dimanche 14 janvier 2018

L'amertume des jours, poèmes de Jean-Louis Garac




5

Que sommes-nous pour certains:

Des traits fuyants, des visages

D'ombre, des repoussoirs, pages

D'ébauche sans nul destin?

Que de mouvance et de danse

Comme des algues sous l'eau,

Et la peur d'y voir bientôt

Notre propre ressemblance...

L'autre n'est qu'un confident

Occasionnel, sans substance;

Aigreurs et larmoiements rances

En font l'ami d'un moment.

La hargne seule surnage

Dans son unique plaisir,

Qui est de mordre et salir

Pour tenir face au naufrage...

Ce monde ignore l'amour

Comme le pardon immense,

L'amitié même se pense

De services en retour...

A ce jardin maléfique,

Les plus belles fleurs, partout,

Sont, de la mort, l'avant-goût,

Et, pour nos espoirs, tragiques...



Jean-Louis Garac

extrait de L'amertume des jours
© Tous droits réservés

Lire d'autres poèmes sur son très beau blog

http://espacecreationjeanlouis.blogspot.fr/2018/01/l-amertume-des-jours-recueil-de-poemes.html


Photo JLG

vendredi 12 janvier 2018

Adonis, poème



Tu as dit : Mon visage est navire, mon corps est une île,
et l’eau, organes désirants.
Tu as dit : Ta poitrine est une vague,
nuit qui déferle sous mes seins.

Le soleil est ma prison ancienne,
Le soleil est ma nouvelle prison,
La mort est fête et chant.

M’as-tu entendu ? Je suis autre que cette nuit, autre
Que son lit souple et lumineux.
Mon corps est ma couverture, tissu
Dont j’ai cousu les fils avec mon sang.
Je me suis égaré et dans mon corps était mon errance…

J’ai donné les vents aux feuilles,
J’ai laissé derrière moi mes cils,
De rage j’ai joué l’énigme avec la divinité
Et j’ai habité l’évangile de l’allaitement
Pour découvrir dans mes vêtements
la pierre itinérante

M’as-tu reconnu ? Mon corps est ma couverture,
La mort est mon chant et palais de mes cahiers,
L’encre m’est tombe et antichambre,
Mappemonde clivée par la désolation
En laquelle le ciel a vieilli,
Luge noire que traînent les pleurs et la souffrance.

Me suivras-tu ? Mon corps est mon ciel,
J’ai ouvert tout grand les couloirs de l’espace
J’ai dessiné derrière moi mes cils,
Routes menant vers une idole antique.

Me suivras-tu ? Mon corps est mon chemin.

Adonis

Traduction de l’arabe par Anne Wade Minkowski




Photo wikipedia


Selon vous, l'exil est la véritable patrie du créateur. Pourquoi cela ?

(...)A l'origine, nul ne demande à une quelconque force métaphysique de le propulser à tel ou tel endroit de la planète. L'exil est donc l'état de l'être humain par excellence. D'ailleurs, pour ceux qui, contrairement à moi, croient aux religions monothéistes, le plus grand exil commence avec Eve – notre mère à tous –, chassée du paradis. Quant aux créateurs, ils sont par nature doublement exilés. Non seulement ils n'ont rien demandé, mais leur expression singulière les exile du reste du monde, ce qu'ils cherchent à dépasser à travers leurs œuvres. Pour ma part, je ne tiens pas à en sortir mais à mieux comprendre cet état de l'existence.

Une ville ou un lieu vous donnent-ils pourtant le sentiment d'être chez vous ?

Beyrouth, où je me suis installé en 1956 et où j'habite encore aujourd'hui, en alternance avec Paris. C'est là où je peux le mieux comprendre l'exil. Car Beyrouth n'est pas une ville complète, achevée, mais une ville projet en perpétuelle reconstruction. Une cité ouverte, sans murs, à créer et à recréer. Y vivre, c'est avoir le sentiment d'être au cœur de l'infini (...)


Vous avez écrit vos premiers poèmes en Syrie. Comment sont-ils venus ?

(...) Je suis né en poésie. Nous n'avions rien d'autre à lire, c'était notre pain quotidien. Dès l'enfance j'ai voulu changer le monde. C'est nécessaire si on ne veut pas répéter à l'infini ce qui a déjà été créé. Et en le répétant, on le déforme, on le tue. Or écrire de la poésie, c'est changer le monde, parce que chaque poète a une vision. Mais j'ai vite compris que pour transformer le monde arabe, sa culture, ses régimes, il fallait commencer par séparer le religieux de tout ce qui est politique, culturel et social, tout en respectant le droit de chacun à pratiquer sa religion. Mais je refuse que celle-ci soit institutionnalisée, imposée à tous. C'est une agression contre la société (...)


Qu'attendez-vous de la poésie ?

La même chose qu'on attend d'un amour : l'épanouissement à l'infini, l'ouverture, la diversité dans l'égalité et la liberté. Il ne faut pas mesurer la poésie pratiquement. Elle offre une nouvelle image et de nouveaux rapports entre les mots et les choses, les choses et l'être humain. Elle œuvre toujours à créer et recréer le monde (...)

extraits entretien dans Télérama

lire la suite en cliquant sur le lien

Publié le 20/02/2016. Mis à jour le 24/02/2016 à 11h43.

jeudi 11 janvier 2018

Asli Erdogan reçoit le Prix Simone de Beauvoir





Asli Erdogan reçoit le Prix Simone de Beauvoir, le 10 janvier 2018, à la Maison de l'Amérique latine (Paris).
Ensuite, elle se rend au CNL (Centre National du Livre).




Photos de Free Asli Erdogan 






La militante, écrivain et journaliste turque Asli Erdogan à Osnabrück, en Allemagne, le 22 september 2017. (MAXPPP)


A la suite de la remise du prix Simone-de-Beauvoir pour la liberté des femmes, mercredi 10 janvier, le Centre national du livre a reçu l'écrivaine turque Asli Erdogan pour une rencontre ponctuée de lectures captivantes.

C’est à l’unanimité que le jury du prix Simone-de-Beauvoir pour la liberté des femmes a récompensé Asli Erdogan. Reconnue comme une "source d’inspiration pour la résistance de la population turque"


"Le 10 mars sera une audience importante, ce sera la lecture du verdict", annonce la romancière à l’assemblée attentive. Asli Erdogan rappelle alors l’extrême fragilité de sa liberté actuelle: "Au moins je ne serai pas présente au moment de la lecture du verdict. Ça peut être n’importe quoi, de la prison à vie à l’acquitement."

Les lectures d’extraits de ses chroniques et du Bâtiment de pierre, roman où elle évoque l’expérience douloureuse de la prison, sont l’occasion de rappeler l’alarmante situation de la Turquie au regard de la liberté d’expression. "La Turquie n’est plus une démocratie. Elle a franchie beaucoup de lignes rouges, déclare Asli Erdoğan sur un ton grave. Il y a aujourd’hui 100000 personnes emprisonnées. C’est un signal extrêmement fort. Reste à savoir si l’Europe l’accepte ou non", conclut-elle sous les applaudissements.


lien vers Livres hebdo

À l'occasion de la venue à Paris de la journaliste et romancière turque Asli Erdogan qui reçoit ce mercredi 10 janvier le prix Simone de Beauvoir pour la liberté des femmes 2018, retour sur un entretien qu'elle avait accordé à RFI en octobre dernier à la Foire internationale du livre de Francfort.

C'était la première fois depuis sa liberté provisoire qu'Asli Erdogan sortait de Turquie. Arrêtée en juillet 2016, emprisonnée pendant 136 jours, accusée de « crime », celui de « destruction de l'unité de l'Etat » suite à ses écrits, romans, essais et chroniques dans un journal de gauche, Asli Erdogan était apparue amaigrie et fatiguée. Néanmoins, dans l'attente de son jugement en février prochain où elle risque la prison à vie, elle a accepté de répondre aux questions de Catherine Fruchon-Toussaint.

lien vers RFI

petit extrait (fin)

Est-ce que les livres peuvent être aussi des armes pour combattre ?

Certainement, mais c’est beaucoup plus long. C’est comme planter des graines, vous attendez que les graines germent, et un tank peut détruire des millions de graines en une seule fois. Mais j’ai confiance dans la nouvelle génération qui est plus ouverte et moins oppressée que nous. Ils lisent moins, mais ces jeunes n’accepteront pas un dictateur aussi longtemps. Cela bien sûr nécessitera beaucoup de temps, de patience, de courage et d’espoir.

Quel serait l’avenir idéal pour vous ?

[Rires] J’aimerais me consacrer à la littérature, vivre dans une maison tranquillement avec quelques livres, du papier, des crayons, ce serait parfait !


Sur Francetv Info

extrait

"C'est mon devoir"
Les armes d'Asli Erdogan ont la forme de stylos. Ses balles, ce sont ses mots. Les autorités turques parlent de "crime"... Elle, évoque un simple "devoir" au nom de la vérité. "C'est mon devoir, c'est la vérité. Bien sûr, cela rend ma situation personnelle très précaire. Évidemment, je serais dans une situation beaucoup plus confortable si je me faisais oublier des autorités turques. Mais cela serait me trahir moi-même.

Tout ce que je dis est vrai, tout le monde le sait, je ne peux pas mentir.

Asli Erdogan, lauréate du prix Simone de Beauvoir
à franceinfo


Publié sur Youtube le 11 janvier

Intervention d'Igor Babou















Discours d'Asli Erdogan














Sur France Inter, L'heure bleue avec Laure Adler



dimanche 7 janvier 2018

Il y a des mots qui font vivre, poème collectif (d'après Eluard)






Il y a des mots qui font vivre
Et ce sont des mots innocents
Paul Eluard



Des mots d'esprit
Des jeux de mots coeur et des jeux de mots laids

Le mot alter de soi à l'autre
Et certains noms de pierres et de pays
Le mot ciel qui nous fait si petit
Et certains visages, tant de vies
Des mots comme poésie et baisers
des mots passions et secrets

Des mots complices
des mots ici et maintenant
des mots qui éclaboussent la joie
Des mots-cris
des mots résiste

Et le mot tolérance qui est un trait d'union
Respect tolérance

Des mots d'espérance
qui singulièrement conduisent au désespoir
Et des mots bleus pour nous languir
d'océan noir comme un vertige
Des noms d'oiseaux pour s'envoler et
d'un battement d'aile s'écrire Liberté

Des mots-oubli
Des mots pour construire
Des mots fils pour tisser l'amour
Des mots arc-en-ciel
Des mots éternité des âmes aimantes

Il y a des mots qui nous emportent
Le mot Anarchie est un pilier
Et puis des noms de vents
pour nous permettre d'oublier
et des étoiles à l'encre du sommeil

Puis vient le temps du mot fin
Du temps il nous fixe la durée
en soulignant un début une période.

Des mots envolés et des mots retenus
Des mots cachés et des mots mystères
Des mots qui unissent et des mots qui désunissent
des mots colériques et des mots apaisants
des mots chantants et des mots fleurs qui se fanent
Des mots qui recréent le monde une seconde fois
sans invoquer ni dieux ni vérités de névrosés...
Des mots et non des moindres

Et le mot l’embellie qui donne des ailes...

La magie des mots
si le bouche à bouche peut sauver une vie
le bouche à oreille peut la tuer

Des mots pluie caressante pour laver les larmes de sel

Il y a plein de mots qui sont écrits avec amour et qui attendent de pouvoir passer
Il y a des mots qui me font penser à d'autres que je n'osais plus employer
Il y a des mots qui tombent du ciel tout ébahis et qui percent mon parapluie !
Il y a des mots qui contiennent tellement de " i " que cela me donne envie de faire pipi !

Les mots baragouinage des bébés qui eux savent ce qu'ils disent...

Mais il ya aussi
des mots qui nous tuent
à petits feux
des mots traîtres
remplis d'envie et de haine
qui s'insinuent
dans les veines du devenir
qui se nourrissent de nos blessures
il y a des mots
que plus personne n'entend
des mots qui masquent les visages ...

Il y a des mots dans les pleurs qu'il faut éponger
Il y a les mots qu'on lance dans le vide pour éviter le pire
Il y a des mots doux avec des parures de velours

Des mots doux démodés...

Il y a du mot à mot, des chenilles alentour
Il y a des mots dans ma bouche et trois sur ma langue qui vont sortir
Il y a un mot sur le haut du mur un lézard qui le regarde


Les mots qui câlinent et apaisent les maux...
Le mot fleur de jasmin !
Les mots impatients de trouver leur voix...jaillissement.
Les mots qui soignent... Bienveillance.

Des nombres et des fourmis

Le mot caresse qui réconforte et qui guérit

Des mots armes et larmes

et puis une tranche de pain de mie
une tartine de miel et un torticolis


Des mots pour dire merci
pour dire je vous aime
Des mots habillés en dimanche
quand on est samedi


Devant un tel festival, je n'ai plus de mots



le 6 janvier 2018





Cristian Elie Marie-Flore Denis André Pascale Alexandre Edith Jean-Louis Emilie Valérie Michèle Hamadi Jeanne Jeanine Laurent Françoise



Photo du Net que j'ai choisie parce que l'idée du puzzle ou du patchwork m'est immédiatement venue à l'esprit, et puis l'image est assez belle.

Dessin réalisé ce matin par Denis T




André C qui fut l'un des participants à ce poème collectif, né d'un extrait de Paul Eluard, eut le désir de retravailler ses mots.
Voici le poème qu'il m'envoya et que je joins avec grand plaisir à notre poème collectif créé dans la spontanéité.

La guerre des mots

“Il y a des mots qui font vivre 
Et ce sont des mots innocents” Paul Eluard

à Françoise Ruban

En ce monde désenchanté
nous avons besoin 
plus que jamais de poésie 
pour combattre 
les armées invisibles
des mots qui tuent 
à petits feux 
des mots traîtres 
remplis d'envie et de haine 
se nourrissant de nos blessures
masquant d'infamie nos visages
et s'insinuant à notre insu
dans les veines du devenir

Il y a tant de mots aujourd'hui
que plus personne n'entend
des mots d'urgence hérissés de cris …

AC. Le 06/01/2017

jeudi 4 janvier 2018

Sur les sentiers de l'enfance


Pour la Saint Sylvestre et le passage à l'An neuf 2018, j'ai rejoint quelques jours la maison de mon enfance et les chemins qui m'ont vu galoper, batifoler, rire, tomber amoureuse, pleurer...
C'est là-bas que vivaient mes grands-parents maternels, petits paysans qui travaillaient dur.
C'est là-bas que maman a vécu ses dernières années.
La ferme de Berthe et Léon a été vendue. Nous avons gardé la maison de maman.






La brume installée pour la journée donne une grande douceur à ces paysages de collines rondes. L'image ne peut montrer la violence du vent qui s'est abattu sur nous. Je le ressens pourtant sur mes joues et dans mes cheveux ébouriffés.




Gamine, j'allais garder les vaches avec ma grand-mère et la fidèle Paka qui veillait sur le petit troupeau. Berthe reprisait des chaussettes sur son oeuf en bois. J'en profitais pour cueillir quelques fleurs, parfois j'emportais un canevas ou un illustré. Ma plus grande joie était de sortir le goûter qui n'avait pas la même saveur au milieu des champs !





Vite se mettre à l'abri dans cette allée du bois ! Quelques rayons de soleil laissent deviner de belles éclaircies bleues. 
Ce qui me plaît dans cette campagne, c'est qu'il suffit de marcher quelques centaines de mètres pour rencontrer des petits bois comme celui-ci. On se sent très vite éloigné du monde. Regarder la Nature qui change d'habit selon les saisons. Réfléchir, rêver... bavarder avec soi-même, avec les absents qui foulèrent cette même terre. 





Beaucoup moins timide, le soleil éteint les arbres déjà bien décharnés. Il y a Lui et l'ombre alentour !





La mare et sa minuscule presqu'île, notre terrain de jeux favori et... interdit !
Autrefois, elle servait d'abreuvoir, les paysans y conduisaient leurs vaches. Les femmes avaient un plus petit bassin pour laver le linge. Aujourd'hui, les deux se sont rejoints.
On raconte que certains s'y sont noyés pour mettre fin à une vie trop dure à supporter.








Pour les enfants que nous étions, c'était là que nous jouions à Robinson ! L'hiver, nous bravions les interdits en faisant quelques glissades sur la glace... fous que nous étions ! A la belle saison, nous y laissions les poissons rouges gagnés à la fête foraine, que nos parents refusaient d'emporter. Pendant des décennies, ils s'y sont multipliés, croisés avec des carpes. Ils étaient aussi beaux que les koïs japonais ! Et puis et puis, les enfants les ont oubliés, des pêcheurs sont venus...
Ne restent que quelques canards sauvages qui font le régal des renards, lorsque les hivers sont rigoureux.





On pourrait croire qu'il s'agit de la lune, mais non, simplement le soleil qui s'efforce de percer le ciel de cendre. A chaque apparition j'y croyais, quand surgissaient de vilains nuages noirs poussés par le vent.




"Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle
Sur l'esprit gémissant en proie aux longs ennuis,
Et que de l'horizon embrassant tout le cercle
Il nous verse un jour noir plus triste que les nuits ;

Quand la terre est changée en un cachot humide,
Où l'Espérance, comme une chauve-souris,
S'en va battant les murs de son aile timide
Et se cognant la tête à des plafonds pourris ;(....)"

Comme Baudelaire a su nous dire ce Spleen qui s'abat sur notre âme !


Si vous observez avec attention vous apercevrez d'infimes notes bleues...
Dans l'heure qui suivit, tout le ciel a jailli éclaboussé de bleu !







les 2 et 3 janvier 2018

© photos fruban


De sentiers en vallons, de reflets en odeurs. J'ai rencontré des souvenirs, des couleurs d'autrefois. Surtout ne pas laisser les pensées, les émotions de l'enfance m'envahir. Simplement respirer, regarder, marcher doucement des heures durant. Rejeter la mélancolie lourde qui s'abat avec l'hiver. Et ce mois de janvier que j'aimerais rayer à jamais. Effacer ce passé qui revient sans être invité. Eplucher ses strates, ne retenir que rires, légèreté, insouciance. S'il suffisait de vouloir....

fruban
17 janvier 2018




Ô nostalgie des lieux qui n'étaient point
assez aimés à l'heure passagère,
que je voudrais leur rendre de loin
le geste oublié, l'action supplémentaire !

Revenir sur mes pas, refaire doucement
- et cette fois, seul - tel voyage,
rester à la fontaine davantage,
toucher cet arbre, caresser ce banc ...

Monter à la chapelle solitaire
que tout le monde dit sans intérêt ;
pousser la grille de ce cimetière,
se taire avec lui qui tant se tait.

Car n'est-ce pas le temps où il importe
de prendre un contact subtil et pieux ?
Tel était fort, c'est que la terre est forte ;
et tel se plaint : c'est qu'on la connaît peu.

Rainer Maria Rilke
( Vergers )

lundi 1 janvier 2018

L'un de mes plus beaux réveillons, de Cristian Ronsmans, à propos d'une soirée au Parc Maximilien (Bruxelles)






L'un de mes plus beaux réveillons avec une belle rencontre.
Dans les Ardennes belges, accueillis chez une amie pour ces quelques jours:
Jonathan, jeune migrant éthiopien, 20 ans de confession grecque orthodoxe et Dany jeune migrant éthiopien de confession protestante.
Je garderai longtemps en mémoire ces visages mêlant sourire confus, tristesse et regard perdu au loin vers Addis Abeba, vers les épreuves insoutenables des routes depuis les hauts plateaux vers la Libye, puis le camp, puis le bateau, des morts, l'arrivée en Italie et finalement à Bruxelles au Parc Maximilien. Dormir sur le sol par tous les temps, les forces de l'ordre dans le dos et les bénévoles en face.
Jonathan et Dany, mes amis d'un soir, représentants si jeunes et si émouvants dans la dignité, de toute l'exclusion du monde, vous qui avez déjà vieilli avant d'être jeune, c'est à vous que vont mes vœux les plus chaleureux
Merci Edith, Linda et Nathalie de nous avoir offert ce magnifique réveillon. Et merci pour votre courage exemplaire.

Cristian Ronsmans

le 1er janvier 2018




Pour compléter ce beau texte si émouvant de Cristian R, deux émissions de la Rtbf
L'une du 18 novembre 2017, l'autre du 28 décembre.
A écouter et/ou lire en cliquant sur les liens

1- 18 novembre 2017

Sur Rtbf


"Hébergement au Parc Maximilien: dans les coulisses de l'opération d'hébergement des migrants


Depuis début septembre, la Plateforme citoyenne organise l’hébergement de 2 à 300 personnes, chaque nuit. Les migrants du Parc Maximilien sont logés dans des familles à Bruxelles, Liège, Namur, mais aussi dans le Hainaut. Le temps d'une nuit ou plus. Côté néerlandophone, le mouvement commence à prendre. Une poignée de bénévoles fait tourner cette chaîne de solidarité. Reportage."

Aline Wavreille
 Publié le samedi 18 novembre 2017 à 10h00

La suite en cliquant sur le lien (......)


2- 28 décembre 2017

Sur  Rtbf

Le parc Maximilien vu par John Vink: des photos pour montrer l'élan citoyen envers les migrants

Très bel article, à lire et/ou écouter, en cliquant sur le lien

Distribution de nourriture par des citoyens - © MAPS John Vink


vendredi 29 décembre 2017

Redessiner le monde, poème fruban




Redessiner le monde


Le monde est fou les gens sont fous
Moi j'ai froid partout
dedans surtout
Tout est gris
de ce gris qui jamais ne sourit
Mon cœur est cendre-gris

Et pourtant que de lumières
de guirlandes éblouissantes
Couleurs d'artifices clignotantes
Magie de la fée Carabosse
Ces illuminations m'en-grisent
le cœur et l'âme

Arborer la Madone palestinienne
un poème de Mahmoud Darwish
Relire écouter La petite fille aux allumettes
larmes aux paupières
Je me souviens
Noël dans le cœur de l'enfant que j'étais

Toi dans la chambre à côté tu ris
Tu ris et dessines allongé sous la table
Et on s'en fout des agapes et des lumières clinquantes
Juste une plume un crayon et
redessiner le monde
illuminer la Vie



Si au moins il pleuvait un petit peu dans ta main, je serais heureux 




© fruban

quelques jours en décembre 2017

Tous droits réservés

recueil en cours





photo du Net

jeudi 28 décembre 2017

Jacques Prévert parle de Robert Desnos


















Robert, Robert Desnos
Je suis devant un micro et je parle de toi
et tu es là toi aussi
et même si tu te tais, nous parlons tous les deux
tous les deux comme hier qu’il serait idiot
d’appeler déjà autrefois
Bien sûr le temps nous dépasse
nous impasse
nous trépasse
c’est l’impasse-temps
le trépasse-temps
Mais qu’il soit spatial
ou des cerises, ou perdu, ou gagné
le temps, Robert, dis-moi qui sait ce que c’est
le temps, Robert, dis-moi qui sait ce que c’est.
Il n’a pas de présent
le temps ne fait pas de cadeau
mais ce qu’ils appellent le souvenir
quand il est vrai il est vivant.
Et je parle avec toi  comme il y a des années
dans la rue Saint-Merri, au comptoir d’un bistrot
comme à la terrasse de Cyrano
un Cyrano de Montmartre et pas d’Edmond Rostand
comme à la radio pour Deharme
quand nous faisions des essais de publicité improvisée :
toutes les semaines, deux idiots parlent de la baleine
C’était peut être un projet pour une marque de savon
de parapluie ou de corset
est-ce que je sais ?
on disait des âneries immédiates
des absurdités instantanées
l’absurde n’était
pas encore à la mode
il n’était pas catalogué
on riait, on riait
et maintenant tu es mort
tu es mort
mais tu n’es pas mort à la guerre
tu es mort contre la guerre, la haine, la connerie.
Robert, mon ami
André Verdet m’a raconté qu’à Buchenwald
lorsqu’ arrivait un nouveau convoi de déportés, tu disais :
«Peut être que Prévert est là-dedans»
C’est une grande preuve d’amitié
qu’avoir envie, sans réfléchir, de retrouver un ami.
Et puis sur un grabat de liberté
le typhus t’a emporté.
Comme les hommes, les rats
font la guerre
et la guerre, comme pour les rats,
c’est bonne affaire
une valeur sûre et déclarée
mais on ne déclare jamais la paix
on en parle mais si la guerre est trop froide
au napalm on la fait réchauffer.
Enfin, au revoir, Robert
à la radio aussi le temps est compté
mais l’oiseau bleu couleur du temps
du temps du rêve
du temps de vérité
te salue et te chante amitié


Jacques Prévert



Couplets de la rue de Bagnolet


Le
Soleil de la rue de
Bagnolet
N'est pas un soleil comme les autres.
Il se baigne dans le ruisseau,
Il se coiffe avec un seau,
Tout comme les autres,
Mais, quand il caresse mes épaules,
C'est bien lui et pas un autre,
Le soleil de la rue de
Bagnolet
Qui conduit son cabriolet
Ailleurs qu'aux portes des palais,
Soleil, soleil ni beau ni laid,
Soleil tout drôle et tout content,
Soleil de la rue de
Bagnolet,
Soleil d'hiver et de printemps,
Soleil de la rue de
Bagnolet,
Pas comme les autres.

Robert Desnos




Jacques Prévert
photo du Net





Robert Desnos
photo du Net



mardi 26 décembre 2017

Lettre de Paul Eluard à Joë Bousquet




20 décembre 1928

Mon cher ami,

Noël ? Je hais Noël, la pire des fêtes, celle qui veut faire croire aux hommes « qu’il y a quelque chose DE MIEUX sur la terre », toute la cochonnerie des divins enfants, des messes de suif, de stuc et de fumier, des congratulations réciproques, des embrassades des poux à sang froid sous le gui. Je hais les marchands de cochon et d’hosties, leur charcuterie, leur mine réjouie. La neige de ce jour-là est un mensonge, la musique des cloches est crasseuse, bonne au cou des vaches. Je hais toutes les fêtes parce qu’elles m’ont obligé à sourire sans conviction, à rire comme un singe, à ne pas croire, à ne pas croire possible la joie constante de ceux que j’aime. Le bonheur leur est une surprise.

Et puis, votre lettre me désole. Comment n’avez-vous pas pu vous procurer les disques que je vous indiquais. N’importe quelle maison un peu moderne de disques de Marseille, de Paris, vous les procurerait en quelques jours. Et j’y tenais tant. Enfin, dites-moi tout de suite si je dois vous les faire envoyer par des amis ? Si votre gros Dumont s’adresse à ses fournisseurs habituels, il est peu probable qu’on les lui procure. Il y a partout, dans les Cahiers du Sud, N.R.F., Variétés, etc., des annonces de marchands « à la page », comme on dit.

Mais je dois avoir ces jours-ci la visite d’une amie très au courant de ce genre de recherches et qui m’est très dévouée. Elle sera sûrement très heureuse de vous les trouver tous. Et très vite. Sinon, vous allez vous ruiner en achats au petit bonheur. Tous les petits marchands à la Dumont tiennent à se débarrasser de leur stock et laissent en panne, intentionnellement, les nouvelles commandes.

J’ai eu la visite ces jours-ci de Arp et de Max Ernst. Entendu pour votre tableau. Nelli m’a écrit. Il fait un froid solide.

Vous ne me dites pas si vous avez Les Malheurs des Immortels. Chantiers est bien long à paraître. J’en suis fort curieux.

Croyez-moi très affectueusement vôtre,

Paul ELUARD.

(En marge de la première page) :

Pourquoi faut-il que la joie des enfants soit pour ce jour-là et souvent ce jour-là seulement et souvent jamais.

Paul Eluard
in, Lettres à Joë Bousquet
Les Editeurs Français Réunis (1973)



Paul Eluard
photo du Net



samedi 23 décembre 2017

Complainte de Vincent, Jacques Prévert



Complainte de Vincent

à Paul Eluard



 A Arles où roule le Rhône

Dans l'atroce lumière de midi

Un homme de phosphore et de sang

Pousse une obsédante plainte

Comme une femme qui fait son enfant

Et le linge devient rouge

Et l'homme s'enfuit en hurlant

Pourchassé par le soleil

Un soleil d'un jaune strident

Au bordel tout près du Rhône

L'homme arrive comme un roi mage

Avec son absurde présent

Il a le regard bleu et doux

Le vrai regard lucide et fou

De ceux qui donnent tout à la vie

De ceux qui ne sont pas jaloux

Et montre à la pauvre enfant

Son oreille couchée dans le linge

Et elle pleure sans rien comprendre

Songeant à de tristes présages

Et regarde sans oser le prendre

L'affreux et tendre coquillage

Où les plaintes de l'amour mort

Et les voix inhumaines de l'art

Se mêlent aux murmures de la mer

Et vont mourir sur le carrelage

Dans la chambre où l'édredon rouge

D'un rouge soudain éclatant

Mélange ce rouge si rouge

Au sang bien plus rouge encore

De Vincent à demi mort

Et sage comme l'image même

De la misère et de l'amour

L'enfant nue toute seule sans âge

Regarde le pauvre Vincent

Foudroyé par son propre orage

Qui s'écroule sur le carreau

Couché dans son plus beau tableau

Et l'orage s'en va calmé indifférent

En roulant devant lui ses grands tonneaux de sang

L'éblouissant orage du génie de Vincent

Et Vincent reste là dormant rêvant râlant

Et le soleil au-dessus du bordel

Comme une orange folle dans un désert sans nom

Le soleil sur Arles

En hurlant tourne en rond.


Jacques PRÉVERT

in, Paroles, 1946




Van Gogh, autoportrait