vendredi 8 juin 2018

Chienne de vie, Jean-Marc La Frenière





Dans cette chienne de vie
j'ai préféré tirer la chasse,
tirer la langue
et le diable par la queue
que de tirer du gun
ou de tirer des chèques
sur le malheur des autres.
J'ai préféré passer l'éponge,
passer mon tour,
passer les bornes,
passer pour fou
que de passer tout droit.

Mais cette chienne de vie
est parfois si jolie
(merci Prévert)
sans collier sans licou,
les deux pieds dans la vase
et le poil au soleil.

Quand on m'aura dompté,
dressé, salarié,
je ne serai plus
qu'un masque sans visage,
une ride sans voix,
un habit sans personne,
un corps en location,
un coeur à la consigne,
une âme en peine.

Je veux rester sans nom
au milieu de la foule
et faire l'accolade
à tous ceux qui s'égarent.
Je veux rester rebelle
et me refaire une vie
hors des sentiers battus,

Je veux planter ma tente
au milieu de l'orage
et faire d'un volcan
un oasis de paix,
de la peur une armure
et de l'angoisse un feu
pour réchauffer la vie.


Je veux rester debout
pour une femme qui passe
mettant le feu au cul
et la main à la pâte.
Je veux rester vivant
pour une femme qui chante
et rallume à ma queue
le désir des voyous.


6 juin 2018



LaFrenière, Les mots de la vie

http://lafreniere.over-blog.net/2018/06/chienne-de-vie.html










Jean-Marc La Frenière

lundi 4 juin 2018

Lettre de Baudelaire à Wagner






Vendredi l7 février 1860

Monsieur,

Je me suis toujours figuré que si accoutumé à la gloire que fut un grand artiste, il n'était pas insensible à un compliment sincère, quand ce compliment était comme un cri de reconnaissance, et enfin que ce cri pouvait avoir une valeur d'un genre singulier, quand il venait d'un français, c'est-à-dire d'un homme peu fait pour l'enthousiasme et né dans un pays où l'on ne s’entend guère plus à la poésie et à la peinture qu'à la musique. Avant tout, je veux vous dire que je vous dois la plus grande jouissance musicale que j'aie jamais éprouvée. Je suis d'un âge où on ne s'amuse plus guère à écrire aux hommes célèbres, et j'aurais hésité longtemps encore à vous témoigner par lettre mon admiration, si tous les jours mes yeux ne tombaient sur des articles indignes, ridicules, ou on fait tous les efforts possibles pour diffamer votre génie. Vous n'êtes pas le premier homme, Monsieur, à l’occasion duquel j'ai eu à souffrir et à rougir de mon pays. Enfin l'indignation m'a poussé à vous témoigner ma reconnaissance; je me suis dit : Je veux être distingué de tous ces imbéciles.

La première fois que je suis allé aux Italiens, pour entendre vos ouvrages, j'étais assez mal disposé, et même, je l'avouerai, plein de mauvais préjugés; mais je suis excusable ; j'ai été si souvent dupe; j'ai entendu tant de musique de charlatans à grandes prétentions. Par vous j'ai été vaincu tout de suite. Ce que j'ai éprouvé est indescriptible, et si vous daignez ne pas rire, j'essaierai de vous le traduire. D'abord il m'a semblé que je connaissais cette musique, et plus tard en y réfléchissant, j'ai compris d'où venait ce mirage ; il me semblait que cette musique était la mienne, et je la reconnaissais comme tout homme reconnaît les choses qu'il est destiné à aimer. Pour tout autre que pour un homme d'esprit, cette phrase serait immensément ridicule, surtout écrite par quelqu'un qui, comme moi, ne sait pas la musique, et dont toute l'éducation se borne à avoir entendu (avec grand plaisir, il est vrai) quelques beaux morceaux de Weber et de Beethoven.

Ensuite le caractère qui m'a principalement frappé, ç'a été la grandeur. Cela représente le grand, et cela pousse au grand. J'ai retrouvé partout dans vos ouvrages la solennité des grands bruits, des grands aspects de la Nature, et la solennité des grandes passions de l'homme. On se sent tout de suite enlevé et subjugué. L'un des morceaux les plus étranges et qui m'ont apporté une sensation musicale nouvelle est celui qui est destiné à peindre une extase religieuse. L'effet produit par l'Introduction des invités et par la Fête nuptiale est immense J'ai senti toute la majesté d'une vie plus large que la nôtre. Autre chose encore : j'ai éprouvé souvent un sentiment d'une nature assez bizarre, c'est l'orgueil et la jouissance de comprendre, de me laisser pénétrer, envahir, volupté vraiment sensuelle, et qui ressemble à celle de monter dans l'air ou de rouler sur la mer. Et la musique en même temps respirait quelquefois l'orgueil de la vie. Généralement ces profondes harmonies me paraissaient ressembler à ces excitants qui accélèrent le pouls de l'imagination. Enfin, j'ai éprouvé aussi, et je vous supplie de ne pas rire, des sensations qui dérivent probablement de la tournure de mon esprit et de mes préoccupations fréquentes. Il y a partout quelque chose d'enlevé et d'enlevant, quelque chose aspirant à monter plus haut, quelque chose d'excessif et de superlatif. Par exemple, pour me servir de comparaisons empruntées à la peinture, je suppose devant mes yeux une vaste étendue d'un rouge sombre. Si ce rouge représente la passion, je le vois arriver graduellement, par toutes les transitions de rouge et de rose, à l'incandescence de la fournaise. Il semblerait difficile, impossible même d'arriver à quelque chose de plus ardent ; et cependant une dernière fusée vient tracer un sillon plus blanc sur le blanc qui lui sert de fond. Ce sera, si vous voulez, le cri suprême de l'âme montée à son paroxysme.

J'avais commencé à écrire quelques méditations sur les morceaux de Tannhäuser et de Lohengrin que nous avons entendus ; mais j'ai reconnu l'impossibilité de tout dire.

Ainsi je pourrais continuer cette lettre interminablement Si vous avez pu me lire, je vous en remercie. Il ne me reste plus qu'à ajouter que quelques mots. Depuis le jour où j'ai entendu votre musique, je me dis sans cesse, surtout dans les mauvaises heures : Si, au moins, je pouvais entendre ce soir un peu de Wagner ! Il y a sans doute d'autres hommes faits comme moi. En somme vous avez dû être satisfait du public dont l'instinct a été bien supérieur à la mauvaise science des journalistes. Pourquoi ne donneriez-vous pas quelques concerts encore en y ajoutant des morceaux nouveaux ? Vous nous avez fait connaître un avant-goût de jouissances nouvelles ; avez-vous le droit de nous priver du reste ? Une fois encore, Monsieur, je vous remercie; vous m'avez rappelé à moi-même et au grand, dans de mauvaises heures.

CH. BAUDELAIRE.

P.S. Je n 'ajoute pas mon adresse, parce que vous croiriez peut-être que j'ai quelque chose à vous demander.



La chronique de Julie Depardieu

mercredi 30 mai 2018

(rediffusion)









Mémoire, Giorgos Seferis





Mémoire

Et la mer n'est plus

Et moi, aux mains, rien qu'un roseau:
La nuit était déserte, la lune à son déclin,
Et la terre embaumait de la dernière pluie.
Je murmurai : la mémoire fait mal, où qu'on la touche,
A peine un peu de ciel, et plus de mer du tout,
Ce qu'on tue pendant le jour, on le vide par charretées
derrière la colline.

Mes doigts distraitement jouaient avec cette flûte.
J'avais souhaité bonsoir à un vieux berger : il me l'offrit.
Les autres ont supprimé toute forme de salut;
Ils s'éveillent, se rasent, entament leur journée de tuerie
Comme on taille ou comme on opère, avec méthode
et sans passion;
La douleur, aussi morte que Patrocle et personne n'est
dupe.

Je pensai jouer un air, mais j'eus honte de l'autre monde
Celui qui me voit au-delà de la nuit, au coeur de ma lumière,
Tramé de corps vivants, de coeurs ouverts,
Et l'amour, qui appartient autant aux Furies
Qu'à l'homme, à la pierre, à l'eau, et à l'herbe
Et à la bête qui dévisage la mort venant la saisir.

J'avançais ainsi sur le sentier obscur.
Je retournai dans mon jardin, j'enfouis le roseau
Et de nouveau murmurai : un jour, à l'aube
La résurrection viendra;
La rosée de ce matin scintillera, comme les arbres
brillent au printemps.
Et à nouveau la mer... Aphrodite une nouvelle fois
jaillira de la vague;
Nous sommes cette graine qui périt. Et je regagnai
ma maison vide.

Gorgios Séféris

Poèmes , p.146
éd. Mercure de France
trad. Jacques Lacarrière et Egérie Mavraki
Prix Nobel 1963



© photo fruban 




dimanche 20 mai 2018

Autour de L'Ecume des jours, de Boris Vian












Avant-propos
Dans la vie, l’essentiel est de porter sur tout des jugements
à priori. Il apparaît, en effet, que les masses ont tort, et les individus toujours raison. Il faut se garder d’en déduire des règles de conduite : elles ne doivent pas avoir besoin d’être formulées pour qu’on les suive. Il y a seulement deux choses :
c’est l’amour, de toutes les façons, avec des jolies filles, et la musique de la Nouvelle-Orléans ou de Duke Ellington. Le reste devrait disparaître, car le reste est laid, et les quelques pages de démonstration qui suivent tirent toute leur force du fait que l’histoire est entièrement vraie, puisque je l’ai imaginée d’un bout à l’autre. Sa réalisation matérielle proprement dite consiste essentiellement en une projection de la réalité, en atmosphère biaise et chauffée, sur un plan de référence irrégulièrement ondulé et présentant de la distorsion. On le voit, c’est un procédé avouable, s’il en fut.
La Nouvelle-Orléans.
10 mars 1946.






"Mets-moi de la musique, mon Colin, dit Chloé. mets des airs que tu aimes.
- Ca va te fatiguer", dit Colin.
Il parlait de très loin, il avait mauvaise mine. Son coeur tenait toute la place dans sa poitrine, il ne s'en rendait compte que maintenant.
"Non, je t'en prie" dit Chloé.
Colin se leva, descendit la petite échelle de chêne et chargea l'appareil automatique. Il y avait des hauts-parleurs dans toute les pièces. Il mit en marche celui de la chambre.
"Qu'as-tu mis?" demanda Chloé.
Elle souriait. Elle le savait bien.
"Tu te rappelles? dit Colin.
- Je me rappelle...
- Tu n'as pas mal?
- Je n'ai pas très mal..."
A l'endroit où les fleuves se jettent dans la mer, il se forme une barre difficile à franchir, et de grands remous écumeux où dansent les épaves."




Il se rapprocha d'elle et la prit près de lui. Il embrassait ses pauvres yeux affolés et sentait son coeur battre à coups sourds et lents dans sa poitrine.
- On va te guérir, dit-il. Ce que je voulais dire, c'est qu'il ne pouvait rien arriver de pire que de te voir malade, quelle que soit la maladie.
_ J'ai peur ... dit Chloé. Il m'opérera sûrement.
- Non , dit Colin. Tu seras guérie avant.
- Qu'est ce qu'elle a ? répéta Nicolas. Je peux faire quelque chose ?
Lui aussi avait l'air très malheureux. Son aplomb ordinaire s'était fortement ramolli.
- Ma Chloé ... dit Colin. Calme toi.
- C'est sûr, dit Nicolas. Elle sera guérie très vite.
- Ce nénuphar, dit Colin. Où a-t-elle pu attraper ça ?
- Elle a un nénuphar ? demanda Nicolas, incrédule.
Dans le poumon droit, dit Colin. Le professeur croyait au début que c'était simplement quelque chose d'animal. Mais c'est ça. On l'a vu sur l'écran. Il est déjà assez grand, mais enfin, on doit pouvoir en venir à bout.





La métaphore du nénuphar













 Vraiment, dit le chat, ça ne m’intéresse pas énormément.
_ Tu as tort, dit la souris. Je suis encore jeune et jusqu’au dernier moment, j’étais bien nourrie.
_ Mais je suis bien nourri aussi, dit le chat, et je n’ai pas du tout envie de me suicider, alors tu vois pourquoi je trouve ça anormal.
_ C’est que tu ne l’as pas vu, dit la souris.
_ Qu’est- ce qu’il fait ? demanda le chat.
Il n’avait pas très envie de le savoir. Il faisait chaud et ses poils étaient tout bien élastique.
_ Il est au bord de l’eau, dit la souris, il attend et quand c’est l’heure, il va sur la planche et il s’arrête au milieu. Il voit quelque chose.
_ Il ne peut pas voir grand-chose, dit le chat. Un nénuphar, peut-être.
_ Oui dit la souris, il attend qu’il remonte pour le tuer.
_ Quand l’heure est passée, continua la souris, il revient sur le bord et il regarde la photo.
_ Il ne mange jamais ? demanda le chat.
_ Non, dit la souris, et il devient très faible, et je ne peux pas supporter ça. Un de ces jours, il va faire un faux pas en allant sur cette grande planche.
_ Qu’est-ce que ça peut te faire ? demanda le chat. Il est malheureux alors ?...
_ Il n’est pas malheureux, dit la souris, il a de la peine. C’est ça que je ne peux pas supporter. Et puis il va tomber dans l’eau, il se penche trop.
_ Alors, dit le chat, si c’est comme ça je veux bien te rendre ce service, mais je ne sais pas pourquoi je dis « si c’est comme ça », parce que je ne comprends pas du tout.
_ Tu es bien bon, dit la souris.
_ Mets ta tête dans ma gueule, dit le chat, et attends.
_ ça peut durer longtemps ? demanda la souris.
_ Le temps que quelqu’un me marche sur la queue, dit le chat ; il me faut un réflexe rapide. Mais je la laisserai dépasser, n’ai pas peur.
La souris écarta les mâchoires du chat et fourra sa tête entre les dents aiguës. Elle la retira presque aussitôt.
_ Dis-donc, dit-elle tu as mangé du requin ce matin ?
_ Ecoute, dit le chat, si ça ne te plaît pas, tu peux t’en aller. Moi, ce truc-là, ça m’assomme. Tu te débrouilleras toute seule.
Il paraissait fâché.
_ Ne te vexe pas, dit la souris.
Elle ferma ses petits yeux noirs et replaça sa tête en position. Le chat laissa reposer avec précaution ses canines acérés sur le cou doux et gris. Les moustaches noires de la souris se mêlaient aux siennes. Il déroula sa queue touffue et la laissa traîner sur le trottoir.
Il venait, en chantant, onze petites filles aveugles de l’orphelinat de Jules L’Apostolique.




Devant l'église, on s'arrêta, et la boîte noire resta là pendant qu'ils entraient pour la cérémonie. Le Religieux, l'air renfrogné, leur tournait le dos et commençait à s'agiter sans conviction. Colin restait debout devant l'autel.
Il leva les yeux : devant lui, accroché à la paroi, il y avait Jésus sur sa croix. Il avait l'air de s'ennuyer et Colin lui demanda :
- Pourquoi est-ce que Chloé est morte?
- Je n'ai aucune responsabilité là-dedans, dit Jésus. Si nous parlions d'autre chose...
- Qui est-ce que cela regarde? demanda Colin.
Ils s'entretenaient à voix très basse et les autres n'entendaient pas leur conversation.
- Ce n'est pas nous, en tout cas, dit Jésus.
- Je vous avais invité à mon mariage, dit Colin.
- C'était réussi, dit Jésus, je me suis bien amusé. Pourquoi n'avez-vous pas donné plus d'argent, cette fois-ci?
- Je n'en ai plus, dit Colin, et puis, ce n'est plus mon mariage, cette fois-ci.
- Oui, dit Jésus.
Il paraissait gêné.
- C'est très différent, dit Colin. Cette fois, Chloé est morte... Je n'aime pas l'idée de cette boîte noire.
- Mmmmmmm... dit Jésus.
Il regardait ailleurs et semblait s'ennuyer. Le Religieux tournait une crécelle en hurlant des vers latins.
- Pourquoi l'avez-vous fait mourir? demanda Colin.
- Oh!... dit Jésus; N'insistez pas.
Il chercha une position plus commode sur ses clous.
- Elle était si douce, dit Colin. Jamais elle n'a fait le mal, ni en pensée, ni en action.
- Ca n'a aucun rapport avec la religion, marmonna Jésus en bâillant.
Il secoua un peu la tête pour changer l'inclination de sa couronne d'épines.
- Je ne vois pas ce que nous avons fait, dit Colin. Nous ne méritions pas cela.
Il baissa les yeux. Jésus ne répondit pas. Colin releva la tête. La poitrine de Jésus se soulevait doucement et régulièrement. Ses traits respiraient le calme. Ses yeux s'étaient fermés et Colin entendit sortir de ses narines un léger ronronnement de satisfaction, comme un chat repu.
A ce moment, le Religieux sautait d'un pied sur l'autre et soufflait dans un tube, et la cérémonie était finie.
Le Religieux quitta le premier l'église et retourna dans la sacristoche mettre de gros souliers à clous.
Colin, Isis et Nicolas sortirent et attendirent derrière le camion.
Alors, la Chuiche et le Bedon apparurent, richement vêtus de couleurs claires. Ils se mirent à huer Colin et dansèrent comme des sauvages autour du camion. Colin se boucha les oreilles mais il ne pouvait rien dire, il avait signé pour l'enterrement des pauvres, et il ne bougea même pas en recevant les poignées de cailloux.



vendredi 4 mai 2018

René Char et Alberto Giacometti




Le Visage nuptial suivi de Retour amont

Préface de Marie-Claude Char. Illustrations d'Alberto Giacometti





Visage nuptial


À présent disparais, mon escorte, debout dans la distance;
La douceur du nombre vient de se détruire.
Congé à vous, mes alliés, mes violents, mes indices.
Tout vous entraîne, tristesse obséquieuse.
J’aime.

L’eau est lourde à un jour de la source.
La parcelle vermeille franchit ses lentes branches à ton front,
dimension rassurée.
Et moi semblable à toi,
Avec la paille en fleur au bord du ciel criant ton nom,
J’abats les vestiges,
Atteint, sain de clarté.

Tu rends fraîche la servitude qui se dévore le dos;
Risée de la nuit, arrête ce charroi lugubre
De voix vitreuses, de départs lapidés.

Tôt soustrait au flux des lésions inventives
(La pioche de l’aigle lance haut le sang évasé)
Sur un destin présent j’ai mené mes franchises
Vers l’azur multivalve, la granitique dissidence.

Ô voûte d’effusion sur la couronne de son ventre,
Murmure de dot noire!
Ô mouvement tari de sa diction!
Nativité, guidez les insoumis, qu’ils découvrent leur base,
L’amande croyable au lendemain neuf.
Le soir a fermé sa plaie de corsaire où voyageaient les fusées
vagues parmi la peur soutenue des chiens.
Au passé les micas du deuil sur ton visage.

Vitre inextinguible: mon souffle affleurait déjà l’amitié
de ta blessure,
Armait ta royauté inapparente.
Et des lèvres du brouillard descendit notre plaisir

au seuil de dune, au toit d’acier.
La conscience augmentait l’appareil frémissant deta permanence;
La simplicité fidèle s’étendit partout.

Timbre de la devise matinale, morte saison
de l’étoile précoce,
Je cours au terme de mon cintre, colisée fossoyé.
Assez baisé le crin nubile des céréales:
La cardeuse, l’opiniâtre, nos confins la soumettent.
Assez maudit le havre des simulacres nuptiaux:
Je touche le fond d’un retour compact.
Ruisseaux, neume des morts anfractueux,
Vous qui suivez le ciel aride,
Mêlez votre acheminement aux orages de qui sut guérir
de la désertion,
Donnant contre vos études salubres.
Au sein du toit le pain suffoque à porter coeur et lueur.
Prends, ma Pensée, la fleur de ma main pénétrable,
Sens s’éveiller l’obscure plantation.

Je ne verrai pas tes flancs, ces essaims de faim, se dessécher,
s’emplir de ronces;
Je ne verrai pas l’empuse te succéder dans ta serre;
Je ne verrai pas l’approche des baladins inquiéter
le jour renaissant;
Je ne verrai pas la race de notre liberté servilement se suffire.

Chimères, nous sommes montés au plateau.
Le silex frissonnait sous les sarments de l’espace;
La parole, lasse de défoncer, buvait au débarcadère angélique.
Nulle farouche survivance:
L’horizon des routes jusqu’à l’afflux de rosée,
L’intime dénouement de l’irréparable.

Voici le sable mort, voici le corps sauvé:
La Femme respire, l’Homme se tient debout




Conduite

Passe. La bêche sidérale autrefois là s’est engouffrée. Ce soir un village d’oiseaux très haut exulte et passe.
Écoute aux tempes rocheuses des présences dispersées le mot qui fera ton sommeil chaud comme un arbre de septembre.
Vois bouger l’entrelacement des certitudes arrivées près de nous à leur quintessence, ma Fourche, ma Soif anxieuse !
La rigueur de vivre se rode sans cesse à convoiter l’exil. Par une fine pluie d’amande, mêlée de liberté docile, ta gardienne alchimie s’est produite, ô Bien aimée !



Gravité

L ‘Emmuré.

S’il respire il pense à l’encoche
Dans la tendre chaux confidente
Où ses mains du soir étendent ton corps.

Le laurier l’épuise,
La privation le consolide.

O toi, la monotone absente,
La fileuse de salpêtre,
Derrière des épaisseurs fixes
Une échelle sans âge déploie ton voile !

Tu vas nue, constellée d’échardes,
Secrète, tiède et disponible,

Attachée au sol indolent,
Mais l’intime de l’homme abrupt dans sa prison.

A te mordre les jours grandissent,
Plus arides, plus imprenables que les nuages qui se déchirent au fond des os.
J’ai pesé de tout mon désir
Sur ta beauté matinale
Pour qu’elle éclate et se sauve.

L’ont suivie l’alcool sans rois mages,
Le battement de ton triangle,
La main-d’oeuvre de tes yeux
Et le gravier debout sur l’algue.

Un parfum d’insolation
Protège ce qui va éclore




Post-scriptum



Écartez-vous de moi qui patiente sans bouche;
A vos pieds je suis né, mais vous m’avez perdu
Mes feux ont trop précisé leur royaume;
Mon trésor a coulé contre votre billot.

Le désert comme asile au seul tison suave
Jamais ne m’a nommé, jamais ne m’a rendu.

Écartez-vous de moi qui patiente sans bouche :
Le trèfle de la passion est de fer dans ma main.

Dans la stupeur de l’air où s’ouvrent mes allées,
Le temps émondera peu à peu mon visage,
Comme un cheval sans fin dans un labour aigri.




Ce sont les quatre poèmes de Char dont il envoya les manuscrits à Giacometti qui fit sept dessins aux crayons de couleurs.










RENÉ CHAR
Le Visage nuptial suivi de Retour amont
Préface de Marie-Claude Char. Illustrations d'Alberto Giacometti

Collection Poésie/Gallimard (n° 531), Gallimard
Parution : 15-03-2018
Née au temps du surréalisme, l'amitié qui liait René Char et Alberto Giacometti n'a cessé de se renforcer et de s'affirmer plus active et créative à partir de 1946, au point qu'il n'est pas exagéré de dire qu'ils devinrent dès lors l'un pour l'autre des «alliés substantiels», au sens que le poète donnait à cette expression.
Char consacre un texte à Giacometti dans Recherche de la base et du sommet. Giacometti réalise un portrait de Char. Ils échangent dédicaces, lettres et dessins. Mais leur entente se révèle surtout quand ils participent à une œuvre commune, ce dont témoignent précisément deux ouvrages dissemblables : le manuscrit enluminé de Visage nuptial et l'édition de luxe de Retour amont. Le premier date de 1963, l'écriture calligraphiée de Char y est accompagnée par sept dessins de Giacometti, d'une facture inhabituelle puisque l'artiste use ici de crayons de couleur. Le second date de 1965, le texte typographié par Guy Lévis Mano est illustré par quatre eaux-fortes.
En publiant ces deux œuvres à la suite, ainsi qu'une longue lettre inédite de Giacometti à Char, qui évoque la dynamique de leur collaboration, Poésie/Gallimard entend poursuivre le dialogue essentiel entre les poètes et les peintres déjà ébauché dans la collection avec Braque, Arp, Éluard, Man Ray, Zao Wou-Ki, Leiris, Masson, Miró, Reverdy, Picasso, et bien sûr René Char, le plus présent en ce domaine.


Sur le site Gallimard


Lire aussi l'Hommage à René Char




http://www.gallimard.fr/Actualites/Hommage-a-Rene-Char 


"À l’occasion du 30e anniversaire de la mort de René Char (19 février 1988) et des 70 ans de la parution de Fureur et mystère (septembre 1948), retrouvez l'univers du poète à travers de nombreuses manifestations."

"À l’occasion du trentième anniversaire de la mort de René Char, la Galerie Gallimard propose du 21 mars au 14 avril 2018 une exposition consacrée à l’auteur des Feuillets d’Hypnos.

Cette exposition se déploie en deux espaces : l’un consacré à la collaboration de René Char avec son ami Alberto Giacometti, notamment autour du Visage nuptial et de Retour Amont (Poésie/Gallimard)   l’autre, à la parution en 1948, il y a soixante-dix ans, du grand recueil de René Char, Fureur et mystère. Éditions de luxe, estampes, documents originaux rares ou inédits sont ainsi présentés en hommage au poète.

« René Char, Alberto Giacometti : une conversation souveraine ». Exposition présentée du 21 mars au 14 avril 2018, à la Galerie Gallimard à Paris. "


Exposition proposée par Marie-Claude Char.



EXPOSITION « RENÉ CHAR. L’HOMME QUI MARCHE DANS UN RAYON DE SOLEIL »
« René Char. L’homme qui marche dans un rayon de soleil ». Exposition présentée du 23 mars au 10 juin 2018, au Musée Angladon et à la Bibliothèque Ceccano en Avignon.

L'exposition est présentée du 23 mars au 10 juin 2018, au Musée Angladon et à la Bibliothèque Ceccano en Avignon.

À travers cette manifestation, il s'agit tout à la fois de célébrer les paysages poétiques de René Char, d'éclairer les liens du poète avec les éléments, de témoigner de la modernité de son œuvre et de la faire connaître au public. Source vivante d'inspiration, cette poésie fait naître aussi des œuvres contemporaines qui entrent en résonance avec elle. Ainsi, L'Homme qui marchait dans un rayon de soleil, (Les Temps moderne, 1949) est devenu « L'homme qui marche dans un rayon de soleil ».

En partenariat avec la Ville d’Avignon, la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet et Marie-Claude Char.

vendredi 20 avril 2018

Cristian Ronsmans, Encore faut-il avoir des oreilles pour entendre et une intelligence pour comprendre








photo Cristian R





Longtemps, au lendemain de la seconde guerre mondiale, le prêt-à-porter donna des lettres de noble popularité doctrinaire à l’art de la haute couture en l’introduisant de manière industrielle dans les boutiques et la rue.
On inventait la mode à grande échelle.
La mode n’ayant pas pour objectif de fixer les canons du « se vêtir » mais bien d’orienter les masses vers un désir mimétique qui avait pour but de dévêtir et non vêtir. Dévêtir les cerveaux. Avec pour conséquence de cette perte d’identité, le désir de s’accaparer de celle de l’autre, qui bénéficie de la norme qu’on appela « mode ». Par extension, cela toucha tous les domaines jusqu’à la couette et le réfrigérateur.

C’est dans cette acception conformiste du « ce que l’on doit porter » qui concerne donc l’enveloppe, qu’on en vint à modéliser le contenu. Aussi, quand l’indigence de la pensée domine en nombre la pensée indépendante libre, à l’image du « prêt-à-porter » balayant l’originalité, elle ouvre la voie royale du « prêt à penser », avec ses différentes chapelles concurrentes.

Dans le droit fil de ces deux modèles morbides, un nouvel axe comportemental, depuis deux décennies, se développe de façon inquiétante, favorisé par un développement permissif et mondialisé de la disparition des frontières physiques morales et intellectuelles qui sépare le vulgum pecus du reste.

Ce nouvel axe comportemental complète les deux fondamentaux qui touchent le contenant (prêt-à-porter) et le contenu (prêt à penser) en y ajoutant le « prêt à parler ».

L’avènement du « prêt à parler »

Au-delà de l’indigence de vocabulaire, incident mineur, car conséquence inéluctable du succès du « prêt à penser » indexé aux chapelles rayonnantes de leurs idéologies respectives, il y a la disparition de l’originalité du contenu de la pensée. Au profit de celles totalisantes à visée uiversaliste, qui vivant en vase clos, bien au-delà de la divergence, nient l’existence du tout autre.

De sorte que les promoteurs du « prêt à penser » se sont armés du « prêt à parler » contribuant, de la sorte, à la paupérisation non seulement de la langue mais aussi du langage.

Or la langue véhicule les mots quand le langage colonne vertébrale du discours véhicule les concepts, les idées dont les mots ne sont que les instruments.

Cette paupérisation n'est évidemment en rien une finalité. Elle est un moyen de soumission qui affecte tous les courants idéologiques.

D’où le peu de goût pour ceux-ci, dans une consensuelle fainéantise, assorti d’une norme nouvelle d’indigence, à énoncer clairement le peu qu’ils conçoivent.

Augmentant leur brillante réflexion de la panacée incantatoire : « Le vivre ensemble » quand il s’agirait pour le mieux de réapprendre à « parler ensemble ».

Mais on atteint ici les limites de l’impossible retour.

Impossible, car il ne reste plus qu’un quarteron de vieux briscards, cultivateurs jardiniers de « la parole sur mesure » opposée au « prêt à parler ».

La « parole sur mesure » est dérangeante pour les indigents de la pensée et du parler. D’autant plus dérangeante qu’elle s’emploie à user du mot juste. Le mot juste est un mot simple, tel un costume sur mesure, il s’adapte parfaitement au discours. Blessés, vexés, humiliés par leurs carences qu’ils refusent de voir, fruit d’un manque de courage qui les paralyse, les derniers hussards de la « parole sur mesure » deviennent leurs opportuns boucs émissaires

Plutôt que de chercher à s’instruire, de comprendre, d’apprendre, de s’ouvrir, de se dépasser, comme il est bien plus confortable de s’engoncer dans une veule oisiveté et tout en s’appuyant sur la masse populaire qui lui ressemble et avec laquelle il se confond, de fustiger, vomir, condamner, mépriser, vouer aux gémonies celle ou celui qui a la coupable tendance à s’exprimer correctement.

Mais que croyez-vous donc, Mesdames et Messieurs les censeurs, contempteurs de l’art de la langue et du discours ?
Que nous devrions nous soumettre à vos diktats de petits potentats cossards, porte-enseignes de la soumission et de l’abêtissement généralisé, au nom de votre inculture et de votre absence de volonté à devenir meilleur et vous débarrasser de votre médiocrité ?

Chantres d’une déconstruction dont vous ignorez les engagements philosophiques et politiques, vous croyez qu’il s’agit simplement de détruire les élites de la parole, sans même comprendre le sens réel de ce terme, n‘en retenant que l’aspect exotérique au mieux, vulgaire au pire.

Beaucoup, une immense majorité, Stendhal dans Armance l’invoque, pense que « la parole a été donnée à l’homme pour cacher sa pensée »

Certes, tels sont ceux que j’étripe ci-dessus. Mais il convient d’ajouter ceci :

La parole juste a été donnée à l’homme pour dévoiler sa juste pensée. Encore faut-il avoir des oreilles pour entendre et une intelligence pour comprendre. .

« Alors les justes resplendiront comme le soleil dans le royaume de leur Père. Que celui qui a des oreilles pour entendre entende. » Matthieu 13-43


© Cristian Ronsmans

avril 2018

Tous droits réservés


Les lecteurs de ce blog connaissent forcément Cristian Ronsmans dont j'ai publié ici plusieurs articles, poèmes. Ecrivain au talent rare qui sait à merveille mêler malice, cynisme, à une vraie et belle érudition. Une grande générosité, mais il lui faut appeler un chat un chat ! Merci Cristian
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samedi 14 avril 2018

Jacques Higelin


Je voulais faire tout péter








Sur TV5 l'invité, avec Patrick Simonin

Tous les jours, à 18h50 (heure de Paris), Patrick Simonin reçoit les personnalités qui font l'actualité sur TV5MONDE.





photo du Net



jeudi 12 avril 2018

A monsieur André Dhôtel, Denis Tellier




A monsieur André Dhôtel


C'est à l'ouest du massif Ardennais que vous trouverez
un territoire qui dénote et bouleverse le relief par sa
platitude, vous ne vous y tromperez pas en passant devant
ces plaines solitudes, les gens des environs
surnomment cet espace de désolation, la Champagne
Pouilleuse, excepté le jour de la Saint Cailloux où elle
reprend le nom de Champagne Crayeuse. Ce croissant
de terre s'étend le long du Porcien, puis passe devant
la Thiérache et rejoint parmi les ombres couchées de
quelques arbres plantés là sur le bord de la route, les
plaines Châlonnaises. C'est un paysage qui ne
bouleverse pas l'équilibre par sa beauté, Attila y passa
avec sa grande armée, nonchalant en regardant ses
pieds. Des champs de betteraves à perte de vue, pas
une ne dépassant l'autre, avec dessus rasant les
feuilles, une compagnie de perdreaux. Des distances à
en perdre ses yeux, à se diluer dans le flou des
chaleurs d'été. Des étendues grises nuancées,
pétrifiées, l'hiver, dont les couleurs se saupoudrent de
givre et se recouvrent de neige en novembre. C'est un
moment privilégié pour apercevoir en dérive - Le
bateau ivre -. c'est là que vivait Rimbaud, au bord de
cette mer de champs. Paysage remarquable, troublant
à en chercher des repères, avant le retour des brumes
comme une marée haute qui prend son temps, elle, la
grande plaine, la belle paresseuse, qui se recouvre
soigneusement de ses dentelles, pour en finir avec le
jour et se chiffonne à l'extrémité de la nuit sous les
étoiles, tout éblouie. C'est ce qui renforce une
irrésistible envie de rester là, planté, bouche-bée, à
réfléchir sur l'infini, sur la grandeur de la terre,
jusqu'au moment où une mouche éphémère très
particulière, la mouche de mai, désire faire le tour de
vos lèvres pour s'amuser. Éloignez-la d'un revers de
main, gentiment, vous quitterez en même temps votre
rêverie, qui finira par s'évaporer dans l'azur, pareille à
un songe déchiqueté, à une coque de bateau disloquée,
il vous sera alors très difficile de vous agripper à une
amarre, trop tard ! Vous serez gagné par l'immensité.
Car comme le disait si bien notre écrivain des
alentours, notre baroudeur des contours, André
Dhôtel, c'est – Le pays où l'on n'arrive jamais -, c'est
vrai que le fait d'y penser assècherait un encrier. C'est
lui le plumeur des recoins, notre scribouilleur d'encre
de sève, le maraudeur du plein pré, l'écumeur des
fossés, le coupeur de fleurs sous votre nez... Lui qui,
au détour d'un chemin, un bouton de trèfle fané à la
main, s'amuse à vous en expliquer les détails. Il a belle
allure à vous la montrer cette luzerne qui chauffe et
dégage en même temps au creux de sa paume une
odeur de foin mouillé. C'est encore elle qui se
retrouvera dans la pénombre du soir sur sa grande
table toute seule dans un verre à moutarde rempli à
moitié d'eau. On n'abandonne jamais, vous m'entendez
! jamais au grand jamais, une fleurette coupée au bord
d'un sentier. Il vous invite le conteur si vous le croisez,
à partager cette belle aventure dans la légèreté d'être,
le botaniste du "derrière le talus" . Certes, il est un
peu voûté, parcouru dans sa démarche par les
rhumatismes de son âge, mais à la vue du carrefour de
 Mazagran , il reprend de l'élan. Il se dirige à petits
pas vers ce lieu unique, là, où il n'y a rien à voir, car
même dans la rotation d'un cercle à 360° sur les talons
de vos chaussures, vos yeux aboutiront sur la seule
bâtisse de l'endroit, c'est le bistrot de la Madeleine, de
ses deux poules curieuses, de ses deux chats pensifs et des
hannetons qui volètent au-dessus de son toit au mois
de juin. On peut se demander ce que tout ce petit
monde peut bien faire là, au milieu d'un tel vide ?
Pourquoi une telle constance, un tel zèle en vain avec
le « Rien » ? Mais voilà, c'est aussi l'embranchement
de 5 ou 6 routes qui ont vu passer toutes les
armées, et surtout celle de nos mémorables ennemis
pour la reconquête du terrain, mais encore, celles qui
battaient en retraite avec dans le rythme de
l'essoufflement, le même martèlement de fers, le
piétinement des troupes et l'élévation dans les nues de
cette odeur caractéristique, qui est celle des grands
troupeaux dans leur divagation.
Pour notre écrivain, il est le point culminant, tout en
étant plat comme la main des rendez-vous, des
conversations partagées avec le premier quidam venu,
ouvrier et paysan, c'est là où se croisent paroles et
réflexions, des coups de rire qui s'enroulent dans les
coups de vent, de cette très belle philosophie que l'on
retrouve seulement au bord des champs. Oui, le plus
vieux des corbeaux s'en souvient du père Dhôtel
comme si c'était hier, de son bâton, de son chapeau,
qu'il faisait disparaître en marmonnant entre ses dents
derrière les meules de foin, pour se soulager, rien
qu'en pissant.
Verlaine n'est pas loin, il est là au bord du chemin, il
vient, il s'approche, il est friand de tout ce qu'il
récupère dans la trouée des nues, il est encore là, à
regarder la lune. Il accumule les tournures, il creuse au
plus profond dans cette uniformité la matière, qu'il
refaçonne pour y puiser des vers célestes, éblouissants.
N'est-ce pas la force des poètes de pouvoir s'inspirer
du grandiose avec du néant, de puiser dans le fond du
vide pour repeindre le bord des mots, délicatement ?


© Denis Tellier

Tous droits réservés





Un livre passionnant, à lire et relire !


Pour accompagner la très belle lettre de Denis, j'ai eu envie de joindre cet extrait d'interview de Wajdi Mouawad, dans Télérama du 4 avril 2018.


Quel écrivain a le plus compté pour vous ?

Le romancier André Dhôtel (1900-1991), qu'on ne lit hélas plus beaucoup aujourd'hui, est sans doute mon auteur favori ! Ce n'est pas le plus grand, mais depuis l'âge de 23 ans je nourris à son égard une passion discrète. Inscrit dans le paysage des Ardennes, il est l'écrivain du premier amour qui resurgit dans la vie. Cela me bouleverse. J'ai lu ses quarante deux romans. Sa manière d'écrire ouvre des promenades secrètes, une manière légère d'insouciance, d'indifférence, à travers des personnages qui semblent s'éloigner de tout parce que trop préoccupés par des détails : la silhouette évanescente d'un arbre sur la ligne d'horizon, la teinte du brouillard... Cette façon de se tourner vers ce qui n'apparaît pas d'abord me touche d'autant plus qu'il écrit la même chose dans tous ses romans, comme ce conteur qui remet une branche de bois pour alimenter le feu.
.....

Quelles terres traversées vivent en vous ?

Plus je vieillis, plus le Liban, quitté en 1976 à l'âge de 8 ans, me redevient précieux. Cette tendresse immense ne s'apparente pourtant pas à un désir de retour, plutôt à un sentiment "dhôtelien" d'appartenance à un paysage, à une lumière particulière, à une manière d'être, à une langue. Jamais je n'aurais cru que ce tropisme méditerranéen reviendrait.
....

(petit extrait de l'entretien avec Emmanuelle Bouchez, Télérama 3560, 04/04/18)

Télérama


mardi 10 avril 2018

BM Koltès et P Chéreau

Je remercie mon amie Martine Cros qui a publié ceci :



"Je vois aussi de si belles choses, si invraisemblables de beauté, que j’espère avoir un jour assez de talent pour m’en approprier une parcelle ; si j’y arrivais, je pourrais être le plus grand écrivain de ma génération. Mais les choses belles sont secrètes et jalouses, et il faut de la patience."
B. M. Koltès (dans une lettre à sa mère) in
http://arnaudmaisetti.net/spip/spip.php?article589

& Carnets Koltès par Arnaud Maïsetti
http://arnaudmaisetti.net/spip/spip.php?rubrique37



Bernard Marie Koltès
photo du Net


Pour moi, ce fut une grande émotion, beaucoup de joie. Je me retrouvais plongée des années en arrière, lorsque j'ai reçu en plein coeur, le choc Bernard Marie Koltès ! C'était avec Roberto Zucco, que j'avais vu au théâtre.






SITE OFFICIEL DE BMK

Très bel article de Christine Marcandier, 10 août 2010 sur DIACRITIK

à propos de Roberto Zucco

Sur France Culture 


21/08/2017


"Un metteur en scène rencontre un auteur. Avec le recul du temps on s'apercevra que Patrice Chéreau et Bernard-Marie Koltès sont aussi grands que l'ont été les plus grands hommes de théâtre". Jérôme Clément

1983 : "Combat de nègres et de chiens" Koltès-Chéreau










Bernard-Marie Koltès en 1984• Crédits : Louis MONIER/Gamma-Rapho - Getty

dimanche 8 avril 2018

Sous l'à-pic, Olav H Hauge




Sous l'à-pic

Tu vis sous l'à-pic
tu le sais
mais tu sèmes ton jardin
tu consolides ton toit
tu laisses tes enfants jouer
tu te couches
comme si de rien n'était.

Peut-être
appuyé sur ta faux
un soir d'été
tes yeux se fixent là-haut sur la paroi.
Là, dit-on,
se trouve
la faille.
Peut-être
allongé, éveillé
tu entends
la chute d'une pierre,
une nuit.

Et quand l'éboulement survient
cela ne t'étonne pas.
Alors tu déblaies
le petit arpent vert
sous la montagne.

Si tu es encore en vie.

Olav H.Hauge
Nord profond
Bleu autour








© photo fr, 2011
au détour d'un sentier de montagne