mercredi 28 septembre 2016

Un étrange rêve, F. Ruban

Un étrange rêve

Il y a la mer et des images dignes de Turner. Dans les gris bleus rose mêlés. Je suis là à la regarder. Est-ce l'Océan ? Nul lieu défini dans ma mémoire. Je suis là, je regarde. Quelqu'un avait annoncé un phénomène inouï, jamais encore observé. D'énormes bateaux avançant à deux endroits seulement, sur un passage tracé comme deux rails. Comme si la mer s'était retirée juste sur ces rails. Tout autour, les vagues se déchaînent, un Océan en furie. Fascinée, éblouie, j'étais là, je regardais.
Un peu plus tard, je me retrouve sur une route qui grimpe. Un bistro où je m'attable.
Un homme pas très grand, très bien mis de sa personne. Pardessus chic, écharpe nouée négligemment. Il s'approche de moi. Nous bavardons. Rien de précis ne me revient. Il cherche à m'embrasser.
Je dois rentrer, je cherche un papier pour noter mes coordonnées. Je ne trouve que vieux relevés bancaires, papiers gribouillés. Je déchire un morceau, puis un autre, puis un autre. Je commence à écrire. Impossible de faire tenir une adresse, un numéro de téléphone. Je déchire. Je recommence. Il s'impatiente. Finalement, nous sortons, il m'a donné sa carte, je promets d'écrire.
Dehors, une nuit noire, des traces de boue comme neige fondue, un énorme embouteillage...camions, voitures, piétons badauds. Des lumières étouffées par un épais brouillard. L'homme me prend par les épaules (ou par la taille, je ne sais plus), il veut m'embrasser, je me dégage. Quelques personnes s'approchent de lui, un homme surtout. On lui raconte qu'un drame vient d'avoir lieu. Un enfant très jeune aurait été happé... par un camion ? On évoque les secours en mer partis à sa recherche. Des girophares un peu partout.
Et je me réveille.

Le 25 septembre 2016

mardi 27 septembre 2016

Verlaine d'ardoise et de pluie, de Guy Goffrette (éditions Folio Gallimard, 1996)







"La route est bonne et la mort est au bout" (Verlaine)

"Parce que, tout de même, un homme, c'est bien autre chose que le petit tas de secrets qu'on a cent fois dit. Bien autre chose, en deçà et au-delà de l'histoire qui le concerne, comme un pays sans frontières, et l'horizon ne tient la longe qu'aux yeux.
C'est un pays rêvé quand on ne rêvait pas encore, et c'est le rêve d'un pays qui vous mène quand tout dort, quand on est soi-même endormi. Au réveil, ça vous colle à la peau. Ca vous remplit et ça vous vide tour à tour. La plénitude et le manque, systole, diastole, flux, reflux, qui font aller l'homme comme la mer, d'un bord à l'autre de lui-même. L'égarent, le renversent, le relèvent.
Parce qu'un poète, c'est toujours un pays qui marche, boiteux parfois, cassé, cagneux, tanguant, tout ce qu'on voudra, mais debout, en avant, dressé comme une forêt, même si c'est son ombre toujours sur la terre qu'on voit, ou son reflet. L'illusion est complète pour qui croit le comprendre. Lui-même n'y comprend rien. Se laisser porter deçà, delà, / pareil à la feuille morte. Va, vit, vibre, hirsute, ivre de jouir. Fait la nique à son image ou s'y noie. Insatisfait toujours, quoi qu'il arrive, traînant dans sa langue un pays d'exil, un paradis d'échos.
Et tout le reste est littérature."
Guy Goffette in, Verlaine d'ardoise et de pluie
éd Gallimard 1996, Folio p 30-31


"Paul a dix-sept ans, de gros sourcils, un nez à la retroussette et une tête carrée au large front dégarni.
Dans la fumée du cabaret parisien où il boit attablé parmi les filles, on le prendrait sans peine pour le frère jumeau d'Henry-Joseph.Il vous lève le coude comme s'il avait fait cela toute sa vie, et vous épingle de ses petits yeux chinois comme un papillon.

C'est à peine pourtant s'il a entendu parler de l'aïeul. Il dira seulement Ma famille paternelle est de vieille souche ardennaise. C'est tout. Son capitaine de père, orphelin de trop bonne heure, ce qu'il lui en a dit tiendrait dans un dé à coudre. Et pour cause, ses seuls souvenirs sont des cris et les pleurs de sa mère.
La famille d'adoption a fait le reste : motus et bouche cousue, la grand-messe, les vêpres et le salut, amen. Et du sirop d'orgeat dans les grandes occasions. Avec ça, taiseux comme un Ardennais nature, le capitaine, on ne peut pas trouver meilleure école.

Heureusement d'ailleurs qu'il y avait des loups pour colorier les récits de la veillée, car le soir vient tôt sur l'Ardenne de schiste, et les soirées sont longues.
Des loups, il en courait aussi dans les bois autour de Paliseul. D'eux seuls, Paul se souviendra, et c'est peu dire qu'il en voit encore les ombres tourner autour de son lit d'agonie.
L'autre, le loup gris de la bergerie, le grand-père Henry-Joseph, est purement et simplement passé à la trappe. On le croyait mort et enterré : que nenni, il est ressuscité, et le revoilà, assis derrière la vitrine du Café du Gaz, à siroter sa verte en regardant la lune tanguer sur les arcades de la rue de Rivoli." p 70-71



"De plus en plus solitaire à mesure que les années passent, de plus en plus gauche et timide et laid, Verlaine s'enfonce dans la mélancolie, recherchant les lieux écartés, les sous-bois propices à la rêverie, et les demi-teintes des jours de brume et de pluie fine fréquents dans ces contrées du Nord et de l'Est, aux marches de l'Empire. Les eaux dormantes où le clair mêle à l'obscur toutes les nuances du vert, du bleu, du rouge, et l'or des feuilles déjà tombantes et embrasant les reflets du jour qui s'en va, voilà ce qui l'attire.
Ni le blanc criard ni le noir désolant, mais ce gris qui n'en finit pas d'être bleu. Ô les toits d'ardoise de l'Ardenne encalminée dans ses brouillards, et ces routes sous la bruine infiniment comme des lisières qu'on pousse devant soi.

Dans son exil parisien, parlez-lui donc de l'herbe, moite comme une main de femme, et luisante comme une promesse, parlez-lui de ce vert qui roule dans son nom et qu'il cherche en vain dans la lumière de l'absinthe, et tout en lui, en un instant, redevient doux comme la laine." p 129-130





Guy Goffette interviewé à Prague par Václav Richter

Radio Prague

Guy Goffette : «Verlaine apporte un petit supplément d’âme dont tous les êtres humains ont besoin.»


C’est grâce à la foire, Le Monde du Livre, que nous avons eu l’occasion d’accueillir à Prague Guy Goffette. Ce poète et romancier mais aussi enseignant, libraire et éditeur, est lauréat de nombreux prix littéraires dont le Grand Prix de poésie de l’Académie française pour l’ensemble de son œuvre. Grand admirateur de Verlaine, il a écrit une biographie imaginaire de ce poète intitulée «Verlaine d’ardoise et de pluie». Ce livre ainsi que le rapport entre la poésie et la vie de Verlaine sont les thèmes principaux d’un entretien que Guy Goffette a accordé à Radio Prague.

Qu’est ce qui a été plus important pour vous quand vous avez décidé d’écrire un livre sur Verlaine, la poésie ou la biographie ? Les vers ou la légende de la vie de Verlaine ?

 «C’est d’abord la poésie. Il faut dire que pendant quarante-sept ans je n’ai pas connu Verlaine. A l’école on m’avait parlé de Verlaine et de Rimbaud, mais comme j’étais dans une école catholique et, comme vous le savez, à dix-sept ans on n’est pas sérieux comme disait Rimbaud, j’ai choisi plutôt Rimbaud que Verlaine. Et c’est ainsi que pendant des années, je n’ai pas lu Verlaine. Et puis à quarante-sept ans, au Québec, j’avais besoin d’entendre la voix, la poésie française et j’ai lu Verlaine. J’ai entendu à la radio un poème de Verlaine, je l’ai appris par cœur, et après, j’ai appris la biographie, je me suis passionné pour le personnage qui est meilleur qu’on ne le dit. On le présente toujours comme un vieil alcoolique violent. Et pourtant c’est un homme très bon, sauf quand il a bu.»

C’est justement ce que je voulais demander. Qui est-ce ? Qui est Verlaine pour vous. Est-ce ce poète lyrique, charmant et doux ou un poète maudit, un homme violent, un vieux satyre qui n’a reculé même pas devant la pornographie?

 «D’accord avec Jorge Luis Borges, je dirais que c’est un poète français par excellence. Ce n’est pas Victor Hugo, ce n’est pas Baudelaire, ce n’est pas Rimbaud, c’est Verlaine qui a su traduire dans la langue française avec une délicatesse de dentellière la beauté de la langue française. Il a inventé l’impair, il a rendu sa mélodie et sa musique à la langue française qui commençait à être lourde avec l’alexandrin qu’on connaissait depuis Racine. On dit que Verlaine est le poète le plus musical. Donc Verlaine pour moi c’est d’abord un poète. Sa vie vient après. Verlaine, poète érotique, est un mauvais poète. Dans les recueils ‘Hombres’ et ‘Femmes’, il n’y pas de très bons poèmes. C’est le poète de la fin, le poète alcoolique qui a perdu sa voix. Le grand Verlaine, c’est le Verlaine du début, des ‘Poèmes saturniens’, des ‘Romances sans paroles’.»

‘C’est un oeil avant toute chose,’ dites vous au début d’un des chapitres de votre livre, est c’est une évidente allusion au vers de Verlaine ‘De la musique avant toute chose’. Pouvez-vous expliquer cela ? Pourquoi l’œil?

 «Paul Claudel disait que l’œil écoute. C’est le titre d’un de ses livres. Effectivement, chez Verlaine il y a d’abord la perception visuelle avant la perception auditive. Et cette perception visuelle, le fait de voir, le fait entendre. Il entend la musique du paysage. Vous voyez des collines et vous les entendez dans ses poèmes. Par exemple ces vers : ‘Et, pour sa voix, lointaine, et calme, et grave, elle a L’inflexion des voix chères qui se sont tues.’ On entend le vallonnement. Verlaine écrivait en marchant. Il écrivait en regardant, parce que dès qu’il étais assis, il buvait et ne pouvais plus écrire. Donc c’est vraiment un poète qui voit d’abord. Et je crois que les poètes sont d’abord les gens qui regardent avant d’entendre parce que ce qu’ils entendent, n’est pas ce que tout le monde entend. Ils entendent ce qu’ils voient. C’est pour moi la poésie : entendre ce que l’on voit.»

Quand on dit Verlaine, on dit aussi Rimbaud. Cette rencontre avec Rimbaud, cette liaison avec Rimbaud, a-t-elle joué vraiment un rôle si important dans sa vie?

 «Je crois que cette rencontre a été très importante pour Verlaine. Elle a été même catastrophique puisqu’il a quitté sa femme, il a tiré sur Rimbaud, il s’est retrouvé en prison. Mais pendant quelques années, Verlaine est sorti de la petite vie qu’il menait à Paris, une vie d’employé à la Mairie de Paris, et il est allée sur les routes. Je crois que c’était son destin, c’était quelqu’un qui devait marcher sur les routes. Donc en rencontrant Rimbaud il a rencontré son destin, ce qu’il devait faire, ce qu’il devait être. Est-ce que Rimbaud a influencé Verlaine ou Verlaine Rimbaud ? Je pense que c’est Verlaine qui a influencé Rimbaud. Je crois même qu’il existe quelque part un texte d’un ami de Verlaine qui s’appelait Ernest Delahaye et qui dit qu’un jour Verlaine a demandé à Rimbaud pourquoi il était avec lui. Et Rimbaud lui a répondu : ‘Moi, je sais ce qu’il faut écrire, et toi, tu sais comment il faut l’écrire.’
Donc la différence entre Rimbaud et Verlaine c’est que Rimbaud est un visionnaire. Ayant beaucoup lu, il a le sens d’une vie qui est courte, il a une sorte de génie de précocité. Il doit tout dire tout de suite et sait ce qu’il doit dire, comme Mozart qui savait se qu’il devait écrire, tandis que Verlaine est plus l’homme du ‘comment écrire les choses’. D’ailleurs vous savez, on a peu de manuscrits de poèmes de Rimbaud, on a beaucoup de manuscrits de poèmes de Rimbaud écrits de mémoire par Verlaine vingt ans après. Donc dans quelle mesure les poèmes de Rimbaud ne sont-ils pas récrits par Verlaine? Je crois que cela a été une rencontre très importante mais très brève puisqu’elle a duré un peu plus d’un an. Je crois qu’elle les a marqués tous les deux. Je crois que Rimbaud a fait ce qu’il avait envie de faire. C’était un cancre, une espèce de voyou - même si j’aime Rimbaud. Et Verlaine était un lâche, un grand garçon, un grand gamin, un grand enfant, pas vraiment un homme. Et il a suivi l’autre qui était la mauvaise voie. »

Nous sommes au début du XXIe siècle. Lit-on Verlaine encore aujourd’hui ? Et pourquoi faut-il lire Verlaine ?

 «Si l’on le lit encore? Je pense qu’on le lit beaucoup. Même si Verlaine n’a pas une grande place à l’Université parce que Verlaine est impalpable. C’est très difficile de parler de Verlaine à l’Université. (…) Je pense que Rimbaud c’est James Dean de la poésie. C’est fulgurant et puis c’est fini. Tandis que Verlaine c’est quelqu’un qui a quand même écrit de bons poèmes pendant très longtemps. Il a tenu malgré tout. Je pense qu’il a le génie lent. Donc il est toujours lu.
Pourquoi devrait-on le lire aujourd’hui ? Il a le génie de la grâce, il a quelque chose de tellement important pour les gens. Quand il dit ces choses simples : ‘Le ciel est par-dessus les toits, si bleu, si calme…’, ces mots sont les mots de tous les jours, les mots les plus simples et il réussit à leur donner une musicalité qui fait du bien au cœur. Et vous savez, dans une société comme la nôtre, une société où seul l’argent est important, la vie de Verlaine et son oeuvre apportent ce qu’on appelle le petit supplément d’âme dont tous les êtres humains ont besoin.»




http://rebel.radio.cz/mp3/podcast/fr/literature/080503-guy-goffette-verlaine-apporte-un-petit-supplement-dame-dont-tous-les-etres-humains-ont.mp3




Article sur le site de Catherine Réault-Crosnier 




VERLAINE D’ARDOISE ET DE PLUIE



de Guy Goffette



aux Éditions Folio Gallimard, Paris, 1996, 158 pages





Guy Goffette, lecteur aux éditions Gallimard, a publié de nombreux livres de poésie dont « Verlaine d’ardoise et de pluie ». Quel titre poétique ! Il crée déjà à lui seul, l’ambiance de ce recueil.

La mémoire du poète fait ressurgir les souvenirs un peu à la manière de Marcel Proust. Ici l’ardoise, la pluie, les chemins sont des points de repère qui nous permettent d’avancer sur la route et de partir à l’aventure avec Verlaine.

Nous sommes tous en route vers un ailleurs et Guy Goffette a choisi de citer un vers de Verlaine, juste avant de débuter le premier chapitre intitulé « Un pays sur la route » :

« La route est bonne et la mort est au bout. » (p. 15)

Cette citation n’est pas anodine ; elle est la ligne directrice du cheminement du poète. Ici tout parle de grisaille, de mort. Verlaine a vécu avec l’empreinte indélébile de la mort à ses côtés. Guy Goffette sait très bien nous faire partager cette atmosphère par exemple dans le chapitre « Les bocals ». Verlaine est partagé entre la voix apaisante de sa mère à sa naissance et la voix des morts qui l’ont précédé, trois fœtus nés sans vie avant lui et qui le suivront toute son enfance puisque sa mère les avait conservés dans des bocaux posés sur une étagère ou rangés dans un placard. Sa mère qui l’a nourri, était hantée par la mort de ses trois autres enfants. Comment Verlaine ne pourrait-il pas lui aussi en être imprégné ? Guy Goffette nous fait partager le cri d’un enfant qui se sent perdu parmi tant de choses qu’il ne comprend pas ; c’est le cri du cœur du poète :

« Et qu’est-ce qu’une goutte de lait dans le sein d’une mère, si ce n’est pas déjà l’enfant qui appelle et qui crie ? » (p. 36)

« Il a perdu son prénom sur les routes comme Poucet ses cailloux de pain blanc. L’enfance lui a durci le cœur comme un poing et ses yeux sont de l’azur qui coupe, comme les vers qu’il a laissés. » (p. 50)

Oui, nous avons tous une mémoire, un chemin tracé qui se déroule et la vie ici bas a toujours une fin. D’avoir été trop choyé par sa mère, il a été étouffé. D’avoir vécu à côté des morts en bocaux, il a souffert et s’est senti responsable d’avoir pris la place dans le cœur de sa mère d’où l’émergence de son mal d’être :

« (…) Paul, l’enfant trop attendu et trop gâté, oubliera vite la cadence, et ses chemins à lui iront tout de travers à jamais. » (p. 67)


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jeudi 22 septembre 2016

Sylvie Brès, Coeur troglodyte (Castor astral) - sur France Culture 2 novembre 2014


Sylvie Brès, crédit DR
Emission Ca rime à quoi, Sophie Nauleau, France Culture




**Sylvie Brès pour « Cœur troglodyte », éditions Le Castor Astral**

Sylvie Brès n'a cessé de s'interroger sur les pouvoirs rédempteurs de l'écriture. Ses textes ont déjà suscité l'attention, parmi d'autres, de Bernard Noël, de Marcel Moreau, de Zéno Bianu, d'André Velter et d'Yves Bonnefoy. Elle se bat depuis plusieurs années contre la «longue maladie», celle qu'on hésite toujours à nommer. Mais elle cherche précisément les mots pour la dire sous toutes ses facettes. En poète. Ambition singulière, on ne peut plus risquée, dont son livre témoigne au jour le jour.

« Et soudain le pas manque », écrit à l'hôpital, s'attache à faire comprendre dans toute son ampleur cette bascule qui, du jour au lendemain, renverse l'individu et ses valeurs, le suspend entre la vie et la mort, et le soumet à la conscience entière et désespérée de sa fragilité.
« Coeur troglodyte » marque le temps d'une rémission possible, d'un espoir entrevu, une voie pour dépasser la solitude, en quête de solidarité et de réémerveillement. La poésie redonne chair à l'image de soi que la maladie avait dévastée. Littéralement, et dans tous les sens, elle la re-vivifie.

« Au regard de tous les discours lénifiants à propos du cancer, qui touchent parfois au grand n’importe quoi, ce livre témoigne d’un immense désir : que cette souffrance puisse avoir une forme d’utilité à la fois tendre et révoltée à travers le langage poétique et qu’elle touche l’autre dans son humanité profonde. Cœur troglodyte réunit chronologiquement deux ensembles de poèmes : Et soudain le pas manque et Cœur troglodyte proprement dit. Et soudain le pas manque s’attache à dire, à faire comprendre dans toute son ampleur, cette bascule qui, du jour au lendemain, renverse l’individu et ses valeurs, l’oblige à une révolution copernicienne, le surprend, le suspend entre vie et mort, et le soumet à la conscience entière et désespérée de sa fragilité. C’est le temps de l’hôpital, un temps non pas de chien, mais de patient, qui enferre, enferme une vie devenue autre et suspendue aux traitements, une vie défigurée par l’ennemi intérieur. À cela, pour Sylvie Brès, à cette prison de mots, d’images, de conventions, seule la poésie peut résister. Cœur troglodyte marque le temps d’une rémission possible, d’un espoir entrevu, une voie pour dépasser cette solitude ontologique, en quête de moments de bienveillance, de solidarité, de ré-émerveillements. Une façon, malgré tout, de ressentir à nouveau et de rejoindre la vie au-delà de l’enfermement. Une vie désirable, qui ne serait plus assujettie au couperet des résultats d’analyses. La parole alors se refait chant pour tenter d’habiter le monde sans les entraves du lendemain. La poésie redonne chair à l’image de soi que la maladie avait dévastée. Littéralement et dans tous les sens, elle la re-vivifie. »

Musique

Babies de Colleen, extrait de l'album Everyone Alive wants Answers , paru chez Leaf (BAY31CD) en 2003

The Golden Morning Breaks de Colleen, extrait de l'album éponyme, paru chez Leaf (BAY48CD) en 2005

FRANCE CULTURE

Intervenants
Sylvie Brès : Poète
(1954-2016)

Lire ce très beau et émouvant recueil et écouter l'émission de France Culture (ci-dessous)







mercredi 21 septembre 2016

Aragon, Epilogue in, Les Adieux

photo du Net








La vie aura passé comme un grand château triste que tous les vents traversent
Les courants d’air claquent les portes et pourtant aucune chambre n’est fermée
Il s’y assied des inconnus pauvres et las qui sait pourquoi certains armés
Les herbes ont poussé dans les fossés si bien qu’on n’en peut plus baisser la herse
Quand j’étais jeune on me racontait que bientôt viendrait la victoire des anges
Ah comme j’y ai cru comme j’y ai cru puis voilà que je suis devenu vieux
Le temps des jeunes gens leur est une mèche toujours retombant dans les yeux
Et ce qu’il en reste aux vieillards est trop lourd et trop court que pour eux le vent change
J’écrirai ces vers à bras grands ouverts qu’on sente mon coeur quatre fois y battre
Quitte à en mourir je dépasserai ma gorge et ma voix mon souffle et mon chant
Je suis le faucheur ivre de faucher qu’on voit dévaster sa vie et son champ
Et tout haletant du temps qu’il y perd qui bat et rebat sa faux comme plâtre
Je vois tout ce que vous avez devant vous de malheur de sang de lassitude
Vous n’aurez rien appris de nos illusions rien de nos faux pas compris
Nous ne vous aurons à rien servi vous devrez à votre tour payer le prix
Je vois se plier votre épaule A votre front je vois le pli des habitudes
Bien sûr bien sûr vous me direz que c’est toujours comme cela mais justement
Songez à tous ceux qui mirent leurs doigts vivants leurs mains de chair dans l’engrenage
Pour que cela change et songez à ceux qui ne discutaient même pas leur cage
Est - ce qu’on peut avoir le droit au désespoir le droit de s’arrêter un moment
J’écrirai ces vers à bras grands ouverts qu’on sente mon coeur quatre fois y battre
Quitte à en mourir je dépasserai ma gorge et ma voix mon souffle et mon chant
Je suis le faucheur ivre de faucher qu’on voit dévaster sa vie et son champ
Et tout haletant du temps qu’il y perd qui bat et rebat sa faux comme plâtre
Songez qu’on n’arrête jamais de se battre et qu’avoir vaincu n’est trois fois rien
Et que tout est remis en cause du moment que l’homme de l’homme est comptable
Nous avons vu faire de grandes choses mais il y en eut d’épouvantables
Car il n’est pas toujours facile de savoir où est le mal où est le bien
Et vienne un jour quand vous aurez sur vous le soleil insensé de la victoire
Rappelez vous que nous avons aussi connu cela que d’autres sont montés
Arracher le drapeau de servitude à l’Acropole et qu’on les a jetés
Eux et leur gloire encore haletants dans la fosse commune de l’histoire
J’écrirai ces vers à bras grands ouverts qu’on sente mon coeur quatre fois y battre
Quitte à en mourir je dépasserai ma gorge et ma voix mon souffle et mon chant
Je suis le faucheur ivre de faucher qu’on voit dévaster sa vie et son champ
Et tout haletant du temps qu’il y perd qui bat et rebat sa faux comme plâtre
Je ne dis pas cela pour démoraliser Il faut regarder le néant
En face pour savoir en triompher Le chant n est pas moins beau quand il décline
Il faut savoir ailleurs l’entendre qui renaît comme l’écho dans les collines
Nous ne sommes pas seuls au monde à chanter et le drame est l’ensemble des chants
Le drame il faut savoir y tenir sa partie et même qu’une voix se taise
Sachez le toujours le choeur profond reprend la phrase interrompue
Du moment que jusqu’au bout de lui même le chanteur a fait ce qu’il a pu
Qu’importe si chemin faisant vous allez m’abandonner comme une hypothèse
J’écrirai ces vers à bras grands ouverts qu’on sente mon coeur quatre fois y battre
Quitte à en mourir je dépasserai ma gorge et ma voix mon souffle et mon chant
Je suis le faucheur ivre de faucher qu’on voit dévaster sa vie et son champ
Et tout haletant du temps qu’il y perd qui bat et rebat sa faux comme plâtre.

Aragon Epilogue in, Les Adieux

Dans le jardin des simples, Angèle Paoli et Martine Cros





Revue Ce qui reste Dans le jardin des simples, Angèle Paoli et Martine Cros

Ce qui reste





Un sang ancien d'Emmanuel Merle, pastels de Cécile A.Holdban

Revue Ce qui reste









samedi 17 septembre 2016

La lettre en chemin, Pablo Neruda (Les vers du capitaine)




                                            
  
     

La lettre en chemin








Au revoir, mais tu seras
présente, en moi, à l'intérieur
d'une goutte de sang circulant dans mes veines
ou au-dehors, baiser de feu sur mon visage
ou ceinturon brûlant à ma taille sanglé.
Accueille, ô douce,
le grand amour qui surgit de ma vie
et qui ne trouvait pas de territoire
comme un découvreur égaré
aux îles du pain et du miel.
Je t'ai rencontrée une fois
terminée la tempête,
la pluie avait lavé l'air
et dans l'eau
tes doux pieds brillaient comme des poissons.

Adorée, me voici retournant à mes luttes.

Je grifferai la terre afin de t'y construire
une grotte où ton Capitaine
t'attendra sur un lit de fleurs.
Oublie, ma douce,
cette souffrance
qui tel un éclair de phosphore
passa entre nous deux
en nous laissant peut-être sa brûlure.
La paix revint aussi, elle fait que je rentre
combattre sur mon sol,
et puisque tu as ajouté
à tout jamais
à mon cœur la dose de sang qui le remplit
et puisque
j'ai à pleines mains ta nudité,
regarde-moi,
regarde-moi,
regarde-moi sur cette mer où radieux je m'avance,
regarde-moi en cette nuit où je navigue,
et où mer et nuit sont tes yeux.
Je ne suis pas sorti de toi quand je m'éloigne.
Maintenant je vais te le dire :
ma terre sera tienne,
je pars la conquérir,
non pour toi seule
mais pour tous,
pour tout mon peuple.
Un jour le voleur quittera sa tour.
On chassera l'envahisseur.
Tous les fruits de la vie
pousseront dans mes mains
qui ne connaissaient avant que la poudre.
Et je saurai caresser chaque fleur nouvelle
grâce à tes leçons de tendresse.
Douce, mon adorée,
tu viendras avec moi lutter au corps à corps:
tes baisers vivent dans mon cœur
comme des drapeaux rouges
et si je tombe, il y aura
pour me couvrir la terre
mais aussi ce grand amour que tu m'apportas
et qui aura vécu circulant dans mon sang.
Tu viendras avec moi,
je t'attends à cette heure,
à cette heure, à toute heure,
je t'attends à toutes les heures.
Et quand tu entendras la tristesse abhorrée
cogner à ton volet,
dis-lui que je t'attends,
et quand la solitude voudra que tu changes
la bague où mon nom est écrit,
dis-lui de venir me parler,
que j'ai dû m'en aller car je suis un soldat
et que là où je suis,
sous la pluie ou
le feu,
mon amour, je t'attends.
Je t'attends dans le plus pénible des déserts,
je t'attends près du citronnier avec ses fleurs,
partout où la vie se tiendra
et où naît le printemps,
mon amour, je t'attends.
Et quand on te dira: « Cet homme
ne t'aime pas », oh! souviens-toi
que mes pieds sont seuls dans la nuit, à la recherche
des doux petits pieds que j'adore.
Mon amour, quand on te dira
que je t'ai oubliée, et même
si je suis celui qui le dit,
même quand je te le dirai
ne me crois pas,
qui pourrait, comment pourrait-on
te détacher de ma poitrine,
qui recevrait
alors le sang de mes veines saignant vers toi ?
Je ne peux pourtant oublier
mon peuple.
Je vais lutter dans chaque rue
et à l'abri de chaque pierre.
Ton amour aussi me soutient :
il est une fleur en bouton
qui me remplit de son parfum
et qui, telle une immense étoile,
brusquement s'épanouit en moi.

Mon amour, il fait nuit.

L’eau noire m'environne
et le monde endormi.
L'aurore ensuite va venir,
entre-temps je t'écris
pour te dire : «Je t'aime. »
Pour te dire « Je t'aime », soigne,
nettoie, lève,
protège
notre amour, mon cœur.
Je te le confie comme on laisse
une poignée de terre avec ses graines.
De notre amour des vies naîtront.
De notre amour on boira l'eau.
Un jour peut-être
un homme
et une femme
à notre image
palperont cet amour, qui aura, lui, gardé la force
de brûler les mains qui le touchent.
Qui aurons-nous été ? Quelle importance?
Ils palperont ce feu
et le feu, ma douce, dira ton simple nom
et le mien, le nom que toi seule
auras su parce que toi seule
sur cette terre sais
qui je suis, et que nul ne m'aura connu comme toi,
comme une seule de tes mains,
que nul non plus
n'aura su ni comment ni quand
mon cœur flamba uniquement
tes grands yeux bruns,
ta large bouche,
ta peau, tes seins,
ton ventre, tes entrailles
et ce cœur que j'ai réveillé
afin qu'il chante
jusqu'au dernier jour de ta vie.

Mon amour, je t'attends.

Au revoir, amour, je t'attends.

Amour, mon amour, je t'attends.

J'achève maintenant ma lettre
sans tristesse aucune : mes pieds
sont là, bien fermes sur la terre,
et ma main t'écrit en chemin :
au milieu de la vie, toujours
je me tiendrai
au côté de l'ami, affrontant l'ennemi,
avec à la bouche ton nom,
avec un baiser qui jamais
ne s'est écarté de la tienne.

Pablo Neruda

Les Vers du capitaine


                                                              *****


La carta en el camino


Adios, pero conmigo
serás, irás adentro
de una gota de sangre que circule en mis venas
o fuera, beso que me abrasa el rostro
o cinturón de fuego en mi cintura.
Dulce mía, recibe
el gran amor que salió de mi vida
y que en ti no encontraba territorio
como el explorador perdido
en las islas del pan y de la miel.
Yo te encontré después
de la tormenta,
la lluvia lavó el aire
y en el agua
tus dulces pies brillaron como peces.

Adorada, me voy a mis combates.

Arañaré la tierra para hacerte una cueva
y allí tu Capitán
te esperará con flores en el lecho.
No pienses más, mi dulce,
en el tormento
que pasó entre nosotros
como un rayo de fósforo
dejándonos tal vez su quemadura.
La paz llegó también porque regreso.
a luchar a mi tierra,
y como tengo el corazón completo
con la parte de sangre que me diste
para siempre,
y como
llevo
las manos llenas de tu ser desnudo,
mírame,
mírame,
mírame por el mar, que voy radiante,
mírame por la noche que navego,
y mar y noche son los ojos tuyos.
No he salido de ti cuando me alejo.
Ahora voy a contarte:
mi tierra será tuya,
yo voy a conquistarla,
no sólo para dártela,
sino que para todos,
para todo mi pueblo.
Saldrá el ladrón de su torre algún día.
Y el invasor será expulsado.
Todos los frutos de la vida
crecerán en mis manos
acostumbrados antes a la pólvora.
Y sabré acariciar las nuevas flores
porque tú me enseñaste la ternura.
Dulce mía, adorada,
vendrás conmigo a luchar cuerpo a cuerpo
porque en mi corazón viven tus besos
como banderas rojas,
y si caigo, no sólo
me cubrirá la tierra
sino este gran amor que me trajiste
y que vivió circulando en mi sangre.
Vendrás conmigo,
en esa hora te espero,
en esa hora y en todas las horas,
en todas las horas te espero.
Y cuando venga la tristeza que odio
a golpear a tu puerta,
dile que yo te espero
y cuando la soledad quiera que cambies
la sortija en que está mi nombre escrito,
dile a la soledad que hable conmigo,
que yo debí marcharme
porque soy un soldado,
y que allí donde estoy,
bajo la lluvia o bajo
el fuego,
amor mío, te espero,
te espero en el desierto más duro
y junto al limonero florecido:
en todas partes donde esté la vida,
donde la primavera está naciendo,
amor mío, te espero.
Cuando te digan "Ese hombre
no te quiere", recuerda
que mis pies están solos en esa noche, y buscan
los dulces y pequeños pies que adoro.
Amor, cuando te digan
que te olvidé, y aun cuando
sea yo quien lo dice,
cuando yo te lo diga,
no me creas,
quién y cómo podrían
cortarte de mi pecho
y quién recibiría
mi sangre
cuando hacia ti me fuera desangrando?
Pero tampoco puedo
olvidar a mi pueblo.
Voy a luchar en cada calle,
detrás de cada piedra.
Tu amor también me ayuda:
es una flor cerrada
que cada vez me llena con su aroma
y que se abre de pronto
dentro de mí como una gran estrella.

Amor mío, es de noche.

El agua negra, el mundo
dormido, me rodean.
Vendrá luego la aurora
y yo mientras tanto te escribo
para decirte: "Te amo".
Para decirte "Te amo", cuida,
limpia, levanta,
defiende
nuestro amor, alma mía.
Yo te lo dejo como si dejara
un puñado de tierra con semillas.
De nuestro amor nacerán vidas.
En nuestro amor beberán agua.
Tal vez llegará un día
en que un hombre
y una mujer, iguales
a nosotros,
tocarán este amor, y aún tendrá fuerza
para quemar las manos que lo toquen.
Quiénes fuimos? Qué importa?
Tocarán este fuego
y el fuego, dulce mía, dirá tu simple nombre
y el mío, el nombre
que tú sola supiste porque tú sola
sobre la tierra sabes
quién soy, y porque nadie me conoció como una,
como una sola de tus manos,
porque nadie
supo cómo, ni cuándo
mi corazón estuvo ardiendo:
tan sólo
tus grandes ojos pardos lo supieron,
tu ancha boca,
tu piel, tus pechos,
tu vientre, tus entrañas
y el alma tuya que yo desperté
para que se quedara
cantando hasta el fin de la vida.

Amor, te espero.

Adiós, amor, te espero.

Amor, amor, te espero.

Y así esta carta se termina
sin ninguna tristeza:
están firmes mis pies sobre la tierra,
mi mano escribe esta carta en el camino,
y en medio de la vida estaré
siempre
junto al amigo, frente al enemigo,
con tu nombre en la boca
y un beso que jamás
se apartó de la tuya.

 in, Los versos del capitan




photo du Net








samedi 10 septembre 2016

Angélique Ionatos, état d'urgence










Vendredi 09 septembre 2016
Roderic Mounir
«Il m’est impossible de parler de l’amour et des petites fleurs quand je vois l’état du monde actuel.»YANN ORHAN


Tragédienne au chevet d’un pays exsangue, la chanteuse grecque a publié Reste la lumière, un disque irrigué par les mots des poètes hellènes. Elle se confie avant sa venue à Genève pour Poésie en Ville.

Quarante ans de carrière, près de vingt albums et de nombreux spectacles nourris de poésie et de littérature. L’an dernier, Reste la lumière a rompu un silence discographique de près de dix ans. Un enregistrement à la tonalité sombre, un cri de colère suscité par la crise grecque, pour ne pas sombrer dans le désespoir.

Nous rencontrons Angélique Ionatos alors qu’elle effectue sa rentrée scénique, fin août à Vevey. Elle revient passablement déprimée de Lesbos, où elle possède une maison et passe ses étés. «C’est un désastre, les réfugiés s’entassent dans des camps. Heureusement, l’aide s’est organisée depuis l’an dernier, quand ils étaient entre 800 et 1000 à affluer quotidiennement, errant sur l’île. La Méditerranée est devenue un grand cimetière humide. Alors me baigner, non, pas cette année.» D’Athènes, Angélique Ionatos brosse un tableau tout aussi sinistre – fermetures d’enseignes en série, clochardisation galopante...

Son nouveau disque a été réalisé dans l’urgence, comme un coup de gueule. «Il y a eu cet espoir très fort avec Tsipras, et tout s’est effondré. Il s’est couché, sans doute n’a-t-il pas eu le choix...» L’espoir et le réconfort, la chanteuse est allée les puiser chez les poètes, ces phares de la Grèce par tous les temps. A commencer par Odysseus Elytis, prix Nobel de littérature 1979 (disparu en 1996), qu’elle a traduit et interprété à maintes reprises. Elle dit ne pas pouvoir le lire sans avoir les larmes aux yeux. «C’était un homme austère, sévère. J’allais souvent le voir pour lui demander l’autorisation de reprendre ses poèmes. Une relation de confiance s’est nouée entre nous.»

Témoigner de son temps

«Courage», qui ouvre l’album, est une adresse aux femmes et à leur contribution mésestimée dans un monde d’hommes. «Elytis la termine en disant ‘Donne-moi la fierté et débarrasse-moi de la colère’. Moi, la colère, il ne me l’a pas enlevée...» Angélique Ionatos s’avoue pessimiste, constatant que la «stratégie du choc» dirigée contre le peuple a pour but de l’accabler et de le réduire à la passivité.

Pourquoi chanter la révolte, obstinément? «Parce que je ne sais rien faire d’autre!», répond sans surprise l’intéressée. «Un artiste, à mon sens, doit témoigner de son temps. Il m’est impossible de parler de l’amour et des petites fleurs quand je vois l’état du monde actuel.» Angélique Ionatos déplore d’ailleurs le manque d’engagement des artistes. «Je ne comprends pas ce silence, c’est pourtant le ­moment!» Elle déteste le terme «divertissement», s’inscrit dans la tradition des poètes engagés, des lanceurs d’alerte.

Parmi les auteurs choisis figure aussi Dimitri Mortayas, à l’origine du titre de l’album: «Et si l’arbre brûle, reste la cendre et la lumière», dit son poème, tandis que «le vent mauvais s’épuise» et que «notre détermination à nous battre reste intacte». Pas de femmes parmi les auteurs de ces textes? «Si, une: moi», rétorque celle qui a jadis célébré Sappho de Mytilène, Rosa Luxembourg, Frida Kahlo ou Alfonsina Storni, rebelles et atypiques. Son texte pour Reste la lumière s’intitule «Mes Sœurs sorcières», parce que les fées l’«ennuient» et qu’en grec, le même mot (mágissa) désigne la sorcière et la magicienne.

Les socialistes français

Angélique Ionatos n’a heureusement pas eu à subir l’opprobre ni l’oppression dans sa chair. Elle a 15 ans lorsqu’elle fuit le régime des colonels, en 1969. «Mon père, un marin de gauche, ne voulait pas que nous grandissions sous une dictature, il a bien fait.» Elle passe une décennie en Belgique, enregistre avec son frère Photis un premier disque en 1972 (Résurrection), distingué par l’Académie Charles-Cros. Puis elle met le cap sur Paris, en plein grand soir mitterrandien. Espoirs depuis balayés. «J’ai du dégoût. Ce qui se passe aujourd’hui n’est pas le socialisme. J’en veux aussi beaucoup aux socialistes français d’avoir laissé la Grèce se débrouiller seule. Ce pays est la porte d’en­trée de l’Europe, celui qui reçoit le plus de réfugiés!»

Au ban de l’Europe, tout en bas de l’échelle sociale, les rares lieux dans lesquels les naufragés de la guerre et de la pauvreté trouvent un réel appui sont des squats «solidaires» à Thessalonique ou Athènes – certains fermés par les autorités, d’autres attaqués par des militants d’extrême droite. «Les Grecs ont toujours été un peuple de la diaspora, il y a autant de Grecs à l’étranger que dans le pays, rappelle Angélique Ionatos. Ce sont donc des gens qui ressentent dans leur chair ce que c’est que d’abandonner sa terre et partir en exil.»

Les yeux mitraillettes

Si elle peine à citer des artistes actuels qui lui titillent l’oreille, leur préférant les poètes grecs, Theodorakis, Neruda, Barbara et Ferré, la guitariste demeure une compositrice en recherche, résolument contemporaine. Elle a eu le bonheur de jouer à Athènes et Patras, et d’y être accueillie chaleureusement, ses paroles en résonance immédiate.

Son trio à géométrie variable repose sur un binôme invariable, composé de sa guitare et celle de sa cadette Katerina Fotinaki, également chanteuse (elles ont publié un album en duo, Comme un jardin la nuit, en 2008). «Je l’adore. C’est elle qui m’a écrit, elle voulait quitter la Grèce et tenter sa chance en France. On s’entend magnifiquement bien, je pense que notre collaboration est loin d’être finie.»

En somme, elle aurait de quoi être heureuse, et pourtant. «La colère m’en empêche. Quand je monte sur scène et que je me mets à chanter, elle se déclenche toute seule, j’ai les yeux comme des ­mitraillettes. Katerina me l’a fait remarquer l’autre jour, mais je n’arrive pas à me calmer.» Angélique Ionatos explique cela d’une voix douce, enrobée d’un suave accent grec. Son insurrection est une seconde nature. «Je n’arrive pas à me résoudre à l’état du monde.» Alors que l’entretien s’achève, elle s’inquiète: «Ça va, ça ne vous a pas trop déprimé?»


Reste la lumière (2015, Ici d’ailleurs). http://angelique-ionatos.com/
Trio Angélique Ionatos en concert jeudi 29 ­septembre à 21h aux aux Bains des Pâquis, Genève (Festival Poésie en Ville). www.ville-ge.ch/culture/poesie


Culture et Musique, le Courrier

Site Angélique Ionatos


vendredi 9 septembre 2016

Hommages à Michèle Desbordes, lettre de Jean-Yves Masson sur le site des éditions Verdier et dans la presse

J’ai fait la connaissance de Michèle Desbordes au cours d’un dîner, sous le grand arbre qui se trouve devant la bergerie qui donne son nom aux éditions Verdier, près de Lagrasse. Il y a tout de suite eu entre nous une forte sympathie, et une séduction où entrait beaucoup d’un esprit d’enfance que je lui ai connu et dont, à d’autres moments, il est arrivé qu’elle se défende, peut-être parce que son enfance avait été moins heureuse que la mienne et qu’elle y revenait moins volontiers que moi. Je connaissais d’elle, alors, son premier roman, L’Habituée, qui a paru en même temps que le mien, à l’automne 1996. Ces débuts communs chez le même éditeur créaient entre nous une solidarité en dépit des années qui nous séparaient. Michèle allait bientôt publier La Demande, le récit qui marqua pour elle le début d’une reconnaissance publique très large. C’était là son deuxième roman, mais son troisième livre : car le premier, en 1986, était un livre de poésie, passé inaperçu. Il est pourtant profondément lié à toute son œuvre et, d’une certaine façon, la fonde. Sombres dans la ville où elles se taisent avait paru chez Arcane 17, la maison d’édition fondée à Saint-Nazaire par Christian Bouthemy, et dont le catalogue, quand on le reprend aujourd’hui, est l’un des meilleurs de l’édition de ces années quatre-vingt si riches en découvertes littéraires. On verra, à relire ce premier livre de poésie, qu’une grande partie de tout ce qu’elle a écrit par la suite sort des souvenirs et des obsessions qui y avaient trouvé leur première mise en forme, peut-être encore imparfaite, mais riche de promesses.
Michèle n’aura eu le temps d’écrire, de 1996 à 2005, qu’une dizaine de livres, si l’on compte ceux qu’elle a achevés avant sa mort et qui vont paraître bientôt. Est-ce assez ou n’est-ce pas assez pour faire une « œuvre » ? C’est assez, je crois, d’autant qu’elle s’inscrit dans la tradition très française du roman ou du récit court, et qu’il est des noms dans notre littérature dont la survie méritée est due à moins de pages encore. Dans ce tournant du siècle où nous sommes, auquel elle restera liée, dans ce temps où tout n’est que bruit, publicité, propagande, rumeurs et slogans, l’œuvre de Michèle Desbordes s’impose par sa formidable puissance de silence. Le titre du livre de poésie que j’ai cité le dit, c’est une œuvre dont la plupart des personnages, des femmes surtout, mais quelques hommes aussi, se taisent, et qui tourne autour de ce silence intérieur que notre temps a plus qu’aucun autre besoin d’apprendre à écouter.
Au fil des conversations, des rencontres – de quelques brouilles aussi, car Michèle Desbordes était une personne entière et il n’était pas toujours facile d’être à la hauteur de son exigence – une complicité s’est tissée, et je voudrais dire, à l’heure où cette voix vient de se taire, que cette complicité entre nous était fondée sur une passion commune de la poésie. Bien sûr, Michèle était une lectrice passionnée de Faulkner, de Pavese, de Virginia Woolf et de bien d’autres : mais justement, ces écrivains-là, romanciers, romancières, sont de celles et de ceux qui ont aboli les frontières sottement dressées par les critiques et par nos habitudes de lecture entre le « roman » et la « poésie ». On le vit bien quand Michèle Desbordes, pour un numéro du Nouveau Recueil que je dirigeais sur un thème qui m’est cher, celui de la frontière, revint à la poésie et écrivit un récit sur le voyage de Hölderlin à Bordeaux qui était un poème narratif, et qui devint l’un de ses plus beaux livres (Dans le temps qu’il marchait), un texte brisé de grandes trouées de silence.
Hölderlin était l’une des grandes passions de Michèle Desbordes. La connaissance intime qu’elle avait de son œuvre était impressionnante. Elle en savait par cœur des poèmes entiers, des lettres entières. C’est des lettres de Hölderlin à sa mère que sort le roman qu’elle avait porté le plus longtemps en elle, Le Commandement, qu’elle publia chez Gallimard en 2001 et qui est dédié à la mémoire du romancier Jacques Desbordes, son mari, dont elle assumait de bien des manières l’héritage, à commencer par la décision de reprendre son nom. Le Commandement ne fut pas un succès comparable à La Demande ni même à La Robe bleue, parce que le sujet en est âpre, la phrase tourmentée, et la vérité, comme celle de L’Habituée, dure à entendre. Vingt ans avaient été nécessaires, à ce qu’en disait Michèle Desbordes, pour écrire ce livre, vingt ans de silence et quelques mois d’écriture. Vingt ans à chercher comment écrire, à s’interdire peut-être de s’y risquer, à lire passionnément en attendant l’heure de se sentir prête. Je crois que finir ce livre fut pour Michèle une victoire sur elle-même, mais je ne sais pourquoi, je la devine chèrement payée. Dès le moment où elle était en train de l’achever, elle se sut atteinte d’une maladie dont elle avait peu de chances de guérir. Le jour où elle me l’apprit, nous étions sur le parking d’une gare ; j’étais allé lui rendre visite chez elle à Baule, au bord de la Loire, j’allais reprendre le train pour Paris. Elle me parla de sa maladie d’une voix très douce, qui ne tremblait pas, avec une grande sagesse, en me disant que son désir était modeste et qu’elle souhaitait seulement encore achever quelques livres avant de s’en aller. Les propos qu’elle avait tenus ce jour-là se sont alors éclairés pour moi : en me montrant la Loire qui passait au fond de son étroit jardin, ce grand fleuve français par excellence qui aura été le sien, elle m’avait dit qu’elle souhaitait que ses cendres y soient un jour dispersées.
Je pense à cette dispersion des cendres, avec laquelle je n’arrive pas, aujourd’hui, à me sentir en accord, quoique je connaisse bien cette phrase si frappante de Hölderlin qui évoque la disgrâce de ces temps de peu de lumière où nous sommes, où nous quittons la vie, dit-il, dans des boîtes hideuses, alors que l’homme antique se livrait au bûcher. Il faudrait, précisément, un bûcher, comme ceux qu’a décrit Josef Winkler dans son livre terrible et sublime sur l’Inde ; il nous faudrait des rituels, et même ces pleureuses que Rilke réclame dans le Requiem, ou ces Plaintes qui accompagnent les morts pour la traversée du pays d’Egypte à la fin de la Dixième élégie. De tous ces textes, de ces œuvres que nous aimions, de cette passion qui était la nôtre pour la poésie, nous avons souvent parlé au fil de nos rencontres ! Une amitié est faite de cela : de paroles et de silence.
Avec son livre sur Camille Claudel, Michèle Desbordes s’est approchée encore plus près, à travers la fiction, des raisons du silence sur lequel était conquise toute son œuvre : le silence des femmes qui n’ont jamais eu droit à la parole. Un silence pétrifié d’amour et de terreur, face à la douce violence de tous les pouvoirs, maternels, paternels, fraternels ou conjugaux. La Robe bleue m’est dédié parce que Michèle avait décidé d’abandonner ce livre qui, littéralement, tombait en fragments, et qu’après avoir lu ces fragments, je lui ai suggéré, pour ainsi dire, de « coudre la robe » : d’écrire un texte continu au lieu de laisser le destin de Camille en lambeaux. Il fallait pour cela un point de vue, et ce fut ce moment où, dans cet hospice en Provence, elle attend les visites si rares de Paul : en partant de ce point de vue – de ce silence – et en trouvant un point d’appui narratif qui était, encore une fois, une « demande » capable d’aimanter le récit, tout devait s’organiser de soi-même. Du coup, avant de finir son livre sur Faulkner, Michèle reprit les fragments rédigés autour de Camille Claudel et achevé La Robe bleue dont l’écriture atteint à l’intensité du poème comme bien peu de textes de prose.
Nous écrivons des livres. Nous les lançons dans l’abîme du temps. Nous les jetons comme des bouées pour ne pas nous noyer, comme des bouteilles à la mer qui en appellent à l’amitié du lecteur à venir, qui saura les décrypter. Ou pas. Il y avait au fond de l’écriture de Michèle Desbordes un secret, plusieurs peut-être, qu’elle a soigneusement cachés, dont je sais que je les ignore, dont je n’ai pas reçu la confidence, au milieu de tant de plus petites confidences qui me furent faites – toujours avec l’ordre de les taire. Quelqu’un, je le souhaite, décryptera plusieurs de ces secrets à force d’interroger ses livres. Ils sont, me semble-t-il, de ceux qui résisteront à la relecture, une fois qu’ils auront pris de l’âge. Il y avait dans l’œuvre de Michèle quelque chose d’analogue à cette moitié droite de son visage qu’elle n’aimait pas montrer et qu’elle dérobait au regard, tout en vous regardant avec un air où pouvait passer tout d’un coup une gaieté folle. Michèle aimait la vie : le bon vin, les fromages, les fruits bien mûrs, les poires des jardins de la Loire (ces fruits tellement français, comme dit Roland Barthes) et les fruits de la Guadeloupe où elle avait vécu. Elle savait s’étonner des choses. Elle aimait les chats et les livres. Elle aurait voulu que sa maison au bord de la Loire conservât, après sa mort, quelque chose de sa présence, et que des écrivains puissent venir y travailler comme elle y avait elle-même travaillé. Cela, malheureusement, ne se fera pas, aucune institution n’ayant accepté le legs ; mais il sera toujours possible à ceux qui aimeront cette œuvre d’aller regarder la Loire à Baule, emprès d’Orléans, ou de penser à elle depuis le pont de Beaugency. Son œuvre est celle d’une femme qui a mérité, je crois, d’être considérée comme un poète, et si je mets ce mot au masculin ce n’est pas pour faire injure à sa féminité, mais en me souvenant qu’en latin poeta est un mot masculin de forme féminine comme, nauta, le marin.
Poète donc, je lui donne ce titre : parce que la poésie est, entre mille définitions qu’on peut en donner, cette tension de la langue quand elle parvient au point où elle se tisse de silence. Des générations de femmes vouées au silence, ses ancêtres muettes derrière leurs pas de portes qui ressemblent tant à mes taciturnes aïeules des vallées d’Auvergne, avaient accédé à la parole à travers leur descendante, cette héritière amoureuse des livres qui osa écrire après avoir voué sa vie aux livres, en dirigeant des bibliothèques. Michèle Desbordes tissa ses propres livres sur la trame de ses lectures, qui étaient immenses et passionnées. Elle avait le don le plus rare, qui est la force d’admirer. Le destin semble avoir décidé qu’elle ne pourrait garder longtemps cette parole chèrement conquise : et Dieu sait de quels nœuds était faite la maladie qui l’a forcée au grand silence définitif. Mais le jour où tous ses livres seront réunis en un seul volume – ce jour viendra –, je crois qu’on verra la cohérence et la beauté de ce parcours arraché à la nuit, celui d’une œuvre où écriture et lecture sont nouées l’une à l’autre, non par amour de l’érudition, mais par le souci essentiel de chercher les mots dans lesquels puiser, jusqu’au dernier, la force de vivre encore un jour.

Jean-Yves Masson
©Jean-Yves Masson

Parue le 8 mars 2006 dans la revue Poezibao




Michèle Desbordes (1940-2006)


Desbordes©Vincent Fournier
photo Vincent Fournier

Originaire d’un village de Sologne, Michèle Desbordes grandit à Orléans. À l’issue d’études littéraires en Sorbonne, elle devient conservateur de bibliothèques. Elle exerce d’abord dans des universités parisiennes, puis en Guadeloupe en lecture publique. En 1994, elle est nommée directrice de la Bibliothèque de l’université d’Orléans. Elle décède en janvier 2006 à Beaugency, en Sologne.


Sur le site des éditions Verdier



Esquisse d’une approche des émotions
Hommage de Gérard Bobillier (Salon du Livre, mars 2006)

En 1986, à 46 ans, Michèle Desbordes, sous le pseudonyme de Michèle Marie Denor, publie chez Arcane 17, dirigé alors par Christian Bouthémy : Sombres, dans la ville où elles se taisent, un recueil de poésie, comme l’on dit. Dès lors, Michèle Desbordes pointera, en poète, le signifiant dans sa mélancolique opacité. En effet, le poète est libre et peut choisir son mode pour décliner la véracité. Pour Michèle Desbordes, ce sera le narratif.

C’est aux Temps Modernes, à Orléans, chez Catherine Martin-Zay, que Gabriel Bergounioux, frère de Pierre, me présentera une dame vêtue d’une robe simple, blanche, comme l’écriture que je découvrirai plus tard.

Michèle Desbordes me dit qu’un texte d’elle circule tout à fait négativement dans diverses maisons d’édition, me propose son envoi, que j’accepte. Quelques jours passent et je reçois L’Habituée. Je lis, m’enthousiasme et cherche – c’est un dimanche –, son numéro de téléphone à La Baule. En vain. Je finis par la joindre. Commence alors entre nous une aventure éditoriale. Dans L’Habituée, ce qui prévaut, c’est d’avantage l’effacement que le silence. C’est aussi le texte le plus complexe de Michèle Desbordes au regard de ses architectures narratives. Il ressort de cette complexité qu’une dimension méta-existentielle semble garantir le lecteur de l’idée d’être en trop, pour moitié, devrait-on dire.

Puis, c’est La Demande, vous connaissez l’objet de cette demande, que je crois fortement inspiré par un texte de Silvio d’Arzo, Maison des autres, que nous avons publié dans la collection italienne « Terra d’altri », et qui avait fortement marqué Michèle Desbordes. La Demande est un succès. Prix France Télévision, prix Jean Giono, etc. Un succès tout à fait légitime.

Michèle nous présente ensuite, le temps passe, Le Commandement. Je ne suis pas sans réserve à la lecture de ce nouveau texte. J’en fais part à Michèle qui le prend mal, c’est humain, trop humain. Michèle est devenue un auteur couronné. Rupture, rupture au profit du père, je veux dire du porte-drapeau de la littérature française – Gallimard. Michèle a donc conclu provisoirement que les fraternités sont difficiles. Voyons à l’ombre du grand Œdipe.

Elle publiera rue Sébastien Bottin Le Commandement, et au salon de Pontalis, Le Lit de la mère. Mais le succès, comme l’océan, se retire doucement. Que s’est-il passé rue Sébastien Bottin ? Je ne sais.

Sous le charme actif de Jean-Yves Masson, elle reviendra à Verdier avec La Robe bleue, un texte offert à Camille Claudel, qui guerroie avec les grandes chimères, celles-ci s’employant à la jeter au puits de la déraison. Le succès revient. Et, sur les joues de Michèle aussi, les bonnes traces que donne la reconnaissance tentent une coloration que la maladie déjà lui dispute.

C’est tard pour Michèle. Il lui faut impérativement s’attaquer au « père du texte », pour dire Michon, à Faulkner. Ce sera Un été de glycine. Faulkner a-t-il trop résisté à Michèle Desbordes, trop cédé, je ne sais. Ceux qui font l’opinion littéraire ont-ils accepté loyalement le fait qu’une femme se coltine Faulkner – je ne sais – bref, ce titre est un échec de librairie et nous avons certainement notre part dans cet échec. C’est avec cela que doit faire maintenant Michèle Desbordes, contre la maladie qui gagne. Elle écrira encore, et ce seront des éditions posthumes. L’Emprise, qui sortira en septembre de cette année, est bien dans la veine de La Demande. C’est l’histoire d’un pacte générationnel – ou comment se construisent nos fondements dans un temps, celui de son enfance, qui n’est pas posé sur le substrat du langage. Viendra ensuite Les petites terres, autobiographie radicale du poète-narrateur qui nous réunit ce jour.

Ces éditions à venir et celle qui paraîtra chez Laurence Tepper seront assurément la cérémonie de la renaissance pour Michèle. En janvier, la maladie a décidé d’éteindre la lumière. Et c’est le 30 de ce mois de cette année 2006 que ses cendres furent confiées aux eaux glorieuses de la Loire, au pont de Beaugency. À portée de regard de Baule, ce bord de Loire cher à Michèle.


Libération, jeudi 26 janvier 2006, par Jean-Baptiste Harang
Michèle Desbordes est morte mardi, à Baule, près de Beaugency (Loiret), dans sa maison, où ses chats regardaient par la fenêtre monter la brume de la Loire qui nimbait parfois ses livres. Elle est morte du noir qu’on devine au fond du tunnel des longues maladies. Elle n’en disait rien, on la croyait ailleurs, aux antipodes de nos jours, lorsque les soins trop lourds qu’on devine maintenant la confinaient dans sa douleur. Elle ne disait pas son âge et cachait dans son écharpe son profil droit qu’elle n’aimait pas. Michèle Desbordes est morte à 65 ans, nous aimons ses livres. Nous l’aimons.

Taiseuse. Maintenant qu’on sait qu’elle naquit en août 1940, on se souvient autrement de cette page du dernier livre, salut à Faulkner, où une femme enceinte trébuche et souffre sur la route de l’exode. Michèle Desbordes ne parlait jamais d’elle-même dans ses livres, ou plutôt nous ne le savions pas. Elle parlait d’ailleurs peu, elle écrivait. Ce sont des livres d’écriture, des mots pour se taire, roulés dans la tête ou sur les doigts luisants des chapelets plus que dans le gueuloir, des mots pour dire du silence, dire la vie de ceux qui ne disent rien. Ainsi on parlait peu dans L’Habituée(Verdier, 1997), on entendait un fleuve, du vent sur le fleuve, une maison, dans La Demande(Verdier, 1999), la servante Tassine et son maître, manière de Vinci dont le nom n’est pas dit, près du même fleuve, échangent plus de regards que de mots. Même la « demande » du titre n’était pas prononcée. Puis, parmi peu d’autres livres parut La Robe bleue (Verdier, 2004), histoire d’une femme taiseuse : assise dans une maison de santé, elle attend trente ans un homme, attend son frère Paul, elle s’appelle Camille Claudel et ne le dit pas.
Seule. Michèle Desbordes a passé son enfance à aimer les livres, à guetter dans les travées de la bibliothèque d’Orléans le pas lourd du directeur, Georges Bataille. Plus tard, après avoir traversé les océans, elle deviendra elle-même directrice d’une bibliothèque à Orléans. Plutôt qu’écrire trop tôt, elle épousa un écrivain, Jacques Desbordes, le quitta sans divorce et plus tard fit de son nom de veuve un nom d’écrivain. Elle vécut huit ans un autre amour à la Guadeloupe, et revint seule. Elle dit longtemps tout ce qu’elle savait d’elle à son psychanalyste, et garda le don du silence pour ses livres, pour parler des autres. Elle disait : « J’ai abordé le roman lorsque j’ai compris qu’on pouvait raconter une absence d’histoire. » Aujourd’hui restent l’absence et une dizaine d’ouvrages à relire dans la lenteur du fleuve, elle voulait que l’on disperse ses cendres sur la Loire. Dans le silence reposée.



Le Monde, vendredi 27 janvier 2006, par Xavier Houssin

Discrétion et silence sont les maîtres mots de son œuvre.

La romancière Michèle Desbordes est morte, mardi 24 janvier, à l’âge de 65 ans, dans sa maison de Baule, dans le Loiret, au terme d’un long combat, courageux et discret, contre la maladie.

Discrétion et silence sont les maîtres mots de l’œuvre de Michèle Desbordes, écrite comme on effleure, en images non installées. Réflexive, ressentie. Le public l’a véritablement découverte en 1999 avec La Demande (Verdier), qui obtiendra le prix France-Télévisions. Elle y met en scène un troublant huis clos entre un maître italien de la Renaissance vieillissant venu sur les bords de Loire à l’invitation du roi de France et sa servante sans âge. Pudeur d’une relation qui s’apprivoise dans l’économie de la parole et l’écoulement lent du quotidien. Phrases en miroir posé. Au rythme gris et bleu du fleuve.

Née en août 1940 en Sologne, Michèle Desbordes a passé son enfance et sa jeunesse à Orléans. Dévoreuse des livres de la bibliothèque municipale, elle y croise presque chaque jour, sans savoir qui il est, le directeur, un certain Georges Bataille. Elle lui succédera à ce poste bien des années après. Ces hasards nécessaires… « Les mots, disait-elle, mis les uns avec les autres, ne peuvent que Vous conduire vers l’inconnu. » Elle est taraudée tôt par le désir d’écrire, mais garde ses phrases à distance. Après ses études en Sorbonne, elle travaille longtemps dans des bibliothèques universitaires à Paris, puis est nommée en Guadeloupe. Elle y restera huit ans.

Une parenthèse féconde, envahie d’océan. Le temps d’apprivoiser les battements profonds de sa mer intérieure. Juste avant son départ en 1986, Michèle Desbordes s’était décidée à publier ses premiers textes. Sombres dans la ville où elles se taisent (Arcanes 17, puis Verdier) rassemble ses poèmes sur le silence. Ce thème récurrent, absolu, venu d’un grandir où l’affection et la tendresse ne rencontraient jamais les mots, elle le reprend dans L’Habituée, son premier roman (Verdier, 1997). Il y est question déjà du rôle du regard. Ce qui se pressent ainsi, malgré les lèvres closes. Seule la mort libère la parole. Un peu…

Après La Demande, suivront Le Commandement (Gallimard, 2000), La Robe bleue (Verdier, 2004), sur les dernières années de Camille Claudel, Un été de glycine (Verdier, 2005), autour de la figure de Faulkner, à qui elle voue une absolue admiration. Chaque fois, Michèle Desbordes écrit dans la distance. Paradoxe d’un recul qui permet une indicible proximité avec des personnages qu’elle laisse au lecteur le soin d’approcher lui-même. Pour parvenir, elle s’impose une épure. « Quand je trouve que c’est trop “beau”, trop “bien”, expliquait-elle, je casse, j’élimine, je rogne, les mots, les adverbes, les adjectifs, jusqu’à ce qu’il ne reste presque plus rien. » On est alors emporté dans une compassion sans réserve. Immédiate. C’est saisir l’inaccompli. Y apporter une suite.

Michèle Desbordes a publié aussi des proses poétiques Le Lit de la mer (Gallimard, 2001) et Dans le temps qu’il marchait (Laurence Teper, 2004), long poème narratif sur le voyage de Hölderlin de Bordeaux à Nürtingen, histoire de frontières, de souffrances en éclats. Elle avait rédigé aussi le texte de Carnet de visite (Nathan, 1999), de photographies de Hien Lam-duc sur le vécu à domicile des personnes âgées. Un pas sur le côté. Donner voix au silence. Savoir rester discret…



Hommage de Renaud Donnedieu de Vabres, 26 janvier 2006
J’apprends avec tristesse la disparition de Michèle Desbordes. C’est bien sûr La Demande, ce merveilleux récit évoquant la rencontre et le long commerce silencieux entre une servante française et un grand artiste italien du XVIe siècle, qui a suscité l’engouement et l’admiration de très nombreux lecteurs. Mais on retrouve dans tous ses récits et romans de L’Habituée au Lit de la mer en passant par Le Commandement, la même alliance de mystère et d’intensité, de ferveur et d’exactitude, de noblesse et de proximité, de hauteur d’inspiration et de cœur.

Elle a su, mieux que personne, exprimer le silence de l’exil intérieur, tel celui de Camille Claudel dans La Robe bleue. Ces extrémités de l’âme, ces sombres pays enfouis, Michèle Desbordes a réussi à les transcrire grâce à un très lent travail sur les mots, à la patience ardente avec laquelle elle suivait sa vision intérieure. Sa force intuitive, sa sensibilité fraternelle lui ont permis d’entrer, dans des textes lumineux qui vont bien au-delà du commentaire, en empathie avec William Faulkner dans Un été de glycine ou Holderlin au fil des pages de Dans le temps qu’il marchait. Elle a rejoint leur nuit avec la discrétion poignante qui caractérise toute son œuvre.

Quelques-unes de ses oeuvres


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"Et on aurait pu croire qu'elle demeurait là par goût, par plaisir peut-être, l'endroit était si beau, toutes ces allées qui montaient et descendaient dans l'odeur des cèdres et des pins, la chambre, le pavillon dont elle s'éloignait de plus en plus rarement, et encore faudrait-il qu'on vînt la chercher, qu'on lui fît savoir que dehors l'air était si doux, si odorant, si bien qu'elle marchait là emmenée dans tous les parfums qu'on lui disait, elle montait et descendait les allées les sentiers jusqu'à ce qu'à nouveau elle sentit la douleur dans la jambe, alors elle disait qu'elle avait mal à la jambe et qu'il lui fallait rentrer, elle passait devant la chapelle, les rangs de cyprès. Elle Camille dans le jour qui tombait, quand elle regagnait le pavillon et la petite chambre de l'étage, refusant ce soir-là comme les autres la nourriture qu'on lui donnait et préférant remplir d'eau la même vieille casserole à l'émail ébréché, où elle faisait bouillir les pommes de terre qu'elle mangeait avec le beurre ou l'huile que la mère envoyait(...)"

in, La robe bleue, éd Verdier p101


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J'ai lu plusieurs oeuvres de Michèle Desbordes, découverte il y a quelques mois. La beauté de son écriture, l'originalité dans la construction de ses récits, la poésie inhérente à chacun de ses livres...me donnent envie de tout lire ! J'aimerais citer tant et tant d'extraits ! Sans doute le ferai-je peu à peu, afin que les lecteurs de ce blog tombent en amour eux aussi ! Je compléterai cet article au fil des jours.

FRuban

mardi 6 septembre 2016

François Laur, poète (1943-2016)



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photo Revue Texture



Dans Revue Texture


François Laur :
« La beauté gifle comme un grain ». 







C’est une ode au désir (sous toutes ses formes) que donne à lire François Laur dans son récent recueil, « La beauté gifle comme un grain ». Non pas parce qu’il cite en exergue Annie Le Brun qui écrit merveilleusement ce qu’est le désir : « La puissance du désir est de sans cesse relier l’imaginaire et la réalité, en exaltant l’une par l’autre ». C’est tout simplement parce que dans ces petites proses ciselées comme jamais, François Laur dit le désir qui refuse de s’éteindre, bien qu’à chaque instant « s’en vienne un bruit de cloches sombres ».
Ce n’est pas égoïsme érotique car les échos du monde sont présents : « femmes de Kobanê arme à la main pour être libres », « les no pasarán », « au Kurdistan syrien, démocratie directe, autonomie des femmes », les oiseaux, le paysage, « À chaque page du journal, une escalade dans l’atroce, horreur à n’en plus finir » ... C’est que « le désir est notre existence », désir du monde comme désir de la femme. La préciosité de la langue sert aussi bien à chanter la femme aimée et son corps qu’à fabriquer du texte. Car l’important pour le poète, c’est l’écriture.

Mais il n’y a pas que la préciosité ; les poèmes de François Laur regorgent de mots rares : vésanie, nycthémère, organsin, tussor, lucques, culmen, soulas, fluence, éburnéen… L’allitération n’est pas absente : « pantelants, replis pulpeux et palpitants »… Les références à l’écriture sont nombreuses et délibérées : mot, calligraphie, écrire, livre, jambage, boucle, vocable, formule, texte, stylet, lettre, graphie, page, bâton, odelette, cantilène, laisse, verset, rythme, hymne, compte, rime… L’exergue est fréquente, la citation est revue et corrigée : « la barque de l’amour ne se brisera pas contre la vie courante » (d’après Maïakovski) ou utilisée « l’échange sans marché où la valeur d’usage ne serait que l’échange du don » (on reconnaît le vocabulaire marxiste). L’écriture est désir qui fonde l’écriture. Si l’angoisse saisit François Laur, le désir du monde est toujours là, tout comme le désir d’écriture. Le poète suggère un monde « guéret d’horreurs » pour mieux le refuser, comme il refuse les banalités, les clichés : s’il franchit un pont roman, c’est pour ajouter aussitôt qu’il ne rejoindra pas Compostelle !

Écriture plurielle donc, la femme aimée tisonne les mots charnus. Le corps amoureux écrit de multiples façons, François Laur écrit le corps. Le monde du produire et du marché est l’immonde. Comment s’étonner alors que cette plaquette se termine par cet alexandrin « En allant vers ton risque, tu écris le mien » ? Car, finalement, de la dichotomie entre le désir et l’horreur à n’en plus finir, c’est le désir qui sort vainqueur.

Lucien Wasselin.



François Laur


Éditions Rafael de Surtis
collection Pour un Ciel désert. 56 pages, 15 €.
En librairie ou sur commande chez l’éditeur : 7 rue Saint Michel. 81170 Cordes sur Ciel.

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François Laur, La Beauté gifle comme un grain
éd. Rafaël de Surtis, 2016, 56 pages, 15 €
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François Laur
Une trentaine de poèmes en prose composent La Beauté gifle comme un grain, le dernier recueil paru de François Laur. Outre que c’est un bel objet, cousu, avec une mise en page de qualité, jamais gifle n’a autant caressé celui qui, pour la recevoir, la parcourt comme l’amour se lève. Impossible en effet de s’imprégner autrement de cet auteur si discret qu’il n’élève jamais la voix. Ajoutez à cela un exergue d’Annie Le Brun : « La puissance du désir est de sans cesse relier l’imaginaire et la réalité, en exaltant l’une par l’autre. » Ce pourrait être, en résumé, l’art poétique de François Laur. C’est dire la force d’attraction de ce recueil. Il est de ces livres « tissés de flammes du soleil, ceux qui se dansent, qui enivrent, qui font somptueusement tituber ». Trouvère de notre temps, dont rien n’est occulté, ni les rues qui ressassent la tristesse, ni les grèves, ni les migrants qui se noient, François Laur chante, par-dessus tout, l’amour. « Mon sang rit s’emporte feule, s’enivre de toi tisserande en accueil. »

La femme aimée est ici célébrée. On a trop perdu la grâce de le faire. Elle est l’égale absolue, voire la suzeraine des troubadours, non perchée à la fenêtre inaccessible, au cœur du verger, de la maison, du lit nuptial. Elle respire, odore par tout son corps, ordonne le jour et la nuit dans un naturel qui chamboulerait bien des existences si leurs titulaires pouvaient subodorer que cela se peut. « Malheur à qui est sans désir », écrit à raison François Laur. Le bonheur ? « Contre moi, sentir le lilas sur tes seins le velours de ton ventre le pli profond où je te touche. Ne rien oublier. » L’étreinte, l’orgasme ? Les voici dans les deux seuls vers à proprement parler de ce recueil « Tu me maintiens sur la plus haute vague, / en m’insufflant un peu d’éternité. » Sa prose est infiniment rythmée, et musicale à la fois, et surtout truffée, presque au sens propre pour la narine, de trouvailles multipliées. « Le cœur tambour, je bois ta soif surgie sur le bout de ta langue, à ton ventre le vin du rêve ; ta voix se tresse de galets qu’entre-heurte le flot, de contralto et d’abandon poignant. »

L’amour, écrit François Laur, écarte un peu les horreurs du monde. « La caresse de ta voix me rend le cœur plus léger […] Avec toi, tes ritournelles, oubliés – tout merveilleusement ! – extorqueurs de désirs, trafiquants de peur fabricants de tristesse furieux de dieu bombes humaines. » Il offre tout le contraire de cette écriture décharnée, queue de comète de Tel Quel, qui fait les pâmoisons des ayatollahs que l’émotion fait vomir, qu’ils récusent. Lui, nous emporte dans son souffle. « Nous nous savions mortels, mais je n’y croyais pas. Sous l’impact du crabe fouisseur, j’ai appris ce que vivre l’instant veut dire : auprès de toi, avec et par toi rayonnante, continûment reprendre haleine dans l’affection et le bruit neufs. » Lire François Laur, c’est se préparer « à manger des burlats cueillis sur le sourire » de l’aimée. C’est s’ouvrir comme un fruit pour le partage. C’est se préparer à la délicatesse : « La chaleur de ta voix a eu raison de mon manque d’oreille. L’aigue-marine de tes yeux a laminé ma cataracte. » Et encore : « Les mouillures à tes lèvres m’ont appris les senteurs d’exister ; tu m’as ouvert ton lit, guidé en toi pour me faire franchir l’horizon. »

Pierre Perrin, note inédite du 25 août 2016



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Dans Recours au poème


J'ÉCRIS TON NOM CHAQUE JOUR

de :
François Laur


AS-TU OUBLIÉ LE SUSPENS DE TES MAINS ?

Que de fois, tes mains ont guidé. Elles venaient, doigts et paume rêveurs, sans trop connaître leur pouvoir, tes doigts frôlaient un peu comme hésitants comme oublieux se glissaient se frayaient passage doucement très doucement griffaient et les choses se taisaient, un temps. Sous ta main, tel baignant dans la verdure à l'accord reconnu, le laps factuel croissait en incessant avènement. Haut feuillage (ciel de lit fastueux), herbe tiède et tendre comme un ventre savaient que c'est de toi que vibreraient mes veines.

Nous nous explorions lèvres à peau langue à lèvres, ainsi qu'on fait d'un fruit pulpe jus dans la bouche, qu'on savoure leurs justes noces. Il y avait des cris ravalés, des gémirs de pariade. Nous exultions.

Tes mains vouaient à l'ici fragile, ici précaire ; elles disaient repas, elles disaient fontaine, cruche, agora, verger. Elles tentaient une calligraphie politique, rejouaient Marx. Elles disaient : « Risque-toi dans même la confiance que rien ne prouve ». Extase propagée d'un frisson, c'est ainsi qu'elles nous ont hissés sur la vague, fait garder pied complètement à nous exister.
                                                         François Laur



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Sur TESSELLES, le blog de François Laur


CES LIENS QUI DÉLIVRENT

Longtemps, pour tenter de sourire, j’ai dû brinquebaler en nocturne tardif, m’abreuver d’alcools et de charivari, cavalcader jusqu’aux aubes blêmes où j’allais m’engloutir dans un sommeil peuplé de spasmes nauséeux.

Mais, éveillées les haleines tièdes, je t’ai vue cheminer nue. Tu étais nue en blouse roumaine, et tes mains tes reins, leur puissance de source a répandu ses baumes après ces longs mois saturés de fiel. Tu as donné au jour une harmonie du soir, un nuage blanc au bleu trop dur, la pénombre aux chambres d’été, le vin des rêves à la vie. Sur de riches herbages ou les draps froissés, tu m’as passé au doigt l’anneau de ta confiance, au cou tes cuisses en collier.

Quand je tombais de vide en vide comme un qui tombe pour mourir, tu auras été celle qui est venue, porteuse d’une joie d’exister contagieuse, sève ardente et senteurs d’humus, feu de la saint-jean au cœur. Tu es venue comme les sept couleurs après fracas et trombe d’eau. Tu auras été promesse de vibrer, de palpiter selon l’air des saisons.

Ton sang à fleur de peau rosit la douceur des choses.

Carcassonne, 24-26 juin 2016.



CE QUE JE DOIS AU FROISSEMENT DU THYM

Les choses sont là et je suis à elles, absentes ou sous mes yeux. Ainsi je nais au chèvrefeuille en plein soleil, à l’escargot sous une acanthe un jour de pluie, au figuier dans la pénombre. Et dans les plis ombre et lumière jaillit comme un défaut, un manque ; l’air vibre, l’horizon, tout soudain, c’est l’absence de toi, de toi à l’instant si lointaine. Le sang cherche à régler son pouls, le paysage que tu enrobes se déploie, inflexions bombements buissons sillons rivière, les remuements du cœur dans les frissons du frêne, ciel lavé, large plage mouillée. Sans doute, le cosmos ne s’ordonne-t-il plus au tintement de l’angélus, mais le sillage de ton parfum comble mes mains du somptueux de tes reins, et mon regard de toi, dénudée yeux fermés. À vue perdue, la nuit esseule, tant que l’aube de ta chair ne luit pas comme, de temps à autre, aux confins de l’espace aimanté, le silencieux essaim de galaxies opales.

Alors, les mots éclosent à nos lèvres pour agréer le vivre, conjurer sa fêlure et dire ses baisers ; ses saveurs de miel de sel de houblon et de fraise, celle des algues fouet des sorcières ; ses sourires de fontaine, ses voyages d’encre ; sa précaire profusion.

Je reprends pied dans le réel.

Carcassonne, 10-15 juin 2016



DANS LE VŒU DES REGARDS

D’où m’est venu ce désir de quêter, cet unique désir de m’adonner à ta recherche ? Toi, t’aimais-je avant de t’avoir vue, étais-tu déjà là parce que tu étais mon unique pensée, par chance toi la teneur de mes rêves ? Quelque heureux coup de dés t’avait-il inventée pour moi, à chaque fois vivante et fragmentaire, à chaque fois aussitôt dérobée, à chaque fois plus obsédante ? Je savais que, sans toi, exister me serait désastreux ; le monde, sylve équatoriale dont les branches grifferaient mes yeux, forêt puante humide obscure où j’essaierais de m’enfoncer pour esquiver toute clairière.

Et nous nous sommes parvenus. Tu n’étais pas copie de la chimère des hantises. C’était au bord d’un étang, tu venais d’y nager, tu consentais à sa lumière et avais construit ton jardin ta maison prêts à l’accueil sur le dévers, au beau milieu des ceps. L’eau, en surface, avait le bleu de tes iris, mais le fond luisait noir, du même noir que tes pupilles, de ce noir qu’est l’excès du réel sur tout traité des passions aussi bien que sur nos paroles où, constamment, foisonnent des appeaux, braises, bribes, brises et dérives.

20 juin 2016




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Sur  P / oésie, le blog d'Alain Freixe


RAYON VERT

Bromure de chrome, véronèse, verdaccio, et voilà que paraissent vergers, bosquets, prairies, frondaisons où ramage comme une écriture – vocables arborescents, paroles en pléiades.

Permets à ma langue de couler s’étaler te joncher te vêtir comme une averse feuillée sur nappe de flocons neufs comme liane enlaçant un buste de marbre comme graphisme sur ce feuillet

tes épaules tes flancs tes reins tes seins à embraser l’écorce tendre de la nuit ton ventre frais de houle lente toison dorée comme l’automne lèvres ourlées tel un sillon

ta peau s’étoile de promesse plus qu’amandier en fin d’hiver. Le ciel verdit, tatoué d’astres tombés du nid et qui se prêtent à l’empennage.

© François Laur