Je l'avais annoncé plusieurs fois, il est arrivé !
Mon nouveau recueil : Chorégraphie de cendres, éditions épingle à nourrice
Chorégraphie de cendres
Pour le commander, vous pouvez le faire ici, en m'envoyant un mail (contact) . Vous pouvez aussi vous adresser à la maison d'édition (liens ci-dessus).
mercredi 3 mai 2017
lundi 1 mai 2017
La mort viendra et elle aura tes yeux, Cesare Pavese
Cesare Pavese (1908-1950)
La mort viendra et elle aura tes yeux –
Cette mort
qui nous escorte
Du matin au soir, et jamais ne s'endort,
Aussi sourde qu'un remords ancien
Ou un vice absurde. Tes yeux
Seront une parole vaine,
Un cri étouffé, un silence.
Ainsi les vois-tu chaque matin
Quand sur toi seule tu te penches
Dans le miroir. Ô chère espérance,
Ce jour-là nous saurons nous aussi
Que tu es la vie et que tu es le néant.
Pour tous la mort a un regard.
La mort viendra et elle aura tes yeux.
Ce sera comme répudier un vice,
Comme voir dans le miroir
Resurgir un visage mort,
Comme écouter des lèvres closes.
Nous descendrons au fond du gouffre, muets.
Traduit de l'italien par Joël GAYRAUD
PAVESE, Cesare - La mort viendra et elle aura... par Gilles-Claude
Le métier de vivre de Pavese, par Jean-François Foulon ICI
Poèmes
Je passerai par la place d’Espagne.
Le ciel sera limpide.
Les rues s’ouvriront
sur la colline de pins et de pierre.
Le tumulte des rues
ne changera pas cet air immobile.
Les fleurs éclaboussées
de couleurs aux fontaines
feront des clins d’oeil
comme des femmes gaies.
Escaliers et terrasses
et les hirondelles
chanteront au soleil.
Cette rue s’ouvrira,
les pierres chanteront,
le coeur en tressaillant battra,
comme l’eau des fontaines.
Ce sera cette voix
qui montera chez toi.
Les fenêtres sauront
le parfum de la pierre
et de l’air du matin.
Une porte s’ouvrira.
Les tumultes des rues
sera le tumulte du coeur
dans la lumière hagarde.
Tu seras là – immobile et limpide.
28 mars 1950.
Cesare Pavese
(Santo Stefano Belbo, Cuneo, 9 septembre 1908 – Turin, 27 août 1950),
in, le recueil Travailler fatigue.
Poème retrouvé sur la table de chevet de Cesare Pavese (9 septembre 1908 – 26 août 1950) après son suicide.
La mort viendra et elle aura tes yeux -
cette mort qui est notre compagne
du matin jusqu’au soir, sans sommeil,
sourde, comme un vieux remords
ou un vice absurde. Tes yeux
seront une vaine parole,
un cri réprimé, un silence.
Ainsi les vois-tu le matin
quand sur toi seule tu te penches
au miroir. O chère espérance,
ce jour-là nous saurons nous aussi
que tu es la vie et que tu es le néant.
La mort a pour tous un regard.
La mort viendra et elle aura tes yeux.
Ce sera comme cesser un vice,
comme voir resurgir
au miroir un visage défunt,
comme écouter des lèvres closes.
Nous descendrons dans le gouffre muets.
Verrà la morte e avrà i tuoi occhi-
questa morte che ci accompagna
dal mattino alla sera, insonne,
sorda, come un vecchio rimorso
o un vizio assurdo. I tuoi occhi
saranno una vana parola,
un grido taciuto, un silenzio.
Così li vedi ogni mattina
quando su te sola ti pieghi
nello specchio. O cara speranza,
quel giorno sapremo anche noi
che sei la vita e sei il nulla
Per tutti la morte ha uno sguardo.
Verrà la morte e avrà i tuoi occhi.
Sarà come smettere un vizio,
come vedere nello specchio
riemergere un viso morto,
come ascoltare un labbro chiuso.
Scenderemo nel gorgo muti.
Article de Catherine Réault-Crosnier (1998), extrait
Cesare Pavese est plus connu comme romancier et auteur noir mais il s’est voulu d’abord poète : son premier et son dernier livre sont des livres de poésie, un peu comme si la poésie pouvait cerner toute sa vie.
On comprend très bien le pessimisme de l’auteur lorsque l’on sait qu’il a perdu son père quand il avait six ans, qu’il a été élevé par sa mère, femme très stricte. Cesare Pavese a toujours eu du mal à vivre et on retrouve cette tendance dans tous ses écrits.
Il aurait pu perdre son pessimisme s’il avait pu trouver l’amour de sa vie mais il a seulement cru le trouver en la personne d’une actrice américaine qu’il a rencontrée à Rome en 1950, Constance Dowling. Celle-ci l’abandonne et il se suicidera la même année, en 1950, après avoir écrit sa dernière œuvre, "La mort viendra et elle aura tes yeux", recueil poétique dont le titre est très explicite et Cesare Pavese ne fera pas que de dire qu’il veut mourir ; il mettra son projet à exécution.
Son premier livre publié "Travailler fatigue", est paru en 1936. C’est une sorte d’autobiographie stylisée où les silences eux-mêmes nous parlent. Pour l’auteur, il faut travailler pour vivre mais il n’est pas sûr de tenir à la vie. Il assimile le travail à une tâche ingrate qui fatigue.
Ses œuvres poétiques :
Avant la parution de ce livre, Cesare Pavese avait déjà écrit des poèmes à l’âge de 21 ans (1928-1929). Ce sont des poèmes du désamour. Il a choisi d’abord d’écrire en vers libres puis il façonne son propre vers, à sa manière (13 syllabes, 4 accents).
Il publie ensuite "Le métier de poète" en 1934 puis "Travailler fatigue" en 1936 puis un recueil qui s’échelonne sur dix ans (1930-1940), "Le métier de vivre".
Son dernier recueil "La mort viendra et elle aura tes yeux" sera publié à titre posthume, un an après sa mort, c’est-à-dire en 1951. Ce livre n’a été écrit que pour Constance Dowling.
Comme je l’ai déjà signalé, Cesare Pavese est surtout romancier. Il a en particulier écrit "Le bel été" (1940), "Le diable dans les collines" (1948), "Entre femmes seules" (1949). On retrouve aussi dans ses romans, l’importance des paysages, l’enfance révolue et le pessimisme latent.
Catherine RÉAULT-CROSNIER a obtenu pour cet article, le prix international de l’essai Cesare Pavese de l’Union Mondiale des Écrivains Médecins, en 1999.
.Voir l'article entier ICI
dimanche 30 avril 2017
Que faire...
Que faire...
Continuer le p'tit train-train habituel autour de la Poésie ?
Poster de belles photos, de belles musiques ?
Ne plus parler de ces élections ?
Avoir envie de vomir en faisant défiler à vive allure un fil d'actualité ?
Faire une longue pause ? Fermer définitivement ce compte ?
Tout cela me trotte dans la tête...
Et puis, je me dis que ce serait lâche, alors que la France est au bord du gouffre.
Alors que les abstentionnistes et les bulletins blancs persistent et signent.
Oui, je me moque des menaces, des insultes, des "amis" qui me virent.
Oui, je le redis : JE VOTERAI MACRON, sans plaisir mais sans la moindre hésitation !
Non, Le Pen et Macron ce n'est pas bonnet blanc et blanc bonnet !
Ce qui se dessine à l'horizon, les nihilistes, les populistes, de tous poils, l'ignorent - font semblant de l'ignorer - lorsque ça les arrange.
Je le comprends chez les plus jeunes qui ne connaissent pas l'Histoire.
Je le comprends chez les plus démunis, abandonnés depuis des années, qui croient aux "bonnes paroles" de ceux qui ne sont intéressés que par le pouvoir.
Je le condamne chez tous ceux qui savent, qui manipulent, qui se moquent des défavorisés comme ils se moquent des réfugiés.
Ces mots écrits d'un seul jet (pas le temps de rédiger un bel article ! ) pour exprimer ma profonde tristesse, ma colère, mon cri de femme libre.
fruban, 29 avril 2017
Continuer le p'tit train-train habituel autour de la Poésie ?
Poster de belles photos, de belles musiques ?
Ne plus parler de ces élections ?
Avoir envie de vomir en faisant défiler à vive allure un fil d'actualité ?
Faire une longue pause ? Fermer définitivement ce compte ?
Tout cela me trotte dans la tête...
Et puis, je me dis que ce serait lâche, alors que la France est au bord du gouffre.
Alors que les abstentionnistes et les bulletins blancs persistent et signent.
Oui, je me moque des menaces, des insultes, des "amis" qui me virent.
Oui, je le redis : JE VOTERAI MACRON, sans plaisir mais sans la moindre hésitation !
Non, Le Pen et Macron ce n'est pas bonnet blanc et blanc bonnet !
Ce qui se dessine à l'horizon, les nihilistes, les populistes, de tous poils, l'ignorent - font semblant de l'ignorer - lorsque ça les arrange.
Je le comprends chez les plus jeunes qui ne connaissent pas l'Histoire.
Je le comprends chez les plus démunis, abandonnés depuis des années, qui croient aux "bonnes paroles" de ceux qui ne sont intéressés que par le pouvoir.
Je le condamne chez tous ceux qui savent, qui manipulent, qui se moquent des défavorisés comme ils se moquent des réfugiés.
Ces mots écrits d'un seul jet (pas le temps de rédiger un bel article ! ) pour exprimer ma profonde tristesse, ma colère, mon cri de femme libre.
fruban, 29 avril 2017
mardi 25 avril 2017
La fascination de l'horreur, de Cristian Ronsmans
![]() |
| photo Cristian Ronsmans |
La fascination de l’horreur
Quand la désespérance gagne le cœur, quand celle-ci atteint les sommets d’une profondeur insondable, au-delà des limites du supportable, alors la fascination pour l’horreur, que la morale saine se refuse cependant, elle provoque une sensation de vertige auquel on ne peut échapper.
Quand le corps, l’âme et l’esprit ne peuvent plus résister à cette désespérance, telle un tourbillon qui entraîne le désespéré vers les fonds de l’abîme, un goût morbide envahit l’être avec son envie mortifère d’aller jusqu’au bout de l’horreur, comme un joueur de poker, désespéré de son jeu fait tapis, "pour voir".
La force morale n’existe plus. La tentation d’en finir devient la psychose d’une âme égarée qui veut partager son infortune, cette envie meurtrière d’entraîner le plus grand nombre de ses semblables
Le suicide collectif ou non est souvent à ce prix.
Cette fascination pour l’horreur, un peuple l’a connue, et s’y est plongée avec un délice extatique qui eut les conséquences que l’on sait pour le monde de cette époque jusqu’à nos jours, encore récents, où elle commence doucement à s’en remettre..
Il semble bien qu’aujourd'hui, un corps de 65 millions d’âmes soit tenté par le renouvellement de ce type de suicide collectif.
Si tel est le cas qui se profile, la chute vers les abîmes de l’enfer deviendra inévitable. Il faudra une force mentale et morale extraordinaire, une force inévitablement venue de l’extérieur pour sortir le désespéré, ou ce qu’il en restera, des entrailles du monstre.
Auriez-vous l’audace de penser que la compassion de l’autre monde qui vous regarde, affligé, sera de si tôt au rendez-vous ? N'y comptez pas trop.
Car l’envie de condamner le fou désespéré, de le séparer de la société saine afin d’éviter toute contagion, risque fort de l’emporter sur la compassion, qui , je le crains, ne viendra jamais.
Ne vous leurrez pas. Nos choix font et fondent notre réelle identité. On n’a, en conséquence, que le destin que l’on se forge. Cette loi est valable pour les faibles comme pour les forts.
Qu’on le veuille ou non, qu’on se dupe ou non, le passage par les ténèbres est une épreuve inévitable, incontournable dans toute vie humaine.
L’issue que nous trouvons pour sortir de cette épreuve est la résultante d’une grande volonté, indexée à une force morale forte, hors normes. C’est une condition indispensable pour se dépasser soi-même. Le pire est le refus de l'obstacle. Refuser de l’affronter se paie cher, car la lumière qui illumine le cœur prend alors augmente la distance qui nous en sépare jusqu’à disparaître à jamais.
Et plutôt que de se dépasser, c’est la régression comme une damnation éternelle qui prend le pouvoir sur nous !!
Nul ne pourra se défausser. On ne s’ampute pas de notre bras qui portait le couteau du crime pour s’en exonérer. Nous serons tous coupables, tous responsables sans la moindre exception et moi plus que tout autre.
© Cristian Ronsmans
le 25 avril 2017
Cristian Ronsmans est l'auteur d'Ostraka, publié aux Editions du Pont de l'Europe.
"Au fil des années, Cristian Ronsmans a rempli des carnets de notes et de pensées dont le livre Ostraka constitue un premier jaillissement. / La compassion est une faiblesse de caractère. La pitié en est l’étendard. Le fort s’en garde avec prudence. En contrepartie, il n’y a aucune contrepartie. Nada, que dalle, peau de balle et balai de crin ! En fait, l’absence de compassion, due au vide sentimental, qui en est la source, procure une joie qu’on a le plaisir de ne partager qu’avec soi. Malheur au faible qui ne mérite pas qu’on s’attarde une seconde sur sa misérable personne et ses appels incessants à l’altérité, altruisme, partage, machin, truc et autres billevesées humanistes du même cru. En revanche, il n’est pas interdit et même conseillé au fort, d’user de la feinte. Feindre le sentiment pour mieux duper le faible vous permet d’exploiter toutes les ressources de celui-ci, si tant est qu’il en a, et de vous en débarrasser ensuite sans autre forme de procès.
Ostraka (Extrait) - Cristian Ronsmans " (en quatrième de couverture)
vendredi 21 avril 2017
Grécité, Yannis Ritsos
![]() |
| Peinture: Loukas Samaras ''Les Mains'' |
I.
Ces arbres ne peuvent se rassasier de moins de ciel,
Ces pierres ne peuvent se rassasier sous les pas étrangers,
Et ces hommes ne peuvent se rassasier que de soleil,
Et ces cœurs ne peuvent se rassasier que de justice.
Ce pays est aussi dur que le silence,
Il serre contre son sein ses dalles embrasées,
Il serre dans la lumière ses vignes et ses olives orphelines,
Il serre les dents. Il n’y a pas d’eau. Seulement de la lumière.
Le chemin se perd dans la lumière.
Métal est l’ombre de l’enclos.
Ces arbres sont devenus pierre et les rivières et les cris dans la chaux du soleil.
La racine se heurte au marbre.
Chênes empoussiérés.
Ce mulet. Ce rocher. Haletants. Il n’y a pas d’eau.
Tous ont soif, depuis des années.
Tous mâchent une bouchée de ciel au-dessus de leur amertume.
Leurs yeux sont rouges à force de veiller,
Une ride profonde gîte entre leurs sourcils
Comme entre deux collines, au crépuscule, un fin cyprès.
Leur main est rivée au fusil
Leur fusil prolonge leur main
Leur main prolonge leur âme.
Sur leur lèvre habite la colère
Et le chagrin luit au fond de leurs yeux
Comme une étoile au fond d’un creux de sel.
Quand ils serrent les poings,
Le soleil est certain pour le monde
Quand ils sourient,
Une petite hirondelle s’échappe du buisson de leur barbe
Quand ils dorment,
Douze étoiles tombent de leurs poches vides
Et quand on les tue,
La vie grimpe la pente avec tambours et drapeaux.
Depuis tant d’années, tous ont soif, tous ont faim, tous sont tués.
Assiégés par terre et par mer
La chaleur a dévoré leurs champs
Le sel imprégné leurs maisons
Le vent a jeté bas leurs portes et les pauvres lilas de la place
La mort entre et sort par les trous de leur uniforme
Leur langue a la rugosité d’une pomme de cyprès
Leurs chiens sont morts avec leur ombre pour linceul
La pluie fouette leurs ossements.
Pétrifiés dans leur guet, ils fument la bouse et la nuit
Scrutant le large déchaîné
Où s’est englouti le mât brisé de la lune.
Le pain s’en est allé, les balles s’en sont allées.
Ils n’ont plus que leur cœur pour charger leurs fusils.
Tant d’années assiégés par terre et par mer,
Tous ont faim, tous succombent mais aucun d’eux ne meurt,
Leurs yeux brillent pendant qu’ils veillent
Et brillent un grand drapeau
Et brille un grand feu rouge,
À chaque aube des milliers de pigeons s’envolent de leurs mains vers les quatre portes de l’horizon.
Traduction de Jacques Lacarrière, Grécité, Fata Morgana, 1976
Mikis Théodorakis l'interprète
Voir sur le site de Grèce Hebdo
dimanche 16 avril 2017
Fêtes de Pâques
| photo fruban |
Je n'ai pas de religion, parfois des interrogations et une quête spirituelle. Cependant, je sais combien le temps de Pâques, quelle qu'en soit la date selon les croyances, est une période importante pour de nombreux amis.
Je pense aussi à Fabrice pour qui ce moment avait tout son sens.
Je pense que toujours nous étions réunis en famille et que c'était alors l'occasion de réviser notre histoire sainte.
Je pense aux oeufs de Pâques que je prenais plaisir à colorer... Avec la pelure d'oignon les oeufs prennent une belle lueur ambrée ! Et dans un joli plat, ils offrent le plaisir des yeux et... nous invitent à la dégustation !
Je pense aux chocolats cachés un peu partout... Dans le jardin s'il fait beau, dans la maison par temps de pluie. Les enfants partent à la cueillette, leur panier à la main, en pyjama !
Je garde de ces moments un souvenir heureux, juste teinté de mélancolie.
© fruban
vendredi 14 avril 2017
Lettre de Fernando Pessoa à Mário de Sá-Carneiro
14 mars 1916
Je vous écris aujourd’hui, poussé par un besoin sentimental — un désir aigu et douloureux de vous parler. Comme on peut le déduire facilement, je n’ai rien à vous dire. Seulement ceci — que je me trouve aujourd’hui au fond d’une dépression sans fond. L’absurdité de l’expression parlera pour moi.
Je suis dans un de ces jours où je n’ai jamais eu d’avenir. Il n’y a qu’un présent immobile, encerclé d’un mur d’angoisse. La rive d’en face du fleuve n’est jamais, puisqu’elle se trouve en face, la rive de ce côté-ci ; c’est là toute la raison de mes souffrances. Il est des bateaux qui aborderont à bien des ports, mais aucun n’abordera à celui où la vie cesse de faire souffrir, et il n’est pas de quai où l’on puisse oublier. Tout cela s’est passé voici bien longtemps, mais ma tristesse est plus ancienne encore.
En ces jours de l’âme comme celui que je vis aujourd’hui, je sens, avec toute la conscience de mon corps, combien je suis l’enfant douloureux malmené par la vie. On m’a mis dans un coin, d’où j’entends les autres jouer. Je sens dans mes mains le jouet cassé qu’on m’a donné, ironiquement, un jouet de fer-blanc. Aujourd’hui 14 mars, à neuf heures dix du soir, voilà toute la saveur de ma vie.
Dans le jardin que j’aperçois, par les fenêtres silencieuses de mon incarcération, on a lancé toutes les balançoires par-dessus les branches, d’où elles pendent maintenant ; elles sont enroulées tout là-haut ; ainsi l’idée d’une fuite imaginaire ne peut même pas s’aider des balançoires, pour me faire passer le temps.
Tel est plus ou moins, mais sans style, mon état d’âme en ce moment. Je suis comme La Veilleuse du Marin, les yeux me brûlent d’avoir pensé à pleurer. La vie me fait mal à petit bruit, à petites gorgées, par les interstices. Tout cela est imprimé en caractères tout petits, dans un livre dont la brochure se défait déjà.
Si ce n’était à vous, mon ami, que j’écris en ce moment, il me faudrait jurer que cette lettre est sincère, et que toutes ces choses, reliées historiquement entre elles, sont sorties spontanément de ce que je me sens vivre. Mais vous sentirez bien que cette tragédie irreprésentable est d’une réalité à couper au couteau — toute pleine d’ici et de maintenant, et qu’elle se passe dans mon âme comme le vert monte dans les feuilles.
Voilà pourquoi le Prince ne régna point. Cette phrase est totalement absurde. Mais je sens en ce moment que les phrases absurdes donnent une intense envie de pleurer.
Il se peut fort bien, si je ne mets pas demain cette lettre au courrier, que je la relise et que je m’attarde à la recopier à la machine pour inclure certains de ses traits et de ses expressions dans mon Livre de l’intranquillité. Mais cela n’enlèvera rien à la sincérité avec laquelle je l’écris, ni à la douloureuse inévitabilité avec laquelle je la ressens.
Voilà donc les dernières nouvelles. Il y a aussi l’état de guerre avec l’Allemagne, mais, déjà bien avant cela, la douleur faisait souffrir. De l’autre côté de la vie, ce doit être la légende d’une caricature quelconque.
Cela n’est pas vraiment la folie, mais la folie doit procurer un abandon à cela même dont on souffre, un plaisir, astucieusement savouré, des cahots de l’âme — peu différents de ceux que j’éprouve maintenant.
Sentir — de quelle couleur cela peut-il être ?
Je vous serre contre moi mille et mille fois, vôtre, toujours vôtre.
Fernando PESSOA
P.S. J’ai écrit cette lettre d’un seul jet. En la relisant, je vois que, décidément, je la recopierai demain, avant de vous l’envoyer. J’ai bien rarement décrit aussi complètement mon psychisme, avec toutes ses facettes affectives et intellectuelles, avec toute son hystéroneurasthénie fondamentale, avec tous ces carrefours et intersections dans la conscience de soi-même qui sont sa caractéristique si marquante…
Vous trouvez que j’ai raison, n’est-ce pas ?
Lettre parue dans la revue Deslettres
Suis ta destinée (Segue o teu Destino, 1916)
Suis ta destinée,
Arrose les plantes,
Aime les roses.
Le reste est l’ombre
D’arbres étrangers.
La réalité
Est toujours plus ou moins
Que ce que nous voulons.
Nous seuls sommes toujours
Égaux à nous-mêmes.
Vivre seul est doux,
Vivre simplement,
Toujours, est noble et grand,
Sur les autels, en ex-voto
Pour les dieux, laisse la douleur.
Regarde la vie de loin.
Ne l’interroge jamais.
Elle ne peut rien
Te dire. La réponse
Est au-delà des dieux.
Mais sereinement
Imite l’Olympe
Au fond de ton coeur.
Les dieux sont dieux
Parce qu’ils ne se pensent pas.
***
Fernando Pessoa (1888-1935) (Ricardo Reis) – 1-7-1916
![]() |
| Photos du Net |
samedi 8 avril 2017
Deux fois plus vite (et autres poèmes), Aksinia Mihaylova et Irina Vasileva
http://www.cequireste.fr/aksinia-mihaylova-irina-vasileva/
Pour lire vous pouvez cliquer sur la flèche ou sur les liens
Aksinia Mihaylova
poète et traductrice, est née le 13 avril 1963 au Nord-Ouest de la Bulgarie. Elle fait ses études secondaires au Lycée de langue française et ses études supérieures à l’Université de Sofia “Saint Clément d’Ohrid”, faculté des Philologies slaves. En 1990, elle prend part à la fondation de la première revue littéraire privée Ah, Maria, où elle travaille comme rédacteur.
Auteur de six livres de poésie en bulgare :
Les Herbes du Sommeil, 1994,
Lune dans un Wagon Vide, 2004,
Trois Saisons, 2005,
La Partie la plus basse du Ciel, 2008,
Déboutonner le corps, 2011 : nomination pour le meilleur livre de poésie en 2011, Prix national de poésie Hristo Fotev, 2012 et Prix national de littérature Miloch Ziapkov, 2012,
Changement des miroirs, 2015, Prix national Ivan Nikolov pour le meilleur livre de poésie en 2015,
Ciel à perdre, en français, Gallimard, 2014, Le Prix Apollinaire 2014
Ainsi que trois livres de poèmes choisis publiés en slovaque Domptage, LIC, Bratislava (2007), en arabe En attendant le vent, Caire, (2013) et en italien Nel delta del mondo, Kolibris, 2016.
Ses poèmes sont publiés en France, Belgique, Canada, Les Etats-Unis, Italie, Espagne, Moldavie, Roumanie, Slovaquie, Serbie, Croatie, Macédoine, Slovénie, Lituanie, Lettonie, Turquie, Grèce, Egypte, Chine, Australie et Japon.
Elle a traduit plus de trente livres en poésie et en prose. Parmi les auteurs traduits : Georges Bataille, Pierre Bourgeade, Vénus Khoury-Ghata, Liliane Wouters, Guy Goffette, Sylvie Germain, Anise Koltz, Linda Maria Baros, Rose-Marie François, Jean-Claude Villain, Lambert Schlechter, Anne Wiazemsky, Alexis Jenni et d’autres.
Elle a sélectionné et traduit deux grandes anthologies :
Anthologie de la Poésie Lettonne (2008)
Anthologie de la Poésie Lithuanienne (2007).
Membre de PEN-club bulgare, L’Union des traducteurs en Bulgarie et l’Association des écrivains bulgares.
Habite et travaille à Sofia, Bulgarie.
Irina Vasileva
formée à l’Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts à Sofia, est une artiste bulgare qui s’intéresse à une approche multidisciplinaire de création combinant scénographie, dessin, illustration, peinture, la modélisation tridimensionnelle et l’animation. En tant que scénographe elle a travaillé pour plusieurs spectacles en créant les décors et les costumes. Elle a créé les marionnettes, les costumes et la scénographie pour 3 spectacles des marionnettes, a collaboré avec plusieurs théâtres à Sofia et dans le pays et a participé dans différents festivals théâtrales.
Dans le domaine des beaux-arts elle a pris part dans dizaine d’expositions à Sofia, Choumen, Dobritch, Stara Zagora. Les deux dernières années elle a illustré deux livres pour enfants de l’auteure Zdravka Kamenova :
Bob – la petite boite en métal avec le grand rêve dedans
La chaussette qui a changé le monde.
Avec les artistes Mariana Petkova et Plamen Petkov elle a participé au projet Peinture-Poésie, lequel a abouti en 2016 à cinq livres d’artistes et une exposition dont les tableaux ont été inspirés par la poésie d’Aksinia Mihaylova. Avec le développement des technologies elle déplace ses habiletés artistiques dans l’espace virtuel. Elle s’aventure et expérimente avec la modélisation des images et des formes tridimensionnelles avec les programmes Zbrush, 3D STUDIO MAX et d’autres.
Irina Vasileva vit et travaille à Sofia.
mardi 4 avril 2017
La nuit est une rose noire, Denis Tellier et encres d'Anne-Marie Donaint-Bonave
J'ai parlé de Denis Tellier à plusieurs reprises ici.
Denis, auteur du roman "Adrien de la vallée de Thurroch", l'un des plus originaux récits sur la Grande Guerre, révélateur d'une plume talentueuse.
Denis, auteur de poèmes, de nouvelles, certains parus dans la Revue Météque.
Denis, artiste plasticien aux oeuvres proches de l'Art Hors les Normes.
Aujourd'hui, c'est le Poète qui nous parle, accompagné d'encres d'Anne-Marie Donaint-Bonave. (FR)
![]() |
| © Encre d'Anne-Marie Donaint-Bonave |
La nuit est une rose noire
La nuit est une rose noire qui hallucine mes pensées.
Elle me dévoile subitement ce qu'elle veut, et même les fourmis rouges qui aspirent son suc sur ses pétales, noircissent sur son velouté.
Les herbes des bas côtés sont grises, certaines semblent être couchées.
Les grandes armoises fléchissent leur hampe, en tête-à-tête elles dorment recourbées.
Il pleut sur les pierres vernissées, elles redeviennent orange comme au tout début de l'humanité.
L'eau de la rivière aussi me livre son miroir, elle danse et ses reflets sont sans cesse mouvementés.
Il m'est impossible de me mirer, je ne suis que soubresaut sur l'onde, désenchanté.
Ô, comme j'aimerais dans ces flots y enfouir ma tête, je lécherais cette plante aquatique se lovant dans la pénombre.
J'accrocherais autour de ma taille des fucus et des algues très longues.
Tel un poisson d'argent j'irais d'une rive à l'autre,étonné, je pourrais enfin dériver et sans sonde.
Passer à la fois dans l'éclat du soleil, à une troublante part d'ombre.
Sans retenue, d'un coup de nageoire je coulerais à pic dans des fosses profondes.
Je suçoterais les parois des sédiments, comme je le fais parfois pour une belle femme ronde.
Et je remonterais dans une gerbe jaillissante, retrouver mes mains posées là, sur le rebord du monde.
© Denis Tellier
"La nuit est une rose noire qui hallucine mes pensées"
![]() |
| © Encres d'Anne-Marie Donaint-Bonave Encres à retrouver les15,16,17 avril au salon du Livre objet d'art , de La Rochelle |
Ces encres ont été réalisées à la lecture du poème de Denis Tellier
Site d'Anne-Marie Donaint-Bonave ICI
Liens vers articles Denis Tellier, sur ce blog
Adrien de la vallée de Thurroch
Il pleut sur la fête foraine, poème
Moumi, poème
Aujourd'hui, un livre d'artiste voit le jour (5 septembre 2018), avec la collaboration de l'artiste Danielle Péan Leroux
Danielle Péan Le Roux
Prochaine Biennale Art 'Libris les 22, 23 et 24 septembre à Dives sur Mer.
J'y serai présente avec ce dernier livre d'artiste "La nuit est une rose noire" où mes fusains viennent à la rencontre d'un poème de Denis Tellier.
Si vous ne connaissez pas encore l'univers de Denis, je vous invite à y entrer...Vous y serez vite entraînés, séduits par la poésie qui s'en dégage...toujours, avec ce saupoudrage de facéties, inattendues et toujours "justes".
Un grand MERCI à vous Denis de m'avoir confié votre texte ! DPLR
Cette année en juin, Denis Tellier sortait un recueil d'aphorismes et textes courts "Un détail troublant", éd Grand M
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