vendredi 24 février 2017

Lettre de suicide de Stefan Zweig, à Friderike sa première femme

Stefan Zweig et Lotte


Lettre adressée à Friderike, sa première femme



Le 22 février 1942

Petrópolis,

Ma chère Friderike,

Quand tu recevras cette lettre je me sentirai bien mieux qu’auparavant. Tu m’as vu à Ossining, et après une bonne période de calme, ma dépression m’a accablé de pus belle — je souffrais tellement que je ne pouvais plus me concentrer. Et puis, la certitude — la seule que nous eussions — que cette guerre durerait des années, qu’il faudrait une éternité avant que, dans notre situation, nous puissions retrouver notre foyer, cette certitude était trop décourageante.
J’aimais beaucoup Petrópolis, mais je n’avais pas les livres qu’il me fallait, et la solitude, qui avait eu d’abord un effet si bienfaisant, commença à me peser — l’idée que mon œuvre capitale, le Balzac, ne pourrait jamais être terminée si je ne disposais pas de deux ans de vie paisible ni de tous les ouvrages nécessaires était très dure, et puis cette guerre, qui n’a pas encore atteint son point culminant.
J’étais trop fatigué pour supporter cela (et pauvre Lotte… elle n’avait pas une belle vie avec moi, en particulier parce que sa santé n’était pas des meilleures). Tu as tes enfants, donc un devoir à accomplir, tu as de vastes champs d’intérêts et une énergie intacte. Je suis certain que tu verras des temps meilleurs, et tu me donneras raison de n’avoir pu attendre plus longtemps avec ma « bile noire ». Je t’écris ces lignes dans les dernières heures, tu ne peux imaginer comme je me sens heureux depuis que j’ai pris cette décision. Embrasse tes enfants et ne me plains pas — rappelle-toi ce bon Joseph Roth, et Rieger, comme je me suis réjoui qu’ils n’aient plus à supporter ces tourments.

Avec toute mon affection et mon amitié, courage — tu sais que je suis apaisé et heureux.

Stefan




J'ai lu cette si belle correspondance, FR



Paru dans Deslettres.fr



lundi 20 février 2017

Roger Knobelspiess nous quitte....


"Mon stylo, c’est ma vie bafouée, mon encre, c’est mon sang martyrisé, mon talent, c’est ma tête relevée" Roger Knobelspiess









A vous Roger K


Roger, ami de Fb certes, mais surtout homme qui accompagna ma jeunesse.
Je me souviens de vos longues années d’incarcération en QHS pendant lesquelles vous n’avez cessé de crier votre innocence, de dénoncer et de révéler au grand public les conditions dans lesquelles vivaient les condamnés.
Je me souviens de vos écrits, de vos si belles Lettres de prison, adressées à la femme que vous aimiez alors.
Je me souviens de l’élan de solidarité autour de vous jusqu’à ce qu’enfin, François Mitterand vous gracie en 1981, seulement en 1981.
Je garde auprès de moi tous les livres que vous avez écrits. Je vais les relire pour vous, pour accompagner votre départ.
Je me souviens des épisodes de votre vie. Petit délinquant au départ, vous êtes devenu chien enragé quand votre frère a été abattu. Votre frère si cher à votre coeur.
Je sais combien vous avez toujours été un homme sensible et généreux, ne cessant de dénoncer ce qui vous semblait injuste et cruel.
Je sais combien chacun de vos amis vous pleurent aujourd’hui.
Je pense à vos enfants, surtout vos deux fillettes que vous aimiez comme la prunelle de vos yeux. Votre joie, votre raison de vivre, votre rayon de soleil. Et puis...la vie.
J’ai le plus grand respect pour l’homme que vous avez su être.
J’admire l’écrivain de talent que vous êtes et resterez pour moi.
Au revoir Roger, au revoir....

fruban
le 19 février 2017

Ses livres :









Article de Jean-Michel Cordier, paru dans l'Humanité le 15 août 1990, à sa sortie de prison : Roger oubliera-t-il Knobelspiess ? 

ici 


Quelques articles :

- dans l'Unité, 8 octobre 1982 :

http://62.210.214.184/unite/u-result_frame.php?catalogueID=1035&Auteur=LEDUC+Paul

 - Sur Wikipedia



Ballade pour Roger de Jacques Higelin




Paroles sur le site de Jacques Higelin :


Ballade pour Roger

(J Higelin, Aken Edition)
Roger:
je peux plus dormir
je peux plus rêver
je suis pas sur demain de me réveiller
on a beau me dire tout ce qu'on voudra
je ne suis pas sur que demain le jour se lèvera

je peux plus dormir
je peux plus rêver
tant qu'un ami ou un amour seront enfermes
tant qu'on laissera une innocence
derrière les barreaux de la loi du silence

je peux plus dormir
je veux pas me coucher
je veux résister jusqu'à ce que je vois le ciel s'éclaircir
encore une nuit passée seul
a réfléchir
a ne plus supporter
de voir sa gueule dans le miroir de la solitude

Roger:
j'ai jamais tiré sur personne
j'ai voulu être un perdant qui gagne
20 ans de prison
encore 10 ans suspendus au dessus de ma tete
je ne sais même plus si je suis vivant ou mort

Marie:
en te perdant j'ai perdu mon âme
nul être ne m'a fait source d'autant de bonheur
te souviens tu de ces routes d'Italie
quand je m'allongeais sur toi regardant le ciel
et que tu conduisais heureux ton corps chaud contre le mien

Roger:
réemprisoner depuis 2 ans je tourne dans ma cellule
jusqu'à épuisement
le sentiment d'être né en captivité
de ne plus rien ressentir

Marie:
je veux pas perdre ta main
je veux pas qu'on nous sépare
je veux pas que mon enfant meurt a force de désespoir

Roger:
s'il faut dormir ne plus rêver

Marie:
c'est long d'être sans toi c'est difficile à vivre

Roger:
se reposer oublier chaque jour qui s'en va

Marie:
je voudrais briser ta cage

Roger:
je veux bien dormir entre tes bras

Marie:
écarter tes barreaux

Roger:
fermer les yeux pour mieux sentir

Marie:
je voudrais que tu vives

Roger:
fermer les yeux pour mieux sentir ton coeur
qui bat.

Site Jacques Higelin ICI


Au Salon du livre de Migennes (Yonne), 2015
article et interview de Yannick Petit
"Wagon-Livres" (Radyonne, 90.5 FM), émission littéraire.
(Roger K dans la seconde demi-heure, à 00.44)

(Crédit photo : Tony David-Thioux)













D'autres films sur la chaîne youtube de Roger K


Chaîne youtube de Roger K

jeudi 16 février 2017

Plaidoirie Aslı Erdoğan. Traduction Naz Oke. Adaptation Ricardo Montserrat

Faute de retours, la traduction de la plaidoirie d'ASLI ERDOGAN, telle que Ricardo Montserrat l'a mise en musique et en mots, et qui sera lue par une belle actrice parisienne, dans un beau théâtre parisien, accompagnée par un magnifique musicien méditerranéen, devant le TOUT-MONDE, qui peut faire bouger le monde. Devant le beau monde qui a le pouvoir de libérer.
Les droits ne sont pas libres. Les droits leur appartiennent.



« IL DOIT Y AVOIR UNE ERREUR ! »


Plaidoirie Aslı Erdoğan. Traduction Naz Oke. Adaptation Ricardo Montserrat
Au Tribunal Pénal n°23 de la République de Turquie,



Messieurs les Juges, Vénérables représentants de la Justice,
Je viens, ici, devant vous, présenter ma défense au nom du Droit
Comme si, ici, le Droit existait
Comme si, ici, le Droit existait encore.
Mais, ce que j'ai vécu, ici,
depuis cinq mois,
m’a fait comprendre,
et vous fera comprendre,
j’en suis certaine,
que, désormais,
ici,
la politique étouffe tout processus légal,
la politique intimide le Droit,
en fait un instrument de punition,
pire : de punition « pour l’exemple »
Et peu importe qu'il n'y ait pas de « crime »
Peu importe qu’il il n’y ait pas eu « crime »
Expliquer le Droit aux éminents juristes que vous êtes
outre-passe mes capacités
mais je suis en droit de vous rappeler que défendre le Droit,
pas seulement mon droit,
mais le Droit
est le devoir de tout juge et juriste.
Le Droit a pour tâche
non de défendre l’Etat,
ou le pouvoir politique,
mais de protéger la société et les citoyens.
L’indépendance de la Justice est un droit essentiel
L’indépendance de la Justice est la garantie d’un jugement équitable
pour chaque individu
conformément aux lois.
POURQUOI M’A-T’ON ARRÊTÉE ?
Parce que mon nom figurait dans la liste
du Conseil de consultants du journal « Özgür Gündem ».
Conseil purement symbolique,
n’ayant d’autre existence que sur le papier,
n'ayant aucune prérogative sur les décisions d’un journal
qui, je le rappelle, était légal,
et, dont chaque exemplaire,
chaque carte de journaliste,
étaient contrôlés par les Procureurs,
un journal distribué dans toute la Turquie,
par la principale entreprise de distribution « Turkuaz ».
Pendant ces années où j'étais conseillère,
des procès semblables avaient été ouverts contre le KCK,
mais jamais on ne m’avait appelée à témoigner.
La qualité de conseillère d'Özgür Gündem n'avait jamais été invoquée
comme preuve pouvant m’incriminer de quoi que ce soit.
Durant ma carrière d'auteure,
entamée, il y a 18 ans, au journal Radikal,
aucun procès n’a jamais été engagé,
aucune enquête n'a jamais été ouverte.
Pas une seule plainte n'a été déposée
à l'encontre d’une seule de mes chroniques,
Pas même pour les textes que vous avez ajoutés à l'acte d'accusation.
Jamais je n'ai été citée dans un procès pénal.
Et vous voudriez que j’entre dans l’Histoire de ce siècle,
comme la première et la seule femme de lettres
à être jugée,
bien que n’ayant commis aucun crime contre la loi ?
La première et la seule femme de lettres
à encourir une condamnation à la « perpétuité réelle »,
susceptible d’être commuée en peine de mort ?
Ce n’est qu’une fois en prison
que j’ai appris que je relevais de l’article 302.
Je cite : « Atteinte à l'union et l'unité de l’Etat,
constitution d'organisation armée,
appartenance à une organisation armée,
propagande en faveur d’une organisation armée… »
Pourquoi ces accusations parmi les plus graves,
figurant dans le Code Pénal ,
ont-elles été liées à ma présence dans un organigramme
pour un motif qui n’est ni prévu ni puni par la loi ?
Pourquoi ceux qui ont accepté de figurer
au Conseil de consultants d'un journal légal,
– Bilge Contepe, fondatrice du Parti des Verts,
Ragıp Zarakolu, nommée au Prix Nobel de la Paix,
Necmiye Alpay, linguiste mondialement connue,
et moi-même –
avons-nous été mis dans le même sac
que les militants du PKK-KCK que vous persécutez ?
Notre Conseil, dans sa courte histoire,
ne s'est jamais réuni et n'a pris aucune décision.
« Consultant » signifie, comme son nom l’indique,
que l’on peut nous consulter.
Mais accepter ou non nos conseils
relève de la seule responsabilité de la rédaction.
Le conseiller de Hürriyet, M. Doğan Hızlan,
n’est par exemple responsable
que de ses propres articles dans le journal de votre gouvernement.
Votre acte d’accusation bafoue le Droit
et la légalité des peines.
Je ne peux être condamnée
qu'en vertu d'un texte pénal précis et clair
Où est-il ?
L'individualisation des peines,
existe depuis Babylone et Hammourabi.
La base du Code Pénal est
l'universalité de la loi,
La base du Code Pénal est
la présomption d’innocence,
la différence entre acte et intention,
la nécessité de preuves concrètes confirmant les allégations,
la collecte de preuves à charge et à décharge.
Comment avez-vous pu,
afin de tenter d’y trouver des preuves
d’une supposée appartenance à une organisation terroriste,
extraire,
chirurgicalement,
charcuter,
quatre ou cinq phrases des textes
d'une auteure
qui a écrit durant 26 ans
huit livres et des centaines d'articles,
et a été traduite en une trentaine de langues ?
C'est digne d’un procès en sorcellerie du Moyen-âge
digne de l’Inquisition.
Il y a trois cents ans, m’a-t-on enseigné dans une école turque,
Voltaire dénonçait l’iniquité d’un régime despotique
avec ces mots prophétiques :
« Qui ne pense comme l’autorité
est coupable
et doit être condamné
avant même qu’il ne prouve qu’il est innocent. »
En 2013-2014,
le gouvernement AKP
s'est assis à la table des négociations avec le PKK,
processus de paix interrompu,
suite aux exactions commises par l'armée dans le Kurdistan,
et dont j’ai rendu compte dans des articles
qui, jamais, non jamais, n’ont été attaqués.
Les dirigeants du PKK ont été interviewés par tous les journaux turcs
Leurs déclarations relayées par tous les médias turcs.
Alors comment comprendre, sous l'angle de la logique,
qu’elle soit juridique ou morale,
que, malgré la jurisprudence de la Cour suprême,
ce gouvernement cherche avec insistance des preuves de crimes inexistants ?
Comment comprendre qu’il découvre tout à coup
que Besê Hozat, co-présidente du Conseil d'administration du KCK
a écrit dans Özgür Gündem,
comme s’il ne l’avait jamais su
comme s’il n’avait jamais su qui elle est,
auteure et responsable de ce qu'elle écrit
et, à l'ère d’Internet,
de ce qu’elle diffuse sur les réseaux sociaux ?
Quant à moi ?
Moi. Rien. Rien de tel.
Rien que vous ne sachiez déjà.
Je n'étais pas,
je ne suis pas,
je ne suis pas au courant des chroniques écrites sous pseudo.
je n'ai jamais croisé le nom d'Ali Fırat…
Je sais, je sais :
Chaque auteur peut prendre un pseudo,
peut le changer, s’il le veut.
Plusieurs auteurs peuvent partager un seul pseudo.
Mais comment déterminer d'une façon exacte,
qui est derrière un pseudo
sans avoir vu le texte écrit de façon manuscrite ?
Certes, je suis écrivaine
Mais, avant tout, je suis physicienne
Et, en tant que physicienne, je ne produis pas d’hypothèses
je ne prends pas position sur des choses
dont je ne suis pas sûre
Je ne suis pas une agence de renseignements,
une agence de com… de communication
Je suis encore moins censeure.
Je serais incapable de me censurer moi-même
Et quand je relis ce que j’ai écrit,
je me demande d’où sont venus ces mots
que je lis.
Peu de temps après avoir commencé à écrire,
dans Özgür Gündem,
au printemps 2011,
on m'a proposé de faire partie du Conseil de consultants
Les magazines littéraires ont tous des consultants
des personnalités qui ont atteint une certaine respectabilité.
J'ai accepté…
Quelques mois plus tard,
Zurich m’a nommée « Auteure de la Ville »
J'y suis allée
Puis il y a eu Paris, la bourse Yourcenar
puis l’Autriche.
Fin 2012, grave hémorragie, j’ai arrêté d’écrire.
2013, le prix, « Les Mots sans frontières », m’a été remis en Norvège,
La presse turque, d’ordinaire silencieuse devant mes réussites littéraires,
relaie pour une fois l’information.
Özgür Gündem aurait resté sans réaction.
J’aurais aimé savoir pourquoi mais
c’était contraire à mon éthique.
Oui, mon éthique !
Vous savez, ma vie durant, jamais je n'ai adhéré à une structure politique,
jamais je n'ai dirigé d'organisation, ni d'institution
jamais je n’ai eu de subalternes, ni de patron, ni de chef,
jamais je n’ai fait miennes des idées qui n’étaient pas les miennes.
Jamais je n'ai pris d'ordres de qui que ce soit,
donné d'ordres à qui que ce soit.
Je vous le répète :
je ne suis qu’une auteure,
tout simplement une auteure
juridiquement et moralement responsable de ce qu’elle écrit
et de rien d’autre.
C’est la raison pour laquelle vous ne pouvez me condamner.
Oui, oui, j’ai écrit des choses qui vous déplaisent.
Dans ma chronique intitulée, « 65, 66 », « Yetmiş beş, yetmiş altı »
j’ai parlé de la mort d'un membre du KCK, qui s'était immolé par le feu.
La violence de cet acte m’avait bouleversée.
Mais vouloir croire qu’ainsi je « faisais mienne » la cause du KCK,
qu’ainsi je m’engageai dans le KCK,
serait une interprétation irrationnelle
et paranoïaque,
une distorsion malveillante.
Ce que j’ai écrit, vous vous en moquez
Vous ne l’avez pas lu.
Les chroniques, que j’ai écrites durant 18 ans,
qui m’ont fait connaître internationalement
comme défenseure des droits humains,
vous ne les avez pas lues.
C’est pourtant cette Asli-là que vous voulez taire
Parce que cette Asli-là parle dans le monde entier,
Elle est écoutée davantage que les bourreaux en chef de la démocrature,
Et ça il n’en est pas question !
Logique implacable des dictatures !
Selon cette même logique,
sont membres du KCK,
sont des terroristes,
ceux et celles qui m’ont montré leur solidarité :
écrivains, artistes, musiciens, avocats, éditeurs, universitaires,
hommes politiques des partis HDP, CHP et même de l’AKP,
prix Nobel de littérature, tels Orhan Pamuk et Coetzee,
écrivains prestigieux du PEN international,
Martin Schultz, président du Parlement Européen,
Euro-députés de droite comme de gauche
élus de grandes villes françaises
suisses, italiennes, allemandes
dizaines de milliers de personnes,
citoyens néo-zélandais ou saoudiens.
Tous terroristes
tout simplement parce que solidaires
d'une simple auteure
Membres du KCK
parce que choqués par injustice et l'absence de Droit ?
Quelle farce !
Je n’ai jamais fait que critiquer les atteintes à la liberté d’expression,
les atteintes au droit de s'informer,
je n’ai jamais fait que dénoncer l'arrestation de journalistes et d’écrivains.
Lorsqu'une personne est assassinée,
je ne veux pas savoir,
je ne peux pas le savoir,
si elle était membre du PKK ou non,
auteure d'une attaque terroriste ou non,
et encore moins faire de commentaires.
Ni les policiers ni moi n'avons de ligne directe avec Dieu.
Mais je sais, et vous le savez,
que le fait de condamner une personne morte,
qui ne peut se défendre,
le fait de la déclarer coupable sans aucun jugement,
n'est ni légal, ni humain, ni moral.
C’est « péché » selon les valeurs de l’Islam.
Je sais, et vous le savez, que la torture est un crime.
« La vie ressemble à une blessure
dont on ressent la douleur quand elle refroidit…»
Qui ne peut voir que cette phrase
que le procureur a extraite de mon Journal du Fascisme
n’est que littérature,
n’est que monologue intérieur ?
« Seul l'éclatement du monde intérieur
Provoque la violence du monde extérieur… »
Est-ce que je parle de Turquie ?
Non, je parle de l’univers.
Je parle de ce qui se passe aussi bien dans le ghetto de Varsovie qu'à Paris.
Monsieur le Procureur déduit d’une seule phrase
que je parle de Lice.
Lice ? Vraiment ?
Monsieur le Procureur arrache cette phrase
« Vivre les jours où, des gens, dans des sous-sols, sont brûlés vifs… »
Et la relie aux événements de Lice
Pure poésie !
À la date où je l’avais écrite,
Lice n'avait pas commencé.
Je n’avais aucune information concernant Lice.
Dans mes textes antérieurs, j'avais écrit sur Cizre et Sur,
à partir de rapports d’organisations nationales et internationales,
de témoignages et rapports d’autopsie,
affirmant et confirmant que des enfants avaient été tués à Cizre et Sur.
Oui, des enfants ont été tués à Cizre et à Sur !
Est-ce de ma faute ?
Où est mon erreur ?
IL DOIT POURTANT Y AVOIR UNE ERREUR
J’ai dit, j’ai crié aux forces spéciales
qui ont fait une descente à mon domicile :
« IL DOIT Y AVOIR UNE ERREUR… »
J'ai pensé des jours et des jours,
en relisant le dossier préparé par des policiers maladroits,
qui manquaient certainement de notions de Droit fondamental,
qui avaient lu à la hâte mes textes,
et en avaient extrait des phrases,
qu’il serait immédiatement recalé au regard du Droit, par le Procureur.
« IL DOIT POURTANT Y AVOIR UNE ERREUR ! »
A l'instant où je suis entrée au Tribunal,
j'ai saisi
que ma peine était prévue
que mon crime était inexistant
qu’au seul prétexte que j’étais membre du Conseil de consultants,
je serais définitivement mise dans le même sac que le K.C.K
Pourquoi moi ?
Pourquoi m’avoir choisie, moi, comme cible d'un lynchage politique ?
Pourquoi s’acharner ainsi de toutes ses forces
sur une femme qui n'existe que par sa plume,
si ce n’est parce que le Pouvoir veut instaurer
un rituel de chasse aux sorcières !
Comment ne se rend-il pas compte que la Turquie,
en emprisonnant plus de 150 écrivains,
ampute sa propre langue ?
Comment n’a-t-il pas pas honte de voir dans le monde entier
ma photo et celle de Necmiye
deux des auteures qui défendent le mieux notre littérature,
entre deux gendarmes ?
Si je meurs, si l’un ou l’une de nous meurt,
comment ce gouvernement pourra-t-il jamais se regarder dans la glace ?
J’en ai assez dit.
C’est à vous de parler.
Au nom du Droit.
À vous de dire le Droit.
Cela fait des mois qu’un non-lieu aurait dû être prononcé.
Aujourd'hui, je vous demande de lever les charges
et chefs d'accusation à mon encontre,
Je demande et j’attends d’être acquittée et libérée.
Merci de m'avoir écoutée.
Cordialement,

Aslı Erdoğan

Istanbul, 29.1


Paru dans Free Asli Erdogan





mercredi 15 février 2017

Sonnet 83, Pablo Neruda, in La Centaine d'amour





Sonnet 83

Bonheur de te sentir près de moi, dans la nuit,
invisible endormie, sérieusement nocturne
tandis que je démêle, amour, tous mes soucis
comme je le ferais de filets embrouillés.

Ton coeur est loin, parti naviguer dans ses rêves,
dans l'abandon, pourtant, me cherchant sans me voir,
ton corps en respirant complète mon sommeil
comme une plante que redoublerait son ombre.

Debout, une autre vie t'attend, et c'est demain.
De l'être et du non-être où nous nous rencontrâmes,
des frontières perdues dans la nuit, il demeure

quelque chose pourtant, unissante clarté
de la vie, on dirait que c'est le sceau de l'ombre
qui marque de feu ses créatures secrètes.

Pablo Neruda

La Centaine d'amour




lundi 13 février 2017

Odes et germinations (II) in,Les Vers du Capitaine, Pablo Neruda

II

Ces années, tes années, que j'aurais dû sentir
croître comme des grappes près de moi
pour que tu voies enfin comment soleil et terre
t'auraient destinée à mes mains de pierre,
toi qui, grain après grain, eus fait chanter
le raisin en vin dans mes veines.
Le vent ou le cheval
en s'égarant auraient pu me faire passer
par ton enfance,
tu as vu chaque jour le même ciel,
la même boue du sombre hiver,
les branches des pruniers, berceau sans fin,
avec leur violette douceur.
Un rien, quelques kilomètres de nuit,
les distances mouillées
de l'aurore champêtre,
une poignée de terre nous ont séparés, les murs
transparents
que nous n'avons pas traversés, pour que la vie
après cela mette entre nous
toutes les mers
et la terre, et pour que, malgré l'espace,
nous nous rapprochions, nous cherchant
pas à pas,
d'un océan à l'autre,
jusqu'à l'instant où j'ai vu le ciel s'embraser
tandis que tes cheveux volaient dans la lumière,
tu arrivais à mes baisers avec le feu
d'un météore déchaîné,
tu t'es fondue avec mon sang, ma bouche
a reçu, du prunier sauvage
de notre enfance, la douceur,
et je t'ai serrée sur mon coeur
comme si terre et vie étaient à nouveau miennes.

Pablo Neruda

Ode et germinations, in Les Vers du capitaine
trad Claude Couffion
Poésie / Gallimard p 265-267

Un autre extrait de ce poème sur ce blog, ICI




vendredi 10 février 2017

Frères migrants, Déclaration des Poètes (éd.du Seuil), à paraître en 2017

photo sur la page facebook Free Asli Erdogan


Frères migrants, les poètes déclarent…

2 FÉVRIER 2017 PAR PATRICK CHAMOISEAU

L’écrivain Patrick Chamoiseau lance un appel de solidarité avec les migrants. « Ne pas accueillir, même pour de bonnes raisons, celui qui vient qui passe qui souffre et qui appelle est un acte criminel », affirme-t-il dans une « déclaration des poètes » qui conclut Frères migrants, à paraître au Seuil.



Frères Migrants

DéCLARATION DES POèTES
© EDITIONS DU SEUIL, 2017 – INSTITUT DE TOUT-MONDE

1 - Les poètes déclarent : Ni orpheline, ni sans effets, aucune douleur n’a de frontières !
2 - Les poètes déclarent que dans l’indéfini de l’univers se tient l’énigme de notre monde, que dans cette énigme se tient le mystère du vivant, que dans ce mystère palpite la poésie des hommes : pas un ne saurait se voir dépossédé de l’autre !
3 - Les poètes déclarent que l’accomplissement mutuel de l’univers, de la planète, du vivant et des hommes ne peut s’envisager que dans une horizontale plénitude du vivant — cette manière d’être au monde par laquelle l’humanité cesse d’être une menace pour elle-même. Et pour ce qui existe…
4 - Les poètes déclarent que par le règne de la puissance actuelle, sous le fer de cette gloire, ont surgi les défis qui menacent notre existence sur cette planète ; que, dès lors, tout ce qu’il existe de sensible de vivant ou d’humain en dessous de notre ciel a le droit, le devoir, de s’en écarter et de concourir d’une manière très humaine, ou d’une autre encore bien plus humaine, à sa disparition.
5 - Les poètes déclarent qu’aller-venir et dévirer de par les rives du monde sont un Droit poétique, c’est-à-dire : une décence qui s’élève de tous les Droits connus visant à protéger le plus précieux de nos humanités ; qu’aller-venir et dévirer sont un hommage offert à ceux vers qui l’on va, à ceux chez qui l’on passe, et que c’est une célébration de l’histoire humaine que d’honorer la terre entière de ses élans et de ses rêves. Chacun peut décider de vivre cette célébration. Chacun peut se voir un jour acculé à la vivre ou bien à la revivre. Et chacun, dans sa force d’agir, sa puissance d’exister, se doit d’en prendre le plus grand soin
.6 - Les poètes déclarent qu’en la matière des migrations individuelles ou collectives, trans-pays, trans-nations et trans-monde, aucune pénalisation ne saurait être infligée à quiconque, et pour quoi que ce soit, et qu’aucun délit de solidarité ne saurait décemment exister.
7 - Les poètes déclarent que le racisme, la xénophobie, l’indifférence à l’Autre qui vient qui passe qui souffre et qui appelle sont des indécences qui dans l’histoire des hommes n’ont ouvert la voie qu’aux exterminations, et donc que ne pas accueillir, même pour de bonnes raisons, celui qui vient qui passe qui souffre et qui appelle est un acte criminel.
8 - Les poètes déclarent qu’une politique de sécurité qui laisse mourir et qui suspend des libertés individuelles au nom de l’Ordre public contrevient au principe de Sûreté que seul peut garantir l’exercice inaliénable indivisible des Droits fondamentaux.
9 - Les poètes déclarent qu’une Constitution nationale ou supranationale qui n’anticiperait pas les procédures d’accueil de ceux qui passent qui viennent et qui appellent, contreviendrait de même manière à la Sûreté de tous.
10 - Les poètes déclarent qu’aucun refugié, chercheur d’asile, migrant sous une nécessité, éjecté volontaire, aucun déplacé poétique, ne saurait apparaître dans un lieu de ce monde sans qu’il n’ait — non pas un visage mais tous les visages, non pas un coeur tous les coeurs, non pas une âme toutes les âmes. Qu’il incarne dès lors l’Histoire de toutes nos histoires et devient par ce fait même un symbole absolu de l’humaine dignité.
11 - Les poètes déclarent que jamais plus un homme sur cette planète n’aura à fouler une terre étrangère — toute terre lui sera native —, ni ne restera en marge d’une citoyenneté — chaque citoyenneté le touchant de ses grâces —, et que celle-ci, soucieuse de la diversité du monde, ne saurait décider des bagages et outils culturels qu’il lui plaira de choisir.
12 - Les poètes déclarent que, quelles que soient les circonstances, un enfant ne saurait naître en dehors de l’enfance ; que l’enfance est le sel de la terre, le sol de notre sol, le sang de tous les sangs, que l’enfance est donc partout chez elle, comme la respiration du vent, le salubre de l’orage, le fécond de la foudre, prioritaire en tout, plénière d’emblée et citoyenne d’office.
13 - Les poètes déclarent que la Méditerranée entière est désormais le Lieu d’un hommage à ceux qui y sont morts, qu’elle soutient de l’assise de ses rives une arche célébrante, ouverte aux vents et
ouverte aux plus infimes lumières, épelant pour tous les lettres du mot accueil dans toutes les langues, dans tous les chants, et que ce mot constitue uniment l’éthique du vivre-monde.
14 - Les poètes déclarent que les frontières ne signalent qu’une partition de rythmes et de saveurs, qui n’oppose pas mais qui accorde, qui ne sépare que pour relier, qui ne distingue que pour rallier, et que dès lors aucun cerbère, aucun passeur, n’y trouvera à sévir, aucun désir n’y trouvera à souffrir.
15 - Les poètes déclarent que toute Nation est Nation-Relation, souveraine mais solidaire, offerte au soin de tous et responsable de tous sur le tapis de ses frontières.
16 – Frères migrants, qui le monde vivez, qui le vivez bien avant nous, les poètes déclarent en votre nom, que le vouloir commun contre les forces brutes se nourrira des infimes impulsions. Que l’effort est en chacun dans l’ordinaire du quotidien. Que le combat de chacun est le combat de tous. Que le bonheur de tous clignote dans l’effort et la grâce de chacun, jusqu’à nous dessiner un monde où ce qui verse et se déverse par-dessus les frontières se transforme là même, de part et d’autre des murs et de toutes les barrières, en cent fois cent fois cent millions de lucioles ! — une seule pour maintenir l’espoir à la portée de tous, les autres pour garantir l’ampleur de cette beauté contre les forces contraires

Patrick CHAMOISEAU
Paris, Genève, Rio,
Porto Alegre, Cayenne,
La Favorite,
Décembre 2016
© EDITIONS DU SEUIL, 2017 – INSTITUT DE TOUT-MONDE


Lire ici extraits

Intégralité sur Mediapart



Patrick Chamoiseau
sur Francetvinfo

mercredi 1 février 2017

Nuit blanche, entachée de sang noir

                                                        Nuit blanche
                                                                              entachée de sang noir



Savourer un instant de paix
Croire que se relever est possible
Regarder vers l'à-venir éphémère
Guetter à travers les ciels
une lumière vite assombrie   ___   toujours assombrie
Nuit noire dehors blanche veille à l'intérieur
au fond d'un lit hostile qui te repousse
Se lever crier puis hurler ta colère
qui ronge asphyxie recouvre ta vie
d'un lourd linceul
Accalmie vite finie
Tu souffres et repars au combat que se livrent les hommes

Se relever encore y croire un peu
Se heurter au mur d'incompréhension
sauvage entêté destructeur
Se retourner vers le passé
essayer de comprendre    ___    Où   Quand  Comment
s'est enrayé l'engrenage
de la Vie de l'Amour
Abandon  __  ce sentiment qui t'obsède
Comprendre comprendre comprendre
Pourquoi toujours te manque un maillon de la chaîne
Impossibilité d'aimer
Comment savoir les manques réels ou inventés
ces manques douloureusement ressentis

Relire tous ces mots qui te déchirent
toutes ces paroles mensongères
Chercher chercher encore et toujours
l'Ami qui guérira tes blessures
Cette blessure jamais refermée
plaie béante suintante
Cette blessure à fleur de peau à fleur de cœur
qui s'ouvre grand quand enfin tu apercevais
issue et guérison   ___    toujours un leurre
Sournoise tapie dans son nid d'abandons
Pourquoi  Qui te dira  Qui te guidera

Crache crache ce fiel amer
poison à diffusion lente inéluctable
Inspire expire respire
Ta douleur s'apaise  ___   et passe la Nuit
Tu dormiras demain
Journée blanche

© fruban, le 29 janvier 2017



crédit photo fruban

mardi 31 janvier 2017

Un 31 janvier, Françoise Ruban

crédit photo fruban




Janvier, mois noir, janvier s'achève... Je ne le regretterai pas et lui souhaite bon vent ! Si je pouvais le rayer du calendrier, ou hiberner dès qu'il s'annonce ! On me dira que ce découpage bien arbitraire du Temps est à ignorer, que la Vie et les émotions sont en nous seuls... D'ailleurs, on me le dit et d'ailleurs... j'en ris !
Déjà les jours s'allongent, la lumière a changé, malgré la pluie, le ciel de plomb, les nuages gris sale. La Nature ne m'est pas un simple décor, elle m'abrite en elle, je lui appartiens et la ressens au fond de moi. Tous les rationalismes du monde n'y pourront rien changer ! J'ai besoin pour me nourrir, pour respirer, de la sève qui monte et chasse les mélancolies. J'ai besoin de ces frémissements qui me disent : envole-toi, laisse derrière toi les noires idées de l'hiver en ton coeur !
Certes, il est possible de pleurer et de souffrir sous un soleil de plomb... La Nature est impuissante, mais elle berce et caresse de son mieux, lorsque tout renaît et fleurit et mûrit... Le coeur s'en imprègne, se réchauffe, se gorge d'espérance, et même les nuits me paraissent plus câlines.
Ecouter battre le coeur de la Nature, accorder mes pulsations à ses cycles, n'interdit pas de penser, réfléchir... avec lucidité, esprit critique (et auto-critique !)... connaître les règles de la société des Hommes !

fruban, le 31 janvier








© Photo que m'a offerte Didier, inspiré par mon texte, accompagnée de ces mots :

"Février à Vézelay...
Tel un Janus bifrons : un paysan tourné vers le feu et le passé, et un vers la "primavera" (la jambe dénudée) vers le futur..."


dimanche 29 janvier 2017

Octavio Paz, Liberté sur parole



Il faut dormir les yeux ouverts, il faut rêver avec les mains, rêver les rêves vivants d'une rivière qui cherche ses rives, les rêves d'un soleil rêvant ses mondes,
Il faut rêver à haute voix, il faut chanter jusqu'à ce que le chant s'enracine, tronc, branches, oiseaux, astres
Il faut rêver jusqu'à la source, remonter les siècles en ramant, jeter à bas les murs entre l'homme et l'homme, réunir à nouveau ce qui a été séparé
La vie et la mort ne sont pas des mondes contraires, nous sommes une seule tige avec deux fleurs jumelles
La lumière chante avec une rumeur d'eau, l'eau chante avec une rumeur de feuillage,
Les saisons et les hommes coulent comme un seul fleuve interminable sous des arches de siècles
Vers le centre vivant de l'origine, au-delà de la fin et du commencement.


Octavio Paz
Liberté sur parole


Trad. de l'espagnol (Mexique) par Jean-Clarence Lambert et Benjamin Péret. Préface de Claude Roy
Collection Poésie/Gallimard (n° 75), Gallimard

Parution : 10-11-1971



crédit photo fruban


Autre extrait


Là où cessent les frontières, les chemins s'effacent. Là commence le silence. J'avance lentement et je peuple la nuit d'étoiles, de paroles, de la respiration d'une eau lointaine qui m'attend où paraît l'aube.

J'invente la veille, la nuit, le jour qui se lève de son lit de pierre et parcourt, yeux limpides, un monde péniblement rêvé. Je soutiens l'arbre, le nuage, le rocher, la mer, pressentiment de joie – inventions qui s'évanouissent et vacillent face à la lumière qui se désagrège.

Et puis, les arides montagnes, le hameau d'argile séchée, la réalité minutieuse d'un pirú stupide, de quelques enfants idiots qui me lapident, d'un village rancunier qui me dénonce. J'invente la terreur, l'espoir, le midi – père des délires solaires, des femmes qui châtrent leurs amants d'une heure, des sophismes de la lumière.

[...]

Là où s'effacent les chemins, où s'achève le silence, j'invente le désespoir, l'esprit qui me conçoit, la main qui me dessine, l'œil qui me découvre. J'invente l'ami qui m'invente, mon semblable ; et la femme, mon contraire, tour que je couronne d'oriflammes, muraille que mon écume assaille, ville dévastée qui renaît lentement sous la domination de mes yeux.

Contre le silence et le vacarme, j'invente la Parole, liberté qui s'invente elle-même et m'invente, chaque jour.