mardi 10 mars 2015

Mon fil d'Ariane , de Sylvie Mantafounis (Editions Thélès)



 C'est comme un grand silence, une nuit douce éclairée par les miroitements de la Seine, et bercée par ses clapotements, un bonheur insaisissable qui glisse sans exigence, un accostage sur la rive d'en face.
  Nos chuchotements parmi le va-et-vient du fleuve, les effluves de la Seine témoins de notre enchantement. Le vent frais et moi tout contre toi qui enfouis mon visage près du tien. Ta moustache qui chatouille ma joue et tes yeux sombres qui me regardent. Ma petite main glissée dans la tienne, je me sens confiante au son de ta voix dont l'accent m'engourdit. Mon enfance, c'est un peu comme une traversée d'un pays à un autre.
  Je veux arrêter là le temps, mais la Seine ne cesse de couler, le vent de souffler et la vie de battre. Pour certains. Je voudrais revenir à ce moment présent qui fait partie du passé, appuyer sur pause, ne pas vivre le futur qui m'attend.
  Reprendre un morceau de vie qui surgit tout à coup du passé, pour que mes nuits ne soient plus hantées par ces images qui ne cessent de me tenir en éveil. Mais le destin m'a tracé un chemin, que j'emprunte malgré moi. De ma première vie, il ne me reste que ces images un peu floues où amour rimait avec bonheur.
   Un précipice sépare mes deux vies.
                              incipit p 7-8 , Mon fil d'Ariane (Sylvie Mantafounis), éditions Thélès

A vingt-neuf ans, Clio perd son fils Yannis âgé de treize mois. Les effets et les circonstances de sa disparition provoquent une onde de choc qui s'exprime encore vingt ans plus tard. C'est à ce moment précis qu'elle trouve refuge dans ses souvenirs d'enfance, puis dans l'histoire de son père Stefanos, au travers de la Grèce, seul lieu qui les unit. Elle tente ainsi de repousser la dépression insidieuse qui s'est emparée d'elle.

Un très beau roman qui parle de l'amour d'une mère pour son fils et qui est un bel hommage au pays natal, que ce soit celui de la maternité ou celui de la culture. Reconquête de soi, difficulté dans les relations familiales, souffrance du deuil, autant de sujets abordés dans ce titre qui tente de répondre avec justesse à la question : comment survivre à la mort de son enfant ?
                                                          quatrième de couverture



http://www.theles.fr/auteur/sylvie-mantafounis

Emission sur RFI le 1er octobre 2009

Très belle émission que j'ai écoutée plusieurs fois, me rendant encore plus proche mon amie Sylvie Mantafounis.

Les choix musicaux de Sylvie Mantafounis, au cours de cette émission

Angélique Ionatos Les enfants du Pirée

Haris Alexou Otan pini mia gineka

Léo Ferré Les anarchistes

Notis Sfakianakis Ola ta S'agapo

Jean Olivet Le visiteur du soir



http://www.rfimusique.com/radiofr/editions/108/edition_481_20091001.asp

Sylvie Mantafounis est un écrivain d’origine grecque, née à Paris. Elle vit une enfance baignée dans la culture grecque, rue St Honoré ou se trouve l’atelier de son père. C’est à 20 ans qu’elle découvre la Grèce et apprend la langue paternelle. L’héroïne de son premier livre Mon fil d’Ariane, ressemble étrangement à l’auteur. Elle effectue d’incessants voyages en Grèce en quête de ce père qui n’a cessé de semer outre sa culture, son originalité et son affection. L’héroïne a perdu un petit garçon nommé Yannis. Quelques années plus tard, elle va trouver refuge dans ses souvenirs d’enfance, puis dans l’histoire de son père, au travers du pays qui les unit. Comme par magie, l’enchantement qu’il lui a légué dès l’enfance fait son oeuvre au-delà de la découverte de la Grèce, de l’histoire familiale et de ses drames que l’héroïne va mettre à jour auprès des amis restés sur place. Ce premier livre est un hymne à l’amour, il nous invite à explorer les méandres de l’amour filial et maternel et le travail de deuil.
                   ( à lire sur le lien ci-dessus)

Sylvie, voici ce que je t'écrivais, lorsque j'ai découvert ton livre pour la première fois :

Chère Sylvie,
J'ai lu et relu " Mon fil d'Ariane"... J'ai été captivée et bouleversée, certains passages sont de vraies fulgurances que j'ai eu besoin de lire plusieurs fois, pour m'imprégner de tant de belle et douloureuse émotion. Vous dites si bien l'inacceptable, l'impossibilité du deuil et ces deux vies que doit affronter une femme qui perd son enfant..
J'ai beaucoup aimé et ressenti aussi ce que vous dites de l'exil loin de la Grèce, de la vie de vos parents,de votre papa, de la mort de son frère, de votre grand-mère...
La "fugue" en Grèce, lorsque l'amour puissant pour les vivants ne permet pas de se reconstruire, de trouver sa place en ce monde. Oh fuir fuir... disparaître, trouver un refuge, un cocon protecteur, ses racines, les parfums, la lumière du pays auquel on appartient.Redevenir Femme... une autre femme. Et puis, échouer.. avec le désir de tout arrêter.
C'est un livre magnifique et bouleversant.. J'aime aussi beaucoup votre écriture incisive, simple , dépouillée et si puissante, en harmonie parfaite avec le sujet. Chaque mot a une grande charge émotionnelle.
Je relirai encore ce beau récit
Merci à vous
Pensées chaleureuses
                             ( le 24 juin 2012)

Depuis, je l'ai relu plusieurs fois, avec toujours la même émotion... Notre destin si proche nous a encore rapprochées, et tu as su accueillir mon recueil de poèmes, "L'Âme des marées", avec tant de chaleur humaine et d'empathie.
              FRuban

J'ajoute que l'on peut trouver ce livre, à la FNAC, chez Amazon... et la plupart des libraires en ligne. Vous pouvez aussi contacter Sylvie Mantafounis, sur Facebook.

https://www.facebook.com/sylvie.mantafounis?fref=ts

lundi 9 mars 2015

Nostalgie amère, par Chantal Savenier

NOSTALGIE AMÈRE.
Il disait : "Quand on met le mot « algie », cela renvoie à une souffrance. "
Et il avait répondu à un journaliste :
Qu'elle image aimeriez-vous laisser ?
Georges Moustaki. "Je ne sais pas si cela répond à votre question, mais j'ai envie de faire une fondation. Une fondation pour réunir la richesse des instruments, les partitions, les beaux objets, des réalisations que j'ai créées ou qu'on a créées autour de moi. Pour ne pas que ce que j'ai fait tout au long de ma carrière, soit dispersé. J'ai peut-être été traumatisé par ce qui est arrivé à Barbara. Quand elle est morte, tout a été dispersé. J'aimerais réunir des choses qui me tiennent à coeur aujourd'hui, non pas pour en faire des icônes, mais simplement, quand je ne serai plus là, savoir qu'elles existent. C'est une idée que j'ai depuis longtemps. Je me souviens, après la disparition de Barbara et de cette dispersion un peu choquante, Jean-Claude Brialy m'a dit : « Il ne faut pas mourir. » Voilà quelqu'un qui est parti en réglant tout avec ses proches, ses amis, le public. Il a laissé un état des lieux impeccable." (L'Humanité- 23 mai 2013)

Chantal Savenier
Photo Catherine Domain.

crédit photo Catherine Domain
le piano de Jo Moustaki déménagé






Chantal Savenier a écrit plusieurs ouvrages sur Georges Moustaki (voir ci-dessous). Elle a ouvert un site très riche sur cet artiste (autourdemoustaki), malheureusement en pause pour quelque temps encore.




 - Chantal Savenier, Voyage ethnographique au sein d'un lexique chantant — De la symbolique de la femme et de la féminité dans la séduction Moustakienne, format : 14,8 × 21, 191 pages, Éditions Les Sentiers Écartés, 2009-
- Chantal Savenier, Moustaki, pour que ça ne tombe pas aux oubliettes, format 14,8 X 21, 147 pages, Editions les Sentiers Écartés, 2014 (ISBN 978-2-9533806-1-3)
- Sophie Delassein, La vie avec Moustaki, Éditions du Moment, 150 pages, 2014



samedi 7 mars 2015

La Nostalgie, Quand donc est-on chez soi ?, de Barbara Cassin (extrait) et deux poèmes de Spyros K

crédit photo Spyros K




"Elle est retrouvée. Quoi ? L' éternité. C'est la mer allée avec le soleil" (Arthur Rimbaud)

Une île est réelle de manière bien précise. On en voit les bords, depuis le bateau, l'avion. Et depuis une île, l'horizon marin se recourbe, le soir au couchant la terre est ronde. On sait, au milieu de l'eau, qu'il y a un rivage, limite entre un dedans et le grand dehors, et que l'île est finie. Une île est par excellence une entité, une identité, un quelque chose, avec un contour, eidos, elle émerge comme une idée. Dans sa finitude, une île est un point de vue sur le monde. Une île est immergée dans le cosmos, cosmique et cosmologique, avec le ciel étoilé au-dessus de nos têtes et l'immensité de face, sensible au regard. En Grèce, en Corse, j'ai fait constamment l'expérience du cosmos, le "monde" des Grecs - "ordre et beauté", dit Baudelaire. A chaque détour du chemin, à chaque tournant, à chaque pas, le monde se recompose et se réorganise. Ce que l'oeil voit fait à l'instant même structure, l'oeil est saisi d'harmonie, avec un nouvel étonnement à chaque fois. Entre cosmologie et cosmétique, immense et limité, l'horizon renouvelle son ordonnance. Une île est par excellence un lieu.
La nostalgie d'une île. Une île est en même temps, en tant que lieu, un lieu très singulier, un lieu qui invite au départ : une île, on ne peut qu'en partir, "Ô Mort, vieux capitaine". Et l'on veut, l'on doit, y revenir. Elle détermine et aimante. On peut croire que le temps se recourbe comme l'horizon, et que l'on reviendra après tout un périple, un cycle, une odyssée.
Mais est-ce bien là que l'on revient ? Et y reste-t-on jamais ?
                                 Barbara Cassin, in La nostalgie-Quand donc est-on chez soi ? (Editions Autrement)

 

                                                       ******

De nombreux poètes ont exprimé cet appel de l'île, du "chez soi", comme le dit encore Barbara Cassin :
"Devant les dieux assemblés, Athéna se plaint qu'Ulysse, qu'elle protège, soit le seul à ne pas être rentré chez lui. Lui qui voudrait voir monter les fumées de sa terre, il pleure au loin et appelle la mort" (opus cité).
Ces deux poèmes de Spyros K nous disent aussi cet appel vers l'île-mère, l'île amante. L'attente et l'émotion du retour.


L'Attente... (aphorisme dominical)


L'attente est un fruit impalpable
Aux filaments jaune safran
Soudain une couleur verte s'invite
Leurre d'espoir autre réalité...
                  ***
Ecorce dure comme un coeur en pierre
La force damnée de l'inéluctable
Oblige à obtempérer
Un jeu de miroirs nous étourdit
Comme un goût de venin sucré...
                    ***
L'attente antichambre de l'espoir
Lèche les méandres de l'esprit
Recèle des bribes de bonheur
Aux vertigineuses vicissitudes...
                   ***
Elle ronge les entrailles
Comme la pomme originelle
L'a été par le serpent...
Mais sait ouvrir des paradis
Erratiques tourmentés
Mais parfois si beaux...
                    ***
Et Vrais...


Spyros K


Le sens...


Le sens du temps et celui de la vie
Les absences de chaque intempérie
Les étoiles au ciel m'ont toujours ravi
Même lorsque un rêve de vie a péri...
                       ***
J'aime le sixième sens l' invisible
Il arrose d'espoir les chimères
Dilate les mauves hypersensibles
Habillant l'âme de la Mer...
                     ***
Le vent qui souffle sait chuchoter
Et oriente l'esprit des songes
Mauvaises pensées qui sont ôtées
Le cerveau sait être éponge...
                      ***
On le trouve souvent à notre insu
Le capter est si difficile
J'ai pu voir mon coeur qui sue
Palpitant de revoir son île...
                     ***
L'amour est une conscience claire
Des hélices qui brassent le présent
Attirant l'énergie rose des éclairs
Qui illuminent les saisons...
                      ***
Le sens est aussi aboutissement
Une fatigue qui donne de la force
Fulgurance du jaillissement
Pulpe sucrée sous l'écorce...
                    ***
Choisir le sens...


Spyros K


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crédit photo Spyros K



lundi 2 mars 2015

On l'appelait Socrate, de F.Ruban





Pour toi Michel

Nous t'appelions Socrate
tant tu étais féru de grec et de littérature classique
derrière ton apparence de vieux loup de mer
A l'origine de ce pseudo des anecdotes
qui toujours me feront sourire
malgré le chagrin de ton départ

Un coeur tendre et fidèle en amitié
aimant extérioriser tes invectives
contre la bêtise et tous les conformismes
tel un capitaine Haddock au langage fleuri
Tu aimais Julien Gracq et me fis découvrir Corbière
« Au vieux Roscoff » que tu récitais de mémoire

Nous retrouver Chez Carole ou Au café du port
Affronter le vent glacial pour apercevoir
les oies bernaches à la Pointe de Pen Bron
Parler poésie et découvrir l'immense sensibilité
que tu dissimulais d'un haussement d'épaule
ou d'une grimace bougonne

Je me souviens de la semaine passée en Bourgogne
Tu voulais voir des chapelles romanes
et nous vîmes la Basilique de Vézelay...
Il pleuvait il pleuvait vite se réfugier
Refuge gastronomique Au Bougainvillier
les vins les mets nous souriaient

Tes enfants aux quatre coins du monde
et si présents en toi
Tu te livrais parfois
quelques confidences où tu disais
ta fierté tes regrets aussi
Ils étaient loin

Socrate pudeur et réserve
lorsque tu voyais partir de jeunes vies
fauchées beaucoup trop tôt
La mort nous n'en parlions pas
ou avec les yeux reflets de notre coeur
Presque un sujet tabou

Je fus heureuse et fière de t'offrir et dédicacer
« L'Âme des marées » ce recueil de poèmes
né de mes larmes et de ma colère de mère
de mes espoirs en la Vie malgré tout
C'était en novembre dernier
Comment aurais-je alors pu imaginer

La Camarde insatiable implacable
t'a désigné à l'aube du printemps Elle savait
que plus jamais nous ne serions ensemble
près de l'Océan que nous chérissons
Au revoir Socrate ami si cher
tu seras une autre Etoile qui brillera pour moi



fruban

le 1er mars 2015

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crédit photos fruban

Je voudrais ajouter ce poème de Tristan Corbière (1845-1875) que Michel m'avait fait découvrir et qu'il connaissait par coeur.

Au vieux Roscoff

Berceuse en Nord-Ouest mineur

Trou de flibustiers, vieux nid
À corsaires ! – dans la tourmente,
Dors ton bon somme de granit
Sur tes caves que le flot hante…

Ronfle à la mer, ronfle à la brise ;
Ta corne dans la brume grise,
Ton pied marin dans les brisans…
– Dors : tu peux fermer ton œil borgne
Ouvert sur le large, et qui lorgne
Les Anglais, depuis trois cents ans.

– Dors, vieille coque bien ancrée ;
Les margats et les cormorans
Tes grands poètes d’ouragans
Viendront chanter à la marée…
– Dors, vieille fille-à-matelots ;
Plus ne te soûleront ces flots
Qui te faisaient une ceinture
Dorée, aux nuits rouges de vin,
De sang, de feu ! – Dors… Sur ton sein
L’or ne fondra plus en friture.

– Où sont les noms de tes amants…
– La mer et la gloire étaient folles ! –
Noms de lascars ! noms de géants !
Crachés des gueules d’espingoles…

Où battaient-ils, ces pavillons,
Écharpant ton ciel en haillons !…
– Dors au ciel de plomb sur tes dunes…
Dors : plus ne viendront ricocher
Les boulets morts, sur ton clocher
Criblé – comme un prunier – de prunes…

– Dors : sous les noires cheminées,
Écoute rêver tes enfants,
Mousses de quatre-vingt-dix ans,
Épaves des belles années…
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Il dort ton bon canon de fer,
À plat-ventre aussi dans sa souille,
Grêlé par les lunes d’hyver…
Il dort son lourd sommeil de rouille.
– Va : ronfle au vent, vieux ronfleur,
Tiens toujours ta gueule enragée
Braquée à l’Anglais !… et chargée
De maigre jonc-marin en fleur

Roscoff. – Décembre

Tristan CORBIERE
Recueil : "Les Amours jaunes"


dimanche 1 mars 2015

Ces statues que l'on assassine, par Michel Koutouzis




De tout temps les religions monothéistes (mais uniquement) s’empressaient à défigurer ou détruire les représentations des cultes qu’elles avaient vaincues. Synonyme d’absolutisme, toute religion s’empresse ainsi à faire disparaître le souvenir des croyances qui les précédaient, de les faire disparaître avec tout ce qu’elle représentaient. Culte contre culte. Les iconoclastes byzantins, puis l’Islam tardif, qui s’opposèrent à toute représentation du sacré, allèrent même plus loin, détruisant leurs propres icones et œuvres d’art, dans un élan de pureté dogmatique.  Mais il s’agissait toujours d’une affirmation, certes arrogante et utopique, de l’unicité absolue du sacré, représentée par leur propre religion.

C’est relativement récent, à peine quatre siècles, le fait que toute civilisation, qu’elle soit imbue de religiosité ou au contraire laïque voir carrément athée, donne à l’art une valeur intrinsèque, libère l’art du fait religieux et lui prévoit une place à part, hors des lieux du culte. Le musée est avant tout le symbole de l’émancipation de l’art d’un rôle exclusivement sacré, c’est aussi l’espace où défile l’Histoire, sans à priori, sans exclusives, sans  hiérarchie. De son côté, le musée participe au processus diachronique du savoir : c’est un accumulateur des strates historiques, de la préhistoire au présent. C’est surtout un rappel de la futilité de l’instant et des interconnections culturelles et temporelles.  C’est une invitation au voyage dans l’espace et dans le temps.  En d’autres termes, si les statues étaient des produits d’une religion, elles sont désormais des œuvres d’art déconnectés de l’esprit qui les créa, et, en tant que telles, elles participent au savoir et au savoir-faire des générations futures.

Les démolisseurs des statues des musées iraquiens et syriens concèdent de la spiritualité religieuse à des objets d’art qui n’en ont plus depuis fort longtemps. Entre les civilisations mésopotamiennes et la naissance de l’islam il existe un hiatus plusieurs fois millénaire. Leur seule spiritualité consiste en leur beauté, en leur témoignage de civilisations complexes perdues à jamais. Elles sont une ode au savoir faire, une accumulation de cours magistraux sur l’art, un vestige qui transcende tous les cultes, toutes les civilisations pour glorifier l’homme technicien, l’homme artiste et, dans une certaine mesure, l’homme libre qui joue des formes et des volumes pour s’émanciper de la tyrannie du pouvoir. Peut-être que les démolisseurs de statues n’on rien à faire de l’Histoire, qu’il leur est indifférent de savoir comment vivait-on en Mésopotamie plus de trois millénaires avant Mahomet, comment on faisait la guerre, comment on construisait des maisons ou des palais. C’est en ce sens qu’ils sont des barbares. Ils ne vivent que pour l’instant, voyant du sacré partout, ayant peur de tout, idéalisant des époques et des pouvoirs, qui, en leur temps, protégeaient ces statues, tout en continuant bâtir, à peindre, à représenter le prophète, à raconter des histoires qui font partie, elles aussi - et malgré leurs efforts mortifères -, du patrimoine de l’humanité toute entière.

Si personne ne leur a jamais demandé comment ces œuvres d’art ont survécu tous ces millénaires, on devrait tout de même leur indiquer que l’aventure de ces statues vient de loin, et qu’elles existeront bien après le temps où eux-mêmes et leur stupidité ne seront même plus un affreux souvenir.

Mais c’est peut-être cette certitude qu’ils essaient de briser en assassinant des statues par définition immortelles.

Michel Koutouzis

http://blogs.mediapart.fr/blog/michel-koutouzis/280215/ces-statues-que-l-assassine




samedi 28 février 2015

Espoirs confisqués, Empreintes effacées, de F.Ruban

                                           









                   
                                                   





                                               Espoirs confisqués
                                                             Empreintes effacées



Chercher
à la lisière des journées printanières
les saveurs les senteurs enivrantes d'hier  ___  avant-hier peut-être
Vivantes en mon coeur
par mes sens refusées
Des notes arc-en-ciel pourraient être promesses

Manquent le désir l'énergie le souffle
ensevelis eux aussi
Trop de vies arrachées
Trop de peuples humiliés
Drapée de noir décharnée affamée
la Mort
inlassable faucheuse trop pressée
n'attend plus la blondeur des moissons et
ruine les blés en herbe

Chercher
l'empreinte confiante de tes rires
de ton regard la musique blues
allumée d'à venir aux accents alternant
caresses de jazz improvisées
rythmes de rock endiablé

Et je ne vois qu'orbitres creuses auxquelles
les becs crochus et goulus des rapaces
ont déchiqueté la chair et le sang
ne laissant qu'ossements disloqués
Plus de coeur enflammé
Plus de jardin cultivé
L'Amour au carquois narquois et sournois
n'a décoché que flèche empoisonnée
au venin du mépris

Attendre
Précipiter mes pas loin de l'Ici-bas
Ne plus voir
Ne plus subir
les rafales infernales hier encore si banales
Le vent brise parfumée
n'envole plus tes boucles folles
sur ma peau amoureuse indicible tendresse
Le vent blanche morsure n'est que blessure
il me glace les os endeuille mon coeur

Et pourtant tu vois
devant le piano je m'asseois

Pour Toi
maladroits se dénouent mes doigts   __  Oserai-je encore
me laisser séduire emporter

Ballade ou Credo


©fruban

le 27 février 2015

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Recueil en cours



crédit photos fruban


mardi 24 février 2015

Cadeau poème d'argent d'Odysseas Elytis

Cadeau poème d'argent

Je sais bien que tout cela n'est rien                  et que la langue
que je parle n'a point d'alphabet

Vu que le soleil et les vagues sont un genre d'écriture
syllabique que l'on ne sait déchiffrer qu'aux époques de
chagrin et d'exil

Et la patrie une fresque avec des couches successives
d'invasions franques et slaves                et s'il t'arrive un jour
de te risquer à la restaurer tu vas en prison aussi sec et il
te faut alors rendre des comptes

A un tas d'Autorités étrangères                 toujours fourrées
dans tes affaires

Comme il est habituel aux calamités

Pourtant         si l'on faisait semblant qu'on est sur une
aire des anciens temps         qui pourrait être aussi celle
d'un grand ensemble         qu'on joue les enfants       et
que celui qui perd

Doit en vertu des règles            s'adresser aux autres et leur
donner un gage de vérité

Voilà qu'on se retrouverait tous à la fin à tenir dans nos
bras un petit

Cadeau poème d'argent.

Odysseas Elytis
in L'Arbre lucide et la quatorzième beauté

Poésie / Gallimard p 221-222
trad Xavier Bordes et Robert Longueville


crédit photo fruban - fév 2015

lundi 23 février 2015

Quand Moustaki soutenait les Grecs en lutte

La Grèce est mon pays d'origine. Je l'ai connue à 30 ans, et j'en suis tombé amoureux. Mes deux parents étaient grecs. Ils vivaient à Alexandrie, ville grecque, fondée par Alexandre le Grand. Alexandrie abritait aussi une école de philosophie qui en faisait la rivale d'Athènes. Mes parents étaient des fils d'immigrés. Mon grand-père paternel était tailleur, il confectionnait des gilets, des pièces uniques. Il a trouvé l'Égypte accueillante, il s'y est donc installé. Mon grand-père maternel, resté en Grèce, a subi des persécutions qui l'ont contraint à s'exiler, lui aussi.

J'ai attendu l'âge de 30 ans pour me rendre en Grèce. Je ne souhaitais pas faire mon service militaire auquel j'étais astreint si j'y allais. Chaque fois que je renouvelais mon passeport au consulat de Grèce, on me demandait "Et votre service? C'est pour bientôt? Quand vous rendrez-vous en Grèce?" Je leur répondais: "Envoyez-moi une demande officielle, j'y répondrai". Mais, je n'ai jamais rien reçu. À l'ambassade parisienne, la secrétaire me répétait: "Méfie-toi, si tu vas en Grèce, tu risques de te faire attraper..."

Après toutes ces mises en garde, j'ai fini par mettre un pied en Grèce, mais à reculons, même si j'avais passé l'âge du service. Et finalement j'ai fait un voyage merveilleux qui jusqu'à aujourd'hui me laisse des traces affectives très fortes.

La Grèce, je ne peux pas en parler avec une grande rigueur politique. Aujourd'hui, quand mes amis m'appellent pour me raconter leur situation, mon cœur se serre. Ce ne sont pas les plus pauvres, mais la crise a chamboulé tous leurs projets. Ils font partie de la bourgeoisie, ils ont fait des études, tout comme leurs enfants. Pourtant certains ont dû s'expatrier pour échapper à l'ouragan de la crise. Ceux qui sont restés et que l'on pensait à l'abri de tout commencent à connaître la misère.

Bien sûr, les plus riches, les grosses fortunes, les armateurs dont les bateaux battent pavillon maltais, s'en sortent toujours.

Ce que je vais dire maintenant n'est pas politiquement correct, mais à l'heure où la Grèce entrait dans l'Europe, les Grecs ont lentement glissé vers une caricature du modèle européen qu'ils enviaient, ouvrant moult boîtes et restaurants ostensiblement chics. Ils avaient un complexe, celui de croire que chez eux, c'était le tiers-monde et qu'il fallait faire aussi bien que les pays nantis. Ils auraient mieux fait de se réapproprier le mot "Europe" et de recréer un nouveau modèle, à leur sauce, plus enraciné dans leur culture. Après tout, l'Europe est un mot grec, qui signifie "celle qui voit bien".

Aujourd'hui, je suis heureux de voir que les Grecs sont très combatifs. Ils participent aux manifestations, signent des pétitions, lisent des déclarations. J'ai su que mon ami Theodorakis me disait que les Grecs essayaient d'imposer la voix du peuple à leur gouvernement, pour ne pas donner raison aux intérêts financiers de la communauté européenne.

J'espère que la Grèce va foutre le bordel. Ma sympathie va à cette attitude de contestation parce que ce n'est pas le peuple qui a créé la crise. Or, on lui fait en porter le poids. Finalement, c'est lui qui a le sens civique le plus développé, pas ceux qui veulent se conformer aux directives bruxelloises. Que le gouvernement grec ouvre grand ses yeux et ses oreilles.

Les Grecs sont très politisés. Avant la dictature des colonels, tout était sujet à discussion; ils commentaient à tour de bras les événements politiques. À l'époque, j'admirais beaucoup le fait que les Grecs ne discutaient pas l'un contre l'autre, mais l'un avec l'autre. Comme s'ils avaient passé une sorte de pacte tacite, pour le bien commun.

Lorsque les Colonels sont arrivés au pouvoir, ma conscience politique s'est réveillée. Avant, je ne faisais que des chansons d'amour ou d'humour. Depuis, je n'ai eu de cesse de donner une tournure engagée à mes textes.


Ariane, ma soeur, de F.Ruban

Ariane ma soeur
photo FR
       

Par les sentiers escarpés et ombreux tu grimpes
           ______  jusqu'aux sommets de l'Olympe
Nouvelle Jehanne  de France tu écoutes
ces rythmes ces battements ces échos
inoculés en ton sang goutte à goutte
Renaître enfin   ___  Serait-ce trop ?

Prends ton envol      ___ l'Océan murmure
il te pousse t'attire te rassure
   - Viens avec moi réchauffe-toi
      ton coeur froid se noie

Dans la nef de la Basilique    ____  enfin Tu Vois
et s'emmêlent en ton âme  ______        ô blancheur
les Alpes et les eaux turquoise de la Mer intérieure
Le chemin de Compostelle lance l'appel
Soudain
       l'Olympe est ici
Nectar saveur de miel ambroisie
douceur de l'hydromel                 ________  Arrête-toi !
l'écran se givre de brume
tu lâches le fil le froid s'allume
sur tes lèvres l'hydromel a goût de fiel

Ariane ma soeur vois-tu une lueur ?

Tu t'égares le souffle te manque   ___ tu prends peur
    - Etouffe tes cris tes pleurs  
      le ciel reste sourd
Sous le halo de la nouvelle lune
les Ténèbres l'abîme     _______  te happent
l'Océan rugit         finies les agapes
la toile referme sa trappe
Tu es nue
en ton coeur le sang se glace

Ariane ma soeur     j'aperçois une lueur...

          Samedi 3 décembre 2011

©   F.R

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extrait de "L'Âme des marées" publié chez Epingle à nourrices édition (ene)
en octobre 2014

crédit photo FR

samedi 21 février 2015

Ils sont... et Faut vivre, de Françoise Ruban

Ils sont dessinateurs humoristes
Ils sont juifs
Ils sont chrétiens
Ils sont musulmans
Ils sont athées
Ils sont des hommes et des femmes qui revendiquent
LA LIBERTE
Liberté de dessiner d'écrire de dénoncer d'exister
Liberté de choisir leur destin leurs préférences leurs idéaux
Seuls des barbares avides de pouvoir
Seuls des tyrans faisant fi des vies humaines
Seuls des êtres que jamais je n'appellerai humains
tant ils sont sanguinaires impitoyables arrogants
Qu'on les appelle intégristes extrêmistes terroristes
Ils sont avant tout des fous dangereux auxquels
JAMAIS JAMAIS
je ne trouverai le moindre argument la moindre circonstance atténuante
Ils sont lâches
Ils sont mortifères
Ils sont les pires hyènes que notre terre ait portées

fruban
le 16 février 2015


Faut vivre
Respirer un instant l'odeur d'un box
Caresser une échine
Rire avec une enfant joyeuse
Admirer ses prouesses cavalières

Faut vivre
Quand les cimetières profanés
Les croyants exécutés ___ pas la bonne religion !
Encaisser le racisme de supporters avinés
Se plier à la rigueur et l'austérité

Faut vivre
Prendre quelques photos du ciel
Un crayon et un calepin
Et rêver espérer griffonner
Croire en l'Utopie de l'Amour

Faut vivre
Quand la bête immonde
Quand l'indifférence et la haine
Quand les serments trahis et les masques trompeurs
Quand la douleur ronge le coeur

©fruban
le 18 février 2015

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