ecrire sous la contrainte, obéir à des règles, des injonctions
ce n'est pas pour moi !
Je n'envoie jamais de poèmes aux revues littéraires.
Je ne cherche pas d'éditeur, mais je ne les refuse pas !
Simple paresse dans ces démarches.
Timidité peut-être...

Ce que j'aime c'est parler au cœur des lecteurs
à leur cœur bien plus qu'à leur tête et encore moins à leurs normes.
Leur parler et lire leurs ressentis, établir une complicité un échange
Oui !
C'est un véritable instant de bonheur de trouver leurs mots.
Partages de mots à mots, le plus beau des cadeaux !
Et puis, j'écris aussi pour dire l'Amour
les amours perdues les amours bien en vie.
Pour dire la Mort injuste et cruelle.
La Vie en somme...


le 10 novembre 2016


©fruban



© tableau Magritte







mardi 8 novembre 2016

Un livre, un auteur : "Une mère, le cri retenu" de Pierre Perrin (Le cherche midi éditeur)




Pierre Perrin habite le pays de Courbet. Il a créé la revue Possibles, 22 numéros de 1975 à 1980, dont les n° spéciaux Jean Breton, Éroticothèque et Yves Martin. Il a publié une vingtaine d’ouvrages depuis 1972, notamment Manque à vivre, un choix de poèmes en 1985, un autre avec La Vie crépusculaire, chez Cheyne [prix Kowalski de la ville de Lyon en 1996]. Il a donné au Rocher un bref essai critique : Les Caresses de l’absence chez Françoise Lefèvre. Ces trois ouvrages sont épuisés. Mais on peut encore trouver, au Cherche Midi, Une mère, le Cri retenu en 2001, un récit sans concessions.
Il a aussi publié de courts essais et des nouvelles ainsi qu’une bonne centaine de notes de lecture dans Autre Sud, Lire, Poésie1/Vagabondages, dont une trentaine, entre 1999 et 2008, dans La Nouvelle Revue Française.
Il publie désormais essentiellement sur le net où il tient à jour son propre site qui donne aussi à lire, à l’occasion, quelques invités
Site de la revue Possibles

Après l'avoir lu deux fois, j'ai eu envie d'écrire à Pierre une sorte de lettre ouverte, de ressenti de lecture.


Cher Pierre,

Voilà déjà un moment que je veux vous envoyer ces quelques lignes sur "Une mère, le cri retenu". Et puis, je voulais le reprendre, le compléter, citer quelques passages qui m'avaient retenue, et puis et puis...le temps se déroule.
A chaque fois que je vous vois passer, je me dis que décidément je dois vous l'envoyer. Voilà donc !


Votre livre Pierre, " Une mère, le cri retenu " m'a bouleversée et souvent émue aux larmes.
Un cri retenu pendant tant d'années. Un cri enfermé depuis si longtemps en vous. Un cri pour dire la relation difficile, voire absente, entre une mère et son fils.
Tant d'années pour oser mettre des mots sur un amour né si tard. Ou plutôt ressenti si tard. Quand la mère disparaît définitivement, après avoir été cette presque petite fille, rongée par la maladie.
Toujours digne et fière cependant.
Ce livre m'a accompagnée près de l'Océan, où je découvrais votre écriture et la profonde émotion qu'elle suscite. Votre talent, votre « engagement », votre quête/recherche de souvenirs, témoignages,ressentis d'enfant, puis d'adolescent, enfin d'homme.
Je l'ai relu ici, sur mes terres bourguignonnes. J'aurais voulu recopier tant de passages, des fulgurances inouïes à certains moments.
J'avais l'impression de connaître cet univers campagnard rude et taiseux. Comme vous, j'ai passé mes dix premières années près de la ferme de mes grands-parents maternels. J'y fus heureuse car choyée par eux, surtout par ma grand-tante (soeur de mon grand-père), veuve inconsolée de 14-18.
Mes parents absents jusqu'à mes dix ans.
Je connais aussi cette froideur relationnelle avec ma mère. Notre mésentente jusqu'à la rupture. Puis elle est morte en 2015. Comme vous, le poids du remords, de la culpabilité.

Françoise

Quelques Extraits ICI :


"Les premiers temps, elle avait parlé sans fin, à faire accroire son bonheur. Son travail, son mari, son enfant : sa vie regorgeait de plaisirs. Cet enchantement sonnait le tocsin. Petite, menue, souvent un rire au bord des larmes, d’abord elle avait dit non. Le désordre l’épouvantait. Pourtant quelqu’un enfin la comprenait. Depuis sa jeunesse, elle s’était tant dévouée. Sa réserve avait fondu et son cœur éclaté. Entre eux, c’était des rires, des fous rires. Tout les emportait. Les heures passaient comme des oiseaux. Elle lui trouvait un art de la mettre en valeur qui la faisait rougir. Elle protestait sans cesse de son peu d’attrait, qu’il fallait la laisser. En même temps elle avait pressé contre son épaule l’attente secrète qu’enfin il la porte, il l’emporte où il voudrait. Elle se coulait le long de son torse. Au froid de la rue, elle emmitouflait leurs deux cous dans la même longue écharpe écrue. Mais lui, comme s’il contemplait la sœur qu’il n’avait jamais eue, ne voulait que son bonheur, sa plénitude à elle. Il ne se retenait pas, il l’adorait. Et ses prévenances sans calculs les émerveillaient tous deux. Il existait pour elle, elle existait pour lui. Cette navette rare tissait l’exigence, chaque jour plus forte, qu’ils ne se séparent plus jamais. Car loin d’elle, perdus l’appétit, le sommeil, il tremblait. Elle le hissait vers des sommets. Ils les gravissaient ensemble, allègrement. Toujours en avant de sa propre ascension, elle lui faisait gagner des années d’existence. Il brûlait, avec le sentiment de s’engendrer à travers elle, de se multiplier, tellement ce qu’on donne nous augmente, disait-il. Et, passé le supplice de s’éloigner de son enfant, elle tombait la robe de laine violine qui, la neige venue, et le vent, et le froid, l’emmitouflait jusqu’au cou. Sous ses boucles châtain clair, ses seins de plein vent odoraient le lys et le lilas mêlés. Elle creusait le ventre, elle s’imprimait contre son torse. Elle le happait, il grandissait sans fin. Jamais il n’avait cueilli de la sorte le bonheur en train de sourdre dans des pupilles dilatées. Au cours de la nuit toujours plus blanche, l’amour dansait comme la mer. Ils se défaisaient, c’était pour mieux se reprendre. La langue tel un chiot suivait des veines, des chevilles jusqu’au front. Les framboises amenées sous les lèvres rameutaient leurs racines. C’était bon, comme tant d’autres attentions, devant la longue chevauchée par tous les sens, tellement l’un et l’autre voulaient se prodiguer comment la tête leur tournait.

Cependant les arrachements au petit matin les dépeçaient, à retrouver l’enfant et les doutes. Le téléphone plusieurs fois par jour leur tirait des larmes. Ils devenaient l’un pour l’autre la cheville sans quoi le meuble se défait. Le désordre à la fin devait s’effacer, la raison ressusciter, la parenthèse fermer le tombeau. Il vacillait, s’enfonçait, s’enterrait à bout de forces. Il ne réussissait plus à la ranimer, la ramener à lui. Des ondes les faisaient encore trembler, loin l’un de l’autre. Elle connaissait de son côté la démesure du sacrifice, le féroce égoïsme dont l’enfant dès le berceau connaît l’énigme et les rouages. Et lui tournait tel l’épervier sur sa douleur. Pendant des mois, il n’avait plus regardé ni touché le monde qu’avec ses yeux et ses mains à elle. Telle une voile sous le vent tendue, son existence avait exploré des contrées inconnues. Tout à coup chaviré, amputé, aveugle, il lui fallait réapprendre la relativité des choses, sa propre pesanteur, le silence hostile. Il n’acceptait pas le désastre. Bien que sans rien tenter qui la mît en péril, il espérait un miracle. Il croyait la croiser partout. La nuit même elle surgissait peut-être. Son rire ne pouvait pas s’éteindre. Un jour elle voulut une ultime fois sa semence. Elle lui fit l’amour avec une rage qu’ils n’avaient jamais connue. Ils rirent même, comme au premier jour. Et puis elle avait emporté leur secret, pour toujours."




"Mariée tard, elle était repartie vers la liberté. L’appartement dans l’Allemagne occupée faisait d’elle à son tour une maîtresse de maison, et l’argenterie rentrait chez elle, au marché noir, et la belle vaisselle, contre du sucre, du café. Ce n’était pas pour s’enrichir, c’était pour être belle, pour vivre à son rang, à la force du poignet. À vouloir, tout au contraire, abandonner ce rang et l’uniforme, mon père a violé pour jamais son bonheur. Il l’a brisée comme un fagot sur le genou, l’a piétinée. Enfant, je ne comprenais pas qu’elle récurât le soir jusqu’à minuit parfois, dans une rage insensée, partout. Les pivoines, les lupins, les rosiers, l’été, cachaient le fumier. Mais la cuisine communiquait avec la rue et l’écurie, sans sas, sans vestibule. L’évier restait de fonte – impossible de le faire briller ! Sous l’escalier, il fallait souvent réamorcer la pompe. Dans le plafond nichaient des rats qu’on entendait courir et couiner en mangeant la soupe. Et je soutenais mon père contre les rares reproches qu’elle lui adressait. À mon tour j’élevais la voix contre sa tristesse. Elle, au lieu de me tirer vers elle, reculait, vaincue, toute son innocence persécutée. Ce qui m’éclaire, à ce jour, hier m’aveuglait. Maman, mes mots se perdent, comme de l’eau dans la terre trop sèche. Ils ne te trouveront plus."




"Son visage était ravagé, l’œil droit perdu sans retour. Elle se recroquevillait de douleur sur sa chaise. D’une main elle tenait sa joue penchée qui n’était qu’une plaie ; de l’autre, elle ramenait les pans de sa robe sur ses membres décharnés. Bien qu’elle m’accueillît encore avec un sourire qui cachait de son mieux la souffrance, je ne pouvais pas poser la question. Elle touchait à sa fin. Elle avait parlé de son cercueil, sans que sa voix tremble. Elle allait rejoindre son aimé, parti le premier. Je ne distinguais aucun chemin. Je voyais une borne et la tombe ouverte, et la tombe ensevelir le cadavre, et la borne s’effacer avec les années. Je vacillais. J’étais si près de son souffle que j’escomptais parfois la part d’inconnu qui m’était réservé. Je tenais la main de ma mère, la peau sur les os. La pitié m’étreignait. Je concevais la délivrance, dont elle ne faisait plus guère état. Je ne pouvais réaliser son abandon, le renoncement à vivre. Elle avait embrassé à sa façon le monde et les êtres qui avaient croisé son destin. Elle avait parié sur le ciel, comme on lui avait appris à le faire. Elle ne jouait plus. Et peu lui importait qu’il restât quelque chose ou non de ce qu’elle avait gagné à la sueur de son front. Elle s’en allait, son être s’en allait. Ce n’était pas un drame. Les bilans dépassés, l’enfant élevé, le silence l’envahissait, comme s’il avait neigé sur son jardin. Un cri, un seul, lui échapperait, qu’elle entendrait à peine. Seule – il ne viendrait plus maintenant –, à l’ultime instant."


Pierre Perrin, Une mère, Le Cri retenu, Cherche Midi, 2001

dimanche 6 novembre 2016

Extraits de "Lettre à un jeune poète" de Rainer Maria Rilke

Rainer Maria Rilke
photo du Net








                                                                                                     14 mai 1904

Mon cher Monsieur Kappus,

Un long temps s’est écoulé depuis votre dernière lettre. Ne m’en veuillez pas. Travail, soucis quotidiens, malaises m’ont empêché de vous écrire. Et je tenais à ce que ma réponse vous vînt de jours calmes et bons. (L’avant-printemps, avec ses vilaines sautes d’humeur, a été ici fortement ressenti.) Aujourd’hui je me sens un peu mieux et je viens, cher monsieur Kappus, vous saluer et vous dire de mon mieux (je le fais de tout cœur) diverses choses à propos de votre dernière lettre.

Vous voyez, j’ai copié votre sonnet parce que je l’ai trouvé beau et simple, et né dans une forme qui lui permet de se mouvoir avec une calme décence. De tous les vers que j’ai lus de vous ce sont les meilleurs. Je vous offre cette copie, sachant combien il est important et plein d’enseignements de retrouver son propre travail dans une écriture étrangère. Lisez ces vers comme s’ils étaient d’un autre, et vous sentirez tout au fond de vous-même combien ils sont à vous. […]

Ne vous laissez pas troubler dans votre solitude parce que vous sentez en vous des velléités d’en sortir. Ces tentations doivent même vous aider si vous les utilisez dans le calme et la réflexion, comme un instrument pour étendre votre solitude à un pays plus riche encore et plus vaste. Les hommes ont pour toutes les choses des solutions faciles (conventionnelles), les plus faciles des solutions faciles. Il est pourtant clair que nous devons nous tenir au difficile. Tout ce qui vit s’y tient. Chaque être se développe et se défend selon son mode et tire de lui-même cette forme unique qui est son propre, à tout prix et contre tout obstacle. Nous savons peu de choses, mais qu’il faille nous tenir au difficile, c’est là une certitude qui ne doit pas nous quitter. Il est bon d’être seul parce que la solitude est difficile. Qu’une chose soit difficile doit nous être une raison de plus de nous y tenir.

Il est bon aussi d’aimer ; car l’amour est difficile. L’amour d’un être humain pour un autre, c’est peut-être l’épreuve la plus difficile pour chacun de nous, c’est le plus haut témoignage de nous-même ; l’œuvre suprême dont toutes les autres ne sont que les préparations. C’est pour cela que les êtres jeunes, neufs en toutes choses, ne savent pas encore aimer ; ils doivent apprendre. De toutes les forces de leur être, concentrées dans leur cœur qui bat anxieux et solitaire, ils apprennent à aimer. Tout apprentissage est un temps de clôture. Ainsi pour celui qui aime, l’amour n’est longtemps, et jusqu’au large de la vie, que solitude, solitude toujours plus intense et plus profonde. L’amour ce n’est pas dès l’abord se donner, s’unir à un autre. (Que serait l’union de deux êtres encore imprécis, inachevés, dépendants ?) L’amour, c’est l’occasion unique de mûrir, de prendre forme, de devenir soi-même un monde pour l’amour de l’être aimé. C’est une haute exigence, une ambition sans limite, qui fait de celui qui aime un élu qu’appelle le large. Dans l’amour, quand il se présente, ce n’est que l’obligation de travailler à eux-mêmes que les êtres jeunes devraient voir (zu horchen und zu hämmern Tag und Nacht). Se perdre dans un autre, se donner à un autre, toutes les façons de s’unir ne sont pas encore pour eux. Il leur faut d’abord thésauriser longtemps, accumuler beaucoup. Le don de soi- même est un achèvement : l’homme en est peut- être encore incapable.

Là est l’erreur si fréquente et si grave des jeunes. Ils se précipitent l’un vers l’autre, quand l’amour fond sur eux, car il est dans leur nature de ne pas savoir attendre. Ils se déversent, alors que leur âme n’est qu’ébauche, trouble et désordre. Mais quoi ? Que peut faire la vie de cet enchevêtrement de matériaux gâchés qu’ils appellent leur union et qu’ils voudraient même appeler leur bonheur ? – Et quel lendemain ? Chacun se perd lui-même pour l’amour de l’autre, et perd l’autre aussi et tous ceux qui auraient pu venir encore. Et chacun perd le sens du large et les moyens de le gagner, chacun échange les va-et-vient des choses du silence, pleins de promesses, contre un désarroi stérile d’où ne peuvent sortir que dégoût, pauvreté, désillusion. Il ne lui reste plus qu’à trouver un refuge dans une de ces multiples conventions qui s’élèvent partout comme des abris le long d’un chemin périlleux. Nulle région humaine n’est aussi riche de conventions que celle-là. Canots, bouées, ceintures de sauvetage, la société offre là tous les moyens d’échapper. Enclins à ne voir dans l’amour qu’un plaisir, les hommes l’ont rendu d’accès facile, bon marché, sans risques, comme un plaisir de foire. Combien d’êtres jeunes ne savent pas aimer, combien se bornent à se livrer comme on le fait couramment (bien sûr, la moyenne en restera toujours là) et qui ploient sous leur erreur ! Ils cherchent par leurs propres moyens à rendre vivable et fécond l’état dans lequel ils sont tombés. Leur nature leur dit bien que les choses de l’amour, moins encore que d’autres, importantes aussi, ne peuvent être résolues suivant tel ou tel principe, valant dans tous les cas. Ils sentent bien que c’est là une question qui se pose d’être à être, et qu’il y faut, pour chaque cas, une réponse unique, étroitement personnelle. Mais comment, s’ils se sont déjà confondus, dans la précipitation de leur étreinte, s’ils ont perdu ce qui leur est propre, trouveraient-ils en eux-mêmes un chemin pour échapper à cet abîme où a sombré leur solitude ?

Ils agissent à l’aveugle l’un et l’autre. Ils usent leur meilleur vouloir à se passer de conventions comme le mariage, pour tomber dans des conventions moins voyantes certes, mais tout autant mortelles. C’est qu’il n’est, à leur portée, que des conventions. Tout ce qui vient de ces unions troubles, qui doivent leur confusion à la hâte, ne peut être que convention. Les rapports qui naissent de telles erreurs portent un compromis en eux-mêmes, même s’il est en dehors des usages (en langage courant : immoral). La rupture même serait un geste conventionnel, impersonnel, fortuit, débile et inefficace. Pas plus que dans la mort qui est difficile, dans l’amour, lui aussi difficile, celui qui va gravement n’aura l’aide d’aucune lumière, d’aucune réponse déjà faite, d’aucun chemin tracé d’avance. Pas plus pour l’un que pour l’autre de ces devoirs que nous portons, cachés en nous-mêmes, et que nous transmettons à ceux qui nous suivent sans les avoir éclaircis, on ne peut donner de règles générales. Dans la mesure où nous sommes seuls, l’amour et la mort se rapprochent. Les exigences de cette redoutable entreprise qu’est l’amour traversant notre vie ne sont pas à la mesure de cette vie, et nous ne sommes pas de taille à y répondre dès nos premiers pas. Mais si, à force de constance, nous acceptons de subir l’amour comme un dur apprentissage, au lieu de nous perdre aux jeux faciles et frivoles qui permettent aux hommes de se dérober à la gravité de l’existence, – alors peut-être un insensible progrès, un certain allégement pourra venir à ceux qui nous suivront, et longtemps encore après nous. Et ce serait beaucoup. […]

Un tel progrès transformera la vie amoureuse aujourd’hui si pleine d’erreurs […]. L’amour ne sera plus le commerce d’un homme et d’une femme, mais celui d’une humanité avec une autre. Plus près de l’humain, il sera infiniment délicat et plein d’égards, bon et clair dans toutes les choses qu’il noue ou dénoue. Il sera cet amour que nous préparons, en luttant durement : deux solitudes se protégeant, se complétant, se limitant, et s’inclinant l’une devant l’autre.

Ceci encore : ne croyez pas que l’amour que vous avez connu adolescent soit perdu. N’a-t-il pas fait germer en vous des aspirations riches et fortes, des projets dont vous vivez encore aujourd’hui ? Je crois bien que cet amour ne survit si fort et si puissant dans votre souvenir que parce qu’il a été pour vous la première occasion d’être seul au plus profond de vous- même, le premier effort intérieur que vous ayez tenté dans votre vie.

Tous mes vœux, cher Monsieur Kappus.


Lettre publiée par Deslettres

vendredi 4 novembre 2016

De la Poésie pour vivre le deuil


©photo fruban, le 4 novembre 2016





Et si le langage poétique pouvait accompagner un deuil?

En ce Jour des Défunts, les invités de Stéphanie Gallet sont deux poètes. Tous deux ont dû faire face à la mort d'un proche. Avec "Comme si dormir", Laurence Bouvet le jour de la mort de sa mère - un dimanche soir - et ceux qui ont suivi. Pour cette psychologue de formation, les mots et le langage sont au cœur de sa façon d'être au monde.

L'auteur de "Où nos ombres s’épousent", Stéphane Bataillon, a perdu sa femme à l'âge de 30 ans. "Je t’avais promis / une caresse chaque soir / désormais, ce sera un poème", écrit-il. Dans ses textes, il parle de ce lien subtil qui continue à exister entre eux.

Quels mots pour dire la peine? La séparation? Le vide? Pour conserver vivant le souvenir de ceux qui ne sont plus? La poésie et les poètes côtoient l’indicible, le mystère, les palpitations intérieures. Parce qu'ils parlent au cœur et à l'âme ils sont accessibles à tous et aident à rester en vie, à appréhender la mort avec justesse.


Ce que c'est que la mort

Ne dites pas : mourir ; dites : naître. Croyez.
On voit ce que je vois et ce que vous voyez ;
On est l'homme mauvais que je suis, que vous êtes ;
On se rue aux plaisirs, aux tourbillons, aux fêtes ;
On tâche d'oublier le bas, la fin, l'écueil,
La sombre égalité du mal et du cercueil ;
Quoique le plus petit vaille le plus prospère ;
Car tous les hommes sont les fils du même père ;
Ils sont la même larme et sortent du même oeil.
On vit, usant ses jours à se remplir d'orgueil ;
On marche, on court, on rêve, on souffre, on penche, on tombe,
On monte. Quelle est donc cette aube ? C'est la tombe.
Où suis-je ? Dans la mort. Viens ! Un vent inconnu
Vous jette au seuil des cieux. On tremble ; on se voit nu,
Impur, hideux, noué des mille noeuds funèbres
De ses torts, de ses maux honteux, de ses ténèbres ;
Et soudain on entend quelqu'un dans l'infini
Qui chante, et par quelqu'un on sent qu'on est béni,
Sans voir la main d'où tombe à notre âme méchante
L'amour, et sans savoir quelle est la voix qui chante.
On arrive homme, deuil, glaçon, neige ; on se sent
Fondre et vivre ; et, d'extase et d'azur s'emplissant,
Tout notre être frémit de la défaite étrange
Du monstre qui devient dans la lumière un ange.

Victor Hugo

Les Contemplations, 1854

Comme si dormir
Laurence Bouvet
éd. Bruno Doucey (2013)

Où nos ombres s’épousent
Stéphane Bataillon
éd. Bruno Doucey (2010)



ICI




mardi 1 novembre 2016

La Toussaint, de Pierre Perrin

© Jean-Claude Salet
photo Jean-Claude Salet


Un recueil de Pierre Perrin et Jean-Claude Salet, Pleine marge (1972).
Diaporama de photos de JC Salet    
 ICI





La Toussaint


Pour ce jour sans couleur, sans espérance, on s’assemblait au village, propres, en habits du dimanche. Les cloches sonnaient le glas. On fêtait la mort. Bientôt, la solitude au coude à coude ébranlait le cortège.
Pour descendre au cimetière, un curé d’âge mûr, derrière la lourde croix que portait un enfant vêtu de blanc, psalmodiait du grégorien que les vieilles surtout, chevrotant le malheur, répétaient en chœur.
Passé les premiers rangs, on rêvait souvent. Certains osaient bavarder. La récolte bréhaigne, un veau crevé, les labours en retard, les bornes baladeuses... On s’était déjà tant démené dans la poussière de l’été.
Cependant près des portes, chacun se ressaisissait. Un silence incrédule envahissait la foule ; le sable seul, pioché de frais, crissait ; les branches des pins attiraient des corbeaux. Chaque famille fixait sa tombe.
C’était un père, un frère, une mère, une sœur. La guerre avait couché l’un ; le devoir fait les martyrs. Les autres, c’était la rivière en furie, un grand arbre à la renverse ou le simple harassement, à tout âge.
Au bout des patenôtres, de l’hébétude, de l’imposture parfois, un pèlerin détournait le regard, un voisin risquait un signe, une belle femme souriait, tandis que les veuves redoublaient de sanglots presque à l’unisson.
Enfin le curé, d’un coup sec, refermait son missel. D’un grand geste il se signait et, dans un demi tour militaire, il poussait devant lui la croix en broyant l’épaule de l’enfant de chœur qui partait au galop.
Souvent il faisait froid. Parmi les allées, sous l’agitation, les hommes ajustaient leur béret pour s’élancer gravement.
Vaincues, les filles soutenaient leur mère en pleurs. La douleur, les hommes la leur abandonnaient.
Et l’on entendait, depuis la route, se refermer les grilles dans un miaulement de rouille. Le village réaspirait son monde. Midi allait fumer dans les assiettes. C’était tout, jusqu’au prochain enterrement.

Pierre PERRIN, La Vie crépusculaire, Cheyne, 1996 [épuisé]


Découvrir ICI le site de Pierre Perrin



samedi 22 octobre 2016

Expo de Fanny Ferré et Sylvain Corentin, au CRAC de Fontenoy en Puisaye (89)

Cette très belle expo m'a permis de voir une seconde fois les sculptures de Fanny Ferré et de découvrir Sylvain Corentin.
Le Château du Tremblay est un lieu magique en lui-même et en ce jour d'automne ensoleillé de fraîcheur, le charme était au rendez-vous.
J'ai revu Ghislaine Vetter avec plaisir, elle la précieuse fée qui veille sur ce patrimoine, l'un des premiers CRAC (Centre d'Art Contemporain) en France.
C'est en 1972 que Jean-Louis Vetter et Fernand Rolland créèrent bénévolement ce lieu où furent exposés des artistes connus internationalement.
fruban, le 22 octobre 2016



L'arrivée dans le parc du château (personnages de Ghislaine Vetter d'après les dessins et pastels de M'man Jeanne





A l'accueil, une toile de Jacques Chantarel dont j'ai parlé déjà ici



Oeuvres de Fanny Ferré


Vous pouvez visiter le site de Fanny Ferré ICI 
























































Oeuvres de Sylvain Corentin




























































Cette belle Expo est en place jusqu'au 31 octobre 2016

© photos fruban
     le 16 octobre 2016

lundi 17 octobre 2016

Nadine Lefèbure, hommage de ses amis





Nadine Lefèbure vient de quitter ce monde (12 oct 2016). Je ne la connaissais pas, à mon grand regret. Je la découvre grâce à mes amis Cristina Castello et André Chenet. (FR)

André écrit ceci :


"Car la route est longue, et ma patience
à la mesure des océans
Au port tu seras le phare
et moi le quai
où viendra accoster le navire de l'Éternité"
Nadine Lefebure

"J'ai lu, comme j'ai rarement lu, les poèmes de Nadine, et suis resté définitivement subjugué par le rythme hallucinatoire et lucide de sa langue en partance vers les tempêtes créatrices d'harmonies."
André Chenet

L'étoile de sang vert
à Christian Deudon
j'avais fini par voir en elle une immortelle
sur fond d'azur
et dans ses yeux translucides les horizons des mers
faisaient le tour de la terre
a sa table le roc et le fer
la flamme et l'amande
la plume d'aigle et le fils de l'air et de la terre
l'herbe qui fait danser la langue
elle faisait miroiter le temps dans une coupe de cristal
à sa table les vivants et les morts
partageaient le pain du poème sous une pluie d'étoiles
au coeur de l'énigme
où l'amour fait la roue
elle tournait les pages d'une histoire en devenir
une histoire sans fin pour ceux qui viendront
pour ceux qui resteront à jamais prisonniers innocents des îles imaginaires
elle brassait des soleils rouges entre ses ailes d'arc-en-ciel
forgeait dans l'eau de ses yeux transparents des géographies fulgurantes
elle défiait les naufrages à hauteur d'homme
tutoyait les petits dieux sauvages de la nature à qui elle offrait les perles de la parole
a sa table brûlaient toujours quelques lucioles
et dans sa chevelure altière salée par les vents du large
des chevaux marins guidaient de fervents navigateurs à bon port
poètes au long cours s'asseyant a sa table parfumée de sables chaud et d'algues sauvages
à ses convives émerveillés elle disait la bonne aventure
J'ai eu le privilège d'en être
aux côtés d'une compagnie d'êtres fabuleux tisseurs de légendes
et maintenant qu'elle s'est embarquée pour les terras incognitas
j'ai dans la bouche le goût nébuleux et douloureux des immortelles.

A.C.  6h05, le 13 octobre 2016






Nadine Lefebure, André Chenet et Tristan Cabral au Festival des Fous du Loup à La Colle s/ Loup en octobre 2013.



Sur le site de Cristina Castello


Quelques poèmes sur le site Francopolis

(ces poèmes ont été publiés dans la revue La Voix des autres n°5 mars 2012, d'André Chenet)

I
                                     
                            Chaque jour à l'aube                                                                                                
                                               LA DEFERLANTE
A l'assaut de la colline                              
                     monte la pente
A midi se retire
                     à perte de vue à perte de vie
                    brave les algues de l'oubli.

Quand s'ouvrira la porte, jouant la proue
                    elle fera fi
                    de ces turgescences marines

Fera feu et flamme et fer rougi
                             poussé à bout
                                                 poussé à blanc
                                          pour abattre à bout portant
                                                                 le héros du crime                              



              II
 Toi
A la fois
              dans le même temps
mon rêve                          
              et mon cercueil
que j'enlace, et le griffe et le délace.
                         
Je te dégrafe
et te brasse et t'émonde
             le mouds, le broie
                          me recueille…
                         et me lance en traverse.

Je prends                                                        
             la traverse
                         la voie royale
                          jeu de paume
                          jeu de qui perd gagne.
Appel au fou
Appel au feu
Sous le feu près du fou garde-flamme
             peut-être est-ce maintenant
                          que l’amour
                                    en est à son commencement.



III

 Nous étions
                   coques confondues
                   lianes enlacées
Aujourd'hui - déjà - nous serons
                  coquilles ou chèvrefeuille  
et tout ce que le ciel inventera.

                                                       Et si les mots à dire
                                jouaient à s'inverser?...

Nous serions demain - encore -
                                           coques enlacées
                                        lianes confondues

et coquilles enroulées
                 chèvrefeuilles retournés
                                           chèvres effeuillées
                                                                feuilles imbriquées.
                                         
Retournés enroulés fondus et enlacés,
dans la fournaise
               les chevaux tireraient des bords
               les oiseaux fuiraient les jeux de l'air
               les bateaux blancs battraient des ailes .      
                   
Sable et neige sublimés
sur la couche se fondent en un les vivants, les vitraux,
               un gisant à deux dos se retourne
                                               se déhanche.

                L'homme sirène
               et la femme centaure
                                   pénètrent de concert
                                               la mer sans un pli
                                               le désert sans un souffle

                                  (où gronde en sourdine        
                                  venant de loin, allant très loin)  

                                                                    le désir sans ride      
     
IV

A l'aveugle musical
au sourd voyageur
les mots sont rares et difficiles, le travail factice.
Sa chevauchée ne déjouera
 jamais les mystères de l'être.

         Sur quelle courbe peser
        descendre quelle rivière  
        quel océan atteindre
                                        par-delà les frontières de liesse...

Renouveau, Renouveau, pourquoi as-tu fui
toi qui portais le monde en semence?
        La vague
        à l'âme mêlée installe sa métaphore
        fourrage la solitude à l'excès
                                        l'abandon sur sable en mouvance.

A garder racine, on perd mémoire pour demain
jouxtant le vide, la dérive    
                                        on cherche, on somnambule.


Là où mène le cirque vital
on dérape, on dérange, on déjauge    
                                        on hasarde on limoge.

Le dédale des murs mitoyens délite, lézarde
le pire du dedans - la furie -
         l'envers du décor, la fureur sous la mort.

S'abstraire
         retrouver, conquérir le silence hautain,
Signifier à l'oiseleur
                        son congé
                               (veut)
                                     dire aussi          

                                       LIBERTE

La revue de poésie "La Voix des Autres" a publié quelques uns de ses poèmes dans le numéro 5 de mars 2012. (Extrait "De l'Hier au demain")

Sur le site Danger Poésie, André Chenet




quelques poèmes :

Extrait de "L'hier au demain"


                         TROIS  LITANIES  POUR  LE  CIEL
                                                                               

                                                      I              
                                              NÉBULEUSE

 Nébuleuse à l’œil nu
Nébuleuse aux vertèbres de métal, au ventre d'aspic
Aux cheveux de palissandre à cinq branches
Nébuleuse lézard de la nuit
Scaphandre des ténèbres qui s'enfonce autour de la terre
Léopard de minuit
Nébuleuse en suspens, crinière de filigrane
Aux griffes de neige et de phosphore
Grise mine des clairs de lune, incendie des étoiles
Graminée de la nuit, pistil de la lumière
Nébuleuse aux feux de paille, aux pailles de fer
Vitrage de pluie, de glaives et de silex
Nébuleuse sur fond amer
Votre solitude m'étreint.                                           

                                                        II
                                          L’ ÉTOILE  MULTIPLE

L'Étoile à sept feux verts
L'Étoile à feux triangulaires
L'Étoile du berger solitaire
L'Étoile solidaire de la nuit
L'Étoile qui brille dans le ciel vert
L'Étoile qui dérange le circuit des bolides et météores
                                     L'Étoile qui réveille les rois mages

Celle qui endort les enfants
Celle qui dort dans le fond de l'oeil
Celle qui bruine au matin sur la Seine
                                     et rumine son train d'images et d'enfer
Et celle qui constelle dans les cirques les selles d'éléphant
L'Étoile du bon temps, celle du bon accueil
L'Étoile accroupie sur un parterre de fleurs
Celle qui se glisse dans un coin de la Cène
Celle qu'il sied aux mécènes
                                    de tendre aux pauvres artistes
                                                                     
Celle aussi que l'on fixe chez le dentiste
Celle qui brille au bout du téléphone
Celle qui passe à cheval et pousse sa chanson réclame
Celle qui dégringole en dansant dans le cercle des vivants
Pour turbiner aux turbines dans les usines
Et profiter des heures de lumière supplémentaire
Et rendre inoubliable le temps de la cantine

Pour avoir des vacances payées
Pour aider la misère à battre des ailes
               et prévenir la mort
                           et suivre les enterrements

 L'Étoile qui menace la géographie des navigateurs imprudents
 Et délivre sans retard les prisonniers innocents
          Celle qui ramène les navires aux portes des villes
          Qui aide l'homme à descendre en scaphandre
                            à vingt mille lieues sous les mers
                                                                     
        Cette étoile n'est pas encore celle
        Qui viendra un jour planter en terre
        La première pierre du château, de la cité, de la demeure
.                                                                         que l'on offre aux vainqueurs.                          
                                                      
                                                             III
                                                      LA COURTE ETOILE

C'est la chasse à courre, c'est la chasse à l'Etoile
une suite de courte étoile cette femme
qui suit ce pont de pierre
Comète de la ville elle fait
le tour des quais
C'est elle qui fait les quais de la ville
lumière qui file
sous les pieds de l'inconnu en chasse

C'est l'amour qui s'avance en faisant la roue
la rencontre, le feu, le fer de lance
une Étoile qui sert aux lance-pierres, ces ponts de pierre
qui vont où vont les ponts
ces jets de terre à d'autres terres

C'est l'amour de la chasse qui pousse
entre les pavés fleuris de fleurs de serre
c'est le cor qui sonne un rassemblement d'Étoiles
D'inconnu à inconnu des ponts de pierre
se lèvent, c'est l'amour et le ciel qui se rejoignent
la tombée qui emporte
des cerfs morts
d'un signe à l'autre sur les carrières du zodiaque

C'est l'heure imprévue de la chasse à l'Étoile
l'heure de monter un cheval piaffant                          
l'heure des chasse à courre, l'heure des chiens de race

C'est l'heure d'Ophélie au fil de l'eau, l'heure des marins morts
l'heure des bateaux à voile comme des oiseaux                   
de mer sur l'immobilité de pierre
Sur toute la ville c'est le silence
de la courte Étoile qui passe
d'oreille à oreille
et dépasse
les ponts qui s'espacent
de pont à pont

C'est l'ennui le vague le temps
de la vague qui vogue
avec ses lames d'Étoiles et roule la barque
 le navire de Christophe Colomb                                       
qui débarque et découvre des algues nouvelles
le naufrage qui vous pousse, l'abordage
d'une île très belle où poussent
des algues sauvages                                       
                   
La bouteille à la mer se brise sur un rocher
et c'est une marée d'Étoiles
une nuit blanche, l'aventure qui s'avance
à pas de chasse à loup, l'inconnu traque de gauche à droite
et pousse sur une île la courte Étoile        

Un convoi de maisons plonge lentement dans le fleuve         
A droite à gauche l'île se vide et désespère
Inerte, l'île n'est qu'une île de pierre avec ses ponts

Sur un terrain vague, un terrain de vague à l'âme
C'est la tombée de l'Étoile qui chemine
                A raz de terre c'est un cimetière d'Étoiles
                                                                        la tombée du ciel sur la terre


La tombée, c'est une immense vallée qui se referme
Une Étoile de sang vert répandu
Un escalier géant, une cavalcade, une rivière
Une averse qui chasse d'un pont à l'autre
                                                  la tombée de la nuit avec cette femme
                                                                                              qui passe.         





                                         









Lecture à deux voix du poème "Altaïr" de Nadine Lefebure par l'auteure et André Chenet. C'était à la Maison de l'Amérique latine, le 8/10/2012, lors de la présentation des recueils audio "Le chant des sirènes" de Cristina Castello et "Secret poème" de André Chenet.

dimanche 16 octobre 2016

Cristina Castello, deux poèmes extraits de Ombre / Sombra (éd Trames)





Poèmes :

La Parole
Torrent

Deux poèmes de Cristina Castello in « Ombre/Sombra », édité aux Éditions Trames en 2010
Christian Deudon a prêté sa voix à Cristina Castello lors de cette présentation.
Comédien, metteur en scène, il a fondé et dirigé vingt années durant sa propre troupe, et présentait ses spectacles en France et en Europe, de Desnos à Shakespeare, de Diderot à Jean Tardieu.
Depuis 2005 il se consacre plus particulièrement à des récitals de
poésie, participe entre autres aux actions des cercles Aliénor, PEN
Club, et anime le Territoire du Poème.
Traduction de l'espagnol (Argentine) effectuée par le poète et homme de théâtre, Pedro Vianna.

"Ombre" présenté sur le site de Cristina Castello

http://les-risques-du-journalisme.over-blog.com/article-photos-de-la-presentation-d-ombre-de-cristina-castello-gerard-truilhe-65270906.html








Ombre Cristina Castello Christian Deudon par cristina-castello